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L’in­croyable affaire du dé du Sultan

Cha­pitres 20 à 22

PAR­TIE IV

LE DÉNOUE­MENT

CHA­PITRE XX

Rupert n’a­vait jamais écrit aus­si vite de sa vie. Assis dans sa chambre, une bou­teille de raki à por­tée de main (« pour l’ins­pi­ra­tion », jus­ti­fiait-il), il tapait fré­né­ti­que­ment sur sa machine à écrire Remington.

Il y avait deux articles à rédi­ger : le pre­mier sur la décou­verte des docu­ments byzan­tins, le second sur la tra­hi­son de Bian­chi. Les deux devaient être par­faits. Les deux devaient être publiés simultanément.

Dans la chambre voi­sine, Ley­la répé­tait une chan­son pour ce qu’elle appe­lait mys­té­rieu­se­ment « la dis­trac­tion finale. » Niko­lai pré­pa­rait ce qu’il décri­vait comme « une sur­prise tac­tique russe. » Per­ci­val net­toyait métho­di­que­ment son revol­ver — une arme que per­sonne ne savait qu’il possédait.

« Depuis quand avez-vous un revol­ver ? » deman­da Rupert en le voyant.

« Depuis tou­jours, » répon­dit Per­ci­val cal­me­ment. « On ne sur­vit pas à trente ans de diplo­ma­tie dans les Bal­kans sans quelques… précautions. »

Le plan était simple — dan­ge­reu­se­ment simple. Ils télé­gra­phie­raient aux trois jour­naux pour avan­cer la publi­ca­tion. Simul­ta­né­ment, ils expo­se­raient Bian­chi. Le scan­dale serait si énorme que Kraus et ses employeurs ne pour­raient rien faire sans atti­rer l’at­ten­tion internationale.

Mais pour que cela fonc­tionne, ils devaient sur­vivre aux pro­chaines qua­rante-huit heures.

Le pre­mier soir se pas­sa sans inci­dent — trop cal­me­ment. Bian­chi se com­por­tait nor­ma­le­ment, saluant poli­ment les clients, super­vi­sant le ser­vice du dîner avec son effi­ca­ci­té habituelle.

« Il joue la comé­die, » mur­mu­ra Meh­met en l’ob­ser­vant. « Il sait que nous savons. »

« Peut-être, » dit Rupert. « Ou peut-être qu’il pense que nous ne savons rien. »

Cette nuit-là, ils orga­ni­sèrent un sys­tème de garde. Deux per­sonnes éveillées en per­ma­nence, se relayant toutes les trois heures. Pacha le chat sem­blait com­prendre la gra­vi­té de la situa­tion — il patrouillait les cou­loirs avec une vigi­lance inhabituelle.

Le deuxième jour, les télé­grammes de confir­ma­tion arri­vèrent. Le Times, le Figa­ro, et la Frank­fur­ter Zei­tung accep­taient tous de publier dans vingt-quatre heures. Les presses étaient déjà en préparation.

« Nous y sommes presque, » dit Rupert.

Mais c’est pré­ci­sé­ment quand on pense avoir gagné que le des­tin aime intervenir.

Ce soir-là, à vingt heures, une épaisse fumée com­men­ça à s’in­fil­trer sous les portes.

« Le feu ! » cria quel­qu’un dans le hall.

Bian­chi avait avan­cé son plan.

CHA­PITRE XXI

L’in­cen­die au Pera Palace ne fut jamais ce qu’on pour­rait appe­ler un véri­table incen­die. C’é­tait davan­tage une pro­duc­tion théâ­trale met­tant en vedette de la fumée, de la panique, et une quan­ti­té sur­pre­nante d’improvisation.

Car Yusuf et le per­son­nel avaient anti­ci­pé pré­ci­sé­ment cela.

Dès que la fumée appa­rut, ils acti­vèrent leur contre-plan. Les cui­si­niers, armés d’ex­tinc­teurs qu’ils avaient secrè­te­ment ins­tal­lés la semaine pré­cé­dente, sur­girent de par­tout. Les femmes de chambre gui­dèrent cal­me­ment les clients vers les sor­ties de secours.

Et Yusuf lui-même loca­li­sa rapi­de­ment la source du feu : le bureau de Bian­chi. Où le direc­teur avait appa­rem­ment ren­ver­sé une lampe à pétrole sur un tas de docu­ments. « Accidentellement. »

Le feu fut éteint en dix minutes. Mais dans le chaos, quelque chose d’im­por­tant se produisit.

Miss Pen­wor­thy, pro­té­geant héroï­que­ment les docu­ments byzan­tins dans sa chambre, se retrou­va face à Bian­chi qui ten­tait de for­cer sa porte.

« Mon­sieur Bian­chi, dit-elle avec la froi­deur d’un ice­berg bri­tan­nique. Que faites-vous ? »

Bian­chi, pris sur le fait, aban­don­na toute pré­ten­tion. « Les docu­ments. Donnez-les-moi. »

« Cer­tai­ne­ment pas. » Elle leva son para­pluie mena­çant. « Recu­lez immédiatement. »

Bian­chi sor­tit un revol­ver. « Je ne plai­sante pas. »

« Moi non plus. »

Et avant que Bian­chi puisse réagir, Miss Pen­wor­thy le frap­pa avec son para­pluie avec une force qui aurait impres­sion­né un boxeur pro­fes­sion­nel. Le revol­ver vola à tra­vers le couloir.

Bian­chi s’ef­fon­dra, assommé.

« Qua­rante ans à gérer des enfants aris­to­cra­tiques tur­bu­lents, » expli­qua-t-elle cal­me­ment à Rupert qui arri­vait en cou­rant. « On déve­loppe cer­taines compétences. »

Kraus, atti­ré par le chaos, appa­rut à l’autre bout du cou­loir. Il vit Bian­chi incons­cient, Miss Pen­wor­thy bran­dis­sant son para­pluie, et Rupert tenant le revol­ver tombé.

« C’est ter­mi­né, Kraus, » dit Rupert. « Bian­chi est expo­sé. L’in­cen­die a échoué. Et demain, le monde entier sau­ra la vérité. »

Kraus les regar­da tous. Puis, de manière tota­le­ment inat­ten­due, arbo­ra un sou­rire déconcertant.

« Vous savez quoi ? dit-il. J’en ai assez. »

« Assez ? » Rupert était confus.

« Assez de cette orga­ni­sa­tion fan­tôme. Assez de pro­té­ger des secrets qui ne méritent pas d’être pro­té­gés. Assez de tra­vailler pour des gens qui croient pou­voir réécrire l’his­toire à leur guise. » Il s’as­sit sur une chaise dans le cou­loir, l’air sou­dai­ne­ment épui­sé. « Publiez vos docu­ments. Je ne vous arrê­te­rai pas. »

« Juste comme ça ? » Per­ci­val appa­rut, son propre revol­ver à la main. « Vous abandonnez ? »

« J’ai cin­quante-deux ans. Je suis fati­gué. Et fran­che­ment… » Il regar­da Bian­chi tou­jours incons­cient. « Je com­mence à pen­ser qu’Abdül­ha­mid avait rai­son. Cer­taines véri­tés doivent être dites. »

C’est à ce moment que la police turque arri­va, aler­tée par les voi­sins inquiets de l’incendie.

Rupert, avec l’aide de Yusuf qui tra­dui­sait, expli­qua tout : l’in­cen­die volon­taire, la ten­ta­tive de vol des docu­ments, la tra­hi­son de Bianchi.

Le com­mis­saire de police, un homme mous­ta­chu nom­mé Ibra­him Bey, écou­ta avec une fas­ci­na­tion croissante.

« Des docu­ments byzan­tins ? Un com­plot inter­na­tio­nal ? Un chat gar­dien ? » Il secoua la tête. « Istan­bul devient de plus en plus intéressante. »

Bian­chi fut arrê­té. Kraus, tech­ni­que­ment, n’a­vait rien fait d’illé­gal sur le sol turc, mais Ibra­him Bey lui sug­gé­ra for­te­ment de quit­ter le pays.

« Et ces docu­ments, deman­da le com­mis­saire. Ils sont authentiques ? »

« Venez demain, » dit Rupert. « Le monde entier le saura. »

CHA­PITRE XXII

Le 15 novembre 1926 res­te­ra dans l’his­toire comme le jour où l’his­toire elle-même fut réécrite.

À Londres, Paris et Franc­fort, les presses tour­nèrent simul­ta­né­ment. Les gros titres étaient iden­tiques dans les trois langues :

BYZANCE N’EST JAMAIS TOM­BÉE : DES DOCU­MENTS SECRETS RÉVÈLENT UN ACCORD DE 1453

Au Pera Palace, Rupert, ses com­pa­gnons, et une foule crois­sante de jour­na­listes, d’his­to­riens et de curieux atten­daient les pre­mières copies.

Elles arri­vèrent à midi, livrées par cour­sier spécial.

Rupert ouvrit le Times et lut à voix haute :

« Des docu­ments décou­verts à Constan­ti­nople prouvent que la chute de Byzance en 1453 fut en réa­li­té une tran­si­tion négo­ciée. L’empereur Constan­tin XI Paléo­logue aurait conclu un accord secret avec le Sul­tan Meh­med II, assu­rant la conti­nua­tion spi­ri­tuelle de l’Em­pire romain sous une nou­velle forme… »

La réac­tion fut immé­diate et planétaire.

À Athènes, le gou­ver­ne­ment grec publia un com­mu­ni­qué pru­dent par­lant de « déve­lop­pe­ments his­to­riques inté­res­sants néces­si­tant une étude approfondie. »

À Anka­ra, le gou­ver­ne­ment turc, moins pru­dent, décla­ra fiè­re­ment, avec un cer­tain oppor­tu­nisme, que « cela confirme ce que nous avons tou­jours su : nous sommes les héri­tiers légi­times de Rome. »

À Vienne, à Ber­lin, à Londres, des his­to­riens se pré­ci­pi­tèrent pour exa­mi­ner les repro­duc­tions pho­to­gra­phiques des documents.

Le débat aca­dé­mique qui s’en­sui­vit dure­rait des décen­nies. Cer­tains pro­cla­mèrent les docu­ments authen­tiques. D’autres crièrent au faux éla­bo­ré. Mais per­sonne ne pou­vait les ignorer.

Au Pera Palace, la célé­bra­tion fut plus modeste mais plus sincère.

Dans le salon, autour d’une table char­gée de meze et de raki, Rupert leva son verre :

« À Graf von Wald­stein. Qui est mort pour que nous puis­sions révé­ler ceci. »

La Com­tesse, des larmes cou­lant sur ses joues, ajou­ta : « Et à Hein­rich. Mon mari. Qui a atten­du vingt-trois ans que jus­tice soit faite. »

« À Abdül­ha­mid, » dit Meh­met. « Qui avait com­pris que cer­tains secrets doivent être révélés. »

« Et à Pacha, » ajou­ta Niko­lai solen­nel­le­ment. « Le vrai héros de cette histoire. »

Le chat blanc, ins­tal­lé sur le cana­pé, leva légè­re­ment la tête comme pour accep­ter cet hom­mage, puis se remit à dor­mir. Les affaires humaines, après tout, étaient épuisantes.

« Qu’al­lez-vous faire main­te­nant ? » deman­da Ley­la à Rupert.

Rupert regar­da par la fenêtre. Constan­ti­nople s’é­ten­dait devant lui, belle et mys­té­rieuse comme toujours.

« Res­ter, » dit-il sim­ple­ment. « Le Times veut un cor­res­pon­dant per­ma­nent ici. Et… » Il sou­rit. « J’ai l’im­pres­sion que cette ville a encore des his­toires à raconter. »

« Excel­lente déci­sion, » approu­va Per­ci­val. « Quel­qu’un doit gar­der un œil sur ce lieu de perdition. »

« Et vous, Sir Per­ci­val ? » deman­da Mehmet.

« Moi ? » Le vieil homme sou­rit. « Je vais conti­nuer à vivre ici, natu­rel­le­ment. À jouer au back­gam­mon, à lire le Times, et à cri­ti­quer la ges­tion de l’hô­tel. Quel­qu’un doit le faire. »

Car en effet, le Pera Palace avait besoin d’un nou­veau direc­teur. Yusuf avait été pro­mu — à l’u­na­ni­mi­té du per­son­nel et avec l’ap­pro­ba­tion enthou­siaste des clients réguliers.

« L’hô­tel sera en de bonnes mains, » dit la Com­tesse. « Mais moi, je dois retour­ner à Vienne. Mettre de l’ordre dans les affaires de Hein­rich. Enfin. »

« Et Frie­drich ? » deman­da Rupert. Le baron traître n’a­vait plus don­né signe de vie depuis l’incident.

« Frie­drich devra vivre avec sa honte, » dit la Com­tesse froi­de­ment. « C’est une puni­tion suffisante. »

Dehors, Constan­ti­nople bruis­sait d’ac­ti­vi­té. Les ven­deurs de jour­naux criaient les gros titres. Les cafés débor­daient de gens dis­cu­tant avec pas­sion de la révé­la­tion historique.

Et au Pera Palace, dans le salon douillet qui avait vu tant d’his­toire, un groupe de per­sonnes impro­bables célé­brait une vic­toire encore plus improbable.

Rupert sor­tit le dé d’i­voire de sa poche — celui mar­qué du point d’ambre, celui qui avait tout déclenché.

« Que fai­sons-nous de ceci ? » demanda-t-il.

« On le remet où il était, » sug­gé­ra Yusuf. « Sur le pla­teau de back­gam­mon du salon. Atten­dant le pro­chain joueur. Le pro­chain secret. »

Rupert hocha la tête et pla­ça déli­ca­te­ment le dé sur le plateau.

Il brillait dou­ce­ment dans la lumière de l’a­près-midi, patient, mys­té­rieux, attendant.

Car au Pera Palace, comme Abdül­ha­mid l’a­vait com­pris, les his­toires ne se ter­minent jamais vraiment.

Elles attendent sim­ple­ment leur pro­chain chapitre.

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