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Poi­rot rentre
au pays

Poi­rot rentre au pays

Cha­pitres 1 à 5

Hôtel Metro­pole, Bruxelles, 1937

I

L’AR­RI­VÉE

Le train entra dans Bruxelles par le sud, len­te­ment, comme s’il hési­tait. Louis Fraysse regar­dait défi­ler les fau­bourgs sans les voir — des mai­sons de brique rouge, des jar­dins minus­cules, des che­mi­nées qui fumaient dans le ciel de sep­tembre. Il avait quit­té Paris le matin même, gare du Nord, avec un billet de pre­mière classe payé par la rédac­tion du Figa­ro et une mis­sion dont il se serait bien pas­sé : un article sur le renou­veau de la scène artis­tique belge. Un sujet mou, pen­sait-il. Un sujet de rem­plis­sage pour les pages cultu­relles d’au­tomne, entre une chro­nique sur Gui­try et un compte ren­du d’ex­po­si­tion coloniale.

Il avait qua­rante-deux ans et cette las­si­tude par­ti­cu­lière des hommes qui ont trop long­temps vécu par les mots des autres. Vingt ans de jour­na­lisme. Des repor­tages dans les Bal­kans, en Espagne pen­dant les pre­miers mois de la guerre civile, au Maroc. Et main­te­nant la Bel­gique. L’art belge. Il y avait quelque chose de vague­ment humi­liant dans cette affec­ta­tion, et Louis le savait, et son rédac­teur en chef le savait aus­si, et c’é­tait peut-être pré­ci­sé­ment le but.

À la gare du Midi, il récu­pé­ra sa valise — une seule, en cuir fati­gué, qui avait connu Salo­nique et Bar­ce­lone — et cher­cha un taxi. L’air de Bruxelles avait une odeur dif­fé­rente de celui de Paris. Plus humide, plus miné­rale, avec quelque chose de marin qui venait de loin, de la côte peut-être, por­tée par le vent d’ouest. Un chauf­feur fla­mand le condui­sit à l’Hô­tel Metro­pole sans un mot, par des rues qu’il ne connais­sait pas. Il n’a­vait jamais mis les pieds à Bruxelles. Cela lui fai­sait une drôle d’im­pres­sion — être étran­ger dans une ville qui par­lait à moi­tié sa langue.

Le taxi remon­ta un bou­le­vard plan­té d’arbres, tour­na, et s’ar­rê­ta devant une façade qui lui cou­pa le souffle sans qu’il s’y attendît.

L’Hô­tel Metro­pole se dres­sait là, au coin de la place de Brou­ckère, avec l’as­su­rance tran­quille des bâti­ments qui savent qu’on les regarde. La façade était en pierre blanche, ornée de colonnes et de carya­tides noir­cies par la pluie, et au-des­sus de l’en­trée, les lettres dorées du nom brillaient dans la lumière décli­nante de l’a­près-midi. C’é­tait un immeuble de la fin du siècle der­nier, construit pour impres­sion­ner, et qua­rante ans plus tard il impres­sion­nait encore. Louis paya le chauf­feur, glis­sa la mon­naie dans sa poche, et res­ta un ins­tant sur le trot­toir, sa valise à la main, à contem­pler cette chose exces­sive et belle.

Il pous­sa la porte tambour.

Le hall du Metro­pole était un monde. Un monde clos, capi­ton­né, où la lumière tom­bait d’un pla­fond à cais­sons Renais­sance à tra­vers des lustres de cris­tal qui pro­je­taient sur les murs des éclats de soleil pri­son­niers. Le sol était en marbre. Les colonnes étaient corin­thiennes. Par­tout, de l’or — sur les mou­lures, sur les cadres, sur les poi­gnées de porte — un or dis­cret et ancien qui ne cher­chait plus à éblouir mais qui éblouis­sait quand même. Louis tra­ver­sa le hall en silence, ses chaus­sures ne fai­sant presque aucun bruit sur le marbre, et il eut l’im­pres­sion de mar­cher dans un rêve très précis.

À la récep­tion, un homme en jaquette noire lui ten­dit un registre. Il signa. On lui don­na une clé. Chambre 214, deuxième étage. Un groom en livrée bor­deaux prit sa valise et le gui­da vers l’as­cen­seur — un de ces vieux ascen­seurs à grille dorée qui mon­taient avec une len­teur majes­tueuse, comme s’ils trans­por­taient des choses fragiles.

La chambre était vaste, haute de pla­fond, avec des rideaux de velours vert et une vue sur la place de Brou­ckère. Louis posa sa valise sur le lit sans l’ou­vrir. Il alla à la fenêtre. En bas, les tram­ways pas­saient dans un tin­te­ment de cloche, des pas­sants se croi­saient sous les réver­bères qu’on allu­mait déjà, et sur le trot­toir d’en face, un homme ven­dait des gaufres dont l’o­deur, chaude et sucrée, mon­tait jus­qu’à l’é­tage dans l’air du soir.

Il res­ta là un moment. Il ne pen­sait à rien. Ou plu­tôt il pen­sait à ce vide par­ti­cu­lier qu’il avait rap­por­té de Paris comme un bagage invi­sible — le vide lais­sé par Hélène, qui l’a­vait quit­té en juillet, sans drame, sans cris, avec cette poli­tesse ter­rible des fins de règne. Trois ans ensemble. Un appar­te­ment rue du Bac qu’il avait ren­du en août. Des livres qu’il n’a­vait pas récu­pé­rés. Il n’é­tait pas mal­heu­reux à pro­pre­ment par­ler. Il était creux. Et Bruxelles, avec ses rues étran­gères et son hôtel magni­fique, ne rem­plis­sait rien.

Il des­cen­dit au bar.

Le bar du Metro­pole était un autre rêve. Plus sombre, plus intime, avec des boi­se­ries d’a­ca­jou et des vitraux Art nou­veau qui fil­traient la lumière en camaïeux de jaune et de vert. Des ban­quettes de cuir pati­né. Des miroirs biseau­tés qui mul­ti­pliaient l’es­pace et les visages. Au pla­fond, des fresques allé­go­riques que per­sonne ne regar­dait plus — des nymphes et des satyres figés dans une danse dont le sens s’é­tait per­du, des corps enla­cés dans un mou­ve­ment que le temps avait ren­du immo­bile. Le comp­toir était en marbre vert, strié de veines blanches comme un pay­sage vu d’a­vion, et der­rière le comp­toir des ran­gées de bou­teilles cap­taient la lumière des appliques avec un éclat de vitrail. Louis s’ins­tal­la sur un tabou­ret haut et com­man­da une bière — une gueuze, que le bar­man lui ser­vit avec la gra­vi­té d’un prêtre ver­sant le vin de messe.

Le bar­man s’ap­pe­lait Joseph. C’é­tait un homme d’une cin­quan­taine d’an­nées, chauve, avec une mous­tache poivre et sel et des yeux qui avaient cette qua­li­té par­ti­cu­lière des yeux de bar­man — la capa­ci­té de vous regar­der sans vous juger, de tout voir sans rien rete­nir, de vous don­ner l’illu­sion de la confi­dence sans jamais en abu­ser. Il ser­vait les bières avec des gestes d’une len­teur céré­mo­nieuse, incli­nant le verre, lais­sant cou­ler la mousse, la décou­pant d’un coup de spa­tule, posant le verre devant vous avec la pré­ci­sion d’un chi­rur­gien posant un ins­tru­ment. Chaque bière était un acte.

La gueuze avait un goût acide et com­plexe, un goût qui n’a­vait rien à voir avec ce qu’on buvait à Paris. C’é­tait une bière qui exi­geait quelque chose de vous — de l’at­ten­tion, de la patience, un palais capable d’ac­cueillir l’a­mer­tume et d’y trou­ver du plai­sir. Louis but len­te­ment. Il sor­tit son car­net de la poche inté­rieure de sa veste et grif­fon­na quelques lignes sans convic­tion. Scène artis­tique belge. Ensor à Ostende. Magritte quelque part dans Bruxelles. Del­vaux et ses femmes nues dans des gares. Il ne savait pas par où com­men­cer. Il ne savait même pas s’il vou­lait commencer.

Il pen­sa à Hélène. Il y pen­sait de moins en moins sou­vent, mais quand il y pen­sait c’é­tait avec une pré­ci­sion cruelle — le sou­ve­nir de sa nuque quand elle lisait le soir, la manière dont elle se retour­nait dans le lit en empor­tant tout le drap, l’o­deur de son savon à la ver­veine dans la salle de bain. Des détails. Des miettes de vie com­mune. C’est tou­jours par les détails qu’on mesure l’é­ten­due de ce qu’on a perdu.

Autour de lui, le bar se rem­plis­sait. Des hommes d’af­faires fla­mands qui par­laient fort, une femme seule en robe noire qui fumait en regar­dant la pluie qui com­men­çait à tom­ber, un couple d’An­glais qui consul­tait un guide Bae­de­ker. Un pia­niste s’é­tait ins­tal­lé au fond de la salle — Louis ne l’a­vait pas vu entrer — et jouait des airs de Cole Por­ter avec un doig­té pares­seux, comme un homme qui joue pour se tenir com­pa­gnie et pour qui le public est un acci­dent. La musique se mêlait au bruit des conver­sa­tions et au tin­te­ment des verres et au mur­mure de la pluie sur les vitraux, et tout cela for­mait une sorte de sym­pho­nie basse, un ron­ron­ne­ment de monde civi­li­sé qui était peut-être le son le plus récon­for­tant que Louis eût enten­du depuis des mois.

Et dans un coin, à une table ronde, un détail qui retint l’oeil de Louis sans qu’il sût d’a­bord pour­quoi : un petit homme impec­ca­ble­ment vêtu, avec une mous­tache noire extra­or­di­naire — cirée, rele­vée aux pointes comme deux accents cir­con­flexes — qui siro­tait un sirop de cas­sis en consul­tant un jour­nal belge. En face de lui, un homme plus grand, plus large, au visage ouvert et rou­geaud, buvait une pale ale avec l’air satis­fait de quel­qu’un qui se trouve exac­te­ment là où il doit être.

Louis ne les connais­sait pas. Il ne pou­vait pas les connaître. Et pour­tant quelque chose dans ce duo — le contraste entre le petit et le grand, entre la méti­cu­lo­si­té de l’un et la décon­trac­tion de l’autre — lui don­na l’im­pres­sion fugace d’a­voir déjà vu cette scène quelque part, dans un livre peut-être, ou dans un sou­ve­nir qui n’é­tait pas le sien.

Il com­man­da une deuxième gueuze et ces­sa d’y penser.

La pluie tom­bait sur Bruxelles. Les tram­ways son­naient dans la nuit. Et l’Hô­tel Metro­pole, avec ses ors et ses colonnes et ses fan­tômes de fin de siècle, se refer­mait dou­ce­ment sur Louis Fraysse comme un coquillage sur une perle qu’il ne savait pas encore contenir.

II

LES DEUX ANGLAIS

Le len­de­main matin, Louis se réveilla tard. La lumière entrait par les rideaux qu’il avait oublié de fer­mer et posait sur les murs de la chambre une clar­té lai­teuse, très belge, qui ne res­sem­blait pas au soleil. Il prit un bain dans la bai­gnoire à pieds de grif­fon, se rasa devant un miroir ovale enca­dré d’or, et des­cen­dit prendre son petit déjeu­ner dans la salle à man­ger du rez-de-chaussée.

La salle était presque vide à cette heure — il était dix heures pas­sées. Quelques clients attar­dés finis­saient leur café sous les pla­fonds peints. Un gar­çon en tablier blanc lui appor­ta un pla­teau char­gé de choses qu’il n’a­vait pas com­man­dées : du pain gris, du beurre salé, un pot de confi­ture d’ai­relles, des tranches de fro­mage, un oeuf mol­let, un pichet de café au lait. Louis man­gea avec un appé­tit qui le sur­prit lui-même. Il y avait dans cette nour­ri­ture simple quelque chose de récon­for­tant, de mater­nel presque, et il se sen­tit pour la pre­mière fois depuis des semaines un peu moins creux.

C’est à ce moment-là que le petit homme à la mous­tache entra dans la salle à manger.

Il por­tait un cos­tume gris perle cou­pé avec une pré­ci­sion mili­taire, une cra­vate de soie lavande piquée d’une épingle en or, et des sou­liers ver­nis si brillants qu’on aurait pu s’y mirer. Il avan­çait d’un pas mesu­ré, légè­re­ment pen­ché en avant, avec cette démarche par­ti­cu­lière des hommes de petite taille qui refusent que leur sta­ture les dimi­nue. Sa mous­tache était un évé­ne­ment. Louis la contem­pla avec une fas­ci­na­tion invo­lon­taire — c’é­tait une oeuvre d’art, une construc­tion archi­tec­tu­rale, chaque pointe rele­vée et fixée avec une symé­trie qui tenait du prodige.

L’homme choi­sit une table près de la fenêtre. Le gar­çon se pré­ci­pi­ta. Il y eut un échange en fran­çais — un fran­çais impec­cable, sans accent, mais avec une musi­ca­li­té légè­re­ment dif­fé­rente, plus ronde, plus chan­tante, qui n’é­tait ni pari­sienne ni pro­vin­ciale. Louis com­prit : l’homme était belge. Belge et méti­cu­leux et élé­gant et — il en eut sou­dain la cer­ti­tude — abso­lu­ment redou­table sous ses dehors de dan­dy miniature.

Quelques minutes plus tard, le com­pa­gnon de la veille fit son appa­ri­tion. Grand, les épaules larges, une mous­tache beau­coup plus modeste — blonde et tom­bante, une mous­tache hon­nête, une mous­tache bri­tan­nique —, il tra­ver­sa la salle avec la décon­trac­tion d’un homme qui ne doute jamais de sa bien­ve­nue. Il por­tait un cos­tume de tweed qui avait dû être cou­pé à Savile Row une décen­nie plus tôt et qui avait gar­dé cette noblesse un peu fati­guée des bons tis­sus anglais. Il s’as­sit en face du petit homme avec un sou­rire radieux.

— Poi­rot ! Belle mati­née, n’est-ce pas ? J’ai fait le tour de la place, c’est tout à fait char­mant. On se croi­rait presque dans un décor de théâtre.

Le nom frap­pa Louis comme une balle per­due. Poi­rot. Il repo­sa sa tasse de café. Her­cule Poi­rot. Le détec­tive. Celui dont les jour­naux anglais ne ces­saient de par­ler, dont Scot­land Yard consul­tait les avis, dont les affaires cri­mi­nelles les plus retorses por­taient l’empreinte. Il vivait à Londres depuis des années, depuis la guerre, mais il était belge — belge de nais­sance, et voi­là qu’il était là, à Bruxelles, à l’Hô­tel Metro­pole, en train de com­man­der un cho­co­lat chaud avec une pré­ci­sion maniaque sur la tem­pé­ra­ture du lait.

Et l’autre, le grand, ce devait être Has­tings. Le capi­taine Has­tings. L’a­mi, le chro­ni­queur, le fidèle com­pa­gnon. Louis avait lu ses récits dans le Strand Maga­zine — des his­toires d’en­quêtes racon­tées avec cette can­deur très anglaise qui fai­sait tout le charme de la chose. Has­tings écri­vait comme il devait vivre : avec enthou­siasme, avec loyau­té, avec une cer­taine naï­ve­té qu’on ne pou­vait s’empêcher de trou­ver touchante.

Louis hési­ta. Le jour­na­liste en lui — celui qui n’é­tait pas encore tout à fait mort sous les couches de désen­chan­te­ment — sen­tit quelque chose s’é­veiller. Une inter­view de Poi­rot. Sur ses terres natales. Pour le Figa­ro. Cela valait mieux qu’un article sur Magritte et ses pommes.

Il atten­dit la fin du petit déjeu­ner. Poi­rot man­geait avec une len­teur céré­mo­nieuse, décou­pant chaque chose en por­tions égales, ali­gnant les croûtes de pain sur le bord de son assiette avec une géo­mé­trie trou­blante. Has­tings, lui, dévo­rait. Il tar­ti­nait, beur­rait, mor­dait, par­lait la bouche pleine, ren­ver­sait du café sur la nappe — et chaque fois, Poi­rot fer­mait les yeux une demi-seconde, comme un homme qui s’est rési­gné depuis long­temps à souf­frir en silence.

Louis se leva et s’ap­pro­cha de leur table.

— Excu­sez-moi, mes­sieurs. Louis Fraysse, jour­na­liste au Figa­ro. Je ne vou­drais pas être impor­tun, mais… seriez-vous par hasard mon­sieur Her­cule Poirot ?

Le petit homme leva les yeux. Son regard était d’un vert très pâle, presque gris, et d’une acui­té qui vous don­nait l’im­pres­sion d’être radio­gra­phié. Puis un sou­rire se for­ma sous la mous­tache — un sou­rire satis­fait, un sou­rire qui disait que oui, bien sûr, il était Her­cule Poi­rot, et que la ques­tion même était super­flue, car qui d’autre au monde aurait pu por­ter cette moustache ?

— Mon­sieur Fraysse. Asseyez-vous, je vous en prie.

Has­tings se leva à moi­tié, ser­ra la main de Louis avec une vigueur exces­sive, et se ras­sit en ren­ver­sant le pot de lait.

— Has­tings ! fit Poi­rot avec une dou­leur contenue.

— Déso­lé, mon vieux. Enchan­té, mon­sieur Fraysse. Capi­taine Has­tings. Nous sommes en vacances, figu­rez-vous. Des vraies vacances. Poi­rot m’a traî­né jus­qu’i­ci pour me mon­trer sa Bel­gique. Ce qui jus­qu’à pré­sent a prin­ci­pa­le­ment consis­té à cri­ti­quer la façon dont on pré­pare le cho­co­lat chaud dans son propre pays.

— La tem­pé­ra­ture du lait, Has­tings. La tem­pé­ra­ture du lait est fon­da­men­tale. À Londres, on me sert un liquide bouillant qui assas­sine le cacao. Ici, dans mon pays, j’es­pé­rais mieux. Mais hélas, le pro­grès a ses victimes.

Louis s’as­sit. Quelque chose se des­ser­rait en lui — quelque chose qui avait été noué depuis Paris, depuis Hélène, depuis la gare du Nord. Ces deux hommes avaient un don, sans le savoir, pour rendre le monde habi­table. Poi­rot avec sa manie de l’ordre, Has­tings avec son désordre cha­leu­reux — ensemble ils for­maient une sorte de comé­die humaine minia­ture qui ren­dait la vie plus légère.

Ils par­lèrent. De Bruxelles d’a­bord — Poi­rot en par­lait avec un amour cri­tique, comme on parle d’une mère qu’on adore et qui vous exas­père. Il était né ici, pas exac­te­ment ici, un peu plus loin, mais la ville était la sienne, il la connais­sait rue par rue, café par café, et il souf­frait de la voir chan­ger. Les bou­le­vards qu’on avait élar­gis. Les vieilles mai­sons qu’on avait détruites. L’Art nou­veau qu’on lais­sait mou­rir — ces façades de Hor­ta qu’on recou­vrait de cré­pi comme on recouvre un péché.

— Et vous, mon­sieur Fraysse ? Que fait un jour­na­liste du Figa­ro dans notre petite Belgique ?

Louis expli­qua. L’ar­ticle sur la scène artis­tique. Ensor, Magritte, Del­vaux. Poi­rot écou­ta en incli­nant la tête, les yeux mi-clos, avec l’at­ten­tion concen­trée d’un homme qui classe chaque infor­ma­tion dans un tiroir men­tal éti­que­té et ran­gé par ordre alphabétique.

— Magritte, dit Poi­rot. Un homme qui peint des pipes qui ne sont pas des pipes. Je ne suis pas cer­tain de com­prendre, mais je res­pecte la méthode. Il y a de l’ordre dans cette folie.

— Vous connais­sez Magritte ? deman­da Louis.

— Je connais tout le monde à Bruxelles, mon­sieur Fraysse. Ou plu­tôt, tout le monde à Bruxelles me connaît. Ce qui n’est pas tout à fait la même chose.

Has­tings rit. Louis sou­rit. Et la mati­née pas­sa ain­si, dans la salle à man­ger de l’Hô­tel Metro­pole, entre le café tiède et les miettes de pain gris, tan­dis que la pluie repre­nait dehors et que les tram­ways son­naient sur la place de Brou­ckère comme des hor­loges loin­taines qui auraient per­du le fil du temps.

III

LA VILLE ÉTRANGE

L’a­près-midi, Poi­rot pro­po­sa une pro­me­nade. Il dit le mot avec une solen­ni­té qui lais­sait entendre qu’il ne s’a­gis­sait pas d’un simple tour de quar­tier mais d’un pèle­ri­nage — un retour aux sources exé­cu­té avec la rigueur d’une opé­ra­tion mili­taire. Has­tings enfi­la un imper­méable. Louis prit son car­net. Et les trois hommes sor­tirent de l’Hô­tel Metro­pole sous un ciel gris qui hési­tait entre la pluie et l’armistice.

Poi­rot mar­chait devant, le pas court et vif, son para­pluie sous le bras comme une arme de céré­mo­nie. Il com­men­tait chaque rue, chaque façade, chaque coin de trot­toir avec la pré­ci­sion d’un guide et la ten­dresse d’un exi­lé. Ici, cette bou­lan­ge­rie qui fai­sait autre­fois les meilleurs cra­miques de Bruxelles. Là, cette mai­son de maître dont le bal­con en fer for­gé avait été des­si­né par Han­kar. Plus loin, ce café où l’on ser­vait un stoemp aux poi­reaux dont le sou­ve­nir seul suf­fi­sait à lui rendre sup­por­table l’i­dée du retour à Londres.

Has­tings écou­tait tout avec un enthou­siasme de bon élève, s’é­mer­veillant de choses que Poi­rot jugeait banales et pas­sant à côté de détails que Poi­rot jugeait essen­tiels. Louis, entre les deux, obser­vait. C’é­tait son métier. Obser­ver. Et ce qu’il obser­vait, dans cette pro­me­nade bruxel­loise, c’é­tait moins la ville que la manière dont ces deux hommes la tra­ver­saient — l’un avec la nos­tal­gie féroce du natif, l’autre avec l’in­no­cence du tou­riste anglais pour qui tout conti­nent est une curiosité.

Ils des­cen­dirent vers la Grand-Place.

Elle appa­rut d’un coup, au détour d’une rue étroite, comme une explo­sion silen­cieuse. Louis s’ar­rê­ta. Il avait vu des places — la place Ven­dôme, la piaz­za San Mar­co, la pla­za Mayor — mais celle-ci avait quelque chose d’u­nique, quelque chose qui tenait à la fois du décor d’o­pé­ra et du rêve éveillé. Les façades des mai­sons de cor­po­ra­tion mon­taient vers le ciel avec une exu­bé­rance dorée, char­gées de sta­tues, de colonnes, de fron­tons sculp­tés, et au centre de tout cela, l’Hô­tel de Ville dres­sait sa flèche gothique comme un doigt poin­té vers les nuages.

— Magni­fique, mur­mu­ra Louis.

— Oui, dit Poi­rot. Et remar­quez, mon­sieur Fraysse, la symé­trie. Chaque mai­son est dif­fé­rente, et pour­tant l’en­semble est d’une har­mo­nie par­faite. C’est le para­doxe de la Grand-Place. L’ordre dans la diver­si­té. Comme dans une bonne enquête — chaque élé­ment semble dis­pa­rate, et pour­tant, à la fin, tout s’emboîte.

Has­tings pho­to­gra­phiait tout avec un petit appa­reil Kodak qu’il sor­tait de sa poche avec des gestes mal­adroits. Il pho­to­gra­phia les façades, les pavés, un chat qui dor­mait sur un rebord de fenêtre, et Poi­rot qui levait les yeux au ciel à chaque déclic.

— Has­tings, ce chat ne vous a rien fait.

— Mais c’est un chat belge, Poi­rot ! Un chat qui dort sur la Grand-Place ! C’est historique !

— C’est un chat, Has­tings. Il dort. C’est tout ce que font les chats. Les chats belges ne font pas exception.

Ils s’ins­tal­lèrent à la ter­rasse d’un esta­mi­net, sous les arcades, et com­man­dèrent des bières. Poi­rot prit une kriek — une bière aux cerises, rose et acide — qu’il but à petites gor­gées en fer­mant les yeux. Has­tings goû­ta une trap­piste et décla­ra que c’é­tait la meilleure bière qu’il eût jamais bue, ce qui pro­vo­qua chez Poi­rot un sou­rire indulgent.

— Vous dites cela chaque fois, Hastings.

— Et chaque fois c’est vrai, mon vieux.

Un gar­çon leur appor­ta une assiette de cre­vettes grises — des toutes petites cre­vettes de la mer du Nord, décor­ti­quées, ser­vies dans un verre avec un filet de citron et une branche de per­sil. Louis n’en avait jamais man­gé. Le goût le sur­prit — iodé, déli­cat, avec une dou­ceur presque sucrée qui évo­quait les plages du Nord et les filets de pêche séchant au vent. Poi­rot les man­geait une par une, du bout des doigts, avec une délec­ta­tion méticuleuse.

— Les cre­vettes grises, dit-il, sont le secret le mieux gar­dé de la Bel­gique. Les Fran­çais ne les connaissent pas. Les Anglais ne veulent pas les connaître. Et les Belges, dans leur sagesse, ne font rien pour les faire connaître. Un peuple qui garde pour lui ses meilleures choses est un peuple qui se respecte.

Louis sor­tit son car­net. Il ne pre­nait pas de notes sur l’art belge — il avait oublié l’art belge. Il grif­fon­nait des frag­ments, des impres­sions, des bouts de phrases : la lumière sur les façades dorées, le goût de la kriek, la mous­tache de Poi­rot qui se reflé­tait dans le verre de bière comme deux petites vir­gules inver­sées. Il ne savait pas encore qu’il était en train d’é­crire le début d’une tout autre histoire.

L’a­près-midi s’é­ti­ra. Poi­rot les gui­da à tra­vers un dédale de ruelles médié­vales — la rue de l’É­tuve, la rue du Chêne, la rue des Bou­chers avec ses res­tau­rants qui expo­saient des mon­tagnes de fruits de mer et des homards vivants dans des aqua­riums éclai­rés au néon. Ils pas­sèrent devant le Man­ne­ken-Pis et Has­tings s’ar­rê­ta, incrédule.

— Mais il est minuscule !

— La gran­deur, Has­tings, ne se mesure pas à la taille. Vous devriez le savoir, puisque vous me fréquentez.

Louis écla­ta de rire. C’é­tait un rire vrai, un rire qu’il n’a­vait pas enten­du sor­tir de sa propre bouche depuis long­temps, et il en fut presque effrayé. Comme si quelque chose en lui, quelque chose de rouillé et de grip­pé, s’é­tait remis en mou­ve­ment sans prévenir.

Poi­rot les entraî­na ensuite dans les gale­ries Saint-Hubert — cette longue ver­rière de verre et de fer qui tra­ver­sait le centre de Bruxelles comme un pas­sage secret, un tun­nel de lumière bor­dé de bou­tiques, de librai­ries, de cafés et d’un théâtre. La lumière y tom­bait d’en haut à tra­vers le vitrage, une lumière dif­fuse, aqua­tique, qui don­nait aux pas­sants des visages de noyés et aux vitrines un éclat de musée. Louis s’ar­rê­ta devant une librai­rie. En vitrine, un exem­plaire de La Tra­hi­son des images de Magritte, le fameux tableau de la pipe, repro­duit sur la cou­ver­ture d’une revue d’art. Ceci n’est pas une pipe. Il pen­sa que Bruxelles tout entière était comme ce tableau — une ville qui res­sem­blait à une ville mais qui n’en était pas tout à fait une, qui res­sem­blait à Paris mais n’é­tait pas Paris, qui res­sem­blait à quelque chose de fami­lier mais qui, à chaque coin de rue, déra­pait légè­re­ment dans l’étrange.

— Savez-vous, dit Poi­rot en s’ar­rê­tant devant une cho­co­la­te­rie au bout des gale­ries, que ces gale­ries ont été inau­gu­rées en 1847 ? Avant les pas­sages cou­verts de Milan. Avant tout. Bruxelles, mon­sieur Fraysse, est une ville qui invente les choses avant les autres et qui oublie de s’en van­ter. C’est son charme et c’est son drame.

Dans un café au fond des gale­ries — un vieux café bruxel­lois avec des miroirs ter­nis et des ban­quettes de velours rouge man­gé par le temps —, ils croi­sèrent un homme que Poi­rot connais­sait. Un homme mince, vif, avec une mous­tache fine et des yeux moqueurs, qui par­lait fran­çais avec un accent bruxel­lois pro­non­cé et qui des­si­nait sur un coin de nappe des cro­quis que Louis ne put voir. Poi­rot le salua. L’homme lui ren­dit son salut d’un geste amu­sé. Ils échan­gèrent quelques mots en fla­mand — chose extra­or­di­naire de la part de Poi­rot, qui ne par­lait fla­mand que dans les cir­cons­tances les plus intimes — et l’homme retour­na à ses croquis.

— Qui est-ce ? deman­da Louis en sortant.

— Un artiste, dit Poi­rot. Un artiste qui fait de très belles choses avec des choses très ordi­naires. Mais il n’aime pas qu’on parle de lui, et je res­pecte les gens qui n’aiment pas qu’on parle d’eux. Ce sont les seuls qui méritent qu’on en parle.

Louis n’in­sis­ta pas. Mais en sor­tant des gale­ries, il se retour­na et vit, à tra­vers la vitre embuée du café, la sil­houette de l’homme pen­ché sur sa nappe, et il crut dis­tin­guer, dans le cro­quis, quelque chose qui res­sem­blait à un cha­peau melon flot­tant au-des­sus d’un visage vide.

Ils remon­tèrent vers le Sablon — la place du Grand Sablon, avec ses anti­quaires et ses cho­co­la­tiers, ses façades Renais­sance et son église gothique posée là comme un vais­seau échoué au milieu de la ville. Poi­rot s’ar­rê­ta devant la vitrine d’un cho­co­la­tier et contem­pla les pra­lines avec une expres­sion qui tenait de l’ex­tase et de l’expertise.

— Has­tings, dit-il, les pra­lines belges sont la preuve que la civi­li­sa­tion n’est pas un vain mot. Il y a dans un bon pra­li­né une com­plexi­té, une har­mo­nie, un équi­libre des saveurs qui sur­passent bien des symphonies.

Il entra. Il ache­ta une boîte. Il en offrit une à Louis — un pra­li­né au café, enro­bé de cho­co­lat noir, dont la saveur se déploya dans sa bouche comme un petit orchestre silen­cieux. Louis fer­ma les yeux. Il pen­sa, sans savoir pour­quoi, à Hélène. Puis il ces­sa d’y penser.

Le soir tom­bait quand ils rega­gnèrent l’Hô­tel Metro­pole. La ville s’al­lu­mait. Les réver­bères jetaient des cercles jaunes sur les trot­toirs mouillés. Dans les cafés, des sil­houettes se décou­paient der­rière des vitres embuées. Et quelque part dans Bruxelles — Louis ne sut jamais exac­te­ment où, il crut aper­ce­voir, au coin d’une rue, un homme en cha­peau melon et par­des­sus sombre qui fumait une pipe devant une vitrine. L’homme avait un visage rond, lisse, par­fai­te­ment ordi­naire, et il regar­dait le ciel comme s’il s’at­ten­dait à y voir autre chose que des nuages. Puis il dis­pa­rut. Louis ne men­tion­na pas cette appa­ri­tion à ses com­pa­gnons. Il n’é­tait même pas sûr de l’a­voir vue.

Au bar du Metro­pole, ils retrou­vèrent leurs places de la veille. Le bar­man les recon­nut — il recon­nais­sait tout le monde, c’é­tait son métier et son don. Louis com­man­da une gueuze. Poi­rot son sirop de cas­sis. Has­tings une pale ale.

Et c’est à cet ins­tant que Louis remar­qua, pour la pre­mière fois, la jeune femme.

Elle tra­ver­sait le bar avec un pla­teau de verres vides, en uni­forme noir et tablier blanc, les che­veux ramas­sés sous une coiffe. Des che­veux auburn — d’un roux pro­fond, presque cui­vré, qui cap­tait la lumière des lustres et la trans­for­mait en quelque chose de vivant. Elle avait un visage fin, pâle, des yeux clairs qui ne regar­daient per­sonne, et cette manière qu’ont cer­taines per­sonnes de tra­ver­ser les pièces comme si elles n’y étaient pas — comme si elles appar­te­naient à un autre plan de la réa­li­té, un plan paral­lèle où les gens qui servent sont invi­sibles aux gens qu’on sert.

Louis la remar­qua. Et puis — il ne le com­prit que bien plus tard — il vit Has­tings la remar­quer aus­si. Ce ne fut rien. Un regard. Un quart de seconde. Les yeux du capi­taine qui sui­virent la jeune femme à tra­vers le bar, qui s’at­tar­dèrent une frac­tion d’ins­tant sur les che­veux auburn, sur le pro­fil pâle, sur les mains qui tenaient le pla­teau — puis qui revinrent se poser sur sa pale ale avec un empres­se­ment un peu trop vif, un empres­se­ment de coupable.

Poi­rot ne vit rien. Ou peut-être vit-il tout et ne dit rien. Avec Poi­rot, on ne savait jamais.

IV

LE VOL

Le troi­sième jour, Louis se réveilla avec l’in­ten­tion d’é­crire. Il s’ins­tal­la au petit bureau de sa chambre, devant la fenêtre qui don­nait sur la place de Brou­ckère, et ten­ta de rédi­ger les pre­mières lignes de son article sur la scène artis­tique belge. Il écri­vit une phrase. La ratu­ra. En écri­vit une autre. La ratu­ra aus­si. Au bout d’une heure, il n’a­vait devant lui qu’une feuille cou­verte de ratures et le sen­ti­ment fami­lier de son inutilité.

Il des­cen­dit prendre un café au bar.

Il était un peu plus de dix heures du matin quand le bruit commença.

Ce ne fut d’a­bord qu’une agi­ta­tion — des pas rapides dans le cou­loir du pre­mier étage, une voix mas­cu­line qui par­lait fort en fla­mand, puis en fran­çais, puis de nou­veau en fla­mand, comme un homme qui ne sait plus dans quelle langue expri­mer sa colère. Louis, assis au comp­toir, leva les yeux de son café. Le bar­man, un homme pla­cide dont rien ne sem­blait pou­voir trou­bler l’é­qua­ni­mi­té, fron­ça imper­cep­ti­ble­ment les sourcils.

Puis la voix des­cen­dit dans le hall.

Vik­tor Jans­sens était un homme mas­sif, rouge de visage, avec des yeux petits et durs enchâs­sés dans une chair épaisse. Il por­tait un cos­tume trois-pièces qui avait dû coû­ter une for­tune et qui ne par­ve­nait pas à lui don­ner l’al­lure qu’il recher­chait — il y avait dans sa cor­pu­lence quelque chose de pay­san, de ter­rien, que ni la soie ni le cache­mire ne pou­vaient dis­si­mu­ler. Il était indus­triel à Anvers, dans les métaux non fer­reux, et il pos­sé­dait une col­lec­tion d’art qu’il exhi­bait comme d’autres exhibent des médailles — non par amour de la beau­té, mais par besoin que le monde sache qu’il pou­vait se l’offrir.

Ce matin-là, Vik­tor Jans­sens criait.

— Volé ! On m’a volé ! Dans cet hôtel ! Dans ma chambre ! Une aqua­relle de Spilliaert — un Spilliaert authen­tique — dis­pa­rue ! Volatilisée !

Le direc­teur de l’hô­tel accou­rut — un homme mince et dis­tin­gué nom­mé Mon­sieur Verhul­st, qui avait le teint cen­dré de ceux qui passent leur vie à résoudre les pro­blèmes des autres et la voix basse de ceux qui savent que les murs ont des oreilles. Il prit Jans­sens par le bras, ten­ta de le gui­der vers un salon pri­vé, par­la de dis­cré­tion, de pro­cé­dure, de la police qu’on allait appeler.

— La police ! ton­na Jans­sens. La police belge ! Autant deman­der à une vache de résoudre une équation !

Louis s’é­tait levé. Il s’ap­pro­cha du hall, car­net en main, par réflexe pro­fes­sion­nel. Le jour­na­liste n’é­tait pas mort, fina­le­ment — il dor­mait, et les cris de Jans­sens l’a­vaient réveillé. Il se pos­ta dans un angle où il pou­vait voir sans être vu et écouta.

L’a­qua­relle avait dis­pa­ru pen­dant la nuit. Jans­sens l’a­vait appor­tée de sa rési­dence d’An­vers pour la mon­trer à un ache­teur poten­tiel — un ren­dez-vous d’af­faires qui devait avoir lieu le len­de­main dans un des salons de l’hô­tel. Il l’a­vait accro­chée au mur de sa chambre, la 118, au pre­mier étage, par-des­sus un pay­sage fla­mand insi­pide four­ni par l’hô­tel. Ce matin, le cadre était tou­jours là, mais l’a­qua­relle avait été reti­rée avec soin — déca­drée pro­pre­ment, sans déchi­rure, par quel­qu’un qui savait mani­pu­ler une oeuvre d’art.

La porte n’a­vait pas été for­cée. Jans­sens jurait l’a­voir ver­rouillée avant de se cou­cher. Ce qui signi­fiait que le voleur pos­sé­dait une clé — un passe-par­tout. Et les seules per­sonnes qui pos­sé­daient des passe-par­tout à l’Hô­tel Metro­pole étaient les membres du personnel.

Louis grif­fon­na dans son car­net. Spilliaert. Aqua­relle. Chambre 118. Passe-partout.

Il décri­vit aus­si, en quelques mots, l’a­qua­relle telle que Jans­sens la décri­vait aux poli­ciers qui arri­vèrent une heure plus tard : une femme vue de dos, sur la digue d’Os­tende, la nuit, avec la mer noire der­rière elle et un réver­bère qui jetait sur ses épaules une lumière malade. C’é­tait un petit for­mat, trente cen­ti­mètres sur qua­rante peut-être, mais d’une puis­sance qui dépas­sait ses dimen­sions. Spilliaert avait peint ça vers 1908, dans sa période la plus sombre, celle où les visages se défai­saient et où les rues d’Os­tende res­sem­blaient à des cou­loirs de cau­che­mar. L’a­qua­relle valait, selon Jans­sens, une somme consi­dé­rable. Selon les experts, elle n’a­vait pas de prix.

Louis pen­sait à autre chose. Il pen­sait à cette femme de dos, sur la digue, la nuit, et il se deman­dait si les che­veux de la femme peinte par Spilliaert étaient auburn. Il ne savait pas pour­quoi cette pen­sée lui venait. Elle lui vint, c’est tout, comme une note dis­so­nante dans une mélo­die familière.

Ce fut Has­tings qui, le pre­mier, pro­po­sa l’in­ter­ven­tion de Poirot.

Ils étaient tous les trois au bar — Louis, Has­tings, et Poi­rot qui siro­tait son éter­nel sirop de cas­sis avec l’air de quel­qu’un qui ne prête atten­tion à rien et qui prête atten­tion à tout. L’a­gi­ta­tion pro­vo­quée par le vol avait gagné l’en­semble de l’hô­tel. Les clients chu­cho­taient. Le per­son­nel rasait les murs. Les deux poli­ciers envoyés par la Sûre­té inter­ro­geaient les femmes de chambre dans un petit bureau der­rière la récep­tion, et l’at­mo­sphère de l’Hô­tel Metro­pole avait bas­cu­lé en quelques heures de la séré­ni­té feu­trée à la ner­vo­si­té sourde.

— Je dis, Poi­rot, com­men­ça Has­tings avec cette impé­tuo­si­té qu’il ne contrô­lait jamais tout à fait. Nous pour­rions peut-être… enfin, vous savez… jeter un oeil ? Nous sommes en vacances, bien sûr, mais tout de même. Un vol dans un hôtel. Sur votre ter­rain. Ce serait presque un affront per­son­nel de ne pas s’en mêler.

Poi­rot ne répon­dit pas immé­dia­te­ment. Il tour­na son verre de cas­sis entre ses doigts — des doigts petits, soi­gnés, aux ongles impec­cables — et regar­da la sur­face sombre du liquide comme s’il y cher­chait une réponse.

— Has­tings, dit-il enfin. Nous sommes en vacances.

— Oui, mais…

— En vacances, Has­tings. Savez-vous com­bien de temps il m’a fal­lu pour accep­ter l’i­dée de vacances ? Des années. Des années de tra­vail achar­né au ser­vice de l’ordre et de la méthode. Et main­te­nant que je suis enfin ici, dans ma ville natale, à boire un sirop de cas­sis dans un hôtel que je connais depuis l’en­fance, vous vou­driez que je me lance dans une enquête sur un vol de tableau ?

Un silence.

— Bien sûr, je vais le faire, dit Poi­rot. Mais pas parce que vous me le deman­dez, Has­tings. Parce qu’il m’est phy­si­que­ment impos­sible de ne pas le faire. Un mys­tère non réso­lu est comme un bou­ton de man­chette mal ali­gné. On ne peut pas vivre avec.

Louis Fraysse sou­rit dans sa gueuze. Et l’en­quête commença.

V

LES PRE­MIERS SOUPÇONS

Poi­rot com­men­ça par la chambre 118.

Mon­sieur Verhul­st, le direc­teur, l’y condui­sit avec une défé­rence mêlée d’in­quié­tude. La répu­ta­tion de Poi­rot l’im­pres­sion­nait, mais la pré­sence d’un détec­tive célèbre dans son hôtel, au moment même où un vol venait d’y être com­mis, le plon­geait dans un embar­ras consi­dé­rable. Un hôtel comme le Metro­pole vivait de sa répu­ta­tion. Si l’af­faire s’é­brui­tait — si les jour­naux s’en empa­raient — les consé­quences seraient désastreuses.

— Mon­sieur Poi­rot, dit-il dans le cou­loir du pre­mier étage, sa voix réduite à un mur­mure, je compte sur votre dis­cré­tion absolue.

— La dis­cré­tion, mon­sieur Verhul­st, est la ver­tu des gens qui n’ont rien d’in­té­res­sant à dire. Moi, j’ai des choses inté­res­santes à dire. Mais ras­su­rez-vous — je les dirai uni­que­ment aux per­sonnes concernées.

La chambre 118 était vaste, luxueuse dans le style un peu sur­char­gé du Metro­pole — papier peint à motifs flo­raux, rideaux de damas, un lit à bal­da­quin qui aurait pu accueillir une famille entière. Sur le mur face à la fenêtre, un cadre vide. Le cadre était en bois doré, simple, sans fio­ri­tures. L’a­qua­relle en avait été reti­rée avec pré­cau­tion — les quatre coins du passe-par­tout ne mon­traient aucune trace de déchi­rure. Louis nota ce détail. Poi­rot, lui, ne nota rien — du moins pas sur papier. Poi­rot notait dans sa tête, dans cet organe pro­di­gieux qu’il appe­lait ses petites cel­lules grises et qu’il trai­tait avec la dévo­tion d’un moine envers ses reliques.

Il exa­mi­na la ser­rure. Aucune trace d’ef­frac­tion. Il exa­mi­na les fenêtres — fer­mées de l’in­té­rieur, au pre­mier étage, sans accès par l’ex­té­rieur. Il se mit à genoux — ce qui, vu sa cor­pu­lence et son sou­ci ves­ti­men­taire, consti­tuait un sacri­fice consi­dé­rable — et ins­pec­ta le sol, les plinthes, le des­sous du lit. Il ouvrit les armoires. Il sou­le­va les cous­sins. Il pas­sa un doigt sur le rebord de la che­mi­née et contem­pla la pous­sière avec un air de reproche per­son­nel, comme si chaque grain de pous­sière était un témoin récalcitrant.

— Has­tings, dit-il. Qu’observez-vous ?

Has­tings, qui était res­té debout au milieu de la pièce avec l’ex­pres­sion d’un homme qui veut déses­pé­ré­ment être utile, regar­da autour de lui.

— Eh bien… la chambre est en ordre. Le cadre est vide. Pas de trace de lutte.

— Admi­rable, Has­tings. Vous avez décrit la scène avec la pré­ci­sion d’un inven­taire de mobi­lier. Et vous, mon­sieur Fraysse ?

Louis hési­ta. Il n’é­tait pas détec­tive. Mais il avait l’oeil d’un jour­na­liste — un oeil entraî­né à remar­quer les choses qui ne col­laient pas.

— L’o­deur, dit-il.

Poi­rot se retour­na. Ses yeux brillèrent.

— Conti­nuez.

— Il y a une odeur dans cette chambre qui n’est pas celle de Jans­sens. Jans­sens porte un par­fum lourd — je l’ai sen­ti dans le hall ce matin, quelque chose de mus­qué, d’os­ten­ta­toire. Ici, il y a autre chose. Quelque chose de plus léger. De la lavande, peut-être.

Un silence. Poi­rot regar­da Louis avec une expres­sion nou­velle — une expres­sion qui n’é­tait plus celle de la cour­toi­sie pro­fes­sion­nelle mais celle de l’in­té­rêt véritable.

— De la lavande, répé­ta Poi­rot. Oui. De l’eau de lavande. Très faint, mais pré­sente. Quel­qu’un qui porte de l’eau de lavande est entré dans cette chambre récem­ment — quel­qu’un qui n’est pas mon­sieur Janssens.

Has­tings se pen­cha et reni­fla l’air avec l’en­thou­siasme d’un chien de chasse.

— Je ne sens rien du tout, avoua-t-il.

— Cela ne m’é­tonne pas, Has­tings. Votre nez est un ins­tru­ment char­mant mais d’une sen­si­bi­li­té limitée.

Ils sor­tirent de la chambre. Dans le cou­loir, ils croi­sèrent la pre­mière sus­pecte sans le savoir.

Elle venait du fond du cou­loir, grande, enve­lop­pée dans un châle de soie bro­dé, avec des che­veux noirs rele­vés en un chi­gnon com­pli­qué et des yeux sombres qui avaient dû être magni­fiques vingt ans plus tôt et qui l’é­taient encore, d’une beau­té plus tra­gique, plus char­gée. Elle mar­chait avec la len­teur majes­tueuse d’une diva habi­tuée aux ova­tions, et quand elle vit les trois hommes devant la porte de la 118, elle s’ar­rê­ta — un arrêt infime, presque imper­cep­tible, comme un bat­te­ment de coeur man­qué — puis reprit sa marche avec un sourire.

— Mes­sieurs, dit-elle en pas­sant, avec un accent ita­lien qui trans­for­mait chaque consonne en musique.

— Madame, répon­dit Poi­rot en s’inclinant.

Elle dis­pa­rut au bout du cou­loir. Louis se retourna.

— Qui est-ce ?

— La com­tesse Fer­rante, mur­mu­ra Mon­sieur Verhul­st. Elle loge ici depuis trois semaines. Chambre 121. Une ancienne can­ta­trice ita­lienne. Elle a chan­té à La Sca­la, à l’O­pé­ra de Paris, par­tout. Elle est… com­ment dire… une habi­tuée des grands hôtels.

— Sa chambre est au même étage que celle de Jans­sens, obser­va Louis.

— Au même étage et dans le même cou­loir, pré­ci­sa Poi­rot. Trois portes plus loin. Inté­res­sant. Mon­sieur Verhul­st, je vou­drais la liste com­plète des occu­pants de ce cou­loir, ain­si que les horaires de ser­vice du per­son­nel de nuit et les noms des per­sonnes en pos­ses­sion d’un passe-partout.

Verhul­st pâlit mais acquiesça.

Ils redes­cen­dirent au rez-de-chaus­sée. Dans le hall, Jans­sens fai­sait les cent pas, le visage cra­moi­si, un cigare éteint entre les doigts. En aper­ce­vant Poi­rot, il fon­dit sur lui comme un tau­reau sur un torero.

— Alors ? Vous avez trou­vé quelque chose ? On me dit que vous êtes détec­tive. Le grand Her­cule Poi­rot. Eh bien, trou­vez mon tableau ! Trou­vez-le ou je fais un scan­dale qui fera trem­bler les murs de cet hôtel !

Poi­rot sou­tint le regard de l’in­dus­triel sans cil­ler. Il y avait dans ses yeux verts cette tran­quilli­té abso­lue des hommes qui ne se laissent impres­sion­ner par rien — ni par la for­tune, ni par la colère, ni par la corpulence.

— Mon­sieur Jans­sens, dit-il d’une voix douce. Je trou­ve­rai votre tableau. Mais je le ferai à mon rythme, selon ma méthode, et cer­tai­ne­ment pas parce que vous criez. Les cris, mon­sieur, n’ont jamais réso­lu un mys­tère. Le silence, en revanche, dit beau­coup de choses. Et le vôtre — votre silence sur cer­tains sujets — me dit déjà plus que vous ne le pensez.

Jans­sens ouvrit la bouche. La refer­ma. Quelque chose pas­sa dans ses petits yeux durs — de la sur­prise, de l’in­quié­tude, ou peut-être la recon­nais­sance confuse que cet homme minus­cule était beau­coup plus dan­ge­reux qu’il n’en avait l’air.

Il tour­na les talons sans un mot.

Louis grif­fon­na dans son car­net : Jans­sens — que cache-t-il ?

L’a­près-midi, Poi­rot s’en­tre­tint avec le per­son­nel. Louis l’ac­com­pa­gnait — Poi­rot avait accep­té sa pré­sence avec une magna­ni­mi­té qui n’é­tait peut-être pas dés­in­té­res­sée. Un jour­na­liste, avait-il dit, voit des choses qu’un détec­tive ne voit pas, parce qu’il ne cherche pas la même chose.

Ils inter­ro­gèrent d’a­bord Fer­nand, le concierge en chef. C’é­tait un homme d’une soixan­taine d’an­nées, maigre, le crâne dégar­ni, avec des mains noueuses et un regard qui avait la pro­fon­deur impé­né­trable d’un puits. Il tra­vaillait au Metro­pole depuis trente-deux ans. Il avait connu le roi Léo­pold II de pas­sage, le poète Verhae­ren au bar, Sarah Bern­hardt dans la suite royale. Il connais­sait chaque recoin de l’hô­tel, chaque marche qui cra­quait, chaque ser­rure qui résis­tait. Et il connais­sait son per­son­nel comme un capi­taine connaît son équipage.

— Mon­sieur Poi­rot, dit Fer­nand avec une digni­té qui n’ad­met­tait aucune fami­lia­ri­té, aucun de mes gens n’a volé ce tableau. Je me porte garant de cha­cun d’entre eux.

— C’est tout à votre hon­neur, Fer­nand. Mais les garan­ties per­son­nelles ne sont pas des preuves. Qui avait le passe-par­tout cette nuit ?

— Trois per­sonnes. Le veilleur de nuit, Mar­cel Devos. La femme de chambre de l’é­tage, Mieke Des­met. Et moi-même — mais je n’é­tais pas de service.

— Mieke Des­met, répé­ta Poi­rot. C’est la jeune fille aux che­veux roux ?

— Auburn, cor­ri­gea Fer­nand. Oui. C’est une bonne petite. Sérieuse. Dis­crète. Elle fait ce cou­loir — le cou­loir du pre­mier — depuis deux ans.

Louis nota le nom. Mieke Des­met. Il revit les che­veux auburn dans la lumière du bar, le visage pâle, les yeux qui ne regar­daient per­sonne. Et il revit, comme un écho, le regard de Hastings.

Ils inter­ro­gèrent ensuite Albert, le gar­çon d’é­tage. C’é­tait un jeune homme de vingt ans, blond, ner­veux, avec des mains qui ne tenaient pas en place et un regard fuyant qui vous don­nait immé­dia­te­ment envie de le soup­çon­ner de quelque chose — n’im­porte quoi. Il répon­dit aux ques­tions de Poi­rot avec une pré­ci­pi­ta­tion sus­pecte, niant tout, jurant qu’il n’a­vait rien vu, rien enten­du, qu’il était res­té dans l’of­fice toute la nuit.

— Toute la nuit ? dit Poirot.

— Toute la nuit.

— Sans en bouger ?

— Sans en bou­ger, monsieur.

— Et pour­tant, Albert, on vous a vu dans le cou­loir du pre­mier étage vers une heure du matin. Le veilleur de nuit vous a aper­çu. Que fai­siez-vous dans ce cou­loir à une heure du matin si vous n’a­vez pas bou­gé de l’office ?

Albert blê­mit. Ses mains trem­blèrent. Il ouvrit la bouche, la refer­ma, et fixa le sol avec l’in­ten­si­té d’un homme qui cherche une trappe par laquelle disparaître.

— Je… j’ai fait une ronde, dit-il. Une ronde de véri­fi­ca­tion. C’est normal.

— Nor­ma­le­ment, les rondes de véri­fi­ca­tion ne se font pas avec un mor­ceau de pou­let froid dans la poche, obser­va Poi­rot. Car c’est bien ce que vous aviez, n’est-ce pas, Albert ? Un mor­ceau de pou­let froid pré­le­vé sur le pla­teau du dîner d’un client. Et peut-être aus­si un bout de fro­mage. Et peut-être un petit pain.

Le gar­çon s’ef­fon­dra. Pas phy­si­que­ment — mora­le­ment. Il avoua tout, d’un coup, comme un bar­rage qui cède : oui, il pre­nait de la nour­ri­ture sur les pla­teaux des clients, depuis des mois, pour l’ap­por­ter à sa mère et à ses deux petites soeurs qui vivaient aux Marolles dans un appar­te­ment sans chauf­fage. Son père était mort l’an­née pré­cé­dente. Sa mère ne tra­vaillait plus. Le salaire d’Al­bert était la seule ren­trée d’argent de la famille, et ce salaire ne suf­fi­sait pas.

Poi­rot écou­ta en silence. Quand Albert eut fini, le détec­tive hocha la tête.

— Je ne suis pas inté­res­sé par votre pou­let, Albert. Je suis inté­res­sé par ce que vous avez vu dans ce cou­loir. Avez-vous vu quel­qu’un ? Quel­qu’un qui n’au­rait pas dû s’y trouver ?

Albert hési­ta. Puis, très bas :

— J’ai vu la com­tesse. La com­tesse ita­lienne. Elle sor­tait d’une chambre qui n’é­tait pas la sienne.

La pièce se figea. Louis ces­sa d’é­crire. Poi­rot ne bou­gea pas un muscle.

— De quelle chambre sor­tait-elle, Albert ?

— De la 118, mon­sieur. La chambre de mon­sieur Janssens.

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