L’incroyable affaire du dé du Sultan
Chapitres 9 à 12
PARTIE II
LA DECOUVERTE
CHAPITRE XI
Miss Agatha Penworthy était le genre de femme qui pouvait faire reculer un régiment de soldats turcs par la seule force de son regard désapprobateur. À soixante-deux ans, vêtue invariablement de robes grises boutonnées jusqu’au menton, elle incarnait la respectabilité britannique avec une détermination qui frisait le fanatisme.
Rupert et ses compagnons la trouvèrent dans le petit salon, occupée à sa tapisserie éternelle — une scène pastorale anglaise qui contrastait violemment avec la réalité constantinopolitaine qui l’entourait.
« Miss Penworthy, commença Percival avec toute la diplomatie dont il était capable, nous aurions une faveur à vous demander. »
Elle leva les yeux, son aiguille suspendue en l’air comme une épée de Damoclès.
« Sir Percival. Si cette faveur implique de l’alcool, des jeux de hasard ou quoi que ce soit d’inapproprié pour une dame, la réponse est non. »
« Rien de tel, la rassura-t-il. Nous nous demandions simplement… dans votre chambre, la 103, y a‑t-il un plateau de backgammon ? »
Miss Penworthy fronça les sourcils. « Un plateau de backgammon ? Oui, il y en a un. Sur la table près de la fenêtre. Je ne l’ai jamais touché. Les jeux de hasard sont une invention du diable. »
« Naturellement, acquiesça Percival. Mais pourriez-vous nous permettre de l’examiner ? C’est… une question… d’antiquité. Monsieur Whitcombe ici présent écrit un article sur les objets historiques du Pera Palace. »
Rupert hocha la tête avec ce qu’il espérait être un air professionnel et digne de confiance.
Miss Penworthy les considéra tour à tour avec suspicion. « Un article. Sur des objets. » Elle ne semblait pas convaincue. « Très bien. Mais pas plus de cinq minutes. Et la porte reste ouverte. Les convenances doivent être respectées. »
La chambre 103 était, sans surprise, d’une propreté méticuleuse. Chaque objet était à sa place avec une précision militaire. Le plateau de backgammon reposait effectivement sur une table près de la fenêtre, couvert d’une housse de velours pour le protéger de la poussière.
Percival souleva délicatement la housse, révélant un magnifique plateau incrusté de nacre et d’ébène. Il le retourna avec précaution.
Et là, gravé finement dans le bois au dos du plateau, ils trouvèrent ce qu’ils cherchaient : une série de chiffres et de lettres.
« 2–0‑1-N‑E, lut Rupert à voix basse.
— 201 Nord-Est, traduisit immédiatement Mehmet. La chambre 201, coin nord-est. »
« Qu’avez-vous trouvé ? » Miss Penworthy s’était approchée, sa curiosité l’emportant sur sa méfiance.
« Des… marques d’artisan, improvisa rapidement Nikolai. Très intéressant d’un point de vue historique. Les artisans ottomans signaient parfois leur travail de cette manière. »
Miss Penworthy ne sembla pas entièrement convaincue, mais elle hocha la tête. « Je vois. Eh bien, si c’est tout… »
Ils la remercièrent profusément et battirent en retraite avant qu’elle ne pose plus de questions.
Dans le couloir, Leyla murmura : « La chambre 201. Qui l’occupe ? »
Bianchi consulta son registre mental — il semblait connaître l’emplacement de chaque client par cœur. « Vide actuellement. Elle est en rénovation depuis… » Il s’interrompit. « En fait, elle est fermée depuis assez longtemps. »
« Combien de temps ? demanda Rupert.
— Depuis 1903, admit Bianchi. La même année que la chambre 47. »
Un silence éloquent s’abattit sur le groupe.
« Vous avez les clés ? demanda Percival.
— Oui, mais…
— Alors allons‑y, coupa Nikolai. Nous avons commencé cette chasse au trésor absurde, autant la terminer. »
La chambre 201 était au deuxième étage, dans le coin nord-est exactement comme l’inscription l’indiquait. Bianchi déverrouilla la porte avec une hésitation visible.
« S’il y a un autre squelette, je démissionne, marmonna-t-il.
Heureusement, il n’y avait pas de squelette. Juste une chambre vide, poussiéreuse, avec des meubles recouverts de draps blancs qui lui donnaient l’apparence d’un cimetière de fantômes domestiques. La démission de Bianchi n’était plus d’actualité.
Mais dans le coin nord-est, exactement là où l’inscription le suggérait, le papier peint présentait une anomalie — une section légèrement bombée, presque imperceptible.
Percival appuya dessus. Un déclic se fit entendre, et un panneau coulissa, révélant une petite niche creusée dans le mur.
À l’intérieur : une boîte en métal, scellée avec de la cire.
Leyla la saisit avec révérence. « Elle est lourde. Il y a quelque chose dedans. »
Ils redescendirent au salon, la boîte portée comme une relique sacrée. Le chat Pacha, apparaissant comme par magie, les suivit avec un intérêt manifeste.
Une fois installés autour d’une table, Nikolai brisa le sceau de cire avec un couteau à beurre. La boîte s’ouvrit en grinçant.
À l’intérieur : un manuscrit relié en cuir, des photographies jaunies, et une lettre séparée portant le sceau impérial ottoman.
« Le quatrième secret, murmura Mehmet. Nous venons de trouver le quatrième secret. »
Rupert ouvrit le manuscrit. Les premières pages étaient en turc ottoman, avec des annotations en français et en allemand. Mais ce qui le frappa immédiatement, ce furent les photographies.
Elles montraient Abdülhamid II en compagnie d’hommes qu’il ne reconnaissait pas. Sauf un.
« C’est impossible, dit Percival d’une voix blanche. Cet homme… »
Sur la photographie, clairement identifiable malgré les années, se tenait un jeune homme en uniforme militaire européen, en conversation apparemment cordiale avec le Sultan.
« C’est le Kaiser Guillaume II, constata Mehmet. Mais cette photographie date de 1895, selon la notation au dos. Deux ans avant sa visite officielle. »
« Une visite secrète, compléta Leyla. Le quatrième secret : l’Allemagne et l’Empire ottoman avaient des accords secrets bien avant l’alliance officielle. »
Rupert feuilleta le manuscrit. C’était un journal, tenu par Abdülhamid lui-même, documentant des décennies de diplomatie secrète, d’accords cachés, de manipulations qui avaient façonné l’histoire européenne d’une manière que personne ne soupçonnait.
« Si cela devenait public, murmura Percival, cela réécrirait l’histoire de la Première Guerre mondiale. »
« C’est pour cela qu’ils ont tué von Waldstein, réalisa Rupert. Il savait. Et ils ne pouvaient pas prendre le risque qu’il parle. »
Nikolai vida son verre de vodka d’un trait. « Nous sommes maintenant en possession d’informations qui ont coûté la vie à un homme. Quelle merveilleuse position. »
À cet instant, la porte du salon s’ouvrit brusquement.
Un homme entra — grand, mince, vêtu d’un complet noir impeccable. Ses yeux gris balayèrent la pièce avec l’efficacité d’un faisceau de projecteur.
« Messieurs, dames, dit-il avec un léger accent allemand. Je crois que vous avez quelque chose qui m’appartient. »
CHAPITRE X
L’homme qui se tenait dans l’embrasure de la porte avait cette qualité particulière aux individus habitués à l’autorité — une immobilité qui commandait l’attention sans effort apparent. Ses cheveux gris fer étaient soigneusement coiffés en arrière, et ses mains gantées de cuir noir ne tremblaient pas.
« Je m’appelle Herr Albrecht Kraus, annonça-t-il avec une courtoisie glaciale. Représentant du ministère allemand des Affaires étrangères. Section des archives historiques. »
Sir Percival se leva lentement, sa canne à portée de main. « Le ministère allemand des Affaires étrangères s’intéresse-t-il habituellement aux antiquités ottomanes ? »
Herr Kraus sourit — un sourire qui n’atteignait pas ses yeux. « Quand ces antiquités contiennent des documents sensibles concernant des accords diplomatiques passés, oui. Absolument. »
Il s’avança dans la pièce avec des mouvements mesurés. Le chat Pacha, dans un rare moment de prudence féline, quitta discrètement le salon.
« Vous avez ouvert la boîte, constata Kraus en regardant la table. Dommage. J’aurais préféré que vous attendiez mon arrivée. »
« Comment saviez-vous que nous l’avions trouvée ? demanda Rupert, sa voix de journaliste reprenant le dessus. Nous venons à peine de l’ouvrir. »
« J’ai mes sources. » Kraus désigna Bianchi d’un geste négligent. « Monsieur le directeur a été très coopératif. N’est-ce pas, monsieur Bianchi ? »
Bianchi, dont le teint était passé du blanc au verdâtre, marmonna quelque chose d’inintelligible.
« Vous l’avez payé, devina Nikolai. Ou menacé. Probablement les deux. »
« Les détails sont sans importance. » Kraus tendit la main. « Le manuscrit, s’il vous plaît. Et les photographies. »
« Et si nous refusons ? » Leyla se plaça devant la boîte, bras croisés.
« Madame, je ne pense pas que vous souhaitiez vraiment tester cette hypothèse. » La voix de Kraus restait polie, mais une menace implicite y vibrait. « Ces documents sont la propriété légitime du gouvernement allemand. »
« Ils appartenaient à Abdülhamid II, contra Mehmet Bey. Donc techniquement, à la République turque. »
« Un argument juridique fascinant, concéda Kraus. Que nous pourrons débattre devant les tribunaux. Cela prendra des années. Pendant ce temps, ces documents resteront… où exactement ? » Il regarda autour de lui avec dédain. « Dans un hôtel délabré de Constantinople ? »
Percival, qui avait été étonnamment silencieux, intervint soudain : « Herr Kraus, puis-je vous poser une question ? »
« Je vous en prie. »
« Savez-vous ce qui est arrivé à Graf von Waldstein en 1903 ? »
Pour la première fois, l’expression de Kraus vacilla légèrement. « Le Graf est mort de causes naturelles. »
« Enfermé dans une chambre ? Affamé jusqu’à ce que mort s’ensuive ? » Percival se leva de toute sa hauteur. « Des causes très naturelles, en effet. »
« Le Graf… » Kraus s’interrompit, recomposa son visage. « Le Graf était un traître. Il avait l’intention de vendre des secrets d’État. »
« À qui ? demanda Rupert. Il était autrichien. De quel État parlez-vous ? »
Kraus ne répondit pas immédiatement. Puis, avec un soupir calculé, il tira une chaise et s’assit.
« Très bien. Vous semblez déjà en savoir beaucoup. Autant vous raconter le reste. » Il croisa ses mains gantées. « Il existe — ou plutôt il existait — une organisation appelée Der Schatten. L’Ombre. Créée en 1897 par un consortium d’intérêts européens : allemands, austro-hongrois, russes, et même ottomans. »
« Une société secrète ? » Nikolai sembla ravi. « Magnifique ! Exactement ce qu’il nous manquait pour que cette histoire devienne complètement absurde ! »
« Pas une société secrète, corrigea Kraus froidement. Un mécanisme de stabilisation. L’Europe était au bord de l’effondrement. Trop d’alliances contradictoires, trop de secrets, trop de bombes à retardement diplomatiques. Der Schatten avait pour mission de… gérer ces informations sensibles. »
« En tuant les gens qui en savaient trop ? » Leyla ne cachait pas son dégoût.
« En protégeant l’équilibre, insista Kraus. Abdülhamid comprenait cela. C’est pourquoi il a coopéré. Les six secrets qu’il connaissait — chacun avait le potentiel de déclencher une guerre européenne. »
« Et pourtant, la guerre a quand même eu lieu, fit remarquer Percival sèchement. En 1914. Votre équilibre n’a pas duré longtemps. »
Kraus serra les mâchoires. « Der Schatten n’existe plus depuis 1918. L’Empire allemand est tombé. L’Autriche-Hongrie s’est désintégrée. L’Empire ottoman… » Il fit un geste vers la fenêtre. « Remplacé par une république nationaliste. Tout ce qui reste, ce sont des archives embarrassantes. »
« Alors pourquoi êtes-vous ici ? demanda Rupert.
— Parce que » — Kraus regarda directement Rupert — « certains secrets restent dangereux même après la mort de ceux qui les ont créés. Le manuscrit que vous avez trouvé contient des noms. Des noms de familles encore puissantes. Des détails sur des accords qui, s’ils devenaient publics, détruiraient des réputations, feraient tomber des gouvernements. »
« Vous voulez le détruire, comprit Mehmet.
— Je veux le protéger. » Kraus se leva. « Donnez-le-moi, et vous pourrez retourner à vos vies tranquilles. Refusez, et… eh bien, Der Schatten n’existe peut-être plus officiellement, mais ses méthodes ont des admirateurs. »
C’était une menace à peine voilée.
Rupert regarda ses compagnons. Percival semblait calculer des probabilités. Leyla affichait une détermination têtue. Nikolai avait l’air de quelqu’un s’amusant énormément. Mehmet Bey, lui, semblait profondément troublé.
« Non, dit finalement Rupert.
Kraus haussa un sourcil. « Non ? »
« Non. Von Waldstein est mort pour protéger ces informations. Ou peut-être pour les révéler. Nous ne savons pas encore. Mais nous n’allons certainement pas les remettre à quelqu’un qui menace de nous tuer. »
« Je n’ai pas dit que je vous tuerais, corrigea Kraus patiemment.
— Non, vous avez juste fortement sous-entendu que d’autres pourraient s’en charger, rétorqua Leyla. Nuance importante. »
Kraus soupira. « Vous me forcez la main. » Il sortit un petit sifflet de sa poche.
Avant qu’il puisse le porter à ses lèvres, quelque chose de blanc et de furieux bondit sur lui depuis le haut d’une armoire.
Le chat Pacha, dans un rare moment d’intervention directe, atterrit sur la tête de Kraus avec toutes griffes dehors.
Le chaos qui s’ensuivit fut bref mais spectaculaire. Kraus hurla en allemand, le sifflet vola à travers la pièce, et Pacha — ayant accompli sa mission — sauta élégamment par la fenêtre ouverte et disparut dans la nuit constantinopolitaine.
Percival ramassa le sifflet. « Combien d’hommes vous attendent ? »
Kraus, son visage maintenant orné de trois griffures sanglantes, ne répondit pas.
« Nous devons partir, décida Rupert. Maintenant. »
Nikolai saisit le manuscrit et les photographies, les enfouit sous sa veste volumineuse. Leyla attrapa la sixième lettre — celle qu’ils n’avaient pas encore lue.
Ils se précipitèrent hors du salon, laissant Kraus se tamponner le visage avec un mouchoir, maudissant en allemand tous les chats de Constantinople.
Dans l’escalier, Rupert demanda : « Où allons-nous ? »
« Quelque part où un Allemand méthodique ne penserait jamais à chercher, répondit Percival. Un endroit complètement illogique. »
Nikolai sourit largement. « J’ai exactement l’endroit. »
CHAPITRE XI
L’endroit complètement illogique de Nikolai s’avéra être un hammam ottoman situé dans les profondeurs labyrinthiques du quartier de Beyoğlu. Ils y arrivèrent après vingt minutes de marche précipitée dans des ruelles si étroites que deux personnes pouvaient à peine y passer de front.
Le hammam — connu sous le nom poétique de Tarihi Çukur Hamam, le Bain Historique du Trou — était géré par un Turc gigantesque nommé Ismail qui devait à Nikolai une dette de jeu considérable.
« Nikolai efendi ! » s’exclama Ismail en les voyant. Il était si large qu’il bloquait presque entièrement l’entrée. « Et des amis ! Bienvenue, bienvenue. Mais je n’ai pas encore votre argent. »
« Je ne viens pas pour l’argent, cher Ismail. Nous avons besoin d’un endroit pour nous cacher. »
Ismail ne posa aucune question — une qualité admirable chez un complice. Il les conduisit dans les profondeurs du hammam, à travers des salles de marbre où la vapeur créait des formes fantomatiques, jusqu’à une pièce privée rarement utilisée.
« Ici, personne ne viendra, assura-t-il. Même la police turque a peur de descendre ici. Trop humide pour leurs uniformes amidonnés. »
La pièce était circulaire, dallée de marbre vert, avec un bassin central d’où s’échappait une vapeur qui sentait le soufre et le thym. Des coussins étaient disposés autour, et une petite table basse attendait, comme si elle savait qu’elle servirait bientôt à des conspirateurs.
Ils s’installèrent, encore essoufflés. Rupert essuya la sueur de son front — la chaleur du hammam était considérable.
« Bien, dit Percival en ôtant sa veste. Faisons le point. Nous sommes maintenant officiellement poursuivis par une organisation secrète allemande. »
« Une organisation secrète qui n’existe plus officiellement, précisa Leyla. Ce qui la rend probablement plus dangereuse. »
« Nous avons un manuscrit compromettant, continua Mehmet. Des photographies qui pourraient embarrasser plusieurs gouvernements. Et une sixième lettre que nous n’avons pas encore lue. »
Nikolai sortit la lettre de sa poche. Le papier était froissé, taché par l’humidité du hammam.
« La dernière lettre de von Waldstein, annonça-t-il solennellement. Celle qui révélera — peut-être — le sixième secret. »
Il brisa le cachet et déplia le papier. Son expression changea immédiatement.
« Qu’y a‑t-il ? demanda Rupert.
— Ce n’est pas une lettre. » Nikolai leur montra le papier. « C’est un plan. »
En effet. Dessiné avec précision, le document montrait les plans architecturaux du Pera Palace — mais avec des annotations étranges. Des chambres qui n’apparaissaient sur aucun plan officiel. Des passages secrets. Des escaliers cachés.
« Les plans de son grand-père, comprit Leyla. Ivan Waldstein. L’architecte. »
« Et regardez ici. » Mehmet désigna une annotation au centre du plan. « Une chambre marquée V. Entourée. Avec une note en allemand. »
Nikolai traduisit : « La chambre du Sultan. Là où tout commence et finit. Coordonnées : sous le sol de marbre, troisième dalle depuis l’ouest, cinquième depuis le nord. »
« Une chambre sous le sol de marbre ? » Rupert étudia le plan. « Vous voulez dire… sous le hall principal ? »
« Il y a une chambre secrète sous le Pera Palace, confirma Percival lentement. Abdülhamid l’a dit : ‘Sous le marbre et le bois, sous l’apparence de luxe, il y a une vérité. »
« Le sixième secret, murmura Leyla. Il est là. En dessous de nous. Depuis toujours. »
Rupert sentit une excitation familière — celle du journaliste qui sent qu’il tient enfin LA véritable histoire. Celle qui ferait la une.
« Nous devons y aller, décida-t-il.
— Impossible, objecta Percival. Kraus et ses hommes gardent probablement l’hôtel. »
« Alors nous y retournons la nuit, proposa Nikolai. Comme pour l’ascenseur. Sauf que cette fois, nous cherchons non pas en haut, mais en bas. »
« Vous êtes tous fous, constata Mehmet Bey. Complètement et irrémédiablement fous. » Il marqua une pause. « Naturellement, je viens avec vous. »
Leyla sourit. « Alors nous sommes cinq idiots sur le point de violer les lois de la propriété privée, de défier une organisation secrète allemande, et de creuser sous un hôtel historique. »
« Quand vous le dites comme ça, observa Rupert, cela semble effectivement très stupide. »
« C’est parce que c’est très stupide, confirma Percival. Mais nous le ferons quand même. »
Ils passèrent le reste de l’après-midi dans le hammam, planifiant leur incursion nocturne avec un sérieux qui contrastait comiquement avec l’absurdité de la situation.
Ismail leur apporta du thé, des pâtisseries, et — à la demande de Nikolai — une bouteille de raki pour le courage.
À la tombée de la nuit, ils étaient prêts. Ou aussi prêts qu’on peut l’être pour creuser illégalement sous un hôtel en fuyant des Allemands armés.
Ils remontèrent vers Péra par des chemins détournés, évitant les artères principales. Constantinople nocturne était un labyrinthe d’ombres et de lumières vacillantes, où chaque silhouette pouvait être un danger.
En approchant du Pera Palace, Percival les arrêta. « Regardez. »
Devant l’entrée principale, deux hommes en noir montaient la garde. Trop raides pour être de simples clients. Trop attentifs pour être du personnel.
« Les hommes de Kraus, murmura Leyla.
— Il y a une entrée de service, se souvint Mehmet. Par la cuisine. Yusuf m’en a parlé. »
Ils contournèrent le bâtiment. L’entrée de service était effectivement là, une porte discrète donnant sur une ruelle.
Et devant cette porte, assis majestueusement comme un sphinx félin, se tenait Pacha.
Le chat les regarda approcher, puis se leva et poussa la porte avec sa tête. Elle s’ouvrit silencieusement.
« Je commence à penser que ce chat en sait beaucoup plus qu’il ne le laisse paraître, murmura Rupert.
— Tous les chats en savent plus qu’ils ne le laissent paraître, répondit Nikolai philosophiquement. C’est leur supériorité naturelle. »
Ils se glissèrent à l’intérieur. La cuisine était déserte à cette heure. Pacha les guida à travers les corridors de service, évitant miraculeusement chaque zone surveillée.
Ils atteignirent finalement le hall principal. Le sol de marbre brillait doucement sous la lumière des lampes à gaz.
« Troisième dalle depuis l’ouest, cinquième depuis le nord, récita Percival. Aidez-moi à compter. »
Ils se dispersèrent, comptant silencieusement. Rupert arriva le premier à la dalle en question.
Elle semblait identique aux autres — même marbre blanc veiné de vert, même taille, même lustre.
Mais en appuyant dessus, Rupert sentit un léger mouvement. Un clic presque imperceptible.
La dalle pivota lentement, révélant un escalier de pierre descendant dans l’obscurité.
Ils se regardèrent tous. Puis, dans un accord silencieux, commencèrent à descendre.
Pacha les suivit, naturellement. Un chat ne rate jamais une bonne aventure.
CHAPITRE XII
L’escalier descendait dans une obscurité qui semblait avoir sa propre densité. Rupert compta vingt-trois marches avant d’atteindre un palier de pierre. L’air était frais, légèrement humide, et portait une odeur de renfermé qui témoignait de décennies d’isolement.
Nikolai alluma une lampe à pétrole qu’il avait eu la prévoyance d’emporter. La lumière révéla une porte en bois massif, renforcée de fer, avec un blason ottoman gravé dans le métal.
« La chambre du Sultan, murmura Mehmet avec révérence.
Percival essaya la poignée. Elle tourna sans résistance — la porte n’était pas verrouillée.
« Abdülhamid savait que quelqu’un viendrait un jour, dit Leyla. Il a laissé la porte ouverte. »
Ils entrèrent.
La chambre était circulaire, d’environ cinq mètres de diamètre. Les murs étaient couverts de carreaux de céramique d’Iznik dans des bleus et des verts profonds. Au centre, un bureau ottoman finement sculpté.
Sur ce bureau : un coffret de bois de santal, fermé mais non verrouillé.
Et à côté du coffret : le jumeau exact du dé d’ivoire que Rupert portait dans sa poche.
« Deux dés, constata Nikolai. Il y en avait deux depuis le début. »
Rupert sortit son dé et le posa à côté de l’autre. Ils étaient identiques — même taille, même ivoire patiné, même point d’ambre.
Sauf que sur le second dé, les inscriptions étaient différentes.
Mehmet les examina attentivement à la lumière de la lampe :
« Face un : La vérité a six visages. Face deux : Chaque visage cache un mensonge. Face trois : Chaque mensonge protège une vérité. Face quatre : Les empires sont bâtis sur des secrets. Face cinq : Les secrets sont bâtis sur des peurs. Face six : La sixième face est un miroir. »
« Des énigmes, grommela Percival. Encore des énigmes. Abdülhamid ne pouvait donc rien dire clairement ? »
« Attendez, intervint Leyla. La sixième face est un miroir. » Elle prit les deux dés et les plaça face à face. « Regardez. »
Quand les points d’ambre se touchaient, quelque chose se produisit. Un déclic mécanique, suivi d’un grincement. Le coffret de santal s’ouvrit tout seul.
À l’intérieur : un livre relié de cuir noir, sans titre sur la couverture.
Rupert l’ouvrit avec précaution. Les premières pages étaient en turc ottoman, écrites de la main d’Abdülhamid II lui-même — l’écriture était reconnaissable, élégante et légèrement tremblante.
Mehmet commença à lire à voix haute, traduisant au fur et à mesure :
À celui qui trouvera ce livre,
Si vous lisez ces lignes, c’est que j’ai échoué. L’Empire est tombé. Les secrets que j’ai protégés sont désormais orphelins. Je dois vous expliquer pourquoi je les ai gardés.
En 1876, j’ai découvert quelque chose qui a changé ma compréhension du monde. Dans les ruines d’une église byzantine, mes soldats ont trouvé non pas un trésor d’or, mais un trésor de connaissance : des manuscrits prouvant que l’histoire que nous connaissons est fausse.
Les Byzantins n’ont pas simplement été conquis. Ils ont négocié leur chute. Ils ont vendu Constantinople à Mehmed le Conquérant en échange de garanties secrètes : la préservation de leur religion, de leur culture, de leur… continuité. L’Empire ottoman n’était pas un remplacement de Byzance. C’était sa continuation déguisée.
Cela signifie que nous, sultans ottomans, sommes les héritiers légitimes de Rome. Pas les Habsbourg. Pas les Romanov. Nous.
Mehmet s’interrompit, visiblement choqué. « C’est… c’est impossible. »
« Continuez, ordonna Percival, fasciné malgré lui.
J’ai montré ces documents aux ambassadeurs européens. Ils ont paniqué. Si cette information devenait publique, toutes les prétentions impériales européennes s’effondreraient. Les guerres de succession, les alliances dynastiques, tout repose sur l’idée que Byzance est morte en 1453.
Alors nous avons passé un accord. Je cachais les documents. Ils reconnaissaient secrètement la légitimité de mon empire. Pendant cinquante ans, cet équilibre a tenu.
Mais les empires meurent. Le mien est en train de mourir. Et quand il sera mort, cet accord mourra avec lui.
Voici le sixième secret : l’histoire est une fiction que nous acceptons tous pour éviter le chaos. Les documents byzantins sont dans une chambre forte sous Sainte-Sophie. Les codes d’accès sont gravés sur ce livre, en chiffres grecs anciens, dans les marges.
Que ferez-vous de cette information ? La révélerez-vous et plongerez-vous le monde dans le doute ? Ou la cacherez-vous comme je l’ai fait, préservant le mensonge confortable qui permet aux nations de dormir tranquilles ?
Le choix est vôtre. Mais souvenez-vous : certaines vérités sont trop dangereuses pour être connues.
Abdülhamid II, Sultan et Gardien des Secrets
Constantinople, 1908
Le silence qui suivit était si profond qu’on aurait pu entendre un dé tomber.
Finalement, Rupert murmura : « Si c’est vrai… »
« Cela changerait tout, compléta Leyla. Toute notre compréhension de l’histoire européenne. Des croisades. De l’Empire ottoman. De… tout. »
« C’est pour cela que von Waldstein est mort, réalisa Percival. Pas seulement pour les accords austro-allemands. Pour cela. Le secret ultime. »
« Et c’est pour cela que Kraus veut le manuscrit, ajouta Nikolai. Parce que même maintenant, même après toutes ces années, cette vérité reste dangereuse. »
Mehmet Bey, les mains tremblantes, referma le livre. « Qu’allons-nous faire ? »
Avant que quiconque puisse répondre, une voix résonna depuis l’escalier :
« Vous n’allez rien faire du tout. »
Herr Kraus descendait les marches, accompagné de deux hommes armés. Son visage portait encore les griffures de Pacha, mais son expression était triomphante.
« Merci de m’avoir conduit jusqu’ici, dit-il courtoisement. Je vous suivais depuis le hammam. Vous n’êtes vraiment pas doués pour la clandestinité. »
Il tendit la main. « Le livre. Maintenant. »
Rupert regarda ses compagnons. Ils étaient pris au piège dans une chambre souterraine, face à des hommes armés, possédant un secret qui avait déjà coûté au moins une vie.
Le chat Pacha, pour sa part, semblait parfaitement serein. Il s’était installé sur le bureau ottoman et se léchait tranquillement une patte, comme si rien de tout cela ne le concernait.
Ce qui était probablement vrai. Les chats ont toujours su que l’histoire humaine n’est qu’un long malentendu ponctué de brefs moments de lucidité.
Et cette lucidité, précisément, était sur le point d’avoir des conséquences très compliquées.