L’incroyable affaire du dé du Sultan
Chapitres 17 à 19
PARTIE III
LES COMPLICATIONS
CHAPITRE XVII
Le lendemain de leur fuite spectaculaire de Sainte-Sophie, Rupert et ses compagnons se retrouvèrent confrontés à un problème pratique : où cacher six rouleaux de parchemin byzantin authentique quand une organisation secrète allemande et un baron traître vous poursuivent activement ?
La réponse vint d’une source inattendue.
« Donnez-les-moi, » déclara Miss Agatha Penworthy avec l’autorité d’une gouvernante britannique habituée à gérer des situations impossibles.
Ils étaient rassemblés dans le petit salon du Pera Palace. Miss Penworthy avait interrompu sa tapisserie éternelle pour se joindre à eux, alertée par Yusuf que « les effendis avaient besoin d’aide urgente. »
« Vous ? » Percival ne cachait pas sa surprise. « Avec tout le respect que je vous dois, Miss Penworthy, je ne pense pas… »
« Que je sois capable ? » Elle le fixa avec ce regard qui avait fait reculer des sultans ottomans. « Sir Percival, j’ai passé quarante ans à élever les enfants de la haute noblesse européenne. J’ai caché des journaux intimes compromettants, des lettres d’amour scandaleuses, et une fois, une tiare volée appartenant à la Duchesse de Marlborough. Six rouleaux de parchemin ne me posent aucun problème. »
« Mais Kraus pourrait fouiller votre chambre, » objecta Leyla.
Miss Penworthy sourit — un sourire qui aurait glacé le sang d’un général prussien. « Qu’il essaie. J’ai certaines… protections. »
Et en effet, quand Kraus tenta effectivement de fouiller la chambre 103 le soir même, il se retrouva face à Miss Penworthy brandissant un parapluie à manche d’argent comme une arme mortelle.
« Jeune homme, dit-elle avec une politesse glaciale, vous allez sortir de ma chambre immédiatement, ou je vais vous apprendre les bonnes manières à la manière victorienne. »
Kraus, qui avait affronté des espions russes, des révolutionnaires turcs, et même Pacha le chat, battit en retraite. Il y a des forces dans l’univers qu’aucun homme sensé ne défie, et une gouvernante anglaise en colère en fait partie.
« Elle est extraordinaire, » murmura Nikolai avec admiration en observant la scène depuis le couloir.
Mais le répit fut de courte durée. Le lendemain matin, un nouveau problème se présenta sous la forme d’un télégramme urgent de Londres.
Rupert le lut et pâlit.
« Le Times exige une preuve. Ils ne publieront pas l’histoire sans voir les documents originaux. »
« Impossible, déclara Percival. Si nous les sortons de Constantinople, Kraus les interceptera. »
« Alors faisons venir les journalistes ici, » suggéra Leyla.
C’est ainsi qu’une semaine plus tard, le Pera Palace accueillit une délégation extraordinaire : des éditeurs du Times de Londres, du Figaro de Paris, et de la Frankfurter Zeitung.
La présentation eut lieu dans le grand salon, sous les yeux vigilants de Pacha qui semblait comprendre l’importance du moment.
Mehmet Bey déroula les parchemins avec révérence. Les éditeurs se penchèrent, leurs lorgnons brillant dans la lumière des lampes.
L’éditeur du Times, un certain Lord Pemberton (aucun lien avec le Pemberton qui avait viré Rupert), examina le premier document pendant une éternité.
« Mon Dieu, » murmura-t-il finalement. « Si c’est authentique… »
« Nous avons fait analyser le parchemin, l’encre, le sceau, » intervint Rupert. « Tout correspond à 1453. »
L’éditeur français, Monsieur Beaumont, était déjà en train de griffonner des notes frénétiquement. « C’est la découverte historique du siècle ! »
Herr Schmidt, de la Frankfurter Zeitung, était plus prudent. « Nous devrons consulter des experts. Des historiens byzantins. »
« Naturellement, » acquiesça Rupert. « Mais nous publions simultanément dans vos trois journaux. C’est la condition. »
Ils négocièrent pendant des heures. À la fin, un accord fut conclu : publication simultanée dans exactement deux semaines, après vérification par des experts indépendants.
Mais alors que les éditeurs partaient, Herr Schmidt s’attarda.
« Monsieur Whitcombe, dit-il à voix basse. Je dois vous prévenir. J’ai reçu une visite hier soir. Un homme qui m’a offert beaucoup d’argent pour ne pas publier. »
« Kraus, » devina Rupert.
« Il n’a pas donné son nom. Mais oui, probablement. » Schmidt ajusta ses lunettes. « J’ai refusé, bien sûr. Un journaliste a des principes. Mais… soyez prudent. »
Rupert le remercia et retourna au salon où ses compagnons attendaient.
« Deux semaines, » dit-il. « Dans deux semaines, le monde saura la vérité. »
« Si nous survivons jusque-là, » ajouta Percival sombrement.
CHAPITRE XVIII
Les deux semaines suivantes furent les plus étranges de la vie de Rupert Beauregard Whitcombe — ce qui, compte tenu des événements récents, était une affirmation considérable.
Le Pera Palace était devenu une forteresse assiégée. Kraus et ses hommes surveillaient l’hôtel jour et nuit. Yusuf avait organisé un système de guet impliquant le personnel entier — femmes de chambre, cuisiniers, même le chat Pacha qui semblait prendre son rôle de sentinelle très au sérieux.
Mais le siège n’était pas seulement extérieur. Des tensions internes commençaient à apparaître.
« Nous devons négocier, » déclara soudain Nikolai un soir, à la surprise générale.
Ils étaient réunis dans la chambre de Percival, devenue leur quartier général de facto.
« Négocier ? » Leyla le fixa comme s’il avait perdu la raison. « Avec Kraus ? Après qu’il ait essayé de nous tuer ? »
« Il n’a pas essayé de nous tuer, corrigea Nikolai. Il a essayé de nous intimider. Nuance importante. » Il vida son verre de vodka. « Et je commence à me demander si nous n’avons pas mal compris toute cette affaire. »
« Expliquez-vous, » ordonna Percival sèchement.
« Pensez‑y. Kraus travaille pour Der Schatten, une organisation qui n’existe plus officiellement. Friedrich nous a trahis pour de l’argent. Mais qui exactement bénéficie de garder ces documents secrets ? »
« Les gouvernements européens, répondit Rupert. Ceux dont la légitimité repose sur l’idée que Byzance est morte en 1453. »
« Exactement. Mais… » Nikolai se leva et commença à faire les cent pas. « Que se passe-t-il si Kraus n’est qu’un pion ? Si quelqu’un d’autre tire les ficelles ? »
À cet instant, on frappa à la porte. Yusuf entra, l’air troublé.
« Effendis, un visiteur. Il dit qu’il doit vous parler immédiatement. Il dit que c’est une question de vie ou de mort. »
« Qui ? » demanda Percival, sa main se refermant sur sa canne.
« Le Baron Friedrich von Waldstein. »
Un silence de mort s’abattit sur la pièce.
« Il a du culot, » siffla Leyla.
« Ou du désespoir, » observa Nikolai. « Laissons-le entrer. Je veux entendre ce qu’il a à dire. »
Friedrich entra, et Rupert fut frappé par son apparence. Le baron élégant et arrogant avait disparu. L’homme devant eux semblait avoir vieilli de dix ans en deux semaines. Son visage était hagard, ses vêtements froissés.
« Avant que vous ne disiez quoi que ce soit, commença-t-il rapidement, je sais que vous me détestez. J’ai trahi ma famille, votre confiance. Je le mérite. Mais j’ai besoin de votre aide. »
« Notre aide ? » La voix de la Comtesse, venue de l’ombre où elle était assise, le fit sursauter. « Après ce que tu as fait ? »
« Tante Elisabetta… » Il s’avança vers elle, mais elle leva une main pour l’arrêter.
« Parle. Mais choisis bien tes mots. »
Friedrich s’effondra dans un fauteuil. « J’ai fait une erreur terrible. Kraus m’a promis de l’argent, oui. Mais ce n’était pas pour moi. C’était pour payer une dette. Une dette contractée par mon père. »
« Quelle dette ? » demanda Percival.
« En 1918, mon père a volé des fonds gouvernementaux autrichiens pendant l’effondrement de l’Empire. Une fortune. Il a disparu avec l’argent. Kraus le savait. Il m’a menacé de révéler cela si je ne coopérais pas. »
« Du chantage, » résuma Leyla.
« Oui. Et j’ai été assez stupide pour céder. » Friedrich se passa une main dans les cheveux. « Mais maintenant, je me rends compte… Kraus ne veut pas seulement les documents. Il veut nous éliminer tous. »
« Nous éliminer ? » Rupert sentit un frisson lui parcourir l’échine.
« J’ai entendu une conversation. Entre Kraus et quelqu’un d’autre. Quelqu’un de très haut placé. Ils parlaient de… » Il hésita. « De faire en sorte que nous ayons tous un accident après la publication. Pour que les documents soient discrédités comme des faux créés par des personnes mortes. »
« Vous nous demandez de vous croire ? » La voix de la Comtesse était glaciale. « Après nous avoir trahis une fois ? »
« Je ne vous demande pas de me croire. Je vous demande de vérifier. » Friedrich sortit un papier de sa poche. « Voici l’adresse où Kraus et son contact se rencontrent. Demain soir, vingt-deux heures. Envoyez quelqu’un écouter. »
Percival prit le papier et l’examina. « C’est un piège évident. »
« Peut-être. Ou peut-être que je dis la vérité. » Friedrich se leva. « Je vous laisse décider. Mais si vous ne faites rien, nous serons tous morts dans une semaine. »
Il sortit, laissant derrière lui un silence perplexe.
« Alors ? » demanda finalement Leyla. « On y va ? »
« C’est probablement un piège, » répéta Percival.
« Probablement, » acquiesça Nikolai. « Mais que se passe-t-il s’il dit la vérité ? »
Rupert regarda ses compagnons. « Nous avons survécu jusqu’ici en prenant des risques stupides. Pourquoi s’arrêter maintenant ? »
Et c’est ainsi qu’ils se retrouvèrent, le lendemain soir, cachés dans une ruelle sombre près d’un café discret de Karaköy, attendant de découvrir si Friedrich les avait trahis une seconde fois ou s’il disait enfin la vérité.
Pacha, naturellement, les avait suivis. Parce qu’un bon chat ne rate jamais une aventure nocturne.
CHAPITRE XIX
Le café Mahmut était le genre d’établissement où les conspirateurs se sentent chez eux — sombre, discret, avec suffisamment de coins et de recoins pour cacher une demi-douzaine de complots simultanés.
Rupert, Percival et Nikolai s’étaient installés à une table stratégique d’où ils pouvaient observer sans être vus. Leyla et Mehmet faisaient le guet dehors. La Comtesse avait insisté pour rester au Pera Palace avec Miss Penworthy, formant ce qu’elle appelait « la garde rapprochée des documents. »
À vingt-deux heures précises, Kraus entra. Il s’installa à une table dans le fond, commanda un café, et attendit.
Dix minutes plus tard, un homme en pardessus noir entra. Il portait un chapeau à large bord qui cachait son visage.
« Voilà le mystérieux contact, » murmura Nikolai.
L’homme s’assit face à Kraus. Ils parlèrent à voix basse, mais Rupert avait eu la prévoyance d’apporter un cornet acoustique — un dispositif victorien ridicule mais redoutablement efficace.
Il tendit l’oreille, et les voix devinrent audibles.
« Alors ? » demandait Kraus. « Quand agissons-nous ? »
« Après la publication, » répondit l’homme. Sa voix était cultivée, avec un accent indéterminable. « Nous les laissons publier. Puis nous les discréditons. »
« En les tuant tous ? »
« Pas tuer. » L’homme sembla offensé. « Un accident. Un incendie à l’hôtel, peut-être. Tragique mais pas suspect. »
Rupert sentit son sang se glacer. Friedrich disait donc la vérité.
« Et les documents originaux ? » poursuivit Kraus.
« Détruits dans l’incendie. Sans les originaux, sans les témoins, les historiens débattront pendant des décennies. Finalement, ils concluront que c’était un faux élaboré. »
« Vous êtes sûr que cela fonctionnera ? »
L’homme rit doucement. « Mon cher Kraus, j’ai passé quarante ans à réécrire l’histoire. Ceci n’est qu’un détail de plus. »
« Et si quelqu’un survit ? »
« Personne ne survivra. » La voix était froide, définitive. « J’ai des hommes. De vrais professionnels, pas vos amateurs allemands. »
Rupert fit signe à Percival et Nikolai. Ils devaient partir avant d’être découverts. Mais alors qu’ils se levaient discrètement, l’homme mystérieux retira son chapeau pour s’essuyer le front.
Rupert le vit. Et faillit s’étouffer.
C’était Monsieur Bianchi. Le directeur du Pera Palace.
Ils sortirent du café en silence, choqués. Une fois dans la rue, Rupert explosa :
« Bianchi ! Depuis le début ! »
« Cela explique beaucoup, » réfléchit Percival. « Comment Kraus savait toujours où nous étions. Comment il entrait si facilement dans l’hôtel. »
« Mais pourquoi ? » demanda Nikolai. « Bianchi est directeur depuis des années. Pourquoi nous trahir maintenant ? »
Ils retournèrent au Pera Palace par une entrée de service, évitant soigneusement la réception. Dans la chambre de Percival, ils expliquèrent tout aux autres.
« Nous devons partir, » déclara Leyla immédiatement. « Si Bianchi planifie un incendie… »
« Non, » dit une voix depuis le couloir.
Yusuf entra, suivi de plusieurs membres du personnel — cuisiniers, femmes de chambre, le barman.
« Nous savions, » dit simplement Yusuf.
« Vous saviez ? » Rupert était abasourdi. « Que Bianchi travaillait avec Kraus ? »
« Depuis le début. Monsieur Bianchi pense que nous sommes stupides. Que le personnel ne voit rien, n’entend rien. » Yusuf sourit. « Mais nous voyons tout. Nous entendons tout. »
« Et vous ne nous avez rien dit ? » s’indigna Percival.
« Nous attendions le bon moment. » Yusuf s’assit. « Le Pera Palace appartient au personnel, pas à Bianchi. Nous le protégeons depuis des générations. Et nous avons décidé : Bianchi doit partir. »
« Partir ? » Mehmet sembla confus. « Comment ? »
« Nous avons un plan. » Yusuf se tourna vers Rupert. « Mais nous avons besoin de votre aide. Vous êtes journaliste. Vous savez écrire des histoires convaincantes. »
« Quel genre d’histoire ? »
Yusuf sourit — un sourire qui aurait rendu Abdülhamid II fier.
« Une histoire de trahison, de vol, et de justice poétique. L’histoire de comment un directeur d’hôtel a essayé de voler les secrets du Pera Palace et a été démasqué par son propre personnel. »
Rupert comprit immédiatement. « Vous voulez que je l’expose publiquement. Dans les journaux. »
« Exactement. En même temps que la publication des documents byzantins. Bianchi sera ruiné. Kraus perdra son contact. Et nous… » Yusuf fit un geste englobant tout l’hôtel. « Nous récupérons notre maison. »
Nikolai éclata de rire. « C’est brillant ! Absolument brillant ! »
« Mais nous devons agir vite, » avertit Yusuf. « Bianchi planifie l’incendie pour dans quatre jours. Le jour avant la publication prévue. »
« Alors nous avançons la publication, » décida Rupert. « Dans deux jours. Avant qu’il puisse agir. »
Les dés, littéralement et métaphoriquement, étaient jetés.
Et cette fois, ce n’était pas seulement une question d’histoire ou de vérité.
C’était une question de survie.