Les Nuits Blanches de Monsieur Faugères
Les Nuits Blanches de Monsieur Faugères
Première partie
Grand Hotel Europe, Saint-Pétersbourg
Juin 1886
CHAPITRE PREMIER
L’arrivée
10 juin 1886
Je tiens à le dire d’emblée, pour que les choses soient claires et qu’on ne vienne pas ensuite m’accuser d’avoir cherché quoi que ce soit : je n’étais venu en Russie que pour vendre du vin.
Six caisses. Douze bouteilles par caisse. Soixante-douze bouteilles de bordeaux — des pauillac, des saint-julien, des saint-émilion et, dans la dernière caisse, enveloppé dans de la paille comme un nourrisson royal, un sauternes de 1878 dont la seule mention du millésime m’embuait les yeux. Voilà ce que j’emportais avec moi dans ce train qui n’en finissait pas de traverser l’Europe, et voilà tout ce que je demandais à la Russie : qu’elle les goûte, qu’elle les aime, et qu’elle les achète. Le reste — les espions, les comtesses, le capitaine Volkonski et cette lumière de fou qui refusait de quitter le ciel — le reste, je n’avais rien demandé.
Mais je m’avance.
Le train est arrivé à la gare de Varsovie un mardi soir, à dix heures, et c’est la première chose qui m’a frappé à la gorge : il faisait jour. Non pas ce reste de lueur orangée qu’on voit parfois en été du côté de Pauillac quand le soleil traîne au-dessus de l’estuaire avant de consentir à se coucher — non. Il faisait jour comme il fait jour à quatre heures de l’après-midi un jour de juin à Bordeaux. Un jour plein, large, impudent. Les gens sur le quai ne semblaient pas s’en étonner. Ils portaient des manteaux légers, des chapeaux clairs, et marchaient avec cette lenteur particulière des gens qui savent que la nuit ne viendra pas.
J’ai pensé : ces gens sont fous.
J’ai pensé aussi : je suis très fatigué.
Trois jours de train. Berlin, Varsovie, Vilna, puis ces plaines infinies où les bouleaux défilaient avec une régularité de métronome et où je m’étais demandé si la Russie n’était pas tout simplement un immense rideau de bouleaux derrière lequel il n’y avait rien. J’avais dormi en pointillé, mangé du hareng fumé dans des gares dont je ne savais pas prononcer les noms, et bu un thé servi dans un verre enchâssé dans un support en métal argenté — le podstakannik, comme on me l’apprit plus tard — qui avait la couleur d’un vin rosé trop pâle et le goût d’un sous-bois après la pluie. Pas mauvais, en somme. Mais pas du vin.
Sur le quai de la gare de Varsovie — j’appris ensuite que c’était le nom de la gare, ce qui me parut une plaisanterie ou une provocation, les Russes n’ayant pas précisément des rapports sereins avec la Pologne — un porteur s’empara de mes malles avec une vigueur qui m’effraya et un cocher m’attendait, envoyé par l’hôtel. Il portait une casquette à galon et une barbe qui descendait jusqu’au sternum. Il ne parlait pas français. Il ne parlait peut-être aucune langue connue. Il chargea mes bagages, fit claquer ses rênes, et le fiacre s’ébranla.
Et Pétersbourg m’apparut.
Je ne suis pas un homme de mots, on le comprendra. Je suis un homme de nez, de palais, de papilles. Mon vocabulaire est celui des chais et des vignes : je sais dire robe, tanin, longueur en bouche, finale, attaque, charpente, cuisse. Je sais dire qu’un vin est soyeux, qu’il est rond, qu’il a du grain, qu’il tient en bouche comme une promesse. Mais pour décrire ce que j’ai vu ce soir-là depuis mon fiacre — ou plutôt cette nuit-là, puisqu’il était dix heures et demie du soir et que le ciel avait la couleur d’un sauternes jeune, doré, lumineux, refusant de foncer — je n’ai pas les mots justes. Je n’ai que les miens.
La Perspective Nevski était un fleuve.
Non — la Perspective Nevski était un vin. Un grand vin servi dans un verre démesuré. La robe : cette lumière blonde qui baignait les façades ocre, jaune paille, crème, abricot, comme si toute la ville avait été trempée dans un fût de chêne neuf. L’attaque : cette largeur, cette ampleur — l’avenue devait faire quarante mètres de large, bordée de palais, d’églises, de vitrines illuminées, et elle filait tout droit vers un horizon qu’on ne voyait pas, avalée par sa propre immensité. Le corps : la foule, les calèches, les militaires en uniformes chamarrés, les dames en robes claires, les marchands, les moujiks, les étudiants, les mendiants, les chiens, les tramways à chevaux — tout cela mêlé, brassé, et pourtant harmonieux, comme les arômes d’un vin complexe qui ne se contredisent pas mais se répondent. Et la finale : ce parfum de tilleul qui entrait par la fenêtre du fiacre et qui se mêlait à une odeur de fleuve, de pierre chaude, de poussière et de quelque chose d’indéfinissable — quelque chose de vaguement sucré, vaguement métallique, que je n’identifiai que bien plus tard comme l’odeur de Pétersbourg elle-même.
J’ai pensé : cette ville est un premier cru.
Le fiacre tourna dans une rue plus étroite — la Mikhaïlovskaïa, appris-je ensuite — et s’arrêta devant une façade jaune et blanc de quatre étages, ornée de colonnes et de corniches, qui avait l’assurance tranquille des bâtiments qui savent qu’ils sont beaux. Au-dessus de l’entrée, en lettres dorées : ГРАНД ОТЕЛЬ ЕВРОПА. Je ne lisais pas le russe, mais le portier qui se précipita vers le fiacre m’en donna la traduction d’un seul geste — il ouvrit la porte avec la majesté d’un chambellan ouvrant les portes de Versailles, et je compris que j’étais arrivé au Grand Hotel Europe.
Le hall. Comment décrire ce hall ? Imaginez qu’on ait pris un château du Médoc — disons Lafite, disons Margaux — qu’on l’ait agrandi dix fois, qu’on ait remplacé les tonneaux par des colonnes de marbre et les barriques par des lustres en cristal, et qu’on ait invité le monde entier à s’y installer pour la soirée. Des marbres blancs et verts couvraient le sol. Un escalier monumental montait vers les étages avec une courbe paresseuse. Il y avait un ascenseur — un ascenseur ! — dont la cage en fer forgé ressemblait à une volière pour oiseaux de luxe. Des palmiers en pot. Des fauteuils de cuir profonds comme des confessionnaux. Et partout, partout, cette lumière — non pas la lumière des lustres, qui brûlaient timidement comme s’ils se savaient inutiles, mais la lumière du dehors, cette lumière de dix heures du soir qui entrait par les grandes fenêtres et refusait de partir.
Le personnel était extraordinaire. Je le sus immédiatement, par instinct professionnel — je sais reconnaître le service, ayant moi-même servi des milliers de clients dans mes chais des Chartrons. Le réceptionniste parlait français avec un accent qui n’était pas russe mais suisse — j’appris que la direction était suisse, ce qui expliquait cette efficacité mâtinée de neutralité. Les grooms portaient des vestons à boutons dorés. Et les serveurs — ah, les serveurs ! — étaient des Tatars, me dit-on. Des Tatars de Crimée ou de Kazan, grands, maigres, le visage impassible, vêtus de livrées rouges et de pantalons larges rentrés dans des bottes souples. Ils se déplaçaient sans bruit, comme des chats, et vous apportaient un verre de thé ou un coussin pour le dos avant même que vous n’ayez formulé le souhait d’en avoir un. On me dit que dans toute l’histoire de l’hôtel, seules quelques cuillères avaient disparu. Je n’eus aucune peine à le croire.
Ma chambre était au troisième étage. Fenêtres sur la Mikhaïlovskaïa. Un lit immense — les Russes dorment dans des lits qui pourraient contenir une famille entière, peut-être est-ce à cause des hivers. Une armoire en acajou. Un bureau. Un lavabo en porcelaine avec de l’eau courante — chaude et froide, ce que je trouvai prodigieux. Et surtout, ô miracle de la technique moderne, un éclairage électrique : des ampoules, véritables ampoules, qui diffusaient une lumière jaune et tremblotante, moins belle que celle du dehors mais infiniment plus docile. J’appuyai sur l’interrupteur plusieurs fois, comme un enfant, allumé-éteint, allumé-éteint, fasciné par cette obéissance instantanée de la lumière à mon doigt.
Puis je m’occupai de mes caisses.
On me les avait montées avec un soin qui me rassura. Six caisses de bois cloué, marquées au pochoir : MAISON FAUGÈRES — NÉGOCIANT EN VINS — BORDEAUX. Je les inspectai une à une, soulevant les couvercles, vérifiant les pailles, comptant les bouteilles. Tout était en ordre. Les saint-julien dormaient sagement. Les pauillac n’avaient pas bougé. Le sauternes de 1878, dans sa caisse capitonnée, trônait avec la dignité d’un infant d’Espagne. Je respirai.
J’aurais dû me coucher. Mon corps réclamait le sommeil avec l’insistance d’un créancier. Mais comment dormir ? La lumière entrait par les rideaux — des rideaux épais, de bonne qualité, bordeaux justement, quelle ironie — et les traversait comme s’ils n’existaient pas. Je tirai les doubles rideaux. La lumière entra quand même, narquoise, insistante, cette lumière de minuit qui avait la nuance exacte d’un rosé de Provence — pâle, blonde, à peine ambrée, avec des reflets de pêche du côté de l’ouest, là où le soleil faisait semblant de se coucher sans y consentir véritablement.
Je m’habillai et descendis au bar.
Le bar du Grand Hotel Europe, à minuit, un soir de juin 1886. Je revois la scène avec une netteté qui ne doit rien à l’alcool — je n’avais encore rien bu — et tout à cette lumière extraordinaire qui rendait chaque détail plus précis, plus découpé, comme si le monde refusait de devenir flou. Le bar était une pièce lambrissée de bois sombre — chêne, me sembla-t-il, un bon chêne bien sec — avec un comptoir en acajou, des tabourets de cuir, des miroirs biseautés qui multipliaient les reflets des bouteilles alignées sur les étagères. Il y avait du monde. Il y avait du monde à minuit. Des hommes en habit, des femmes en robe du soir, des officiers en uniforme blanc, un groupe de ce qui semblait être des Japonais — des Japonais à Pétersbourg ! — et, seul à une table du fond, un homme en tweed qui lisait un journal anglais avec cette concentration appuyée des gens qui veulent absolument qu’on remarque qu’ils ne regardent personne.
C’est lui qui m’adressa la parole. Je m’étais installé au comptoir et j’avais commandé — réflexe imbécile — un verre de bordeaux. Le barman m’avait servi un liquide sombre dans lequel je reconnus, avec un pincement au cœur, un vin qui avait peut-être été un médoc dans une vie antérieure mais qui avait depuis connu des épreuves que je préférais ne pas imaginer. Je le reposai après une gorgée avec la délicatesse d’un médecin reposant un patient sur son lit de mort, et c’est à ce moment que la voix me parvint, en français, avec un accent anglais qui écorchait les voyelles comme un sécateur mal affûté :
— Vous êtes Français.
Ce n’était pas une question. L’homme en tweed s’était matérialisé sur le tabouret voisin sans que je l’aie vu bouger. Il avait un visage long, des yeux gris, une moustache blonde taillée avec une précision militaire, et ce teint rosé des Anglais qui ont passé trop de temps dans des clubs et pas assez au soleil. Il regardait mon verre avec une expression qui hésitait entre la compassion et l’amusement.
— Faugères, dis-je en lui tendant la main. Édouard Faugères. Négociant en vins, Bordeaux.
— Crawley, répondit-il en me serrant la main avec une fermeté calibrée. Arthur Crawley. Je suis ici pour les icônes.
— Les icônes ?
— Les icônes russes. J’en fais collection. Des merveilles, vous savez — des fonds d’or, des visages de saints qui vous regardent comme s’ils savaient quelque chose que vous ignorez. Fascinant. Un peu comme votre vin, j’imagine — il faut le nez.
Je décidai immédiatement que j’aimais bien cet Anglais. Il avait cette manière très britannique de parler de tout avec la même nonchalance polie, comme si rien au monde ne méritait véritablement qu’on s’y excite mais que tout méritait qu’on s’y intéresse. Je lui proposai de goûter autre chose que le breuvage que le bar servait sous le nom de bordeaux, et je fis monter de ma chambre — par un groom qui prit l’escalier au galop comme si sa vie en dépendait — une bouteille de mon pauillac 1878.
Ce qui suivit fut peut-être le seul moment de mon séjour à Pétersbourg où je fus parfaitement, complètement, incontestablement heureux.
Le bouchon céda avec ce soupir discret qui est la marque des grands vins — pas de bruit, pas de résistance, juste une exhalation, comme si le vin consentait enfin à respirer après huit ans de patience. Je versai. La robe dans la lumière de minuit — cette lumière ! — était d’un rubis profond tirant sur le grenat, avec des reflets auburn sur les bords, comme les cheveux d’une femme qu’on verra plus tard dans cette histoire mais que je ne connaissais pas encore. Le nez montait lentement, en couches successives : d’abord le cassis, puis le cèdre, puis quelque chose de fumé et de doux qui était la signature même de Pauillac, ce mélange de graviers chauds et de brise marine que seul l’estuaire de la Gironde sait produire.
Crawley goûta. Il ferma les yeux — ce qui est toujours bon signe, j’ai remarqué que les gens qui gardent les yeux ouverts en goûtant un vin ne le goûtent pas vraiment, ils le regardent, ce qui n’est pas la même chose — et quand il les rouvrit, il y avait dans son regard cette expression de gravité tendre que je ne voyais d’ordinaire que chez les vrais amateurs.
— Monsieur Faugères, dit-il, je crois que vous et moi allons devenir amis.
— C’est le vin qui fait ça, dis-je.
— Non. C’est l’homme qui apporte le vin.
Nous bûmes lentement, en parlant de choses qui n’avaient aucune importance — le trajet en train, les hôtels, les habitudes russes, cette lumière invraisemblable. Crawley connaissait Pétersbourg, il y venait chaque année pour la saison, et il me raconta la ville avec des mots d’amateur d’art — les palais comme des tableaux, les canaux comme des cadres, les gens comme des personnages. Je lui parlai de Bordeaux, des Chartrons, de l’estuaire, des vignes qui descendent vers la Garonne, et il m’écouta avec cette politesse attentive qui est la forme anglaise de la curiosité.
À deux heures du matin, nous en étions au troisième verre, le bar s’était vidé de moitié — mais pas complètement, il y avait encore du monde à deux heures du matin, c’est un pays impossible — et Crawley me dit cette chose que je ne compris que beaucoup plus tard :
— Pétersbourg est une ville où tout le monde surveille tout le monde, et où personne ne voit rien. C’est ce qui la rend si charmante.
Il sourit. Je souris. Nous trinquâmes. La lumière dehors avait à peine changé — un ton plus bas peut-être, un sauternes qui serait passé au tokay, du doré à l’ambré — et quelque part dans la ville, une horloge sonna deux coups que personne n’écouta.
Je remontai dans ma chambre à trois heures. Je tirai les rideaux. La lumière, imperturbable, entra quand même. Je me couchai tout habillé sur ce lit immense, les yeux ouverts dans cette clarté qui refusait de mourir, et je pensai à mes caisses, à mon vin, à ce pays étrange où le soleil ne savait pas se coucher et où les Anglais vous parlaient d’icônes en buvant du pauillac.
Je ne savais pas encore que dans l’une de mes caisses, entre un saint-julien et un saint-émilion, quelqu’un avait glissé un papier qui allait transformer mon voyage d’affaires en quelque chose dont je n’avais pas le mot — pas en français, pas en russe, pas dans aucune langue que je connusse.
Je m’endormis — si on peut appeler dormir cette somnolence fiévreuse et lumineuse où le corps s’abandonne mais où l’esprit continue de dériver, comme un bouchon sur la Neva — et je rêvai de vignes qui poussaient le long de la Perspective Nevski, avec des grappes de raisin doré que personne ne vendangeait parce que le soleil, là-bas aussi, refusait de se coucher.
Demain, je vendrais du vin.
C’était la dernière pensée raisonnable que j’eus à Pétersbourg.
CHAPITRE 2
La bouteille ouverte
11 juin 1886
Je fus réveillé par un bruit que je ne reconnus pas immédiatement. Ce n’était ni le chant du coq — il n’y a pas de coqs à Pétersbourg, ou s’il y en a, ils ont renoncé à comprendre quand commence le matin — ni la cloche de l’église Saint-Michel qui, à Bordeaux, me tirait du lit à sept heures avec une ponctualité de curé. C’était un bruit de samovar. Un chuintement régulier, métallique et doux, accompagné d’un léger tintement de porcelaine, et quand j’ouvris les yeux, Karim était là.
Je ne l’avais pas entendu entrer. Je ne l’entendrais jamais entrer. Karim — j’appris son nom un peu plus tard, quand le réceptionniste suisse me dit « Karim s’occupera de vous » avec le ton de quelqu’un qui vous annonce que la Providence a été assignée à votre étage — Karim se tenait près de la table, parfaitement immobile, le samovar déjà en place, une tasse, une soucoupe, un sucre, une serviette pliée en triangle. Il portait la livrée rouge des serveurs tatars, un pantalon large rentré dans des bottes de cuir souple, et son visage avait cette impassibilité absolue des gens qui ont décidé une fois pour toutes que l’univers ne méritait ni surprise ni commentaire. Ses yeux — noirs, un peu bridés, d’une fixité minérale — ne me regardaient pas exactement. Ils me considéraient. Comme un maître d’hôtel considère un couvert : est-il bien mis ? manque-t-il quelque chose ? faut-il intervenir ?
— Bonjour, dis-je stupidement.
Karim inclina la tête d’un demi-centimètre. Pas un millimètre de plus. C’était, je le compris avec le temps, le maximum de chaleur émotionnelle dont il était capable à l’intention d’un être humain. Il versa le thé. Le liquide tomba de haut, en arc brun, dans la tasse, avec une précision d’orfèvre. Puis il se retira — non, il ne se retira pas, il cessa d’être là, ce qui n’est pas la même chose. La porte ne fit aucun bruit. L’air ne bougea pas. Simplement, là où il y avait eu un Tatar en livrée rouge, il y avait maintenant un espace vide qui gardait vaguement la forme de sa présence, comme le creux que laisse un corps dans un matelas.
Je bus le thé. Il était brûlant, amer, et d’une franchise qui me plut — un thé qui ne cherchait pas à plaire, qui ne se déguisait pas en autre chose que ce qu’il était, du thé noir servi fort dans un verre serti d’argent. Je le bus en regardant par la fenêtre. La Mikhaïlovskaïa baignait dans une lumière de miel. En face, un parc — le square des Arts, appris-je plus tard — avec des arbres immenses dont les feuilles faisaient un bruit de froissements. Au fond du square, un bâtiment jaune et blanc qui ressemblait à un palais italien égaré sous les latitudes boréales. Tout avait cette netteté excessive des matins sans nuit, cette précision un peu cruelle des choses qui n’ont pas été adoucies par l’obscurité.
Quelle heure était-il ? Huit heures, me dit ma montre. Huit heures du matin, et le soleil était déjà haut, ou encore haut, ou toujours haut — je ne savais plus. Le temps, à Pétersbourg en juin, avait cessé d’être une ligne droite. Il était devenu une boucle, un ruban de Möbius, un fleuve qui ne savait plus dans quel sens couler.
Je décidai de m’occuper de choses concrètes.
Mes caisses étaient alignées le long du mur, là où les grooms les avaient déposées la veille. Six caisses. Le rituel du matin — mon rituel, celui que je pratiquais dans mes chais des Chartrons avant chaque expédition, avant chaque livraison, avec la minutie d’un pharmacien vérifiant ses fioles : ouvrir, inspecter, compter, refermer. Je commençai par la caisse numéro un. Pauillac 1878. Douze bouteilles, couchées sur la paille, le col vers la gauche — toujours vers la gauche, c’est une manie, je n’en démords pas. Douze bouteilles. Tout en ordre.
Caisse numéro deux. Saint-émilion 1880. Un millésime honnête, pas le plus grand, mais qui avait une rondeur, une générosité charnue qui plaisait aux Russes — les Russes aiment les vins ronds, j’avais fait mes recherches, ils aiment ce qui est plein, ce qui emplit la bouche, ce qui ne lésine pas. Douze bouteilles. Col vers la gauche. Paille en bon état. Je passai ma main sous chaque bouteille, par habitude, pour vérifier que rien n’avait bougé. Rien n’avait bougé.
Caisse numéro trois. Caisse numéro quatre. Saint-julien 1882, un vin que j’aimais particulièrement — nerveux, élégant, avec une finale de réglisse et de violette qui durait une éternité. Tout en ordre. Le monde était en ordre.
Caisse numéro cinq.
Je le vis tout de suite.
La troisième bouteille en partant de la droite avait été déplacée. Ce n’était presque rien — un centimètre, peut-être moins — mais je connais mes caisses comme un berger connaît ses bêtes, et cette bouteille n’était plus exactement là où je l’avais placée. Le col avait pivoté d’un quart de tour. La paille autour d’elle était légèrement tassée, comme si quelqu’un avait soulevé la bouteille puis l’avait reposée avec soin — avec un soin qui trahissait précisément l’intention de ne rien déranger.
Je la sortis de la caisse. C’était un saint-julien 1882, même millésime que la caisse précédente mais d’un autre château — je ne donnerai pas le nom, par discrétion commerciale et parce que cette histoire a déjà fait assez de tort à ma réputation de négociant sérieux. Je la tins devant la lumière de la fenêtre. La robe était intacte, le niveau correct. Mais le bouchon.
Le bouchon.
On avait tiré le bouchon et on l’avait remis en place.
Pour un profane, c’eût été invisible. Pour moi, c’était un cri. Le bouchon dépassait d’un demi-millimètre de trop, et sa surface, habituellement lisse là où elle rencontre le verre, portait des micro-griffures — les griffures d’un tire-bouchon qu’on a enfoncé et retiré. On avait ouvert ma bouteille. On avait ouvert ma bouteille et on l’avait rebouchée. Quelqu’un, dans ce train ou dans cet hôtel, entre Bordeaux et Pétersbourg, entre la France et la Russie, avait eu l’indécence, l’impudence, l’impardonnable audace d’ouvrir une de mes bouteilles.
Je ressentis cette colère particulière, froide et verticale, que seule une atteinte au vin peut provoquer chez un négociant bordelais. Ce n’était pas une colère d’homme d’affaires — le vin ne valait que quelques francs. C’était une colère de principe. On ne touche pas aux bouteilles d’autrui. C’est une loi qui devrait être inscrite dans toutes les constitutions de tous les pays du monde, y compris la Russie, qui, à ma connaissance, n’avait pas de constitution mais aurait dû en avoir une rien que pour y inscrire cet article fondamental.
Je tirai le bouchon. Il vint facilement — trop facilement, confirmant qu’il avait été tiré récemment. Je portai le goulot à mon nez. Le vin sentait le saint-julien. Il n’avait pas tourné. On ne l’avait pas bu, ou à peine — le niveau était presque normal. On ne l’avait donc pas ouvert pour le boire. On l’avait ouvert pour y mettre quelque chose, ou pour en retirer quelque chose, ou pour…
Je retournai la bouteille au-dessus du lavabo en porcelaine. Le vin coula, grenat sombre, et avec le vin, quelque chose glissa — quelque chose de rigide et de léger, enveloppé dans un étui de cuir fin, de la taille d’un doigt, qui tomba dans la vasque avec un petit bruit mat.
Je fermai le robinet. J’essuyai l’étui avec ma serviette de toilette. C’était un cylindre de cuir brun, cousu très fin, fermé par un cordon. Je défis le cordon. À l’intérieur, roulé serré, un feuillet de papier — un papier mince, presque translucide, du vélin de très bonne qualité, le genre de papier sur lequel on écrit des choses qu’on ne veut pas voir se dégrader.
Je le déroulai.
L’écriture était petite, serrée, régulière — une écriture de fonctionnaire ou de militaire, habituée à dire beaucoup dans peu d’espace. Le texte était en partie en français — un français administratif, raide, plein de formules — et en partie dans un système de chiffres et de lettres que je ne compris pas. Ce que je compris, en revanche, c’étaient les quelques mots qui apparaissaient en clair, comme des îlots de sens dans un océan d’opacité :
Alliance.
Flotte.
Constantinople.
Protocole secret.
Ratification avant le printemps 1887.
Et plus bas, d’une autre écriture, plus rapide, au crayon :
Pour les yeux de S*** uniquement.
Je restai un moment debout devant le lavabo, le papier dans une main, l’étui de cuir dans l’autre, la bouteille de saint-julien sacrifiée égouttant ses dernières larmes grenat dans la vasque. Le soleil de Pétersbourg entrait par la fenêtre et éclairait la scène avec cette impudeur que j’allais apprendre à connaître — rien ne se cache, à Pétersbourg en juin, tout est éclairé, exhibé, offert, et c’est justement pour cela que personne ne voit rien.
Je ne comprenais rien à ce document. Je ne savais pas ce que Constantinople venait faire dans un saint-julien 1882. Je ne savais pas qui était S***. Je ne savais pas ce que signifiait un protocole secret ni pourquoi il devait être ratifié avant le printemps 1887. J’étais négociant en vin. Mon protocole à moi, c’était : goûter, vendre, expédier, encaisser. Mes alliances, c’étaient celles que je nouais avec les restaurateurs et les importateurs. Ma flotte, c’étaient les navires qui emportaient mes barriques par le port de la Lune vers les quatre coins du monde.
Je relus le document. Les chiffres restèrent des chiffres. Les mots en clair restèrent en clair, et ils ne me disaient rien de bon. Alliance. Flotte. Constantinople. Ces mots-là appartenaient à un vocabulaire que je ne pratiquais pas — le vocabulaire des chancelleries, des ambassades, des cabinets noirs, des gens qui décident du sort du monde dans des bureaux feutrés en buvant du mauvais thé. Pas le mien.
Je pliai le papier, le glissai dans l’étui de cuir, et mis l’étui dans la poche intérieure de mon veston. Je ne saurais pas dire exactement pourquoi je ne le jetai pas. Peut-être un instinct de négociant — on ne jette pas ce qu’on ne comprend pas, on le met de côté en attendant de comprendre. Peut-être aussi cette intuition obscure que ce petit rouleau de vélin, glissé dans ma bouteille par des mains inconnues, avait une valeur — une valeur que je ne pouvais pas chiffrer, ce qui, pour un homme de commerce, est la définition exacte du danger.
J’avais un rendez-vous à onze heures. Un certain Chestiakov, importateur, dont le comptoir de la Perspective Ligovski fournissait les meilleures tables de Pétersbourg. Mon correspondant bordelais, Duval-Leroy, m’avait écrit une lettre d’introduction que je gardais dans ma serviette en cuir avec mes tarifs, mes fiches de dégustation et une carte de la ville que je n’arrivais pas à lire parce que tous les noms de rues étaient en caractères cyrilliques, c’est-à-dire dans un alphabet qui ressemblait au nôtre comme un vin de table ressemble à un premier cru — il y a des lettres, oui, mais elles ne disent pas la même chose.
Je sortis de l’hôtel à dix heures. Le portier m’appela un fiacre avec ce même geste souverain que la veille, et je montai en me disant que j’avais une heure devant moi et que je pouvais bien la consacrer à regarder cette ville qui, à dix heures du matin, en ce mois de juin, sous ce ciel d’un bleu si pâle qu’il semblait avoir été lavé à grande eau, offrait au regard quelque chose que je n’avais vu nulle part ailleurs.
Je demandai au cocher de passer par la Perspective Nevski.
La Perspective Nevski le matin — mais je ne dirai plus « le matin » ni « le soir », ces mots n’ont pas de sens ici, je dirai « à dix heures » ou « à trois heures » et chacun comprendra que la lumière, dehors, était toujours la même lumière triomphante et légèrement déraisonnable — la Perspective Nevski, donc, à dix heures, était un spectacle qui méritait qu’on y consacrât cette heure.
Tout y était en mouvement. Les calèches, les charrettes, les tramways à chevaux — on m’avait dit que la ville aurait bientôt des tramways électriques, comme le reste, les Russes électrifiaient tout avec une ferveur de convertis — les vendeurs de kvas qui tenaient à bout de bras des cruches en terre vernissée, les marchands de pirojki dont l’odeur de pâte chaude et de viande se mêlait à celle des tilleuls, les gamins qui criaient les journaux, les soldats en uniforme blanc qui marchaient par groupes de trois avec cette raideur magnifique de la discipline impériale. Il y avait des magasins dont les vitrines rivalisaient avec celles de Paris — un joaillier, un chapelier, un magasin de fourrures qui exposait un manteau d’hermine d’une blancheur si pure que je m’arrêtai pour le regarder, oubliant que j’étais en juin et qu’il faisait vingt-deux degrés. Il y avait des églises — non, des cathédrales — qui surgissaient entre les immeubles comme des hallucinations : l’une d’elles, à colonnade, ressemblait à Saint-Pierre de Rome en plus petit ; une autre, que j’aperçus au détour d’un canal, était coiffée de bulbes multicolores, rouges, bleus, verts, dorés, striés, torsadés, comme si un pâtissier génial avait décoré un gâteau pour un tsar dément. Je sus plus tard que c’était l’église du Sauveur-sur-le-Sang-Versé, construite à l’endroit même où l’empereur Alexandre II avait été assassiné cinq ans plus tôt par une bombe. Une église bâtie sur du sang. La Russie ne fait rien comme les autres.
Le fiacre tourna dans une rue plus calme — des tilleuls, des façades pastel, un canal dont l’eau verte reflétait les bâtiments avec une fidélité de miroir. Puis la Perspective Ligovski, plus commerçante, plus bruyante, avec des enseignes en cyrillique et en français — le français était partout, à Pétersbourg, comme un parfum résiduel de ce siècle où toute l’Europe avait parlé notre langue, et je ressentis une bouffée de fierté que je tempérai aussitôt en me rappelant que je n’étais pas là pour la gloire de la France mais pour celle du bordeaux, ce qui, à mes yeux, revenait au même.
Chestiakov m’attendait dans un bureau qui sentait le tabac turc et le bois ciré. C’était un homme considérable — et j’emploie cet adjectif dans son sens le plus physique. Il devait peser cent vingt kilos, peut-être davantage, et cette masse n’avait rien de flasque : c’était une masse compacte, solide, joviale, comme un fût de chêne rempli à ras bord. Sa barbe, noire et fournie, commençait sous les yeux et descendait en cascades jusqu’au milieu de la poitrine. Ses mains étaient immenses. Sa voix, quand il me salua en français — un français rocailleux, guttural, qui transformait les « r » en roulements de tonnerre — fit vibrer les vitres.
— Faugères ! Mon ami bordelais ! Entrez, entrez, asseyez-vous ! Du thé ? Non — du vin ! Nous allons goûter !
Il avait déjà préparé des verres. Je sortis de ma serviette trois bouteilles que j’avais emportées — un pauillac, un saint-émilion, un graves — et je les alignai sur son bureau avec le soin d’un général disposant ses troupes. Chestiakov les regarda avec un respect qui me toucha. Il y avait dans ses yeux cette même gravité que j’avais vue chez Crawley la veille — la gravité des gens qui savent que le vin n’est pas un commerce mais un sacerdoce.
Nous goûtâmes.
Chestiakov goûtait comme personne. Il ne se contentait pas de porter le verre à ses lèvres — il engloutissait le vin, le faisait rouler dans sa bouche immense, fermait les yeux, les rouvrait, fronçait les sourcils, hochait la tête, puis émettait un jugement qui avait la concision d’un verdict de cour d’assises :
— Celui-là, oui.
— Celui-là, peut-être.
— Celui-là, non. Trop maigre. Les Russes n’aiment pas les vins maigres. Les Russes aiment la chair sur les os.
Le graves fut déclaré trop maigre. Le pauillac fut déclaré magnifique. Le saint-émilion fut déclaré « intéressant, comme une femme qu’on ne connaît pas encore ». Je notai mentalement qu’il faudrait revenir avec des vins plus charnus, plus ronds, plus russes.
Chestiakov commanda du thé — du vrai thé, cette fois, accompagné de pirojki, de hareng mariné, de concombres salés et d’un bloc de beurre jaune comme un lingot d’or. Nous mangeâmes en parlant affaires. Les chiffres qu’il me donna étaient impressionnants : Pétersbourg consommait des quantités pharaoniques de vin français, les grands restaurants n’acceptaient que du bordeaux et du bourgogne, la cour impériale elle-même passait des commandes qui auraient suffi à vider les chais de la moitié du Médoc. Je calculai mentalement, je multipliai, j’additionnai, et le résultat me donna le vertige — un vertige agréable, un vertige de vigneron devant une récolte exceptionnelle.
— Vous resterez combien de temps ? demanda Chestiakov.
— Dix jours, dis-je. Jusqu’au vingt.
— Dix jours ! s’exclama-t-il en abattant sa paume sur le bureau, ce qui fit trembler les bouteilles et sauter un pirojki hors de son assiette. Dix jours pendant les Nuits Blanches ! Vous allez devenir fou, mon ami. Tout le monde devient fou. C’est la lumière. La lumière mange le sommeil. Le sommeil mange la raison. Et quand il n’y a plus de raison — il tapota sa tempe d’un doigt épais — il ne reste que la Russie.
Il rit. C’était un rire énorme, caverneux, qui montait du ventre et remplissait la pièce comme un vin puissant remplit un verre. Je ris aussi, sans savoir exactement de quoi, mais gagné par cette bonne humeur contagieuse qui est, je crois, la marque des Russes quand ils ne sont pas en train d’être tragiques.
Je quittai Chestiakov à une heure de l’après-midi avec la certitude d’avoir trouvé un associé — ou du moins un allié. Il m’avait promis d’organiser une dégustation pour ses meilleurs clients, il m’avait donné les noms de trois restaurateurs à voir, et il m’avait serré la main avec une force qui me laissa les doigts engourdis pendant un quart d’heure.
Je rentrai à l’hôtel à pied — c’était une erreur, ou un bonheur, je ne sais plus. La ville m’attrapa. Je n’avais pas prévu de me perdre mais Pétersbourg est une ville qui ne vous laisse pas aller en ligne droite, qui vous détourne par un pont, par un reflet dans un canal, par une façade qui vous arrête, par un passage sous une arche qui débouche sur une cour intérieure où des enfants jouent sous des draps blancs étendus entre les fenêtres. Je marchai. Je marchai longtemps. Je traversai des ponts — il y en avait partout, des ponts de pierre, de fer, de bois, qui enjambaient des canaux aux eaux sombres et lentes. Je longeai la Fontanka, la Moïka, d’autres rivières dont je ne retins pas les noms. Je passai devant un palais rose — rose ! un palais rose ! — devant un théâtre à colonnes, devant un marché couvert d’où sortaient des odeurs de poisson, de champignons secs et de pain noir.
Et la lumière, toujours la lumière. Cette lumière de début d’après-midi qui, à Bordeaux, aurait été verticale, écrasante, et qui ici restait oblique, douce, rasante, comme si le soleil n’arrivait jamais au zénith mais tournait autour de la ville en la caressant de côté, peignant des ombres longues sur les trottoirs et faisant briller les coupoles dorées avec l’éclat d’un vin blanc jeune dans un verre de cristal.
Je pensai au billet dans ma poche.
Non — je n’y pensai pas. C’est le billet qui pensa à moi. Il pesait dans ma poche intérieure avec une insistance de chose vivante, comme si le petit cylindre de cuir avait une volonté propre, un désir de se rappeler à mon attention. Je marchai, et il pesait. Je m’arrêtai devant une vitrine, et il pesait. Je m’assis sur un banc du jardin d’Été — un parc magnifique, planté de tilleuls centenaires, parsemé de statues de marbre blanc qui représentaient des dieux grecs ayant l’air vaguement surpris de se retrouver si loin de la Méditerranée — et il pesait encore.
Alliance. Flotte. Constantinople. Protocole secret.
Je n’étais pas un imbécile. J’étais un négociant bordelais, ce qui suppose une certaine connaissance du monde — on ne vend pas du vin en Russie, en Angleterre, en Allemagne, au Brésil et aux Indes sans avoir une idée de la carte du monde et des forces qui la dessinent. Je savais — vaguement, comme on sait ces choses quand on lit Le Figaro au café le matin entre deux rendez-vous — que la France et la Russie se rapprochaient, que l’Angleterre surveillait ce rapprochement avec la nervosité d’un propriétaire qui voit son voisin agrandir sa maison, et que Constantinople — le Bosphore, les Détroits, l’accès à la Méditerranée — était le point de friction, le nœud, l’endroit du monde où les ambitions des uns heurtaient les ambitions des autres avec une régularité de marée.
Un protocole secret entre la France et la Russie, donc. Si c’était bien de cela qu’il s’agissait. Si ce papier n’était pas un faux, une plaisanterie, le brouillon d’un roman d’aventures écrit par un voyageur oisif. Mais l’écriture ne ressemblait pas à celle d’un plaisantin. Elle avait cette sécheresse administrative, cette absence totale d’ornement, qui est la signature des documents officiels dans tous les pays du monde.
Et on l’avait glissé dans ma bouteille.
Ma bouteille. C’était cela qui me rendait furieux — non pas le document, non pas ses implications géopolitiques que je ne mesurais qu’à peine, mais l’offense faite au vin. On avait choisi une de mes bouteilles. On avait percé mon bouchon, enfoncé ce cylindre de cuir dans le col, rebouché la bouteille, et on s’était dit : voilà, personne ne viendra chercher un secret d’État dans une caisse de bordeaux. C’était insultant pour le vin et flatteur pour le plan — car il fallait admettre que l’idée était brillante. Qui soupçonnerait un négociant bordelais ? Qui fouille les caisses de vin ?
Quelqu’un, visiblement. Car quelqu’un avait mis ce billet dans ma bouteille — ce qui signifiait que quelqu’un savait qu’il y était.
Je me levai du banc du jardin d’Été. Une statue de Minerve me regarda partir avec une indifférence de marbre. Les enfants jouaient autour de la fontaine. Un officier à cheval passa au trot sur l’allée de gravier, la moustache au vent, le sabre cliquetant contre la selle. Quelque part, un orchestre de plein air jouait une valse — Strauss ? un autre ? — et les notes arrivaient par bouffées, portées par le vent de la Neva, mêlées au bruit des feuilles et au rire des promeneurs.
Je remontai la Perspective Nevski vers l’hôtel. Mes pas étaient plus rapides qu’à l’aller. Je ne regardais plus les vitrines. Le billet pesait dans ma poche comme un caillou dans une chaussure — on peut marcher avec, oui, mais on ne pense à rien d’autre.
Au Grand Hotel Europe, le portier m’ouvrit avec la même majesté que d’habitude. Le hall était frais, marbré, ponctué de palmiers. Quelques clients lisaient des journaux dans les fauteuils profonds. Le réceptionniste suisse me remit ma clé et un message : « Mr. Crawley vous attend au bar à six heures. » Six heures. J’avais le temps. Je montai dans ma chambre.
Mes caisses étaient là. Mais quelque chose — encore cette intuition de négociant, cette sensibilité aux détails, cette mémoire de l’agencement des choses — quelque chose avait changé. La caisse numéro trois, celle des saint-émilion, avait été légèrement déplacée. D’un centimètre. Peut-être deux. Quelqu’un y avait touché.
Pas Karim. Karim ne touchait pas aux caisses — il les contournait avec cette déférence distante qu’il accordait à tout ce qui appartenait au client. Pas le groom — il n’avait aucune raison de monter. Quelqu’un d’autre, alors. Quelqu’un qui était entré dans ma chambre pendant que je parcourais la ville, qui avait examiné mes caisses, qui cherchait peut-être le billet que j’avais dans ma poche.
Je m’assis sur le lit. Le lit immense, le lit russe, le lit qui contenait la Russie entière. Je sortis le billet de ma poche. Je le relus. Les mêmes mots : alliance, flotte, Constantinople. Le même chiffre impénétrable. Le même « Pour les yeux de S*** uniquement. »
Qui était S*** ?
Et qui était venu fouiller mes caisses ?
Je remis le billet dans ma poche, ôtai mes chaussures, et m’allongeai. Le plafond de la chambre était orné d’une moulure en plâtre représentant des guirlandes de fruits — des raisins, notai-je avec amusement, des grappes de raisins en stuc, dorées à la feuille, qui pendaient au-dessus de mon lit comme un clin d’œil du destin.
À six heures, je descendrais retrouver Crawley. Peut-être lui parlerais-je du billet. Peut-être pas. Je ne savais pas encore. Ce que je savais, c’est que mes bouteilles n’étaient plus seulement des bouteilles, que ma chambre n’était plus seulement une chambre, et que mon voyage d’affaires venait de basculer dans quelque chose dont je ne connaissais pas le nom — quelque chose qui sentait la diplomatie, l’intrigue, et le cuir fin d’un étui qu’on avait cousu très serré pour protéger un secret que personne, apparemment, n’avait réussi à garder.
Dehors, le soleil de Pétersbourg poursuivait sa ronde. Il était six heures moins le quart. Il faisait aussi clair qu’à midi.
Je descendis au bar.
CHAPITRE 3
La comtesse
12 juin 1886
Le restaurant du Grand Hotel Europe était, à huit heures du soir, un théâtre.
Je ne dis pas cela par métaphore — quoique la métaphore soit exacte. Je le dis au sens propre : il y avait une scène, des décors, des acteurs, des spectateurs, et un livret que tout le monde semblait connaître sauf moi. La scène, c’était la salle elle-même — immense, haute de plafond, avec des colonnes corinthiennes, des moulures dorées, des lustres en cristal qui pendaient comme des grappes de diamant, et des miroirs biseautés qui multipliaient l’espace à l’infini, de sorte qu’on avait l’impression de dîner non pas dans une salle de restaurant mais à l’intérieur d’un bijou. Les décors, c’étaient les nappes blanches, l’argenterie étincelante, les verres en cristal de Bohême — de beaux verres, je le notai avec l’œil du professionnel, des verres à pied long et à calice évasé qui laisseraient le vin respirer — et, sur chaque table, un petit bouquet de roses blanches dont le parfum se mêlait à celui des plats. Les acteurs, c’était la clientèle. Et quelle clientèle.
J’avais passé la journée enfermé dans ma chambre, à relire le billet — toujours aussi incompréhensible — et à surveiller mes caisses avec la vigilance d’un berger qui a flairé le loup. Personne n’était venu. Karim avait apporté le déjeuner — un potage, du poisson, un dessert — avec son silence habituel, et je l’avais regardé comme on regarde tout le monde désormais à Pétersbourg, c’est-à-dire avec un soupçon dont je n’étais pas fier mais que je ne pouvais pas empêcher. Karim avait posé le plateau, incliné la tête de son demi-centimètre réglementaire, et cessé d’exister. Rien dans son attitude ne trahissait quoi que ce soit. Mais rien, dans cette ville, ne trahissait quoi que ce soit. C’était justement le problème.
À huit heures, n’en pouvant plus de solitude et de paranoïa, j’étais descendu au restaurant.
On m’installa à une table pour un couvert, près d’une fenêtre qui donnait sur la place des Arts. Dehors, la statue de Pouchkine — le poète national, m’avait expliqué Crawley, une sorte de Victor Hugo en plus beau et en plus mort — se dressait dans la lumière du soir, qui était exactement la même que la lumière du matin et la lumière de l’après-midi, c’est-à-dire dorée, interminable et légèrement démente. Des promeneurs tournaient autour de la statue comme des planètes autour d’un soleil de bronze.
Je commandai. Le menu était en français — Dieu merci — et proposait des merveilles que je ne connaissais pas : sterlet à la moscovite, koulibiac de saumon, bortsch glacé, blinis au caviar. Je pris le sterlet, parce que je ne savais pas ce qu’était un sterlet et que j’ai toujours pensé qu’on apprend davantage en mangeant ce qu’on ne connaît pas. On m’apporta un poisson délicat, fin, presque translucide, servi dans une sauce au champagne qui avait la couleur de l’ambre et le goût d’une conversation réussie — riche sans être lourde, élégante sans être fade, avec une pointe finale d’acidité qui relançait l’intérêt. Je commandai un verre de chablis — pas un bordeaux, car je ne pouvais pas décemment boire le vin des concurrents, et je ne voulais pas toucher à mes propres bouteilles dans un lieu public. Le chablis était honnête. Frais, minéral, un peu serré. Un vin de garçon de café, pas un vin de négociant.
C’est au milieu du sterlet que je la vis.
Elle était assise à la table voisine — seule, comme moi, ce qui était déjà remarquable, car une femme seule dans le restaurant du Grand Hotel Europe à huit heures du soir était soit une étrangère qui ne connaissait pas les usages, soit une Russe qui les connaissait si bien qu’elle pouvait se permettre de les ignorer. Elle appartenait de toute évidence à la seconde catégorie. Tout en elle disait : je suis exactement là où j’ai décidé d’être, et si cela vous dérange, c’est votre problème.
Je la regardai — avec la discrétion d’un homme qui sait regarder les choses belles sans les brutaliser, comme on regarde un vin dans un verre en le faisant tourner doucement — et voici ce que je vis.
Un visage. Un visage qui n’était pas beau selon les critères de Bordeaux — les traits étaient trop marqués, les pommettes trop hautes, la mâchoire trop volontaire — mais qui était beau selon des critères que je ne connaissais pas encore et que j’apprendrais ici, dans cette ville, dans cette lumière : des critères russes, qui veulent qu’un visage soit non pas joli mais frappant, non pas harmonieux mais mémorable. Des yeux gris-vert — la couleur exacte de la Neva sous le soleil, cette nuance entre l’acier et l’émeraude que les peintres n’arrivent pas à fixer — des yeux qui regardaient le monde avec un mélange d’amusement et de défi. Des cheveux châtain foncé, relevés en un chignon dont quelques mèches s’échappaient avec une négligence trop parfaite pour être involontaire. Une robe de soie gris perle, sans bijoux, sauf un camée au cou — un profil de femme sculpté dans un fond d’onyx, minuscule et précieux, comme une confidence murmurée.
Et des mains. De longues mains fines qui tenaient un verre de vin blanc avec une assurance qui me plut immédiatement — pas par le pied, comme le font les novices qui ont peur de casser le verre, ni par le calice, comme le font les barbares qui réchauffent le vin avec leurs paumes, mais par la base du calice, exactement à la jonction du pied et de la coupe, là où les doigts ne touchent rien et contrôlent tout. Cette femme savait tenir un verre. C’était, pour un négociant, le début de quelque chose.
Elle dut sentir mon regard, car elle tourna la tête vers moi et dit, en français, d’une voix qui avait la texture d’un velours un peu usé — chaude, un peu rauque, avec cette très légère vibration que les chanteuses appellent le grain :
— Vous êtes français.
Décidément, c’est ainsi qu’on m’abordait dans cette ville. Je portais donc la France sur le visage, comme une enseigne de taverne.
— Faugères, dis-je. Édouard Faugères. Bordeaux.
— Bordeaux, répéta-t-elle, et le mot dans sa bouche prit une sonorité nouvelle, comme si en le prononçant avec son accent russe elle l’avait trempé dans quelque chose de plus sombre et de plus sucré. Vous êtes dans le vin.
Ce n’était pas une question. Elle avait dû voir la façon dont je tenais mon propre verre — les négociants se reconnaissent entre eux comme les musiciens se reconnaissent, par de petits gestes que les autres ne voient pas.
— Et vous ? demandai-je.
— Moi, dit-elle avec un sourire qui découvrit des dents très blanches et très légèrement de travers — cette imperfection qui rend un visage vivant — je suis dans tout le reste.
Elle se présenta : comtesse Varvara Nikolaïevna Dorokhova. Le titre glissa entre ses lèvres avec une désinvolture qui suggérait soit qu’il ne valait rien, soit qu’il valait tellement que le mentionner était une formalité. Elle m’invita à m’asseoir à sa table, ce que je fis après une hésitation d’une demi-seconde — le temps de me demander si c’était convenable, et de me répondre que je n’étais pas à Bordeaux.
Ce qui suivit fut une conversation comme je n’en avais pas eu depuis des années — peut-être jamais. La comtesse parlait du vin comme une amatrice éclairée — elle connaissait les crus, les millésimes, les terroirs, elle avait bu du lafite chez le prince Youssoupov et du margaux chez l’ambassadeur de France, et elle avait des opinions tranchées sur le sauternes (trop sucré selon elle) que je m’employai à contester avec une ferveur qui l’amusa. Mais elle parlait aussi de musique — elle connaissait personnellement Tchaïkovski, disait-elle, un homme charmant et malheureux — et de peinture, et de politique, et de la France qu’elle avait visitée trois fois, et de Tourgueniev qu’elle avait croisé ici même, dans ce restaurant, quelques années plus tôt, un vieillard magnifique qui dînait seul et qui écrivait des mots sur sa serviette.
Elle parlait en me regardant droit dans les yeux, ce qui à Bordeaux aurait été considéré comme de l’effronterie et qui ici, à Pétersbourg, semblait être la manière normale de converser — comme si baisser les yeux eût été une insulte à l’interlocuteur. Et elle posait des questions. Beaucoup de questions. Sur mon voyage, mes affaires, mon hôtel, ma chambre — ma chambre, c’était étrange, pourquoi s’intéressait-elle à ma chambre ? — mes habitudes, mes projets. Je répondais avec la franchise d’un homme qui n’a rien à cacher — car je n’avais rien à cacher, n’est-ce pas ? j’étais négociant en vin, mes caisses étaient dans ma chambre, mes échantillons chez Chestiakov, et le petit étui de cuir dans ma poche intérieure n’avait rien à voir avec moi.
Ce n’est que plus tard, en remontant dans ma chambre, que je me rendis compte qu’elle m’avait posé trois fois la même question sous des formes différentes : est-ce que j’avais trouvé tout en ordre dans mes bagages en arrivant ?
Mais je m’avance encore. Car avant la fin du dîner, il y eut Beppe.
*
L’entrée de Beppe au restaurant du Grand Hotel Europe restera gravée dans ma mémoire comme un événement sismique — un événement d’une brutalité joyeuse, d’une extravagance totale, qui transforma en une seconde la salle entière de théâtre en cirque.
La porte du restaurant s’ouvrit — non, la porte du restaurant fut poussée, repoussée, claquée contre le mur avec une violence qui fit tinter les lustres — et un homme apparut. Petit, rond, les cheveux noirs bouclés en désordre, le visage rouge, les yeux exorbités, vêtu d’un habit de soirée trop serré qui semblait sur le point d’exploser à chaque respiration, il se tenait sur le seuil avec la posture d’un général vainqueur entrant dans une ville conquise, les bras écartés, la poitrine gonflée, le menton levé vers un public imaginaire.
— BUONASERA ! tonna-t-il d’une voix qui fit vibrer les vitres.
Le restaurant se figea. Fourchettes suspendues. Verres immobilisés à mi-course. Cent paires d’yeux convergèrent vers le seuil. Un serveur tatar — pas Karim, un autre, plus jeune, moins préparé aux cataclysmes — laissa tomber une cuillère à soupe.
L’homme s’avança dans la salle avec une démarche de paquebot — roulant légèrement des hanches, balayant tout sur son passage par la seule force de sa présence. Il parlait sans interruption, dans un mélange d’italien, de français et de russe approximatif, s’adressant tantôt à un serveur, tantôt à une table, tantôt au plafond lui-même, comme si les moulures dorées étaient un public qu’il fallait aussi séduire.
— Beppe Donatello, chuchota la comtesse en se penchant vers moi. Ténor. Il chante au Mariinski cette saison. Rossini, je crois. Peut-être Verdi. C’est un phénomène.
C’était un phénomène. Beppe — car c’est ainsi que tout le monde l’appelait, du portier au directeur, comme si son nom de famille était superflu — Beppe traversa la salle en distribuant des salutations comme un pape distribue des bénédictions, serra la main d’un colonel qui ne lui avait rien demandé, complimenta une dame sur son chapeau en des termes si hyperboliques qu’elle rougit jusqu’aux oreilles, et finit par aviser notre table — ou plutôt par aviser la comtesse, qu’il reconnut avec un cri de joie qui aurait pu couvrir un orchestre de cinquante musiciens.
— Varvara Nikolaïevna ! Bellissima ! La plus belle femme de Pétersbourg — non ! de Russie ! — non ! d’Europe ! — non, ne me contredisez pas, c’est la vérité, Dieu m’est témoin, et Dieu ne ment jamais, sauf quand il pleut à Naples, mais nous ne sommes pas à Naples, nous sommes dans cette ville magnifique où le soleil ne se couche jamais, comme mon amour pour vous, cara, il ne se couche jamais non plus !
La comtesse accueillit cette avalanche avec un calme qui m’impressionna — elle sourit, lui tendit la main, et le présenta.
— Monsieur Faugères, de Bordeaux. Il est dans le vin.
Beppe se tourna vers moi avec la soudaineté d’un projecteur de théâtre, et je me retrouvai sous le feu de deux yeux noirs, brillants, humides, qui me scrutèrent avec une intensité déraisonnable.
— Le vin ! s’exclama-t-il. Le vin de Bordeaux ! Mais c’est le sang du Christ, monsieur, le sang du Christ amélioré par les Français — et quand je dis amélioré, je veux dire que le Christ lui-même, s’il avait goûté un saint-émilion, aurait renoncé à la crucifixion et se serait installé dans le Médoc pour le restant de l’éternité !
Je ne sus pas quoi répondre. Je crois que c’est la phrase la plus extraordinaire qu’on ait jamais prononcée en ma présence, et j’en ai entendu beaucoup.
Beppe s’assit — sans y être invité, cela va sans dire — commanda du champagne — russe, qu’il trouva exécrable et but néanmoins en quantité — et entreprit de raconter sa vie, ses amours, ses triomphes et ses malheurs avec une éloquence torrentielle qui ne laissait place à aucune interruption. Il avait chanté à Milan, à Vienne, à Londres, à Berlin. Il avait été aimé par des duchesses et détesté par des critiques. Il avait été rappelé sept fois à la Scala — sept fois ! — et sifflé une fois à Venise, ce qu’il considérait comme un honneur plus grand que tous les rappels du monde, car on ne siffle que les grands artistes, les médiocres étant simplement ignorés.
— Et vous, Faugères, dit-il soudain en pointant vers moi un doigt accusateur, vous qui êtes dans le vin — car le vin, comprenez-le bien, est le frère jumeau de la musique : ils naissent tous les deux de la terre, ils ont besoin de temps pour mûrir, ils rendent les hommes heureux et les femmes sentimentales, et ils ne supportent pas la médiocrité — vous, donc, vous connaissez Tchaïkovski ?
— Je ne connais pas Tchaïkovski, dis-je.
— Eh bien, regardez derrière vous.
Je me retournai. Dans un coin du restaurant, à une table à demi dissimulée par un palmier en pot — comme s’il avait voulu disparaître derrière la végétation — un homme dînait seul. Il était mince, presque frêle, avec une barbe grisonnante taillée court, des yeux sombres et inquiets, et les mains les plus extraordinaires que j’aie jamais vues : longues, fines, nerveuses, elles ne cessaient de bouger, jouant avec la fourchette, tapotant la nappe, redessinant dans l’air des formes invisibles, comme si elles entendaient une musique que le reste du corps n’entendait pas encore. Il mangeait peu. Il buvait de l’eau. Et il regardait autour de lui avec cette expression que j’avais vue chez certains animaux — les chiens de chasse, les rapaces — cette attention vive, presque douloureuse, qui capte tout, enregistre tout, et ne laisse rien s’échapper.
— Piotr Ilitch, dit Beppe avec une tendresse inattendue, comme si prononcer ce nom l’avait soudain rendu doux. Le plus grand. Plus grand que Verdi — et ne dites à personne que j’ai dit cela, on me retirerait ma nationalité. Il vient ici souvent. Il mange seul. Il écoute.
— Il écoute quoi ?
— Tout. Il écoute les conversations, les rires, le bruit des assiettes, les pas des serveurs, le tintement des verres. Il écoute le restaurant comme vous, Faugères, vous humez un vin. Il cherche quelque chose — une note, un rythme, un souffle. Et quand il l’a trouvé, il rentre chez lui et il écrit. Tout ce que vous entendez dans sa musique — cette joie qui est toujours un peu triste, cette tristesse qui est toujours un peu belle — tout cela vient de là. Des restaurants. Des gares. Des jardins publics. Des bruits du monde.
Je regardai Tchaïkovski. Il ne nous avait pas vus — ou s’il nous avait vus, il ne l’avait pas montré, ce qui dans cette ville revenait au même. Il mangeait son potage avec des gestes lents, précis, et de temps en temps il levait la tête et son regard balayait la salle, rapide, enregistrant, comme un appareil photographique qui prendrait des images à une vitesse invisible.
Je pensai : cet homme écoute le monde comme je goûte un vin. Nous faisons le même métier. Sauf que son résultat à lui est immortel, et le mien se boit.
*
Le dîner continua. Beppe commanda une deuxième bouteille de champagne, puis une troisième, et vers la fin de la troisième il se leva pour chanter. Non pas qu’on le lui eût demandé — personne ne demandait rien à Beppe, les choses lui venaient naturellement, comme l’orage vient au ciel. Il se leva, posa sa serviette avec une solennité de prêtre, ferma les yeux, et chanta.
C’était un air de Verdi. La donna è mobile, si je me souviens bien — cette mélodie qui commence comme une plaisanterie et finit comme un aveu. La voix de Beppe — cette voix ! — emplit le restaurant comme un liquide emplit un verre : elle monta d’abord doucement, occupa les premiers centimètres de la salle, s’étendit, gagna les murs, atteignit le plafond, et finit par occuper tout l’espace disponible, ne laissant plus de place pour rien d’autre — ni pour le bruit des assiettes, ni pour les conversations, ni pour le chuintement du samovar. Il n’y avait plus que cette voix, chaude, dorée, puissante, excessive, magnifique, qui tremblait un peu sur les notes hautes — non par faiblesse mais par émotion, par trop-plein, comme un verre rempli à ras bord qui tremble avant de déborder.
Le restaurant écouta dans un silence stupéfait. Les serveurs tatars eux-mêmes — ces hommes qui avaient fait de l’impassibilité un sacerdoce — s’immobilisèrent, plateaux en l’air, comme des statues en livrée rouge.
Quand il eut fini, le silence dura trois secondes. Puis les applaudissements éclatèrent — vigoureux, sincères, russes, c’est-à-dire démesurés — et Beppe salua en s’inclinant si bas que son front faillit toucher la nappe.
Je cherchai Tchaïkovski du regard. Il avait disparu. Sa table était vide, sa serviette pliée, son potage inachevé. Seul restait un verre d’eau à moitié plein dans lequel la lumière du soir mettait un reflet d’or.
— Il est parti, dit la comtesse en suivant mon regard.
— Pourquoi ?
Elle eut un sourire étrange — un sourire qui n’était pas tout à fait un sourire mais plutôt l’ombre d’une pensée qui passait sur son visage comme un nuage sur un lac.
— Parce que la musique des autres le rend triste. Pas triste de jalousie — triste parce que ça lui rappelle que la beauté existe et qu’on ne peut pas la retenir.
Je regardai la comtesse. Elle avait dit cela d’une voix changée — plus grave, plus nue, débarrassée de cette légèreté mondaine qui habillait ses phrases habituelles. Pendant un instant, je vis une autre femme sous la comtesse — quelqu’un de plus profond, de plus sombre, de plus vrai.
Puis l’instant passa. Elle reprit son verre, sourit, et dit :
— Encore un peu de chablis, monsieur Faugères ?
*
À minuit — mais quel minuit, quel mot absurde pour désigner cette heure qui ressemblait à toutes les autres, baignée de la même lumière blonde, peuplée des mêmes promeneurs sur la place des Arts — la comtesse me souhaita bonne nuit. Beppe était endormi dans un fauteuil du hall, ronflant avec la puissance d’un orgue de cathédrale, et deux grooms le contemplaient avec un mélange de fascination et de terreur, ne sachant pas s’il fallait le réveiller ou appeler les pompiers.
Je raccompagnai la comtesse jusqu’au pied de l’escalier. Elle logeait au deuxième étage — un étage au-dessous de moi — et en prenant congé elle me toucha le bras, un geste bref, léger, qui n’avait l’air de rien et qui avait l’air de tout.
— Monsieur Faugères, dit-elle. Si quelqu’un vous propose de faire quelque chose d’inhabituel — un voyage, une transaction, un échange de quoi que ce soit — ne le faites pas tout de suite. Venez d’abord m’en parler.
— Pourquoi ?
— Parce que vous êtes français. Et les Français à Pétersbourg ont besoin qu’on leur explique certaines choses.
Elle monta l’escalier sans se retourner. Le bruit de ses pas sur le marbre — un bruit clair, régulier, décroissant — fut la seule musique de cette fausse nuit.
Je remontai dans ma chambre. Je vérifiai mes caisses — intactes, cette fois. Je sortis le billet de ma poche et le relus. Alliance navale. Constantinople. Ne transmettre qu’en main propre. Les mots n’avaient pas changé, mais leur poids avait augmenté. Ils pesaient maintenant le poids de la main de la comtesse sur mon bras, le poids de la question de Wirz, le poids des caisses déplacées, le poids de cette ville entière qui semblait savoir quelque chose que je ne savais pas.
Je rangeai le billet. Je me déshabillai. Je me couchai. La lumière, fidèle, infatigable, entra par les rideaux comme une compagne qu’on n’a pas invitée mais qui s’installe quand même.
Et dans le fauteuil du hall, cinq étages plus bas, Beppe ronflait toujours, couvrant de sa voix de ténor endormi tous les bruits de la nuit qui n’existait pas.