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L’in­croyable affaire du dé du Sultan

Cha­pitres 9 à 12

PAR­TIE II

LA DECOU­VERTE

CHA­PITRE XI

Miss Aga­tha Pen­wor­thy était le genre de femme qui pou­vait faire recu­ler un régi­ment de sol­dats turcs par la seule force de son regard désap­pro­ba­teur. À soixante-deux ans, vêtue inva­ria­ble­ment de robes grises bou­ton­nées jus­qu’au men­ton, elle incar­nait la res­pec­ta­bi­li­té bri­tan­nique avec une déter­mi­na­tion qui fri­sait le fanatisme.

Rupert et ses com­pa­gnons la trou­vèrent dans le petit salon, occu­pée à sa tapis­se­rie éter­nelle — une scène pas­to­rale anglaise qui contras­tait vio­lem­ment avec la réa­li­té constan­ti­no­po­li­taine qui l’entourait.

« Miss Pen­wor­thy, com­men­ça Per­ci­val avec toute la diplo­ma­tie dont il était capable, nous aurions une faveur à vous demander. »

Elle leva les yeux, son aiguille sus­pen­due en l’air comme une épée de Damoclès.

« Sir Per­ci­val. Si cette faveur implique de l’al­cool, des jeux de hasard ou quoi que ce soit d’i­nap­pro­prié pour une dame, la réponse est non. »

« Rien de tel, la ras­su­ra-t-il. Nous nous deman­dions sim­ple­ment… dans votre chambre, la 103, y a‑t-il un pla­teau de backgammon ? »

Miss Pen­wor­thy fron­ça les sour­cils. « Un pla­teau de back­gam­mon ? Oui, il y en a un. Sur la table près de la fenêtre. Je ne l’ai jamais tou­ché. Les jeux de hasard sont une inven­tion du diable. »

« Natu­rel­le­ment, acquies­ça Per­ci­val. Mais pour­riez-vous nous per­mettre de l’exa­mi­ner ? C’est… une ques­tion… d’an­ti­qui­té. Mon­sieur Whit­combe ici pré­sent écrit un article sur les objets his­to­riques du Pera Palace. »

Rupert hocha la tête avec ce qu’il espé­rait être un air pro­fes­sion­nel et digne de confiance.

Miss Pen­wor­thy les consi­dé­ra tour à tour avec sus­pi­cion. « Un article. Sur des objets. » Elle ne sem­blait pas convain­cue. « Très bien. Mais pas plus de cinq minutes. Et la porte reste ouverte. Les conve­nances doivent être respectées. »

La chambre 103 était, sans sur­prise, d’une pro­pre­té méti­cu­leuse. Chaque objet était à sa place avec une pré­ci­sion mili­taire. Le pla­teau de back­gam­mon repo­sait effec­ti­ve­ment sur une table près de la fenêtre, cou­vert d’une housse de velours pour le pro­té­ger de la poussière.

Per­ci­val sou­le­va déli­ca­te­ment la housse, révé­lant un magni­fique pla­teau incrus­té de nacre et d’é­bène. Il le retour­na avec précaution.

Et là, gra­vé fine­ment dans le bois au dos du pla­teau, ils trou­vèrent ce qu’ils cher­chaient : une série de chiffres et de lettres.

« 2–0‑1-N‑E, lut Rupert à voix basse.

— 201 Nord-Est, tra­dui­sit immé­dia­te­ment Meh­met. La chambre 201, coin nord-est. »

« Qu’a­vez-vous trou­vé ? » Miss Pen­wor­thy s’é­tait appro­chée, sa curio­si­té l’emportant sur sa méfiance.

« Des… marques d’ar­ti­san, impro­vi­sa rapi­de­ment Niko­lai. Très inté­res­sant d’un point de vue his­to­rique. Les arti­sans otto­mans signaient par­fois leur tra­vail de cette manière. »

Miss Pen­wor­thy ne sem­bla pas entiè­re­ment convain­cue, mais elle hocha la tête. « Je vois. Eh bien, si c’est tout… »

Ils la remer­cièrent pro­fu­sé­ment et bat­tirent en retraite avant qu’elle ne pose plus de questions.

Dans le cou­loir, Ley­la mur­mu­ra : « La chambre 201. Qui l’occupe ? »

Bian­chi consul­ta son registre men­tal — il sem­blait connaître l’emplacement de chaque client par cœur. « Vide actuel­le­ment. Elle est en réno­va­tion depuis… » Il s’in­ter­rom­pit. « En fait, elle est fer­mée depuis assez longtemps. »

« Com­bien de temps ? deman­da Rupert.

— Depuis 1903, admit Bian­chi. La même année que la chambre 47. »

Un silence élo­quent s’a­bat­tit sur le groupe.

« Vous avez les clés ? deman­da Percival.

— Oui, mais…

— Alors allons‑y, cou­pa Niko­lai. Nous avons com­men­cé cette chasse au tré­sor absurde, autant la terminer. »

La chambre 201 était au deuxième étage, dans le coin nord-est exac­te­ment comme l’ins­crip­tion l’in­di­quait. Bian­chi déver­rouilla la porte avec une hési­ta­tion visible.

« S’il y a un autre sque­lette, je démis­sionne, marmonna-t-il.

Heu­reu­se­ment, il n’y avait pas de sque­lette. Juste une chambre vide, pous­sié­reuse, avec des meubles recou­verts de draps blancs qui lui don­naient l’ap­pa­rence d’un cime­tière de fan­tômes domes­tiques. La démis­sion de Bian­chi n’était plus d’actualité.

Mais dans le coin nord-est, exac­te­ment là où l’ins­crip­tion le sug­gé­rait, le papier peint pré­sen­tait une ano­ma­lie — une sec­tion légè­re­ment bom­bée, presque imperceptible.

Per­ci­val appuya des­sus. Un déclic se fit entendre, et un pan­neau cou­lis­sa, révé­lant une petite niche creu­sée dans le mur.

À l’in­té­rieur : une boîte en métal, scel­lée avec de la cire.

Ley­la la sai­sit avec révé­rence. « Elle est lourde. Il y a quelque chose dedans. »

Ils redes­cen­dirent au salon, la boîte por­tée comme une relique sacrée. Le chat Pacha, appa­rais­sant comme par magie, les sui­vit avec un inté­rêt manifeste.

Une fois ins­tal­lés autour d’une table, Niko­lai bri­sa le sceau de cire avec un cou­teau à beurre. La boîte s’ou­vrit en grinçant.

À l’in­té­rieur : un manus­crit relié en cuir, des pho­to­gra­phies jau­nies, et une lettre sépa­rée por­tant le sceau impé­rial ottoman.

« Le qua­trième secret, mur­mu­ra Meh­met. Nous venons de trou­ver le qua­trième secret. »

Rupert ouvrit le manus­crit. Les pre­mières pages étaient en turc otto­man, avec des anno­ta­tions en fran­çais et en alle­mand. Mais ce qui le frap­pa immé­dia­te­ment, ce furent les photographies.

Elles mon­traient Abdül­ha­mid II en com­pa­gnie d’hommes qu’il ne recon­nais­sait pas. Sauf un.

« C’est impos­sible, dit Per­ci­val d’une voix blanche. Cet homme… »

Sur la pho­to­gra­phie, clai­re­ment iden­ti­fiable mal­gré les années, se tenait un jeune homme en uni­forme mili­taire euro­péen, en conver­sa­tion appa­rem­ment cor­diale avec le Sultan.

« C’est le Kai­ser Guillaume II, consta­ta Meh­met. Mais cette pho­to­gra­phie date de 1895, selon la nota­tion au dos. Deux ans avant sa visite officielle. »

« Une visite secrète, com­plé­ta Ley­la. Le qua­trième secret : l’Al­le­magne et l’Em­pire otto­man avaient des accords secrets bien avant l’al­liance officielle. »

Rupert feuille­ta le manus­crit. C’é­tait un jour­nal, tenu par Abdül­ha­mid lui-même, docu­men­tant des décen­nies de diplo­ma­tie secrète, d’ac­cords cachés, de mani­pu­la­tions qui avaient façon­né l’his­toire euro­péenne d’une manière que per­sonne ne soupçonnait.

« Si cela deve­nait public, mur­mu­ra Per­ci­val, cela réécri­rait l’his­toire de la Pre­mière Guerre mondiale. »

« C’est pour cela qu’ils ont tué von Wald­stein, réa­li­sa Rupert. Il savait. Et ils ne pou­vaient pas prendre le risque qu’il parle. »

Niko­lai vida son verre de vod­ka d’un trait. « Nous sommes main­te­nant en pos­ses­sion d’in­for­ma­tions qui ont coû­té la vie à un homme. Quelle mer­veilleuse position. »

À cet ins­tant, la porte du salon s’ou­vrit brusquement.

Un homme entra — grand, mince, vêtu d’un com­plet noir impec­cable. Ses yeux gris balayèrent la pièce avec l’ef­fi­ca­ci­té d’un fais­ceau de projecteur.

« Mes­sieurs, dames, dit-il avec un léger accent alle­mand. Je crois que vous avez quelque chose qui m’appartient. »

CHA­PITRE X

L’homme qui se tenait dans l’embrasure de la porte avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière aux indi­vi­dus habi­tués à l’au­to­ri­té — une immo­bi­li­té qui com­man­dait l’at­ten­tion sans effort appa­rent. Ses che­veux gris fer étaient soi­gneu­se­ment coif­fés en arrière, et ses mains gan­tées de cuir noir ne trem­blaient pas.

« Je m’ap­pelle Herr Albrecht Kraus, annon­ça-t-il avec une cour­toi­sie gla­ciale. Repré­sen­tant du minis­tère alle­mand des Affaires étran­gères. Sec­tion des archives historiques. »

Sir Per­ci­val se leva len­te­ment, sa canne à por­tée de main. « Le minis­tère alle­mand des Affaires étran­gères s’in­té­resse-t-il habi­tuel­le­ment aux anti­qui­tés ottomanes ? »

Herr Kraus sou­rit — un sou­rire qui n’at­tei­gnait pas ses yeux. « Quand ces anti­qui­tés contiennent des docu­ments sen­sibles concer­nant des accords diplo­ma­tiques pas­sés, oui. Absolument. »

Il s’a­van­ça dans la pièce avec des mou­ve­ments mesu­rés. Le chat Pacha, dans un rare moment de pru­dence féline, quit­ta dis­crè­te­ment le salon.

« Vous avez ouvert la boîte, consta­ta Kraus en regar­dant la table. Dom­mage. J’au­rais pré­fé­ré que vous atten­diez mon arrivée. »

« Com­ment saviez-vous que nous l’a­vions trou­vée ? deman­da Rupert, sa voix de jour­na­liste repre­nant le des­sus. Nous venons à peine de l’ouvrir. »

« J’ai mes sources. » Kraus dési­gna Bian­chi d’un geste négligent. « Mon­sieur le direc­teur a été très coopé­ra­tif. N’est-ce pas, mon­sieur Bianchi ? »

Bian­chi, dont le teint était pas­sé du blanc au ver­dâtre, mar­mon­na quelque chose d’inintelligible.

« Vous l’a­vez payé, devi­na Niko­lai. Ou mena­cé. Pro­ba­ble­ment les deux. »

« Les détails sont sans impor­tance. » Kraus ten­dit la main. « Le manus­crit, s’il vous plaît. Et les photographies. »

« Et si nous refu­sons ? » Ley­la se pla­ça devant la boîte, bras croisés.

« Madame, je ne pense pas que vous sou­hai­tiez vrai­ment tes­ter cette hypo­thèse. » La voix de Kraus res­tait polie, mais une menace impli­cite y vibrait. « Ces docu­ments sont la pro­prié­té légi­time du gou­ver­ne­ment allemand. »

« Ils appar­te­naient à Abdül­ha­mid II, contra Meh­met Bey. Donc tech­ni­que­ment, à la Répu­blique turque. »

« Un argu­ment juri­dique fas­ci­nant, concé­da Kraus. Que nous pour­rons débattre devant les tri­bu­naux. Cela pren­dra des années. Pen­dant ce temps, ces docu­ments res­te­ront… où exac­te­ment ? » Il regar­da autour de lui avec dédain. « Dans un hôtel déla­bré de Constantinople ? »

Per­ci­val, qui avait été éton­nam­ment silen­cieux, inter­vint sou­dain : « Herr Kraus, puis-je vous poser une question ? »

« Je vous en prie. »

« Savez-vous ce qui est arri­vé à Graf von Wald­stein en 1903 ? »

Pour la pre­mière fois, l’ex­pres­sion de Kraus vacilla légè­re­ment. « Le Graf est mort de causes naturelles. »

« Enfer­mé dans une chambre ? Affa­mé jus­qu’à ce que mort s’en­suive ? » Per­ci­val se leva de toute sa hau­teur. « Des causes très natu­relles, en effet. »

« Le Graf… » Kraus s’in­ter­rom­pit, recom­po­sa son visage. « Le Graf était un traître. Il avait l’in­ten­tion de vendre des secrets d’État. »

« À qui ? deman­da Rupert. Il était autri­chien. De quel État parlez-vous ? »

Kraus ne répon­dit pas immé­dia­te­ment. Puis, avec un sou­pir cal­cu­lé, il tira une chaise et s’assit.

« Très bien. Vous sem­blez déjà en savoir beau­coup. Autant vous racon­ter le reste. » Il croi­sa ses mains gan­tées. « Il existe — ou plu­tôt il exis­tait — une orga­ni­sa­tion appe­lée Der Schat­ten. L’Ombre. Créée en 1897 par un consor­tium d’in­té­rêts euro­péens : alle­mands, aus­tro-hon­grois, russes, et même ottomans. »

« Une socié­té secrète ? » Niko­lai sem­bla ravi. « Magni­fique ! Exac­te­ment ce qu’il nous man­quait pour que cette his­toire devienne com­plè­te­ment absurde ! »

« Pas une socié­té secrète, cor­ri­gea Kraus froi­de­ment. Un méca­nisme de sta­bi­li­sa­tion. L’Eu­rope était au bord de l’ef­fon­dre­ment. Trop d’al­liances contra­dic­toires, trop de secrets, trop de bombes à retar­de­ment diplo­ma­tiques. Der Schat­ten avait pour mis­sion de… gérer ces infor­ma­tions sensibles. »

« En tuant les gens qui en savaient trop ? » Ley­la ne cachait pas son dégoût.

« En pro­té­geant l’é­qui­libre, insis­ta Kraus. Abdül­ha­mid com­pre­nait cela. C’est pour­quoi il a coopé­ré. Les six secrets qu’il connais­sait — cha­cun avait le poten­tiel de déclen­cher une guerre européenne. »

« Et pour­tant, la guerre a quand même eu lieu, fit remar­quer Per­ci­val sèche­ment. En 1914. Votre équi­libre n’a pas duré longtemps. »

Kraus ser­ra les mâchoires. « Der Schat­ten n’existe plus depuis 1918. L’Em­pire alle­mand est tom­bé. L’Au­triche-Hon­grie s’est dés­in­té­grée. L’Em­pire otto­man… » Il fit un geste vers la fenêtre. « Rem­pla­cé par une répu­blique natio­na­liste. Tout ce qui reste, ce sont des archives embarrassantes. »

« Alors pour­quoi êtes-vous ici ? deman­da Rupert.

— Parce que » — Kraus regar­da direc­te­ment Rupert — « cer­tains secrets res­tent dan­ge­reux même après la mort de ceux qui les ont créés. Le manus­crit que vous avez trou­vé contient des noms. Des noms de familles encore puis­santes. Des détails sur des accords qui, s’ils deve­naient publics, détrui­raient des répu­ta­tions, feraient tom­ber des gouvernements. »

« Vous vou­lez le détruire, com­prit Mehmet.

— Je veux le pro­té­ger. » Kraus se leva. « Don­nez-le-moi, et vous pour­rez retour­ner à vos vies tran­quilles. Refu­sez, et… eh bien, Der Schat­ten n’existe peut-être plus offi­ciel­le­ment, mais ses méthodes ont des admirateurs. »

C’é­tait une menace à peine voilée.

Rupert regar­da ses com­pa­gnons. Per­ci­val sem­blait cal­cu­ler des pro­ba­bi­li­tés. Ley­la affi­chait une déter­mi­na­tion têtue. Niko­lai avait l’air de quel­qu’un s’a­mu­sant énor­mé­ment. Meh­met Bey, lui, sem­blait pro­fon­dé­ment troublé.

« Non, dit fina­le­ment Rupert.

Kraus haus­sa un sour­cil. « Non ? »

« Non. Von Wald­stein est mort pour pro­té­ger ces infor­ma­tions. Ou peut-être pour les révé­ler. Nous ne savons pas encore. Mais nous n’al­lons cer­tai­ne­ment pas les remettre à quel­qu’un qui menace de nous tuer. »

« Je n’ai pas dit que je vous tue­rais, cor­ri­gea Kraus patiemment.

— Non, vous avez juste for­te­ment sous-enten­du que d’autres pour­raient s’en char­ger, rétor­qua Ley­la. Nuance importante. »

Kraus sou­pi­ra. « Vous me for­cez la main. » Il sor­tit un petit sif­flet de sa poche.

Avant qu’il puisse le por­ter à ses lèvres, quelque chose de blanc et de furieux bon­dit sur lui depuis le haut d’une armoire.

Le chat Pacha, dans un rare moment d’in­ter­ven­tion directe, atter­rit sur la tête de Kraus avec toutes griffes dehors.

Le chaos qui s’en­sui­vit fut bref mais spec­ta­cu­laire. Kraus hur­la en alle­mand, le sif­flet vola à tra­vers la pièce, et Pacha — ayant accom­pli sa mis­sion — sau­ta élé­gam­ment par la fenêtre ouverte et dis­pa­rut dans la nuit constantinopolitaine.

Per­ci­val ramas­sa le sif­flet. « Com­bien d’hommes vous attendent ? »

Kraus, son visage main­te­nant orné de trois grif­fures san­glantes, ne répon­dit pas.

« Nous devons par­tir, déci­da Rupert. Maintenant. »

Niko­lai sai­sit le manus­crit et les pho­to­gra­phies, les enfouit sous sa veste volu­mi­neuse. Ley­la attra­pa la sixième lettre — celle qu’ils n’a­vaient pas encore lue.

Ils se pré­ci­pi­tèrent hors du salon, lais­sant Kraus se tam­pon­ner le visage avec un mou­choir, mau­dis­sant en alle­mand tous les chats de Constantinople.

Dans l’es­ca­lier, Rupert deman­da : « Où allons-nous ? »

« Quelque part où un Alle­mand métho­dique ne pen­se­rait jamais à cher­cher, répon­dit Per­ci­val. Un endroit com­plè­te­ment illogique. »

Niko­lai sou­rit lar­ge­ment. « J’ai exac­te­ment l’endroit. »

CHA­PITRE XI

L’en­droit com­plè­te­ment illo­gique de Niko­lai s’a­vé­ra être un ham­mam otto­man situé dans les pro­fon­deurs laby­rin­thiques du quar­tier de Beyoğ­lu. Ils y arri­vèrent après vingt minutes de marche pré­ci­pi­tée dans des ruelles si étroites que deux per­sonnes pou­vaient à peine y pas­ser de front.

Le ham­mam — connu sous le nom poé­tique de Tari­hi Çukur Hamam, le Bain His­to­rique du Trou — était géré par un Turc gigan­tesque nom­mé Ismail qui devait à Niko­lai une dette de jeu considérable.

« Niko­lai efen­di ! » s’ex­cla­ma Ismail en les voyant. Il était si large qu’il blo­quait presque entiè­re­ment l’en­trée. « Et des amis ! Bien­ve­nue, bien­ve­nue. Mais je n’ai pas encore votre argent. »

« Je ne viens pas pour l’argent, cher Ismail. Nous avons besoin d’un endroit pour nous cacher. »

Ismail ne posa aucune ques­tion — une qua­li­té admi­rable chez un com­plice. Il les condui­sit dans les pro­fon­deurs du ham­mam, à tra­vers des salles de marbre où la vapeur créait des formes fan­to­ma­tiques, jus­qu’à une pièce pri­vée rare­ment utilisée.

« Ici, per­sonne ne vien­dra, assu­ra-t-il. Même la police turque a peur de des­cendre ici. Trop humide pour leurs uni­formes amidonnés. »

La pièce était cir­cu­laire, dal­lée de marbre vert, avec un bas­sin cen­tral d’où s’é­chap­pait une vapeur qui sen­tait le soufre et le thym. Des cous­sins étaient dis­po­sés autour, et une petite table basse atten­dait, comme si elle savait qu’elle ser­vi­rait bien­tôt à des conspirateurs.

Ils s’ins­tal­lèrent, encore essouf­flés. Rupert essuya la sueur de son front — la cha­leur du ham­mam était considérable.

« Bien, dit Per­ci­val en ôtant sa veste. Fai­sons le point. Nous sommes main­te­nant offi­ciel­le­ment pour­sui­vis par une orga­ni­sa­tion secrète allemande. »

« Une orga­ni­sa­tion secrète qui n’existe plus offi­ciel­le­ment, pré­ci­sa Ley­la. Ce qui la rend pro­ba­ble­ment plus dangereuse. »

« Nous avons un manus­crit com­pro­met­tant, conti­nua Meh­met. Des pho­to­gra­phies qui pour­raient embar­ras­ser plu­sieurs gou­ver­ne­ments. Et une sixième lettre que nous n’a­vons pas encore lue. »

Niko­lai sor­tit la lettre de sa poche. Le papier était frois­sé, taché par l’hu­mi­di­té du hammam.

« La der­nière lettre de von Wald­stein, annon­ça-t-il solen­nel­le­ment. Celle qui révé­le­ra — peut-être — le sixième secret. »

Il bri­sa le cachet et déplia le papier. Son expres­sion chan­gea immédiatement.

« Qu’y a‑t-il ? deman­da Rupert.

— Ce n’est pas une lettre. » Niko­lai leur mon­tra le papier. « C’est un plan. »

En effet. Des­si­né avec pré­ci­sion, le docu­ment mon­trait les plans archi­tec­tu­raux du Pera Palace — mais avec des anno­ta­tions étranges. Des chambres qui n’ap­pa­rais­saient sur aucun plan offi­ciel. Des pas­sages secrets. Des esca­liers cachés.

« Les plans de son grand-père, com­prit Ley­la. Ivan Wald­stein. L’architecte. »

« Et regar­dez ici. » Meh­met dési­gna une anno­ta­tion au centre du plan. « Une chambre mar­quée V. Entou­rée. Avec une note en allemand. »

Niko­lai tra­dui­sit : « La chambre du Sul­tan. Là où tout com­mence et finit. Coor­don­nées : sous le sol de marbre, troi­sième dalle depuis l’ouest, cin­quième depuis le nord. »

« Une chambre sous le sol de marbre ? » Rupert étu­dia le plan. « Vous vou­lez dire… sous le hall principal ? »

« Il y a une chambre secrète sous le Pera Palace, confir­ma Per­ci­val len­te­ment. Abdül­ha­mid l’a dit : ‘Sous le marbre et le bois, sous l’ap­pa­rence de luxe, il y a une vérité. »

« Le sixième secret, mur­mu­ra Ley­la. Il est là. En des­sous de nous. Depuis toujours. »

Rupert sen­tit une exci­ta­tion fami­lière — celle du jour­na­liste qui sent qu’il tient enfin LA véri­table his­toire. Celle qui ferait la une.

« Nous devons y aller, décida-t-il.

— Impos­sible, objec­ta Per­ci­val. Kraus et ses hommes gardent pro­ba­ble­ment l’hôtel. »

« Alors nous y retour­nons la nuit, pro­po­sa Niko­lai. Comme pour l’as­cen­seur. Sauf que cette fois, nous cher­chons non pas en haut, mais en bas. »

« Vous êtes tous fous, consta­ta Meh­met Bey. Com­plè­te­ment et irré­mé­dia­ble­ment fous. » Il mar­qua une pause. « Natu­rel­le­ment, je viens avec vous. »

Ley­la sou­rit. « Alors nous sommes cinq idiots sur le point de vio­ler les lois de la pro­prié­té pri­vée, de défier une orga­ni­sa­tion secrète alle­mande, et de creu­ser sous un hôtel historique. »

« Quand vous le dites comme ça, obser­va Rupert, cela semble effec­ti­ve­ment très stupide. »

« C’est parce que c’est très stu­pide, confir­ma Per­ci­val. Mais nous le ferons quand même. »

Ils pas­sèrent le reste de l’a­près-midi dans le ham­mam, pla­ni­fiant leur incur­sion noc­turne avec un sérieux qui contras­tait comi­que­ment avec l’ab­sur­di­té de la situation.

Ismail leur appor­ta du thé, des pâtis­se­ries, et — à la demande de Niko­lai — une bou­teille de raki pour le cou­rage.

À la tom­bée de la nuit, ils étaient prêts. Ou aus­si prêts qu’on peut l’être pour creu­ser illé­ga­le­ment sous un hôtel en fuyant des Alle­mands armés.

Ils remon­tèrent vers Péra par des che­mins détour­nés, évi­tant les artères prin­ci­pales. Constan­ti­nople noc­turne était un laby­rinthe d’ombres et de lumières vacillantes, où chaque sil­houette pou­vait être un danger.

En appro­chant du Pera Palace, Per­ci­val les arrê­ta. « Regardez. »

Devant l’en­trée prin­ci­pale, deux hommes en noir mon­taient la garde. Trop raides pour être de simples clients. Trop atten­tifs pour être du personnel.

« Les hommes de Kraus, mur­mu­ra Leyla.

— Il y a une entrée de ser­vice, se sou­vint Meh­met. Par la cui­sine. Yusuf m’en a parlé. »

Ils contour­nèrent le bâti­ment. L’en­trée de ser­vice était effec­ti­ve­ment là, une porte dis­crète don­nant sur une ruelle.

Et devant cette porte, assis majes­tueu­se­ment comme un sphinx félin, se tenait Pacha.

Le chat les regar­da appro­cher, puis se leva et pous­sa la porte avec sa tête. Elle s’ou­vrit silencieusement.

« Je com­mence à pen­ser que ce chat en sait beau­coup plus qu’il ne le laisse paraître, mur­mu­ra Rupert.

— Tous les chats en savent plus qu’ils ne le laissent paraître, répon­dit Niko­lai phi­lo­so­phi­que­ment. C’est leur supé­rio­ri­té naturelle. »

Ils se glis­sèrent à l’in­té­rieur. La cui­sine était déserte à cette heure. Pacha les gui­da à tra­vers les cor­ri­dors de ser­vice, évi­tant mira­cu­leu­se­ment chaque zone surveillée.

Ils attei­gnirent fina­le­ment le hall prin­ci­pal. Le sol de marbre brillait dou­ce­ment sous la lumière des lampes à gaz.

« Troi­sième dalle depuis l’ouest, cin­quième depuis le nord, réci­ta Per­ci­val. Aidez-moi à compter. »

Ils se dis­per­sèrent, comp­tant silen­cieu­se­ment. Rupert arri­va le pre­mier à la dalle en question.

Elle sem­blait iden­tique aux autres — même marbre blanc vei­né de vert, même taille, même lustre.

Mais en appuyant des­sus, Rupert sen­tit un léger mou­ve­ment. Un clic presque imperceptible.

La dalle pivo­ta len­te­ment, révé­lant un esca­lier de pierre des­cen­dant dans l’obscurité.

Ils se regar­dèrent tous. Puis, dans un accord silen­cieux, com­men­cèrent à descendre.

Pacha les sui­vit, natu­rel­le­ment. Un chat ne rate jamais une bonne aventure.

CHA­PITRE XII

L’es­ca­lier des­cen­dait dans une obs­cu­ri­té qui sem­blait avoir sa propre den­si­té. Rupert comp­ta vingt-trois marches avant d’at­teindre un palier de pierre. L’air était frais, légè­re­ment humide, et por­tait une odeur de ren­fer­mé qui témoi­gnait de décen­nies d’isolement.

Niko­lai allu­ma une lampe à pétrole qu’il avait eu la pré­voyance d’emporter. La lumière révé­la une porte en bois mas­sif, ren­for­cée de fer, avec un bla­son otto­man gra­vé dans le métal.

« La chambre du Sul­tan, mur­mu­ra Meh­met avec révérence.

Per­ci­val essaya la poi­gnée. Elle tour­na sans résis­tance — la porte n’é­tait pas verrouillée.

« Abdül­ha­mid savait que quel­qu’un vien­drait un jour, dit Ley­la. Il a lais­sé la porte ouverte. »

Ils entrèrent.

La chambre était cir­cu­laire, d’en­vi­ron cinq mètres de dia­mètre. Les murs étaient cou­verts de car­reaux de céra­mique d’Iznik dans des bleus et des verts pro­fonds. Au centre, un bureau otto­man fine­ment sculpté.

Sur ce bureau : un cof­fret de bois de san­tal, fer­mé mais non verrouillé.

Et à côté du cof­fret : le jumeau exact du dé d’i­voire que Rupert por­tait dans sa poche.

« Deux dés, consta­ta Niko­lai. Il y en avait deux depuis le début. »

Rupert sor­tit son dé et le posa à côté de l’autre. Ils étaient iden­tiques — même taille, même ivoire pati­né, même point d’ambre.

Sauf que sur le second dé, les ins­crip­tions étaient différentes.

Meh­met les exa­mi­na atten­ti­ve­ment à la lumière de la lampe :

« Face un : La véri­té a six visages. Face deux : Chaque visage cache un men­songe. Face trois : Chaque men­songe pro­tège une véri­té. Face quatre : Les empires sont bâtis sur des secrets. Face cinq : Les secrets sont bâtis sur des peurs. Face six : La sixième face est un miroir. »

« Des énigmes, grom­me­la Per­ci­val. Encore des énigmes. Abdül­ha­mid ne pou­vait donc rien dire clairement ? »

« Atten­dez, inter­vint Ley­la. La sixième face est un miroir. » Elle prit les deux dés et les pla­ça face à face. « Regardez. »

Quand les points d’ambre se tou­chaient, quelque chose se pro­dui­sit. Un déclic méca­nique, sui­vi d’un grin­ce­ment. Le cof­fret de san­tal s’ou­vrit tout seul.

À l’in­té­rieur : un livre relié de cuir noir, sans titre sur la couverture.

Rupert l’ou­vrit avec pré­cau­tion. Les pre­mières pages étaient en turc otto­man, écrites de la main d’Abdül­ha­mid II lui-même — l’é­cri­ture était recon­nais­sable, élé­gante et légè­re­ment tremblante.

Meh­met com­men­ça à lire à voix haute, tra­dui­sant au fur et à mesure :

À celui qui trou­ve­ra ce livre,

Si vous lisez ces lignes, c’est que j’ai échoué. L’Em­pire est tom­bé. Les secrets que j’ai pro­té­gés sont désor­mais orphe­lins. Je dois vous expli­quer pour­quoi je les ai gardés.

En 1876, j’ai décou­vert quelque chose qui a chan­gé ma com­pré­hen­sion du monde. Dans les ruines d’une église byzan­tine, mes sol­dats ont trou­vé non pas un tré­sor d’or, mais un tré­sor de connais­sance : des manus­crits prou­vant que l’his­toire que nous connais­sons est fausse.

Les Byzan­tins n’ont pas sim­ple­ment été conquis. Ils ont négo­cié leur chute. Ils ont ven­du Constan­ti­nople à Meh­med le Conqué­rant en échange de garan­ties secrètes : la pré­ser­va­tion de leur reli­gion, de leur culture, de leur… conti­nui­té. L’Em­pire otto­man n’é­tait pas un rem­pla­ce­ment de Byzance. C’é­tait sa conti­nua­tion déguisée.

Cela signi­fie que nous, sul­tans otto­mans, sommes les héri­tiers légi­times de Rome. Pas les Habs­bourg. Pas les Roma­nov. Nous.

Meh­met s’in­ter­rom­pit, visi­ble­ment cho­qué. « C’est… c’est impossible. »

« Conti­nuez, ordon­na Per­ci­val, fas­ci­né mal­gré lui.

J’ai mon­tré ces docu­ments aux ambas­sa­deurs euro­péens. Ils ont pani­qué. Si cette infor­ma­tion deve­nait publique, toutes les pré­ten­tions impé­riales euro­péennes s’ef­fon­dre­raient. Les guerres de suc­ces­sion, les alliances dynas­tiques, tout repose sur l’i­dée que Byzance est morte en 1453.

Alors nous avons pas­sé un accord. Je cachais les docu­ments. Ils recon­nais­saient secrè­te­ment la légi­ti­mi­té de mon empire. Pen­dant cin­quante ans, cet équi­libre a tenu.

Mais les empires meurent. Le mien est en train de mou­rir. Et quand il sera mort, cet accord mour­ra avec lui.

Voi­ci le sixième secret : l’his­toire est une fic­tion que nous accep­tons tous pour évi­ter le chaos. Les docu­ments byzan­tins sont dans une chambre forte sous Sainte-Sophie. Les codes d’ac­cès sont gra­vés sur ce livre, en chiffres grecs anciens, dans les marges.

Que ferez-vous de cette infor­ma­tion ? La révé­le­rez-vous et plon­ge­rez-vous le monde dans le doute ? Ou la cache­rez-vous comme je l’ai fait, pré­ser­vant le men­songe confor­table qui per­met aux nations de dor­mir tranquilles ?

Le choix est vôtre. Mais sou­ve­nez-vous : cer­taines véri­tés sont trop dan­ge­reuses pour être connues.

Abdül­ha­mid II, Sul­tan et Gar­dien des Secrets

Constan­ti­nople, 1908

Le silence qui sui­vit était si pro­fond qu’on aurait pu entendre un dé tomber.

Fina­le­ment, Rupert mur­mu­ra : « Si c’est vrai… »

« Cela chan­ge­rait tout, com­plé­ta Ley­la. Toute notre com­pré­hen­sion de l’his­toire euro­péenne. Des croi­sades. De l’Em­pire otto­man. De… tout. »

« C’est pour cela que von Wald­stein est mort, réa­li­sa Per­ci­val. Pas seule­ment pour les accords aus­tro-alle­mands. Pour cela. Le secret ultime. »

« Et c’est pour cela que Kraus veut le manus­crit, ajou­ta Niko­lai. Parce que même main­te­nant, même après toutes ces années, cette véri­té reste dangereuse. »

Meh­met Bey, les mains trem­blantes, refer­ma le livre. « Qu’al­lons-nous faire ? »

Avant que qui­conque puisse répondre, une voix réson­na depuis l’escalier :

« Vous n’al­lez rien faire du tout. »

Herr Kraus des­cen­dait les marches, accom­pa­gné de deux hommes armés. Son visage por­tait encore les grif­fures de Pacha, mais son expres­sion était triomphante.

« Mer­ci de m’a­voir conduit jus­qu’i­ci, dit-il cour­toi­se­ment. Je vous sui­vais depuis le ham­mam. Vous n’êtes vrai­ment pas doués pour la clandestinité. »

Il ten­dit la main. « Le livre. Maintenant. »

Rupert regar­da ses com­pa­gnons. Ils étaient pris au piège dans une chambre sou­ter­raine, face à des hommes armés, pos­sé­dant un secret qui avait déjà coû­té au moins une vie.

Le chat Pacha, pour sa part, sem­blait par­fai­te­ment serein. Il s’é­tait ins­tal­lé sur le bureau otto­man et se léchait tran­quille­ment une patte, comme si rien de tout cela ne le concernait.

Ce qui était pro­ba­ble­ment vrai. Les chats ont tou­jours su que l’his­toire humaine n’est qu’un long mal­en­ten­du ponc­tué de brefs moments de lucidité.

Et cette luci­di­té, pré­ci­sé­ment, était sur le point d’a­voir des consé­quences très compliquées.

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