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L’in­croyable affaire du dé du Sultan

Cha­pitres 13 à 16

PAR­TIE III

LES COM­PLI­CA­TIONS

CHA­PITRE XIII

Il y a, dans l’exis­tence, des moments où l’on réa­lise que toute pré­ten­tion au contrôle de sa propre des­ti­née n’est qu’une illu­sion confor­table. Pour Rupert Beau­re­gard Whit­combe, ce moment arri­va pré­ci­sé­ment lorsque Herr Kraus poin­ta un revol­ver Luger dans sa direc­tion avec le déta­che­ment cli­nique d’un fonc­tion­naire alle­mand rem­plis­sant un formulaire.

« Le livre, répé­ta Kraus. Je ne le deman­de­rai pas une troi­sième fois. »

Meh­met Bey ser­rait le manus­crit contre sa poi­trine comme une mère pro­té­geant son enfant. « Vous n’o­se­riez pas tirer. Le bruit aler­te­rait tout l’hôtel. »

« Nous sommes sous plu­sieurs mètres de pierre et de marbre, répli­qua Kraus avec un sou­rire. On pour­rait déclen­cher une guerre ici sans que per­sonne en haut n’en­tende rien. » Il fit un geste à ses hommes. « Prenez-le. »

C’est à cet ins­tant que Pacha déci­da d’intervenir.

Le chat blanc, qui jus­qu’a­lors sem­blait par­fai­te­ment dés­in­té­res­sé par le drame humain se dérou­lant autour de lui, bon­dit sou­dain sur la lampe à pétrole posée sur le bureau.

La lampe bas­cu­la. L’huile se répan­dit. La flamme s’é­ten­dit instantanément.

Et dans le chaos qui s’en­sui­vit — hommes criant en alle­mand, fumée enva­his­sant la petite chambre, flammes léchant les pré­cieux car­reaux d’Iz­nik — Pacha sau­ta élé­gam­ment à tra­vers les jambes des Alle­mands et fila vers l’escalier.

« Sui­vez le chat ! » hur­la Niko­lai avec une logique qui n’au­rait eu de sens nulle part ailleurs qu’au Pera Palace.

Ils se pré­ci­pi­tèrent tous vers la sor­tie. L’un des hommes de Kraus ten­ta de les arrê­ter, mais Per­ci­val — dans un moment de bra­voure inat­ten­due — lui asse­na un coup de canne sur le crâne avec une pré­ci­sion toute britannique.

L’homme s’ef­fon­dra. Per­ci­val contem­pla sa canne avec sur­prise. « Ma foi. Cela fonc­tionne vraiment. »

Ils grim­pèrent l’es­ca­lier dans un désordre total. Der­rière eux, Kraus voci­fé­rait des ordres en alle­mand. Le feu cré­pi­tait. La fumée montait.

Fina­le­ment, après ce qui sem­bla être une éter­ni­té mais ne dura pro­ba­ble­ment qu’une minute, ils émer­gèrent dans le hall prin­ci­pal. Pacha les atten­dait, assis tran­quille­ment près de la dalle de marbre qui ser­vait d’en­trée secrète. Dès qu’ils furent tous sor­tis, le méca­nisme se refer­ma avec un cla­que­ment définitif.

« Kraus est coin­cé en bas ? deman­da Rupert, hale­tant.

— Avec un incen­die, ajou­ta Ley­la. Nous devons appe­ler les pompiers. »

« Les pom­piers pose­ront des ques­tions, objec­ta Per­ci­val. Des ques­tions aux­quelles nous n’a­vons pas de réponses acceptables. »

À ce moment pré­cis, Mon­sieur Bian­chi appa­rut, en robe de chambre et bon­net de nuit, l’air d’un fan­tôme par­ti­cu­liè­re­ment perturbé.

« Qu’a­vez-vous encore fait ? » gémit-il.

« Il y a un petit incen­die sous le hall, expli­qua Niko­lai avec un opti­misme dépla­cé. Rien de grave. Probablement. »

Bian­chi devint d’une pâleur mor­telle. « Sous le hall ? Mais il n’y a rien sous le hall ! »

« Tech­ni­que­ment, il y a une chambre secrète du Sul­tan Abdul Hamid II conte­nant des docu­ments his­to­riques d’une impor­tance capi­tale, trois Alle­mands armés, et main­te­nant un feu, pré­ci­sa Rupert. Mais à part ça, rien. »

Bian­chi s’ef­fon­dra dans un fau­teuil. « Je démis­sionne. Dès demain matin, je démissionne. »

« Vous dites cela chaque semaine depuis trois ans, lui rap­pe­la Ley­la gen­ti­ment. Main­te­nant, appe­lez les pom­piers avant que tout l’hô­tel ne brûle. »

Les pom­piers de Constan­ti­nople arri­vèrent avec une effi­ca­ci­té sur­pre­nante. Ils étei­gnirent l’in­cen­die en moins d’une heure, décou­vrirent Kraus et ses hommes tous­sant dans la fumée, et posèrent effec­ti­ve­ment beau­coup de ques­tions aux­quelles per­sonne n’a­vait de réponses satisfaisantes.

Kraus, son visage noir­ci par la suie en plus des grif­fures de chat, refu­sa de por­ter plainte. « Un mal­en­ten­du, dit-il aux auto­ri­tés turques. Une simple visite des anciennes ins­tal­la­tions de l’hôtel. »

Les Turcs, habi­tués aux excen­tri­ci­tés des étran­gers, haus­sèrent les épaules et s’en allèrent.

Mais avant de par­tir, Kraus s’ap­pro­cha de Rupert. « Ceci n’est pas ter­mi­né. Vous avez le livre. Je le veux. Et je l’aurai. »

« Vous êtes libre de rées­sayer, répon­dit Rupert avec plus de bra­voure qu’il n’en res­sen­tait réel­le­ment. Mais je vous pré­viens : notre chat est très protecteur. »

Kraus tou­cha ins­tinc­ti­ve­ment ses grif­fures et grimaça.

Le reste de la nuit se pas­sa dans une rela­tive tran­quilli­té — du moins selon les stan­dards du Pera Palace. Ils se retrou­vèrent dans la chambre de Per­ci­val, la plus grande, avec le manus­crit d’Ab­dul Hamid éta­lé sur le lit.

« Nous devons déci­der, dit Ley­la. Publions-nous ces infor­ma­tions ou les cachons-nous comme Abdul Hamid l’a fait ? »

« Si nous publions, obser­va Meh­met, nous déclen­chons une crise his­to­rique majeure. Toutes les reven­di­ca­tions de légi­ti­mi­té euro­péennes sont remises en question. »

« Et si nous cachons, contra Rupert, nous per­pé­tuons un men­songe. Von Wald­stein est mort pour rien. »

« Il est mort parce qu’il savait trop, cor­ri­gea Per­ci­val. Pas parce qu’il vou­lait dire la véri­té. Nous ne savons même pas quelles étaient ses intentions. »

Niko­lai vida son verre de vod­ka. « En Rus­sie, nous avons un pro­verbe : ‘La véri­té est comme la vod­ka — en petites doses, elle réchauffe ; en grandes doses, elle tue.’ »

« Vous inven­tez vos pro­verbes au fur et à mesure, l’ac­cu­sa Leyla.

— Peut-être. Mais le prin­cipe reste valable. »

Ils débat­tirent jus­qu’à l’aube sans par­ve­nir à un consen­sus. Fina­le­ment, épui­sés, ils déci­dèrent de repor­ter la déci­sion au lendemain.

Mais le len­de­main appor­ta une com­pli­ca­tion qu’au­cun d’eux n’a­vait anticipée.

Une com­pli­ca­tion vêtue d’une robe de voyage pous­sié­reuse et por­tant une valise fatiguée.

Une com­pli­ca­tion nom­mée Com­tesse Eli­sa­bet­ta von Waldstein.

CHA­PITRE XIV

La Com­tesse Eli­sa­bet­ta von Wald­stein avait quatre-vingts ans et l’ap­pa­rence d’une per­sonne ayant tra­ver­sé l’exis­tence avec la déter­mi­na­tion d’un brise-glace arc­tique. Grande, droite mal­gré son âge, avec des che­veux d’un blanc imma­cu­lé coif­fés en un chi­gnon sévère, elle des­cen­dit du fiacre devant le Pera Palace comme une reine ins­pec­tant un ter­ri­toire conquis.

Rupert et ses com­pa­gnons, atta­blés au petit-déjeu­ner dans la salle à man­ger, la virent arri­ver à tra­vers les fenêtres.

« Mon Dieu, mur­mu­ra Meh­met. C’est elle. La veuve. »

« Com­ment le savez-vous ? deman­da Rupert.

— Elle porte le deuil autri­chien. Regar­dez la broche. L’aigle à deux têtes de la mai­son Wald­stein. » Meh­met pâlit visi­ble­ment. « Elle vient pour son mari. »

La Com­tesse entra dans l’hô­tel avec l’as­su­rance de quel­qu’un qui sait exac­te­ment où elle va. Mon­sieur Bian­chi se pré­ci­pi­ta pour l’ac­cueillir, mais elle le congé­dia d’un geste.

« Inutile, dit-elle avec un accent vien­nois pro­non­cé. Je sais où ils sont. »

Elle mar­cha direc­te­ment vers leur table et s’as­sit sans y avoir été invitée.

« Mes­sieurs. Madame. » Son regard balaya cha­cun d’eux avec une pré­ci­sion de chi­rur­gien. « Je suis Eli­sa­bet­ta von Wald­stein. Vous avez trou­vé mon mari. »

Ce n’é­tait pas une question.

La jour­née se pas­sa en dis­cus­sions. La Com­tesse racon­ta com­ment elle avait atten­du vingt-trois ans, écri­vant chaque année à l’hô­tel, guet­tant le signe que Hein­rich avait prédit.

« Il m’a­vait écrit : Quand le dé dis­pa­raî­tra, quel­qu’un vien­dra. Attends. Alors j’ai attendu. »

Ils lui mon­trèrent tout — le manus­crit d’Abdül­ha­mid, les pho­to­gra­phies, les dés d’i­voire. Elle exa­mi­na chaque élé­ment avec une atten­tion minu­tieuse, ses mains trem­blantes tou­chant les objets que son mari avait pro­té­gés jus­qu’à la mort.

« Hein­rich avait rai­son, » mur­mu­ra-t-elle. « C’est extra­or­di­naire. Et ter­ri­ble­ment dangereux. »

« Nous débat­tions jus­te­ment de ce qu’il faut en faire, » expli­qua Per­ci­val. « Publier ou cacher. »

La Com­tesse rit — un rire sans joie. « Vous ne pou­vez faire ni l’un ni l’autre. »

« Pour­quoi ? » deman­da Rupert.

« Parce que ces infor­ma­tions sont incom­plètes. » Elle tapo­ta le manus­crit. « Abdül­ha­mid parle des docu­ments byzan­tins cachés sous Sainte-Sophie. Mais sans ces docu­ments, son récit n’est qu’une théo­rie. Une his­toire inté­res­sante mais non prouvée. »

« Alors il faut aller à Sainte-Sophie, » décla­ra Niko­lai avec enthou­siasme. « Récu­pé­rer les documents ! »

« Sainte-Sophie est main­te­nant un musée, » objec­ta Meh­met. « Sur­veillé jour et nuit. Vous ne pou­vez pas sim­ple­ment y entrer et com­men­cer à creuser. »

« Sauf, » inter­vint la Com­tesse avec un sou­rire énig­ma­tique, « si on a les bonnes connexions. »

Elle sor­tit une lettre de son sac. « Mon petit-neveu, le Baron Frie­drich von Wald­stein, est atta­ché cultu­rel alle­mand à Anka­ra. Il a des… arran­ge­ments avec le minis­tère turc de la Culture. »

« Un Alle­mand, » répé­ta Per­ci­val avec méfiance. « Comme Kraus. »

« Kraus tra­vaille pour une orga­ni­sa­tion qui n’existe plus offi­ciel­le­ment, » pré­ci­sa la Com­tesse. « Frie­drich tra­vaille pour le gou­ver­ne­ment légi­time. Il y a une différence. »

« Et vous lui faites confiance ? » deman­da Leyla.

« C’est le petit-fils d’Hein­rich. Mon petit-neveu. » La Com­tesse les regar­da tous inten­sé­ment. « Et si je ne peux pas faire confiance à ma propre famille, à qui puis-je faire confiance ? »

C’é­tait un argu­ment dif­fi­cile à contrer.

« Très bien, » dit Rupert. « Contac­tez votre neveu. Mais nous venons avec vous. »

La Com­tesse sou­rit — un vrai sou­rire cette fois. « Je n’au­rais pas accep­té moins. »

Le Baron Frie­drich von Wald­stein arri­va le soir même, dans une auto­mo­bile Mer­cedes aus­si noire que ses inten­tions étaient obscures.

C’é­tait un homme dans la qua­ran­taine, élé­gant, avec une res­sem­blance frap­pante avec les pho­to­gra­phies du jeune Hein­rich — les mêmes yeux bleus per­çants, la même mâchoire car­rée, le même port aristocratique.

Mais là où Hein­rich avait eu de la cha­leur dans le regard, Frie­drich n’a­vait que du calcul.

« Tante Eli­sa­bet­ta, » dit-il en l’embrassant sur les deux joues. « Vous m’a­vez man­qué. » Puis, se tour­nant vers les autres : « Et voi­ci donc les cou­ra­geux aven­tu­riers qui ont décou­vert le secret de grand-père. »

Son ton était aimable, cour­tois même. Mais Rupert nota que ses yeux ne sou­riaient jamais tout à fait — ils res­taient froids, éva­lua­teurs, comme ceux d’un joueur d’é­checs cal­cu­lant plu­sieurs coups à l’avance.

« Baron, » dit Per­ci­val avec une cour­toi­sie gla­ciale. « Votre tante nous a assu­ré de votre coopération. »

« Abso­lu­ment. » Frie­drich s’as­sit et croi­sa les jambes avec élé­gance. « J’ai arran­gé un accès pri­vé à Sainte-Sophie demain à minuit. Les gar­diens seront… ailleurs. Nous aurons trois heures. »

« Et en échange ? » deman­da Niko­lai, tou­jours méfiant envers la géné­ro­si­té apparente.

Frie­drich sou­rit. « En échange, je veux voir les docu­ments. C’est l’hé­ri­tage de mon grand-père. J’ai le droit de savoir pour quoi il est mort. »

C’é­tait rai­son­nable. Trop rai­son­nable, peut-être.

Mais ils n’a­vaient pas vrai­ment le choix.

« D’ac­cord, » accep­ta Rupert. « Demain minuit. »

Frie­drich se leva pour par­tir, puis se retour­na. « Oh, une der­nière chose. » Il s’ar­rê­ta, les regar­dant tous avec une expres­sion indé­chif­frable. « Herr Kraus m’a contac­té. Il m’a pro­po­sé une somme consi­dé­rable pour ces documents. »

Le silence devint pesant. L’air dans le salon sem­bla sou­dain plus épais, plus dif­fi­cile à respirer.

« Et qu’a­vez-vous répon­du ? » deman­da Per­ci­val, sa main se res­ser­rant sur sa canne.

Frie­drich les regar­da un long moment, savou­rant visi­ble­ment leur incon­fort. Puis il sou­rit — un sou­rire qui n’at­tei­gnit pas ses yeux.

« Que je réflé­chi­rais. » Il mar­qua une pause déli­bé­rée. « Je plai­sante, natu­rel­le­ment. J’ai refu­sé. La famille avant l’argent, toujours. »

Il par­tit, lais­sant der­rière lui un malaise considérable.

« Je ne lui fais pas confiance, » décla­ra Niko­lai dès que la porte se referma.

« Moi non plus, » admit Percival.

« Il plai­san­tait sur l’offre de Kraus, » insis­ta la Com­tesse. « Frie­drich a un sens de l’hu­mour particulier. »

« Ou il nous pré­ve­nait qu’il pour­rait nous tra­hir, » sug­gé­ra Ley­la. « De manière très polie et très allemande. »

Rupert regar­da par la fenêtre. Constan­ti­nople scin­tillait dans la nuit, belle et dan­ge­reuse comme toujours.

« Nous n’a­vons pas le choix, » dit-il fina­le­ment. « Si les docu­ments sont vrai­ment sous Sainte-Sophie, c’est notre seule chance de les récupérer. »

« Et si c’est un piège ? » deman­da Mehmet.

« Alors nous impro­vi­se­rons. » Rupert sou­rit. « Nous sommes deve­nus plu­tôt bons à l’improvisation. »

Le chat Pacha, qui avait sui­vi toute cette conver­sa­tion depuis le cana­pé, bâilla longuement.

Si les chats pou­vaient par­ler, celui-ci aurait pro­ba­ble­ment dit quelque chose comme : « Les humains com­pliquent tou­jours tout. »

Et il aurait eu par­fai­te­ment raison.

CHA­PITRE XV

Sainte-Sophie à minuit avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière aux lieux sacrés déser­tés — comme si le bâti­ment lui-même rete­nait son souffle, atten­dant que les humains cessent enfin de s’a­gi­ter pour pou­voir retour­ner à ses conver­sa­tions mil­lé­naires avec l’éternité.

Le Baron Frie­drich avait été aus­si bon que sa parole — aucun gar­dien n’é­tait visible. Il les atten­dait devant l’en­trée prin­ci­pale, une lampe à arc élec­trique à la main, l’air d’un guide tou­ris­tique par­ti­cu­liè­re­ment clandestin.

« Ponc­tua­li­té prus­sienne, approu­va-t-il en consul­tant sa montre de gous­set. Entrez, s’il vous plaît. Nous avons jus­qu’à trois heures du matin. »

Ils péné­trèrent dans le nar­thex. Même Rupert, qui n’é­tait pas par­ti­cu­liè­re­ment sen­sible aux atmo­sphères mys­tiques, sen­tit le poids de l’His­toire — quinze siècles de prières, de conquêtes, de trans­for­ma­tions. Byzance, puis Constan­ti­nople, puis Istan­bul. Église, puis mos­quée, puis musée.

« Les coor­don­nées, deman­da Frie­drich. Le manus­crit indique-t-il où exactement ? »

Meh­met Bey sor­tit le livre d’Abdül­ha­mid et tra­dui­sit les anno­ta­tions mar­gi­nales : « Sous le marbre de l’ab­side, troi­sième dalle depuis l’au­tel byzan­tin, cin­quième depuis le mur nord. »

« L’ab­side, répé­ta Frie­drich. Par ici. »

Ils tra­ver­sèrent la nef prin­ci­pale, leurs pas réson­nant dans le silence monu­men­tal. Les mosaïques byzan­tines les regar­daient depuis les hau­teurs — Christ Pan­to­cra­tor, la Vierge Marie, des saints au regard sévère qui sem­blaient désap­prou­ver cette intru­sion nocturne.

L’ab­side était un demi-cercle de marbre incrus­té d’or, domi­né par l’im­mense figure de la Vierge tenant l’En­fant Jésus. La Com­tesse s’ar­rê­ta pour se signer — même après des siècles de trans­for­ma­tions, l’en­droit gar­dait sa sainteté.

« Troi­sième dalle, cin­quième dalle, » comp­ta Per­ci­val à voix haute.

Ils trou­vèrent la dalle indi­quée — appa­rem­ment iden­tique aux autres, mais quand Frie­drich appuya des­sus, un méca­nisme ancien grin­ça et la pierre pivo­ta légèrement.

« Un cache byzan­tin, mur­mu­ra Meh­met avec révé­rence. Ils en construi­saient par­tout. Pour pro­té­ger les reliques pen­dant les iconoclastes. »

Avec effort — la dalle pesait pro­ba­ble­ment deux cents kilos — ils par­vinrent à la sou­le­ver. En des­sous : un espace creux, tapis­sé de plomb pour pro­té­ger du temps et de l’humidité.

Et dans cet espace : une cas­sette de bronze, scel­lée avec de la cire rouge por­tant le sceau impé­rial byzan­tin — le double aigle.

Niko­lai la sou­le­va avec révé­rence. « C’est lourd. Il y a quelque chose dedans. »

Frie­drich sor­tit un cou­teau et bri­sa le sceau. À l’in­té­rieur de la cas­sette, enve­lop­pés dans de la soie pourpre pous­sié­reuse — la cou­leur impé­riale — se trou­vaient des rou­leaux de parchemin.

Meh­met dérou­la le pre­mier avec des mains trem­blantes. L’é­cri­ture était en grec byzan­tin, élé­gante et précise.

« C’est daté de 1452, dit-il d’une voix étran­glée. Un an avant la chute de Constantinople. »

Il lut à voix haute, tra­dui­sant au fur et à mesure :

Moi, Constan­tin XI Paléo­logue, Basi­leus des Romains, sachant que la ville ne peut être défen­due, ai conclu un accord secret avec le Sul­tan Meh­med. En échange de la red­di­tion paci­fique de Constan­ti­nople, il garan­tit : la pro­tec­tion de l’É­glise ortho­doxe, la pré­ser­va­tion de notre culture, et la conti­nua­tion spi­ri­tuelle de Byzance sous une autre forme.

L’Em­pire romain ne finit pas — il se trans­forme. Le Sul­tan otto­man devien­dra le nou­veau César. Il pro­té­ge­ra l’or­tho­doxie contre Rome. Il pré­ser­ve­ra notre héri­tage. Cette véri­té doit res­ter cachée jus­qu’à ce que le monde soit prêt à la comprendre.

Signé ce jour du 28 mai 1453, un jour avant la chute.

Le silence était absolu.

« C’est… c’est authen­tique ? » deman­da Rupert, bien qu’il connaisse déjà la réponse.

« Le par­che­min, l’encre, le sceau — tout cor­res­pond à la période, confir­ma Meh­met. Si c’est un faux, c’est le meilleur de l’histoire. »

« Donc Abdül­ha­mid avait rai­son, mur­mu­ra Ley­la. Constan­ti­nople n’est jamais vrai­ment tom­bée. Elle a négo­cié sa survie. »

Frie­drich exa­mi­na les autres rou­leaux. « Il y en a six. Six docu­ments. Cor­res­pon­dant aux six secrets. »

« Les cinq pre­miers sont tom­bés dans l’ou­bli, réci­ta Niko­lai. Le sixième atten­dait son heure. »

La Com­tesse s’as­sit lour­de­ment sur un banc. « Hein­rich est mort pour pro­té­ger cela. Et main­te­nant nous l’a­vons trou­vé. » Elle les regar­da tous. « Qu’al­lons-nous faire ? »

Avant que qui­conque puisse répondre, une voix fami­lière réson­na depuis l’en­trée de l’abside :

« Vous allez me les don­ner, naturellement. »

Herr Kraus appa­rut, accom­pa­gné cette fois non pas de deux, mais de six hommes armés. Son visage por­tait tou­jours les marques de Pacha, mais son expres­sion était triomphante.

« Baron von Wald­stein, dit-il cour­toi­se­ment. Mer­ci pour votre assis­tance. Le vire­ment sera effec­tué demain matin, comme convenu. »

Frie­drich ne répon­dit pas. Il ne regar­da même pas sa tante.

« Vous nous avez tra­his, consta­ta la Com­tesse d’une voix morte. Pour de l’argent. »

« Pour beau­coup d’argent, cor­ri­gea Frie­drich. Et aus­si pour la sta­bi­li­té. Ces docu­ments ne doivent jamais être publics. Herr Kraus et moi sommes d’ac­cord sur ce point. »

« Ton grand-père serait hor­ri­fié, » dit la Comtesse.

« Mon grand-père était un idéa­liste qui est mort dans une chambre d’hô­tel, rétor­qua Frie­drich froi­de­ment. J’ai appris de ses erreurs. »

Kraus s’a­van­ça. « Les docu­ments, s’il vous plaît. Ne ren­dons pas cela plus dif­fi­cile qu’il ne doit l’être. »

Rupert regar­da ses com­pa­gnons. Ils étaient pié­gés dans Sainte-Sophie, à minuit, face à des hommes armés, pos­sé­dant des docu­ments qui réécri­raient l’histoire.

C’est alors que quelque chose d’ex­tra­or­di­naire se produisit.

Les lumières s’éteignirent.

Toutes. Simul­ta­né­ment.

Et dans l’obs­cu­ri­té totale, une voix fami­lière — celle de Yusuf, le lift-boy — retentit :

« Effen­dis ! Par ici ! Vite ! »

CHA­PITRE XVI

Dans l’obs­cu­ri­té com­plète de Sainte-Sophie, le chaos prit exac­te­ment trente secondes pour s’ins­tal­ler tota­le­ment. Trente secondes de cris en alle­mand, de jurons en turc, de cli­que­tis métal­liques, et d’un concert géné­ral de confu­sion qui aurait fait hon­neur à un opé­ra comique par­ti­cu­liè­re­ment absurde.

Rupert sen­tit une main sai­sir son bras — petite, ferme, indu­bi­ta­ble­ment celle de Yusuf.

« Par ici, effen­di. Ne lâchez pas ma main. »

Ils se dépla­cèrent à tâtons, for­mant une chaîne humaine — Rupert tenait Yusuf, qui tenait Ley­la, qui tenait Niko­lai, qui tenait Per­ci­val, qui tenait Meh­met, qui por­tait pré­cieu­se­ment la cas­sette byzantine.

La Com­tesse, dans un moment de luci­di­té prag­ma­tique, avait sai­si le bras de Rupert de l’autre côté.

Der­rière eux, Kraus hur­lait : « Trou­vez-les ! Allu­mez vos lampes ! »

Mais Yusuf les gui­dait avec une assu­rance née d’une connais­sance intime de l’é­di­fice. Ils tra­ver­sèrent la nef, contour­nèrent des colonnes, des­cen­dirent des esca­liers que Rupert n’a­vait même pas remarqués.

Fina­le­ment, après ce qui sem­bla être une éter­ni­té mais ne dura pro­ba­ble­ment qu’une minute, ils émer­gèrent dans une petite cour exté­rieure. L’air frais de la nuit constan­ti­no­po­li­taine ne leur avait jamais paru aus­si délicieux.

« Com­ment… » com­men­ça Rupert, haletant.

« Plus tard, effen­di. Main­te­nant, courez. »

Une auto­mo­bile atten­dait dans une rue adja­cente — pas la Mer­cedes noire de Frie­drich, mais un vieux taxi Renault qui avait connu des jours meilleurs.

Au volant : Ismail, le pro­prié­taire du ham­mam, sou­riant largement.

« Mon­tez, mon­tez ! » encouragea-t-il.

Ils s’en­tas­sèrent dans le véhi­cule — sept per­sonnes dans un taxi pré­vu pour quatre. La Com­tesse se retrou­va assise sur les genoux de Niko­lai, qui sem­bla ravi de cette proxi­mi­té forcée.

Le moteur tous­sa, cra­cha, puis démar­ra. Ismail condui­sit à tra­vers les ruelles étroites de Sul­ta­nah­met avec une fami­lia­ri­té qui sug­gé­rait qu’il avait fui la police plus d’une fois dans sa vie.

Après dix minutes de conduite erra­tique, ils s’ar­rê­tèrent devant une mai­son otto­mane déla­brée dans le quar­tier de Fener.

« Ici, per­sonne ne vous trou­ve­ra, assu­ra Yusuf. C’est la mai­son de ma grand-mère. »

La grand-mère en ques­tion était une femme minus­cule d’au moins cent ans, qui les accueillit sans poser une seule ques­tion et leur ser­vit immé­dia­te­ment du thé noir épais et des bak­la­vas comme si rece­voir des fugi­tifs à une heure du matin était la chose la plus nor­male du monde.

Une fois ins­tal­lés dans un salon encom­bré de cous­sins et de tapis, Rupert put enfin poser la ques­tion qui le démangeait :

« Yusuf. Com­ment saviez-vous que nous étions en danger ? »

Le jeune homme sou­rit. « Parce que je vous sur­veillais depuis le début, effendi. »

« Vous nous… » Per­ci­val se redres­sa. « Vous êtes un espion ? »

« Pas un espion. Un gar­dien. » Yusuf s’as­sit en tailleur. « Ma famille pro­tège les secrets du Pera Palace depuis sa construc­tion. Mon arrière-grand-père était l’as­sis­tant d’I­van Wald­stein, l’ar­chi­tecte. Il connais­sait tous les pas­sages secrets, toutes les chambres cachées. »

« Et vous avez héri­té de ce rôle ? » deman­da Leyla.

« Exac­te­ment. Quand le dé a dis­pa­ru puis réap­pa­ru, j’ai su que le moment était venu. Abdül­ha­mid nous avait pré­ve­nus : Quand les dés se rejoin­dront, pro­té­gez ceux qui cherchent la vérité. »

« C’est pour cela que l’as­cen­seur nous aidait, réa­li­sa Niko­lai. Que les portes s’ou­vraient mys­té­rieu­se­ment. Vous mani­pu­liez tout depuis le début. »

« Je faci­li­tais, cor­ri­gea Yusuf modes­te­ment. Mais vous avez fait le plus dur vous-mêmes. »

« Et Pacha ? » deman­da Rupert. « Le chat tra­vaille pour vous aussi ? »

Yusuf rit. « Les chats ne tra­vaillent pour per­sonne, effen­di. Pacha fait ce qu’il veut. Mais il… sen­tait que vous étiez impor­tants. Les chats savent ces choses. »

La grand-mère, qui jus­qu’a­lors n’a­vait rien dit, inter­vint sou­dain en turc. Yusuf traduisit :

« Elle dit que le chat blanc du Pera Palace est spé­cial. Il des­cend d’un chat qui appar­te­nait au Sul­tan Abdül­ha­mid lui-même. Cinq géné­ra­tions de chats blancs, tous appe­lés Pacha, tous gar­diens des secrets. »

« Bien sûr, mur­mu­ra Ley­la. Tout est lié. Même le chat. »

Meh­met Bey, qui avait écou­té en silence, pla­ça pré­cieu­se­ment la cas­sette byzan­tine sur la table basse.

« Main­te­nant que nous les avons, dit-il, la vraie ques­tion se pose. Que fai­sons-nous de ces documents ? »

Le silence s’ins­tal­la dans le salon. Per­sonne n’a­vait de réponse.

Dehors, Constan­ti­nople dor­mait, incons­ciente du fait que dans une petite mai­son de Fener, un groupe de per­sonnes impro­bables venait d’ac­com­plir ce qui sem­blait impossible.

Mais accom­plir l’im­pos­sible n’é­tait que la pre­mière étape.

Déci­der quoi en faire serait infi­ni­ment plus difficile.

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