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Les Nuits Blanches de Mon­sieur Faugères

Les Nuits Blanches de Mon­sieur Faugères

Pre­mière partie

Grand Hotel Europe, Saint-Pétersbourg

Juin 1886

CHA­PITRE PREMIER

L’ar­ri­vée

10 juin 1886

Je tiens à le dire d’emblée, pour que les choses soient claires et qu’on ne vienne pas ensuite m’ac­cu­ser d’a­voir cher­ché quoi que ce soit : je n’é­tais venu en Rus­sie que pour vendre du vin.

Six caisses. Douze bou­teilles par caisse. Soixante-douze bou­teilles de bor­deaux — des pauillac, des saint-julien, des saint-émi­lion et, dans la der­nière caisse, enve­lop­pé dans de la paille comme un nour­ris­son royal, un sau­ternes de 1878 dont la seule men­tion du mil­lé­sime m’embuait les yeux. Voi­là ce que j’emportais avec moi dans ce train qui n’en finis­sait pas de tra­ver­ser l’Eu­rope, et voi­là tout ce que je deman­dais à la Rus­sie : qu’elle les goûte, qu’elle les aime, et qu’elle les achète. Le reste — les espions, les com­tesses, le capi­taine Vol­kons­ki et cette lumière de fou qui refu­sait de quit­ter le ciel — le reste, je n’a­vais rien demandé.

Mais je m’avance.

Le train est arri­vé à la gare de Var­so­vie un mar­di soir, à dix heures, et c’est la pre­mière chose qui m’a frap­pé à la gorge : il fai­sait jour. Non pas ce reste de lueur oran­gée qu’on voit par­fois en été du côté de Pauillac quand le soleil traîne au-des­sus de l’es­tuaire avant de consen­tir à se cou­cher — non. Il fai­sait jour comme il fait jour à quatre heures de l’a­près-midi un jour de juin à Bor­deaux. Un jour plein, large, impu­dent. Les gens sur le quai ne sem­blaient pas s’en éton­ner. Ils por­taient des man­teaux légers, des cha­peaux clairs, et mar­chaient avec cette len­teur par­ti­cu­lière des gens qui savent que la nuit ne vien­dra pas.

J’ai pen­sé : ces gens sont fous.

J’ai pen­sé aus­si : je suis très fatigué.

Trois jours de train. Ber­lin, Var­so­vie, Vil­na, puis ces plaines infi­nies où les bou­leaux défi­laient avec une régu­la­ri­té de métro­nome et où je m’é­tais deman­dé si la Rus­sie n’é­tait pas tout sim­ple­ment un immense rideau de bou­leaux der­rière lequel il n’y avait rien. J’a­vais dor­mi en poin­tillé, man­gé du hareng fumé dans des gares dont je ne savais pas pro­non­cer les noms, et bu un thé ser­vi dans un verre enchâs­sé dans un sup­port en métal argen­té — le pod­sta­kan­nik, comme on me l’ap­prit plus tard — qui avait la cou­leur d’un vin rosé trop pâle et le goût d’un sous-bois après la pluie. Pas mau­vais, en somme. Mais pas du vin.

Sur le quai de la gare de Var­so­vie — j’ap­pris ensuite que c’é­tait le nom de la gare, ce qui me parut une plai­san­te­rie ou une pro­vo­ca­tion, les Russes n’ayant pas pré­ci­sé­ment des rap­ports sereins avec la Pologne — un por­teur s’empara de mes malles avec une vigueur qui m’ef­fraya et un cocher m’at­ten­dait, envoyé par l’hô­tel. Il por­tait une cas­quette à galon et une barbe qui des­cen­dait jus­qu’au ster­num. Il ne par­lait pas fran­çais. Il ne par­lait peut-être aucune langue connue. Il char­gea mes bagages, fit cla­quer ses rênes, et le fiacre s’ébranla.

Et Péters­bourg m’apparut.

Je ne suis pas un homme de mots, on le com­pren­dra. Je suis un homme de nez, de palais, de papilles. Mon voca­bu­laire est celui des chais et des vignes : je sais dire robe, tanin, lon­gueur en bouche, finale, attaque, char­pente, cuisse. Je sais dire qu’un vin est soyeux, qu’il est rond, qu’il a du grain, qu’il tient en bouche comme une pro­messe. Mais pour décrire ce que j’ai vu ce soir-là depuis mon fiacre — ou plu­tôt cette nuit-là, puis­qu’il était dix heures et demie du soir et que le ciel avait la cou­leur d’un sau­ternes jeune, doré, lumi­neux, refu­sant de fon­cer — je n’ai pas les mots justes. Je n’ai que les miens.

La Pers­pec­tive Nevs­ki était un fleuve.

Non — la Pers­pec­tive Nevs­ki était un vin. Un grand vin ser­vi dans un verre déme­su­ré. La robe : cette lumière blonde qui bai­gnait les façades ocre, jaune paille, crème, abri­cot, comme si toute la ville avait été trem­pée dans un fût de chêne neuf. L’at­taque : cette lar­geur, cette ampleur — l’a­ve­nue devait faire qua­rante mètres de large, bor­dée de palais, d’é­glises, de vitrines illu­mi­nées, et elle filait tout droit vers un hori­zon qu’on ne voyait pas, ava­lée par sa propre immen­si­té. Le corps : la foule, les calèches, les mili­taires en uni­formes cha­mar­rés, les dames en robes claires, les mar­chands, les mou­jiks, les étu­diants, les men­diants, les chiens, les tram­ways à che­vaux — tout cela mêlé, bras­sé, et pour­tant har­mo­nieux, comme les arômes d’un vin com­plexe qui ne se contre­disent pas mais se répondent. Et la finale : ce par­fum de tilleul qui entrait par la fenêtre du fiacre et qui se mêlait à une odeur de fleuve, de pierre chaude, de pous­sière et de quelque chose d’in­dé­fi­nis­sable — quelque chose de vague­ment sucré, vague­ment métal­lique, que je n’i­den­ti­fiai que bien plus tard comme l’o­deur de Péters­bourg elle-même.

J’ai pen­sé : cette ville est un pre­mier cru.

Le fiacre tour­na dans une rue plus étroite — la Mikhaï­lovs­kaïa, appris-je ensuite — et s’ar­rê­ta devant une façade jaune et blanc de quatre étages, ornée de colonnes et de cor­niches, qui avait l’as­su­rance tran­quille des bâti­ments qui savent qu’ils sont beaux. Au-des­sus de l’en­trée, en lettres dorées : ГРАНД ОТЕЛЬ ЕВРОПА. Je ne lisais pas le russe, mais le por­tier qui se pré­ci­pi­ta vers le fiacre m’en don­na la tra­duc­tion d’un seul geste — il ouvrit la porte avec la majes­té d’un cham­bel­lan ouvrant les portes de Ver­sailles, et je com­pris que j’é­tais arri­vé au Grand Hotel Europe.

Le hall. Com­ment décrire ce hall ? Ima­gi­nez qu’on ait pris un châ­teau du Médoc — disons Lafite, disons Mar­gaux — qu’on l’ait agran­di dix fois, qu’on ait rem­pla­cé les ton­neaux par des colonnes de marbre et les bar­riques par des lustres en cris­tal, et qu’on ait invi­té le monde entier à s’y ins­tal­ler pour la soi­rée. Des marbres blancs et verts cou­vraient le sol. Un esca­lier monu­men­tal mon­tait vers les étages avec une courbe pares­seuse. Il y avait un ascen­seur — un ascen­seur ! — dont la cage en fer for­gé res­sem­blait à une volière pour oiseaux de luxe. Des pal­miers en pot. Des fau­teuils de cuir pro­fonds comme des confes­sion­naux. Et par­tout, par­tout, cette lumière — non pas la lumière des lustres, qui brû­laient timi­de­ment comme s’ils se savaient inutiles, mais la lumière du dehors, cette lumière de dix heures du soir qui entrait par les grandes fenêtres et refu­sait de partir.

Le per­son­nel était extra­or­di­naire. Je le sus immé­dia­te­ment, par ins­tinct pro­fes­sion­nel — je sais recon­naître le ser­vice, ayant moi-même ser­vi des mil­liers de clients dans mes chais des Char­trons. Le récep­tion­niste par­lait fran­çais avec un accent qui n’é­tait pas russe mais suisse — j’ap­pris que la direc­tion était suisse, ce qui expli­quait cette effi­ca­ci­té mâti­née de neu­tra­li­té. Les grooms por­taient des ves­tons à bou­tons dorés. Et les ser­veurs — ah, les ser­veurs ! — étaient des Tatars, me dit-on. Des Tatars de Cri­mée ou de Kazan, grands, maigres, le visage impas­sible, vêtus de livrées rouges et de pan­ta­lons larges ren­trés dans des bottes souples. Ils se dépla­çaient sans bruit, comme des chats, et vous appor­taient un verre de thé ou un cous­sin pour le dos avant même que vous n’ayez for­mu­lé le sou­hait d’en avoir un. On me dit que dans toute l’his­toire de l’hô­tel, seules quelques cuillères avaient dis­pa­ru. Je n’eus aucune peine à le croire.

Ma chambre était au troi­sième étage. Fenêtres sur la Mikhaï­lovs­kaïa. Un lit immense — les Russes dorment dans des lits qui pour­raient conte­nir une famille entière, peut-être est-ce à cause des hivers. Une armoire en aca­jou. Un bureau. Un lava­bo en por­ce­laine avec de l’eau cou­rante — chaude et froide, ce que je trou­vai pro­di­gieux. Et sur­tout, ô miracle de la tech­nique moderne, un éclai­rage élec­trique : des ampoules, véri­tables ampoules, qui dif­fu­saient une lumière jaune et trem­blo­tante, moins belle que celle du dehors mais infi­ni­ment plus docile. J’ap­puyai sur l’in­ter­rup­teur plu­sieurs fois, comme un enfant, allu­mé-éteint, allu­mé-éteint, fas­ci­né par cette obéis­sance ins­tan­ta­née de la lumière à mon doigt.

Puis je m’oc­cu­pai de mes caisses.

On me les avait mon­tées avec un soin qui me ras­su­ra. Six caisses de bois cloué, mar­quées au pochoir : MAI­SON FAU­GÈRES — NÉGO­CIANT EN VINS — BOR­DEAUX. Je les ins­pec­tai une à une, sou­le­vant les cou­vercles, véri­fiant les pailles, comp­tant les bou­teilles. Tout était en ordre. Les saint-julien dor­maient sage­ment. Les pauillac n’a­vaient pas bou­gé. Le sau­ternes de 1878, dans sa caisse capi­ton­née, trô­nait avec la digni­té d’un infant d’Es­pagne. Je respirai.

J’au­rais dû me cou­cher. Mon corps récla­mait le som­meil avec l’in­sis­tance d’un créan­cier. Mais com­ment dor­mir ? La lumière entrait par les rideaux — des rideaux épais, de bonne qua­li­té, bor­deaux jus­te­ment, quelle iro­nie — et les tra­ver­sait comme s’ils n’exis­taient pas. Je tirai les doubles rideaux. La lumière entra quand même, nar­quoise, insis­tante, cette lumière de minuit qui avait la nuance exacte d’un rosé de Pro­vence — pâle, blonde, à peine ambrée, avec des reflets de pêche du côté de l’ouest, là où le soleil fai­sait sem­blant de se cou­cher sans y consen­tir véritablement.

Je m’ha­billai et des­cen­dis au bar.

Le bar du Grand Hotel Europe, à minuit, un soir de juin 1886. Je revois la scène avec une net­te­té qui ne doit rien à l’al­cool — je n’a­vais encore rien bu — et tout à cette lumière extra­or­di­naire qui ren­dait chaque détail plus pré­cis, plus décou­pé, comme si le monde refu­sait de deve­nir flou. Le bar était une pièce lam­bris­sée de bois sombre — chêne, me sem­bla-t-il, un bon chêne bien sec — avec un comp­toir en aca­jou, des tabou­rets de cuir, des miroirs biseau­tés qui mul­ti­pliaient les reflets des bou­teilles ali­gnées sur les éta­gères. Il y avait du monde. Il y avait du monde à minuit. Des hommes en habit, des femmes en robe du soir, des offi­ciers en uni­forme blanc, un groupe de ce qui sem­blait être des Japo­nais — des Japo­nais à Péters­bourg ! — et, seul à une table du fond, un homme en tweed qui lisait un jour­nal anglais avec cette concen­tra­tion appuyée des gens qui veulent abso­lu­ment qu’on remarque qu’ils ne regardent personne.

C’est lui qui m’a­dres­sa la parole. Je m’é­tais ins­tal­lé au comp­toir et j’a­vais com­man­dé — réflexe imbé­cile — un verre de bor­deaux. Le bar­man m’a­vait ser­vi un liquide sombre dans lequel je recon­nus, avec un pin­ce­ment au cœur, un vin qui avait peut-être été un médoc dans une vie anté­rieure mais qui avait depuis connu des épreuves que je pré­fé­rais ne pas ima­gi­ner. Je le repo­sai après une gor­gée avec la déli­ca­tesse d’un méde­cin repo­sant un patient sur son lit de mort, et c’est à ce moment que la voix me par­vint, en fran­çais, avec un accent anglais qui écor­chait les voyelles comme un séca­teur mal affûté :

— Vous êtes Français.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. L’homme en tweed s’é­tait maté­ria­li­sé sur le tabou­ret voi­sin sans que je l’aie vu bou­ger. Il avait un visage long, des yeux gris, une mous­tache blonde taillée avec une pré­ci­sion mili­taire, et ce teint rosé des Anglais qui ont pas­sé trop de temps dans des clubs et pas assez au soleil. Il regar­dait mon verre avec une expres­sion qui hési­tait entre la com­pas­sion et l’amusement.

— Fau­gères, dis-je en lui ten­dant la main. Édouard Fau­gères. Négo­ciant en vins, Bordeaux.

— Craw­ley, répon­dit-il en me ser­rant la main avec une fer­me­té cali­brée. Arthur Craw­ley. Je suis ici pour les icônes.

— Les icônes ?

— Les icônes russes. J’en fais col­lec­tion. Des mer­veilles, vous savez — des fonds d’or, des visages de saints qui vous regardent comme s’ils savaient quelque chose que vous igno­rez. Fas­ci­nant. Un peu comme votre vin, j’i­ma­gine — il faut le nez.

Je déci­dai immé­dia­te­ment que j’ai­mais bien cet Anglais. Il avait cette manière très bri­tan­nique de par­ler de tout avec la même non­cha­lance polie, comme si rien au monde ne méri­tait véri­ta­ble­ment qu’on s’y excite mais que tout méri­tait qu’on s’y inté­resse. Je lui pro­po­sai de goû­ter autre chose que le breu­vage que le bar ser­vait sous le nom de bor­deaux, et je fis mon­ter de ma chambre — par un groom qui prit l’es­ca­lier au galop comme si sa vie en dépen­dait — une bou­teille de mon pauillac 1878.

Ce qui sui­vit fut peut-être le seul moment de mon séjour à Péters­bourg où je fus par­fai­te­ment, com­plè­te­ment, incon­tes­ta­ble­ment heureux.

Le bou­chon céda avec ce sou­pir dis­cret qui est la marque des grands vins — pas de bruit, pas de résis­tance, juste une exha­la­tion, comme si le vin consen­tait enfin à res­pi­rer après huit ans de patience. Je ver­sai. La robe dans la lumière de minuit — cette lumière ! — était d’un rubis pro­fond tirant sur le gre­nat, avec des reflets auburn sur les bords, comme les che­veux d’une femme qu’on ver­ra plus tard dans cette his­toire mais que je ne connais­sais pas encore. Le nez mon­tait len­te­ment, en couches suc­ces­sives : d’a­bord le cas­sis, puis le cèdre, puis quelque chose de fumé et de doux qui était la signa­ture même de Pauillac, ce mélange de gra­viers chauds et de brise marine que seul l’es­tuaire de la Gironde sait produire.

Craw­ley goû­ta. Il fer­ma les yeux — ce qui est tou­jours bon signe, j’ai remar­qué que les gens qui gardent les yeux ouverts en goû­tant un vin ne le goûtent pas vrai­ment, ils le regardent, ce qui n’est pas la même chose — et quand il les rou­vrit, il y avait dans son regard cette expres­sion de gra­vi­té tendre que je ne voyais d’or­di­naire que chez les vrais amateurs.

— Mon­sieur Fau­gères, dit-il, je crois que vous et moi allons deve­nir amis.

— C’est le vin qui fait ça, dis-je.

— Non. C’est l’homme qui apporte le vin.

Nous bûmes len­te­ment, en par­lant de choses qui n’a­vaient aucune impor­tance — le tra­jet en train, les hôtels, les habi­tudes russes, cette lumière invrai­sem­blable. Craw­ley connais­sait Péters­bourg, il y venait chaque année pour la sai­son, et il me racon­ta la ville avec des mots d’a­ma­teur d’art — les palais comme des tableaux, les canaux comme des cadres, les gens comme des per­son­nages. Je lui par­lai de Bor­deaux, des Char­trons, de l’es­tuaire, des vignes qui des­cendent vers la Garonne, et il m’é­cou­ta avec cette poli­tesse atten­tive qui est la forme anglaise de la curiosité.

À deux heures du matin, nous en étions au troi­sième verre, le bar s’é­tait vidé de moi­tié — mais pas com­plè­te­ment, il y avait encore du monde à deux heures du matin, c’est un pays impos­sible — et Craw­ley me dit cette chose que je ne com­pris que beau­coup plus tard :

— Péters­bourg est une ville où tout le monde sur­veille tout le monde, et où per­sonne ne voit rien. C’est ce qui la rend si charmante.

Il sou­rit. Je sou­ris. Nous trin­quâmes. La lumière dehors avait à peine chan­gé — un ton plus bas peut-être, un sau­ternes qui serait pas­sé au tokay, du doré à l’am­bré — et quelque part dans la ville, une hor­loge son­na deux coups que per­sonne n’écouta.

Je remon­tai dans ma chambre à trois heures. Je tirai les rideaux. La lumière, imper­tur­bable, entra quand même. Je me cou­chai tout habillé sur ce lit immense, les yeux ouverts dans cette clar­té qui refu­sait de mou­rir, et je pen­sai à mes caisses, à mon vin, à ce pays étrange où le soleil ne savait pas se cou­cher et où les Anglais vous par­laient d’i­cônes en buvant du pauillac.

Je ne savais pas encore que dans l’une de mes caisses, entre un saint-julien et un saint-émi­lion, quel­qu’un avait glis­sé un papier qui allait trans­for­mer mon voyage d’af­faires en quelque chose dont je n’a­vais pas le mot — pas en fran­çais, pas en russe, pas dans aucune langue que je connusse.

Je m’en­dor­mis — si on peut appe­ler dor­mir cette som­no­lence fié­vreuse et lumi­neuse où le corps s’a­ban­donne mais où l’es­prit conti­nue de déri­ver, comme un bou­chon sur la Neva — et je rêvai de vignes qui pous­saient le long de la Pers­pec­tive Nevs­ki, avec des grappes de rai­sin doré que per­sonne ne ven­dan­geait parce que le soleil, là-bas aus­si, refu­sait de se coucher.

Demain, je ven­drais du vin.

C’é­tait la der­nière pen­sée rai­son­nable que j’eus à Pétersbourg.

CHA­PITRE 2

La bou­teille ouverte

11 juin 1886

Je fus réveillé par un bruit que je ne recon­nus pas immé­dia­te­ment. Ce n’é­tait ni le chant du coq — il n’y a pas de coqs à Péters­bourg, ou s’il y en a, ils ont renon­cé à com­prendre quand com­mence le matin — ni la cloche de l’é­glise Saint-Michel qui, à Bor­deaux, me tirait du lit à sept heures avec une ponc­tua­li­té de curé. C’é­tait un bruit de samo­var. Un chuin­te­ment régu­lier, métal­lique et doux, accom­pa­gné d’un léger tin­te­ment de por­ce­laine, et quand j’ou­vris les yeux, Karim était là.

Je ne l’a­vais pas enten­du entrer. Je ne l’en­ten­drais jamais entrer. Karim — j’ap­pris son nom un peu plus tard, quand le récep­tion­niste suisse me dit « Karim s’oc­cu­pe­ra de vous » avec le ton de quel­qu’un qui vous annonce que la Pro­vi­dence a été assi­gnée à votre étage — Karim se tenait près de la table, par­fai­te­ment immo­bile, le samo­var déjà en place, une tasse, une sou­coupe, un sucre, une ser­viette pliée en tri­angle. Il por­tait la livrée rouge des ser­veurs tatars, un pan­ta­lon large ren­tré dans des bottes de cuir souple, et son visage avait cette impas­si­bi­li­té abso­lue des gens qui ont déci­dé une fois pour toutes que l’u­ni­vers ne méri­tait ni sur­prise ni com­men­taire. Ses yeux — noirs, un peu bri­dés, d’une fixi­té miné­rale — ne me regar­daient pas exac­te­ment. Ils me consi­dé­raient. Comme un maître d’hô­tel consi­dère un cou­vert : est-il bien mis ? manque-t-il quelque chose ? faut-il intervenir ?

— Bon­jour, dis-je stupidement.

Karim incli­na la tête d’un demi-cen­ti­mètre. Pas un mil­li­mètre de plus. C’é­tait, je le com­pris avec le temps, le maxi­mum de cha­leur émo­tion­nelle dont il était capable à l’in­ten­tion d’un être humain. Il ver­sa le thé. Le liquide tom­ba de haut, en arc brun, dans la tasse, avec une pré­ci­sion d’or­fèvre. Puis il se reti­ra — non, il ne se reti­ra pas, il ces­sa d’être là, ce qui n’est pas la même chose. La porte ne fit aucun bruit. L’air ne bou­gea pas. Sim­ple­ment, là où il y avait eu un Tatar en livrée rouge, il y avait main­te­nant un espace vide qui gar­dait vague­ment la forme de sa pré­sence, comme le creux que laisse un corps dans un matelas.

Je bus le thé. Il était brû­lant, amer, et d’une fran­chise qui me plut — un thé qui ne cher­chait pas à plaire, qui ne se dégui­sait pas en autre chose que ce qu’il était, du thé noir ser­vi fort dans un verre ser­ti d’argent. Je le bus en regar­dant par la fenêtre. La Mikhaï­lovs­kaïa bai­gnait dans une lumière de miel. En face, un parc — le square des Arts, appris-je plus tard — avec des arbres immenses dont les feuilles fai­saient un bruit de frois­se­ments. Au fond du square, un bâti­ment jaune et blanc qui res­sem­blait à un palais ita­lien éga­ré sous les lati­tudes boréales. Tout avait cette net­te­té exces­sive des matins sans nuit, cette pré­ci­sion un peu cruelle des choses qui n’ont pas été adou­cies par l’obscurité.

Quelle heure était-il ? Huit heures, me dit ma montre. Huit heures du matin, et le soleil était déjà haut, ou encore haut, ou tou­jours haut — je ne savais plus. Le temps, à Péters­bourg en juin, avait ces­sé d’être une ligne droite. Il était deve­nu une boucle, un ruban de Möbius, un fleuve qui ne savait plus dans quel sens couler.

Je déci­dai de m’oc­cu­per de choses concrètes.

Mes caisses étaient ali­gnées le long du mur, là où les grooms les avaient dépo­sées la veille. Six caisses. Le rituel du matin — mon rituel, celui que je pra­ti­quais dans mes chais des Char­trons avant chaque expé­di­tion, avant chaque livrai­son, avec la minu­tie d’un phar­ma­cien véri­fiant ses fioles : ouvrir, ins­pec­ter, comp­ter, refer­mer. Je com­men­çai par la caisse numé­ro un. Pauillac 1878. Douze bou­teilles, cou­chées sur la paille, le col vers la gauche — tou­jours vers la gauche, c’est une manie, je n’en démords pas. Douze bou­teilles. Tout en ordre.

Caisse numé­ro deux. Saint-émi­lion 1880. Un mil­lé­sime hon­nête, pas le plus grand, mais qui avait une ron­deur, une géné­ro­si­té char­nue qui plai­sait aux Russes — les Russes aiment les vins ronds, j’a­vais fait mes recherches, ils aiment ce qui est plein, ce qui emplit la bouche, ce qui ne lésine pas. Douze bou­teilles. Col vers la gauche. Paille en bon état. Je pas­sai ma main sous chaque bou­teille, par habi­tude, pour véri­fier que rien n’a­vait bou­gé. Rien n’a­vait bougé.

Caisse numé­ro trois. Caisse numé­ro quatre. Saint-julien 1882, un vin que j’ai­mais par­ti­cu­liè­re­ment — ner­veux, élé­gant, avec une finale de réglisse et de vio­lette qui durait une éter­ni­té. Tout en ordre. Le monde était en ordre.

Caisse numé­ro cinq.

Je le vis tout de suite.

La troi­sième bou­teille en par­tant de la droite avait été dépla­cée. Ce n’é­tait presque rien — un cen­ti­mètre, peut-être moins — mais je connais mes caisses comme un ber­ger connaît ses bêtes, et cette bou­teille n’é­tait plus exac­te­ment là où je l’a­vais pla­cée. Le col avait pivo­té d’un quart de tour. La paille autour d’elle était légè­re­ment tas­sée, comme si quel­qu’un avait sou­le­vé la bou­teille puis l’a­vait repo­sée avec soin — avec un soin qui tra­his­sait pré­ci­sé­ment l’in­ten­tion de ne rien déranger.

Je la sor­tis de la caisse. C’é­tait un saint-julien 1882, même mil­lé­sime que la caisse pré­cé­dente mais d’un autre châ­teau — je ne don­ne­rai pas le nom, par dis­cré­tion com­mer­ciale et parce que cette his­toire a déjà fait assez de tort à ma répu­ta­tion de négo­ciant sérieux. Je la tins devant la lumière de la fenêtre. La robe était intacte, le niveau cor­rect. Mais le bouchon.

Le bou­chon.

On avait tiré le bou­chon et on l’a­vait remis en place.

Pour un pro­fane, c’eût été invi­sible. Pour moi, c’é­tait un cri. Le bou­chon dépas­sait d’un demi-mil­li­mètre de trop, et sa sur­face, habi­tuel­le­ment lisse là où elle ren­contre le verre, por­tait des micro-grif­fures — les grif­fures d’un tire-bou­chon qu’on a enfon­cé et reti­ré. On avait ouvert ma bou­teille. On avait ouvert ma bou­teille et on l’a­vait rebou­chée. Quel­qu’un, dans ce train ou dans cet hôtel, entre Bor­deaux et Péters­bourg, entre la France et la Rus­sie, avait eu l’in­dé­cence, l’im­pu­dence, l’im­par­don­nable audace d’ou­vrir une de mes bouteilles.

Je res­sen­tis cette colère par­ti­cu­lière, froide et ver­ti­cale, que seule une atteinte au vin peut pro­vo­quer chez un négo­ciant bor­de­lais. Ce n’é­tait pas une colère d’homme d’af­faires — le vin ne valait que quelques francs. C’é­tait une colère de prin­cipe. On ne touche pas aux bou­teilles d’au­trui. C’est une loi qui devrait être ins­crite dans toutes les consti­tu­tions de tous les pays du monde, y com­pris la Rus­sie, qui, à ma connais­sance, n’a­vait pas de consti­tu­tion mais aurait dû en avoir une rien que pour y ins­crire cet article fondamental.

Je tirai le bou­chon. Il vint faci­le­ment — trop faci­le­ment, confir­mant qu’il avait été tiré récem­ment. Je por­tai le gou­lot à mon nez. Le vin sen­tait le saint-julien. Il n’a­vait pas tour­né. On ne l’a­vait pas bu, ou à peine — le niveau était presque nor­mal. On ne l’a­vait donc pas ouvert pour le boire. On l’a­vait ouvert pour y mettre quelque chose, ou pour en reti­rer quelque chose, ou pour…

Je retour­nai la bou­teille au-des­sus du lava­bo en por­ce­laine. Le vin cou­la, gre­nat sombre, et avec le vin, quelque chose glis­sa — quelque chose de rigide et de léger, enve­lop­pé dans un étui de cuir fin, de la taille d’un doigt, qui tom­ba dans la vasque avec un petit bruit mat.

Je fer­mai le robi­net. J’es­suyai l’é­tui avec ma ser­viette de toi­lette. C’é­tait un cylindre de cuir brun, cou­su très fin, fer­mé par un cor­don. Je défis le cor­don. À l’in­té­rieur, rou­lé ser­ré, un feuillet de papier — un papier mince, presque trans­lu­cide, du vélin de très bonne qua­li­té, le genre de papier sur lequel on écrit des choses qu’on ne veut pas voir se dégrader.

Je le déroulai.

L’é­cri­ture était petite, ser­rée, régu­lière — une écri­ture de fonc­tion­naire ou de mili­taire, habi­tuée à dire beau­coup dans peu d’es­pace. Le texte était en par­tie en fran­çais — un fran­çais admi­nis­tra­tif, raide, plein de for­mules — et en par­tie dans un sys­tème de chiffres et de lettres que je ne com­pris pas. Ce que je com­pris, en revanche, c’é­taient les quelques mots qui appa­rais­saient en clair, comme des îlots de sens dans un océan d’opacité :

Alliance.

Flotte.

Constan­ti­nople.

Pro­to­cole secret.

Rati­fi­ca­tion avant le prin­temps 1887.

Et plus bas, d’une autre écri­ture, plus rapide, au crayon :

Pour les yeux de S*** uniquement.

Je res­tai un moment debout devant le lava­bo, le papier dans une main, l’é­tui de cuir dans l’autre, la bou­teille de saint-julien sacri­fiée égout­tant ses der­nières larmes gre­nat dans la vasque. Le soleil de Péters­bourg entrait par la fenêtre et éclai­rait la scène avec cette impu­deur que j’al­lais apprendre à connaître — rien ne se cache, à Péters­bourg en juin, tout est éclai­ré, exhi­bé, offert, et c’est jus­te­ment pour cela que per­sonne ne voit rien.

Je ne com­pre­nais rien à ce docu­ment. Je ne savais pas ce que Constan­ti­nople venait faire dans un saint-julien 1882. Je ne savais pas qui était S***. Je ne savais pas ce que signi­fiait un pro­to­cole secret ni pour­quoi il devait être rati­fié avant le prin­temps 1887. J’é­tais négo­ciant en vin. Mon pro­to­cole à moi, c’é­tait : goû­ter, vendre, expé­dier, encais­ser. Mes alliances, c’é­taient celles que je nouais avec les res­tau­ra­teurs et les impor­ta­teurs. Ma flotte, c’é­taient les navires qui empor­taient mes bar­riques par le port de la Lune vers les quatre coins du monde.

Je relus le docu­ment. Les chiffres res­tèrent des chiffres. Les mots en clair res­tèrent en clair, et ils ne me disaient rien de bon. Alliance. Flotte. Constan­ti­nople. Ces mots-là appar­te­naient à un voca­bu­laire que je ne pra­ti­quais pas — le voca­bu­laire des chan­cel­le­ries, des ambas­sades, des cabi­nets noirs, des gens qui décident du sort du monde dans des bureaux feu­trés en buvant du mau­vais thé. Pas le mien.

Je pliai le papier, le glis­sai dans l’é­tui de cuir, et mis l’é­tui dans la poche inté­rieure de mon ves­ton. Je ne sau­rais pas dire exac­te­ment pour­quoi je ne le jetai pas. Peut-être un ins­tinct de négo­ciant — on ne jette pas ce qu’on ne com­prend pas, on le met de côté en atten­dant de com­prendre. Peut-être aus­si cette intui­tion obs­cure que ce petit rou­leau de vélin, glis­sé dans ma bou­teille par des mains incon­nues, avait une valeur — une valeur que je ne pou­vais pas chif­frer, ce qui, pour un homme de com­merce, est la défi­ni­tion exacte du danger.

J’a­vais un ren­dez-vous à onze heures. Un cer­tain Ches­tia­kov, impor­ta­teur, dont le comp­toir de la Pers­pec­tive Ligovs­ki four­nis­sait les meilleures tables de Péters­bourg. Mon cor­res­pon­dant bor­de­lais, Duval-Leroy, m’a­vait écrit une lettre d’in­tro­duc­tion que je gar­dais dans ma ser­viette en cuir avec mes tarifs, mes fiches de dégus­ta­tion et une carte de la ville que je n’ar­ri­vais pas à lire parce que tous les noms de rues étaient en carac­tères cyril­liques, c’est-à-dire dans un alpha­bet qui res­sem­blait au nôtre comme un vin de table res­semble à un pre­mier cru — il y a des lettres, oui, mais elles ne disent pas la même chose.

Je sor­tis de l’hô­tel à dix heures. Le por­tier m’ap­pe­la un fiacre avec ce même geste sou­ve­rain que la veille, et je mon­tai en me disant que j’a­vais une heure devant moi et que je pou­vais bien la consa­crer à regar­der cette ville qui, à dix heures du matin, en ce mois de juin, sous ce ciel d’un bleu si pâle qu’il sem­blait avoir été lavé à grande eau, offrait au regard quelque chose que je n’a­vais vu nulle part ailleurs.

Je deman­dai au cocher de pas­ser par la Pers­pec­tive Nevski.

La Pers­pec­tive Nevs­ki le matin — mais je ne dirai plus « le matin » ni « le soir », ces mots n’ont pas de sens ici, je dirai « à dix heures » ou « à trois heures » et cha­cun com­pren­dra que la lumière, dehors, était tou­jours la même lumière triom­phante et légè­re­ment dérai­son­nable — la Pers­pec­tive Nevs­ki, donc, à dix heures, était un spec­tacle qui méri­tait qu’on y consa­crât cette heure.

Tout y était en mou­ve­ment. Les calèches, les char­rettes, les tram­ways à che­vaux — on m’a­vait dit que la ville aurait bien­tôt des tram­ways élec­triques, comme le reste, les Russes élec­tri­fiaient tout avec une fer­veur de conver­tis — les ven­deurs de kvas qui tenaient à bout de bras des cruches en terre ver­nis­sée, les mar­chands de piroj­ki dont l’o­deur de pâte chaude et de viande se mêlait à celle des tilleuls, les gamins qui criaient les jour­naux, les sol­dats en uni­forme blanc qui mar­chaient par groupes de trois avec cette rai­deur magni­fique de la dis­ci­pline impé­riale. Il y avait des maga­sins dont les vitrines riva­li­saient avec celles de Paris — un joaillier, un cha­pe­lier, un maga­sin de four­rures qui expo­sait un man­teau d’her­mine d’une blan­cheur si pure que je m’ar­rê­tai pour le regar­der, oubliant que j’é­tais en juin et qu’il fai­sait vingt-deux degrés. Il y avait des églises — non, des cathé­drales — qui sur­gis­saient entre les immeubles comme des hal­lu­ci­na­tions : l’une d’elles, à colon­nade, res­sem­blait à Saint-Pierre de Rome en plus petit ; une autre, que j’a­per­çus au détour d’un canal, était coif­fée de bulbes mul­ti­co­lores, rouges, bleus, verts, dorés, striés, tor­sa­dés, comme si un pâtis­sier génial avait déco­ré un gâteau pour un tsar dément. Je sus plus tard que c’é­tait l’é­glise du Sau­veur-sur-le-Sang-Ver­sé, construite à l’en­droit même où l’empereur Alexandre II avait été assas­si­né cinq ans plus tôt par une bombe. Une église bâtie sur du sang. La Rus­sie ne fait rien comme les autres.

Le fiacre tour­na dans une rue plus calme — des tilleuls, des façades pas­tel, un canal dont l’eau verte reflé­tait les bâti­ments avec une fidé­li­té de miroir. Puis la Pers­pec­tive Ligovs­ki, plus com­mer­çante, plus bruyante, avec des enseignes en cyril­lique et en fran­çais — le fran­çais était par­tout, à Péters­bourg, comme un par­fum rési­duel de ce siècle où toute l’Eu­rope avait par­lé notre langue, et je res­sen­tis une bouf­fée de fier­té que je tem­pé­rai aus­si­tôt en me rap­pe­lant que je n’é­tais pas là pour la gloire de la France mais pour celle du bor­deaux, ce qui, à mes yeux, reve­nait au même.

Ches­tia­kov m’at­ten­dait dans un bureau qui sen­tait le tabac turc et le bois ciré. C’é­tait un homme consi­dé­rable — et j’emploie cet adjec­tif dans son sens le plus phy­sique. Il devait peser cent vingt kilos, peut-être davan­tage, et cette masse n’a­vait rien de flasque : c’é­tait une masse com­pacte, solide, joviale, comme un fût de chêne rem­pli à ras bord. Sa barbe, noire et four­nie, com­men­çait sous les yeux et des­cen­dait en cas­cades jus­qu’au milieu de la poi­trine. Ses mains étaient immenses. Sa voix, quand il me salua en fran­çais — un fran­çais rocailleux, gut­tu­ral, qui trans­for­mait les « r » en rou­le­ments de ton­nerre — fit vibrer les vitres.

— Fau­gères ! Mon ami bor­de­lais ! Entrez, entrez, asseyez-vous ! Du thé ? Non — du vin ! Nous allons goûter !

Il avait déjà pré­pa­ré des verres. Je sor­tis de ma ser­viette trois bou­teilles que j’a­vais empor­tées — un pauillac, un saint-émi­lion, un graves — et je les ali­gnai sur son bureau avec le soin d’un géné­ral dis­po­sant ses troupes. Ches­tia­kov les regar­da avec un res­pect qui me tou­cha. Il y avait dans ses yeux cette même gra­vi­té que j’a­vais vue chez Craw­ley la veille — la gra­vi­té des gens qui savent que le vin n’est pas un com­merce mais un sacerdoce.

Nous goû­tâmes.

Ches­tia­kov goû­tait comme per­sonne. Il ne se conten­tait pas de por­ter le verre à ses lèvres — il englou­tis­sait le vin, le fai­sait rou­ler dans sa bouche immense, fer­mait les yeux, les rou­vrait, fron­çait les sour­cils, hochait la tête, puis émet­tait un juge­ment qui avait la conci­sion d’un ver­dict de cour d’assises :

— Celui-là, oui.

— Celui-là, peut-être.

— Celui-là, non. Trop maigre. Les Russes n’aiment pas les vins maigres. Les Russes aiment la chair sur les os.

Le graves fut décla­ré trop maigre. Le pauillac fut décla­ré magni­fique. Le saint-émi­lion fut décla­ré « inté­res­sant, comme une femme qu’on ne connaît pas encore ». Je notai men­ta­le­ment qu’il fau­drait reve­nir avec des vins plus char­nus, plus ronds, plus russes.

Ches­tia­kov com­man­da du thé — du vrai thé, cette fois, accom­pa­gné de piroj­ki, de hareng mari­né, de concombres salés et d’un bloc de beurre jaune comme un lin­got d’or. Nous man­geâmes en par­lant affaires. Les chiffres qu’il me don­na étaient impres­sion­nants : Péters­bourg consom­mait des quan­ti­tés pha­rao­niques de vin fran­çais, les grands res­tau­rants n’ac­cep­taient que du bor­deaux et du bour­gogne, la cour impé­riale elle-même pas­sait des com­mandes qui auraient suf­fi à vider les chais de la moi­tié du Médoc. Je cal­cu­lai men­ta­le­ment, je mul­ti­pliai, j’ad­di­tion­nai, et le résul­tat me don­na le ver­tige — un ver­tige agréable, un ver­tige de vigne­ron devant une récolte exceptionnelle.

— Vous res­te­rez com­bien de temps ? deman­da Chestiakov.

— Dix jours, dis-je. Jus­qu’au vingt.

— Dix jours ! s’ex­cla­ma-t-il en abat­tant sa paume sur le bureau, ce qui fit trem­bler les bou­teilles et sau­ter un piroj­ki hors de son assiette. Dix jours pen­dant les Nuits Blanches ! Vous allez deve­nir fou, mon ami. Tout le monde devient fou. C’est la lumière. La lumière mange le som­meil. Le som­meil mange la rai­son. Et quand il n’y a plus de rai­son — il tapo­ta sa tempe d’un doigt épais — il ne reste que la Russie.

Il rit. C’é­tait un rire énorme, caver­neux, qui mon­tait du ventre et rem­plis­sait la pièce comme un vin puis­sant rem­plit un verre. Je ris aus­si, sans savoir exac­te­ment de quoi, mais gagné par cette bonne humeur conta­gieuse qui est, je crois, la marque des Russes quand ils ne sont pas en train d’être tragiques.

Je quit­tai Ches­tia­kov à une heure de l’a­près-midi avec la cer­ti­tude d’a­voir trou­vé un asso­cié — ou du moins un allié. Il m’a­vait pro­mis d’or­ga­ni­ser une dégus­ta­tion pour ses meilleurs clients, il m’a­vait don­né les noms de trois res­tau­ra­teurs à voir, et il m’a­vait ser­ré la main avec une force qui me lais­sa les doigts engour­dis pen­dant un quart d’heure.

Je ren­trai à l’hô­tel à pied — c’é­tait une erreur, ou un bon­heur, je ne sais plus. La ville m’at­tra­pa. Je n’a­vais pas pré­vu de me perdre mais Péters­bourg est une ville qui ne vous laisse pas aller en ligne droite, qui vous détourne par un pont, par un reflet dans un canal, par une façade qui vous arrête, par un pas­sage sous une arche qui débouche sur une cour inté­rieure où des enfants jouent sous des draps blancs éten­dus entre les fenêtres. Je mar­chai. Je mar­chai long­temps. Je tra­ver­sai des ponts — il y en avait par­tout, des ponts de pierre, de fer, de bois, qui enjam­baient des canaux aux eaux sombres et lentes. Je lon­geai la Fon­tan­ka, la Moï­ka, d’autres rivières dont je ne retins pas les noms. Je pas­sai devant un palais rose — rose ! un palais rose ! — devant un théâtre à colonnes, devant un mar­ché cou­vert d’où sor­taient des odeurs de pois­son, de cham­pi­gnons secs et de pain noir.

Et la lumière, tou­jours la lumière. Cette lumière de début d’a­près-midi qui, à Bor­deaux, aurait été ver­ti­cale, écra­sante, et qui ici res­tait oblique, douce, rasante, comme si le soleil n’ar­ri­vait jamais au zénith mais tour­nait autour de la ville en la cares­sant de côté, pei­gnant des ombres longues sur les trot­toirs et fai­sant briller les cou­poles dorées avec l’é­clat d’un vin blanc jeune dans un verre de cristal.

Je pen­sai au billet dans ma poche.

Non — je n’y pen­sai pas. C’est le billet qui pen­sa à moi. Il pesait dans ma poche inté­rieure avec une insis­tance de chose vivante, comme si le petit cylindre de cuir avait une volon­té propre, un désir de se rap­pe­ler à mon atten­tion. Je mar­chai, et il pesait. Je m’ar­rê­tai devant une vitrine, et il pesait. Je m’as­sis sur un banc du jar­din d’É­té — un parc magni­fique, plan­té de tilleuls cen­te­naires, par­se­mé de sta­tues de marbre blanc qui repré­sen­taient des dieux grecs ayant l’air vague­ment sur­pris de se retrou­ver si loin de la Médi­ter­ra­née — et il pesait encore.

Alliance. Flotte. Constan­ti­nople. Pro­to­cole secret.

Je n’é­tais pas un imbé­cile. J’é­tais un négo­ciant bor­de­lais, ce qui sup­pose une cer­taine connais­sance du monde — on ne vend pas du vin en Rus­sie, en Angle­terre, en Alle­magne, au Bré­sil et aux Indes sans avoir une idée de la carte du monde et des forces qui la des­sinent. Je savais — vague­ment, comme on sait ces choses quand on lit Le Figa­ro au café le matin entre deux ren­dez-vous — que la France et la Rus­sie se rap­pro­chaient, que l’An­gle­terre sur­veillait ce rap­pro­che­ment avec la ner­vo­si­té d’un pro­prié­taire qui voit son voi­sin agran­dir sa mai­son, et que Constan­ti­nople — le Bos­phore, les Détroits, l’ac­cès à la Médi­ter­ra­née — était le point de fric­tion, le nœud, l’en­droit du monde où les ambi­tions des uns heur­taient les ambi­tions des autres avec une régu­la­ri­té de marée.

Un pro­to­cole secret entre la France et la Rus­sie, donc. Si c’é­tait bien de cela qu’il s’a­gis­sait. Si ce papier n’é­tait pas un faux, une plai­san­te­rie, le brouillon d’un roman d’a­ven­tures écrit par un voya­geur oisif. Mais l’é­cri­ture ne res­sem­blait pas à celle d’un plai­san­tin. Elle avait cette séche­resse admi­nis­tra­tive, cette absence totale d’or­ne­ment, qui est la signa­ture des docu­ments offi­ciels dans tous les pays du monde.

Et on l’a­vait glis­sé dans ma bouteille.

Ma bou­teille. C’é­tait cela qui me ren­dait furieux — non pas le docu­ment, non pas ses impli­ca­tions géo­po­li­tiques que je ne mesu­rais qu’à peine, mais l’of­fense faite au vin. On avait choi­si une de mes bou­teilles. On avait per­cé mon bou­chon, enfon­cé ce cylindre de cuir dans le col, rebou­ché la bou­teille, et on s’é­tait dit : voi­là, per­sonne ne vien­dra cher­cher un secret d’É­tat dans une caisse de bor­deaux. C’é­tait insul­tant pour le vin et flat­teur pour le plan — car il fal­lait admettre que l’i­dée était brillante. Qui soup­çon­ne­rait un négo­ciant bor­de­lais ? Qui fouille les caisses de vin ?

Quel­qu’un, visi­ble­ment. Car quel­qu’un avait mis ce billet dans ma bou­teille — ce qui signi­fiait que quel­qu’un savait qu’il y était.

Je me levai du banc du jar­din d’É­té. Une sta­tue de Minerve me regar­da par­tir avec une indif­fé­rence de marbre. Les enfants jouaient autour de la fon­taine. Un offi­cier à che­val pas­sa au trot sur l’al­lée de gra­vier, la mous­tache au vent, le sabre cli­que­tant contre la selle. Quelque part, un orchestre de plein air jouait une valse — Strauss ? un autre ? — et les notes arri­vaient par bouf­fées, por­tées par le vent de la Neva, mêlées au bruit des feuilles et au rire des promeneurs.

Je remon­tai la Pers­pec­tive Nevs­ki vers l’hô­tel. Mes pas étaient plus rapides qu’à l’al­ler. Je ne regar­dais plus les vitrines. Le billet pesait dans ma poche comme un caillou dans une chaus­sure — on peut mar­cher avec, oui, mais on ne pense à rien d’autre.

Au Grand Hotel Europe, le por­tier m’ou­vrit avec la même majes­té que d’ha­bi­tude. Le hall était frais, mar­bré, ponc­tué de pal­miers. Quelques clients lisaient des jour­naux dans les fau­teuils pro­fonds. Le récep­tion­niste suisse me remit ma clé et un mes­sage : « Mr. Craw­ley vous attend au bar à six heures. » Six heures. J’a­vais le temps. Je mon­tai dans ma chambre.

Mes caisses étaient là. Mais quelque chose — encore cette intui­tion de négo­ciant, cette sen­si­bi­li­té aux détails, cette mémoire de l’a­gen­ce­ment des choses — quelque chose avait chan­gé. La caisse numé­ro trois, celle des saint-émi­lion, avait été légè­re­ment dépla­cée. D’un cen­ti­mètre. Peut-être deux. Quel­qu’un y avait touché.

Pas Karim. Karim ne tou­chait pas aux caisses — il les contour­nait avec cette défé­rence dis­tante qu’il accor­dait à tout ce qui appar­te­nait au client. Pas le groom — il n’a­vait aucune rai­son de mon­ter. Quel­qu’un d’autre, alors. Quel­qu’un qui était entré dans ma chambre pen­dant que je par­cou­rais la ville, qui avait exa­mi­né mes caisses, qui cher­chait peut-être le billet que j’a­vais dans ma poche.

Je m’as­sis sur le lit. Le lit immense, le lit russe, le lit qui conte­nait la Rus­sie entière. Je sor­tis le billet de ma poche. Je le relus. Les mêmes mots : alliance, flotte, Constan­ti­nople. Le même chiffre impé­né­trable. Le même « Pour les yeux de S*** uniquement. »

Qui était S*** ?

Et qui était venu fouiller mes caisses ?

Je remis le billet dans ma poche, ôtai mes chaus­sures, et m’al­lon­geai. Le pla­fond de la chambre était orné d’une mou­lure en plâtre repré­sen­tant des guir­landes de fruits — des rai­sins, notai-je avec amu­se­ment, des grappes de rai­sins en stuc, dorées à la feuille, qui pen­daient au-des­sus de mon lit comme un clin d’œil du destin.

À six heures, je des­cen­drais retrou­ver Craw­ley. Peut-être lui par­le­rais-je du billet. Peut-être pas. Je ne savais pas encore. Ce que je savais, c’est que mes bou­teilles n’é­taient plus seule­ment des bou­teilles, que ma chambre n’é­tait plus seule­ment une chambre, et que mon voyage d’af­faires venait de bas­cu­ler dans quelque chose dont je ne connais­sais pas le nom — quelque chose qui sen­tait la diplo­ma­tie, l’in­trigue, et le cuir fin d’un étui qu’on avait cou­su très ser­ré pour pro­té­ger un secret que per­sonne, appa­rem­ment, n’a­vait réus­si à garder.

Dehors, le soleil de Péters­bourg pour­sui­vait sa ronde. Il était six heures moins le quart. Il fai­sait aus­si clair qu’à midi.

Je des­cen­dis au bar.

CHA­PITRE 3

La com­tesse

12 juin 1886

Le res­tau­rant du Grand Hotel Europe était, à huit heures du soir, un théâtre.

Je ne dis pas cela par méta­phore — quoique la méta­phore soit exacte. Je le dis au sens propre : il y avait une scène, des décors, des acteurs, des spec­ta­teurs, et un livret que tout le monde sem­blait connaître sauf moi. La scène, c’é­tait la salle elle-même — immense, haute de pla­fond, avec des colonnes corin­thiennes, des mou­lures dorées, des lustres en cris­tal qui pen­daient comme des grappes de dia­mant, et des miroirs biseau­tés qui mul­ti­pliaient l’es­pace à l’in­fi­ni, de sorte qu’on avait l’im­pres­sion de dîner non pas dans une salle de res­tau­rant mais à l’in­té­rieur d’un bijou. Les décors, c’é­taient les nappes blanches, l’ar­gen­te­rie étin­ce­lante, les verres en cris­tal de Bohême — de beaux verres, je le notai avec l’œil du pro­fes­sion­nel, des verres à pied long et à calice éva­sé qui lais­se­raient le vin res­pi­rer — et, sur chaque table, un petit bou­quet de roses blanches dont le par­fum se mêlait à celui des plats. Les acteurs, c’é­tait la clien­tèle. Et quelle clientèle.

J’a­vais pas­sé la jour­née enfer­mé dans ma chambre, à relire le billet — tou­jours aus­si incom­pré­hen­sible — et à sur­veiller mes caisses avec la vigi­lance d’un ber­ger qui a flai­ré le loup. Per­sonne n’é­tait venu. Karim avait appor­té le déjeu­ner — un potage, du pois­son, un des­sert — avec son silence habi­tuel, et je l’a­vais regar­dé comme on regarde tout le monde désor­mais à Péters­bourg, c’est-à-dire avec un soup­çon dont je n’é­tais pas fier mais que je ne pou­vais pas empê­cher. Karim avait posé le pla­teau, incli­né la tête de son demi-cen­ti­mètre régle­men­taire, et ces­sé d’exis­ter. Rien dans son atti­tude ne tra­his­sait quoi que ce soit. Mais rien, dans cette ville, ne tra­his­sait quoi que ce soit. C’é­tait jus­te­ment le problème.

À huit heures, n’en pou­vant plus de soli­tude et de para­noïa, j’é­tais des­cen­du au restaurant.

On m’ins­tal­la à une table pour un cou­vert, près d’une fenêtre qui don­nait sur la place des Arts. Dehors, la sta­tue de Pou­ch­kine — le poète natio­nal, m’a­vait expli­qué Craw­ley, une sorte de Vic­tor Hugo en plus beau et en plus mort — se dres­sait dans la lumière du soir, qui était exac­te­ment la même que la lumière du matin et la lumière de l’a­près-midi, c’est-à-dire dorée, inter­mi­nable et légè­re­ment démente. Des pro­me­neurs tour­naient autour de la sta­tue comme des pla­nètes autour d’un soleil de bronze.

Je com­man­dai. Le menu était en fran­çais — Dieu mer­ci — et pro­po­sait des mer­veilles que je ne connais­sais pas : ster­let à la mos­co­vite, kou­li­biac de sau­mon, bortsch gla­cé, bli­nis au caviar. Je pris le ster­let, parce que je ne savais pas ce qu’é­tait un ster­let et que j’ai tou­jours pen­sé qu’on apprend davan­tage en man­geant ce qu’on ne connaît pas. On m’ap­por­ta un pois­son déli­cat, fin, presque trans­lu­cide, ser­vi dans une sauce au cham­pagne qui avait la cou­leur de l’ambre et le goût d’une conver­sa­tion réus­sie — riche sans être lourde, élé­gante sans être fade, avec une pointe finale d’a­ci­di­té qui relan­çait l’in­té­rêt. Je com­man­dai un verre de cha­blis — pas un bor­deaux, car je ne pou­vais pas décem­ment boire le vin des concur­rents, et je ne vou­lais pas tou­cher à mes propres bou­teilles dans un lieu public. Le cha­blis était hon­nête. Frais, miné­ral, un peu ser­ré. Un vin de gar­çon de café, pas un vin de négociant.

C’est au milieu du ster­let que je la vis.

Elle était assise à la table voi­sine — seule, comme moi, ce qui était déjà remar­quable, car une femme seule dans le res­tau­rant du Grand Hotel Europe à huit heures du soir était soit une étran­gère qui ne connais­sait pas les usages, soit une Russe qui les connais­sait si bien qu’elle pou­vait se per­mettre de les igno­rer. Elle appar­te­nait de toute évi­dence à la seconde caté­go­rie. Tout en elle disait : je suis exac­te­ment là où j’ai déci­dé d’être, et si cela vous dérange, c’est votre problème.

Je la regar­dai — avec la dis­cré­tion d’un homme qui sait regar­der les choses belles sans les bru­ta­li­ser, comme on regarde un vin dans un verre en le fai­sant tour­ner dou­ce­ment — et voi­ci ce que je vis.

Un visage. Un visage qui n’é­tait pas beau selon les cri­tères de Bor­deaux — les traits étaient trop mar­qués, les pom­mettes trop hautes, la mâchoire trop volon­taire — mais qui était beau selon des cri­tères que je ne connais­sais pas encore et que j’ap­pren­drais ici, dans cette ville, dans cette lumière : des cri­tères russes, qui veulent qu’un visage soit non pas joli mais frap­pant, non pas har­mo­nieux mais mémo­rable. Des yeux gris-vert — la cou­leur exacte de la Neva sous le soleil, cette nuance entre l’a­cier et l’é­me­raude que les peintres n’ar­rivent pas à fixer — des yeux qui regar­daient le monde avec un mélange d’a­mu­se­ment et de défi. Des che­veux châ­tain fon­cé, rele­vés en un chi­gnon dont quelques mèches s’é­chap­paient avec une négli­gence trop par­faite pour être invo­lon­taire. Une robe de soie gris perle, sans bijoux, sauf un camée au cou — un pro­fil de femme sculp­té dans un fond d’o­nyx, minus­cule et pré­cieux, comme une confi­dence murmurée.

Et des mains. De longues mains fines qui tenaient un verre de vin blanc avec une assu­rance qui me plut immé­dia­te­ment — pas par le pied, comme le font les novices qui ont peur de cas­ser le verre, ni par le calice, comme le font les bar­bares qui réchauffent le vin avec leurs paumes, mais par la base du calice, exac­te­ment à la jonc­tion du pied et de la coupe, là où les doigts ne touchent rien et contrôlent tout. Cette femme savait tenir un verre. C’é­tait, pour un négo­ciant, le début de quelque chose.

Elle dut sen­tir mon regard, car elle tour­na la tête vers moi et dit, en fran­çais, d’une voix qui avait la tex­ture d’un velours un peu usé — chaude, un peu rauque, avec cette très légère vibra­tion que les chan­teuses appellent le grain :

— Vous êtes français.

Déci­dé­ment, c’est ain­si qu’on m’a­bor­dait dans cette ville. Je por­tais donc la France sur le visage, comme une enseigne de taverne.

— Fau­gères, dis-je. Édouard Fau­gères. Bordeaux.

— Bor­deaux, répé­ta-t-elle, et le mot dans sa bouche prit une sono­ri­té nou­velle, comme si en le pro­non­çant avec son accent russe elle l’a­vait trem­pé dans quelque chose de plus sombre et de plus sucré. Vous êtes dans le vin.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Elle avait dû voir la façon dont je tenais mon propre verre — les négo­ciants se recon­naissent entre eux comme les musi­ciens se recon­naissent, par de petits gestes que les autres ne voient pas.

— Et vous ? demandai-je.

— Moi, dit-elle avec un sou­rire qui décou­vrit des dents très blanches et très légè­re­ment de tra­vers — cette imper­fec­tion qui rend un visage vivant — je suis dans tout le reste.

Elle se pré­sen­ta : com­tesse Var­va­ra Niko­laïev­na Doro­kho­va. Le titre glis­sa entre ses lèvres avec une désin­vol­ture qui sug­gé­rait soit qu’il ne valait rien, soit qu’il valait tel­le­ment que le men­tion­ner était une for­ma­li­té. Elle m’in­vi­ta à m’as­seoir à sa table, ce que je fis après une hési­ta­tion d’une demi-seconde — le temps de me deman­der si c’é­tait conve­nable, et de me répondre que je n’é­tais pas à Bordeaux.

Ce qui sui­vit fut une conver­sa­tion comme je n’en avais pas eu depuis des années — peut-être jamais. La com­tesse par­lait du vin comme une ama­trice éclai­rée — elle connais­sait les crus, les mil­lé­simes, les ter­roirs, elle avait bu du lafite chez le prince Yous­sou­pov et du mar­gaux chez l’am­bas­sa­deur de France, et elle avait des opi­nions tran­chées sur le sau­ternes (trop sucré selon elle) que je m’employai à contes­ter avec une fer­veur qui l’a­mu­sa. Mais elle par­lait aus­si de musique — elle connais­sait per­son­nel­le­ment Tchaï­kovs­ki, disait-elle, un homme char­mant et mal­heu­reux — et de pein­ture, et de poli­tique, et de la France qu’elle avait visi­tée trois fois, et de Tour­gue­niev qu’elle avait croi­sé ici même, dans ce res­tau­rant, quelques années plus tôt, un vieillard magni­fique qui dînait seul et qui écri­vait des mots sur sa serviette.

Elle par­lait en me regar­dant droit dans les yeux, ce qui à Bor­deaux aurait été consi­dé­ré comme de l’ef­fron­te­rie et qui ici, à Péters­bourg, sem­blait être la manière nor­male de conver­ser — comme si bais­ser les yeux eût été une insulte à l’in­ter­lo­cu­teur. Et elle posait des ques­tions. Beau­coup de ques­tions. Sur mon voyage, mes affaires, mon hôtel, ma chambre — ma chambre, c’é­tait étrange, pour­quoi s’in­té­res­sait-elle à ma chambre ? — mes habi­tudes, mes pro­jets. Je répon­dais avec la fran­chise d’un homme qui n’a rien à cacher — car je n’a­vais rien à cacher, n’est-ce pas ? j’é­tais négo­ciant en vin, mes caisses étaient dans ma chambre, mes échan­tillons chez Ches­tia­kov, et le petit étui de cuir dans ma poche inté­rieure n’a­vait rien à voir avec moi.

Ce n’est que plus tard, en remon­tant dans ma chambre, que je me ren­dis compte qu’elle m’a­vait posé trois fois la même ques­tion sous des formes dif­fé­rentes : est-ce que j’a­vais trou­vé tout en ordre dans mes bagages en arrivant ?

Mais je m’a­vance encore. Car avant la fin du dîner, il y eut Beppe.

*

L’en­trée de Beppe au res­tau­rant du Grand Hotel Europe res­te­ra gra­vée dans ma mémoire comme un évé­ne­ment sis­mique — un évé­ne­ment d’une bru­ta­li­té joyeuse, d’une extra­va­gance totale, qui trans­for­ma en une seconde la salle entière de théâtre en cirque.

La porte du res­tau­rant s’ou­vrit — non, la porte du res­tau­rant fut pous­sée, repous­sée, cla­quée contre le mur avec une vio­lence qui fit tin­ter les lustres — et un homme appa­rut. Petit, rond, les che­veux noirs bou­clés en désordre, le visage rouge, les yeux exor­bi­tés, vêtu d’un habit de soi­rée trop ser­ré qui sem­blait sur le point d’ex­plo­ser à chaque res­pi­ra­tion, il se tenait sur le seuil avec la pos­ture d’un géné­ral vain­queur entrant dans une ville conquise, les bras écar­tés, la poi­trine gon­flée, le men­ton levé vers un public imaginaire.

— BUO­NA­SE­RA ! ton­na-t-il d’une voix qui fit vibrer les vitres.

Le res­tau­rant se figea. Four­chettes sus­pen­dues. Verres immo­bi­li­sés à mi-course. Cent paires d’yeux conver­gèrent vers le seuil. Un ser­veur tatar — pas Karim, un autre, plus jeune, moins pré­pa­ré aux cata­clysmes — lais­sa tom­ber une cuillère à soupe.

L’homme s’a­van­ça dans la salle avec une démarche de paque­bot — rou­lant légè­re­ment des hanches, balayant tout sur son pas­sage par la seule force de sa pré­sence. Il par­lait sans inter­rup­tion, dans un mélange d’i­ta­lien, de fran­çais et de russe approxi­ma­tif, s’a­dres­sant tan­tôt à un ser­veur, tan­tôt à une table, tan­tôt au pla­fond lui-même, comme si les mou­lures dorées étaient un public qu’il fal­lait aus­si séduire.

— Beppe Dona­tel­lo, chu­cho­ta la com­tesse en se pen­chant vers moi. Ténor. Il chante au Mariins­ki cette sai­son. Ros­si­ni, je crois. Peut-être Ver­di. C’est un phénomène.

C’é­tait un phé­no­mène. Beppe — car c’est ain­si que tout le monde l’ap­pe­lait, du por­tier au direc­teur, comme si son nom de famille était super­flu — Beppe tra­ver­sa la salle en dis­tri­buant des salu­ta­tions comme un pape dis­tri­bue des béné­dic­tions, ser­ra la main d’un colo­nel qui ne lui avait rien deman­dé, com­pli­men­ta une dame sur son cha­peau en des termes si hyper­bo­liques qu’elle rou­git jus­qu’aux oreilles, et finit par avi­ser notre table — ou plu­tôt par avi­ser la com­tesse, qu’il recon­nut avec un cri de joie qui aurait pu cou­vrir un orchestre de cin­quante musiciens.

— Var­va­ra Niko­laïev­na ! Bel­lis­si­ma ! La plus belle femme de Péters­bourg — non ! de Rus­sie ! — non ! d’Eu­rope ! — non, ne me contre­di­sez pas, c’est la véri­té, Dieu m’est témoin, et Dieu ne ment jamais, sauf quand il pleut à Naples, mais nous ne sommes pas à Naples, nous sommes dans cette ville magni­fique où le soleil ne se couche jamais, comme mon amour pour vous, cara, il ne se couche jamais non plus !

La com­tesse accueillit cette ava­lanche avec un calme qui m’im­pres­sion­na — elle sou­rit, lui ten­dit la main, et le présenta.

— Mon­sieur Fau­gères, de Bor­deaux. Il est dans le vin.

Beppe se tour­na vers moi avec la sou­dai­ne­té d’un pro­jec­teur de théâtre, et je me retrou­vai sous le feu de deux yeux noirs, brillants, humides, qui me scru­tèrent avec une inten­si­té déraisonnable.

— Le vin ! s’ex­cla­ma-t-il. Le vin de Bor­deaux ! Mais c’est le sang du Christ, mon­sieur, le sang du Christ amé­lio­ré par les Fran­çais — et quand je dis amé­lio­ré, je veux dire que le Christ lui-même, s’il avait goû­té un saint-émi­lion, aurait renon­cé à la cru­ci­fixion et se serait ins­tal­lé dans le Médoc pour le res­tant de l’éternité !

Je ne sus pas quoi répondre. Je crois que c’est la phrase la plus extra­or­di­naire qu’on ait jamais pro­non­cée en ma pré­sence, et j’en ai enten­du beaucoup.

Beppe s’as­sit — sans y être invi­té, cela va sans dire — com­man­da du cham­pagne — russe, qu’il trou­va exé­crable et but néan­moins en quan­ti­té — et entre­prit de racon­ter sa vie, ses amours, ses triomphes et ses mal­heurs avec une élo­quence tor­ren­tielle qui ne lais­sait place à aucune inter­rup­tion. Il avait chan­té à Milan, à Vienne, à Londres, à Ber­lin. Il avait été aimé par des duchesses et détes­té par des cri­tiques. Il avait été rap­pe­lé sept fois à la Sca­la — sept fois ! — et sif­flé une fois à Venise, ce qu’il consi­dé­rait comme un hon­neur plus grand que tous les rap­pels du monde, car on ne siffle que les grands artistes, les médiocres étant sim­ple­ment ignorés.

— Et vous, Fau­gères, dit-il sou­dain en poin­tant vers moi un doigt accu­sa­teur, vous qui êtes dans le vin — car le vin, com­pre­nez-le bien, est le frère jumeau de la musique : ils naissent tous les deux de la terre, ils ont besoin de temps pour mûrir, ils rendent les hommes heu­reux et les femmes sen­ti­men­tales, et ils ne sup­portent pas la médio­cri­té — vous, donc, vous connais­sez Tchaïkovski ?

— Je ne connais pas Tchaï­kovs­ki, dis-je.

— Eh bien, regar­dez der­rière vous.

Je me retour­nai. Dans un coin du res­tau­rant, à une table à demi dis­si­mu­lée par un pal­mier en pot — comme s’il avait vou­lu dis­pa­raître der­rière la végé­ta­tion — un homme dînait seul. Il était mince, presque frêle, avec une barbe gri­son­nante taillée court, des yeux sombres et inquiets, et les mains les plus extra­or­di­naires que j’aie jamais vues : longues, fines, ner­veuses, elles ne ces­saient de bou­ger, jouant avec la four­chette, tapo­tant la nappe, redes­si­nant dans l’air des formes invi­sibles, comme si elles enten­daient une musique que le reste du corps n’en­ten­dait pas encore. Il man­geait peu. Il buvait de l’eau. Et il regar­dait autour de lui avec cette expres­sion que j’a­vais vue chez cer­tains ani­maux — les chiens de chasse, les rapaces — cette atten­tion vive, presque dou­lou­reuse, qui capte tout, enre­gistre tout, et ne laisse rien s’échapper.

— Pio­tr Ilitch, dit Beppe avec une ten­dresse inat­ten­due, comme si pro­non­cer ce nom l’a­vait sou­dain ren­du doux. Le plus grand. Plus grand que Ver­di — et ne dites à per­sonne que j’ai dit cela, on me reti­re­rait ma natio­na­li­té. Il vient ici sou­vent. Il mange seul. Il écoute.

— Il écoute quoi ?

— Tout. Il écoute les conver­sa­tions, les rires, le bruit des assiettes, les pas des ser­veurs, le tin­te­ment des verres. Il écoute le res­tau­rant comme vous, Fau­gères, vous humez un vin. Il cherche quelque chose — une note, un rythme, un souffle. Et quand il l’a trou­vé, il rentre chez lui et il écrit. Tout ce que vous enten­dez dans sa musique — cette joie qui est tou­jours un peu triste, cette tris­tesse qui est tou­jours un peu belle — tout cela vient de là. Des res­tau­rants. Des gares. Des jar­dins publics. Des bruits du monde.

Je regar­dai Tchaï­kovs­ki. Il ne nous avait pas vus — ou s’il nous avait vus, il ne l’a­vait pas mon­tré, ce qui dans cette ville reve­nait au même. Il man­geait son potage avec des gestes lents, pré­cis, et de temps en temps il levait la tête et son regard balayait la salle, rapide, enre­gis­trant, comme un appa­reil pho­to­gra­phique qui pren­drait des images à une vitesse invisible.

Je pen­sai : cet homme écoute le monde comme je goûte un vin. Nous fai­sons le même métier. Sauf que son résul­tat à lui est immor­tel, et le mien se boit.

*

Le dîner conti­nua. Beppe com­man­da une deuxième bou­teille de cham­pagne, puis une troi­sième, et vers la fin de la troi­sième il se leva pour chan­ter. Non pas qu’on le lui eût deman­dé — per­sonne ne deman­dait rien à Beppe, les choses lui venaient natu­rel­le­ment, comme l’o­rage vient au ciel. Il se leva, posa sa ser­viette avec une solen­ni­té de prêtre, fer­ma les yeux, et chanta.

C’é­tait un air de Ver­di. La don­na è mobile, si je me sou­viens bien — cette mélo­die qui com­mence comme une plai­san­te­rie et finit comme un aveu. La voix de Beppe — cette voix ! — emplit le res­tau­rant comme un liquide emplit un verre : elle mon­ta d’a­bord dou­ce­ment, occu­pa les pre­miers cen­ti­mètres de la salle, s’é­ten­dit, gagna les murs, attei­gnit le pla­fond, et finit par occu­per tout l’es­pace dis­po­nible, ne lais­sant plus de place pour rien d’autre — ni pour le bruit des assiettes, ni pour les conver­sa­tions, ni pour le chuin­te­ment du samo­var. Il n’y avait plus que cette voix, chaude, dorée, puis­sante, exces­sive, magni­fique, qui trem­blait un peu sur les notes hautes — non par fai­blesse mais par émo­tion, par trop-plein, comme un verre rem­pli à ras bord qui tremble avant de déborder.

Le res­tau­rant écou­ta dans un silence stu­pé­fait. Les ser­veurs tatars eux-mêmes — ces hommes qui avaient fait de l’im­pas­si­bi­li­té un sacer­doce — s’im­mo­bi­li­sèrent, pla­teaux en l’air, comme des sta­tues en livrée rouge.

Quand il eut fini, le silence dura trois secondes. Puis les applau­dis­se­ments écla­tèrent — vigou­reux, sin­cères, russes, c’est-à-dire déme­su­rés — et Beppe salua en s’in­cli­nant si bas que son front faillit tou­cher la nappe.

Je cher­chai Tchaï­kovs­ki du regard. Il avait dis­pa­ru. Sa table était vide, sa ser­viette pliée, son potage inache­vé. Seul res­tait un verre d’eau à moi­tié plein dans lequel la lumière du soir met­tait un reflet d’or.

— Il est par­ti, dit la com­tesse en sui­vant mon regard.

— Pour­quoi ?

Elle eut un sou­rire étrange — un sou­rire qui n’é­tait pas tout à fait un sou­rire mais plu­tôt l’ombre d’une pen­sée qui pas­sait sur son visage comme un nuage sur un lac.

— Parce que la musique des autres le rend triste. Pas triste de jalou­sie — triste parce que ça lui rap­pelle que la beau­té existe et qu’on ne peut pas la retenir.

Je regar­dai la com­tesse. Elle avait dit cela d’une voix chan­gée — plus grave, plus nue, débar­ras­sée de cette légè­re­té mon­daine qui habillait ses phrases habi­tuelles. Pen­dant un ins­tant, je vis une autre femme sous la com­tesse — quel­qu’un de plus pro­fond, de plus sombre, de plus vrai.

Puis l’ins­tant pas­sa. Elle reprit son verre, sou­rit, et dit :

— Encore un peu de cha­blis, mon­sieur Faugères ?

*

À minuit — mais quel minuit, quel mot absurde pour dési­gner cette heure qui res­sem­blait à toutes les autres, bai­gnée de la même lumière blonde, peu­plée des mêmes pro­me­neurs sur la place des Arts — la com­tesse me sou­hai­ta bonne nuit. Beppe était endor­mi dans un fau­teuil du hall, ron­flant avec la puis­sance d’un orgue de cathé­drale, et deux grooms le contem­plaient avec un mélange de fas­ci­na­tion et de ter­reur, ne sachant pas s’il fal­lait le réveiller ou appe­ler les pompiers.

Je rac­com­pa­gnai la com­tesse jus­qu’au pied de l’es­ca­lier. Elle logeait au deuxième étage — un étage au-des­sous de moi — et en pre­nant congé elle me tou­cha le bras, un geste bref, léger, qui n’a­vait l’air de rien et qui avait l’air de tout.

— Mon­sieur Fau­gères, dit-elle. Si quel­qu’un vous pro­pose de faire quelque chose d’in­ha­bi­tuel — un voyage, une tran­sac­tion, un échange de quoi que ce soit — ne le faites pas tout de suite. Venez d’a­bord m’en parler.

— Pour­quoi ?

— Parce que vous êtes fran­çais. Et les Fran­çais à Péters­bourg ont besoin qu’on leur explique cer­taines choses.

Elle mon­ta l’es­ca­lier sans se retour­ner. Le bruit de ses pas sur le marbre — un bruit clair, régu­lier, décrois­sant — fut la seule musique de cette fausse nuit.

Je remon­tai dans ma chambre. Je véri­fiai mes caisses — intactes, cette fois. Je sor­tis le billet de ma poche et le relus. Alliance navale. Constan­ti­nople. Ne trans­mettre qu’en main propre. Les mots n’a­vaient pas chan­gé, mais leur poids avait aug­men­té. Ils pesaient main­te­nant le poids de la main de la com­tesse sur mon bras, le poids de la ques­tion de Wirz, le poids des caisses dépla­cées, le poids de cette ville entière qui sem­blait savoir quelque chose que je ne savais pas.

Je ran­geai le billet. Je me désha­billai. Je me cou­chai. La lumière, fidèle, infa­ti­gable, entra par les rideaux comme une com­pagne qu’on n’a pas invi­tée mais qui s’ins­talle quand même.

Et dans le fau­teuil du hall, cinq étages plus bas, Beppe ron­flait tou­jours, cou­vrant de sa voix de ténor endor­mi tous les bruits de la nuit qui n’exis­tait pas.

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