L’incroyable affaire du dé du Sultan
Chapitres 13 à 16
PARTIE III
LES COMPLICATIONS
CHAPITRE XIII
Il y a, dans l’existence, des moments où l’on réalise que toute prétention au contrôle de sa propre destinée n’est qu’une illusion confortable. Pour Rupert Beauregard Whitcombe, ce moment arriva précisément lorsque Herr Kraus pointa un revolver Luger dans sa direction avec le détachement clinique d’un fonctionnaire allemand remplissant un formulaire.
« Le livre, répéta Kraus. Je ne le demanderai pas une troisième fois. »
Mehmet Bey serrait le manuscrit contre sa poitrine comme une mère protégeant son enfant. « Vous n’oseriez pas tirer. Le bruit alerterait tout l’hôtel. »
« Nous sommes sous plusieurs mètres de pierre et de marbre, répliqua Kraus avec un sourire. On pourrait déclencher une guerre ici sans que personne en haut n’entende rien. » Il fit un geste à ses hommes. « Prenez-le. »
C’est à cet instant que Pacha décida d’intervenir.
Le chat blanc, qui jusqu’alors semblait parfaitement désintéressé par le drame humain se déroulant autour de lui, bondit soudain sur la lampe à pétrole posée sur le bureau.
La lampe bascula. L’huile se répandit. La flamme s’étendit instantanément.
Et dans le chaos qui s’ensuivit — hommes criant en allemand, fumée envahissant la petite chambre, flammes léchant les précieux carreaux d’Iznik — Pacha sauta élégamment à travers les jambes des Allemands et fila vers l’escalier.
« Suivez le chat ! » hurla Nikolai avec une logique qui n’aurait eu de sens nulle part ailleurs qu’au Pera Palace.
Ils se précipitèrent tous vers la sortie. L’un des hommes de Kraus tenta de les arrêter, mais Percival — dans un moment de bravoure inattendue — lui assena un coup de canne sur le crâne avec une précision toute britannique.
L’homme s’effondra. Percival contempla sa canne avec surprise. « Ma foi. Cela fonctionne vraiment. »
Ils grimpèrent l’escalier dans un désordre total. Derrière eux, Kraus vociférait des ordres en allemand. Le feu crépitait. La fumée montait.
Finalement, après ce qui sembla être une éternité mais ne dura probablement qu’une minute, ils émergèrent dans le hall principal. Pacha les attendait, assis tranquillement près de la dalle de marbre qui servait d’entrée secrète. Dès qu’ils furent tous sortis, le mécanisme se referma avec un claquement définitif.
« Kraus est coincé en bas ? demanda Rupert, haletant.
— Avec un incendie, ajouta Leyla. Nous devons appeler les pompiers. »
« Les pompiers poseront des questions, objecta Percival. Des questions auxquelles nous n’avons pas de réponses acceptables. »
À ce moment précis, Monsieur Bianchi apparut, en robe de chambre et bonnet de nuit, l’air d’un fantôme particulièrement perturbé.
« Qu’avez-vous encore fait ? » gémit-il.
« Il y a un petit incendie sous le hall, expliqua Nikolai avec un optimisme déplacé. Rien de grave. Probablement. »
Bianchi devint d’une pâleur mortelle. « Sous le hall ? Mais il n’y a rien sous le hall ! »
« Techniquement, il y a une chambre secrète du Sultan Abdul Hamid II contenant des documents historiques d’une importance capitale, trois Allemands armés, et maintenant un feu, précisa Rupert. Mais à part ça, rien. »
Bianchi s’effondra dans un fauteuil. « Je démissionne. Dès demain matin, je démissionne. »
« Vous dites cela chaque semaine depuis trois ans, lui rappela Leyla gentiment. Maintenant, appelez les pompiers avant que tout l’hôtel ne brûle. »
Les pompiers de Constantinople arrivèrent avec une efficacité surprenante. Ils éteignirent l’incendie en moins d’une heure, découvrirent Kraus et ses hommes toussant dans la fumée, et posèrent effectivement beaucoup de questions auxquelles personne n’avait de réponses satisfaisantes.
Kraus, son visage noirci par la suie en plus des griffures de chat, refusa de porter plainte. « Un malentendu, dit-il aux autorités turques. Une simple visite des anciennes installations de l’hôtel. »
Les Turcs, habitués aux excentricités des étrangers, haussèrent les épaules et s’en allèrent.
Mais avant de partir, Kraus s’approcha de Rupert. « Ceci n’est pas terminé. Vous avez le livre. Je le veux. Et je l’aurai. »
« Vous êtes libre de réessayer, répondit Rupert avec plus de bravoure qu’il n’en ressentait réellement. Mais je vous préviens : notre chat est très protecteur. »
Kraus toucha instinctivement ses griffures et grimaça.
Le reste de la nuit se passa dans une relative tranquillité — du moins selon les standards du Pera Palace. Ils se retrouvèrent dans la chambre de Percival, la plus grande, avec le manuscrit d’Abdul Hamid étalé sur le lit.
« Nous devons décider, dit Leyla. Publions-nous ces informations ou les cachons-nous comme Abdul Hamid l’a fait ? »
« Si nous publions, observa Mehmet, nous déclenchons une crise historique majeure. Toutes les revendications de légitimité européennes sont remises en question. »
« Et si nous cachons, contra Rupert, nous perpétuons un mensonge. Von Waldstein est mort pour rien. »
« Il est mort parce qu’il savait trop, corrigea Percival. Pas parce qu’il voulait dire la vérité. Nous ne savons même pas quelles étaient ses intentions. »
Nikolai vida son verre de vodka. « En Russie, nous avons un proverbe : ‘La vérité est comme la vodka — en petites doses, elle réchauffe ; en grandes doses, elle tue.’ »
« Vous inventez vos proverbes au fur et à mesure, l’accusa Leyla.
— Peut-être. Mais le principe reste valable. »
Ils débattirent jusqu’à l’aube sans parvenir à un consensus. Finalement, épuisés, ils décidèrent de reporter la décision au lendemain.
Mais le lendemain apporta une complication qu’aucun d’eux n’avait anticipée.
Une complication vêtue d’une robe de voyage poussiéreuse et portant une valise fatiguée.
Une complication nommée Comtesse Elisabetta von Waldstein.
CHAPITRE XIV
La Comtesse Elisabetta von Waldstein avait quatre-vingts ans et l’apparence d’une personne ayant traversé l’existence avec la détermination d’un brise-glace arctique. Grande, droite malgré son âge, avec des cheveux d’un blanc immaculé coiffés en un chignon sévère, elle descendit du fiacre devant le Pera Palace comme une reine inspectant un territoire conquis.
Rupert et ses compagnons, attablés au petit-déjeuner dans la salle à manger, la virent arriver à travers les fenêtres.
« Mon Dieu, murmura Mehmet. C’est elle. La veuve. »
« Comment le savez-vous ? demanda Rupert.
— Elle porte le deuil autrichien. Regardez la broche. L’aigle à deux têtes de la maison Waldstein. » Mehmet pâlit visiblement. « Elle vient pour son mari. »
La Comtesse entra dans l’hôtel avec l’assurance de quelqu’un qui sait exactement où elle va. Monsieur Bianchi se précipita pour l’accueillir, mais elle le congédia d’un geste.
« Inutile, dit-elle avec un accent viennois prononcé. Je sais où ils sont. »
Elle marcha directement vers leur table et s’assit sans y avoir été invitée.
« Messieurs. Madame. » Son regard balaya chacun d’eux avec une précision de chirurgien. « Je suis Elisabetta von Waldstein. Vous avez trouvé mon mari. »
Ce n’était pas une question.
La journée se passa en discussions. La Comtesse raconta comment elle avait attendu vingt-trois ans, écrivant chaque année à l’hôtel, guettant le signe que Heinrich avait prédit.
« Il m’avait écrit : Quand le dé disparaîtra, quelqu’un viendra. Attends. Alors j’ai attendu. »
Ils lui montrèrent tout — le manuscrit d’Abdülhamid, les photographies, les dés d’ivoire. Elle examina chaque élément avec une attention minutieuse, ses mains tremblantes touchant les objets que son mari avait protégés jusqu’à la mort.
« Heinrich avait raison, » murmura-t-elle. « C’est extraordinaire. Et terriblement dangereux. »
« Nous débattions justement de ce qu’il faut en faire, » expliqua Percival. « Publier ou cacher. »
La Comtesse rit — un rire sans joie. « Vous ne pouvez faire ni l’un ni l’autre. »
« Pourquoi ? » demanda Rupert.
« Parce que ces informations sont incomplètes. » Elle tapota le manuscrit. « Abdülhamid parle des documents byzantins cachés sous Sainte-Sophie. Mais sans ces documents, son récit n’est qu’une théorie. Une histoire intéressante mais non prouvée. »
« Alors il faut aller à Sainte-Sophie, » déclara Nikolai avec enthousiasme. « Récupérer les documents ! »
« Sainte-Sophie est maintenant un musée, » objecta Mehmet. « Surveillé jour et nuit. Vous ne pouvez pas simplement y entrer et commencer à creuser. »
« Sauf, » intervint la Comtesse avec un sourire énigmatique, « si on a les bonnes connexions. »
Elle sortit une lettre de son sac. « Mon petit-neveu, le Baron Friedrich von Waldstein, est attaché culturel allemand à Ankara. Il a des… arrangements avec le ministère turc de la Culture. »
« Un Allemand, » répéta Percival avec méfiance. « Comme Kraus. »
« Kraus travaille pour une organisation qui n’existe plus officiellement, » précisa la Comtesse. « Friedrich travaille pour le gouvernement légitime. Il y a une différence. »
« Et vous lui faites confiance ? » demanda Leyla.
« C’est le petit-fils d’Heinrich. Mon petit-neveu. » La Comtesse les regarda tous intensément. « Et si je ne peux pas faire confiance à ma propre famille, à qui puis-je faire confiance ? »
C’était un argument difficile à contrer.
« Très bien, » dit Rupert. « Contactez votre neveu. Mais nous venons avec vous. »
La Comtesse sourit — un vrai sourire cette fois. « Je n’aurais pas accepté moins. »
Le Baron Friedrich von Waldstein arriva le soir même, dans une automobile Mercedes aussi noire que ses intentions étaient obscures.
C’était un homme dans la quarantaine, élégant, avec une ressemblance frappante avec les photographies du jeune Heinrich — les mêmes yeux bleus perçants, la même mâchoire carrée, le même port aristocratique.
Mais là où Heinrich avait eu de la chaleur dans le regard, Friedrich n’avait que du calcul.
« Tante Elisabetta, » dit-il en l’embrassant sur les deux joues. « Vous m’avez manqué. » Puis, se tournant vers les autres : « Et voici donc les courageux aventuriers qui ont découvert le secret de grand-père. »
Son ton était aimable, courtois même. Mais Rupert nota que ses yeux ne souriaient jamais tout à fait — ils restaient froids, évaluateurs, comme ceux d’un joueur d’échecs calculant plusieurs coups à l’avance.
« Baron, » dit Percival avec une courtoisie glaciale. « Votre tante nous a assuré de votre coopération. »
« Absolument. » Friedrich s’assit et croisa les jambes avec élégance. « J’ai arrangé un accès privé à Sainte-Sophie demain à minuit. Les gardiens seront… ailleurs. Nous aurons trois heures. »
« Et en échange ? » demanda Nikolai, toujours méfiant envers la générosité apparente.
Friedrich sourit. « En échange, je veux voir les documents. C’est l’héritage de mon grand-père. J’ai le droit de savoir pour quoi il est mort. »
C’était raisonnable. Trop raisonnable, peut-être.
Mais ils n’avaient pas vraiment le choix.
« D’accord, » accepta Rupert. « Demain minuit. »
Friedrich se leva pour partir, puis se retourna. « Oh, une dernière chose. » Il s’arrêta, les regardant tous avec une expression indéchiffrable. « Herr Kraus m’a contacté. Il m’a proposé une somme considérable pour ces documents. »
Le silence devint pesant. L’air dans le salon sembla soudain plus épais, plus difficile à respirer.
« Et qu’avez-vous répondu ? » demanda Percival, sa main se resserrant sur sa canne.
Friedrich les regarda un long moment, savourant visiblement leur inconfort. Puis il sourit — un sourire qui n’atteignit pas ses yeux.
« Que je réfléchirais. » Il marqua une pause délibérée. « Je plaisante, naturellement. J’ai refusé. La famille avant l’argent, toujours. »
Il partit, laissant derrière lui un malaise considérable.
« Je ne lui fais pas confiance, » déclara Nikolai dès que la porte se referma.
« Moi non plus, » admit Percival.
« Il plaisantait sur l’offre de Kraus, » insista la Comtesse. « Friedrich a un sens de l’humour particulier. »
« Ou il nous prévenait qu’il pourrait nous trahir, » suggéra Leyla. « De manière très polie et très allemande. »
Rupert regarda par la fenêtre. Constantinople scintillait dans la nuit, belle et dangereuse comme toujours.
« Nous n’avons pas le choix, » dit-il finalement. « Si les documents sont vraiment sous Sainte-Sophie, c’est notre seule chance de les récupérer. »
« Et si c’est un piège ? » demanda Mehmet.
« Alors nous improviserons. » Rupert sourit. « Nous sommes devenus plutôt bons à l’improvisation. »
Le chat Pacha, qui avait suivi toute cette conversation depuis le canapé, bâilla longuement.
Si les chats pouvaient parler, celui-ci aurait probablement dit quelque chose comme : « Les humains compliquent toujours tout. »
Et il aurait eu parfaitement raison.
CHAPITRE XV
Sainte-Sophie à minuit avait cette qualité particulière aux lieux sacrés désertés — comme si le bâtiment lui-même retenait son souffle, attendant que les humains cessent enfin de s’agiter pour pouvoir retourner à ses conversations millénaires avec l’éternité.
Le Baron Friedrich avait été aussi bon que sa parole — aucun gardien n’était visible. Il les attendait devant l’entrée principale, une lampe à arc électrique à la main, l’air d’un guide touristique particulièrement clandestin.
« Ponctualité prussienne, approuva-t-il en consultant sa montre de gousset. Entrez, s’il vous plaît. Nous avons jusqu’à trois heures du matin. »
Ils pénétrèrent dans le narthex. Même Rupert, qui n’était pas particulièrement sensible aux atmosphères mystiques, sentit le poids de l’Histoire — quinze siècles de prières, de conquêtes, de transformations. Byzance, puis Constantinople, puis Istanbul. Église, puis mosquée, puis musée.
« Les coordonnées, demanda Friedrich. Le manuscrit indique-t-il où exactement ? »
Mehmet Bey sortit le livre d’Abdülhamid et traduisit les annotations marginales : « Sous le marbre de l’abside, troisième dalle depuis l’autel byzantin, cinquième depuis le mur nord. »
« L’abside, répéta Friedrich. Par ici. »
Ils traversèrent la nef principale, leurs pas résonnant dans le silence monumental. Les mosaïques byzantines les regardaient depuis les hauteurs — Christ Pantocrator, la Vierge Marie, des saints au regard sévère qui semblaient désapprouver cette intrusion nocturne.
L’abside était un demi-cercle de marbre incrusté d’or, dominé par l’immense figure de la Vierge tenant l’Enfant Jésus. La Comtesse s’arrêta pour se signer — même après des siècles de transformations, l’endroit gardait sa sainteté.
« Troisième dalle, cinquième dalle, » compta Percival à voix haute.
Ils trouvèrent la dalle indiquée — apparemment identique aux autres, mais quand Friedrich appuya dessus, un mécanisme ancien grinça et la pierre pivota légèrement.
« Un cache byzantin, murmura Mehmet avec révérence. Ils en construisaient partout. Pour protéger les reliques pendant les iconoclastes. »
Avec effort — la dalle pesait probablement deux cents kilos — ils parvinrent à la soulever. En dessous : un espace creux, tapissé de plomb pour protéger du temps et de l’humidité.
Et dans cet espace : une cassette de bronze, scellée avec de la cire rouge portant le sceau impérial byzantin — le double aigle.
Nikolai la souleva avec révérence. « C’est lourd. Il y a quelque chose dedans. »
Friedrich sortit un couteau et brisa le sceau. À l’intérieur de la cassette, enveloppés dans de la soie pourpre poussiéreuse — la couleur impériale — se trouvaient des rouleaux de parchemin.
Mehmet déroula le premier avec des mains tremblantes. L’écriture était en grec byzantin, élégante et précise.
« C’est daté de 1452, dit-il d’une voix étranglée. Un an avant la chute de Constantinople. »
Il lut à voix haute, traduisant au fur et à mesure :
Moi, Constantin XI Paléologue, Basileus des Romains, sachant que la ville ne peut être défendue, ai conclu un accord secret avec le Sultan Mehmed. En échange de la reddition pacifique de Constantinople, il garantit : la protection de l’Église orthodoxe, la préservation de notre culture, et la continuation spirituelle de Byzance sous une autre forme.
L’Empire romain ne finit pas — il se transforme. Le Sultan ottoman deviendra le nouveau César. Il protégera l’orthodoxie contre Rome. Il préservera notre héritage. Cette vérité doit rester cachée jusqu’à ce que le monde soit prêt à la comprendre.
Signé ce jour du 28 mai 1453, un jour avant la chute.
Le silence était absolu.
« C’est… c’est authentique ? » demanda Rupert, bien qu’il connaisse déjà la réponse.
« Le parchemin, l’encre, le sceau — tout correspond à la période, confirma Mehmet. Si c’est un faux, c’est le meilleur de l’histoire. »
« Donc Abdülhamid avait raison, murmura Leyla. Constantinople n’est jamais vraiment tombée. Elle a négocié sa survie. »
Friedrich examina les autres rouleaux. « Il y en a six. Six documents. Correspondant aux six secrets. »
« Les cinq premiers sont tombés dans l’oubli, récita Nikolai. Le sixième attendait son heure. »
La Comtesse s’assit lourdement sur un banc. « Heinrich est mort pour protéger cela. Et maintenant nous l’avons trouvé. » Elle les regarda tous. « Qu’allons-nous faire ? »
Avant que quiconque puisse répondre, une voix familière résonna depuis l’entrée de l’abside :
« Vous allez me les donner, naturellement. »
Herr Kraus apparut, accompagné cette fois non pas de deux, mais de six hommes armés. Son visage portait toujours les marques de Pacha, mais son expression était triomphante.
« Baron von Waldstein, dit-il courtoisement. Merci pour votre assistance. Le virement sera effectué demain matin, comme convenu. »
Friedrich ne répondit pas. Il ne regarda même pas sa tante.
« Vous nous avez trahis, constata la Comtesse d’une voix morte. Pour de l’argent. »
« Pour beaucoup d’argent, corrigea Friedrich. Et aussi pour la stabilité. Ces documents ne doivent jamais être publics. Herr Kraus et moi sommes d’accord sur ce point. »
« Ton grand-père serait horrifié, » dit la Comtesse.
« Mon grand-père était un idéaliste qui est mort dans une chambre d’hôtel, rétorqua Friedrich froidement. J’ai appris de ses erreurs. »
Kraus s’avança. « Les documents, s’il vous plaît. Ne rendons pas cela plus difficile qu’il ne doit l’être. »
Rupert regarda ses compagnons. Ils étaient piégés dans Sainte-Sophie, à minuit, face à des hommes armés, possédant des documents qui réécriraient l’histoire.
C’est alors que quelque chose d’extraordinaire se produisit.
Les lumières s’éteignirent.
Toutes. Simultanément.
Et dans l’obscurité totale, une voix familière — celle de Yusuf, le lift-boy — retentit :
« Effendis ! Par ici ! Vite ! »
CHAPITRE XVI
Dans l’obscurité complète de Sainte-Sophie, le chaos prit exactement trente secondes pour s’installer totalement. Trente secondes de cris en allemand, de jurons en turc, de cliquetis métalliques, et d’un concert général de confusion qui aurait fait honneur à un opéra comique particulièrement absurde.
Rupert sentit une main saisir son bras — petite, ferme, indubitablement celle de Yusuf.
« Par ici, effendi. Ne lâchez pas ma main. »
Ils se déplacèrent à tâtons, formant une chaîne humaine — Rupert tenait Yusuf, qui tenait Leyla, qui tenait Nikolai, qui tenait Percival, qui tenait Mehmet, qui portait précieusement la cassette byzantine.
La Comtesse, dans un moment de lucidité pragmatique, avait saisi le bras de Rupert de l’autre côté.
Derrière eux, Kraus hurlait : « Trouvez-les ! Allumez vos lampes ! »
Mais Yusuf les guidait avec une assurance née d’une connaissance intime de l’édifice. Ils traversèrent la nef, contournèrent des colonnes, descendirent des escaliers que Rupert n’avait même pas remarqués.
Finalement, après ce qui sembla être une éternité mais ne dura probablement qu’une minute, ils émergèrent dans une petite cour extérieure. L’air frais de la nuit constantinopolitaine ne leur avait jamais paru aussi délicieux.
« Comment… » commença Rupert, haletant.
« Plus tard, effendi. Maintenant, courez. »
Une automobile attendait dans une rue adjacente — pas la Mercedes noire de Friedrich, mais un vieux taxi Renault qui avait connu des jours meilleurs.
Au volant : Ismail, le propriétaire du hammam, souriant largement.
« Montez, montez ! » encouragea-t-il.
Ils s’entassèrent dans le véhicule — sept personnes dans un taxi prévu pour quatre. La Comtesse se retrouva assise sur les genoux de Nikolai, qui sembla ravi de cette proximité forcée.
Le moteur toussa, cracha, puis démarra. Ismail conduisit à travers les ruelles étroites de Sultanahmet avec une familiarité qui suggérait qu’il avait fui la police plus d’une fois dans sa vie.
Après dix minutes de conduite erratique, ils s’arrêtèrent devant une maison ottomane délabrée dans le quartier de Fener.
« Ici, personne ne vous trouvera, assura Yusuf. C’est la maison de ma grand-mère. »
La grand-mère en question était une femme minuscule d’au moins cent ans, qui les accueillit sans poser une seule question et leur servit immédiatement du thé noir épais et des baklavas comme si recevoir des fugitifs à une heure du matin était la chose la plus normale du monde.
Une fois installés dans un salon encombré de coussins et de tapis, Rupert put enfin poser la question qui le démangeait :
« Yusuf. Comment saviez-vous que nous étions en danger ? »
Le jeune homme sourit. « Parce que je vous surveillais depuis le début, effendi. »
« Vous nous… » Percival se redressa. « Vous êtes un espion ? »
« Pas un espion. Un gardien. » Yusuf s’assit en tailleur. « Ma famille protège les secrets du Pera Palace depuis sa construction. Mon arrière-grand-père était l’assistant d’Ivan Waldstein, l’architecte. Il connaissait tous les passages secrets, toutes les chambres cachées. »
« Et vous avez hérité de ce rôle ? » demanda Leyla.
« Exactement. Quand le dé a disparu puis réapparu, j’ai su que le moment était venu. Abdülhamid nous avait prévenus : Quand les dés se rejoindront, protégez ceux qui cherchent la vérité. »
« C’est pour cela que l’ascenseur nous aidait, réalisa Nikolai. Que les portes s’ouvraient mystérieusement. Vous manipuliez tout depuis le début. »
« Je facilitais, corrigea Yusuf modestement. Mais vous avez fait le plus dur vous-mêmes. »
« Et Pacha ? » demanda Rupert. « Le chat travaille pour vous aussi ? »
Yusuf rit. « Les chats ne travaillent pour personne, effendi. Pacha fait ce qu’il veut. Mais il… sentait que vous étiez importants. Les chats savent ces choses. »
La grand-mère, qui jusqu’alors n’avait rien dit, intervint soudain en turc. Yusuf traduisit :
« Elle dit que le chat blanc du Pera Palace est spécial. Il descend d’un chat qui appartenait au Sultan Abdülhamid lui-même. Cinq générations de chats blancs, tous appelés Pacha, tous gardiens des secrets. »
« Bien sûr, murmura Leyla. Tout est lié. Même le chat. »
Mehmet Bey, qui avait écouté en silence, plaça précieusement la cassette byzantine sur la table basse.
« Maintenant que nous les avons, dit-il, la vraie question se pose. Que faisons-nous de ces documents ? »
Le silence s’installa dans le salon. Personne n’avait de réponse.
Dehors, Constantinople dormait, inconsciente du fait que dans une petite maison de Fener, un groupe de personnes improbables venait d’accomplir ce qui semblait impossible.
Mais accomplir l’impossible n’était que la première étape.
Décider quoi en faire serait infiniment plus difficile.