Sorting by

×

L’o­deur de l’orange

L’o­deur de l’orange

Cha­pitres 7 à 10

Cha­pitre 7 — Le corps et la ville

Le mer­cre­di, ils firent l’amour.

Ce ne fut pas bru­tal, ce ne fut pas lent — ce fut quelque chose entre les deux, quelque chose qui avait la pré­ci­sion d’un geste répé­té mille fois en pen­sée et la mal­adresse d’un geste accom­pli pour la pre­mière fois. Raouf arri­va à qua­torze heures. Nadia était déjà là. La clé de cuivre était posée sur la chaise pliante. Le volet était ouvert. La lumière de jan­vier — un peu plus pâle que la veille, un peu plus froide — tom­bait en dia­go­nale sur le mate­las. La cou­ver­ture de Mon­cef avait été dépliée.

Ils ne burent pas de thé. Ils ne par­lèrent pas.

Raouf refer­ma la porte. Nadia était debout devant la fenêtre, de dos, comme la pre­mière fois. Il s’ap­pro­cha. Posa ses mains sur ses épaules — par-des­sus le man­teau, d’a­bord, puis sous le man­teau, sur la laine fine du pull. Nadia ne se retour­na pas. Elle pen­cha la tête en arrière, très légè­re­ment, et sa nuque tou­cha la joue de Raouf. Ce fut ce contact — la nuque contre la joue, la peau contre la barbe nais­sante, la cha­leur contre la cha­leur — qui déclen­cha tout le reste.

Ils glis­sèrent vers le mate­las comme on glisse dans l’eau — sans déci­sion, sans rup­ture, un mou­ve­ment conti­nu du ver­ti­cal à l’ho­ri­zon­tal. Les man­teaux tom­bèrent. Les chaus­sures. Le reste sui­vit avec cette gau­che­rie tendre des corps qui se découvrent après qua­rante ans de vie — des corps qui ne sont plus ceux de l’a­do­les­cence, qui portent les marques du temps, les plis, les cica­trices, les relâ­che­ments, et qui sont beaux jus­te­ment pour cela, beaux parce qu’ils sont vrais, beaux parce qu’ils ont vécu.

Nadia avait sur le ventre une trace fine, presque invi­sible — la ligne blanche de la césa­rienne de Yas­sine. Raouf la tou­cha du bout des doigts, sans rien dire, et Nadia fris­son­na — non pas de froid, non pas de pudeur, mais de ce fris­son spé­ci­fique qui vient quand quel­qu’un touche un endroit du corps que per­sonne n’a tou­ché depuis long­temps, un endroit qu’on avait oublié, un endroit qui se réveille.

Il y eut de la mal­adresse. Il y eut un coude qui heurte le mur, un rire étouf­fé, un moment où les corps ne trouvent pas leur posi­tion et cherchent, tâtonnent, s’a­justent. Il y eut la fraî­cheur du car­re­lage sous le mate­las trop mince, et la cou­ver­ture de Mon­cef tirée sur les épaules, et le plâtre qui cris­sait sous leurs mou­ve­ments. Il y eut le souffle, et le souffle plus rapide, et le silence, et le souffle encore — un rythme de marée, un rythme ancien, le rythme de tous les corps du monde dans toutes les chambres du monde depuis que les chambres existent.

Et il y eut, au moment le plus aigu, le plus ver­ti­cal, un bruit.

Un bruit venu de dehors — de la rue, du jar­din, de la ville. Un bruit de voix. Pas une voix, des voix. Des dizaines de voix. Un chant, peut-être, ou un slo­gan scan­dé, les deux se confon­daient — quelque chose de ryth­mé, de col­lec­tif, qui mon­tait de l’a­ve­nue comme une vague sonore et qui tra­ver­sa la fenêtre ouverte de la chambre 22 au moment exact où Nadia fer­mait les yeux et ser­rait la main de Raouf si fort que ses ongles entrèrent dans la paume.

Puis le silence revint.

Ou pas le silence — le silence n’é­tait plus le même. Il y avait dans l’air de la chambre quelque chose de chan­gé, une vibra­tion qui n’é­tait pas là avant, comme si les voix de la rue avaient lais­sé une empreinte sonore dans la pous­sière de plâtre. Nadia ouvrit les yeux. Le pla­fond de la chambre 22 — rosace de stuc, fil pen­dant sans ampoule — oscil­lait légè­re­ment dans la lumière. Raouf était à côté d’elle, éten­du sur le dos, un bras sous sa nuque, l’autre posé en tra­vers du ventre de Nadia.

— Qu’est-ce que c’é­tait ? dit Nadia.

— Une mani­fes­ta­tion. Ave­nue de Paris, je crois.

— C’est la pre­mière à Tunis ?

— Non. Il y en a eu hier à la Cas­bah. Des avo­cats, des syn­di­ca­listes. Mais celle-là est dif­fé­rente. Tu as enten­du ? C’est pas les mêmes voix. C’est des jeunes.

— Raouf, dit Nadia sans le regarder.

— Oui.

— C’est quoi, ça ? Ce qu’on fait ?

— Je ne sais pas.

— Tu ne sais pas ou tu ne veux pas dire ?

— Je crois que c’est un endroit, dit-il enfin. Pas une his­toire, pas un plan, pas un pro­jet. Un endroit. Cette chambre. Cet hôtel. Toi et moi dedans. Le reste — ma femme, ton fils, le pays, tout ça — le reste est dehors.

— Le reste ne reste pas dehors éternellement.

— Non. Mais pour l’ins­tant, il est dehors.

Nadia se ral­lon­gea. Posa sa tête sur la poi­trine de Raouf. Écou­ta son cœur — plus lent main­te­nant, apai­sé, un bat­te­ment sourd et régu­lier comme un moteur au ralen­ti. Elle fer­ma les yeux. L’o­deur du mate­las — pous­sière, laine, ciment — se mêlait à l’o­deur de Raouf — san­tal, sueur, peau — et à celle de son propre corps — ciga­rette, savon au lait, quelque chose de plus intime, de plus sau­vage, qu’elle ne pou­vait pas nommer.

— Demain, dit-elle en ouvrant la porte.

— Demain.

Et chaque jour, ce fut demain.

Le jeu­di, ils arri­vèrent ensemble. Dans la chambre, ils trou­vèrent un ther­mos de thé chaud et une assiette de bam­ba­lou­ni — des bei­gnets ronds, dorés, sau­pou­drés de sucre. Mon­cef. Tou­jours Mon­cef, invi­sible et atten­tif, pré­sent par les objets qu’il lais­sait der­rière lui comme un syl­vain dans un conte.

Ce jour-là, ils par­lèrent plus qu’ils ne se tou­chèrent. Allon­gés côte à côte sur le mate­las, la cou­ver­ture tirée jus­qu’à la poi­trine, ils par­lèrent de choses qu’on ne dit qu’à l’ho­ri­zon­tale — les peurs, les regrets, les aveux minus­cules qui ne tiennent pas debout mais qui, cou­chés, prennent tout leur poids.

Nadia par­la de son divorce. Le matin où elle s’é­tait réveillée à côté de Karim et avait com­pris, avec une cer­ti­tude gla­ciale, qu’elle pour­rait vivre encore trente ans à côté de cet homme sans jamais être tou­chée. Pas tou­chée phy­si­que­ment — mais tou­chée au sens pro­fond du mot, atteinte, remuée, dépla­cée. Karim était un homme bon. Cor­rect. Poli. Pré­vi­sible. Et c’é­tait exac­te­ment le pro­blème. Elle avait deman­dé le divorce un mar­di matin, en ser­vant le café. Karim avait posé sa tasse, l’a­vait regar­dée, et avait dit : « Je savais. » Rien d’autre. « Je savais. » Et cette phrase — si courte, si rési­gnée — avait été la chose la plus triste que Nadia avait jamais entendue.

— On est pareils, dit Nadia.

— Pareils comment ?

— On a épou­sé des gens cor­rects. Et le cor­rect, c’est pire que le mau­vais. Le mau­vais, on le quitte. Le cor­rect, on s’y enlise.

— Tu sens la Cris­tal, dit-il.

— Par­don.

— Non. J’aime bien.

Le ven­dre­di, la ville chan­gea. Nadia le sen­tit en sor­tant de chez elle le matin. L’air était dif­fé­rent. Les rues de Lafayette étaient plus vides que d’ha­bi­tude. Les com­merces avaient bais­sé leurs rideaux de fer. Un voi­sin de palier s’ar­rê­ta dans l’es­ca­lier et dit, à voix basse : « Ne sor­tez pas trop tard ce soir. »

Au lycée, un tiers des élèves étaient absents. Moh­sen, le pro­fes­seur d’his­toire, n’é­tait pas venu. La direc­trice avait fait une annonce le matin : « Les cours sont main­te­nus. » Comme si main­te­nir les cours suf­fi­sait à main­te­nir le monde.

Dans la chambre 22, ce ven­dre­di-là, ils enten­dirent les héli­co­ptères. Un bour­don­ne­ment sourd, grave, qui fai­sait vibrer les vitres et trem­bler la pous­sière sur les mou­lures. Les héli­co­ptères pas­saient et repas­saient au-des­sus du centre-ville — len­te­ment, en cercles, comme de grands insectes noirs dans le ciel gris.

— J’ai peur, dit Nadia.

— De quoi ?

— De tout. Des héli­co­ptères. De ce qui se passe dehors. De ce qui se passe ici. De toi. De moi. De nous.

Raouf ser­ra sa main plus fort.

— C’est la même chose, dit-il. La peur dehors et la peur ici. C’est la même peur. La peur de ce qui va chan­ger et qu’on ne peut pas arrêter.

— Tu sais ce qui me fait le plus peur ? Que ça s’ar­rête. Pas la révo­lu­tion. Ça. Nous. La chambre 22. Que ça s’ar­rête et que tout rede­vienne comme avant.

— Rien ne rede­vient comme avant. Jamais.

Le same­di, Nadia ne vint pas. Yas­sine était malade. Elle res­ta à Lafayette et elle pen­sa à la chambre 22 comme on pense à un pays loin­tain dont on a été exi­lé — avec une pré­ci­sion sen­so­rielle presque insupportable.

Raouf vint quand même. Il mon­ta seul dans la chambre, s’as­sit sur le mate­las, res­ta une heure. Il ne fit rien. Il regar­da le jar­din par la fenêtre. Il écou­ta l’hô­tel. Puis il redes­cen­dit, ren­dit la clé à Mon­cef, et ren­tra à La Mar­sa en bus.

Le dimanche, ils se retrou­vèrent. Nadia avait confié Yas­sine à sa mère. Dalen­da n’a­vait posé aucune ques­tion. Elle avait dit « va » à Nadia, un seul mot, et s’é­tait ins­tal­lée sur le cana­pé avec la télé­com­mande et ses lunettes de presbyte.

Dans la chambre 22, Nadia trou­va Raouf déjà là. Il avait appor­té des oranges — des oranges de Nabeul, petites, à la peau fine, juteuses. Il en pelait une quand elle entra. Le par­fum emplit la pièce d’un coup — un par­fum d’a­grume, vif, presque violent, qui recou­vrit l’o­deur de plâtre et de pous­sière comme une vague recouvre le sable.

— Mon père, dit Raouf en lui ten­dant un quartier.

Nadia mor­dit dans l’o­range. Le jus cou­la sur son men­ton. Raouf essuya le jus avec son pouce — un geste d’une inti­mi­té si natu­relle qu’il sur­prit les deux. Ils se regar­dèrent et dans ce regard il y eut un ins­tant de ver­tige — le ver­tige de deux per­sonnes qui réa­lisent qu’elles sont en train de tom­ber et que rien ne peut les rattraper.

Ils firent l’a­mour sur un mate­las qui sen­tait l’o­range, avec le goût de l’o­range sur les lèvres et dans la bouche, et le par­fum de l’o­range dans les che­veux et sur les doigts, et les pelures d’o­range sur le car­re­lage autour du mate­las comme des pétales de fleur. Et dehors — au-delà de la fenêtre, au-delà du jar­din, au-delà de l’a­ve­nue — la ville entière brû­lait d’un feu lent, invi­sible, sou­ter­rain, qui remon­tait de Sidi Bou­zid et de Kas­se­rine et de Sfax et de Sousse et de Tha­la, un feu qui n’a­vait pas encore atteint Tunis mais dont la fumée, déjà, se glis­sait sous les portes et par les fenêtres et dans les pou­mons de chaque Tunisien.

Après l’a­mour, Raouf res­ta long­temps silen­cieux. Puis il dit :

— Mon cou­sin a été arrê­té. Celui de Sidi Bou­zid. Hier soir. La police est venue chez lui. Ils ont pris son télé­phone, son ordi­na­teur, tout. Sa femme ne sait pas où il est.

— Tu sais ce que mon cou­sin m’a dit, la der­nière fois qu’on s’est par­lé ? Il m’a dit : « On n’a plus peur. » C’est tout. « On n’a plus peur. » Et quand un peuple n’a plus peur, Nadia — quand des mil­lions de gens n’ont plus peur en même temps —, c’est là que tout bascule.

Nadia repen­sa à ce mot — bas­cule. Le même mot s’ap­pli­quait à eux, à la chambre 22, à ce qui se pas­sait entre leurs corps. Eux aus­si avaient bas­cu­lé. Eux aus­si avaient ces­sé d’a­voir peur. La chambre 22 était leur Sidi Bou­zid. Un espace minus­cule, un mate­las, une cou­ver­ture de laine — et pour­tant, dans cet espace minus­cule, quelque chose de vaste s’é­tait libé­ré, quelque chose qui n’a­vait pas de nom, qui n’a­vait besoin d’au­cun nom, et qui res­sem­blait — de très loin, de très près — à la liberté.

Le lun­di soir, Mon­cef mon­ta au deuxième étage. Après leur départ, il s’as­sit un moment dans la chambre. Sur la chaise pliante. Les mains sur les genoux. Et il écouta.

L’hô­tel par­lait. Il par­lait plus fort que d’ha­bi­tude — les tuyaux gron­daient, les murs cra­quaient, le vent de jan­vier sif­flait dans les fis­sures de la façade. On aurait dit qu’un orga­nisme immense se réveillait, éti­rait ses membres anky­lo­sés, repre­nait vie après six ans de sommeil.

Mon­cef des­cen­dit dans le hall, tra­ver­sa l’an­cienne salle de récep­tion, et s’ar­rê­ta devant le pia­no. Le pia­no du bar était tou­jours là. Un droit, en bois sombre. Le cou­vercle était fer­mé, cou­vert de pous­sière. Mon­cef le sou­le­va. Les touches appa­rurent — jau­nies, cer­taines ébré­chées, mais toutes là. Il appuya sur un do. La note sor­tit — fausse, voi­lée, comme une voix enrouée par des années de silence. Mais elle sor­tit. L’hô­tel avait encore une voix.

Mon­cef refer­ma le cou­vercle. Redes­cen­dit dans sa loge. Allu­ma la radio.

La radio disait que des mani­fes­ta­tions avaient eu lieu dans tout le pays. Que le pré­sident allait par­ler. Que la situa­tion était sous contrôle.

Mon­cef étei­gnit la radio. La situa­tion n’a­vait jamais été sous contrôle. La situa­tion n’a­vait jamais été sous le contrôle de per­sonne — ni de Ben Ali, ni de Bour­gui­ba, ni des Fran­çais, ni des Alle­mands, ni des Amé­ri­cains, ni de qui­conque s’é­tait jamais assis dans un bureau du Majes­tic en croyant tenir les rênes du monde. Le monde n’a pas de rênes. Le monde est un che­val sans bride qui galope dans la direc­tion qu’il veut, et ceux qui croient le mon­ter ne font que s’ac­cro­cher à sa cri­nière en espé­rant ne pas tomber.

Cha­pitre 8 — Le discours

Le 13 jan­vier 2011, Tunis ne res­pi­rait plus.

La ville rete­nait son souffle depuis des jours — un souffle com­pri­mé, rete­nu dans la cage tho­ra­cique de ses ave­nues et de ses ruelles, dans les poi­trines de ses habi­tants, dans les murs de ses immeubles. L’air lui-même sem­blait plus dense, comme char­gé d’une élec­tri­ci­té invisible.

Nadia n’a­vait pas eu cours. Le lycée avait fer­mé la veille — un com­mu­ni­qué laco­nique du minis­tère de l’É­du­ca­tion, trois lignes, pas de date de reprise. Yas­sine était chez Dalen­da. Nadia l’a­vait emme­né le matin, avec un sac de vête­ments pour trois jours. « Au cas où », avait-elle dit à sa mère. Dalen­da n’a­vait pas deman­dé. Les mères de Sfax ne posent pas de ques­tions. Les mères de Sfax pré­parent du labla­bi et attendent.

Nadia arri­va au Majes­tic à treize heures. Plus tôt que d’ha­bi­tude. Mon­cef ouvrit. Son visage avait quelque chose de dif­fé­rent — pas de la peur, pas de l’in­quié­tude, quelque chose de plus ancien, de plus pro­fond. La gra­vi­té de celui qui a déjà vu l’his­toire bas­cu­ler et qui recon­naît les signes.

— Les clés, dit-il en les tendant.

Puis :

— Madame Nadia.

C’é­tait la pre­mière fois qu’il l’ap­pe­lait par son prénom.

— Oui, Moncef ?

— Soyez pru­dente ce soir.

— Pour­quoi ce soir ?

— Il va parler.

— Qui ?

Mon­cef la regar­da comme si la ques­tion était super­flue. Dans un pays qui n’a qu’un seul « il », on ne pré­cise pas.

Nadia mon­ta. Raouf arri­va à qua­torze heures. Il était essouf­flé. Son visage était fer­mé, ten­du. Elle ne l’a­vait jamais vu ainsi.

— Quoi ? dit-elle.

— Mon cou­sin est sorti.

— Sor­ti de prison ?

— Ils l’ont relâ­ché ce matin. Sans expli­ca­tion. La porte s’est ouverte, on lui a dit de par­tir. Il est ren­tré chez lui à pied. Il a mar­ché trois heures.

— Ils libèrent les pri­son­niers, dit Raouf. Tu sais ce que ça veut dire ? Ça veut dire qu’ils ne sont plus sûrs de rien. Quand un régime libère ses pri­son­niers, c’est qu’il sait qu’il ne pour­ra plus les gar­der longtemps.

Ils ne firent pas l’a­mour. Pas ce jour-là. Ils s’al­lon­gèrent côte à côte, habillés, et ils se tinrent la main. C’é­tait suf­fi­sant. Dans cer­tains moments, se tenir la main est l’acte le plus intime qui soit — plus intime que la nudi­té, plus intime que le sexe, parce que la main ne ment pas. La main dit : je suis là. Je ne pars pas. Quoi qu’il arrive dehors, ici, ma main est dans ta main, et c’est tout ce que j’ai à offrir, et c’est assez.

À vingt heures, Ben Ali parla.

La voix sor­tit du petit haut-par­leur du Nokia de Raouf — une voix que tous les Tuni­siens connais­saient, une voix qu’ils avaient enten­due des mil­liers de fois. Mais ce soir, la voix était dif­fé­rente. Elle trem­blait. Pas beau­coup — pas au point d’être pathé­tique — mais assez pour qu’on l’en­tende. Assez pour que chaque Tuni­sien per­çoive cette fêlure dans la voix et com­prenne ce qu’elle signifiait.

Fhimt­koum.

Je vous ai compris.

Deux mots. Deux mots qui avaient été pro­non­cés par un autre homme, dans un autre pays, dans un autre siècle — De Gaulle, Alger, 1958 — et qui, pro­non­cés ici, ce soir, par cette voix trem­blante, avaient un sens radi­ca­le­ment dif­fé­rent. De Gaulle avait dit je vous ai com­pris pour reprendre le contrôle. Ben Ali disait je vous ai com­pris pour le perdre.

Le dis­cours dura vingt minutes. Des pro­messes. La liber­té de la presse. La fin de la cen­sure sur Inter­net. Des élec­tions. Chaque pro­messe tom­bait dans le silence de la chambre 22 comme une pierre dans un puits — on atten­dait l’é­cho, et l’é­cho ne venait pas.

Puis le dis­cours se ter­mi­na. Raouf posa le télé­phone sur le matelas.

— Fhimt­koum, répéta-t-il.

— Tu y crois ?

— Non.

— Per­sonne n’y croit ?

— Per­sonne.

Des bruits mon­tèrent de la rue. Des gens sor­taient. Mal­gré le couvre-feu, mal­gré la nuit, mal­gré tout — des gens sor­taient de chez eux et mar­chaient vers l’a­ve­nue Bour­gui­ba. On enten­dait le cla­que­ment des por­tières, le bruit des pas sur le bitume, et, de plus en plus net, un slo­gan — scan­dé par des dizaines, puis des cen­taines de voix :

Dégage ! Dégage ! Dégage !

Des pas dans l’es­ca­lier du Majestic.

On frap­pa.

Raouf ouvrit. Mon­cef était là, dans le cou­loir du deuxième étage, les babouches jaunes, le pull bleu marine, le visage chan­gé — les yeux brillants, les lèvres ser­rées, une expres­sion que Nadia ne lui avait jamais vue. Ce n’é­tait pas de la peur. Ce n’é­tait pas de la joie. C’é­tait de la stu­peur. La stu­peur de l’homme qui assiste à quelque chose qu’il a atten­du toute sa vie sans croire que ça arriverait.

— Demain il ne faut pas venir, dit-il.

Sa voix était rauque. Plus basse que d’habitude.

— Demain ce sera autre chose.

— Bonne nuit, dit-il.

Il redes­cen­dit. Ses babouches ne firent aucun bruit dans l’escalier.

— Je ne rentre pas ce soir, dit Raouf.

Nadia le regar­da. Elle ne dit pas : et Sonia ? Elle ne dit pas : et tes filles ? Elle ne dit rien de tout cela parce que, ce soir-là, aucune de ces ques­tions n’a­vait de prise. Le monde d’hier — le monde des horaires et des excuses et des men­songes conju­gaux et des bus de La Mar­sa — ce monde n’exis­tait plus.

— D’ac­cord, dit-elle.

Ce fut la pre­mière nuit qu’ils pas­sèrent ensemble. La pre­mière nuit entière — pas une heure, pas deux, mais une nuit, du soir au matin, avec le som­meil et les réveils et les moments de veille où l’on écoute l’autre res­pi­rer dans le noir, où l’on sent la cha­leur de l’autre corps à tra­vers la cou­ver­ture de laine, où l’on touche du bout des doigts un bras, une épaule, une hanche, juste pour véri­fier que l’autre est là, que l’autre est réel, que ce qui se passe n’est pas un rêve.

Ils dor­mirent par inter­mit­tence. Chaque fois qu’ils ouvraient les yeux, les bruits de la ville avaient chan­gé. À un moment de la nuit — deux heures du matin, trois heures, Nadia ne savait plus — un silence tom­ba. Un silence com­plet, abso­lu, comme si la ville entière avait rete­nu son souffle en même temps. Ce silence dura peut-être trente secondes. Puis, quelque part dans le loin­tain, un chant s’é­le­va — un seul chant, une seule voix, haute et claire, qui chan­tait en arabe tuni­sien l’hymne national.

La voix chan­ta seule un moment. Puis une autre voix la rejoi­gnit. Puis une autre. Puis dix. Puis cent. L’hymne mon­ta dans la nuit de Tunis comme une marée sonore, repris de bal­con en bal­con, de fenêtre en fenêtre, de toit en toit, jus­qu’à deve­nir un chœur immense, trem­blant, impar­fait, magni­fique — le chant d’un peuple qui se retrouve, qui se recon­naît, qui découvre avec stu­peur qu’il a une voix et que cette voix, quand elle se lève enfin, ne res­semble à aucune des voix qu’on lui avait imposées.

Nadia pleu­ra. Sans bruit, sans san­glot — des larmes qui cou­laient toutes seules sur ses joues et tom­baient sur l’o­reiller sans taie. Raouf la ser­ra contre lui. Ils res­tèrent ain­si — enla­cés, immo­biles, mouillés de larmes et de sueur — pen­dant que l’hymne conti­nuait, dehors, dans la nuit, dans la ville, dans le pays qui ne serait plus jamais le même.

Puis le som­meil les prit.

Cha­pitre 9 — 14 janvier

La lumière de l’aube réveilla Nadia.

Ce n’é­tait pas la lumière habi­tuelle de la chambre 22 — cette lumière pâle, lai­teuse, fil­trée par le volet ban­cal. C’é­tait une lumière plus vive, plus franche, une lumière de grand froid et de ciel déga­gé qui entrait par la fenêtre comme de l’eau par une brèche. Nadia ouvrit les yeux. Le pla­fond blanc, la rosace de stuc, le fil pen­dant. Le mate­las sous son dos, la cou­ver­ture de laine brune. Et à côté d’elle, la cha­leur de Raouf — son bras autour de sa taille, son souffle lent dans ses che­veux, son corps lourd et chaud et vivant.

Elle ne bou­gea pas.

Elle res­ta allon­gée, les yeux ouverts, et écou­ta. Le silence de l’hô­tel était troué par les bruits de la ville qui mon­taient du jar­din. Mais ces bruits n’é­taient pas ceux d’un matin ordi­naire. Il n’y avait pas de klaxons. Il n’y avait pas le mur­mure conti­nu de la cir­cu­la­tion. Il y avait autre chose — un bruit de fond, dif­fus, comme le bour­don­ne­ment d’une ruche immense. Des voix, des pas, des cla­que­ments. Et, au-des­sus de tout cela, les héli­co­ptères — encore, tou­jours — qui tour­naient dans le ciel de Tunis avec une insis­tance de rapaces.

Son télé­phone vibra.

Qua­torze mes­sages non lus et six appels en absence. Sa mère. Son frère Farid. Sami­ra du lycée. Un SMS de Dalen­da, envoyé à six heures du matin : Yas­sine va bien. Ne sors pas.

Un SMS d’un numé­ro incon­nu : Manif géante ave­nue Bour­gui­ba. Le peuple demande la chute du régime.

Raouf se réveilla. Il la vit pen­chée sur son télé­phone, le visage éclai­ré par l’é­cran, et il sut — avant même de lire les mes­sages — il sut que le jour qui com­men­çait ne res­sem­ble­rait à aucun autre.

— Quoi ? dit-il en se redressant.

— Tout, dit Nadia.

— Ave­nue Bour­gui­ba, dit-il. Tout le monde y va.

Raouf se leva. S’ha­billa vite. Nadia le regar­da enfi­ler sa veste, nouer ses chaus­sures, et elle vit dans ses gestes quelque chose qu’elle n’y avait jamais vu — une déter­mi­na­tion, une urgence, une direc­tion. L’homme qui s’as­seyait sous la pluie devant un hôtel fer­mé n’exis­tait plus. L’homme qui se tenait devant elle était un homme debout, un homme qui avait un endroit où aller.

— Tu y vas, dit-elle. Ce n’é­tait pas une question.

— Oui.

— Je viens avec toi.

Ils des­cen­dirent l’es­ca­lier ensemble. Pas sépa­ré­ment, comme ils le fai­saient d’ha­bi­tude — ensemble, côte à côte, leurs pas sur le marbre réson­nant dans le hall vide comme un rou­le­ment de tam­bour. La lumière du matin entrait par les fenêtres hautes du hall et illu­mi­nait les mou­lures Art Nou­veau, les volutes de stuc, les médaillons aux visages de femmes endor­mies. La pous­sière dan­sait dans les rayons de soleil.

Mon­cef était dans le hall.

Pas dans sa loge, pas der­rière la porte de ser­vice — dans le hall, debout au centre, les mains le long du corps, ses babouches jaunes sur le marbre vei­né. Il por­tait un cos­tume. Un cos­tume sombre, ancien, un peu large aux épaules — un cos­tume qu’il n’a­vait pas por­té depuis des années. Et il s’é­tait rasé.

— Mon­cef ?

— J’ai ouvert la porte, dit-il.

— Quelle porte ?

— La porte prin­ci­pale. Celle de l’a­ve­nue de Paris.

Nadia se tour­na vers l’en­trée. La grande porte — la porte qu’elle n’a­vait jamais vue ouverte, la porte condam­née der­rière la grille métal­lique — la grande porte était ouverte. La grille avait été tirée de côté. La lumière du matin entrait à flots, chaude, blanche, écla­tante, et avec elle le bruit de la ville — les voix, les pas, les slo­gans, cette rumeur immense qui n’é­tait plus une rumeur mais un chant, un cri, un souffle collectif.

— Pour­quoi ? dit Raouf.

Mon­cef eut un sou­rire. Un sou­rire mince, presque imper­cep­tible, un sou­rire de vieil homme qui a vu défi­ler des décen­nies et qui sait que cer­tains jours ne se pro­duisent qu’une fois dans une vie.

— Parce que c’est un hôtel, dit-il. Et qu’un hôtel, ça doit être ouvert.

Nadia sen­tit ses yeux se rem­plir de larmes. Elle s’ap­pro­cha de Mon­cef et, sans réflé­chir, sans hési­ter, elle l’embrassa sur la joue. La joue lisse, fraî­che­ment rasée, qui sen­tait le savon bon mar­ché et le thé à la menthe.

Mon­cef ne bou­gea pas. Il reçut le bai­ser comme il rece­vait tout — avec une digni­té tran­quille, sans excès, sans effu­sion. Puis il fit un geste de la main vers la porte ouverte.

— Allez, dit-il.

Ils sor­tirent.

L’a­ve­nue de Paris, sous le soleil de jan­vier, était un fleuve. Un fleuve de gens qui mar­chaient — tous dans la même direc­tion, vers l’a­ve­nue Bour­gui­ba, vers le centre, vers le cœur. Des hommes en cos­tume, des femmes en man­teau, des étu­diants en jean, des vieux en veste de laine, des enfants sur les épaules de leurs pères. Cer­tains por­taient des dra­peaux tuni­siens. Le fleuve avan­çait len­te­ment, avec la patience et la puis­sance des foules qui savent où elles vont.

Nadia et Raouf se tinrent un moment sur le seuil du Majes­tic. Debout, côte à côte, sur le pas de la porte. La façade Art Nou­veau s’é­le­vait au-des­sus d’eux, blanche, courbe, silen­cieuse. Les bal­cons de fer for­gé. Les mou­lures. Les volets fer­més des étages supé­rieurs — tous sauf un, au deuxième, côté jar­din. Le volet de la chambre 22.

Nadia regar­da Raouf. Il regar­da Nadia.

Ils ne se dirent pas au revoir. Ils ne se dirent pas à demain. Ils ne se dirent rien. Les mots n’é­taient plus nécessaires.

Nadia des­cen­dit les trois marches du per­ron. Elle tour­na à gauche. Vers l’a­ve­nue Bour­gui­ba. Vers la foule.

Raouf la regar­da s’é­loi­gner. Il la vit dis­pa­raître dans le fleuve de gens. Il res­ta un ins­tant sur le per­ron. Puis il des­cen­dit les marches à son tour. Tour­na à droite.

Au coin de l’a­ve­nue de Paris, il se retourna.

Elle aus­si s’é­tait retournée.

Ils se virent — à cin­quante mètres l’un de l’autre, de part et d’autre de la porte du Majes­tic, dans la lumière de jan­vier, au milieu de la foule. Un regard. Une seconde. Peut-être deux. Le temps de voir le visage de l’autre — petit, loin­tain, à peine dis­tinct dans la masse des visages — et de savoir que ce visage, par­mi tous les visages du monde, est le seul qu’on recon­naî­trait les yeux fermés.

Puis la foule les prit.

Le reste appar­tient à l’his­toire. L’his­toire que tout le monde connaît — les cent mille per­sonnes sur l’a­ve­nue Bour­gui­ba, les slo­gans, les gaz lacry­mo­gènes, les tirs en l’air, les héli­co­ptères, la panique et le cou­rage, le minis­tère de l’In­té­rieur encer­clé — et puis la cer­ti­tude, à dix-sept heures trente, quand le ciel de Tunis vibra d’un cri si puis­sant qu’il fit trem­bler les vitres : Ben Ali avait quit­té le ter­ri­toire. L’a­vion avait décol­lé pour Djeddah.

Tunis explo­sa.

La joie qui sui­vit ne res­sem­blait à rien de connu — une joie de trem­ble­ment de terre, une joie de nais­sance, une joie de fin du monde et de début du monde en même temps. Des gens pleu­raient et riaient dans la même phrase. Des incon­nus s’embrassaient dans la rue. Le mot libre — ce mot usé, ce mot gal­vau­dé, ce mot que tous les dic­ta­teurs du monde ont mis dans leurs dis­cours — le mot libre reprit ce soir-là, dans les rues de Tunis, son sens ori­gi­nel. Libre vou­lait dire : je n’ai plus peur. Libre vou­lait dire : je peux par­ler. Libre vou­lait dire : demain n’est pas écrit.

Nadia, quelque part dans la foule, leva les yeux vers le ciel. Les héli­co­ptères avaient dis­pa­ru. Le ciel de jan­vier était clair, froid, immense — un ciel de début, un ciel vierge. Son télé­phone son­na. Dalen­da. Yas­sine regarde la télé­vi­sion. Il pleure de joie. Il dit qu’il veut être dans la rue. Je lui ai fait un makroud.

Nadia rit. Elle rit à en perdre le souffle, debout au milieu de l’a­ve­nue Bour­gui­ba, entou­rée de mil­liers de visages qu’elle ne connais­sait pas et qu’elle aimait — elle les aimait tous, ce soir, cha­cun d’entre eux — elle les aimait comme on aime un peuple quand on découvre qu’il est beau.

Et quelque part dans cette foule — à un kilo­mètre d’elle, à cent mètres, à côté d’elle sans qu’elle le sache — Raouf mar­chait. Les mains dans les poches, le col rele­vé, les tempes grises. Il mar­chait avec la foule, au rythme de la foule, por­té par elle comme une feuille par un cou­rant. Il ne cher­chait pas Nadia. Il savait qu’il la retrou­ve­rait. Parce que les gens qui se sont trou­vés dans un hôtel fer­mé, sur un mate­las gris, entre deux mondes, entre deux vies, entre deux époques — ces gens-là ne se perdent pas. Ils se retrouvent. C’est une loi aus­si cer­taine que la gra­vi­té, aus­si ancienne que les murs du Majes­tic, aus­si vraie que la main posée sur la rampe d’un esca­lier un soir de juillet 1990.

La nuit tom­ba sur Tunis. Mais ce n’é­tait pas la nuit — c’é­tait le contraire de la nuit. C’é­tait un pays qui s’éclairait.

Cha­pitre 10 — Les volets ouverts

Trois jours passèrent.

Trois jours de bruit et de lumière, trois jours où Tunis fut une ville sans som­meil, sans horaires, sans règles — une ville retour­née comme un gant, qui mon­trait sou­dain sa dou­blure, ses cou­tures, ses fils cachés. Les gens par­laient dans la rue avec des incon­nus. Les gens pleu­raient dans les cafés sans que per­sonne ne les regarde de tra­vers. Les gens disaient des mots qu’ils n’a­vaient jamais pro­non­cés à voix haute — des mots comme liber­té, digni­té, jus­tice — et ces mots, si long­temps com­pri­més, si long­temps ava­lés, avaient en sor­tant de leurs bouches une sono­ri­té étrange, presque phy­sique, comme si chaque syl­labe occu­pait un espace réel dans l’air.

Nadia ne retour­na pas au Majestic.

Pas le pre­mier jour — elle le pas­sa avec Yas­sine, devant la télé­vi­sion, à regar­der les images en boucle. Yas­sine avait onze ans et il com­pre­nait tout et il ne com­pre­nait rien, comme tous les enfants qui assistent à l’his­toire. Quand Nadia lui deman­da pour­quoi il pleu­rait il dit : « Parce que c’est grand. » Et c’é­tait la réponse la plus juste que qui­conque ait jamais don­née à cette question.

Pas le deuxième jour — elle le pas­sa chez sa mère, dans l’ap­par­te­ment de Bab El Kha­dra. Le quar­tier était en effer­ves­cence. Dalen­da avait pré­pa­ré un cous­cous au pois­son — le ven­dre­di, tou­jours — et Farid était venu avec sa femme et ses trois enfants, et ils avaient man­gé ensemble, ser­rés autour de la table de la cui­sine, et pour la pre­mière fois depuis des années per­sonne n’a­vait allu­mé la télé­vi­sion pen­dant le repas. Ils avaient par­lé. De Bour­gui­ba. De Ben Ali. De l’a­ve­nir. Le père de Nadia, Habib, cadre retrai­té du minis­tère de l’In­té­rieur, n’a­vait rien dit de tout le repas. Il avait man­gé son cous­cous en silence, les yeux bais­sés, et quand Farid avait pro­non­cé le mot révo­lu­tion, Habib avait levé les yeux et regar­dé son fils avec une expres­sion que Nadia n’ou­blia jamais — un mélange de honte et de sou­la­ge­ment si pro­fon­dé­ment mêlés qu’on ne pou­vait pas les dis­tin­guer l’un de l’autre.

Pas le troi­sième jour — elle le pas­sa à mar­cher. Seule. Dans Tunis. Elle des­cen­dit l’a­ve­nue de la Liber­té, tra­ver­sa la place de la Vic­toire, entra dans la Médi­na par Bab El Bhar. Les souks étaient à moi­tié ouverts — les ven­deurs de cuivre, les mar­chands de par­fum, les tis­se­rands de ché­chias. L’o­deur des épices — cumin, haris­sa, ras el hanout — se mêlait à celle du bois de cèdre et de l’en­cens. Des chats dor­maient sur les étals. La Médi­na vivait comme elle avait tou­jours vécu — au rythme lent des siècles, indif­fé­rente aux révo­lu­tions comme aux occu­pa­tions, avec cette per­ma­nence tran­quille des lieux qui ont vu pas­ser trop d’é­poques pour s’é­mou­voir d’une seule.

Nadia s’ar­rê­ta devant la mos­quée Zitou­na. Les portes étaient ouvertes. Elle res­ta un moment sur le seuil, à res­pi­rer l’o­deur de cire et de vieux tapis, et elle sen­tit quelque chose se dénouer en elle — un nœud qu’elle por­tait depuis des jours, des semaines, des mois, peut-être des années. Un nœud fait de peur et de désir et de culpa­bi­li­té et de soli­tude et de cette ten­sion per­ma­nente entre ce qu’elle était et ce qu’elle mon­trait, entre la femme de la chambre 22 et la femme de Lafayette.

Le nœud ne se défit pas com­plè­te­ment. Mais il se des­ser­ra. Comme un volet qu’on pousse et qui résiste et qui cède.

Le qua­trième jour, elle retour­na au Majestic.

C’é­tait un mar­di. Le soleil de jan­vier frap­pait la façade de l’hô­tel de plein fouet. Nadia s’ar­rê­ta sur le trot­toir d’en face, là où le banc de Raouf se trou­vait, et elle regarda.

La porte prin­ci­pale était ouverte.

Non pas entre­bâillée, non pas pous­sée — ouverte. La grille métal­lique avait été tirée de côté et fixée au mur par un cro­chet. La grande porte à double bat­tant — en bois sombre, avec des poi­gnées de cuivre ter­ni — était ouverte en grand sur le hall. Et dans le hall, on voyait la lumière. La lumière du matin qui entrait par les fenêtres hautes, par la porte, par toutes les ouver­tures à la fois, et qui inon­dait le marbre vei­né et les mou­lures Art Nou­veau et l’es­ca­lier de fer for­gé d’une clar­té si vive, si neuve, qu’on aurait dit que le Majes­tic n’a­vait jamais été fer­mé — qu’il avait sim­ple­ment dor­mi, et qu’il venait de se réveiller.

Nadia tra­ver­sa la rue. Mon­ta les trois marches du per­ron. Fran­chit le seuil.

Le hall était vide, mais il ne res­sem­blait plus au hall qu’elle connais­sait. Quelque chose avait chan­gé — pas les murs, pas les mou­lures, pas l’es­ca­lier. La lumière. Les fenêtres du pre­mier étage, qui étaient res­tées fer­mées depuis la fer­me­ture — volets clos, stores bais­sés, rideaux tirés — étaient ouvertes. Toutes. Les volets rabat­tus contre la façade, les vitres nues, et le soleil qui entrait libre­ment, sans filtre, sans obstacle.

Et il y avait du thé.

Sur la troi­sième marche de l’es­ca­lier — la marche où Mon­cef s’as­seyait pour racon­ter l’his­toire de l’hô­tel — il y avait un pla­teau de cuivre. Sur le pla­teau, une théière en métal bos­se­lé, deux verres, un sucrier, et une branche de menthe fraîche dont les feuilles, dans la lumière, brillaient comme du verre vert.

Mon­cef appa­rut au fond du hall. Il sor­tait de l’an­cienne salle de récep­tion, un chif­fon à la main. Il por­tait son cos­tume — le même qu’il por­tait le 14 jan­vier. Mais la cra­vate était des­ser­rée, le col de la che­mise ouvert, et il avait rou­lé ses manches jus­qu’aux coudes. Ses avant-bras étaient blancs de poussière.

— Madame Nadia, dit-il.

— Qu’est-ce que vous faites ?

— Je nettoie.

— Vous nettoyez ?

— Les fenêtres, d’a­bord. Puis les miroirs. Il y a vingt-quatre miroirs dans cet hôtel. Je les ai comp­tés. Tous embal­lés dans du papier kraft. J’en ai débal­lé huit ce matin.

Nadia regar­da autour d’elle. C’est alors qu’elle les vit — les miroirs. Huit miroirs, appuyés contre les murs du hall, débar­ras­sés de leur embal­lage. Huit sur­faces de verre dans les­quelles la lumière se reflé­tait et se mul­ti­pliait, don­nant au hall une pro­fon­deur qu’il n’a­vait pas eue depuis six ans. Dans chaque miroir, un frag­ment du Majes­tic : une mou­lure, un bout d’es­ca­lier, un angle de pla­fond, une rosace. Et dans chaque miroir, aus­si, le reflet de Nadia — démul­ti­plié, frag­men­té, vu de huit angles dif­fé­rents, comme si l’hô­tel la regar­dait avec huit yeux.

— Pour­quoi ? dit-elle.

Mon­cef haus­sa les épaules. Un geste simple, un geste de quel­qu’un pour qui la ques­tion ne se pose pas.

— C’est le matin, dit-il. On ouvre les volets le matin. C’est comme ça.

Il s’ap­pro­cha du pla­teau de thé, ver­sa deux verres, en ten­dit un à Nadia. Le thé était chaud, sucré, par­fu­mé à la menthe — le même thé que tou­jours, le thé de Mon­cef, le thé du Majes­tic, un goût qui tra­ver­sait les époques sans changer.

— J’ai ouvert toutes les fenêtres de l’hô­tel ce matin, dit-il en buvant. Les quatre étages. Soixante-dix-sept fenêtres. Cer­taines n’ont pas vou­lu s’ou­vrir — les gonds rouillés, le bois gon­flé. Il a fal­lu for­cer. Mais elles ont cédé. Elles cèdent toujours.

— Vous savez com­bien de fois cet hôtel a été ouvert et fer­mé depuis 1919 ? Ouvert en 19. Fer­mé par les Alle­mands en 42. Rou­vert par les Amé­ri­cains en 43. Fer­mé pour tra­vaux en 71. Rou­vert en 73. Fer­mé de nou­veau en 2005. Chaque fois, les gens croient que c’est la fin. Chaque fois, quel­qu’un rouvre les volets.

— Mon­cef, dit-elle. Pour­quoi avez-vous mis la cou­ver­ture ? La pre­mière fois. Dans la chambre 22. Pourquoi ?

— Parce que j’ai vu com­ment il vous regar­dait, dit-il. Dans le cou­loir, le pre­mier jour, quand je vous ai fait visi­ter. Il avait la main sur votre épaule et il vous regar­dait. J’ai vu ce regard. Je l’ai vu mille fois dans cet hôtel — sur des clients, sur des incon­nus, sur des gens qui venaient ici pour se trou­ver ou pour se retrou­ver. C’est un regard qu’on ne peut pas imi­ter. C’est le regard de quel­qu’un qui a atten­du longtemps.

Nadia ne dit rien. Elle but son thé. La menthe fraîche piquait la langue, le sucre fon­dait dans la gorge, et la cha­leur des­cen­dait dans le ventre comme une main posée de l’intérieur.

— Allez‑y, dit Mon­cef. La chambre est ouverte.

Nadia mon­ta l’es­ca­lier. Pre­mier étage. Le cou­loir bai­gnait dans la lumière — chaque porte ouverte, chaque fenêtre ouverte, un cou­rant d’air frais qui sen­tait le jar­din et le jas­min d’hi­ver et la pierre mouillée de rosée.

Deuxième étage. Le cou­loir. La porte de la chambre 22 était entrebâillée.

Nadia la poussa.

La chambre était inon­dée de lumière. Le volet — ce volet ban­cal, gon­flé, qui grin­çait chaque fois qu’on le pous­sait — était ouvert en grand, pla­qué contre la façade. La fenêtre aus­si. L’air de jan­vier entrait libre­ment, frais, vif, char­gé de l’o­deur des pal­miers du jar­din et de cette odeur par­ti­cu­lière que Tunis a en hiver — un mélange de terre humide, de gaz d’é­chap­pe­ment, de jas­min et de pain chaud, une odeur qui n’existe nulle part ailleurs sur terre.

Le mate­las était tou­jours là. Gris, défon­cé, posé à même le car­re­lage. La cou­ver­ture de laine brune pliée au pied. L’o­reiller sans taie. La chaise pliante contre le mur.

Et, sur la chaise, une orange.

Une seule orange. Petite, ronde, à la peau fine. Une orange de Nabeul. Posée là par Mon­cef — ou par Raouf, ou par per­sonne, ou par l’hô­tel lui-même, qui sait. Nadia la prit dans sa main. La peau était fraîche, lisse, d’un orange pro­fond. Elle la por­ta à son nez. Le par­fum — vif, acide, sucré, le par­fum des caisses de Tahar, le par­fum des mains de Raouf, le par­fum de l’a­mour fait sur un mate­las de chan­tier avec des pelures sur le car­re­lage — le par­fum la tra­ver­sa comme un cou­rant élec­trique, de la tête aux pieds, et elle fer­ma les yeux.

Quand elle les rou­vrit, elle vit le jardin.

Le jar­din Habib Tha­meur, vu du deuxième étage, était un rec­tangle de ver­dure sombre cer­né par la ville. Les pal­miers, les haies, les allées de gra­vier, les bancs verts. Des gens mar­chaient dans les allées. Un chat roux cou­ché sur un banc, au soleil. La vie ordi­naire, la vie d’a­près — cette vie qui reprend tou­jours, après les trem­ble­ments de terre et les révo­lu­tions, avec une obs­ti­na­tion tranquille.

Nadia s’as­sit sur le matelas.

Elle ne savait pas si Raouf revien­drait. Elle ne savait pas ce qui se pas­se­rait demain, ni la semaine pro­chaine, ni dans un an. Elle ne savait pas si la chambre 22 exis­te­rait encore quand les tra­vaux repren­draient. Elle ne savait rien de tout cela. Et c’é­tait bien.

C’é­tait bien de ne pas savoir. C’é­tait bien de s’as­seoir sur un mate­las dans une chambre vide, dans un hôtel vide, dans un pays qui venait de naître et qui ne savait pas non plus — qui ne savait pas ce qu’il devien­drait, quel visage il pren­drait, quelles erreurs il com­met­trait, quelles joies il inven­te­rait. Un pays neuf, mal­adroit, fra­gile, magni­fique. Un pays qui res­sem­blait, ce matin de jan­vier, à deux amants dans une chambre d’hô­tel — nus, incer­tains, vivants.

Son télé­phone vibra.

Un mes­sage de Raouf.

Nadia regar­da l’é­cran. Elle lut le mes­sage. Elle ne le reli­rait pas — elle n’en aurait pas besoin. Cer­taines phrases n’ont besoin d’être lues qu’une fois pour s’ins­crire dans le corps, dans la peau, dans la mémoire, comme un tatouage invi­sible. Ce que Raouf avait écrit — ces quelques mots sur le petit écran fen­du du Nokia — conte­nait tout ce qu’il fal­lait. Pas une pro­messe. Pas un plan. Pas un ren­dez-vous. Quelque chose de plus simple et de plus vaste. Quelque chose qui res­sem­blait au pays ce matin-là : un début.

Nadia sou­rit.

Elle posa le télé­phone sur le mate­las, à côté de l’o­range. Elle regar­da le jar­din par la fenêtre ouverte. Le soleil de jan­vier mon­tait dans le ciel de Tunis — un ciel lavé, net­toyé par les jours de pluie, d’un bleu pâle et pro­fond, un bleu de com­men­ce­ment. Le chat roux sur le banc s’é­tait endor­mi. La femme au lan­dau était assise sur un banc, le visage tour­né vers le soleil, les yeux fermés.

Dans le hall du Majes­tic, en bas, Mon­cef débal­lait le neu­vième miroir. Le papier kraft tom­bait au sol en feuilles frois­sées. Le verre appa­rais­sait — propre, intact, brillant. Un nou­veau rec­tangle de lumière s’a­jou­tait aux huit autres. Le hall s’emplissait de reflets. Les mou­lures Art Nou­veau se dédou­blaient, se mul­ti­pliaient, dan­saient d’un miroir à l’autre. Le Majes­tic se regar­dait dans ses propres miroirs et se recon­nais­sait — abî­mé, pous­sié­reux, sur­vi­vant, beau.

La lumière de jan­vier tra­ver­sait l’hô­tel de part en part. Du rez-de-chaus­sée au qua­trième étage, de la porte prin­ci­pale à la porte de ser­vice, de la façade sur l’a­ve­nue de Paris à la cour inté­rieure — la lumière cir­cu­lait libre­ment, pour la pre­mière fois en six ans, à tra­vers les soixante-dix-sept fenêtres ouvertes, les cou­loirs, les esca­liers, les chambres vides. Le Majes­tic res­pi­rait. Le Majes­tic res­pi­rait comme on res­pire après une longue apnée — à pleins pou­mons, avec avi­di­té, avec recon­nais­sance, avec cette joie simple et vio­lente de l’air qui entre dans un corps qui en était privé.

Et dans la chambre 22, au deuxième étage, côté jar­din, une femme de trente-six ans était assise sur un mate­las gris, une orange à la main, un sou­rire aux lèvres, les yeux tour­nés vers un jar­din de pal­miers et de soleil. Elle ne bou­geait pas. Elle ne fumait pas. Elle ne regar­dait pas son télé­phone. Elle était sim­ple­ment là — pré­sente, ouverte, comme les volets, comme les fenêtres, comme la porte de l’hô­tel, comme le pays.

Le Majes­tic, autour d’elle, se taisait.

Mais c’é­tait un silence neuf. Un silence qui n’é­tait plus l’ab­sence de bruit ni la pré­sence com­pri­mée de tous les bruits pas­sés. C’é­tait un silence de seuil — le silence exact qui sépare la der­nière note de la pre­mière, la fin d’un mor­ceau du début d’un autre. Le silence de Bar­ba­ra au pia­no, entre deux mor­ceaux, les mains sus­pen­dues au-des­sus des touches, quand le bar est vide et que per­sonne n’é­coute et que la musique, pour­tant, conti­nue — dans les murs, dans l’air, dans la mémoire du bois et des cordes et du cuivre.

Un silence d’a­vant le jeu.

Tags de cet article: , ,