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Le voyeur
de Chel­sea

Le voyeur de Chelsea

Par­tie 1

PAR­TIE I

LA CHA­LEUR

I

Wal­ter Finch arri­va au Chel­sea Hotel un mar­di de juin, avec une valise fati­guée et la cer­ti­tude qu’il ne res­te­rait pas long­temps. Trois semaines plus tard, il était tou­jours là, et la cer­ti­tude s’é­tait dis­si­pée comme tout le reste — l’ins­pi­ra­tion, l’argent, le cou­rage de répondre au téléphone.

La chambre 408 don­nait sur la 23e Rue, mais Wal­ter avait rapi­de­ment com­pris que la vraie vie du Chel­sea ne se jouait pas côté rue. Elle se dérou­lait dans la cour inté­rieure, ce puits de lumière cras­seuse où se croi­saient les regards, les odeurs de cui­sine, les éclats de voix en cinq langues, et par­fois, très tard dans la nuit, le son d’un saxo­phone qui mon­tait depuis le qua­trième étage, juste en face.

Il avait deman­dé à chan­ger de chambre au bout de deux jours. On lui avait pro­po­sé la 412, côté cour. Il avait accep­té sans réflé­chir. Main­te­nant, il pas­sait ses jour­nées assis près de la fenêtre ouverte, une ciga­rette consu­mée entre les doigts, à regar­der les fenêtres d’en face comme on regarde la télé­vi­sion — par dés­œu­vre­ment d’a­bord, puis par habi­tude, enfin par quelque chose qui res­sem­blait à de la nécessité.

La cha­leur était arri­vée début juillet et ne repar­tait plus. New York cui­sait len­te­ment, fenêtres béantes, et le Chel­sea Hotel trans­pi­rait ses secrets par tous les pores. Les portes res­taient ouvertes dans les cou­loirs, les conver­sa­tions débor­daient des chambres, on enten­dait l’eau cou­ler dans les tuyaux, les dis­putes en ita­lien, en yid­dish, les rires éraillés des filles qui remon­taient à quatre heures du matin.

Wal­ter avait ins­tal­lé sa machine à écrire sur le petit bureau près de la fenêtre. La Reming­ton était là depuis trois semaines, avec la même feuille blanche coin­cée dans le rou­leau. Par­fois il tapait quelques mots — Cha­pitre un, ou New York, été 1954, ou sim­ple­ment son nom, Wal­ter Finch, comme pour se prou­ver qu’il exis­tait encore. Puis il allu­mait une autre ciga­rette et retour­nait à la fenêtre.

Ses jour­nées avaient pris un rythme hui­leux, sans aspé­ri­tés. Il se levait tard, des­cen­dait prendre un café au Quixote, le bar du rez-de-chaus­sée où traî­naient les peintres sans le sou et les poètes alcoo­liques. Il remon­tait avec le Times qu’il ne lisait jamais com­plè­te­ment. L’a­près-midi s’é­ti­rait dans une som­no­lence pois­seuse. Il pre­nait deux som­ni­fères vers minuit pour ten­ter de dor­mir mal­gré la cha­leur, se réveillait vers dix heures avec la bouche sèche et la convic­tion dif­fuse que sa vie lui avait glis­sé entre les doigts pen­dant son sommeil.

Le cour­rier s’ac­cu­mu­lait sur le bureau — des lettres de son édi­teur qu’il n’ou­vrait plus, des rele­vés ban­caires qui disaient tous la même chose : bien­tôt, il fau­drait déci­der. Écrire ou par­tir. Trou­ver un tra­vail ali­men­taire, peut-être. Don­ner des cours dans un com­mu­ni­ty col­lege du New Jer­sey. L’i­dée le ren­dait malade.

The Nar­row Gate, son pre­mier roman, était sor­ti en 1947. Un polar urbain, bru­tal et ner­veux, l’his­toire d’un flic cor­rom­pu qui ten­tait de sau­ver une pros­ti­tuée dans le Bronx. La cri­tique avait par­lé de « Chand­ler ren­contre Stein­beck ». Le livre s’é­tait bien ven­du. On avait par­lé d’a­dap­ta­tion au ciné­ma. Wal­ter avait vingt-neuf ans et se croyait arrivé.

Le deuxième roman avait pris cinq ans. The Nar­row Gate était un acci­dent heu­reux, un coup de chance. Il avait vou­lu prou­ver que ce n’é­tait pas qu’un coup de chance. Il avait vou­lu faire autre chose — quelque chose de plus ambi­tieux, de plus lit­té­raire. Ame­ri­can Dust était sor­ti l’an­née der­nière. Un roman cho­ral, trois per­son­nages dans trois villes dif­fé­rentes, une médi­ta­tion sur la soli­tude dans l’A­mé­rique d’a­près-guerre. La cri­tique avait été polie. Les ventes, catas­tro­phiques. Son édi­teur avait sou­ri tris­te­ment en disant : « Les gens vou­laient un autre polar, Walter. »

Main­te­nant Wal­ter avait trente-six ans, un contrat qui pre­nait l’eau, et la convic­tion de plus en plus nette qu’il n’é­cri­rait plus jamais rien qui vaille.

II

La pre­mière fois qu’il remar­qua la jeune femme, ce fut un mar­di matin. Il était assis près de la fenêtre, café refroi­di, ciga­rette éteinte. En face, au troi­sième étage, une fenêtre s’ou­vrit brus­que­ment. Une femme appa­rut — jeune, brune, en com­bi­nai­son blanche. Elle res­ta là un moment, les mains sur le rebord, le visage tour­né vers le ciel invi­sible. Puis elle refer­ma d’un coup sec et disparut.

Wal­ter ne sut pas pour­quoi cette image l’a­vait frap­pé. Peut-être le geste — cette manière de s’ac­cro­cher au rebord comme à une bouée. Peut-être la com­bi­nai­son blanche dans la lumière crue du matin. Peut-être sim­ple­ment l’ennui.

Il la revit le len­de­main, à la même heure. Même geste, même pos­ture. Cette fois, elle res­ta plus long­temps. Wal­ter crut voir qu’elle pleu­rait, mais la dis­tance ren­dait tout incer­tain. Quand elle refer­ma la fenêtre, il nota machi­na­le­ment l’heure sur un bout de papier. 10h17.

Le sur­len­de­main, il était déjà à la fenêtre à dix heures. Elle appa­rut à 10h14. Wal­ter se deman­da si elle sui­vait elle aus­si un rituel, ou si c’é­tait lui qui en inven­tait un.

Il com­men­ça à faire atten­tion. La fenêtre res­tait fer­mée la plu­part du temps, rideaux tirés. Mais le matin, tou­jours entre dix et onze heures, elle s’ou­vrait. La jeune femme appa­rais­sait, res­pi­rait, regar­dait le ciel, puis repar­tait. Par­fois elle fumait. Une fois, elle avait un télé­phone à la main et par­lait en fai­sant les cent pas. Wal­ter ne pou­vait pas entendre, mais il voyait la ner­vo­si­té dans ses gestes.

Il n’y avait jamais per­sonne d’autre dans la chambre. Ou du moins, per­sonne qu’il puisse voir.

Un soir, vers vingt heures, il vit de la lumière. La fenêtre était ouverte. La jeune femme était assise sur le lit, en robe cette fois, et elle se bros­sait les che­veux avec des gestes lents, méca­niques. Wal­ter la regar­da faire pen­dant vingt minutes. Puis un homme entra dans le champ de vision — grand, cos­tume sombre, cha­peau qu’il ne reti­ra pas. Il dit quelque chose. La jeune femme se leva. L’homme repar­tit aus­si­tôt. Elle res­ta debout au milieu de la chambre, la brosse à la main.

Wal­ter réa­li­sa qu’il avait ces­sé de respirer.

Il nota dans un car­net : Mar­di 13 juillet. 20h05. Visite de l’homme au cha­peau. Durée : moins d’une minute. Elle ne lui a pas parlé.

Le len­de­main matin, la fenêtre ne s’ou­vrit pas.

III

La femme du cin­quième étage était d’un autre genre. Wal­ter ne savait même pas depuis quand il l’ob­ser­vait — elle était sim­ple­ment appa­rue dans son champ de vision un jour, comme un détail qu’on remarque sou­dain dans un tableau familier.

Elle vivait juste au-des­sus de la jeune mariée ner­veuse (Wal­ter l’ap­pe­lait déjà comme ça dans sa tête, bien qu’il n’ait aucune preuve qu’elle fût mariée). Sa fenêtre était tou­jours ouverte, même la nuit. On voyait peu l’in­té­rieur — juste des éclats : un miroir, une lampe rouge, des robes suspendues.

Elle-même était insai­sis­sable. Wal­ter ne la voyait jamais en jour­née. Elle n’ap­pa­rais­sait qu’à la nuit tom­bée, tou­jours impec­ca­ble­ment habillée — robes mou­lantes, talons hauts, bijoux qui brillaient dans la pénombre. Elle se maquillait lon­gue­ment devant le miroir, gestes pré­cis, ritua­li­sés. Puis elle dis­pa­rais­sait. Par­fois elle reve­nait à deux heures du matin. Par­fois à l’aube. Par­fois pas du tout.

Une nuit, Wal­ter la vit ren­trer avec un homme. Ils ne res­tèrent pas long­temps. Vingt minutes, peut-être. L’homme repar­tit. Elle allu­ma une ciga­rette et res­ta à la fenêtre, sil­houette immo­bile dans la lumière rouge de sa lampe.

Wal­ter se dit qu’elle était dan­seuse. Ou actrice. Ou call-girl. Ou peut-être rien de tout ça — peut-être tra­vaillait-elle de nuit dans un res­tau­rant chic, ou comme hôtesse dans un club de jazz. Impos­sible à savoir. Elle était une énigme lisse, sans aspérités.

Il lui don­na un nom, pour la com­mo­di­té : Vivian. Comme Vivian Stern­wood dans The Big Sleep. Ça lui allait — cette élé­gance froide, cette beau­té qui tenait les hommes à distance.

Il com­men­ça à noter ses allées et venues. Lun­di 19 juillet. Vivian sort à 21h30, robe noire, che­veux rele­vés. Retour 3h15. Seule. C’é­tait absurde, il le savait. Mais c’é­tait aus­si la pre­mière chose qui res­sem­blait à de l’é­cri­ture depuis des semaines.

IV

Le saxo­pho­niste, lui, était bruyant. Impos­sible de l’ignorer.

Il vivait au qua­trième étage, chambre direc­te­ment en face de celle de Wal­ter, légè­re­ment sur la gauche. Un Noir d’une tren­taine d’an­nées, maigre comme un fil, qui pas­sait ses après-midi assis sur le rebord de sa fenêtre, torse nu, à fumer en regar­dant le vide.

Le soir, il jouait. Jamais avant onze heures, jamais après trois heures du matin. Des stan­dards, sur­tout — Body and Soul, Round Mid­night, Lush Life. Mais aus­si des impro­vi­sa­tions longues, sinueuses, qui mon­taient dans la cour comme de la fumée.

Les autres loca­taires gueu­laient par­fois. « Ferme-la, bon Dieu ! » « Y’en a qui bossent demain ! » Le saxo­pho­niste ne répon­dait jamais. Il conti­nuait de jouer, imperturbable.

Wal­ter, étran­ge­ment, ne trou­vait pas ça désa­gréable. Le son du saxo­phone s’ac­cor­dait à la cha­leur, à l’in­som­nie, à cette sen­sa­tion de flot­ter hors du temps. Par­fois il se levait, allu­mait une ciga­rette, et écou­tait en regar­dant la sil­houette du musi­cien se décou­per dans la lumière jaune de sa chambre.

Il ne savait rien de lui. Pas son nom, pas où il jouait — s’il jouait quelque part. Peut-être était-il en dis­grâce, comme Wal­ter. Peut-être avait-il raté sa chance. Peut-être atten­dait-il quelque chose qui ne vien­drait jamais.

Un soir, leurs regards se croi­sèrent. Le saxo­pho­niste était à sa fenêtre, Wal­ter à la sienne. Ils se regar­dèrent quelques secondes, puis le musi­cien hocha imper­cep­ti­ble­ment la tête. Wal­ter ne sut pas com­ment répondre. Quand il leva la main, l’autre était déjà rentré.

Cette nuit-là, le saxo­phone joua Someone to Watch Over Me. Wal­ter écou­ta jus­qu’au bout, debout près de la fenêtre, et se deman­da si c’é­tait un mes­sage ou sim­ple­ment une coïncidence.

V

Harold Bren­ner débar­qua un jeu­di après-midi, che­mise trem­pée de sueur, atta­ché-case à la main, sou­rire fatigué.

« Wal­ter, bon sang. J’ai cru que t’é­tais mort. »

Ils se connais­saient depuis dix ans. Harold avait été le pre­mier à croire en The Nar­row Gate, à l’é­poque où il était édi­teur junior chez Knopf. Main­te­nant il diri­geait la divi­sion fic­tion et por­tait des cos­tumes coû­teux qui ne lui allaient pas. Mais il res­tait fon­da­men­ta­le­ment le même — un type cor­rect, un peu mou, qui aimait sin­cè­re­ment la lit­té­ra­ture et détes­tait faire pres­sion sur ses auteurs.

Wal­ter le fit entrer. La chambre empes­tait le tabac froid et le café rance. Harold ne fit pas de com­men­taire. Il posa son atta­ché-case, des­ser­ra sa cra­vate, et s’as­sit sur l’u­nique chaise avec un soupir.

« Alors ? »

Wal­ter haus­sa les épaules.

« Alors rien. »

Harold regar­da la Reming­ton, la feuille blanche.

« Rien du tout ? »

« Rien du tout. »

Un silence. Harold sor­tit un mou­choir et s’é­pon­gea le front.

« Écoute, Wal­ter. Je vais pas te faire la morale. T’es un grand gar­çon. Mais faut qu’on parle sérieu­se­ment. Le contrat… »

« Je sais. »

« Non, je crois pas que tu sais. » Harold le regar­dait avec une tris­tesse sin­cère. « On m’a deman­dé de récu­pé­rer l’a­vance. Offi­ciel­le­ment. Ça vient d’en haut. »

Wal­ter sen­tit quelque chose se contrac­ter dans sa poitrine.

« Com­bien il me reste ? »

« Sur l’a­vance ? Trois mois, peut-être quatre si t’es rai­son­nable. Après… » Harold écar­ta les mains. « Après faut que tu rendes le manus­crit ou que tu rembourses. »

« Je peux pas rembourser. »

« Je sais. »

Ils res­tèrent silen­cieux. En face, le saxo­pho­niste était à sa fenêtre, torse nu, ciga­rette aux lèvres. Harold sui­vit le regard de Walter.

« C’est qui ? »

« Aucune idée. Un musicien. »

« Il joue bien ? »

« Très bien. »

Harold hocha la tête, comme si ça expli­quait quelque chose.

« Wal­ter, écoute-moi. T’as pas besoin d’é­crire Ulysse. Fais-moi un polar. Comme le pre­mier. Les gens ado­raient ça. Donne-moi un flic, une fille, un cadavre. Deux cents pages. Je te jure qu’on le vend. »

Wal­ter ne répon­dit pas. Harold se leva, récu­pé­ra son attaché-case.

« Je repas­se­rai dans quinze jours. J’ai­me­rais voir quelque chose. N’im­porte quoi. Dix pages. Cinq pages. Un putain de para­graphe. D’accord ? »

« D’ac­cord. »

Harold lui ser­ra l’é­paule et sor­tit. Wal­ter enten­dit ses pas décroître dans le cou­loir, puis l’as­cen­seur qui grinçait.

Il retour­na à la fenêtre. Le saxo­pho­niste avait dis­pa­ru. La jeune mariée ner­veuse était à sa fenêtre, immo­bile, les mains sur le rebord. Elle regar­dait dans le vide.

Wal­ter prit son car­net et nota : Jeu­di 22 juillet. Visite d’Ha­rold. Ulti­ma­tum : quinze jours. En face, elle attend quel­qu’un qui ne vient pas.

Puis il ajou­ta, sans savoir pour­quoi : Peut-être qu’on attend tous quel­qu’un qui ne vient pas.

VI

Les jours sui­vants, Wal­ter écrivit.

Pas le roman qu’­Ha­rold atten­dait. Pas de flic, pas de cadavre. Il écri­vait dans son car­net, à la main, des notes, des frag­ments, des des­crip­tions. Il écri­vait ce qu’il voyait.

La jeune mariée (nom incon­nu) : envi­ron 25 ans, brune, mince, ner­veuse. Appa­raît à sa fenêtre tous les matins entre 10h et 11h. Gestes répé­ti­tifs — fumer, regar­der la rue, se mordre les lèvres. L’homme au cha­peau vient irré­gu­liè­re­ment, tou­jours le soir, ne reste jamais long­temps. Mari ? Amant ? Frère ? Impos­sible à dire. Elle a peur de lui. Ou peut-être de son absence.

Vivian (cin­quième étage) : 30–35 ans, rousse (teinte ?), élé­gante. Sort tous les soirs vers 21h-22h, rentre entre 2h et 5h du matin. Par­fois seule, par­fois accom­pa­gnée. Jamais le même homme. Pro­fes­sion incon­nue. Dan­seuse ? Hôtesse ? Maî­tresse entre­te­nue ? Elle ne sou­rit jamais. Même quand elle est avec quel­qu’un, elle garde ce visage lisse, impé­né­trable. Qu’est-ce qu’elle fuit ?

Le saxo­pho­niste (qua­trième étage, en face) : Noir, 30–35 ans, maigre, grand. Joue tous les soirs. Stan­dards de jazz, quelques com­po­si­tions (ori­gi­nales ?). Reste chez lui la jour­née. Pas de visi­teurs (jus­qu’à pré­sent). Dort peu. Fume beau­coup. A l’air d’at­tendre quelque chose — un coup de fil ? Un contrat ? La fin de quelque chose ?

Il reli­sait ses notes et se sen­tait ridi­cule. C’é­tait du voyeu­risme, pas de la lit­té­ra­ture. Et pour­tant, c’é­tait la pre­mière chose qu’il avait écrite avec un sem­blant de plai­sir depuis des mois.

Il se dit que c’é­tait pro­vi­soire. Une façon de se remettre en jambes. Bien­tôt, il trans­for­me­rait tout ça en quelque chose d’u­ti­li­sable. Un vrai roman. Des per­son­nages construits. Une intrigue.

Mais en atten­dant, il conti­nuait d’ob­ser­ver. Et de noter.

VII

Un ven­dre­di soir, quelque chose changea.

Wal­ter était à sa fenêtre, ciga­rette au bec, quand il vit l’homme au cha­peau entrer chez la jeune mariée. Cette fois, il res­ta. Dix minutes. Quinze. Vingt.

Puis Wal­ter enten­dit des éclats de voix. Il ne pou­vait pas dis­tin­guer les mots, mais le ton était sans équi­voque. L’homme hur­lait. La femme répon­dait, voix aiguë, paniquée.

Puis un bruit sourd. Un silence.

La fenêtre se refer­ma brutalement.

Wal­ter res­ta figé. Autour de lui, le Chel­sea conti­nuait sa vie — rires dans le cou­loir, musique quelque part, tuyau­te­rie qui gar­gouillait. Mais en face, rien. Juste la fenêtre close, les rideaux tirés.

Il atten­dit. Une heure. Deux heures. Rien ne bougea.

À minuit, il vit l’homme sor­tir de l’im­meuble, cha­peau vis­sé sur la tête, démarche rapide. Il mon­ta dans une Buick noire garée sur la 23e Rue et disparut.

Wal­ter retour­na à la fenêtre. Tou­jours rien.

Il se dit qu’il devrait des­cendre. Frap­per à sa porte. Deman­der si tout allait bien. C’é­tait la chose décente à faire.

Mais il ne bou­gea pas. Il res­ta là, à fumer, à regar­der la fenêtre fermée.

À trois heures du matin, une lumière s’al­lu­ma briè­ve­ment. Wal­ter aper­çut une sil­houette — la jeune femme, debout près du lit. Puis l’obs­cu­ri­té de nouveau.

Il prit son car­net et écri­vit : Ven­dre­di 30 juillet. L’homme au cha­peau. Dis­pute vio­lente. Bruit de chute (?). Elle n’a pas rou­vert la fenêtre. Que s’est-il passé ?

Puis il ajou­ta : J’au­rais dû descendre.

Il prit deux som­ni­fères et se cou­cha. Le som­meil ne vint pas.

VIII

Le len­de­main matin, Wal­ter guet­ta la fenêtre dès huit heures. Elle ne s’ou­vrit pas à dix heures. Ni à onze. Ni à midi.

À qua­torze heures, il était sur le point de des­cendre quand il la vit enfin appa­raître. Elle por­tait des lunettes noires mal­gré le ciel cou­vert. Elle res­ta à peine trente secondes, allu­ma une ciga­rette, et referma.

Wal­ter respira.

Il se dit qu’il était ridi­cule. Qu’est-ce qu’il s’é­tait ima­gi­né ? Qu’il avait assis­té à un meurtre ? C’é­tait une dis­pute conju­gale, rien d’autre. Ça arri­vait tous les jours, dans toutes les villes du monde.

Et pour­tant.

Il ne pou­vait pas s’empêcher de pen­ser à ce bruit sourd. À ce silence après. Aux lunettes noires.

Il ouvrit son car­net et com­men­ça à écrire — pas des notes cette fois, mais quelque chose qui res­sem­blait à une scène de roman.

Elle s’ap­pe­lait Claire. Claire Mor­ri­son. Elle avait vingt-quatre ans et elle avait épou­sé Tho­mas Mor­ri­son six mois plus tôt, un jeu­di plu­vieux à l’é­glise Saint-Patrick. Tho­mas tra­vaillait dans l’im­port-export. Du moins c’est ce qu’il disait. Claire ne savait pas exac­te­ment ce qu’il fai­sait, et elle avait appris à ne pas poser de questions.

Ils vivaient au Chel­sea parce que Tho­mas aimait l’i­dée de vivre dans un hôtel. « C’est pro­vi­soire, disait-il. Le temps que je trouve quelque chose de mieux. » Mais ça fai­sait quatre mois, et ils étaient tou­jours là.

Claire pas­sait ses jour­nées seule. Tho­mas par­tait tôt le matin et ren­trait tard. Par­fois il ne ren­trait pas du tout. Elle avait essayé de trou­ver du tra­vail — secré­taire, ven­deuse — mais Tho­mas s’y était oppo­sé. « Ma femme ne tra­vaille pas », avait-il dit, et le ton n’au­to­ri­sait pas la discussion.

Wal­ter s’ar­rê­ta. Il relut. C’é­tait mau­vais — plate, conven­tion­nel, télé­vi­suel. Mais c’é­tait quelque chose.

Il conti­nua.

Ce soir-là, Tho­mas était ren­tré ivre et furieux. Elle ne sut jamais pour­quoi. Peut-être avait-il per­du de l’argent. Peut-être une affaire avait mal tour­né. Il l’a­vait giflée. Puis il était parti.

Claire était res­tée debout au milieu de la chambre, la joue brû­lante, et elle s’é­tait dit : Je vais par­tir. Demain, je prends mes affaires et je pars.

Mais le len­de­main, elle était tou­jours là.

Wal­ter fer­ma le car­net. Le saxo­pho­niste venait de se mettre à jouer — In a Sen­ti­men­tal Mood, lent et trai­nant. Wal­ter écou­ta jus­qu’au bout, debout près de la fenêtre.

Il se dit qu’il était en train de deve­nir fou. Qu’il inven­tait des vies à des incon­nus. Qu’il pro­je­tait ses propres échecs sur des ombres der­rière des fenêtres.

Mais il ne pou­vait pas s’arrêter.

IX

Dimanche matin, le Chel­sea bai­gnait dans une lumière sale. Wal­ter se réveilla tard, la bouche pâteuse, avec le sou­ve­nir confus d’un rêve où il était enfer­mé dans une pièce sans portes et où quel­qu’un criait de l’autre côté du mur.

Il des­cen­dit au Quixote. Le bar était presque vide — juste un vieux peintre qui dor­mait sur une ban­quette et une ser­veuse aux yeux fati­gués qui lui ser­vit un café sans un mot.

À la table d’à côté, deux hommes dis­cu­taient. L’un d’eux, la qua­ran­taine, cos­tume frois­sé, par­lait fort.

« … Dylan Tho­mas, tu te rends compte ? Le pauvre bougre a fini à l’hô­pi­tal. Dix-huit whis­kies d’af­fi­lée, qu’il a dit. Dix-huit ! »

« Il est mort ? »

« Presque. Coma éthy­lique. Novembre der­nier. Il a jamais vrai­ment récupéré. »

« Il cré­chait ici, non ? »

« Ouais. Chambre 206. Paraît qu’il vomis­sait dans les couloirs. »

Wal­ter but son café len­te­ment. Dylan Tho­mas. Il avait lu Under Milk Wood des années plus tôt, sans convic­tion. Mais l’i­mage du poète ago­ni­sant dans ce même hôtel le troublait.

Il pen­sa : Voi­là ce qui arrive. On vient ici pour écrire et on finit par cre­ver dans une chambre qui pue la pisse et le whisky.

Il remon­ta.

En pas­sant devant la chambre 312, il enten­dit de la musique — un disque de Billie Holi­day, Strange Fruit. La porte était entrou­verte. À l’in­té­rieur, une femme dan­sait seule, pieds nus, robe de chambre entrou­verte. Elle ne vit pas Wal­ter. Il conti­nua son chemin.

Dans sa chambre, il retour­na à la fenêtre. Le saxo­pho­niste était là, assis sur le rebord, jambes pen­dantes dans le vide. Il fumait en regar­dant les toits. Wal­ter se deman­da s’il avait dormi.

En face, chez la jeune mariée, les rideaux étaient ouverts. Elle était assise sur le lit, en com­bi­nai­son, et elle cou­sait quelque chose — un our­let, peut-être. Ses gestes étaient calmes, appli­qués. Comme si rien ne s’é­tait passé.

Wal­ter l’ob­ser­va long­temps. Il y avait quelque chose d’a­pai­sant dans cette scène — la bana­li­té du dimanche matin, la cou­ture, la lumière douce. Il se dit qu’il s’é­tait peut-être trom­pé. Que la dis­pute n’a­vait été qu’une dis­pute, sans conséquence.

Puis l’homme au cha­peau entra dans le champ de vision. Il dit quelque chose. La jeune femme leva les yeux, hocha la tête, conti­nua de coudre. L’homme res­ta debout quelques secondes, puis sortit.

Elle posa son ouvrage et se leva. Elle alla à la fenêtre, s’ac­cou­da au rebord. Wal­ter crut voir qu’elle pleu­rait, mais de nou­veau, la dis­tance ren­dait tout incertain.

Il nota : Dimanche 1er août. L’homme au cha­peau de retour. Elle pleure (?). Que lui a‑t-il dit ?

X

Le lun­di soir, Vivian ren­tra avec deux hommes.

Wal­ter les vit mon­ter dans la cour — elle devant, talons qui cla­quaient sur le pavé, les deux hommes der­rière, cos­tumes impec­cables, démarche assu­rée. Ils riaient. Vivian ne riait pas.

Ils res­tèrent une heure. Wal­ter enten­dit de la musique — du jazz, pro­ba­ble­ment un disque. Des éclats de voix. Puis le silence.

Les deux hommes repar­tirent ensemble. Vivian res­ta à sa fenêtre, ciga­rette à la main, et regar­da la rue. Elle por­tait tou­jours sa robe de soi­rée — quelque chose de vert éme­raude qui brillait dans la lumière de sa chambre.

Wal­ter se dit : Elle fait ça pour l’argent. Évi­dem­ment. Que pour­rait-elle faire d’autre ?

Puis il se reprit. Il n’en savait rien. Peut-être qu’elle aimait ça. Peut-être qu’elle avait choi­si cette vie. Peut-être que les hommes ne payaient pas — peut-être qu’ils étaient des amis, des admi­ra­teurs, des amants.

Ou peut-être qu’elle n’a­vait pas le choix.

Il ouvrit son car­net et écrivit :

Elle s’ap­pe­lait Vivian — du moins c’est le nom qu’elle se don­nait. Son vrai nom était Ava Kowals­ki, et elle était née à Pitts­burgh dans une famille d’ou­vriers polo­nais. Elle avait fui à dix-huit ans avec un chan­teur de jazz qui l’a­vait aban­don­née à Newark. Depuis, elle survivait.

Elle avait essayé d’être dan­seuse. Puis ser­veuse. Puis hôtesse dans un club de Mid­town où les hommes riches venaient boire du scotch et oublier leurs femmes. C’é­tait là qu’elle avait appris à sou­rire sans sou­rire, à écou­ter sans entendre, à dis­pa­raître tout en res­tant visible.

Le Chel­sea était pro­vi­soire. Tout était tou­jours pro­vi­soire. Bien­tôt, elle ren­con­tre­rait quel­qu’un — un homme riche, ou gen­til, ou les deux. Quel­qu’un qui la sor­ti­rait de là. C’est ce qu’elle se disait chaque soir en se démaquillant.

Mais les soirs se suc­cé­daient, et per­sonne ne venait.

Wal­ter refer­ma le car­net. Il se sen­tait sale, comme s’il avait fouillé dans l’in­ti­mi­té de quel­qu’un. Mais en même temps, c’é­tait la pre­mière fois depuis des mois qu’il sen­tait quelque chose bou­ger dans sa tête — cette sen­sa­tion fami­lière, presque oubliée, de la fic­tion qui se construi­sait toute seule.

Il se dit : C’est juste un exer­cice. Un échauf­fe­ment. Demain, je com­mence le vrai roman.

Mais il savait qu’il mentait.

XI

Le saxo­pho­niste ne joua pas cette nuit-là.

Wal­ter atten­dit jus­qu’à minuit. Une heure. Deux heures. Rien. La fenêtre d’en face res­tait allu­mée, mais aucun son n’en sortait.

Vers trois heures, Wal­ter vit quel­qu’un frap­per à la porte du musi­cien. Un homme — blanc, bedon­nant, cos­tume cheap. Le saxo­pho­niste ouvrit, échan­gea quelques mots, puis refer­ma la porte au nez du visiteur.

L’homme res­ta plan­té dans le cou­loir quelques secondes, puis s’en alla.

Le saxo­pho­niste étei­gnit la lumière.

Wal­ter nota : Mar­di 3 août. Pas de musique. Visite noc­turne (créan­cier ? pro­prié­taire ?). Quelque chose ne va pas.

Le len­de­main soir, tou­jours pas de musique.

Wal­ter réa­li­sa que le silence lui man­quait. Il s’é­tait habi­tué au saxo­phone — à cette ponc­tua­tion noc­turne qui ryth­mait ses insom­nies. Sans lui, la nuit était trop vide, trop lourde.

Il se deman­da si le musi­cien était malade. Ou par­ti. Ou mort.

Le jeu­di, enfin, le saxo­phone reprit. Mais ce n’é­tait pas pareil. Le son était hési­tant, cas­sé. Le musi­cien jouait Blue in Green, puis s’ar­rê­tait au milieu d’une phrase, recom­men­çait, s’ar­rê­tait encore.

Wal­ter l’ob­ser­va à tra­vers la fenêtre. Il voyait sa sil­houette pen­chée sur l’ins­tru­ment, les épaules voû­tées. À un moment, le saxo­pho­niste posa l’ins­tru­ment et res­ta immo­bile, tête dans les mains.

Wal­ter eut envie de tra­ver­ser la cour, de frap­per à sa porte, de lui deman­der : Qu’est-ce qui ne va pas ? Qu’est-ce que tu attends ?

Mais il ne bou­gea pas.

À minuit, le saxo­phone se tut défi­ni­ti­ve­ment. La lumière s’éteignit.

Wal­ter écrivit :

Il s’ap­pe­lait Miles. Pas Miles Davis — juste Miles. Miles Par­ker. Il avait trente-deux ans et il avait failli deve­nir quelqu’un.

À vingt ans, il jouait dans les clubs de Har­lem. À vingt-cinq, il avait enre­gis­tré un disque avec un quar­tette pro­met­teur. La cri­tique avait été bonne. On avait par­lé de « la nou­velle voix du saxo­phone ». Puis rien. Le disque ne s’é­tait pas ven­du. Le quar­tette s’é­tait sépa­ré. Les clubs avaient ces­sé d’appeler.

Main­te­nant il vivait au Chel­sea et jouait pour lui-même. Il se disait qu’un jour, quel­qu’un l’en­ten­drait par hasard — un pro­duc­teur, un impré­sa­rio — et que tout recom­men­ce­rait. Mais il savait que c’é­tait un mensonge.

Il jouait parce qu’il ne savait rien faire d’autre. Et parce que s’il s’ar­rê­tait, il n’au­rait plus aucune rai­son de res­ter en vie.

Wal­ter relut. Il pen­sa : Je suis en train de pro­je­ter ma propre vie sur un inconnu.

Puis il pen­sa : Ou peut-être que c’est exac­te­ment ce qu’on fait quand on écrit.

XII

Harold revint le ven­dre­di sui­vant, comme pro­mis. Wal­ter avait oublié.

Il était en train de noter quelque chose — une scène où la jeune mariée décou­vrait que son mari la trom­pait — quand on frap­pa à la porte.

Harold entra, atta­ché-case à la main, che­mise trem­pée. Il regar­da autour de lui. La chambre n’a­vait pas chan­gé. La Reming­ton était tou­jours là, feuille blanche dans le rou­leau. Les car­nets s’é­taient mul­ti­pliés, épar­pillés sur le lit.

« Alors ? »

Wal­ter refer­ma pré­ci­pi­tam­ment le car­net qu’il tenait.

« J’ai com­men­cé quelque chose. »

Le visage d’Ha­rold s’éclaira.

« Vrai­ment ? Je peux voir ? »

« C’est pas encore… c’est juste des notes. »

« Des notes, c’est bien. C’est un début. » Harold s’as­sit, sou­la­gé. « C’est quoi ? Le polar ? »

Wal­ter hésita.

« Pas exac­te­ment. C’est… dif­fi­cile à expliquer. »

« Essaie. »

Wal­ter allu­ma une ciga­rette. Il cher­chait ses mots.

« C’est une his­toire sur des gens qui vivent dans un hôtel. À New York. Été 54. Trois per­son­nages prin­ci­paux. Une jeune femme mariée à un homme violent. Une femme mys­té­rieuse qui vit la nuit. Un musi­cien de jazz raté. Et un écri­vain qui les observe. »

Harold fron­ça les sourcils.

« L’é­cri­vain, c’est le narrateur ? »

« Oui. Enfin, je crois. »

« Et il se passe quoi ? »

« Je sais pas encore. »

Harold sou­pi­ra. Il sor­tit un mou­choir, s’é­pon­gea le front.

« Wal­ter, écoute. Je suis content que t’aies com­men­cé quelque chose. Vrai­ment. Mais… » Il cher­chait ses mots. « Faut que ce soit ven­dable. Tu com­prends ? Faut une intrigue. Du sus­pense. Les gens veulent savoir ce qui va se passer. »

« Je sais. »

« Alors donne-leur. La femme mariée, son mari la tue. Ou elle le tue. Ou le musi­cien témoin d’un meurtre. Quelque chose. N’im­porte quoi. Mais faut qu’il se passe quelque chose. »

Wal­ter ne répon­dit pas. Il regar­dait par la fenêtre. Le saxo­pho­niste était là, torse nu, qui fumait.

Harold sui­vit son regard. Puis il regar­da Walter.

« C’est lui, hein ? Le musi­cien de ton roman. »

« Peut-être. »

« Et la femme mariée ? »

Wal­ter mon­tra la fenêtre du troi­sième étage.

« Là. »

Harold se leva, s’ap­pro­cha. Il regar­da. On ne voyait rien — juste une fenêtre fer­mée, des rideaux tirés.

« Tu les connais ? »

« Non. »

« Tu leur as parlé ? »

« Non. »

Harold se retour­na lentement.

« Wal­ter… t’es en train de m’dire que t’é­cris un roman sur des gens que tu connais pas ? Que t’as jamais rencontrés ? »

« Je les observe. »

« Tu les observes. »

« Oui. »

Harold res­ta silen­cieux. Puis il se ras­sit, len­te­ment, comme s’il por­tait un poids énorme.

« Bon Dieu, Wal­ter. T’es conscient que c’est dingue ? »

« Peut-être. »

« Y’a pas de peut-être. C’est dingue. » Harold se frot­ta les yeux. « Écoute, je vais te dire un truc. Et j’ai­me­rais que tu m’é­coutes vrai­ment. T’es un bon écri­vain. T’as du talent. Mais là, tu pars en vrille. Ce que tu me décris, c’est pas un roman. C’est… je sais pas. Du voyeu­risme. De la mas­tur­ba­tion intellectuelle. »

Wal­ter écra­sa sa cigarette.

« T’as peut-être raison. »

« J’ai rai­son. » Harold se leva. « Je te laisse encore quinze jours. Mais cette fois, je veux voir quelque chose de concret. Dix pages tapées à la machine. Avec un début, un milieu, une direc­tion. D’accord ? »

« D’ac­cord. »

Harold prit son atta­ché-case. À la porte, il se retourna.

« Et sors de cette chambre, bon sang. Va te pro­me­ner. Va au ciné­ma. Parle à quel­qu’un. N’im­porte quoi. Mais arrête de mater par la fenêtre comme un pervers. »

Il sor­tit.

Wal­ter res­ta immo­bile. Puis il retour­na à la fenêtre.

En face, la jeune mariée était appa­rue. Elle arro­sait une plante — une petite fou­gère posée sur le rebord. Gestes lents, atten­tifs. Comme si c’é­tait la chose la plus impor­tante au monde.

Wal­ter la regar­da faire. Puis il ouvrit son car­net et nota : Elle arrose une fou­gère. Tous les jours, même geste. Pour­quoi cette plante sur­vit et pas elle ?

XIII

Cette nuit-là, Wal­ter ne prit pas de som­ni­fères. Il vou­lait res­ter éveillé. Observer.

Vivian sor­tit vers vingt-deux heures, robe rouge, che­veux défaits. Elle mon­ta dans un taxi. Wal­ter la vit dis­pa­raître au coin de la 23e Rue.

Le saxo­pho­niste jouait — Body and Soul, lent et mélan­co­lique. Wal­ter écou­ta, debout près de la fenêtre, ciga­rette après cigarette.

Vers minuit, il vit de la lumière chez la jeune mariée. Les rideaux étaient fer­més, mais il dis­tin­guait des ombres qui bou­geaient. Deux sil­houettes. L’homme au cha­peau était là.

Ils par­laient. Wal­ter ne pou­vait rien entendre, mais il voyait les gestes — l’homme qui s’ap­pro­chait, la femme qui recu­lait, l’homme qui levait la main.

Puis tout s’ar­rê­ta. Les ombres se figèrent. Un long moment sans mouvement.

Enfin, l’homme sor­tit. Wal­ter le vit tra­ver­ser la cour, mon­ter dans sa Buick, partir.

La lumière s’é­tei­gnit chez la jeune mariée.

Wal­ter atten­dit. Une heure. Deux heures. La fenêtre res­ta close.

À trois heures, Vivian ren­tra. Seule. Elle mon­ta direc­te­ment. Wal­ter la vit entrer dans sa chambre, enle­ver ses chaus­sures, s’as­seoir sur le lit. Elle res­ta là, immo­bile, encore habillée.

Puis elle se leva, alla à la fenêtre, et regar­da dehors.

Wal­ter eut la sen­sa­tion étrange qu’elle le regar­dait lui. Qu’elle savait qu’il était là, de l’autre côté. Qu’ils se voyaient.

Il ne bou­gea pas.

Vivian refer­ma la fenêtre et éteignit.

Le saxo­phone s’é­tait tu.

Wal­ter s’as­sit sur son lit. Il avait les mains qui trem­blaient. Il se dit : Harold a rai­son. Je suis en train de perdre la tête.

Mais en même temps, il sen­tait quelque chose se construire. Une struc­ture. Une his­toire. Les trois drames n’é­taient plus sépa­rés — ils s’en­tre­la­çaient, se répon­daient, for­maient un tout.

Il prit son car­net et écri­vit jus­qu’à l’aube.

XIV

Le same­di, Wal­ter sor­tit pour la pre­mière fois depuis des jours.

Il des­cen­dit la 23e Rue, mar­cha sans but. La cha­leur était écra­sante. New York cui­sait. Les trot­toirs col­laient aux semelles. Les visages étaient fer­més, hostiles.

Il entra dans un ciné­ma sur la 42e — un wes­tern avec Gary Cooper dont il oublia le titre avant la fin. La salle était fraîche, presque vide. Il res­ta deux heures dans le noir, à fumer, sans vrai­ment regar­der l’écran.

En sor­tant, il s’ar­rê­ta dans un diner. Il com­man­da un café et des œufs qu’il ne finit pas. La ser­veuse le regar­dait bizar­re­ment. Il réa­li­sa qu’il ne s’é­tait pas rasé depuis une semaine.

Il ren­tra au Chel­sea en fin d’après-midi.

Dans le hall, il croi­sa une femme rousse en robe verte. Elle por­tait des lunettes de soleil et ne le regar­da pas. Elle mon­ta dans l’ascenseur.

Wal­ter mit quelques secondes à comprendre.

C’é­tait Vivian.

Il res­ta plan­té dans le hall, cœur bat­tant. C’é­tait la pre­mière fois qu’il la voyait d’aus­si près. Elle était plus petite qu’il ne l’i­ma­gi­nait. Plus réelle aus­si. Il avait vu la ligne de son cou, l’é­clat de son ver­nis à ongles rouge, une petite cica­trice près de la tempe.

Il mon­ta par l’es­ca­lier, len­te­ment. Au cin­quième étage, il pas­sa devant sa chambre. La porte était fer­mée. Il enten­dit de l’eau couler.

Il conti­nua jus­qu’au quatrième.

Devant la chambre du saxo­pho­niste, il s’ar­rê­ta. La porte était entrou­verte. Wal­ter pous­sa doucement.

La chambre était petite, encom­brée. Un lit défait, des par­ti­tions épar­pillées, des disques empi­lés. Le saxo­phone posé sur une chaise. Une odeur de tabac froid et de sueur.

Pas de saxophoniste.

Wal­ter entra. Il ne savait pas ce qu’il cher­chait. Il regar­da les par­ti­tions — Round Mid­night, Autumn Leaves, des com­po­si­tions manus­crites sans titre. Il regar­da les disques — Char­lie Par­ker, Les­ter Young, Billie Holiday.

Sur le bureau, un car­net ouvert. Des notes, des gri­bouillis. Wal­ter se pencha.

Mar­di 3 août. Gold­stein encore venu. Dit que si je paie pas d’i­ci la fin du mois, il me vire. Où je vais aller ? Peut-être retour­ner à Phil­ly. Peut-être arrê­ter tout ça.

Wal­ter refer­ma le car­net comme s’il s’é­tait brûlé.

Der­rière lui, une voix :

« Tu cherches quelque chose ? »

Wal­ter se retour­na. Le saxo­pho­niste était là, dans l’en­ca­dre­ment de la porte. Torse nu, jean déla­vé, pieds nus. Il ne sou­riait pas.

« Je… la porte était ouverte. »

« Ouais. Et alors ? »

Wal­ter cher­chait ses mots.

« Je vou­lais… je vous ai enten­du jouer. C’est magnifique. »

Le saxo­pho­niste le regar­da lon­gue­ment. Puis il entra, fer­ma la porte der­rière lui.

« T’ha­bites où ? »

« En face. Chambre 412. »

« T’es celui qui mate tout le temps. »

Wal­ter sen­tit ses joues brûler.

« Je regarde pas… j’ob­serve. Je suis écrivain. »

« Écri­vain. » Le saxo­pho­niste eut un sou­rire sans joie. « Laisse-moi devi­ner. T’es en train d’é­crire sur nous. Les pauvres types du Chel­sea. Les artistes ratés. »

« C’est pas ça. »

« C’est exac­te­ment ça. » Il allu­ma une ciga­rette. « Com­ment tu t’appelles ? »

« Wal­ter. Wal­ter Finch. »

« Miles Par­ker. » Il lui ten­dit la main. Wal­ter la ser­ra. « T’as écrit des trucs que je connaitrais ? »

« The Nar­row Gate. Y’a sept ans. »

« Connais pas. »

« Per­sonne connaît. »

Miles sou­rit — un vrai sou­rire cette fois.

« Alors on est dans le même bateau. »

Ils res­tèrent silen­cieux. Wal­ter regar­dait autour de lui.

« Vous allez partir ? »

« Peut-être. Sais pas. » Miles s’as­sit sur le lit. « T’as de l’argent ? »

« Plus beaucoup. »

« Moi non plus. » Il tira sur sa ciga­rette. « Des fois je me demande pour­quoi on conti­nue. Toi, moi, tous les types comme nous. On ferait mieux de trou­ver un vrai bou­lot. Se marier. Avoir des gosses. Vivre normalement. »

« Vous le pen­sez vraiment ? »

Miles le regar­da dans les yeux.

« Non. »

Wal­ter sourit.

« Moi non plus. »

Ils fumèrent en silence. Puis Wal­ter se leva.

« Je vous laisse. »

« Attends. » Miles se leva aus­si. « Ce que t’é­cris. Sur nous. C’est bien ? »

« Je sais pas. »

« Quand tu sau­ras, tu me diras. »

Wal­ter hocha la tête et sortit.

Dans le cou­loir, il res­ta appuyé contre le mur, cœur bat­tant. Il venait de fran­chir une ligne. Il n’é­tait plus seule­ment obser­va­teur. Il était entré dans leur monde.

Il ne savait pas si c’é­tait une bonne chose.

XV

Ce soir-là, Wal­ter écri­vit dix pages à la machine.

Pas les notes habi­tuelles. Un vrai texte. Le début d’un roman.

Il racon­ta l’ar­ri­vée de l’é­cri­vain au Chel­sea. La cha­leur. Les trois fenêtres. L’ob­ses­sion qui gran­dit. Il mélan­gea la véri­té et la fic­tion, ce qu’il avait vu et ce qu’il imaginait.

Il écri­vit jus­qu’à trois heures du matin. Quand il s’ar­rê­ta, il avait mal aux doigts et les yeux qui brûlaient.

Il relut. C’é­tait impar­fait, ban­cal, mais c’é­tait vivant. Ça pulsait.

Il pen­sa à Harold. À ce qu’il lui dirait. Voi­là. Dix pages. C’est pas un polar. C’est pas ven­dable. Mais c’est ce que j’ai à donner.

Par la fenêtre, il vit Miles à son poste habi­tuel, saxo­phone à la main. Il ne jouait pas. Il regar­dait la nuit.

En face, chez la jeune mariée, tout était noir.

Au cin­quième, Vivian était ren­trée. Wal­ter voyait sa sil­houette der­rière le rideau.

Il pen­sa : Trois drames. Trois vies qui ne se touchent jamais. Et moi au milieu, qui essaie de leur don­ner un sens.

Il se cou­cha sans prendre de somnifères.

Pour la pre­mière fois depuis des semaines, il s’en­dor­mit facilement.

Et rêva de fenêtres qui se refer­maient les unes après les autres, jus­qu’à ce qu’il ne reste plus que le noir.

FIN DE LA PAR­TIE I

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