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Octobre 1974

Octobre 1974

Troi­sième partie

III — L’HÔ­TEL SEUL

1.

Le dimanche matin, la route était fermée.

Cald­well le sut avant de mon­ter — il le sut par le silence. Quand la route de Lyons est ouverte, on entend, même de très loin, même étouf­fé par la neige et la dis­tance, le bour­don­ne­ment du chasse-neige qui passe à l’aube, un gron­de­ment bas, méca­nique, ras­su­rant, qui signi­fie que le monde d’en bas existe encore et qu’il n’a pas oublié la mon­tagne. Ce dimanche, il n’y eut pas de gron­de­ment. Il n’y eut rien. Le silence avait la qua­li­té d’un cou­vercle — her­mé­tique, défi­ni­tif, posé sur la val­lée comme un plat sur une marmite.

Il mon­ta à la cui­sine, fit son café, regar­da par la fenêtre. La neige avait tout recou­vert. Le par­king avait dis­pa­ru. Le pick-up de Cald­well n’é­tait plus qu’une bosse blanche, un mon­ti­cule vague­ment rec­tan­gu­laire qui aurait pu être n’im­porte quoi — un rocher, un buis­son, un ani­mal cou­ché. La route n’exis­tait plus. L’al­lée qui des­cen­dait du Stan­ley vers Estes Park, cette allée bor­dée de pins que les clients emprun­taient chaque jour dans leurs voi­tures cli­ma­ti­sées, n’é­tait plus qu’une pente blanche, uni­forme, sans trace, sans repère, aus­si vierge que le jour où Free­lan Oscar Stan­ley avait posé les yeux sur cette val­lée pour la pre­mière fois en 1903 et s’é­tait dit, avec l’as­su­rance des hommes qui ont failli mou­rir et qui n’ont plus peur de rien : c’est ici.

Le ther­mo­mètre indi­quait 18 degrés Fah­ren­heit. Moins huit. La neige avait ces­sé de tom­ber mais le ciel res­tait bas, opaque, d’un gris uni­forme qui ne pro­met­tait rien de bon. Ce n’é­tait pas une accal­mie. C’é­tait une pause — le ciel qui repre­nait son souffle avant le pro­chain assaut.

Cald­well appe­la la sta­tion du shé­rif d’Estes Park. La ligne gré­sillait. Une voix lui apprit que la US 36 était fer­mée entre Lyons et Estes Park depuis deux heures du matin, qu’un chasse-neige était en panne à la sor­tie de Pine­wood Springs, et que la réou­ver­ture était pré­vue — peut-être — dans l’a­près-midi, ou le len­de­main, ou quand le vent tom­be­rait, selon ce qui arri­ve­rait en pre­mier. La voix avait cette neu­tra­li­té polie des fonc­tion­naires du Colo­ra­do qui annoncent des catas­trophes mineures avec le même ton qu’ils emploie­raient pour don­ner l’heure.

Cald­well rac­cro­cha et mon­ta au deuxième.

Il frap­pa à la porte de la 217. Deux coups, pas plus. Une voix ensom­meillée répon­dit quelque chose d’i­nau­dible, puis des pas, puis la porte s’en­trou­vrit et le visage du jeune homme appa­rut — les che­veux en désordre, les yeux plis­sés, les lunettes absentes.

— La route est fer­mée, dit Cald­well. Vous ne des­cen­dez pas aujourd’hui.

Le jeune homme cli­gna des yeux. Der­rière lui, dans la pénombre de la chambre, Cald­well aper­çut la forme de la femme sous les cou­ver­tures, un bras nu hors du drap, et sur la table de nuit, un livre ouvert retour­né sur sa cou­ver­ture — Shir­ley Jack­son, la tranche jau­nie, il ne vit pas le titre.

— Fer­mée comment ?

— Fer­mée fer­mée. Blo­quée. Le chasse-neige est en panne. Peut-être ce soir, peut-être demain.

— Oh, dit le jeune homme.

Pas de panique. Pas de contra­rié­té. Juste « oh » — un mot rond, ouvert, qui conte­nait de la sur­prise et autre chose, quelque chose que Cald­well iden­ti­fia avec la pré­ci­sion d’un homme qui a pas­sé sa vie à lire les visages : du sou­la­ge­ment. Le gosse était sou­la­gé de ne pas pou­voir par­tir. Le gosse vou­lait rester.

— Il y a du café en bas, dit Cald­well. Et de quoi manger.

Il redes­cen­dit sans attendre de réponse.

2.

Le dimanche se déploya len­te­ment, comme un tis­su qu’on déroule.

Cald­well fit ce qu’il fai­sait tou­jours — sa ronde, la chau­dière, les jauges, les fenêtres. Le rituel. La litur­gie quo­ti­dienne du gar­dien d’hi­ver­nage, ce cha­pe­let de gestes répé­tés qui main­te­nait l’illu­sion d’un ordre dans un espace trop grand pour un seul homme. Il déblaya le per­ron. Véri­fia les gout­tières. Ins­pec­ta les fenêtres du rez-de-chaus­sée, dont deux avaient du givre à l’in­té­rieur — pas grave, mais à sur­veiller. Nota tout dans le car­net à spi­rale. Tem­pé­ra­ture. Pres­sion. Vent. Neige. Il mesu­rait la neige avec un bâton gra­dué plan­té dans le sol à côté de l’en­trée de ser­vice : qua­rante-deux centimètres.

Le jeune homme et sa femme des­cen­dirent vers dix heures. Ils prirent le café dans la cui­sine, man­gèrent des toasts avec du beurre de caca­huète, et le jeune homme deman­da à Cald­well s’il pou­vait visi­ter l’hôtel.

— Visi­ter ?

— Explo­rer. Mon­ter dans les étages. Regarder.

Cald­well le consi­dé­ra un moment. Il n’y avait pas de règle contre ça. Il n’y avait pas de règle pour ça non plus. Les clients ne res­taient jamais après la fer­me­ture — c’é­tait la pre­mière fois en quatre hivers que Cald­well se retrou­vait avec des gens dans l’hô­tel, et la situa­tion, dans sa nou­veau­té, ne cor­res­pon­dait à aucune des ins­truc­tions du dos­sier de Donaghue.

— Faites atten­tion où vous met­tez les pieds, dit-il. Cer­tains plan­chers sont pas solides au troi­sième, côté est.

— Et le quatrième ?

— Non.

Le jeune homme n’in­sis­ta pas. Il mon­ta, et Cald­well le regar­da dis­pa­raître dans l’es­ca­lier avec l’éner­gie impa­tiente d’un enfant lâché dans un gre­nier — les marches prises deux par deux, la main sur la rampe, la tête déjà tour­née vers le haut.

Tabi­tha res­ta à la cui­sine. Elle avait trou­vé un tor­chon et essuyait la vais­selle. Cald­well la regar­da faire — pas long­temps, juste le temps de noter qu’elle essuyait avec méthode, chaque assiette séchée des deux côtés, les cou­verts un par un, et qu’il y avait dans cette méthode quelque chose de plus que de l’ha­bi­tude, quelque chose de volon­taire, comme si le fait d’es­suyer la vais­selle dans une cui­sine d’hô­tel désert au milieu d’une tem­pête de neige était un acte de résis­tance, une manière de dire : le monde ne s’est pas arrê­té, la civi­li­sa­tion tient, les assiettes se sèchent.

— Votre mari, dit Cald­well. Il est tou­jours comme ça ?

Tabi­tha sou­rit. Un sou­rire bref, un peu fati­gué, le sou­rire de quel­qu’un qui a répon­du à cette ques­tion beau­coup de fois.

— Comme quoi ?

— Élec­trique.

— Steve est… Steve voit des choses. Par­tout, tout le temps. Il ne peut pas s’en empê­cher. Les gens, les lieux, les his­toires. Il absorbe tout et ça res­sort en livres. C’est épui­sant. Pour lui aus­si, je crois. C’est pour ça qu’il boit.

Elle avait dit ça sim­ple­ment, sans reproche, sans tris­tesse appa­rente — un constat, comme on dirait « c’est pour ça qu’il porte des lunettes ». Cald­well recon­nut la phrase. Il recon­nut la manière de la dire. Il l’a­vait enten­due avant, dans d’autres bouches, à pro­pos d’autres hommes — et à pro­pos de lui-même, pro­ba­ble­ment, quand il y avait encore quel­qu’un pour par­ler de lui.

— Il fait des cau­che­mars aus­si, dit Tabi­tha. Des cau­che­mars ter­ribles. Depuis qu’il est enfant. Il rêve de choses… de choses qu’il met ensuite dans ses livres. Comme si les livres étaient une manière de se débar­ras­ser des rêves.

Elle repo­sa le tor­chon. Regar­da Cald­well avec une fran­chise désar­mante — les yeux droits dans les yeux, sans détour, sans la pru­dence habi­tuelle des gens qui parlent à des inconnus.

— Cet hôtel lui fait quelque chose, dit-elle. Je le sens. Depuis qu’on est arri­vés. Il est… allu­mé. Comme une ampoule qu’on vient de bran­cher. Je ne sais pas si c’est bon ou pas.

Cald­well ne répon­dit pas. Il rin­ça sa tasse, l’es­suya, la ran­gea. Puis il dit, sans se retourner :

— L’hô­tel fait ça aux gens. Pas à tout le monde. À certains.

— Et à vous ?

Il se retour­na. La regar­da. Ses yeux — bleu pâle, presque gris, enfon­cés dans les orbites sombres — ne cil­lèrent pas.

— Je suis pas le genre de per­sonne à qui l’hô­tel parle, dit-il. Je suis le genre de per­sonne qui écoute ce qu’il dit aux autres.

Il sor­tit de la cui­sine et des­cen­dit à la chaufferie.

3.

Le jeune homme mon­ta au pre­mier étage et ouvrit des portes.

Le res­tau­rant d’a­bord. La salle Mac­Gre­gor — du nom de Alexan­der Mac­Gre­gor, l’un des pre­miers colons de la val­lée, dont le ranch se trou­vait en contre­bas de l’hô­tel et dont les des­cen­dants vivaient encore à Estes Park. La salle était vaste, haute de pla­fond, avec de grandes fenêtres qui don­naient sur la val­lée — mais la val­lée, ce matin, n’exis­tait plus, rem­pla­cée par un mur blanc, uni­forme, comme si quel­qu’un avait peint les vitres à la chaux. Les chaises étaient retour­nées sur les tables. Le lustre cen­tral — un assem­blage com­plexe de fer for­gé et de verre dépo­li, datant de 1909, jamais rem­pla­cé — pen­dait au-des­sus de la salle vide comme une sta­lac­tite. Le par­quet cra­quait sous les pas du jeune homme, et le cra­que­ment se réper­cu­tait dans l’es­pace vide avec une net­te­té sur­na­tu­relle, chaque pas ampli­fié, mul­ti­plié, comme si la salle avait atten­du quel­qu’un pour pro­duire ce son et qu’elle le pro­dui­sait main­te­nant avec une jubi­la­tion discrète.

Il s’ar­rê­ta au centre de la salle. Regar­da autour de lui. Les murs étaient ornés de pho­to­gra­phies enca­drées — l’hô­tel à dif­fé­rentes époques, le per­son­nel posant en rangs ser­rés devant l’en­trée, des clients en tenue de soi­rée sur la ter­rasse. Il s’ap­pro­cha d’une pho­to et la regar­da de près. Noir et blanc, légè­re­ment jau­nie, bor­dée d’un cadre en bois sombre. Elle mon­trait la salle même où il se tenait, mais soixante ans plus tôt — les tables dres­sées, les nappes blanches, les ser­veurs en veste blanche, les clients en tenue de dîner, les femmes avec des cha­peaux à plumes et des gants longs, les hommes avec des mous­taches cirées et des cols ami­don­nés. Et au fond de la salle, à la table la plus éloi­gnée, un homme seul, maigre, le regard fixé non pas sur l’ob­jec­tif mais sur quelque chose hors du cadre, quelque chose que per­sonne d’autre dans la pho­to ne sem­blait voir. Sous la pho­to, une légende manus­crite à l’encre brune : Dîner d’ou­ver­ture, 4 juillet 1909.

Le jeune homme res­ta long­temps devant cette pho­to. Il regar­dait l’homme seul au fond de la salle — Stan­ley, pro­ba­ble­ment, le fon­da­teur, le res­sus­ci­té, l’homme qui avait construit cet hôtel pour prou­ver qu’il était vivant. Qui regar­dait hors du cadre. Qui voyait quelque chose que per­sonne d’autre ne voyait.

Il pas­sa dans la salle de bal. Plus grande encore que le res­tau­rant, avec un par­quet de chêne ciré qui reflé­tait la lumière grise des fenêtres comme une sur­face d’eau, et un pla­fond voû­té d’où pen­daient trois lustres iden­tiques, éteints, dont les pen­de­loques de cris­tal cap­taient mal­gré tout la lumière et la frag­men­taient en éclats minus­cules qui dan­saient sur les murs quand le jeune homme mar­chait, parce que ses pas fai­saient vibrer le plan­cher et le plan­cher fai­sait vibrer les lustres et les lustres fai­saient vibrer la lumière, et c’é­tait comme si la salle répon­dait à sa pré­sence par un lan­gage de reflets.

Au fond de la salle de bal, une porte. Fer­mée à clé.

Le jeune homme posa l’o­reille contre le bois.

De l’autre côté, le silence. Pas un silence ordi­naire — il l’a­vait déjà remar­qué la veille, en sui­vant Cald­well, ce silence qui avait une qua­li­té dif­fé­rente, une den­si­té, comme si l’air der­rière la porte était plus épais qu’ailleurs, plus char­gé. La salle de concert. Le Concert Hall de Flo­ra Stan­ley. Le Stein­way der­rière la porte, sous sa housse noire, attendant.

Il n’en­ten­dit rien. Il res­ta l’o­reille contre le bois pen­dant une minute entière, sans bou­ger, sans res­pi­rer, et n’en­ten­dit rien — pas une note, pas un souffle, pas un cra­que­ment. Rien que le silence ampli­fié de la salle de concert vide, ce silence acous­tique qui est l’in­verse exact de la musique et qui en est peut-être, pour cette rai­son, la forme la plus pure.

Il s’é­loi­gna et mon­ta au deuxième.

4.

Le deuxième étage, le dimanche matin, était un long cou­loir de portes fermées.

Le jeune homme mar­cha jus­qu’au bout, tour­na, revint. La moquette rouge sombre absor­bait ses pas. Les appliques murales, allu­mées à mi-puis­sance, jetaient des cercles de lumière chaude à inter­valles régu­liers, et entre les cercles, des zones d’ombre où le rouge de la moquette virait au noir. La pers­pec­tive du cou­loir fai­sait tou­jours cet effet de rétré­cis­se­ment — les murs qui sem­blaient conver­ger au loin, l’illu­sion que le cou­loir se refer­mait sur lui-même, et le jeune homme pen­sa, debout au milieu de cette pers­pec­tive trom­peuse, que les cou­loirs d’hô­tel sont les endroits les plus étranges du monde, ces espaces de tran­sit que per­sonne n’ha­bite, que tout le monde tra­verse, qui n’existent que comme pas­sage entre deux portes, entre deux chambres, entre deux vies — et qui pour­tant, quand ils sont vides, quand il n’y a per­sonne pour les tra­ver­ser, acquièrent une exis­tence propre, auto­nome, presque hos­tile, comme s’ils se ven­geaient d’être d’or­di­naire réduits au rôle de passage.

Il pas­sa devant la 217 sans entrer. Sa femme était redes­cen­due — il le savait parce que la porte n’é­tait pas fer­mée à clé et que Tabi­tha fer­mait tou­jours à clé quand elle était dans une chambre, un réflexe de pru­dence qu’elle avait depuis tou­jours et qu’il ne lui avait jamais vu abandonner.

Il conti­nua jus­qu’au bout du cou­loir est, où une porte mar­quée PRI­VÉ — PER­SON­NEL UNI­QUE­MENT don­nait sur un esca­lier de ser­vice étroit qui des­cen­dait vers le rez-de-chaus­sée. Il pous­sa la porte. L’es­ca­lier était sombre, en bois brut, sans moquette, sans déco­ra­tion — l’en­vers du décor, les cou­lisses de l’hô­tel, l’es­pace réser­vé aux employés, aux domes­tiques, aux invi­sibles. Il descendit.

L’es­ca­lier menait à un cou­loir bas de pla­fond qui lon­geait la chauf­fe­rie. Des tuyaux cou­raient le long des murs. L’air était chaud, humide, char­gé d’une odeur de fioul et de métal. Des portes s’ou­vraient de part et d’autre — des réserves, des pla­cards, des bureaux de ser­vice. Le jeune homme en ouvrit une.

Le bureau du directeur.

Pas le bureau de récep­tion, pas celui que les clients voyaient — l’autre bureau, le vrai, celui où Donag­hue tenait ses comptes et ran­geait ses dos­siers, une pièce sans fenêtre au sous-sol, avec un bureau en métal gris, un clas­seur à quatre tiroirs, une lampe de bureau, et aux murs, des pho­tos et des docu­ments enca­drés. Le jeune homme allu­ma la lampe.

La pre­mière chose qu’il vit fut le por­trait de Stanley.

Une pho­to­gra­phie grand for­mat, enca­drée de bois doré, accro­chée der­rière le bureau. Free­lan Oscar Stan­ley en 1909, l’an­née de l’ou­ver­ture. Debout devant son hôtel — la façade jaune mou­tarde d’o­ri­gine, avant qu’on la repeigne en blanc dans les années trente. Il por­tait un cos­tume sombre, un cha­peau melon, une cra­vate. Il était maigre — ter­ri­ble­ment maigre, les joues creu­sées, les tempes enfon­cées, les yeux trop grands dans un visage trop petit. Six ans après sa gué­ri­son mira­cu­leuse et il avait encore l’air d’un homme qui aurait dû mou­rir. Qui le savait. Qui construi­sait des hôtels mal­gré tout, ou peut-être à cause de ça — parce que construire un hôtel de cent qua­rante chambres au pied des Rocheuses est une manière comme une autre de dire à la mort qu’on n’est pas d’accord.

Le jeune homme ouvrit le classeur.

Ce qu’il trou­va, dans le tiroir du bas, sous des piles de fac­tures et de bor­de­reaux de livrai­son, c’é­tait le registre. Pas le registre de l’ac­cueil — celui où les clients signaient en arri­vant, un registre de comp­toir, fonc­tion­nel, sans inté­rêt. L’autre registre. Le pre­mier. Celui de 1909.

Un grand cahier relié de cuir noir, les pages jau­nies, l’encre brune. Sur la cou­ver­ture, en lettres dorées presque effa­cées : THE STAN­LEY HOTEL — GUEST REGIS­TER — 1909. Il l’ouvrit.

La pre­mière page por­tait la date du 22 juin 1909 — le jour de l’ou­ver­ture. Les noms s’a­li­gnaient en colonnes, écrits à la plume : M. et Mme F.O. Stan­ley, Estes Park. M. et Mme C.W. Aldrich, Bos­ton, Mass. M. J.H. Camp­bell, Den­ver, Colo. Mlle E. That­cher, New York, N.Y. Et ain­si de suite, page après page, des noms, des adresses, des dates — la chro­nique silen­cieuse de soixante-cinq ans de pas­sages, de séjours, de nuits pas­sées dans ces chambres, de petits déjeu­ners pris dans cette salle à man­ger, de verres bus dans ce bar. Des mil­liers de noms. Des mil­liers de visages oubliés. Des gens qui avaient dor­mi ici, qui avaient rêvé ici, qui avaient fait l’a­mour et se sont dis­pu­tés et ont regar­dé la mon­tagne par la fenêtre et ont pen­sé que la vie était belle ou que la vie était insup­por­table, et qui étaient par­tis, tous, un par un, lais­sant der­rière eux rien d’autre qu’une signa­ture à l’encre dans un registre que per­sonne ne lisait plus.

Le jeune homme tour­na les pages. Les années défi­laient — 1910, 1912, 1915, l’an­née de la créa­tion du Rocky Moun­tain Natio­nal Park. 1917, l’A­mé­rique entre en guerre. Les noms changent — moins de familles, plus d’of­fi­ciers. 1920, la Pro­hi­bi­tion — mais l’hô­tel conti­nuait de ser­vir, là-haut dans les mon­tagnes, loin de tout, et qui serait mon­té véri­fier ? Les années trente, la Dépres­sion — moins de noms, des pages à moi­tié vides, l’hô­tel qui se vide une pre­mière fois, qui faillit mou­rir une pre­mière fois. Stan­ley le rachète. Stan­ley le revend. Stan­ley meurt. Flo­ra meurt. L’hô­tel survit.

Et dans les marges du registre, des anno­ta­tions — pas des signa­tures, des notes. Gri­bouillées au crayon, presque illi­sibles, par des mains dif­fé­rentes sur des décen­nies : Chambre 217 — bruit signa­lé par client (oct. 1932). 401 — porte ouverte le matin, client affirme l’a­voir fer­mée (juill. 1938). Salle de concert — musique enten­due après fer­me­ture, rien trou­vé (août 1944). 217 — valise ouverte, client pro­teste, femme de ch. nie (sept. 1951). 4e étage — rires d’en­fants signa­lés, étage inoc­cu­pé (juin 1958).

Le jeune homme lisait. Il ne pre­nait pas de notes — il n’a­vait ni sty­lo ni papier, et de toute façon il n’en avait pas besoin, parce que ce qu’il lisait ne s’ins­cri­vait pas dans un car­net mais direc­te­ment dans l’en­droit de son cer­veau où les his­toires se for­maient, cet espace obs­cur et fer­tile d’où sor­taient les cau­che­mars et les livres, et qui fonc­tion­nait comme un esto­mac : il ingé­rait, il digé­rait, il trans­for­mait. Les anno­ta­tions du registre entraient dans cet esto­mac et y rejoi­gnaient tout le reste — l’ex­plo­sion de 1911, Eli­za­beth Wil­son, Flo­ra au pia­no, Cald­well et ses mains qui trem­blaient, la neige, le qua­trième étage condam­né, le cou­loir qui se res­ser­rait — et tout cela fer­men­tait, len­te­ment, sans que le jeune homme en fût plei­ne­ment conscient, parce que le pro­ces­sus de créa­tion est un pro­ces­sus sou­ter­rain, aveugle, qui ne demande ni per­mis­sion ni com­pré­hen­sion, et qui tra­vaille dans le noir comme la chau­dière tra­vaillait sous ses pieds.

Il refer­ma le registre. Le repla­ça dans le tiroir. Étei­gnit la lampe.

Et res­ta un moment dans l’obs­cu­ri­té du bureau, assis dans le fau­teuil de Donag­hue, les mains posées sur le bureau de métal froid, à écou­ter le gron­de­ment de la chau­dière à tra­vers le mur et les cra­que­ments du bâti­ment au-des­sus de sa tête — cent qua­rante chambres vides, des cen­taines de portes fer­mées, des mil­liers de lits où per­sonne ne dor­mait, et pour­tant, pour­tant, le sen­ti­ment irré­sis­tible, phy­sique, irra­tion­nel, que l’hô­tel n’é­tait pas vide. Qu’il n’a­vait jamais été vide. Que les noms du registre n’é­taient pas seule­ment des noms mais des pré­sences, des empreintes, des rési­dus — que chaque per­sonne qui avait dor­mi ici avait lais­sé quelque chose der­rière elle, un frag­ment d’elle-même, une trace invi­sible mais réelle, et que l’hô­tel avait accu­mu­lé ces traces pen­dant soixante-cinq ans, couche après couche, comme un récif de corail accu­mule les sque­lettes des orga­nismes morts pour construire quelque chose de vivant.

5.

L’a­près-midi, le vent se leva.

Il arri­va du nord-ouest, des­cen­dant des crêtes de la ligne de par­tage des eaux, et frap­pa le Stan­ley de plein fouet — un vent de mon­tagne, bru­tal, irré­gu­lier, qui cognait contre la façade blanche par rafales de cinq ou six secondes sépa­rées par des silences de trente secondes, un rythme car­diaque de géant, et chaque rafale fai­sait vibrer les fenêtres dans leurs cadres, gémir les gout­tières, sif­fler les inter­stices des portes. L’hô­tel tout entier se mit à chan­ter — ou à gémir, selon l’in­ter­pré­ta­tion — un chœur de cra­que­ments, de sif­fle­ments, de vibra­tions, un orchestre caco­pho­nique de maté­riaux sous contrainte, bois contre pierre, métal contre verre, l’air contre tout.

Cald­well enfi­la son blou­son et sor­tit véri­fier les volets. Le vent le frap­pa dès le porche — un mur invi­sible qui le pous­sa en arrière, qui cher­chait les ouver­tures de ses vête­ments, qui s’en­gouf­frait sous le blou­son et le gon­flait comme une voile. La neige sou­le­vée par le vent for­mait des tour­billons blancs qui dan­saient sur le par­king comme des esprits, des colonnes fan­tômes qui nais­saient, mon­taient, tour­naient et s’ef­fon­draient en une seconde, rem­pla­cées par d’autres, et d’autres encore, un bal­let chao­tique et silen­cieux — parce que le vent fai­sait tel­le­ment de bruit que le mou­ve­ment de la neige, lui, sem­blait muet, comme un film sans son.

Il fit le tour du bâti­ment. Vingt minutes dans le vent et le froid, les yeux plis­sés, le visage brû­lé, les doigts gourds. Deux volets du pre­mier étage avaient cédé — arra­chés de leurs gonds par une rafale, pen­dants contre la façade comme des bras cas­sés. Il les arra­cha com­plè­te­ment plu­tôt que de les lais­ser battre. Il les por­ta dans la remise der­rière l’hô­tel, les empi­la contre le mur, et rentra.

Dans le hall, le jeune homme était debout devant la grande fenêtre qui don­nait sur la val­lée. Il regar­dait le vent. Ou plu­tôt il regar­dait ce que le vent fai­sait au monde — cette dis­so­lu­tion, cet effa­ce­ment, cette manière qu’a­vait le bliz­zard de rendre le pay­sage abs­trait, de le réduire à deux élé­ments : le blanc et le mou­ve­ment. Der­rière lui, sa femme lisait dans un fau­teuil du hall, les jambes repliées sous elle, un plaid sur les genoux — Cald­well ne savait pas d’où venait le plaid, elle avait dû le trou­ver dans un pla­card. Elle avait ce calme extra­or­di­naire des gens qui s’a­daptent à tout, qui trans­portent leur centre de gra­vi­té avec eux, et pour qui un fau­teuil dans le hall d’un hôtel désert au milieu d’un bliz­zard est un endroit par­fai­te­ment accep­table pour lire un livre.

— Ça va durer long­temps ? deman­da le jeune homme sans se retourner.

— Peut-être la nuit. Peut-être demain.

— Et la route ?

— Pas avant que le vent tombe. Ils n’en­voient pas les chasse-neige par ce temps.

Le jeune homme hocha la tête. Il ne se retour­na pas. Il regar­dait le bliz­zard avec la même inten­si­té qu’il avait regar­dée la pho­to de Stan­ley, le registre, le cou­loir du troi­sième — cette inten­si­té de pré­da­teur, de col­lec­teur, d’as­pi­ra­teur de réel. Cald­well le lais­sa et des­cen­dit à la chaufferie.

La chau­dière ron­ron­nait. La jauge de pres­sion était un poil au-des­sus de la nor­male — le vent qui s’en­gouf­frait dans les conduits créait des varia­tions de pres­sion dans le sys­tème. Rien de dan­ge­reux. Cald­well régla la vanne, nota les chiffres. Il s’as­sit sur la chaise en métal à côté de la chau­dière, sor­tit la bou­teille de la poche inté­rieure de son blou­son — parce qu’il avait main­te­nant une bou­teille dans la poche inté­rieure de son blou­son, en plus de celle sur la table de nuit, en plus de celles dans la caisse, ce qui fai­sait un sys­tème de ravi­taille­ment à trois niveaux dont il était le seul archi­tecte et le seul uti­li­sa­teur — et but une gorgée.

Puis une autre.

Le vent hur­lait au-des­sus. La chau­dière souf­flait à côté. Les deux sons se mêlaient, se répon­daient, for­maient un contre­point grave et sourd qui rem­plis­sait le sous-sol comme une musique d’orgue. Cald­well fer­ma les yeux. Quand il les rou­vrit, dix minutes ou une heure avaient pas­sé — il ne savait pas, le temps dans les sous-sols n’o­béit pas aux mêmes règles qu’à la sur­face — et la bou­teille dans sa main était un tiers plus légère.

6.

Le soir, Cald­well parla.

Il ne savait pas pour­quoi. Il ne par­lait jamais — pas de cette manière, pas sur ces sujets, pas aux gens qu’il connais­sait depuis deux jours. Mais le vent fai­sait quelque chose aux mots, ce soir-là. Le vent les pous­sait dehors, les arra­chait aux endroits où il les gar­dait d’ha­bi­tude, au fond, tout au fond, sous les couches de silence et de bour­bon et de méca­nique et de soli­tude. Le vent souf­flait et les mots sortaient.

Ils étaient dans la cui­sine. Le ragoût de Marge, réchauf­fé pour la deuxième fois, avait pris cette consis­tance pâteuse des plats trop cuits, mais per­sonne ne s’en plai­gnit. Le jeune homme buvait du Jim Beam — Cald­well lui avait offert un verre, pre­mier accroc à sa règle de ne jamais boire devant les gens, et le pre­mier accroc avait entraî­né le deuxième, et le troi­sième, et main­te­nant la bou­teille était posée entre eux sur la table, entre les assiettes sales et les verres, et Tabi­tha buvait du thé en les regar­dant alter­na­ti­ve­ment, l’un puis l’autre, avec l’at­ten­tion d’une femme qui sait que quelque chose est en train de se pas­ser mais qui ne sait pas encore quoi.

— Cet hôtel, dit Cald­well, il y a un homme qui est enter­ré dessous.

Le jeune homme leva les yeux de son verre.

— Pas lit­té­ra­le­ment, dit Cald­well. Enfin, peut-être lit­té­ra­le­ment, je sais pas. Mais la terre sur laquelle on est assis, cette terre, elle appar­tient à per­sonne. Elle a jamais appar­te­nu à per­sonne. Elle appar­te­nait aux Ara­pa­ho et aux Ute. Ils mon­taient ici l’é­té. Ils cam­paient autour du lac. Ils construi­saient des pièges à aigles sur les som­mets — ils vou­laient les plumes. Les plumes de guerre.

Il but. Reprit.

— Et un jour, un lord anglais débarque. 1872. Lord Dun­ra­ven. Un Irlan­dais, en fait. Un aris­to­crate avec un châ­teau à Lime­rick et plus d’argent qu’il ne pou­vait en dépen­ser en dix vies. Il voit cette val­lée et il se dit : c’est à moi. Comme ça. Pas « je vais l’a­che­ter » ou « je vais négo­cier ». Non. C’est à moi. Il envoie ses hommes de main faire signer des homes­teads frau­du­leux à des types qu’il ramasse dans les bars de Den­ver. Des ivrognes, des vaga­bonds. Ils signent pour 160 acres qu’ils n’ont jamais vus, ils empochent leur argent, et la terre revient à Dun­ra­ven. En quelques années, il contrôle 15 000 acres. La val­lée entière.

Cald­well par­lait d’une voix basse, régu­lière, sans inflexion — la voix d’un homme qui récite quelque chose qu’il a appris par cœur à force de le res­sas­ser seul pen­dant des hivers entiers, quelque chose qui s’est ins­crit dans sa mémoire non pas comme une connais­sance mais comme une blessure.

— Et il y avait un type. Un trap­peur. James Nugent. Rocky Moun­tain Jim, ils l’ap­pe­laient. Il s’op­po­sait à Dun­ra­ven. Il disait que la terre était à tout le monde, pas à un lord anglais. Un jour, un homme nom­mé Griff Evans — le régis­seur de Dun­ra­ven, son homme à tout faire — a abat­tu Rocky Moun­tain Jim d’un coup de fusil. Il a dit que c’é­tait de la légi­time défense. Il a été acquit­té. Le témoin clé était un ami de Dunraven.

Le jeune homme ne buvait plus. Il écou­tait. Ses yeux fai­saient cette chose que Cald­well connais­sait main­te­nant — ils enregistraient.

— Nugent a mis trois mois à mou­rir, dit Cald­well. Sur son lit de mort, il a accu­sé Dun­ra­ven. Per­sonne n’a rien fait. Et Dun­ra­ven a conti­nué à accu­mu­ler les terres jus­qu’à ce que les colons le chassent. Il est repar­ti en Irlande. Il n’est jamais revenu.

— Et les terres ?

— Il les a ven­dues. En 1908. À Stan­ley. Stan­ley a ache­té les terres de Dun­ra­ven, qui avait ache­té les terres des colons, qui avaient pris les terres des Indiens. C’est une chaîne. Une chaîne de vols. Et l’hô­tel est au bout de la chaîne.

Le vent hur­la. Une rafale plus forte que les autres, qui fit trem­bler les vitres de la cui­sine et vibrer les cas­se­roles accro­chées au mur. Cald­well atten­dit que le vent se calme, puis :

— La pre­mière année que j’ai pas­sée ici, en hiver, j’ai trou­vé quelque chose. Der­rière l’hô­tel, du côté de la mon­tagne. La neige avait fon­du à un endroit — y a des sources chaudes, par là, des résur­gences, la neige fond par endroits même en jan­vier. Et j’ai vu des pierres. Dis­po­sées en cercle. Pas un cercle natu­rel. Un cercle fait par des mains. Avec des traces de feu au centre.

Il se tut. Regar­da ses mains.

— Un foyer, dit le jeune homme.

— Un foyer. Un cam­pe­ment. Les Ara­pa­ho. Ou les Ute. Ou les deux. C’é­tait là avant l’hô­tel. C’est tou­jours là, sous la neige, der­rière l’hô­tel. Per­sonne n’en parle.

Tabi­tha repo­sa sa tasse de thé. Elle regar­dait Cald­well avec une expres­sion que le gar­dien ne sut pas lire — pas de la fas­ci­na­tion, pas de la pitié, quelque chose entre les deux, une sorte de dou­leur empa­thique, la dou­leur de quel­qu’un qui com­prend que l’homme en face d’elle n’est pas seule­ment un gar­dien qui boit trop mais un homme han­té, au sens lit­té­ral du terme, un homme habi­té par un lieu et par l’his­toire de ce lieu, et que cette habi­ta­tion est en train de le dévorer.

— Pour­quoi vous reve­nez ? deman­da-t-elle. Chaque hiver. Pourquoi ?

Cald­well la regar­da. Pen­dant un ins­tant, ses yeux — bleu pâle, injec­tés, enfon­cés — s’a­dou­cirent. Une fis­sure dans le granite.

— Parce que per­sonne d’autre ne veut, dit-il.

Dehors, le vent. Dedans, le silence.

Le jeune homme se leva et mon­ta se cou­cher. Tabi­tha le sui­vit. Cald­well res­ta seul à la table, la bou­teille devant lui, les assiettes sales, la lumière du néon au pla­fond qui cré­pi­tait légè­re­ment, et au-des­sus de sa tête l’im­men­si­té obs­cure de l’hô­tel, cent qua­rante chambres vides empi­lées dans la nuit, et dehors le bliz­zard, et en des­sous la chau­dière, et encore en des­sous le gra­nite et le quartz et les pierres dis­po­sées en cercle par des mains disparues.

Il but. Le bour­bon avait le goût de tou­jours — chaud, amer, fami­lier, le goût de l’ou­bli et de la com­pa­gnie, le goût de la seule chose au monde qui ne lui posait jamais de questions.

7.

Cette nuit-là, le lun­di, le vent tomba.

Il tom­ba d’un coup, comme on coupe un son — une der­nière rafale, longue, plain­tive, qui fit le tour du bâti­ment comme un ani­mal qui cherche une der­nière fois l’en­trée, et puis rien. Le silence revint, plus pro­fond encore qu’a­vant la tem­pête, un silence lavé, net­toyé, le silence qui suit un cri.

Cald­well se réveilla dans le noir. Trois heures du matin. La chau­dière ron­ron­nait. Au-des­sus, le silence.

Il sut immé­dia­te­ment que quelque chose avait chan­gé. Pas les sons — le silence était le même. Pas la tem­pé­ra­ture — la chauf­fe­rie main­te­nait ses 65 degrés habi­tuels. C’é­tait autre chose. Une qua­li­té de l’air. Une vibra­tion. Quelque chose d’im­per­cep­tible et d’in­dis­cu­table, comme un chan­ge­ment de fré­quence dans un signal radio, un glis­se­ment de tona­li­té que seule une oreille habi­tuée — habi­tuée à quoi ? à l’hô­tel, à ses humeurs, à ses cycles, à ce que Cald­well n’ap­pe­lait pas ses fan­tômes parce qu’il n’employait pas ce mot mais qu’il appe­lait, dans le secret de ses nuits soli­taires, ses habi­tants — pou­vait détecter.

L’hô­tel s’é­tait réveillé.

Cald­well res­ta allon­gé dans le noir, les yeux ouverts, à écou­ter. Il connais­sait ce moment. Il le connais­sait depuis son pre­mier hiver — cette nuit, tou­jours la même, où le der­nier bruit humain s’é­tei­gnait et où l’hô­tel pre­nait le relais. Pas avec fra­cas. Pas avec spec­tacle. Avec une dis­cré­tion de chat — un frô­le­ment, un souffle, un dépla­ce­ment d’air si léger qu’on pou­vait le prendre pour un rêve, et qu’on pre­nait d’ailleurs pour un rêve les pre­mières fois, avant de com­prendre que ce n’en était pas un.

Il enten­dit des pas au-des­sus de sa tête. Au rez-de-chaus­sée. Des pas lents, mesu­rés, qui tra­ver­saient le hall d’un bout à l’autre. Pas les pas de Cald­well — il connais­sait le son de ses propres pas, comme un musi­cien connaît le son de son propre ins­tru­ment. Des pas plus légers, plus anciens. Les pas de quel­qu’un qui connais­sait ce hall mieux que qui­conque, qui l’a­vait tra­ver­sé des mil­liers de fois, qui en connais­sait chaque latte de par­quet, chaque creux, chaque grincement.

Les pas s’ar­rê­tèrent. Le silence revint.

Puis la musique.

Pas une note iso­lée, cette fois. Un accord. Plein, rond, pro­fond — un accord de pia­no qui mon­ta du rez-de-chaus­sée à tra­vers le pla­fond du sous-sol, tra­ver­sa le béton et l’a­cier et le bois comme s’ils n’exis­taient pas, et attei­gnit Cald­well dans son lit avec la clar­té d’un son joué dans la même pièce. Un accord de do majeur, tenu long­temps, très long­temps, avec la pédale enfon­cée, les har­mo­niques qui vibraient et se super­po­saient et s’é­va­nouis­saient len­te­ment, comme des cercles sur l’eau.

Puis un autre accord. Et un autre. Et les accords se mirent en mou­ve­ment, for­mèrent une mélo­die, et la mélo­die devint un mor­ceau — Cald­well ne connais­sait pas le titre, ne connais­sait rien à la musique clas­sique, mais il recon­nais­sait le son, il le recon­nais­sait parce qu’il l’a­vait enten­du chaque hiver, tou­jours le même mor­ceau, tou­jours au même moment, quand l’hô­tel était vide et que la nuit était pro­fonde et que per­sonne n’é­cou­tait sauf lui.

Flo­ra Stan­ley jouait du piano.

Elle jouait dans la salle de concert fer­mée à clé, sur le Stein­way de sept pieds et demi, elle jouait du Cho­pin — Cald­well appren­drait le nom plus tard, une bal­lade, la pre­mière, en sol mineur, mais pour l’ins­tant ce n’é­tait pas un nom ni un numé­ro ni une tona­li­té, c’é­tait juste une musique qui mon­tait dans le noir, une musique belle et triste et inhu­mai­ne­ment pré­cise, chaque note à sa place, chaque silence à sa place, une musique qui n’hé­si­tait jamais, qui ne tâton­nait jamais, la musique de quel­qu’un qui avait joué ce mor­ceau des cen­taines de fois de son vivant et qui conti­nuait de le jouer après sa mort avec la même per­fec­tion, la même dévo­tion, la même obs­ti­na­tion que son mari avait mise à construire un hôtel au pied des Rocheuses alors qu’il aurait dû mourir.

Cald­well fer­ma les yeux.

La musique dura sept minutes. Puis elle s’ar­rê­ta. Le der­nier accord s’é­tei­gnit len­te­ment, les har­mo­niques se dis­si­pant dans le silence comme de la fumée dans l’air. Et le silence revint — mais un silence dif­fé­rent, un silence qui avait été habi­té, qui por­tait encore la mémoire de la musique, comme une salle de concert porte encore la mémoire d’un applaudissement.

Cald­well ne bou­gea pas. Il res­ta allon­gé dans le noir, les yeux fer­més, la bou­teille à por­tée de main sur la table de nuit, la chau­dière ron­ron­nant à tra­vers le mur, et l’hô­tel — immense, blanc, soli­taire dans la neige — qui se ren­dor­mait au-des­sus de lui.

Deux étages plus haut, dans la chambre 217, le jeune homme était assis au bord du lit, les yeux grands ouverts dans le noir, la main de sa femme endor­mie posée sur son bras.

Il avait entendu.

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