Le dernier
pays libre
Le dernier pays libre
Chapitres 9 à 13
IX
Le buskashi
L’invitation arriva par un billet manuscrit, glissé sous la porte de la chambre 214. Papier crème, écriture élégante, encre noire — la calligraphie nastaliq, cette écriture qui transforme les lettres persanes en arabesques et qui est au dari ce que l’italique est au français : une manière de rendre beau ce qui pourrait se contenter d’être lisible. Le colonel Daoud Nazeri priait Mademoiselle Shirin Wardak de lui faire l’honneur de l’accompagner, ainsi que plusieurs membres de la délégation française, à une partie de buskashi organisée dans la plaine de Shomali, au nord de Kaboul. Véhicules fournis. Rafraîchissements inclus. Samedi à neuf heures.
Shirin relut le billet. Il y avait dans cette invitation quelque chose qui ressemblait à un ordre déguisé en courtoisie — la signature du colonel, au bas de la page, était trop appuyée, trop nette, trop définitive pour être un simple geste mondain. On n’invite pas une interprète à un buskashi sauf si l’on a besoin d’elle, ou si l’on veut la tenir à portée de regard.
Arnaud avait reçu le même billet. Il était excité — le buskashi, le fameux buskashi, le jeu des cavaliers, la légende afghane, il en avait lu des descriptions dans des récits de voyageurs et brûlait de voir la chose en vrai. Shirin ne partagea pas son enthousiasme. Le buskashi la mettait mal à l’aise. Pas la violence — elle était afghane, la violence ne l’effrayait pas davantage que le vent ou la neige, c’était une donnée, une constante, une chose avec laquelle on vivait. Ce qui la mettait mal à l’aise, c’était ce que le buskashi révélait — cette vérité que le Kaboul moderniste, avec ses cinémas et ses universités et ses barmen arméniens, s’efforçait d’oublier : qu’en dessous de la surface, l’Afghanistan restait un pays de cavaliers, de guerriers, de violence archaïque et magnifique, et que cette surface pouvait craquer à tout moment.
*
La plaine de Shomali commence à une heure de route au nord de Kaboul. C’est une étendue plate, fertile, irriguée par les rivières qui descendent de l’Hindou Kouch — des vergers, des vignobles, des champs de blé, et au-delà les montagnes, toujours les montagnes, cette muraille qui encercle tout et qui rappelle que la plaine n’est qu’un accident, une respiration entre deux parois de roche.
Le convoi du colonel — trois Mercedes noires, une Land Rover, un camion — s’arrêta au bord d’un terrain vague, une étendue de terre battue et de poussière qui servait de terrain de buskashi depuis des générations. Il y avait déjà du monde. Des centaines de personnes — des villageois venus à pied ou à cheval, des notables en turban et veste brodée, des marchands qui vendaient du thé et des brochettes de kebab sur des braseros de fortune, des enfants partout, des chiens partout, et cette rumeur de foule qui est la même dans tous les pays du monde, une rumeur d’attente et d’excitation, un bourdonnement humain qui précède le spectacle.
Et les cavaliers. Quarante, peut-être cinquante, sur des chevaux massifs, des bouzkachis élevés pour ce jeu — des bêtes énormes, au poitrail large, aux jambes courtes, dressées pour la mêlée, pour le choc, pour la fureur. Les cavaliers portaient des chapeaux de fourrure, des bottes de cuir, des vestes matelassées qui leur donnaient des silhouettes de colosses. Certains avaient le visage peint — des lignes de khôl sous les yeux, des traits noirs sur les joues, comme des guerriers d’un autre âge. Leurs fouets pendaient à leurs poignets.
Au centre du terrain, la carcasse. Un veau décapité, éviscéré, dont le corps avait été trempé dans l’eau pendant la nuit pour le rendre plus lourd, plus résistant. C’était l’objet du jeu — les cavaliers devaient s’emparer de la carcasse, la porter au galop jusqu’à un poteau placé à plusieurs centaines de mètres, en faire le tour, et revenir la déposer dans un cercle tracé à la chaux. Le premier qui y parvenait gagnait. Mais le mot « gagner » était inadéquat — il s’agissait moins de victoire que de survie, moins de compétition que de combat, et les règles étaient aussi floues que violentes : on pouvait frapper les adversaires avec le fouet, arracher la carcasse des mains d’un rival, renverser un cheval, piétiner un homme à terre. Le buskashi n’était pas un sport. C’était un rituel.
Le colonel Nazeri installa ses invités sur une tribune improvisée — des chaises pliantes sous un auvent de toile, des thermos de thé, des assiettes de fruits secs. À côté de lui, un général à la retraite, deux parlementaires, un homme d’affaires dont Shirin ne retint pas le nom, et les Français : Arnaud, Pierre Lescot, un secrétaire d’ambassade. Shirin était assise au bout de la rangée, là où l’interprète s’assoit — visible, accessible, marginale.
La partie commença.
Ce fut d’abord un nuage de poussière. La quarantaine de cavaliers se rua vers la carcasse dans un fracas de sabots, un tonnerre qui fit trembler le sol sous les pieds, et la poussière monta d’un coup, épaisse, ocre, opaque, engloutissant les hommes et les chevaux dans un brouillard de terre qui sentait la sueur, le cuir, et la peur animale. Puis des formes émergèrent — un cavalier agrippé à la carcasse, un autre qui le frappait avec son fouet, un cheval qui se cabrait, un homme qui tombait et roulait sous les sabots, un cri qui n’était ni humain ni animal mais quelque chose entre les deux, un son d’une violence primitive qui glaçait le sang et accélérait le cœur.
Arnaud regardait, fasciné. Ses yeux gris-bleu ne cillaient pas. Il avait oublié le thé, les fruits secs, la politesse — il était happé par la scène, aspiré par cette violence magnifique, et Shirin voyait sur son visage cette expression que tous les étrangers ont devant le buskashi : un mélange de terreur et d’émerveillement, la découverte brutale que la beauté et la brutalité sont les deux faces d’une même pièce, que ce pays qu’ils croyaient connaître — le pays des roses, du thé à la cardamome, de la poésie persane — était aussi le pays du sang, de la poussière, et de la chair déchirée.
Pierre Lescot, lui, ne regardait pas le jeu. Il regardait les spectateurs. Et quand Shirin croisa son regard, elle vit qu’il pensait la même chose qu’elle — que le buskashi n’était pas un spectacle mais un miroir, et que ce qu’il reflétait n’était pas le passé de l’Afghanistan mais son avenir.
La partie dura deux heures. Il y eut trois blessés — un bras cassé, une côte enfoncée, un homme piétiné qui resta au sol un long moment avant de se relever en boitant, acclamé par la foule comme un héros. Le vainqueur fut un cavalier du Panshir, un homme jeune, le visage couvert de poussière, qui brandit la carcasse au-dessus de sa tête avec un cri de triomphe qui résonna dans la plaine comme un appel de guerre. Le colonel Nazeri applaudit. Tout le monde applaudit.
*
Après le buskashi, les invités se retrouvèrent sous l’auvent pour le repas — un festin improvisé, avec du riz, du mouton, des bolani, des grenades ouvertes dont les grains rouges brillaient au soleil comme des rubis. Le colonel présidait, un verre de thé à la main, un sourire aux lèvres, et distribuait les conversations avec l’habileté d’un chef d’orchestre — un mot au général, un compliment au parlementaire, une anecdote pour les Français.
Shirin traduisait. Elle traduisait les plaisanteries, les toasts, les remarques sur le jeu — le colonel parlait français mais préférait parler dari quand il voulait marquer son territoire, et les Français avaient besoin de Shirin pour comprendre non pas les mots mais le sens, non pas la surface mais la profondeur.
À un moment, Nazeri se tourna vers Arnaud et dit, en dari, avec un sourire :
— Le buskashi, Monsieur Lessard, est la seule vérité de ce pays. Tout le reste — la constitution, le parlement, les conférences de coopération — c’est du théâtre. Du bon théâtre, certes. Mais du théâtre.
Shirin traduisit. Arnaud écouta, hocha la tête, et répondit, en français :
— En France aussi, colonel, nous avons nos buskashis. Nous les appelons « élections ».
Nazeri rit. Un rire sincère, ou qui semblait sincère — avec le colonel, il était impossible de distinguer. Puis la conversation dériva vers la politique, les projets de réforme, le roi qui vieillissait, le prince Daoud dont le nom flottait dans l’air comme une menace ou une promesse, et Shirin traduisait, phrase après phrase, mot après mot, en pensant que ce qu’elle traduisait n’était pas une conversation mais un interrogatoire déguisé en déjeuner, et que le colonel, en invitant les Français à un buskashi, n’avait pas voulu leur montrer un spectacle — il avait voulu leur montrer ce que l’Afghanistan était capable de faire quand les règles cessaient de s’appliquer.
*
Ce fut au retour, dans la Mercedes du colonel, que la chose arriva.
Nazeri avait proposé à Shirin de voyager avec lui — « Pour me tenir compagnie, et pour me servir d’interprète si nécessaire ». Elle n’avait pas pu refuser. On ne refuse pas un colonel Nazeri, surtout quand il vous le demande devant tout le monde, avec ce sourire qui est un gant de velours sur un poing de fer.
La Mercedes roulait sur la route poussiéreuse, le chauffeur au volant, Nazeri à l’arrière avec Shirin. Le convoi suivait, les autres véhicules en file indienne. Le soleil était bas, la lumière rasante, et les montagnes projetaient leurs ombres démesurées sur la plaine comme des géants couchés.
Le colonel ne parla pas pendant dix minutes. Il regardait par la fenêtre, pensif, et Shirin sentait que ce silence était calculé — un silence de prédateur qui attend le bon moment, qui laisse la proie se détendre avant de frapper.
Puis il dit, en dari, d’une voix douce :
— Shirin jan. Vous et Lessard.
Ce n’était pas une question. C’était une constatation, posée entre eux comme une carte retournée.
Shirin ne répondit pas. Son cœur battait plus vite, mais sa voix, si elle avait parlé, aurait été calme — elle avait appris, depuis longtemps, à ne pas laisser le corps trahir l’esprit.
— Ne vous inquiétez pas, continua Nazeri. Je ne suis pas votre père. Ni votre frère. Ni votre mollah. Ce que vous faites de vos nuits ne me regarde pas. Sauf quand cela concerne les intérêts du pays.
— Les intérêts du pays ?
— Lessard n’est pas seulement un attaché culturel. Vous le savez. Il a des contacts, des sources, des missions qui dépassent la coopération culturelle. C’est un homme du Quai d’Orsay, et le Quai d’Orsay, dans ce pays, ne s’intéresse pas qu’aux fresques de Bamiyan.
Shirin le regarda. Le colonel avait le visage tourné vers la fenêtre, mais elle voyait son profil — la mâchoire serrée, la moustache noire, les yeux qui brillaient dans la lumière du couchant.
— Qu’est-ce que vous voulez, colonel ?
— Rien. Ou plutôt, je veux que vous sachiez. Que vous sachiez que je sais. Et que vous sachiez que d’autres savent aussi. Kaboul est une petite ville, Shirin jan. Les secrets y durent moins longtemps que les roses.
Un silence. La Mercedes roulait. Le désert de pierre défilait.
— Et Rassoul Khan ? demanda Shirin.
Le colonel tourna enfin la tête vers elle. Lentement. Et dans ses yeux, pour la première fois, elle vit quelque chose qui n’était ni la séduction ni la menace — quelque chose de plus froid, de plus définitif, quelque chose qui ressemblait à de la lassitude.
— Rassoul Khan a fait une erreur, dit-il. Il a cru qu’on pouvait servir plusieurs maîtres en même temps. On ne peut pas. Ce pays n’a qu’un seul maître, et ce maître change. Quand il changera — et il changera bientôt, Shirin jan, plus tôt que vous ne le pensez — il faudra avoir choisi le bon côté. Et les gens qui n’auront pas choisi… les gens qui auront cru pouvoir rester au milieu, entre les maîtres, entre les langues, entre les mondes…
Il ne finit pas sa phrase. Il n’en avait pas besoin. La phrase se finissait toute seule, dans le silence de la voiture, dans la poussière de la route, dans la lumière mourante du soir afghan.
Shirin regarda par la fenêtre. Kaboul apparaissait au loin, dans la vallée — un amas de lumières pâles au pied des montagnes noires. De loin, la ville ressemblait à un campement, un bivouac provisoire que les hommes avaient installé dans un lieu où les hommes n’étaient pas censés s’installer, et qui durerait aussi longtemps que les montagnes le permettraient. Pas plus.
La Mercedes entra dans Kaboul. Le colonel la déposa devant le Kabul Grand Hotel sans un mot de plus. Elle descendit de voiture. La portière se referma. La Mercedes disparut dans la nuit.
Dans le lobby, Vartan essuyait un verre. Ghulam Sarwar lisait son journal. La table de Rassoul était toujours vide. Les roses s’étaient fanées. Personne ne les avait remplacées.
Shirin monta dans sa chambre. Elle ouvrit le Hafez au hasard. Elle tomba sur ce vers :
Le monde entier ne vaut pas le prix qu’on s’y attache — vends cette boutique, car le profit ne vaut pas le capital.
Elle referma le livre. Elle éteignit la lumière. Et dans l’obscurité de la chambre 214, elle écouta Kaboul respirer autour d’elle — les voitures, les chiens, le vent dans les montagnes — et elle sut, avec une certitude qui n’avait pas besoin de mots, dans aucune langue, que quelque chose était en train de finir, et que ce quelque chose, c’était tout.
X
Les fils
Juin arriva avec la chaleur. Pas la chaleur molle des plaines — la chaleur sèche de Kaboul, une chaleur d’altitude qui cogne comme un marteau sur une enclume et qui, dès que le soleil passe derrière les montagnes, s’évapore d’un coup, laissant derrière elle un froid surpris, presque offensé, comme si la nuit ne comprenait pas ce que le jour avait fait. Les jardins du Kabul Grand Hotel s’épanouissaient dans cette brutalité thermique — les rosiers explosaient, les grenadiers ployaient sous les fleurs rouges, le saule pleureur s’affaissait un peu plus chaque semaine, et le bassin reflétait un ciel si bleu qu’il semblait faux, un bleu de carte postale, un bleu qui mentait.
Shirin ne dormait plus. Ou plutôt, elle dormait par fragments — deux heures ici, une heure là, des sommeils superficiels peuplés de rêves où elle traduisait des phrases dans des langues qui n’existaient pas, des langues inventées, des langues de cauchemar. Elle se réveillait en sueur, ouvrait la fenêtre, écoutait les chiens de Kaboul hurler à la lune, et pensait.
Elle pensait à Rassoul Khan. Trois semaines avaient passé depuis sa disparition, et personne n’en parlait plus. Le silence s’était refermé sur son absence comme l’eau se referme sur une pierre qu’on y jette — un cercle, des ondulations, puis rien, la surface lisse et indifférente. Sa table dans le lobby avait été déplacée. Ses affaires avaient été rangées dans un placard par Ghulam Sarwar, qui avait accompli cette tâche avec la dignité funèbre d’un croque-mort. Les bagues, le turban, le chapelet — tout était dans une boîte en carton, étiquetée de la main ronde du concierge : « Effets de M. Rassoul Khan. En attente. »
En attente de quoi ? De qui ? Personne ne le disait. La famille de Rassoul — une femme, des fils, quelque part dans les provinces du sud — n’avait pas donné signe de vie. Ou n’avait pas été prévenue. Ou avait été prévenue et avait compris qu’il valait mieux ne pas poser de questions. Dans l’Afghanistan de 1973, les disparitions avaient cette particularité — elles ne provoquaient pas d’enquête, elles provoquaient du silence, et le silence était accepté comme on accepte la pluie ou la sécheresse, comme une donnée climatique, un phénomène naturel contre lequel il serait vain de protester.
Mais Shirin ne pouvait pas se taire. Non pas parce qu’elle était courageuse — elle ne se sentait pas courageuse, elle se sentait fatiguée et inquiète et seule — mais parce que les fils, tous les fils, convergeaient maintenant dans sa main, et qu’elle ne pouvait plus prétendre ne pas les tenir.
*
Le premier fil : le trafic.
Depuis la réunion au ministère, Shirin avait été appelée deux autres fois pour traduire des entretiens entre Wahid Ansari et des acheteurs étrangers. Un Suisse, représentant un musée privé de Zurich. Un Japonais, courtois et impénétrable, qui collectionnait l’art du Gandhara pour un industriel d’Osaka. À chaque fois, le même vocabulaire — prêt, contribution, coopération, préservation — et à chaque fois, les mêmes photographies, les mêmes fragments de fresques, les mêmes têtes de Bouddhas aux sourires éternels. Le système fonctionnait. Rassoul avait disparu, mais le système continuait — il avait simplement changé d’intermédiaire, comme un fleuve change de lit quand un barrage s’effondre.
Le nouvel intermédiaire était un homme que Shirin n’avait jamais vu — un Tadjik de Mazar-i-Sharif, discret, poli, qui n’avait pas de table attitrée dans le lobby et qui ne portait pas de bagues de lapis-lazuli, mais dont la présence dans les couloirs de l’hôtel, à des heures inhabituelles, était notée par Farzana avec la précision d’un sismographe.
— Il vient la nuit, dit Farzana à Shirin, un soir, dans le couloir du deuxième étage. Comme l’autre. Par l’escalier de service. Avec des sacs.
— Les mêmes sacs ?
— Des sacs différents. Plus petits. Mais lourds.
Farzana avait les yeux cernés. Elle maigrissait. Shirin se demanda si c’était la fatigue du travail ou la fatigue de la peur — cette fatigue particulière de ceux qui voient ce qu’ils ne devraient pas voir et qui savent que cette vision est un fardeau qu’ils porteront seuls, parce que personne ne veut savoir ce que sait une femme de chambre hazara.
— Farzana jan. Tu devrais oublier tout ça.
— Je ne peux pas oublier, Shirin jan. J’ai la mémoire des Hazaras. On se souvient de tout. C’est notre punition.
*
Le deuxième fil : Kessler.
L’Allemand au Leica avait changé. Ou plutôt, il avait cessé de jouer le photographe décontracté et avait laissé paraître, sous le bronzage et la barbe blonde, un homme plus dur, plus concentré, plus dangereux. Shirin le croisait de plus en plus souvent — au bar, dans les jardins, dans le hall — et chaque fois il lui posait des questions. Pas les questions d’un photographe. Les questions d’un homme qui cherche quelque chose de précis.
— Vous avez traduit pour Ansari, au ministère. Qu’est-ce qu’il vend, exactement ?
— Je suis interprète, monsieur Kessler. Ce que je traduis est confidentiel.
— Bien sûr. Mais vous avez des yeux. Et des oreilles. Et un sens moral, j’imagine.
Il dit cela un soir, au bar, assis à côté d’elle, un gin tonic devant lui — un gin tonic, la boisson des espions dans les films et des journalistes dans la réalité. Vartan les observait depuis son comptoir, et Shirin sentait le regard du barman arménien comme une présence protectrice, un bouclier invisible.
— Qu’est-ce que vous êtes, Kessler ? Un journaliste ? Un agent ?
— Est-ce que ça change quelque chose ?
— Ça change tout.
— Alors disons que je suis un journaliste qui travaille sur un article consacré au trafic d’antiquités afghanes. Un article long. Documenté. Avec des noms, des dates, des chiffres. Un article qui pourrait faire du bruit. Ou pas. Selon ce que je trouve.
Il la regarda. Ses yeux clairs avaient cette fixité photographique — le regard de l’homme qui cadre, qui isole, qui fige un instant pour l’éternité.
— Rassoul Khan était l’un de mes contacts, dit-il. Il devait me fournir des documents. Des reçus, des factures, des listes de pièces vendues avec le nom des acheteurs et des fonctionnaires impliqués. Il a disparu avant de pouvoir le faire.
— Et vous pensez que sa disparition est liée à ces documents ?
— Je pense que Rassoul Khan a été supprimé parce qu’il avait décidé de parler. Pas par morale — par intérêt. On l’avait écarté du circuit. On avait mis quelqu’un d’autre à sa place. Et Rassoul n’était pas le genre d’homme à accepter ça en silence.
Shirin ne dit rien. Mais quelque chose dans sa tête se mit en mouvement — une mécanique, un engrenage, une série de connexions qui transformaient les faits épars en un motif, un dessin, un plan. Rassoul avait voulu parler. Rassoul avait disparu. Et les gens qui l’avaient fait taire étaient les mêmes qui achetaient et vendaient les Bouddhas de Bamiyan, les mêmes qui signaient les certificats bidons au ministère, les mêmes qui venaient au Kabul Grand Hotel la nuit avec des sacs lourds.
— Et Nazeri ? demanda-t-elle.
Kessler sourit. Un sourire mince, un sourire de chasseur.
— Le colonel Nazeri est un homme intéressant. Un homme qui joue sur plusieurs tableaux. L’armée, le gouvernement, les affaires. Et le prince Daoud, dont il est le cousin. Vous savez ce qu’on dit de Daoud ?
— On dit beaucoup de choses.
— On dit qu’il prépare quelque chose. Quelque chose de gros. Et que les gens comme Nazeri sont en train de choisir leur camp.
*
Le troisième fil : Carol Ann Whitfield.
Elle quitta le Kabul Grand Hotel un mardi matin, à l’aube. Shirin était debout — elle ne dormait plus, ou si peu — et elle vit par la fenêtre de la chambre 214 la scène suivante : un taxi garé devant l’hôtel, le coffre ouvert, et Carol Ann Whitfield qui supervisait le chargement de ses bagages avec l’autorité d’un général dirigeant une manœuvre. Des valises. Beaucoup de valises. Trop de valises pour une femme qui était arrivée avec deux sacs et une carte de l’Afghanistan. Des valises lourdes que le chauffeur soulevait avec difficulté et qui, quand il les posait dans le coffre, produisaient un bruit sourd — le bruit de la pierre, pensa Shirin, le bruit du schiste et du stuc et du grès, le bruit de l’éternité emballée dans du papier journal et rangée dans une Samsonite.
Carol Ann leva les yeux et vit Shirin à la fenêtre. Elle eut un geste — un geste de la main, petit, rapide, qui pouvait être un salut ou un adieu ou un avertissement. Puis elle monta dans le taxi, et le taxi disparut dans la lumière pâle du matin.
Shirin ne la revit jamais. Carol Ann Whitfield retourna dans le Connecticut avec ses valises, ses bijoux en lapis-lazuli, et ses « souvenirs d’Afghanistan », et elle ne fut jamais inquiétée, parce que les lois sur le trafic d’antiquités ne s’appliquent qu’à ceux qui n’ont pas les moyens de les contourner.
*
Le quatrième fil : Arnaud.
Il avait changé, lui aussi. La légèreté du début — les dîners, les promenades, le Bouddha acheté à Chicken Street — avait laissé place à quelque chose de plus sombre, de plus tendu. Il passait des heures au téléphone de l’ambassade. Il recevait des télégrammes qu’il lisait en détournant le regard. Il rentrait tard. Et quand il était avec Shirin, dans la chambre 214, il était là sans être là — son corps était présent mais son esprit était ailleurs, dans un bureau du Quai d’Orsay, dans un câble diplomatique, dans une analyse géopolitique qui réduisait l’Afghanistan à une pièce sur un échiquier.
— Qu’est-ce qui se passe, Arnaud ?
— Rien. La routine diplomatique.
— Tu mens.
— Je fais mon métier. Comme toi.
C’était vrai. Et c’était cruel. Parce que son métier à lui et son métier à elle étaient des métiers de mensonge — le diplomate ment par fonction, l’interprète ment par omission, et entre les deux le mensonge n’est pas un obstacle mais un terrain commun, une langue partagée, la seule langue qu’ils parlaient couramment tous les deux.
Un soir, au lit, dans le noir, elle posa la question :
— Le colonel a dit que tu n’étais pas seulement un attaché culturel. C’est vrai ?
Un silence.
— Shirin. Il y a des choses que je ne peux pas te dire.
— Parce que tu ne veux pas ou parce que tu ne peux pas ?
— Parce que te les dire te mettrait en danger.
— Je suis déjà en danger, Arnaud. Je traduis des réunions où l’on vend le patrimoine de mon pays. Je couche avec un diplomate français que le colonel Nazeri surveille. Un marchand que je connaissais a disparu et personne ne sait où il est. Et un Allemand qui se fait passer pour un photographe me pose des questions auxquelles je ne peux pas répondre. Alors ne me dis pas que tu ne veux pas me mettre en danger. Le danger, j’y suis.
Il ne répondit pas. Il l’attira contre lui, et elle se laissa faire, parce que le corps a ses raisons que la colère ne connaît pas, et parce que dans l’obscurité de la chambre 214, avec la fenêtre ouverte sur la nuit de Kaboul, la chaleur d’un autre corps était la seule chose qui ressemblait à de la vérité.
Mais elle sut, cette nuit-là, qu’Arnaud lui échappait. Non pas parce qu’il ne l’aimait pas — peut-être l’aimait-il, à sa manière française, cette manière élégante et insuffisante qui confond l’attachement et l’amour — mais parce qu’il appartenait à un monde qui n’était pas le sien, un monde de câbles et de télégrammes et de notes de synthèse, un monde où l’Afghanistan n’était qu’un dossier parmi d’autres, un pays sur une carte qu’on pouvait replier et ranger dans un tiroir.
Et elle, Shirin Wardak, aux yeux verts trop clairs, elle ne pouvait pas être repliée. Elle ne pouvait pas être rangée. Elle était ce pays. Elle était cette terre. Et quand le tiroir se fermerait, elle serait du mauvais côté.
XI
La traduction impossible
La convocation arriva un vendredi. Un papier officiel, tamponné du sceau du ministère de la Défense, apporté par un soldat en uniforme qui ne sourit pas et ne s’assit pas et ne but pas le thé qu’on lui offrit — autant de signes, dans la culture afghane, qu’il ne s’agissait pas d’une visite de courtoisie. Le papier était bref : Mademoiselle Shirin Wardak était priée de se rendre au ministère de la Défense le samedi 30 juin à huit heures pour une mission de traduction classifiée. Rémunération : à déterminer. Durée : indéterminée. Signature : colonel Daoud Nazeri.
Shirin lut le papier deux fois. Elle le plia, le rangea dans son sac, et descendit au bar.
Vartan essuyait un verre. Il faisait toujours ça. Il avait dû essuyer des milliers de verres depuis qu’il travaillait au Kabul Grand Hotel, et Shirin se demandait parfois si ce geste n’était pas pour lui une forme de méditation — la répétition du même mouvement, la circularité du tissu sur le cristal, l’attention portée à une surface transparente qu’il fallait rendre plus transparente encore. Un moine arménien devant son mandala de verre.
— Vartan jan.
— Shirin jan.
— J’ai besoin d’un conseil.
Vartan posa le verre. C’était si inhabituel — Shirin ne demandait jamais de conseil, Shirin était la femme qui conseillait les autres — que le barman comprit que quelque chose de sérieux était en jeu.
Elle lui montra le papier. Vartan le lut. Son visage ne changea pas — les visages des survivants ne changent pas, ils sont déjà passés par toutes les expressions que la peur peut produire et ils sont revenus de l’autre côté, dans une zone de calme qui n’est pas de la sérénité mais de l’épuisement.
— Une mission de traduction au ministère de la Défense, dit-il. Ce n’est pas la même chose qu’au ministère de la Culture.
— Non.
— Et c’est Nazeri qui signe.
— Oui.
Vartan prit un autre verre et commença à l’essuyer. Le mouvement circulaire de ses mains semblait aider sa pensée — ou peut-être retarder sa réponse, lui donner le temps de peser les mots avec la précision du pharmacien.
— Shirin jan. Je vais vous raconter quelque chose. En 1915, quand ma famille a fui Erzurum, ma grand-mère parlait turc, arménien, kurde et un peu de russe. Elle servait d’interprète entre les déportés et les gendarmes ottomans. Elle traduisait les ordres de marche, les menaces, les exigences. Elle traduisait des mots qui tuaient. Et elle ne pouvait pas ne pas les traduire, parce que si elle ne les traduisait pas, c’étaient les gendarmes qui les exécutaient sans explication, et c’était pire. Alors elle traduisait. Et chaque mot qu’elle traduisait la tuait un peu, elle aussi.
Un silence. Le bar était vide. La lumière de l’après-midi entrait par les fenêtres et posait des rectangles dorés sur le sol.
— Ma grand-mère a survécu, dit Vartan. Pas grâce à la traduction. Malgré elle. Elle a survécu parce qu’à un moment, elle a choisi de ne plus traduire un ordre. Un seul ordre. Et ce refus, ce tout petit refus, cette toute petite désobéissance, lui a donné la force de continuer à vivre.
Il posa le verre. Il regarda Shirin. Et dans ses yeux — ces yeux d’Arménien afghan, ces yeux qui avaient vu deux pays et deux catastrophes — elle lut quelque chose qui ressemblait à une permission. Pas la permission de refuser. La permission de savoir qu’on pouvait refuser.
— Merci, Vartan jan.
— De rien. C’est juste une histoire. Les histoires ne conseillent rien. Elles racontent.
*
Elle y alla.
Le ministère de la Défense occupait un complexe de bâtiments au sud de Kaboul, entouré de murs et de barbelés, gardé par des soldats en armes qui vérifiaient les papiers avec une lenteur bureaucratique destinée à rappeler aux visiteurs qu’ils entraient dans un territoire où les règles civiles ne s’appliquaient plus. Shirin montra sa convocation. On la fit attendre dans un couloir — un couloir long, gris, éclairé au néon, qui sentait le désinfectant et le tabac froid. Des portes fermées. Des bruits de pas derrière les murs. Le silence particulier des lieux militaires, un silence discipliné, un silence qui obéit aux ordres.
On vint la chercher au bout de vingt minutes. Un adjudant la conduisit au deuxième étage, dans une salle de réunion sans fenêtres. Table rectangulaire, chaises métalliques, carafe d’eau, cendrier. Au mur, un portrait du roi Zaher Shah et une carte topographique de l’Afghanistan couverte d’annotations au crayon rouge.
Ils étaient cinq dans la salle. Le colonel Nazeri, en uniforme cette fois — non plus l’homme en costume du bar, mais l’officier, la veste boutonnée, les galons, la transformation complète. Deux autres officiers que Shirin ne connaissait pas — un commandant à la moustache blanche et un jeune capitaine au regard nerveux. Un civil en costume sombre, la quarantaine, qui ne se présenta pas et dont les mains, posées à plat sur la table, ne bougèrent pas une seule fois pendant les trois heures qui suivirent. Et un étranger — un homme en veste de safari beige, la cinquantaine, le visage brûlé par le soleil, qui parlait français avec un accent qu’elle n’arriva pas à identifier. Pas français. Pas belge. Pas suisse. Peut-être libanais. Peut-être nord-africain. Peut-être rien de tout cela.
Nazeri fit les présentations avec une brièveté militaire. Les noms des officiers afghans, oui. Le nom du civil, non — « un conseiller ». Le nom de l’étranger, non plus — « notre interlocuteur ».
— Shirin jan, dit Nazeri. Vous allez traduire cette réunion du français au dari et du dari au français. Ce qui sera dit ici est classifié. Vous ne devez en parler à personne. À personne. Vous comprenez ?
— Je comprends, colonel.
— Bien. Commençons.
La réunion commença. Et Shirin comprit, dès les premières phrases, qu’elle n’était plus dans le monde de la coopération culturelle, des bourses d’études et des fresques de Bamiyan. Elle était dans un autre monde. Un monde où les mots avaient des conséquences immédiates, mesurables, irréversibles.
L’étranger parlait d’armes. Pas directement — il utilisait le vocabulaire feutré du commerce international, les mêmes euphémismes que Van der Berg pour les antiquités : « matériel », « équipement », « fournitures ». Mais les chiffres, les quantités, les spécifications techniques ne laissaient aucun doute. Il était question de fusils, de munitions, de véhicules blindés. Il était question de livraisons, de calendriers, de points de passage. Et il était question d’argent — des sommes qui faisaient paraître les « contributions » de Van der Berg pour les antiquités aussi dérisoires qu’un pourboire.
Shirin traduisait. Sa voix était calme, sa diction claire, son débit régulier — la vitre, propre, transparente, impeccable. Les mots entraient en français et sortaient en dari, et entre les deux il n’y avait pas de pensée, pas de jugement, juste le courant, le flux, la mécanique.
Sauf que cette fois, la mécanique grippait. Pas extérieurement — extérieurement, rien ne trahissait le trouble. Mais à l’intérieur, derrière la vitre, quelque chose se disloquait. Parce que les mots qu’elle traduisait n’étaient pas des mots innocents. C’étaient des mots qui préparaient quelque chose. Quelque chose de violent. Quelque chose qui allait changer ce pays, cette ville, cet hôtel, cette vie — sa vie.
Le colonel Nazeri écoutait avec une attention de félin. Le commandant à la moustache blanche prenait des notes. Le jeune capitaine hochait la tête. Le civil ne bougeait pas. Et l’étranger parlait, parlait, avec la fluidité professionnelle de quelqu’un qui avait vendu des armes dans d’autres pays, à d’autres officiers, dans d’autres salles sans fenêtres.
À un moment, l’étranger mentionna un nom. Un nom que Shirin connaissait. Le prince Mohammed Daoud.
— Notre client principal, dit l’étranger, souhaite que la livraison soit effectuée avant la fin du mois de juillet. C’est un calendrier serré, mais réalisable. Les conditions politiques actuelles offrent une fenêtre d’opportunité qui ne se représentera pas.
Shirin traduisit. Et en traduisant, elle comprit. La « fenêtre d’opportunité ». Le « calendrier serré ». Les armes. Daoud. Juillet. Ce n’était pas une transaction commerciale. C’était la préparation d’un coup d’État.
Le colonel Nazeri, cousin de Daoud. Le ministère de la Défense. Les officiers qui hochaient la tête. Tout se mettait en place — les pièces du puzzle qu’elle avait tenues séparément depuis des semaines se rejoignaient enfin, et le dessin qu’elles formaient était limpide, terrible, inévitable.
Elle continua de traduire. Trois heures. Sans interruption, sans hésitation, sans que sa voix tremble une seule fois. La vitre. Propre. Transparente. Parfaite.
*
Quand la réunion se termina, le colonel Nazeri la raccompagna jusqu’à la sortie. Ils marchèrent côte à côte dans le couloir gris, au néon, et leurs pas résonnaient sur le sol avec une régularité de métronome.
— Vous avez fait un excellent travail, Shirin jan, dit-il.
— Merci, colonel.
— Vous comprenez, naturellement, l’importance de la discrétion.
— Je suis interprète, colonel. La discrétion est mon métier.
— Votre métier. Oui.
Il s’arrêta devant la porte de sortie. Il la regarda. Et pour la deuxième fois — après la Mercedes, après le buskashi — elle vit dans ses yeux quelque chose qui dépassait la menace, quelque chose de plus complexe, de plus troublant. Du respect, peut-être. Ou de la pitié. Ou les deux.
— Shirin jan. Vous êtes une femme intelligente. Vous avez compris ce que vous avez entendu aujourd’hui. Et je sais que vous ne pouvez pas « oublier ». Alors je vais vous demander autre chose. Je vais vous demander de faire confiance.
— Confiance ?
— Au pays. À l’avenir. À ce qui va venir. Ce pays a besoin de changement. Vous le savez aussi bien que moi. Le roi est un homme bon, mais un homme bon n’est pas toujours un homme suffisant. Et le temps des hommes bons est peut-être terminé.
Il ouvrit la porte. Le soleil de Kaboul entra comme une gifle.
— Rentrez chez vous, Shirin jan. Traduisez vos conférences. Lisez votre Hafez. Et quand les choses changeront — parce qu’elles changeront — souvenez-vous que vous avez été prévenue. Et que ceux qui sont prévenus ont le choix.
Elle sortit. La porte se referma derrière elle. Et Shirin Wardak, interprète, debout sur le trottoir du ministère de la Défense, dans la chaleur blanche de Kaboul, sut qu’elle venait de franchir une frontière — non pas une frontière géographique, ni même une frontière morale, mais une frontière plus intime, plus personnelle : la frontière entre celle qui traduit et celle qui sait, entre la vitre et la main qui la brise.
Elle rentra à l’hôtel à pied. C’était long — une heure de marche sous le soleil — mais elle avait besoin du temps, du mouvement, de l’air brûlant sur son visage. Elle traversa Kaboul comme on traverse un rêve — les rues, les bazars, les enfants, les voitures, les montagnes au fond, tout cela avait la netteté irréelle des choses qu’on voit pour la dernière fois. Non pas qu’elle partît. Elle ne partait pas. Mais le pays qu’elle traversait allait partir, lui — ce pays-ci, le pays du roi Zaher Shah, le pays des conférences de coopération et des robes sans voile et du vin dans les théières, ce pays allait disparaître, et un autre allait naître, et elle ne savait pas encore quel visage il aurait, mais elle savait qu’il ne lui ressemblerait pas.
Dans le lobby du Kabul Grand Hotel, Vartan essuyait un verre. Il leva les yeux quand elle entra. Il ne posa pas de question. Il lui servit un thé.
— Vartan jan, dit-elle.
— Oui.
— Ta grand-mère. L’ordre qu’elle a refusé de traduire. Quel était-il ?
Vartan posa le verre. Il la regarda longtemps. Puis il dit :
— Elle n’a jamais voulu le dire. Elle disait que les mots qu’on refuse de traduire sont les seuls qui restent vivants.
Shirin but son thé. Il avait le goût de la cardamome, le goût du retour, le goût de l’hôtel. Le goût de tout ce qui allait finir.
XII
Les adieux
Le télégramme arriva le 5 juillet. Arnaud le lut dans le hall, debout, le papier froissé dans ses mains, et Shirin vit son visage changer — non pas s’assombrir, car Arnaud n’était pas un homme qui s’assombrissait, mais se fermer, se lisser, reprendre cette surface diplomatique, cette politesse de masque qu’il avait perdue, pendant quelques semaines, dans la chambre 214.
— Je suis rappelé, dit-il.
Ils étaient au bar. Vartan essuyait un verre, évidemment. Simon Lefèvre lisait Siddhartha dans un fauteuil, les pieds sur la table basse, indifférent à tout.
— Rappelé quand ?
— Le 12. Rotation de poste. Assignation provisoire au Quai. « Dans l’attente d’une nouvelle affectation. »
Il récita les termes du télégramme avec l’ironie fatiguée de l’homme qui reconnaît le langage bureaucratique pour ce qu’il est — un mensonge en langage administratif, une décision déguisée en procédure, un ordre emballé dans du papier de soie. On ne le rappelait pas pour une rotation de poste. On le rappelait parce que Paris savait ce que Shirin savait — que quelque chose allait se passer à Kaboul, bientôt, et que les diplomates français n’avaient pas intérêt à être là quand ça arriverait.
— Tu savais, dit-elle.
Ce n’était pas une question.
— Je savais que c’était possible. Pas certain. La diplomatie fonctionne sur le possible, jamais sur le certain. On prépare des scénarios. On rédige des notes. On envoie des câbles. Et un jour, un câble vous revient qui dit : rentrez.
— Et tu rentres.
— Je rentre.
Il dit cela simplement, sans héroïsme ni honte, et Shirin pensa que c’était peut-être cela, la différence fondamentale entre eux — non pas la nationalité, ni la langue, ni le mariage, mais cette faculté qu’il avait de partir, cette mobilité qui était à la fois son privilège et sa malédiction. Arnaud pouvait partir. Il partait toujours. C’était son métier, sa nature, la forme de son existence — une succession de départs élégants, de valises bien faites, d’aéroports traversés avec le détachement de celui qui sait que chaque lieu n’est qu’un passage.
Et elle, Shirin, ne pouvait pas partir. Non pas qu’elle fût retenue — personne ne la retenait, aucune loi, aucun homme, aucun devoir. Elle avait un passeport, de l’argent, des amis à Paris. Elle pouvait prendre l’avion demain. Mais elle ne le ferait pas. Pas parce qu’elle était courageuse. Pas parce qu’elle était patriote. Mais parce qu’il y avait en elle quelque chose — un poids, un ancrage, un enracinement — qui la liait à cette terre comme les rosiers des jardins étaient liés au sol, par des racines invisibles et profondes, des racines qu’on ne peut pas transplanter sans les tuer.
*
La semaine qui suivit fut une semaine de départs. Le Kabul Grand Hotel se vidait lentement, comme un organisme qui perd son sang — goutte à goutte, chambre après chambre, valise après valise. Les ingénieurs soviétiques partirent les premiers — ils avaient reçu des ordres de Moscou, des ordres discrets, des ordres qui n’avaient pas besoin d’être expliqués. Les journalistes américains suivirent — pas parce qu’ils avaient peur, mais parce que leurs rédactions les envoyaient ailleurs, au Chili, au Vietnam, dans des endroits où l’histoire se faisait avec plus de bruit. Le couple de diplomates allemands fit ses valises avec une efficacité teutonne qui impressionna Ghulam Sarwar.
Simon Lefèvre partit aussi. Un matin, il apparut dans le lobby avec son sac à dos, sa chemise brodée, ses cheveux trop longs, et cette expression de tristesse douce qui était la sienne depuis le premier jour — la tristesse de celui qui cherche quelque chose et qui ne sait pas qu’il ne le trouvera pas, ni ici ni ailleurs, parce que ce qu’il cherche n’existe pas.
— Je pars, Shirin, dit-il. Le Khyber Pass. Le Pakistan. L’Inde. Katmandou. La route.
— Tu reviendras ?
— Je ne sais pas. Peut-être. Si Kaboul est encore là.
Il dit cela en riant, mais le rire sonna faux, et Shirin pensa que Simon Lefèvre, malgré le haschich, malgré Hesse, malgré tout, avait peut-être compris quelque chose que les diplomates et les espions n’avaient pas compris — que Kaboul, ce Kaboul, le Kaboul des hippies et des posteens et du vin dans les théières, n’était pas éternel. N’avait jamais été éternel. N’avait été qu’un rêve — un rêve beau, un rêve suave et étrange, un rêve qui avait duré dix ans, peut-être quinze, et qui allait finir.
Elle l’embrassa sur la joue. Il rougit. Il sortit de l’hôtel avec son sac à dos et disparut dans la rue, silhouette maigre et blonde dans la lumière de Kaboul, et Shirin ne le revit jamais, et elle ne sut jamais s’il avait atteint Katmandou ou s’il s’était perdu en route, dans un de ces trous que la route creuse sous les pieds des voyageurs trop jeunes et trop seuls.
*
La dernière nuit d’Arnaud au Kabul Grand Hotel fut un vendredi. Le 11 juillet 1973.
Ils dînèrent au restaurant de l’hôtel, comme la première fois. Le kabuli pulao. Le vin dans la théière. La nappe blanche. Le serveur en gilet noir. Tout était identique et tout était différent, parce que la première fois ils ne savaient pas encore ce qu’ils allaient devenir l’un pour l’autre, et cette fois ils savaient ce qu’ils allaient cesser d’être.
Arnaud parla peu. Il mangeait avec cette application exagérée des hommes qui ne veulent pas penser. Shirin le regardait et pensait à tout ce qu’elle ne lui avait pas dit — la réunion au ministère de la Défense, les armes, le nom de Daoud, le coup d’État qui se préparait. Elle ne lui avait rien dit. Pas par loyauté envers Nazeri. Pas par patriotisme. Par quelque chose de plus obscur, de plus égoïste — parce que lui dire aurait été lui donner une raison de rester, et qu’elle savait qu’il ne resterait pas, et que sa déception aurait été insupportable.
Ou peut-être — et c’était pire — parce que lui dire aurait été admettre qu’elle avait besoin de lui, et que Shirin Wardak, fille du docteur Youssef Wardak, diplômée de la Sorbonne, interprète de cinq langues, n’avait besoin de personne. C’était un mensonge, bien sûr. Le plus vieux mensonge du monde. Mais c’était son mensonge, et elle y tenait.
Après le dîner, ils montèrent dans la chambre. La 214. La fenêtre ouverte. Les jardins dans la nuit. L’odeur de roses et de poussière.
— Viens à Paris, dit Arnaud.
Il le dit debout, près de la fenêtre, le visage à moitié dans l’ombre, et sa voix avait cette qualité que Shirin ne lui connaissait pas — une vulnérabilité, une fêlure, quelque chose qui n’était pas de la diplomatie mais de la vérité.
— Viens à Paris. Quitte tout ça. L’hôtel. Le ministère. Les traductions. Viens.
— Et Catherine ?
— Catherine sait. Catherine a toujours su. Les femmes de diplomates savent.
— Ce n’est pas une réponse.
— C’est la seule que j’aie.
Un silence. Dehors, un chien aboya. Un autre répondit. Kaboul parlait dans son sommeil.
— Arnaud. Tu me demandes de quitter mon pays.
— Je te demande de venir vivre.
— Je vis ici.
— Tu traduis ici. Ce n’est pas la même chose.
La phrase la frappa comme une gifle — non pas par sa cruauté, car Arnaud n’était pas cruel, mais par sa justesse. Tu traduis ici. Tu n’existes pas ici — pas vraiment, pas entièrement, pas avec ta propre voix. Tu es la voix des autres. La vitre. Le passage. Le seuil que les mots franchissent en te traversant sans te toucher.
Il avait raison. Et c’est pour cela qu’elle refusa.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que c’est chez moi.
— Ce n’est pas une raison.
— C’est la seule que j’aie.
Ils firent l’amour une dernière fois. Lentement, cette fois. Avec la gravité des adieux, cette attention extrême que les corps portent l’un à l’autre quand ils savent que c’est la dernière fois, quand chaque geste est un geste de mémoire, une inscription dans la peau, une phrase qu’on ne pourra pas relire.
Après, dans le noir, Shirin dit :
— Arnaud. Quelque chose va se passer. Bientôt. Ne me demande pas quoi. Ne me demande pas comment je le sais. Mais quelque chose va changer.
— Je sais, dit-il. C’est pour ça qu’on me rappelle.
— Alors tu sais.
— Je sais ce que Paris sait. Et Paris ne sait jamais tout.
Il s’endormit. Les Français dorment toujours après l’amour. Shirin resta éveillée. Elle écouta sa respiration, cette respiration régulière d’homme endormi qui est le son le plus intime du monde, le son qu’on entend quand on partage un lit avec quelqu’un, et elle pensa que ce son, elle l’oublierait. Pas tout de suite. Pas dans un mois. Mais un jour, elle l’oublierait, parce que les sons s’oublient, les odeurs s’oublient, les visages s’oublient, et qu’il ne reste que les mots — les mots qu’on a dits et les mots qu’on n’a pas dits — et que les mots, elle le savait mieux que personne, ne sont jamais suffisants.
*
Le lendemain matin, Arnaud fit ses bagages. Shirin ne l’accompagna pas à l’aéroport. Ce n’était pas de la froideur — c’était de la survie. Elle ne pouvait pas se tenir sur un trottoir et regarder un avion emporter un homme qu’elle aimait vers un pays qu’elle avait aimé aussi. Il y a des spectacles auxquels on ne survit pas debout.
Il descendit dans le lobby avec ses valises. Il portait son costume en lin clair, la cravate dénouée, les posteens plié sous le bras — le manteau de mouton de Chicken Street, qu’il avait gardé. Il serra la main de Ghulam Sarwar, qui s’inclina avec la dignité d’un ambassadeur. Il salua Vartan, qui lui servit un dernier café et dit, en français, avec son accent arménien :
— Au revoir, Monsieur Lessard. Si vous revenez, le bar sera ouvert.
— Et s’il ne l’est pas ?
— Alors je serai mort. Et dans ce cas, le café sera gratuit.
C’était une plaisanterie. Ou pas. Avec Vartan, il était impossible de savoir.
Arnaud monta dans la voiture de l’ambassade. La voiture démarra. Shirin regarda par la fenêtre de la chambre 214 — la même fenêtre par laquelle elle avait vu Carol Ann Whitfield partir avec ses valises pleines de Bouddhas volés. La voiture tourna au coin de la rue et disparut.
Sur la table de nuit, le petit Bouddha en schiste de Chicken Street. Arnaud l’avait laissé. Avec un mot, plié en deux, posé contre la pierre.
Pour toi. Il est chez lui.
Shirin prit le Bouddha dans ses mains. Il était froid, lourd, lisse — la pierre avait cette perfection que seuls les siècles confèrent aux objets, cet arrondi, cette patine, cette douceur qui n’est pas de la douceur mais de l’usure, l’usure de mille mains qui l’avaient touché avant elle.
Elle le posa sur la table de nuit, à côté du Hafez. Le Bouddha et le poète. La pierre et le mot. Deux façons de survivre au temps.
Puis elle descendit au bar. Vartan lui servit un thé.
— Il est parti, dit-elle.
— Oui.
— C’est fini.
— Ce n’est jamais fini, Shirin jan. Les gens partent, mais les thés restent.
Il dit cela avec un sourire — le premier vrai sourire que Shirin eût jamais vu sur le visage de Vartan, un sourire fugace, presque clandestin, le sourire d’un homme qui a survécu à assez de catastrophes pour savoir que la seule sagesse est de servir le thé.
Et le thé avait le goût de la cardamome, et les jardins embaumaient la rose, et les montagnes autour de Kaboul étaient immobiles sous le soleil de juillet, et le portrait du roi Zaher Shah souriait dans le lobby, et rien n’avait encore changé, et tout était déjà fini.
XIII
Shirin reste
Le 17 juillet 1973, Shirin se réveilla à l’aube. Ce n’était pas inhabituel — elle se réveillait toujours à l’aube depuis le départ d’Arnaud, parce que le lit était trop grand pour une seule personne et que le vide, à côté d’elle, avait un poids qui la tirait hors du sommeil. Mais ce matin-là, quelque chose était différent. Pas un bruit — au contraire, une absence de bruit. Le silence avait une qualité nouvelle, tendue, comprimée, comme l’air avant l’orage, quand les oiseaux se taisent et que les chiens se couchent.
Elle se leva. Elle ouvrit la fenêtre. L’air était frais — cette fraîcheur des matins de juillet à Kaboul, quand la chaleur de la veille s’est dissipée dans la nuit et que la terre exhale une odeur de poussière mouillée, comme si quelqu’un avait arrosé les jardins pendant que la ville dormait. Les montagnes, à l’est, étaient roses. Le ciel était vide — pas un nuage, pas un oiseau, pas un cerf-volant. Vide.
Et puis elle entendit. Pas un bruit de guerre — pas d’explosion, pas de tirs, pas de cris. Un bruit de moteurs. Beaucoup de moteurs. Des moteurs lourds, des moteurs de camions et de blindés, un grondement sourd qui venait du nord et du sud en même temps, comme si la ville était prise en tenaille par un son.
Elle s’habilla vite. Elle descendit.
Le lobby du Kabul Grand Hotel était désert. Non pas vide — désert. Il y a une différence. Vide, c’est quand les gens sont partis et qu’ils reviendront. Désert, c’est quand les gens sont partis et qu’on ne sait pas. Le réceptionniste n’était pas à son poste. Les serveurs n’étaient pas dans la salle du restaurant. Le hall en marbre gris, avec ses tapis afghans et ses lustres, avait l’immobilité d’un musée après la fermeture.
Mais Vartan était là.
Il était derrière son bar, debout, les mains posées à plat sur le comptoir, et il regardait devant lui avec une fixité qui n’était pas de la peur mais quelque chose de plus ancien, de plus familier — la résignation de celui qui a déjà vu des mondes s’effondrer et qui sait que le geste le plus utile, en ces circonstances, est de rester debout.
— Vartan jan.
— Shirin jan. C’est arrivé.
Il dit cela comme on dit « il pleut » ou « le thé est prêt » — un fait, une donnée, quelque chose qu’on constate sans pouvoir le changer. Puis il tourna le bouton de la radio posée sur l’étagère, derrière les bouteilles.
La radio grésilla. Une voix. Une voix d’homme, solennelle, métallique, une voix qui lisait un communiqué avec la cadence des proclamations officielles — ces phrases martelées, scandées, qui transforment les mots en coups de tambour. La voix disait que la monarchie était abolie. Que le roi Zaher Shah était destitué. Que la République d’Afghanistan était proclamée. Que le prince Mohammed Daoud Khan était le nouveau chef de l’État. Que l’armée avait pris le contrôle de la situation. Que le calme régnait dans la capitale. Que les citoyens étaient priés de vaquer à leurs occupations habituelles.
Shirin écouta. Elle traduisit — non pas à voix haute, pour personne, mais dans sa tête, par réflexe, par habitude, par cette mécanique de l’interprète qui ne s’arrête jamais, même quand il n’y a personne pour l’entendre. Elle traduisit le dari en français, le communiqué officiel en phrases lisses et neutres — la République est proclamée, le calme règne, les citoyens sont priés — et les mots, dans les deux langues, avaient la même sonorité creuse, la même vacuité solennelle, le même mensonge.
Le calme ne régnait pas. Le calme n’avait jamais régné à Kaboul. Ce qui régnait, c’était l’habitude du désordre, cette capacité afghane à absorber les catastrophes comme le sable absorbe la pluie — sans trace visible, sans protestation, avec une patience qui ressemblait à de la soumission mais qui était autre chose, quelque chose de plus profond, de plus résistant, une endurance de montagne.
Ghulam Sarwar apparut. Il venait de l’extérieur — il avait marché depuis chez lui, à travers les rues, et ses chaussures étaient poussiéreuses et son visage était grave. Sa moustache semblait plus épaisse que d’habitude, comme si la gravité des événements l’avait fait pousser pendant la nuit.
— Il y a des chars dans les rues, dit-il. Des soldats devant les ministères. Le palais royal est encerclé. Pas de tirs. Pas de morts, pour l’instant.
— Pour l’instant, répéta Vartan.
Ghulam Sarwar se mit à son poste, derrière la réception, comme si c’était un matin ordinaire. Il ouvrit le registre. Il vérifia les clés. Il fit les gestes du concierge, les gestes de toujours, parce que les gestes sont ce qui reste quand tout le reste s’effondre — les gestes et les rituels et les habitudes, ces petits actes de normalité qui sont la seule résistance possible face au chaos.
*
La matinée passa dans un brouillard de radio et de silence. Les rares clients de l’hôtel — un homme d’affaires pakistanais, un couple de touristes danois égarés, un fonctionnaire de l’ONU — descendirent les uns après les autres, inquiets, posant des questions auxquelles personne ne pouvait répondre. Shirin traduisit pour eux — le communiqué, les nouvelles, les rumeurs — avec la neutralité d’une machine, parce que la neutralité était tout ce qu’elle avait, la seule chose que les événements n’avaient pas emportée.
Nancy Dupree arriva à midi. Elle avait traversé la ville dans son Land Rover, et son visage, d’habitude si animé, était figé dans une expression que Shirin ne lui avait jamais vue — non pas de la peur, mais de la tristesse. Une tristesse profonde, géologique, la tristesse de quelqu’un qui voit s’effondrer ce qu’il avait passé sa vie à construire.
— Les chars sont devant l’université, dit-elle. L’université, Shirin. La plus belle chose que ce pays ait bâtie.
Elle s’assit au bar. Vartan lui servit son café noir dans le cezve en cuivre. Elle le but sans parler. Puis elle dit :
— Le roi est en Italie. À Rome. Il prenait les eaux. Il prenait les eaux pendant que son cousin préparait le coup d’État. Quarante ans de règne, et ça se termine par une cure thermale en Toscane.
Il y avait dans sa voix une colère qui n’était pas dirigée contre Daoud, ni contre l’armée, ni contre le système — mais contre l’absurdité, cette absurdité qui est la marque de l’Histoire quand elle se fait en temps réel, sans scénario, sans dramaturgie, sans la dignité qu’on lui prête après coup dans les livres.
— Qu’est-ce qui va se passer, Nancy ? demanda Shirin.
— Je ne sais pas. Personne ne sait. Daoud dit qu’il veut moderniser le pays. Abolir le féodalisme. Rapprocher l’Afghanistan du bloc socialiste. Tout cela sonne bien. Tout cela sonne toujours bien au début.
Elle regarda son café, les grains noirs au fond de la tasse, et Shirin pensa que Nancy Dupree, en cet instant, faisait de la tasséographie — cette pratique orientale qui consiste à lire l’avenir dans le marc de café, et que l’avenir qu’elle y lisait ne lui plaisait pas.
— Mais les Bouddhas ? dit Nancy, et sa voix se brisa légèrement. Les Bouddhas de Bamiyan. Est-ce qu’ils seront protégés ? Est-ce qu’un gouvernement républicain sera meilleur qu’une monarchie pour le patrimoine ? Ou pire ?
Shirin ne répondit pas. Elle n’avait pas de réponse. Elle avait des mots — des mots en dari, en français, en anglais, en pachto — mais aucun de ces mots ne pouvait répondre à la question de Nancy, parce que la question n’était pas linguistique, elle était existentielle, et les questions existentielles ne se traduisent dans aucune langue.
*
L’après-midi, Farzana vint la trouver. La femme de chambre hazara avait les yeux rouges — non pas de larmes, mais de fatigue et de peur, cette peur spécifique des Hazaras, une peur ancestrale, transmise de génération en génération, la peur de ceux qui savent que chaque changement de régime, dans ce pays, est une menace pour les minorités.
— Shirin jan, dit-elle. Qu’est-ce qui va m’arriver ?
— Rien, Farzana jan. Il ne va rien t’arriver.
C’était un mensonge. Shirin le savait. Farzana le savait. Mais certains mensonges sont nécessaires — ils sont le ciment qui empêche les murs de s’effondrer, la fiction minimale qui permet aux gens de continuer à vivre, à travailler, à nettoyer les chambres et changer les draps dans un hôtel dont le monde venait de basculer.
Farzana retourna à son travail. Shirin l’entendit dans le couloir du deuxième étage, le bruit du seau, de la serpillière, le rythme régulier du nettoyage — ce rythme qui était sa prière, sa méditation, sa façon de rester debout dans un monde qui tanguait.
*
Le soir tomba. Les chars étaient toujours dans les rues. La radio répétait le communiqué en boucle. Le couvre-feu avait été décrété à partir de vingt et une heures. Le Kabul Grand Hotel, pour la première fois de son existence, ferma ses portes à clé.
Shirin était dans le lobby. Seule. Le hall en marbre gris était éclairé par les lustres, et cette lumière — cette lumière d’hôtel, chaude, tamisée, rassurante — avait quelque chose d’irréel, de décalé, comme un sourire sur le visage d’un mourant. Les tapis afghans étaient toujours là. Le grand Turkmen rouge sang au mur du fond. Les Herati, les Baloutches. Le comptoir de la réception avec son registre ouvert.
Et le portrait du roi Zaher Shah.
Il était toujours accroché au-dessus de la réception — le roi souriant, le roi bienveillant, le roi qui prenait les eaux en Toscane pendant que son cousin prenait le pouvoir à Kaboul. Personne ne l’avait décroché. Pas encore. Mais Shirin savait que quelqu’un viendrait, demain, ou après-demain, ou dans une semaine, et que le portrait serait retiré, remplacé par un autre — celui de Daoud, ou celui de personne, un mur vide, un clou solitaire — et que ce geste, ce petit geste de décrocher un cadre, serait le signe le plus concret, le plus définitif, le plus irréversible de ce qui venait de se passer.
Elle regarda autour d’elle. L’hôtel. Son hôtel. Le Kabul Grand Hotel, avec ses murs de béton qui voulaient ressembler à du marbre, ses lignes droites soviétiques adoucies par la grâce persane, son bar où un Arménien servait du whisky dans un pays musulman, son lobby où un marchand pachtoune avait tenu sa cour pendant des années avant de disparaître dans la nuit, ses jardins où les roses poussaient dans la poussière, ses chambres où les diplomates faisaient l’amour à des interprètes, ses couloirs où une femme de chambre hazara voyait passer des sacs pleins de Bouddhas volés.
Tout était là. Tout était intact. Les lustres brillaient. Les tapis absorbaient les sons. Le bassin dans les jardins reflétait la lune. L’hôtel continuait. L’hôtel continuerait — comme il avait continué à travers les décennies, indifférent aux rois et aux républiques, aux coups d’État et aux invasions, fidèle à sa seule vocation : accueillir les voyageurs, les espions, les amants, les marchands, les hippies, les archéologues, les soldats, tous ceux qui passent et qui croient que le lieu les attend, alors que c’est eux qui passent et que le lieu reste.
Le lieu reste. Les gens passent.
Vartan apparut derrière le bar. Il posa un verre devant elle — pas du thé cette fois. Du vin. Le rouge afghan, rude et terreux, celui qu’ils avaient bu, Arnaud et elle, le premier soir.
— Vartan jan. Tu ne fermes pas le bar ?
— Je ferme le bar quand il n’y a plus personne. Et vous êtes encore là.
— Je suis encore là.
— Alors le bar est ouvert.
Il essuya un verre. Évidemment. Le même geste, le même mouvement circulaire, le même tissu sur le même cristal. Et Shirin pensa que Vartan, le fils de survivants du génocide arménien, échoué à Kaboul par les hasards de l’exil, était peut-être la personne la plus sage qu’elle eût jamais rencontrée — non pas parce qu’il savait des choses, mais parce qu’il avait compris la seule chose qui valait la peine d’être comprise : que le monde s’effondre et qu’on essuie les verres, que les empires tombent et qu’on sert le thé, que les rois sont détrônés et que le bar reste ouvert, parce que le bar, comme la poésie, comme la musique, comme l’amour, est l’un des derniers remparts contre le néant.
— Vartan jan, dit Shirin.
— Oui.
— Qu’est-ce qui va nous arriver ?
Vartan posa le verre. Il regarda Shirin. Et dans ses yeux — ces yeux d’Arménien, ces yeux qui portaient la mémoire d’un peuple massacré — elle vit quelque chose qu’elle n’avait jamais vu : de la douceur. Pas de la pitié. Pas de la compassion. De la douceur — cette tendresse brute, non sentimentale, qui est le dernier degré de l’amour humain, l’amour qui ne promet rien, qui ne sauve rien, qui ne protège de rien, mais qui est là, présent, debout derrière un comptoir, un verre à la main.
— Je ne sais pas, Shirin jan. Personne ne sait. Mais je sais une chose : demain matin, je serai là. Et le thé sera prêt.
*
Shirin but le vin. Elle posa le verre vide sur le comptoir. Elle monta dans la chambre 214. Elle ouvrit la fenêtre. L’air de la nuit entra — le même air, la même fraîcheur, la même odeur de roses et de poussière, le même Kaboul, le même et un autre, déjà un autre, irrémédiablement un autre.
Sur la table de nuit, le petit Bouddha en schiste souriait dans la pénombre. À côté de lui, le recueil de Hafez. Elle ouvrit le livre au hasard, une dernière fois.
*Dans le bazar de l’amour, personne ne distingue le sage du fou —
car celui qui achète et celui qui vend sont tous deux perdus.*
Elle referma le livre. Elle s’allongea sur le lit, tout habillée, les yeux ouverts. Dehors, Kaboul était silencieux — un silence de couvre-feu, un silence imposé, un silence qui n’avait rien à voir avec la paix et tout à voir avec l’attente.
Les montagnes étaient noires. Les étoiles brûlaient. Les chars dormaient dans les rues. Et Shirin Wardak, interprète, trente ans le mois prochain, aux yeux verts trop clairs, fille du docteur Youssef Wardak qui croyait au progrès, petite-fille d’un pays qui venait de changer de visage, restait.
Elle restait parce qu’on ne quitte pas un lieu qu’on aime au moment où il souffre. Elle restait parce que les mots qu’elle portait — les mots dari, les mots pachto, les mots français, les mots persans — étaient les mots de cette terre, et que ces mots avaient besoin d’une voix, même quand il n’y avait plus rien à traduire, même quand le silence était la seule langue possible.
Elle restait parce que Vartan restait. Parce que Farzana restait. Parce que Ghulam Sarwar restait. Parce que les gens qui servent, les gens qui nettoient, les gens qui traduisent, les gens qui essuient les verres — ces gens-là restent toujours. Ce sont les rois qui partent. Ce sont les diplomates qui partent. Ce sont les hippies et les marchands et les archéologues et les espions qui partent. Mais les gens qui tiennent les hôtels debout, les gens dont les mains connaissent le poids des plateaux et la forme des clés et la température du thé — ces gens-là, on ne les voit jamais partir.
Ils restent. Et le matin, le thé est prêt.
Shirin ferma les yeux. Elle ne dormit pas. Elle écouta Kaboul respirer dans la nuit — les chiens, le vent, le grondement lointain des moteurs — et elle attendit l’aube, parce que l’aube viendrait, comme elle venait toujours, par-dessus les montagnes, dorée et poussiéreuse, dans cette lumière qui ne ressemble à aucune autre lumière au monde.
Et l’aube vint.