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Le der­nier
pays libre

Le der­nier pays libre

Cha­pitres 9 à 13

IX

Le bus­ka­shi

L’in­vi­ta­tion arri­va par un billet manus­crit, glis­sé sous la porte de la chambre 214. Papier crème, écri­ture élé­gante, encre noire — la cal­li­gra­phie nas­ta­liq, cette écri­ture qui trans­forme les lettres per­sanes en ara­besques et qui est au dari ce que l’i­ta­lique est au fran­çais : une manière de rendre beau ce qui pour­rait se conten­ter d’être lisible. Le colo­nel Daoud Naze­ri priait Made­moi­selle Shi­rin War­dak de lui faire l’hon­neur de l’ac­com­pa­gner, ain­si que plu­sieurs membres de la délé­ga­tion fran­çaise, à une par­tie de bus­ka­shi orga­ni­sée dans la plaine de Sho­ma­li, au nord de Kaboul. Véhi­cules four­nis. Rafraî­chis­se­ments inclus. Same­di à neuf heures.

Shi­rin relut le billet. Il y avait dans cette invi­ta­tion quelque chose qui res­sem­blait à un ordre dégui­sé en cour­toi­sie — la signa­ture du colo­nel, au bas de la page, était trop appuyée, trop nette, trop défi­ni­tive pour être un simple geste mon­dain. On n’in­vite pas une inter­prète à un bus­ka­shi sauf si l’on a besoin d’elle, ou si l’on veut la tenir à por­tée de regard.

Arnaud avait reçu le même billet. Il était exci­té — le bus­ka­shi, le fameux bus­ka­shi, le jeu des cava­liers, la légende afghane, il en avait lu des des­crip­tions dans des récits de voya­geurs et brû­lait de voir la chose en vrai. Shi­rin ne par­ta­gea pas son enthou­siasme. Le bus­ka­shi la met­tait mal à l’aise. Pas la vio­lence — elle était afghane, la vio­lence ne l’ef­frayait pas davan­tage que le vent ou la neige, c’é­tait une don­née, une constante, une chose avec laquelle on vivait. Ce qui la met­tait mal à l’aise, c’é­tait ce que le bus­ka­shi révé­lait — cette véri­té que le Kaboul moder­niste, avec ses ciné­mas et ses uni­ver­si­tés et ses bar­men armé­niens, s’ef­for­çait d’ou­blier : qu’en des­sous de la sur­face, l’Af­gha­nis­tan res­tait un pays de cava­liers, de guer­riers, de vio­lence archaïque et magni­fique, et que cette sur­face pou­vait cra­quer à tout moment.

*

La plaine de Sho­ma­li com­mence à une heure de route au nord de Kaboul. C’est une éten­due plate, fer­tile, irri­guée par les rivières qui des­cendent de l’Hin­dou Kouch — des ver­gers, des vignobles, des champs de blé, et au-delà les mon­tagnes, tou­jours les mon­tagnes, cette muraille qui encercle tout et qui rap­pelle que la plaine n’est qu’un acci­dent, une res­pi­ra­tion entre deux parois de roche.

Le convoi du colo­nel — trois Mer­cedes noires, une Land Rover, un camion — s’ar­rê­ta au bord d’un ter­rain vague, une éten­due de terre bat­tue et de pous­sière qui ser­vait de ter­rain de bus­ka­shi depuis des géné­ra­tions. Il y avait déjà du monde. Des cen­taines de per­sonnes — des vil­la­geois venus à pied ou à che­val, des notables en tur­ban et veste bro­dée, des mar­chands qui ven­daient du thé et des bro­chettes de kebab sur des bra­se­ros de for­tune, des enfants par­tout, des chiens par­tout, et cette rumeur de foule qui est la même dans tous les pays du monde, une rumeur d’at­tente et d’ex­ci­ta­tion, un bour­don­ne­ment humain qui pré­cède le spectacle.

Et les cava­liers. Qua­rante, peut-être cin­quante, sur des che­vaux mas­sifs, des bouz­ka­chis éle­vés pour ce jeu — des bêtes énormes, au poi­trail large, aux jambes courtes, dres­sées pour la mêlée, pour le choc, pour la fureur. Les cava­liers por­taient des cha­peaux de four­rure, des bottes de cuir, des vestes mate­las­sées qui leur don­naient des sil­houettes de colosses. Cer­tains avaient le visage peint — des lignes de khôl sous les yeux, des traits noirs sur les joues, comme des guer­riers d’un autre âge. Leurs fouets pen­daient à leurs poignets.

Au centre du ter­rain, la car­casse. Un veau déca­pi­té, évis­cé­ré, dont le corps avait été trem­pé dans l’eau pen­dant la nuit pour le rendre plus lourd, plus résis­tant. C’é­tait l’ob­jet du jeu — les cava­liers devaient s’emparer de la car­casse, la por­ter au galop jus­qu’à un poteau pla­cé à plu­sieurs cen­taines de mètres, en faire le tour, et reve­nir la dépo­ser dans un cercle tra­cé à la chaux. Le pre­mier qui y par­ve­nait gagnait. Mais le mot « gagner » était inadé­quat — il s’a­gis­sait moins de vic­toire que de sur­vie, moins de com­pé­ti­tion que de com­bat, et les règles étaient aus­si floues que vio­lentes : on pou­vait frap­per les adver­saires avec le fouet, arra­cher la car­casse des mains d’un rival, ren­ver­ser un che­val, pié­ti­ner un homme à terre. Le bus­ka­shi n’é­tait pas un sport. C’é­tait un rituel.

Le colo­nel Naze­ri ins­tal­la ses invi­tés sur une tri­bune impro­vi­sée — des chaises pliantes sous un auvent de toile, des ther­mos de thé, des assiettes de fruits secs. À côté de lui, un géné­ral à la retraite, deux par­le­men­taires, un homme d’af­faires dont Shi­rin ne retint pas le nom, et les Fran­çais : Arnaud, Pierre Les­cot, un secré­taire d’am­bas­sade. Shi­rin était assise au bout de la ran­gée, là où l’in­ter­prète s’as­soit — visible, acces­sible, marginale.

La par­tie commença.

Ce fut d’a­bord un nuage de pous­sière. La qua­ran­taine de cava­liers se rua vers la car­casse dans un fra­cas de sabots, un ton­nerre qui fit trem­bler le sol sous les pieds, et la pous­sière mon­ta d’un coup, épaisse, ocre, opaque, englou­tis­sant les hommes et les che­vaux dans un brouillard de terre qui sen­tait la sueur, le cuir, et la peur ani­male. Puis des formes émer­gèrent — un cava­lier agrip­pé à la car­casse, un autre qui le frap­pait avec son fouet, un che­val qui se cabrait, un homme qui tom­bait et rou­lait sous les sabots, un cri qui n’é­tait ni humain ni ani­mal mais quelque chose entre les deux, un son d’une vio­lence pri­mi­tive qui gla­çait le sang et accé­lé­rait le cœur.

Arnaud regar­dait, fas­ci­né. Ses yeux gris-bleu ne cil­laient pas. Il avait oublié le thé, les fruits secs, la poli­tesse — il était hap­pé par la scène, aspi­ré par cette vio­lence magni­fique, et Shi­rin voyait sur son visage cette expres­sion que tous les étran­gers ont devant le bus­ka­shi : un mélange de ter­reur et d’é­mer­veille­ment, la décou­verte bru­tale que la beau­té et la bru­ta­li­té sont les deux faces d’une même pièce, que ce pays qu’ils croyaient connaître — le pays des roses, du thé à la car­da­mome, de la poé­sie per­sane — était aus­si le pays du sang, de la pous­sière, et de la chair déchirée.

Pierre Les­cot, lui, ne regar­dait pas le jeu. Il regar­dait les spec­ta­teurs. Et quand Shi­rin croi­sa son regard, elle vit qu’il pen­sait la même chose qu’elle — que le bus­ka­shi n’é­tait pas un spec­tacle mais un miroir, et que ce qu’il reflé­tait n’é­tait pas le pas­sé de l’Af­gha­nis­tan mais son avenir.

La par­tie dura deux heures. Il y eut trois bles­sés — un bras cas­sé, une côte enfon­cée, un homme pié­ti­né qui res­ta au sol un long moment avant de se rele­ver en boi­tant, accla­mé par la foule comme un héros. Le vain­queur fut un cava­lier du Pan­shir, un homme jeune, le visage cou­vert de pous­sière, qui bran­dit la car­casse au-des­sus de sa tête avec un cri de triomphe qui réson­na dans la plaine comme un appel de guerre. Le colo­nel Naze­ri applau­dit. Tout le monde applaudit.

*

Après le bus­ka­shi, les invi­tés se retrou­vèrent sous l’auvent pour le repas — un fes­tin impro­vi­sé, avec du riz, du mou­ton, des bola­ni, des gre­nades ouvertes dont les grains rouges brillaient au soleil comme des rubis. Le colo­nel pré­si­dait, un verre de thé à la main, un sou­rire aux lèvres, et dis­tri­buait les conver­sa­tions avec l’ha­bi­le­té d’un chef d’or­chestre — un mot au géné­ral, un com­pli­ment au par­le­men­taire, une anec­dote pour les Français.

Shi­rin tra­dui­sait. Elle tra­dui­sait les plai­san­te­ries, les toasts, les remarques sur le jeu — le colo­nel par­lait fran­çais mais pré­fé­rait par­ler dari quand il vou­lait mar­quer son ter­ri­toire, et les Fran­çais avaient besoin de Shi­rin pour com­prendre non pas les mots mais le sens, non pas la sur­face mais la profondeur.

À un moment, Naze­ri se tour­na vers Arnaud et dit, en dari, avec un sourire :

— Le bus­ka­shi, Mon­sieur Les­sard, est la seule véri­té de ce pays. Tout le reste — la consti­tu­tion, le par­le­ment, les confé­rences de coopé­ra­tion — c’est du théâtre. Du bon théâtre, certes. Mais du théâtre.

Shi­rin tra­dui­sit. Arnaud écou­ta, hocha la tête, et répon­dit, en français :

— En France aus­si, colo­nel, nous avons nos bus­ka­shis. Nous les appe­lons « élections ».

Naze­ri rit. Un rire sin­cère, ou qui sem­blait sin­cère — avec le colo­nel, il était impos­sible de dis­tin­guer. Puis la conver­sa­tion déri­va vers la poli­tique, les pro­jets de réforme, le roi qui vieillis­sait, le prince Daoud dont le nom flot­tait dans l’air comme une menace ou une pro­messe, et Shi­rin tra­dui­sait, phrase après phrase, mot après mot, en pen­sant que ce qu’elle tra­dui­sait n’é­tait pas une conver­sa­tion mais un inter­ro­ga­toire dégui­sé en déjeu­ner, et que le colo­nel, en invi­tant les Fran­çais à un bus­ka­shi, n’a­vait pas vou­lu leur mon­trer un spec­tacle — il avait vou­lu leur mon­trer ce que l’Af­gha­nis­tan était capable de faire quand les règles ces­saient de s’appliquer.

*

Ce fut au retour, dans la Mer­cedes du colo­nel, que la chose arriva.

Naze­ri avait pro­po­sé à Shi­rin de voya­ger avec lui — « Pour me tenir com­pa­gnie, et pour me ser­vir d’in­ter­prète si néces­saire ». Elle n’a­vait pas pu refu­ser. On ne refuse pas un colo­nel Naze­ri, sur­tout quand il vous le demande devant tout le monde, avec ce sou­rire qui est un gant de velours sur un poing de fer.

La Mer­cedes rou­lait sur la route pous­sié­reuse, le chauf­feur au volant, Naze­ri à l’ar­rière avec Shi­rin. Le convoi sui­vait, les autres véhi­cules en file indienne. Le soleil était bas, la lumière rasante, et les mon­tagnes pro­je­taient leurs ombres déme­su­rées sur la plaine comme des géants couchés.

Le colo­nel ne par­la pas pen­dant dix minutes. Il regar­dait par la fenêtre, pen­sif, et Shi­rin sen­tait que ce silence était cal­cu­lé — un silence de pré­da­teur qui attend le bon moment, qui laisse la proie se détendre avant de frapper.

Puis il dit, en dari, d’une voix douce :

— Shi­rin jan. Vous et Lessard.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait une consta­ta­tion, posée entre eux comme une carte retournée.

Shi­rin ne répon­dit pas. Son cœur bat­tait plus vite, mais sa voix, si elle avait par­lé, aurait été calme — elle avait appris, depuis long­temps, à ne pas lais­ser le corps tra­hir l’esprit.

— Ne vous inquié­tez pas, conti­nua Naze­ri. Je ne suis pas votre père. Ni votre frère. Ni votre mol­lah. Ce que vous faites de vos nuits ne me regarde pas. Sauf quand cela concerne les inté­rêts du pays.

— Les inté­rêts du pays ?

— Les­sard n’est pas seule­ment un atta­ché cultu­rel. Vous le savez. Il a des contacts, des sources, des mis­sions qui dépassent la coopé­ra­tion cultu­relle. C’est un homme du Quai d’Or­say, et le Quai d’Or­say, dans ce pays, ne s’in­té­resse pas qu’aux fresques de Bamiyan.

Shi­rin le regar­da. Le colo­nel avait le visage tour­né vers la fenêtre, mais elle voyait son pro­fil — la mâchoire ser­rée, la mous­tache noire, les yeux qui brillaient dans la lumière du couchant.

— Qu’est-ce que vous vou­lez, colonel ?

— Rien. Ou plu­tôt, je veux que vous sachiez. Que vous sachiez que je sais. Et que vous sachiez que d’autres savent aus­si. Kaboul est une petite ville, Shi­rin jan. Les secrets y durent moins long­temps que les roses.

Un silence. La Mer­cedes rou­lait. Le désert de pierre défilait.

— Et Ras­soul Khan ? deman­da Shirin.

Le colo­nel tour­na enfin la tête vers elle. Len­te­ment. Et dans ses yeux, pour la pre­mière fois, elle vit quelque chose qui n’é­tait ni la séduc­tion ni la menace — quelque chose de plus froid, de plus défi­ni­tif, quelque chose qui res­sem­blait à de la lassitude.

— Ras­soul Khan a fait une erreur, dit-il. Il a cru qu’on pou­vait ser­vir plu­sieurs maîtres en même temps. On ne peut pas. Ce pays n’a qu’un seul maître, et ce maître change. Quand il chan­ge­ra — et il chan­ge­ra bien­tôt, Shi­rin jan, plus tôt que vous ne le pen­sez — il fau­dra avoir choi­si le bon côté. Et les gens qui n’au­ront pas choi­si… les gens qui auront cru pou­voir res­ter au milieu, entre les maîtres, entre les langues, entre les mondes…

Il ne finit pas sa phrase. Il n’en avait pas besoin. La phrase se finis­sait toute seule, dans le silence de la voi­ture, dans la pous­sière de la route, dans la lumière mou­rante du soir afghan.

Shi­rin regar­da par la fenêtre. Kaboul appa­rais­sait au loin, dans la val­lée — un amas de lumières pâles au pied des mon­tagnes noires. De loin, la ville res­sem­blait à un cam­pe­ment, un bivouac pro­vi­soire que les hommes avaient ins­tal­lé dans un lieu où les hommes n’é­taient pas cen­sés s’ins­tal­ler, et qui dure­rait aus­si long­temps que les mon­tagnes le per­met­traient. Pas plus.

La Mer­cedes entra dans Kaboul. Le colo­nel la dépo­sa devant le Kabul Grand Hotel sans un mot de plus. Elle des­cen­dit de voi­ture. La por­tière se refer­ma. La Mer­cedes dis­pa­rut dans la nuit.

Dans le lob­by, Var­tan essuyait un verre. Ghu­lam Sar­war lisait son jour­nal. La table de Ras­soul était tou­jours vide. Les roses s’é­taient fanées. Per­sonne ne les avait remplacées.

Shi­rin mon­ta dans sa chambre. Elle ouvrit le Hafez au hasard. Elle tom­ba sur ce vers :

Le monde entier ne vaut pas le prix qu’on s’y attache — vends cette bou­tique, car le pro­fit ne vaut pas le capital.

Elle refer­ma le livre. Elle étei­gnit la lumière. Et dans l’obs­cu­ri­té de la chambre 214, elle écou­ta Kaboul res­pi­rer autour d’elle — les voi­tures, les chiens, le vent dans les mon­tagnes — et elle sut, avec une cer­ti­tude qui n’a­vait pas besoin de mots, dans aucune langue, que quelque chose était en train de finir, et que ce quelque chose, c’é­tait tout.

X

Les fils

Juin arri­va avec la cha­leur. Pas la cha­leur molle des plaines — la cha­leur sèche de Kaboul, une cha­leur d’al­ti­tude qui cogne comme un mar­teau sur une enclume et qui, dès que le soleil passe der­rière les mon­tagnes, s’é­va­pore d’un coup, lais­sant der­rière elle un froid sur­pris, presque offen­sé, comme si la nuit ne com­pre­nait pas ce que le jour avait fait. Les jar­dins du Kabul Grand Hotel s’é­pa­nouis­saient dans cette bru­ta­li­té ther­mique — les rosiers explo­saient, les gre­na­diers ployaient sous les fleurs rouges, le saule pleu­reur s’af­fais­sait un peu plus chaque semaine, et le bas­sin reflé­tait un ciel si bleu qu’il sem­blait faux, un bleu de carte pos­tale, un bleu qui mentait.

Shi­rin ne dor­mait plus. Ou plu­tôt, elle dor­mait par frag­ments — deux heures ici, une heure là, des som­meils super­fi­ciels peu­plés de rêves où elle tra­dui­sait des phrases dans des langues qui n’exis­taient pas, des langues inven­tées, des langues de cau­che­mar. Elle se réveillait en sueur, ouvrait la fenêtre, écou­tait les chiens de Kaboul hur­ler à la lune, et pensait.

Elle pen­sait à Ras­soul Khan. Trois semaines avaient pas­sé depuis sa dis­pa­ri­tion, et per­sonne n’en par­lait plus. Le silence s’é­tait refer­mé sur son absence comme l’eau se referme sur une pierre qu’on y jette — un cercle, des ondu­la­tions, puis rien, la sur­face lisse et indif­fé­rente. Sa table dans le lob­by avait été dépla­cée. Ses affaires avaient été ran­gées dans un pla­card par Ghu­lam Sar­war, qui avait accom­pli cette tâche avec la digni­té funèbre d’un croque-mort. Les bagues, le tur­ban, le cha­pe­let — tout était dans une boîte en car­ton, éti­que­tée de la main ronde du concierge : « Effets de M. Ras­soul Khan. En attente. »

En attente de quoi ? De qui ? Per­sonne ne le disait. La famille de Ras­soul — une femme, des fils, quelque part dans les pro­vinces du sud — n’a­vait pas don­né signe de vie. Ou n’a­vait pas été pré­ve­nue. Ou avait été pré­ve­nue et avait com­pris qu’il valait mieux ne pas poser de ques­tions. Dans l’Af­gha­nis­tan de 1973, les dis­pa­ri­tions avaient cette par­ti­cu­la­ri­té — elles ne pro­vo­quaient pas d’en­quête, elles pro­vo­quaient du silence, et le silence était accep­té comme on accepte la pluie ou la séche­resse, comme une don­née cli­ma­tique, un phé­no­mène natu­rel contre lequel il serait vain de protester.

Mais Shi­rin ne pou­vait pas se taire. Non pas parce qu’elle était cou­ra­geuse — elle ne se sen­tait pas cou­ra­geuse, elle se sen­tait fati­guée et inquiète et seule — mais parce que les fils, tous les fils, conver­geaient main­te­nant dans sa main, et qu’elle ne pou­vait plus pré­tendre ne pas les tenir.

*

Le pre­mier fil : le trafic.

Depuis la réunion au minis­tère, Shi­rin avait été appe­lée deux autres fois pour tra­duire des entre­tiens entre Wahid Ansa­ri et des ache­teurs étran­gers. Un Suisse, repré­sen­tant un musée pri­vé de Zurich. Un Japo­nais, cour­tois et impé­né­trable, qui col­lec­tion­nait l’art du Gand­ha­ra pour un indus­triel d’O­sa­ka. À chaque fois, le même voca­bu­laire — prêt, contri­bu­tion, coopé­ra­tion, pré­ser­va­tion — et à chaque fois, les mêmes pho­to­gra­phies, les mêmes frag­ments de fresques, les mêmes têtes de Boud­dhas aux sou­rires éter­nels. Le sys­tème fonc­tion­nait. Ras­soul avait dis­pa­ru, mais le sys­tème conti­nuait — il avait sim­ple­ment chan­gé d’in­ter­mé­diaire, comme un fleuve change de lit quand un bar­rage s’effondre.

Le nou­vel inter­mé­diaire était un homme que Shi­rin n’a­vait jamais vu — un Tad­jik de Mazar-i-Sha­rif, dis­cret, poli, qui n’a­vait pas de table atti­trée dans le lob­by et qui ne por­tait pas de bagues de lapis-lazu­li, mais dont la pré­sence dans les cou­loirs de l’hô­tel, à des heures inha­bi­tuelles, était notée par Far­za­na avec la pré­ci­sion d’un sismographe.

— Il vient la nuit, dit Far­za­na à Shi­rin, un soir, dans le cou­loir du deuxième étage. Comme l’autre. Par l’es­ca­lier de ser­vice. Avec des sacs.

— Les mêmes sacs ?

— Des sacs dif­fé­rents. Plus petits. Mais lourds.

Far­za­na avait les yeux cer­nés. Elle mai­gris­sait. Shi­rin se deman­da si c’é­tait la fatigue du tra­vail ou la fatigue de la peur — cette fatigue par­ti­cu­lière de ceux qui voient ce qu’ils ne devraient pas voir et qui savent que cette vision est un far­deau qu’ils por­te­ront seuls, parce que per­sonne ne veut savoir ce que sait une femme de chambre hazara.

— Far­za­na jan. Tu devrais oublier tout ça.

— Je ne peux pas oublier, Shi­rin jan. J’ai la mémoire des Haza­ras. On se sou­vient de tout. C’est notre punition.

*

Le deuxième fil : Kessler.

L’Al­le­mand au Lei­ca avait chan­gé. Ou plu­tôt, il avait ces­sé de jouer le pho­to­graphe décon­trac­té et avait lais­sé paraître, sous le bron­zage et la barbe blonde, un homme plus dur, plus concen­tré, plus dan­ge­reux. Shi­rin le croi­sait de plus en plus sou­vent — au bar, dans les jar­dins, dans le hall — et chaque fois il lui posait des ques­tions. Pas les ques­tions d’un pho­to­graphe. Les ques­tions d’un homme qui cherche quelque chose de précis.

— Vous avez tra­duit pour Ansa­ri, au minis­tère. Qu’est-ce qu’il vend, exactement ?

— Je suis inter­prète, mon­sieur Kess­ler. Ce que je tra­duis est confidentiel.

— Bien sûr. Mais vous avez des yeux. Et des oreilles. Et un sens moral, j’imagine.

Il dit cela un soir, au bar, assis à côté d’elle, un gin tonic devant lui — un gin tonic, la bois­son des espions dans les films et des jour­na­listes dans la réa­li­té. Var­tan les obser­vait depuis son comp­toir, et Shi­rin sen­tait le regard du bar­man armé­nien comme une pré­sence pro­tec­trice, un bou­clier invisible.

— Qu’est-ce que vous êtes, Kess­ler ? Un jour­na­liste ? Un agent ?

— Est-ce que ça change quelque chose ?

— Ça change tout.

— Alors disons que je suis un jour­na­liste qui tra­vaille sur un article consa­cré au tra­fic d’an­ti­qui­tés afghanes. Un article long. Docu­men­té. Avec des noms, des dates, des chiffres. Un article qui pour­rait faire du bruit. Ou pas. Selon ce que je trouve.

Il la regar­da. Ses yeux clairs avaient cette fixi­té pho­to­gra­phique — le regard de l’homme qui cadre, qui isole, qui fige un ins­tant pour l’éternité.

— Ras­soul Khan était l’un de mes contacts, dit-il. Il devait me four­nir des docu­ments. Des reçus, des fac­tures, des listes de pièces ven­dues avec le nom des ache­teurs et des fonc­tion­naires impli­qués. Il a dis­pa­ru avant de pou­voir le faire.

— Et vous pen­sez que sa dis­pa­ri­tion est liée à ces documents ?

— Je pense que Ras­soul Khan a été sup­pri­mé parce qu’il avait déci­dé de par­ler. Pas par morale — par inté­rêt. On l’a­vait écar­té du cir­cuit. On avait mis quel­qu’un d’autre à sa place. Et Ras­soul n’é­tait pas le genre d’homme à accep­ter ça en silence.

Shi­rin ne dit rien. Mais quelque chose dans sa tête se mit en mou­ve­ment — une méca­nique, un engre­nage, une série de connexions qui trans­for­maient les faits épars en un motif, un des­sin, un plan. Ras­soul avait vou­lu par­ler. Ras­soul avait dis­pa­ru. Et les gens qui l’a­vaient fait taire étaient les mêmes qui ache­taient et ven­daient les Boud­dhas de Bamiyan, les mêmes qui signaient les cer­ti­fi­cats bidons au minis­tère, les mêmes qui venaient au Kabul Grand Hotel la nuit avec des sacs lourds.

— Et Naze­ri ? demanda-t-elle.

Kess­ler sou­rit. Un sou­rire mince, un sou­rire de chasseur.

— Le colo­nel Naze­ri est un homme inté­res­sant. Un homme qui joue sur plu­sieurs tableaux. L’ar­mée, le gou­ver­ne­ment, les affaires. Et le prince Daoud, dont il est le cou­sin. Vous savez ce qu’on dit de Daoud ?

— On dit beau­coup de choses.

— On dit qu’il pré­pare quelque chose. Quelque chose de gros. Et que les gens comme Naze­ri sont en train de choi­sir leur camp.

*

Le troi­sième fil : Carol Ann Whitfield.

Elle quit­ta le Kabul Grand Hotel un mar­di matin, à l’aube. Shi­rin était debout — elle ne dor­mait plus, ou si peu — et elle vit par la fenêtre de la chambre 214 la scène sui­vante : un taxi garé devant l’hô­tel, le coffre ouvert, et Carol Ann Whit­field qui super­vi­sait le char­ge­ment de ses bagages avec l’au­to­ri­té d’un géné­ral diri­geant une manœuvre. Des valises. Beau­coup de valises. Trop de valises pour une femme qui était arri­vée avec deux sacs et une carte de l’Af­gha­nis­tan. Des valises lourdes que le chauf­feur sou­le­vait avec dif­fi­cul­té et qui, quand il les posait dans le coffre, pro­dui­saient un bruit sourd — le bruit de la pierre, pen­sa Shi­rin, le bruit du schiste et du stuc et du grès, le bruit de l’é­ter­ni­té embal­lée dans du papier jour­nal et ran­gée dans une Samsonite.

Carol Ann leva les yeux et vit Shi­rin à la fenêtre. Elle eut un geste — un geste de la main, petit, rapide, qui pou­vait être un salut ou un adieu ou un aver­tis­se­ment. Puis elle mon­ta dans le taxi, et le taxi dis­pa­rut dans la lumière pâle du matin.

Shi­rin ne la revit jamais. Carol Ann Whit­field retour­na dans le Connec­ti­cut avec ses valises, ses bijoux en lapis-lazu­li, et ses « sou­ve­nirs d’Af­gha­nis­tan », et elle ne fut jamais inquié­tée, parce que les lois sur le tra­fic d’an­ti­qui­tés ne s’ap­pliquent qu’à ceux qui n’ont pas les moyens de les contourner.

*

Le qua­trième fil : Arnaud.

Il avait chan­gé, lui aus­si. La légè­re­té du début — les dîners, les pro­me­nades, le Boud­dha ache­té à Chi­cken Street — avait lais­sé place à quelque chose de plus sombre, de plus ten­du. Il pas­sait des heures au télé­phone de l’am­bas­sade. Il rece­vait des télé­grammes qu’il lisait en détour­nant le regard. Il ren­trait tard. Et quand il était avec Shi­rin, dans la chambre 214, il était là sans être là — son corps était pré­sent mais son esprit était ailleurs, dans un bureau du Quai d’Or­say, dans un câble diplo­ma­tique, dans une ana­lyse géo­po­li­tique qui rédui­sait l’Af­gha­nis­tan à une pièce sur un échiquier.

— Qu’est-ce qui se passe, Arnaud ?

— Rien. La rou­tine diplomatique.

— Tu mens.

— Je fais mon métier. Comme toi.

C’é­tait vrai. Et c’é­tait cruel. Parce que son métier à lui et son métier à elle étaient des métiers de men­songe — le diplo­mate ment par fonc­tion, l’in­ter­prète ment par omis­sion, et entre les deux le men­songe n’est pas un obs­tacle mais un ter­rain com­mun, une langue par­ta­gée, la seule langue qu’ils par­laient cou­ram­ment tous les deux.

Un soir, au lit, dans le noir, elle posa la question :

— Le colo­nel a dit que tu n’é­tais pas seule­ment un atta­ché cultu­rel. C’est vrai ?

Un silence.

— Shi­rin. Il y a des choses que je ne peux pas te dire.

— Parce que tu ne veux pas ou parce que tu ne peux pas ?

— Parce que te les dire te met­trait en danger.

— Je suis déjà en dan­ger, Arnaud. Je tra­duis des réunions où l’on vend le patri­moine de mon pays. Je couche avec un diplo­mate fran­çais que le colo­nel Naze­ri sur­veille. Un mar­chand que je connais­sais a dis­pa­ru et per­sonne ne sait où il est. Et un Alle­mand qui se fait pas­ser pour un pho­to­graphe me pose des ques­tions aux­quelles je ne peux pas répondre. Alors ne me dis pas que tu ne veux pas me mettre en dan­ger. Le dan­ger, j’y suis.

Il ne répon­dit pas. Il l’at­ti­ra contre lui, et elle se lais­sa faire, parce que le corps a ses rai­sons que la colère ne connaît pas, et parce que dans l’obs­cu­ri­té de la chambre 214, avec la fenêtre ouverte sur la nuit de Kaboul, la cha­leur d’un autre corps était la seule chose qui res­sem­blait à de la vérité.

Mais elle sut, cette nuit-là, qu’Ar­naud lui échap­pait. Non pas parce qu’il ne l’ai­mait pas — peut-être l’ai­mait-il, à sa manière fran­çaise, cette manière élé­gante et insuf­fi­sante qui confond l’at­ta­che­ment et l’a­mour — mais parce qu’il appar­te­nait à un monde qui n’é­tait pas le sien, un monde de câbles et de télé­grammes et de notes de syn­thèse, un monde où l’Af­gha­nis­tan n’é­tait qu’un dos­sier par­mi d’autres, un pays sur une carte qu’on pou­vait replier et ran­ger dans un tiroir.

Et elle, Shi­rin War­dak, aux yeux verts trop clairs, elle ne pou­vait pas être repliée. Elle ne pou­vait pas être ran­gée. Elle était ce pays. Elle était cette terre. Et quand le tiroir se fer­me­rait, elle serait du mau­vais côté.

XI

La tra­duc­tion impossible

La convo­ca­tion arri­va un ven­dre­di. Un papier offi­ciel, tam­pon­né du sceau du minis­tère de la Défense, appor­té par un sol­dat en uni­forme qui ne sou­rit pas et ne s’as­sit pas et ne but pas le thé qu’on lui offrit — autant de signes, dans la culture afghane, qu’il ne s’a­gis­sait pas d’une visite de cour­toi­sie. Le papier était bref : Made­moi­selle Shi­rin War­dak était priée de se rendre au minis­tère de la Défense le same­di 30 juin à huit heures pour une mis­sion de tra­duc­tion clas­si­fiée. Rému­né­ra­tion : à déter­mi­ner. Durée : indé­ter­mi­née. Signa­ture : colo­nel Daoud Nazeri.

Shi­rin lut le papier deux fois. Elle le plia, le ran­gea dans son sac, et des­cen­dit au bar.

Var­tan essuyait un verre. Il fai­sait tou­jours ça. Il avait dû essuyer des mil­liers de verres depuis qu’il tra­vaillait au Kabul Grand Hotel, et Shi­rin se deman­dait par­fois si ce geste n’é­tait pas pour lui une forme de médi­ta­tion — la répé­ti­tion du même mou­ve­ment, la cir­cu­la­ri­té du tis­su sur le cris­tal, l’at­ten­tion por­tée à une sur­face trans­pa­rente qu’il fal­lait rendre plus trans­pa­rente encore. Un moine armé­nien devant son man­da­la de verre.

— Var­tan jan.

— Shi­rin jan.

— J’ai besoin d’un conseil.

Var­tan posa le verre. C’é­tait si inha­bi­tuel — Shi­rin ne deman­dait jamais de conseil, Shi­rin était la femme qui conseillait les autres — que le bar­man com­prit que quelque chose de sérieux était en jeu.

Elle lui mon­tra le papier. Var­tan le lut. Son visage ne chan­gea pas — les visages des sur­vi­vants ne changent pas, ils sont déjà pas­sés par toutes les expres­sions que la peur peut pro­duire et ils sont reve­nus de l’autre côté, dans une zone de calme qui n’est pas de la séré­ni­té mais de l’épuisement.

— Une mis­sion de tra­duc­tion au minis­tère de la Défense, dit-il. Ce n’est pas la même chose qu’au minis­tère de la Culture.

— Non.

— Et c’est Naze­ri qui signe.

— Oui.

Var­tan prit un autre verre et com­men­ça à l’es­suyer. Le mou­ve­ment cir­cu­laire de ses mains sem­blait aider sa pen­sée — ou peut-être retar­der sa réponse, lui don­ner le temps de peser les mots avec la pré­ci­sion du pharmacien.

— Shi­rin jan. Je vais vous racon­ter quelque chose. En 1915, quand ma famille a fui Erzu­rum, ma grand-mère par­lait turc, armé­nien, kurde et un peu de russe. Elle ser­vait d’in­ter­prète entre les dépor­tés et les gen­darmes otto­mans. Elle tra­dui­sait les ordres de marche, les menaces, les exi­gences. Elle tra­dui­sait des mots qui tuaient. Et elle ne pou­vait pas ne pas les tra­duire, parce que si elle ne les tra­dui­sait pas, c’é­taient les gen­darmes qui les exé­cu­taient sans expli­ca­tion, et c’é­tait pire. Alors elle tra­dui­sait. Et chaque mot qu’elle tra­dui­sait la tuait un peu, elle aussi.

Un silence. Le bar était vide. La lumière de l’a­près-midi entrait par les fenêtres et posait des rec­tangles dorés sur le sol.

— Ma grand-mère a sur­vé­cu, dit Var­tan. Pas grâce à la tra­duc­tion. Mal­gré elle. Elle a sur­vé­cu parce qu’à un moment, elle a choi­si de ne plus tra­duire un ordre. Un seul ordre. Et ce refus, ce tout petit refus, cette toute petite déso­béis­sance, lui a don­né la force de conti­nuer à vivre.

Il posa le verre. Il regar­da Shi­rin. Et dans ses yeux — ces yeux d’Ar­mé­nien afghan, ces yeux qui avaient vu deux pays et deux catas­trophes — elle lut quelque chose qui res­sem­blait à une per­mis­sion. Pas la per­mis­sion de refu­ser. La per­mis­sion de savoir qu’on pou­vait refuser.

— Mer­ci, Var­tan jan.

— De rien. C’est juste une his­toire. Les his­toires ne conseillent rien. Elles racontent.

*

Elle y alla.

Le minis­tère de la Défense occu­pait un com­plexe de bâti­ments au sud de Kaboul, entou­ré de murs et de bar­be­lés, gar­dé par des sol­dats en armes qui véri­fiaient les papiers avec une len­teur bureau­cra­tique des­ti­née à rap­pe­ler aux visi­teurs qu’ils entraient dans un ter­ri­toire où les règles civiles ne s’ap­pli­quaient plus. Shi­rin mon­tra sa convo­ca­tion. On la fit attendre dans un cou­loir — un cou­loir long, gris, éclai­ré au néon, qui sen­tait le dés­in­fec­tant et le tabac froid. Des portes fer­mées. Des bruits de pas der­rière les murs. Le silence par­ti­cu­lier des lieux mili­taires, un silence dis­ci­pli­né, un silence qui obéit aux ordres.

On vint la cher­cher au bout de vingt minutes. Un adju­dant la condui­sit au deuxième étage, dans une salle de réunion sans fenêtres. Table rec­tan­gu­laire, chaises métal­liques, carafe d’eau, cen­drier. Au mur, un por­trait du roi Zaher Shah et une carte topo­gra­phique de l’Af­gha­nis­tan cou­verte d’an­no­ta­tions au crayon rouge.

Ils étaient cinq dans la salle. Le colo­nel Naze­ri, en uni­forme cette fois — non plus l’homme en cos­tume du bar, mais l’of­fi­cier, la veste bou­ton­née, les galons, la trans­for­ma­tion com­plète. Deux autres offi­ciers que Shi­rin ne connais­sait pas — un com­man­dant à la mous­tache blanche et un jeune capi­taine au regard ner­veux. Un civil en cos­tume sombre, la qua­ran­taine, qui ne se pré­sen­ta pas et dont les mains, posées à plat sur la table, ne bou­gèrent pas une seule fois pen­dant les trois heures qui sui­virent. Et un étran­ger — un homme en veste de safa­ri beige, la cin­quan­taine, le visage brû­lé par le soleil, qui par­lait fran­çais avec un accent qu’elle n’ar­ri­va pas à iden­ti­fier. Pas fran­çais. Pas belge. Pas suisse. Peut-être liba­nais. Peut-être nord-afri­cain. Peut-être rien de tout cela.

Naze­ri fit les pré­sen­ta­tions avec une briè­ve­té mili­taire. Les noms des offi­ciers afghans, oui. Le nom du civil, non — « un conseiller ». Le nom de l’é­tran­ger, non plus — « notre interlocuteur ».

— Shi­rin jan, dit Naze­ri. Vous allez tra­duire cette réunion du fran­çais au dari et du dari au fran­çais. Ce qui sera dit ici est clas­si­fié. Vous ne devez en par­ler à per­sonne. À per­sonne. Vous comprenez ?

— Je com­prends, colonel.

— Bien. Commençons.

La réunion com­men­ça. Et Shi­rin com­prit, dès les pre­mières phrases, qu’elle n’é­tait plus dans le monde de la coopé­ra­tion cultu­relle, des bourses d’é­tudes et des fresques de Bamiyan. Elle était dans un autre monde. Un monde où les mots avaient des consé­quences immé­diates, mesu­rables, irréversibles.

L’é­tran­ger par­lait d’armes. Pas direc­te­ment — il uti­li­sait le voca­bu­laire feu­tré du com­merce inter­na­tio­nal, les mêmes euphé­mismes que Van der Berg pour les anti­qui­tés : « maté­riel », « équi­pe­ment », « four­ni­tures ». Mais les chiffres, les quan­ti­tés, les spé­ci­fi­ca­tions tech­niques ne lais­saient aucun doute. Il était ques­tion de fusils, de muni­tions, de véhi­cules blin­dés. Il était ques­tion de livrai­sons, de calen­driers, de points de pas­sage. Et il était ques­tion d’argent — des sommes qui fai­saient paraître les « contri­bu­tions » de Van der Berg pour les anti­qui­tés aus­si déri­soires qu’un pourboire.

Shi­rin tra­dui­sait. Sa voix était calme, sa dic­tion claire, son débit régu­lier — la vitre, propre, trans­pa­rente, impec­cable. Les mots entraient en fran­çais et sor­taient en dari, et entre les deux il n’y avait pas de pen­sée, pas de juge­ment, juste le cou­rant, le flux, la mécanique.

Sauf que cette fois, la méca­nique grip­pait. Pas exté­rieu­re­ment — exté­rieu­re­ment, rien ne tra­his­sait le trouble. Mais à l’in­té­rieur, der­rière la vitre, quelque chose se dis­lo­quait. Parce que les mots qu’elle tra­dui­sait n’é­taient pas des mots inno­cents. C’é­taient des mots qui pré­pa­raient quelque chose. Quelque chose de violent. Quelque chose qui allait chan­ger ce pays, cette ville, cet hôtel, cette vie — sa vie.

Le colo­nel Naze­ri écou­tait avec une atten­tion de félin. Le com­man­dant à la mous­tache blanche pre­nait des notes. Le jeune capi­taine hochait la tête. Le civil ne bou­geait pas. Et l’é­tran­ger par­lait, par­lait, avec la flui­di­té pro­fes­sion­nelle de quel­qu’un qui avait ven­du des armes dans d’autres pays, à d’autres offi­ciers, dans d’autres salles sans fenêtres.

À un moment, l’é­tran­ger men­tion­na un nom. Un nom que Shi­rin connais­sait. Le prince Moham­med Daoud.

— Notre client prin­ci­pal, dit l’é­tran­ger, sou­haite que la livrai­son soit effec­tuée avant la fin du mois de juillet. C’est un calen­drier ser­ré, mais réa­li­sable. Les condi­tions poli­tiques actuelles offrent une fenêtre d’op­por­tu­ni­té qui ne se repré­sen­te­ra pas.

Shi­rin tra­dui­sit. Et en tra­dui­sant, elle com­prit. La « fenêtre d’op­por­tu­ni­té ». Le « calen­drier ser­ré ». Les armes. Daoud. Juillet. Ce n’é­tait pas une tran­sac­tion com­mer­ciale. C’é­tait la pré­pa­ra­tion d’un coup d’État.

Le colo­nel Naze­ri, cou­sin de Daoud. Le minis­tère de la Défense. Les offi­ciers qui hochaient la tête. Tout se met­tait en place — les pièces du puzzle qu’elle avait tenues sépa­ré­ment depuis des semaines se rejoi­gnaient enfin, et le des­sin qu’elles for­maient était lim­pide, ter­rible, inévitable.

Elle conti­nua de tra­duire. Trois heures. Sans inter­rup­tion, sans hési­ta­tion, sans que sa voix tremble une seule fois. La vitre. Propre. Trans­pa­rente. Parfaite.

*

Quand la réunion se ter­mi­na, le colo­nel Naze­ri la rac­com­pa­gna jus­qu’à la sor­tie. Ils mar­chèrent côte à côte dans le cou­loir gris, au néon, et leurs pas réson­naient sur le sol avec une régu­la­ri­té de métronome.

— Vous avez fait un excellent tra­vail, Shi­rin jan, dit-il.

— Mer­ci, colonel.

— Vous com­pre­nez, natu­rel­le­ment, l’im­por­tance de la discrétion.

— Je suis inter­prète, colo­nel. La dis­cré­tion est mon métier.

— Votre métier. Oui.

Il s’ar­rê­ta devant la porte de sor­tie. Il la regar­da. Et pour la deuxième fois — après la Mer­cedes, après le bus­ka­shi — elle vit dans ses yeux quelque chose qui dépas­sait la menace, quelque chose de plus com­plexe, de plus trou­blant. Du res­pect, peut-être. Ou de la pitié. Ou les deux.

— Shi­rin jan. Vous êtes une femme intel­li­gente. Vous avez com­pris ce que vous avez enten­du aujourd’­hui. Et je sais que vous ne pou­vez pas « oublier ». Alors je vais vous deman­der autre chose. Je vais vous deman­der de faire confiance.

— Confiance ?

— Au pays. À l’a­ve­nir. À ce qui va venir. Ce pays a besoin de chan­ge­ment. Vous le savez aus­si bien que moi. Le roi est un homme bon, mais un homme bon n’est pas tou­jours un homme suf­fi­sant. Et le temps des hommes bons est peut-être terminé.

Il ouvrit la porte. Le soleil de Kaboul entra comme une gifle.

— Ren­trez chez vous, Shi­rin jan. Tra­dui­sez vos confé­rences. Lisez votre Hafez. Et quand les choses chan­ge­ront — parce qu’elles chan­ge­ront — sou­ve­nez-vous que vous avez été pré­ve­nue. Et que ceux qui sont pré­ve­nus ont le choix.

Elle sor­tit. La porte se refer­ma der­rière elle. Et Shi­rin War­dak, inter­prète, debout sur le trot­toir du minis­tère de la Défense, dans la cha­leur blanche de Kaboul, sut qu’elle venait de fran­chir une fron­tière — non pas une fron­tière géo­gra­phique, ni même une fron­tière morale, mais une fron­tière plus intime, plus per­son­nelle : la fron­tière entre celle qui tra­duit et celle qui sait, entre la vitre et la main qui la brise.

Elle ren­tra à l’hô­tel à pied. C’é­tait long — une heure de marche sous le soleil — mais elle avait besoin du temps, du mou­ve­ment, de l’air brû­lant sur son visage. Elle tra­ver­sa Kaboul comme on tra­verse un rêve — les rues, les bazars, les enfants, les voi­tures, les mon­tagnes au fond, tout cela avait la net­te­té irréelle des choses qu’on voit pour la der­nière fois. Non pas qu’elle par­tît. Elle ne par­tait pas. Mais le pays qu’elle tra­ver­sait allait par­tir, lui — ce pays-ci, le pays du roi Zaher Shah, le pays des confé­rences de coopé­ra­tion et des robes sans voile et du vin dans les théières, ce pays allait dis­pa­raître, et un autre allait naître, et elle ne savait pas encore quel visage il aurait, mais elle savait qu’il ne lui res­sem­ble­rait pas.

Dans le lob­by du Kabul Grand Hotel, Var­tan essuyait un verre. Il leva les yeux quand elle entra. Il ne posa pas de ques­tion. Il lui ser­vit un thé.

— Var­tan jan, dit-elle.

— Oui.

— Ta grand-mère. L’ordre qu’elle a refu­sé de tra­duire. Quel était-il ?

Var­tan posa le verre. Il la regar­da long­temps. Puis il dit :

— Elle n’a jamais vou­lu le dire. Elle disait que les mots qu’on refuse de tra­duire sont les seuls qui res­tent vivants.

Shi­rin but son thé. Il avait le goût de la car­da­mome, le goût du retour, le goût de l’hô­tel. Le goût de tout ce qui allait finir.

XII

Les adieux

Le télé­gramme arri­va le 5 juillet. Arnaud le lut dans le hall, debout, le papier frois­sé dans ses mains, et Shi­rin vit son visage chan­ger — non pas s’as­som­brir, car Arnaud n’é­tait pas un homme qui s’as­som­bris­sait, mais se fer­mer, se lis­ser, reprendre cette sur­face diplo­ma­tique, cette poli­tesse de masque qu’il avait per­due, pen­dant quelques semaines, dans la chambre 214.

— Je suis rap­pe­lé, dit-il.

Ils étaient au bar. Var­tan essuyait un verre, évi­dem­ment. Simon Lefèvre lisait Sid­dhar­tha dans un fau­teuil, les pieds sur la table basse, indif­fé­rent à tout.

— Rap­pe­lé quand ?

— Le 12. Rota­tion de poste. Assi­gna­tion pro­vi­soire au Quai. « Dans l’at­tente d’une nou­velle affectation. »

Il réci­ta les termes du télé­gramme avec l’i­ro­nie fati­guée de l’homme qui recon­naît le lan­gage bureau­cra­tique pour ce qu’il est — un men­songe en lan­gage admi­nis­tra­tif, une déci­sion dégui­sée en pro­cé­dure, un ordre embal­lé dans du papier de soie. On ne le rap­pe­lait pas pour une rota­tion de poste. On le rap­pe­lait parce que Paris savait ce que Shi­rin savait — que quelque chose allait se pas­ser à Kaboul, bien­tôt, et que les diplo­mates fran­çais n’a­vaient pas inté­rêt à être là quand ça arriverait.

— Tu savais, dit-elle.

Ce n’é­tait pas une question.

— Je savais que c’é­tait pos­sible. Pas cer­tain. La diplo­ma­tie fonc­tionne sur le pos­sible, jamais sur le cer­tain. On pré­pare des scé­na­rios. On rédige des notes. On envoie des câbles. Et un jour, un câble vous revient qui dit : rentrez.

— Et tu rentres.

— Je rentre.

Il dit cela sim­ple­ment, sans héroïsme ni honte, et Shi­rin pen­sa que c’é­tait peut-être cela, la dif­fé­rence fon­da­men­tale entre eux — non pas la natio­na­li­té, ni la langue, ni le mariage, mais cette facul­té qu’il avait de par­tir, cette mobi­li­té qui était à la fois son pri­vi­lège et sa malé­dic­tion. Arnaud pou­vait par­tir. Il par­tait tou­jours. C’é­tait son métier, sa nature, la forme de son exis­tence — une suc­ces­sion de départs élé­gants, de valises bien faites, d’aé­ro­ports tra­ver­sés avec le déta­che­ment de celui qui sait que chaque lieu n’est qu’un passage.

Et elle, Shi­rin, ne pou­vait pas par­tir. Non pas qu’elle fût rete­nue — per­sonne ne la rete­nait, aucune loi, aucun homme, aucun devoir. Elle avait un pas­se­port, de l’argent, des amis à Paris. Elle pou­vait prendre l’a­vion demain. Mais elle ne le ferait pas. Pas parce qu’elle était cou­ra­geuse. Pas parce qu’elle était patriote. Mais parce qu’il y avait en elle quelque chose — un poids, un ancrage, un enra­ci­ne­ment — qui la liait à cette terre comme les rosiers des jar­dins étaient liés au sol, par des racines invi­sibles et pro­fondes, des racines qu’on ne peut pas trans­plan­ter sans les tuer.

*

La semaine qui sui­vit fut une semaine de départs. Le Kabul Grand Hotel se vidait len­te­ment, comme un orga­nisme qui perd son sang — goutte à goutte, chambre après chambre, valise après valise. Les ingé­nieurs sovié­tiques par­tirent les pre­miers — ils avaient reçu des ordres de Mos­cou, des ordres dis­crets, des ordres qui n’a­vaient pas besoin d’être expli­qués. Les jour­na­listes amé­ri­cains sui­virent — pas parce qu’ils avaient peur, mais parce que leurs rédac­tions les envoyaient ailleurs, au Chi­li, au Viet­nam, dans des endroits où l’his­toire se fai­sait avec plus de bruit. Le couple de diplo­mates alle­mands fit ses valises avec une effi­ca­ci­té teu­tonne qui impres­sion­na Ghu­lam Sarwar.

Simon Lefèvre par­tit aus­si. Un matin, il appa­rut dans le lob­by avec son sac à dos, sa che­mise bro­dée, ses che­veux trop longs, et cette expres­sion de tris­tesse douce qui était la sienne depuis le pre­mier jour — la tris­tesse de celui qui cherche quelque chose et qui ne sait pas qu’il ne le trou­ve­ra pas, ni ici ni ailleurs, parce que ce qu’il cherche n’existe pas.

— Je pars, Shi­rin, dit-il. Le Khy­ber Pass. Le Pakis­tan. L’Inde. Kat­man­dou. La route.

— Tu reviendras ?

— Je ne sais pas. Peut-être. Si Kaboul est encore là.

Il dit cela en riant, mais le rire son­na faux, et Shi­rin pen­sa que Simon Lefèvre, mal­gré le haschich, mal­gré Hesse, mal­gré tout, avait peut-être com­pris quelque chose que les diplo­mates et les espions n’a­vaient pas com­pris — que Kaboul, ce Kaboul, le Kaboul des hip­pies et des pos­teens et du vin dans les théières, n’é­tait pas éter­nel. N’a­vait jamais été éter­nel. N’a­vait été qu’un rêve — un rêve beau, un rêve suave et étrange, un rêve qui avait duré dix ans, peut-être quinze, et qui allait finir.

Elle l’embrassa sur la joue. Il rou­git. Il sor­tit de l’hô­tel avec son sac à dos et dis­pa­rut dans la rue, sil­houette maigre et blonde dans la lumière de Kaboul, et Shi­rin ne le revit jamais, et elle ne sut jamais s’il avait atteint Kat­man­dou ou s’il s’é­tait per­du en route, dans un de ces trous que la route creuse sous les pieds des voya­geurs trop jeunes et trop seuls.

*

La der­nière nuit d’Ar­naud au Kabul Grand Hotel fut un ven­dre­di. Le 11 juillet 1973.

Ils dînèrent au res­tau­rant de l’hô­tel, comme la pre­mière fois. Le kabu­li pulao. Le vin dans la théière. La nappe blanche. Le ser­veur en gilet noir. Tout était iden­tique et tout était dif­fé­rent, parce que la pre­mière fois ils ne savaient pas encore ce qu’ils allaient deve­nir l’un pour l’autre, et cette fois ils savaient ce qu’ils allaient ces­ser d’être.

Arnaud par­la peu. Il man­geait avec cette appli­ca­tion exa­gé­rée des hommes qui ne veulent pas pen­ser. Shi­rin le regar­dait et pen­sait à tout ce qu’elle ne lui avait pas dit — la réunion au minis­tère de la Défense, les armes, le nom de Daoud, le coup d’É­tat qui se pré­pa­rait. Elle ne lui avait rien dit. Pas par loyau­té envers Naze­ri. Pas par patrio­tisme. Par quelque chose de plus obs­cur, de plus égoïste — parce que lui dire aurait été lui don­ner une rai­son de res­ter, et qu’elle savait qu’il ne res­te­rait pas, et que sa décep­tion aurait été insupportable.

Ou peut-être — et c’é­tait pire — parce que lui dire aurait été admettre qu’elle avait besoin de lui, et que Shi­rin War­dak, fille du doc­teur Yous­sef War­dak, diplô­mée de la Sor­bonne, inter­prète de cinq langues, n’a­vait besoin de per­sonne. C’é­tait un men­songe, bien sûr. Le plus vieux men­songe du monde. Mais c’é­tait son men­songe, et elle y tenait.

Après le dîner, ils mon­tèrent dans la chambre. La 214. La fenêtre ouverte. Les jar­dins dans la nuit. L’o­deur de roses et de poussière.

— Viens à Paris, dit Arnaud.

Il le dit debout, près de la fenêtre, le visage à moi­tié dans l’ombre, et sa voix avait cette qua­li­té que Shi­rin ne lui connais­sait pas — une vul­né­ra­bi­li­té, une fêlure, quelque chose qui n’é­tait pas de la diplo­ma­tie mais de la vérité.

— Viens à Paris. Quitte tout ça. L’hô­tel. Le minis­tère. Les tra­duc­tions. Viens.

— Et Catherine ?

— Cathe­rine sait. Cathe­rine a tou­jours su. Les femmes de diplo­mates savent.

— Ce n’est pas une réponse.

— C’est la seule que j’aie.

Un silence. Dehors, un chien aboya. Un autre répon­dit. Kaboul par­lait dans son sommeil.

— Arnaud. Tu me demandes de quit­ter mon pays.

— Je te demande de venir vivre.

— Je vis ici.

— Tu tra­duis ici. Ce n’est pas la même chose.

La phrase la frap­pa comme une gifle — non pas par sa cruau­té, car Arnaud n’é­tait pas cruel, mais par sa jus­tesse. Tu tra­duis ici. Tu n’existes pas ici — pas vrai­ment, pas entiè­re­ment, pas avec ta propre voix. Tu es la voix des autres. La vitre. Le pas­sage. Le seuil que les mots fran­chissent en te tra­ver­sant sans te toucher.

Il avait rai­son. Et c’est pour cela qu’elle refusa.

— Non.

— Pour­quoi ?

— Parce que c’est chez moi.

— Ce n’est pas une raison.

— C’est la seule que j’aie.

Ils firent l’a­mour une der­nière fois. Len­te­ment, cette fois. Avec la gra­vi­té des adieux, cette atten­tion extrême que les corps portent l’un à l’autre quand ils savent que c’est la der­nière fois, quand chaque geste est un geste de mémoire, une ins­crip­tion dans la peau, une phrase qu’on ne pour­ra pas relire.

Après, dans le noir, Shi­rin dit :

— Arnaud. Quelque chose va se pas­ser. Bien­tôt. Ne me demande pas quoi. Ne me demande pas com­ment je le sais. Mais quelque chose va changer.

— Je sais, dit-il. C’est pour ça qu’on me rappelle.

— Alors tu sais.

— Je sais ce que Paris sait. Et Paris ne sait jamais tout.

Il s’en­dor­mit. Les Fran­çais dorment tou­jours après l’a­mour. Shi­rin res­ta éveillée. Elle écou­ta sa res­pi­ra­tion, cette res­pi­ra­tion régu­lière d’homme endor­mi qui est le son le plus intime du monde, le son qu’on entend quand on par­tage un lit avec quel­qu’un, et elle pen­sa que ce son, elle l’ou­blie­rait. Pas tout de suite. Pas dans un mois. Mais un jour, elle l’ou­blie­rait, parce que les sons s’ou­blient, les odeurs s’ou­blient, les visages s’ou­blient, et qu’il ne reste que les mots — les mots qu’on a dits et les mots qu’on n’a pas dits — et que les mots, elle le savait mieux que per­sonne, ne sont jamais suffisants.

*

Le len­de­main matin, Arnaud fit ses bagages. Shi­rin ne l’ac­com­pa­gna pas à l’aé­ro­port. Ce n’é­tait pas de la froi­deur — c’é­tait de la sur­vie. Elle ne pou­vait pas se tenir sur un trot­toir et regar­der un avion empor­ter un homme qu’elle aimait vers un pays qu’elle avait aimé aus­si. Il y a des spec­tacles aux­quels on ne sur­vit pas debout.

Il des­cen­dit dans le lob­by avec ses valises. Il por­tait son cos­tume en lin clair, la cra­vate dénouée, les pos­teens plié sous le bras — le man­teau de mou­ton de Chi­cken Street, qu’il avait gar­dé. Il ser­ra la main de Ghu­lam Sar­war, qui s’in­cli­na avec la digni­té d’un ambas­sa­deur. Il salua Var­tan, qui lui ser­vit un der­nier café et dit, en fran­çais, avec son accent arménien :

— Au revoir, Mon­sieur Les­sard. Si vous reve­nez, le bar sera ouvert.

— Et s’il ne l’est pas ?

— Alors je serai mort. Et dans ce cas, le café sera gratuit.

C’é­tait une plai­san­te­rie. Ou pas. Avec Var­tan, il était impos­sible de savoir.

Arnaud mon­ta dans la voi­ture de l’am­bas­sade. La voi­ture démar­ra. Shi­rin regar­da par la fenêtre de la chambre 214 — la même fenêtre par laquelle elle avait vu Carol Ann Whit­field par­tir avec ses valises pleines de Boud­dhas volés. La voi­ture tour­na au coin de la rue et disparut.

Sur la table de nuit, le petit Boud­dha en schiste de Chi­cken Street. Arnaud l’a­vait lais­sé. Avec un mot, plié en deux, posé contre la pierre.

Pour toi. Il est chez lui.

Shi­rin prit le Boud­dha dans ses mains. Il était froid, lourd, lisse — la pierre avait cette per­fec­tion que seuls les siècles confèrent aux objets, cet arron­di, cette patine, cette dou­ceur qui n’est pas de la dou­ceur mais de l’u­sure, l’u­sure de mille mains qui l’a­vaient tou­ché avant elle.

Elle le posa sur la table de nuit, à côté du Hafez. Le Boud­dha et le poète. La pierre et le mot. Deux façons de sur­vivre au temps.

Puis elle des­cen­dit au bar. Var­tan lui ser­vit un thé.

— Il est par­ti, dit-elle.

— Oui.

— C’est fini.

— Ce n’est jamais fini, Shi­rin jan. Les gens partent, mais les thés restent.

Il dit cela avec un sou­rire — le pre­mier vrai sou­rire que Shi­rin eût jamais vu sur le visage de Var­tan, un sou­rire fugace, presque clan­des­tin, le sou­rire d’un homme qui a sur­vé­cu à assez de catas­trophes pour savoir que la seule sagesse est de ser­vir le thé.

Et le thé avait le goût de la car­da­mome, et les jar­dins embau­maient la rose, et les mon­tagnes autour de Kaboul étaient immo­biles sous le soleil de juillet, et le por­trait du roi Zaher Shah sou­riait dans le lob­by, et rien n’a­vait encore chan­gé, et tout était déjà fini.

XIII

Shi­rin reste

Le 17 juillet 1973, Shi­rin se réveilla à l’aube. Ce n’é­tait pas inha­bi­tuel — elle se réveillait tou­jours à l’aube depuis le départ d’Ar­naud, parce que le lit était trop grand pour une seule per­sonne et que le vide, à côté d’elle, avait un poids qui la tirait hors du som­meil. Mais ce matin-là, quelque chose était dif­fé­rent. Pas un bruit — au contraire, une absence de bruit. Le silence avait une qua­li­té nou­velle, ten­due, com­pri­mée, comme l’air avant l’o­rage, quand les oiseaux se taisent et que les chiens se couchent.

Elle se leva. Elle ouvrit la fenêtre. L’air était frais — cette fraî­cheur des matins de juillet à Kaboul, quand la cha­leur de la veille s’est dis­si­pée dans la nuit et que la terre exhale une odeur de pous­sière mouillée, comme si quel­qu’un avait arro­sé les jar­dins pen­dant que la ville dor­mait. Les mon­tagnes, à l’est, étaient roses. Le ciel était vide — pas un nuage, pas un oiseau, pas un cerf-volant. Vide.

Et puis elle enten­dit. Pas un bruit de guerre — pas d’ex­plo­sion, pas de tirs, pas de cris. Un bruit de moteurs. Beau­coup de moteurs. Des moteurs lourds, des moteurs de camions et de blin­dés, un gron­de­ment sourd qui venait du nord et du sud en même temps, comme si la ville était prise en tenaille par un son.

Elle s’ha­billa vite. Elle descendit.

Le lob­by du Kabul Grand Hotel était désert. Non pas vide — désert. Il y a une dif­fé­rence. Vide, c’est quand les gens sont par­tis et qu’ils revien­dront. Désert, c’est quand les gens sont par­tis et qu’on ne sait pas. Le récep­tion­niste n’é­tait pas à son poste. Les ser­veurs n’é­taient pas dans la salle du res­tau­rant. Le hall en marbre gris, avec ses tapis afghans et ses lustres, avait l’im­mo­bi­li­té d’un musée après la fermeture.

Mais Var­tan était là.

Il était der­rière son bar, debout, les mains posées à plat sur le comp­toir, et il regar­dait devant lui avec une fixi­té qui n’é­tait pas de la peur mais quelque chose de plus ancien, de plus fami­lier — la rési­gna­tion de celui qui a déjà vu des mondes s’ef­fon­drer et qui sait que le geste le plus utile, en ces cir­cons­tances, est de res­ter debout.

— Var­tan jan.

— Shi­rin jan. C’est arrivé.

Il dit cela comme on dit « il pleut » ou « le thé est prêt » — un fait, une don­née, quelque chose qu’on constate sans pou­voir le chan­ger. Puis il tour­na le bou­ton de la radio posée sur l’é­ta­gère, der­rière les bouteilles.

La radio gré­silla. Une voix. Une voix d’homme, solen­nelle, métal­lique, une voix qui lisait un com­mu­ni­qué avec la cadence des pro­cla­ma­tions offi­cielles — ces phrases mar­te­lées, scan­dées, qui trans­forment les mots en coups de tam­bour. La voix disait que la monar­chie était abo­lie. Que le roi Zaher Shah était des­ti­tué. Que la Répu­blique d’Af­gha­nis­tan était pro­cla­mée. Que le prince Moham­med Daoud Khan était le nou­veau chef de l’É­tat. Que l’ar­mée avait pris le contrôle de la situa­tion. Que le calme régnait dans la capi­tale. Que les citoyens étaient priés de vaquer à leurs occu­pa­tions habituelles.

Shi­rin écou­ta. Elle tra­dui­sit — non pas à voix haute, pour per­sonne, mais dans sa tête, par réflexe, par habi­tude, par cette méca­nique de l’in­ter­prète qui ne s’ar­rête jamais, même quand il n’y a per­sonne pour l’en­tendre. Elle tra­dui­sit le dari en fran­çais, le com­mu­ni­qué offi­ciel en phrases lisses et neutres — la Répu­blique est pro­cla­mée, le calme règne, les citoyens sont priés — et les mots, dans les deux langues, avaient la même sono­ri­té creuse, la même vacui­té solen­nelle, le même mensonge.

Le calme ne régnait pas. Le calme n’a­vait jamais régné à Kaboul. Ce qui régnait, c’é­tait l’ha­bi­tude du désordre, cette capa­ci­té afghane à absor­ber les catas­trophes comme le sable absorbe la pluie — sans trace visible, sans pro­tes­ta­tion, avec une patience qui res­sem­blait à de la sou­mis­sion mais qui était autre chose, quelque chose de plus pro­fond, de plus résis­tant, une endu­rance de montagne.

Ghu­lam Sar­war appa­rut. Il venait de l’ex­té­rieur — il avait mar­ché depuis chez lui, à tra­vers les rues, et ses chaus­sures étaient pous­sié­reuses et son visage était grave. Sa mous­tache sem­blait plus épaisse que d’ha­bi­tude, comme si la gra­vi­té des évé­ne­ments l’a­vait fait pous­ser pen­dant la nuit.

— Il y a des chars dans les rues, dit-il. Des sol­dats devant les minis­tères. Le palais royal est encer­clé. Pas de tirs. Pas de morts, pour l’instant.

— Pour l’ins­tant, répé­ta Vartan.

Ghu­lam Sar­war se mit à son poste, der­rière la récep­tion, comme si c’é­tait un matin ordi­naire. Il ouvrit le registre. Il véri­fia les clés. Il fit les gestes du concierge, les gestes de tou­jours, parce que les gestes sont ce qui reste quand tout le reste s’ef­fondre — les gestes et les rituels et les habi­tudes, ces petits actes de nor­ma­li­té qui sont la seule résis­tance pos­sible face au chaos.

*

La mati­née pas­sa dans un brouillard de radio et de silence. Les rares clients de l’hô­tel — un homme d’af­faires pakis­ta­nais, un couple de tou­ristes danois éga­rés, un fonc­tion­naire de l’O­NU — des­cen­dirent les uns après les autres, inquiets, posant des ques­tions aux­quelles per­sonne ne pou­vait répondre. Shi­rin tra­dui­sit pour eux — le com­mu­ni­qué, les nou­velles, les rumeurs — avec la neu­tra­li­té d’une machine, parce que la neu­tra­li­té était tout ce qu’elle avait, la seule chose que les évé­ne­ments n’a­vaient pas emportée.

Nan­cy Dupree arri­va à midi. Elle avait tra­ver­sé la ville dans son Land Rover, et son visage, d’ha­bi­tude si ani­mé, était figé dans une expres­sion que Shi­rin ne lui avait jamais vue — non pas de la peur, mais de la tris­tesse. Une tris­tesse pro­fonde, géo­lo­gique, la tris­tesse de quel­qu’un qui voit s’ef­fon­drer ce qu’il avait pas­sé sa vie à construire.

— Les chars sont devant l’u­ni­ver­si­té, dit-elle. L’u­ni­ver­si­té, Shi­rin. La plus belle chose que ce pays ait bâtie.

Elle s’as­sit au bar. Var­tan lui ser­vit son café noir dans le cezve en cuivre. Elle le but sans par­ler. Puis elle dit :

— Le roi est en Ita­lie. À Rome. Il pre­nait les eaux. Il pre­nait les eaux pen­dant que son cou­sin pré­pa­rait le coup d’É­tat. Qua­rante ans de règne, et ça se ter­mine par une cure ther­male en Toscane.

Il y avait dans sa voix une colère qui n’é­tait pas diri­gée contre Daoud, ni contre l’ar­mée, ni contre le sys­tème — mais contre l’ab­sur­di­té, cette absur­di­té qui est la marque de l’His­toire quand elle se fait en temps réel, sans scé­na­rio, sans dra­ma­tur­gie, sans la digni­té qu’on lui prête après coup dans les livres.

— Qu’est-ce qui va se pas­ser, Nan­cy ? deman­da Shirin.

— Je ne sais pas. Per­sonne ne sait. Daoud dit qu’il veut moder­ni­ser le pays. Abo­lir le féo­da­lisme. Rap­pro­cher l’Af­gha­nis­tan du bloc socia­liste. Tout cela sonne bien. Tout cela sonne tou­jours bien au début.

Elle regar­da son café, les grains noirs au fond de la tasse, et Shi­rin pen­sa que Nan­cy Dupree, en cet ins­tant, fai­sait de la tas­séo­gra­phie — cette pra­tique orien­tale qui consiste à lire l’a­ve­nir dans le marc de café, et que l’a­ve­nir qu’elle y lisait ne lui plai­sait pas.

— Mais les Boud­dhas ? dit Nan­cy, et sa voix se bri­sa légè­re­ment. Les Boud­dhas de Bamiyan. Est-ce qu’ils seront pro­té­gés ? Est-ce qu’un gou­ver­ne­ment répu­bli­cain sera meilleur qu’une monar­chie pour le patri­moine ? Ou pire ?

Shi­rin ne répon­dit pas. Elle n’a­vait pas de réponse. Elle avait des mots — des mots en dari, en fran­çais, en anglais, en pach­to — mais aucun de ces mots ne pou­vait répondre à la ques­tion de Nan­cy, parce que la ques­tion n’é­tait pas lin­guis­tique, elle était exis­ten­tielle, et les ques­tions exis­ten­tielles ne se tra­duisent dans aucune langue.

*

L’a­près-midi, Far­za­na vint la trou­ver. La femme de chambre haza­ra avait les yeux rouges — non pas de larmes, mais de fatigue et de peur, cette peur spé­ci­fique des Haza­ras, une peur ances­trale, trans­mise de géné­ra­tion en géné­ra­tion, la peur de ceux qui savent que chaque chan­ge­ment de régime, dans ce pays, est une menace pour les minorités.

— Shi­rin jan, dit-elle. Qu’est-ce qui va m’arriver ?

— Rien, Far­za­na jan. Il ne va rien t’arriver.

C’é­tait un men­songe. Shi­rin le savait. Far­za­na le savait. Mais cer­tains men­songes sont néces­saires — ils sont le ciment qui empêche les murs de s’ef­fon­drer, la fic­tion mini­male qui per­met aux gens de conti­nuer à vivre, à tra­vailler, à net­toyer les chambres et chan­ger les draps dans un hôtel dont le monde venait de basculer.

Far­za­na retour­na à son tra­vail. Shi­rin l’en­ten­dit dans le cou­loir du deuxième étage, le bruit du seau, de la ser­pillière, le rythme régu­lier du net­toyage — ce rythme qui était sa prière, sa médi­ta­tion, sa façon de res­ter debout dans un monde qui tanguait.

*

Le soir tom­ba. Les chars étaient tou­jours dans les rues. La radio répé­tait le com­mu­ni­qué en boucle. Le couvre-feu avait été décré­té à par­tir de vingt et une heures. Le Kabul Grand Hotel, pour la pre­mière fois de son exis­tence, fer­ma ses portes à clé.

Shi­rin était dans le lob­by. Seule. Le hall en marbre gris était éclai­ré par les lustres, et cette lumière — cette lumière d’hô­tel, chaude, tami­sée, ras­su­rante — avait quelque chose d’ir­réel, de déca­lé, comme un sou­rire sur le visage d’un mou­rant. Les tapis afghans étaient tou­jours là. Le grand Turk­men rouge sang au mur du fond. Les Hera­ti, les Baloutches. Le comp­toir de la récep­tion avec son registre ouvert.

Et le por­trait du roi Zaher Shah.

Il était tou­jours accro­ché au-des­sus de la récep­tion — le roi sou­riant, le roi bien­veillant, le roi qui pre­nait les eaux en Tos­cane pen­dant que son cou­sin pre­nait le pou­voir à Kaboul. Per­sonne ne l’a­vait décro­ché. Pas encore. Mais Shi­rin savait que quel­qu’un vien­drait, demain, ou après-demain, ou dans une semaine, et que le por­trait serait reti­ré, rem­pla­cé par un autre — celui de Daoud, ou celui de per­sonne, un mur vide, un clou soli­taire — et que ce geste, ce petit geste de décro­cher un cadre, serait le signe le plus concret, le plus défi­ni­tif, le plus irré­ver­sible de ce qui venait de se passer.

Elle regar­da autour d’elle. L’hô­tel. Son hôtel. Le Kabul Grand Hotel, avec ses murs de béton qui vou­laient res­sem­bler à du marbre, ses lignes droites sovié­tiques adou­cies par la grâce per­sane, son bar où un Armé­nien ser­vait du whis­ky dans un pays musul­man, son lob­by où un mar­chand pach­toune avait tenu sa cour pen­dant des années avant de dis­pa­raître dans la nuit, ses jar­dins où les roses pous­saient dans la pous­sière, ses chambres où les diplo­mates fai­saient l’a­mour à des inter­prètes, ses cou­loirs où une femme de chambre haza­ra voyait pas­ser des sacs pleins de Boud­dhas volés.

Tout était là. Tout était intact. Les lustres brillaient. Les tapis absor­baient les sons. Le bas­sin dans les jar­dins reflé­tait la lune. L’hô­tel conti­nuait. L’hô­tel conti­nue­rait — comme il avait conti­nué à tra­vers les décen­nies, indif­fé­rent aux rois et aux répu­bliques, aux coups d’É­tat et aux inva­sions, fidèle à sa seule voca­tion : accueillir les voya­geurs, les espions, les amants, les mar­chands, les hip­pies, les archéo­logues, les sol­dats, tous ceux qui passent et qui croient que le lieu les attend, alors que c’est eux qui passent et que le lieu reste.

Le lieu reste. Les gens passent.

Var­tan appa­rut der­rière le bar. Il posa un verre devant elle — pas du thé cette fois. Du vin. Le rouge afghan, rude et ter­reux, celui qu’ils avaient bu, Arnaud et elle, le pre­mier soir.

— Var­tan jan. Tu ne fermes pas le bar ?

— Je ferme le bar quand il n’y a plus per­sonne. Et vous êtes encore là.

— Je suis encore là.

— Alors le bar est ouvert.

Il essuya un verre. Évi­dem­ment. Le même geste, le même mou­ve­ment cir­cu­laire, le même tis­su sur le même cris­tal. Et Shi­rin pen­sa que Var­tan, le fils de sur­vi­vants du géno­cide armé­nien, échoué à Kaboul par les hasards de l’exil, était peut-être la per­sonne la plus sage qu’elle eût jamais ren­con­trée — non pas parce qu’il savait des choses, mais parce qu’il avait com­pris la seule chose qui valait la peine d’être com­prise : que le monde s’ef­fondre et qu’on essuie les verres, que les empires tombent et qu’on sert le thé, que les rois sont détrô­nés et que le bar reste ouvert, parce que le bar, comme la poé­sie, comme la musique, comme l’a­mour, est l’un des der­niers rem­parts contre le néant.

— Var­tan jan, dit Shirin.

— Oui.

— Qu’est-ce qui va nous arriver ?

Var­tan posa le verre. Il regar­da Shi­rin. Et dans ses yeux — ces yeux d’Ar­mé­nien, ces yeux qui por­taient la mémoire d’un peuple mas­sa­cré — elle vit quelque chose qu’elle n’a­vait jamais vu : de la dou­ceur. Pas de la pitié. Pas de la com­pas­sion. De la dou­ceur — cette ten­dresse brute, non sen­ti­men­tale, qui est le der­nier degré de l’a­mour humain, l’a­mour qui ne pro­met rien, qui ne sauve rien, qui ne pro­tège de rien, mais qui est là, pré­sent, debout der­rière un comp­toir, un verre à la main.

— Je ne sais pas, Shi­rin jan. Per­sonne ne sait. Mais je sais une chose : demain matin, je serai là. Et le thé sera prêt.

*

Shi­rin but le vin. Elle posa le verre vide sur le comp­toir. Elle mon­ta dans la chambre 214. Elle ouvrit la fenêtre. L’air de la nuit entra — le même air, la même fraî­cheur, la même odeur de roses et de pous­sière, le même Kaboul, le même et un autre, déjà un autre, irré­mé­dia­ble­ment un autre.

Sur la table de nuit, le petit Boud­dha en schiste sou­riait dans la pénombre. À côté de lui, le recueil de Hafez. Elle ouvrit le livre au hasard, une der­nière fois.

*Dans le bazar de l’a­mour, per­sonne ne dis­tingue le sage du fou —

car celui qui achète et celui qui vend sont tous deux perdus.*

Elle refer­ma le livre. Elle s’al­lon­gea sur le lit, tout habillée, les yeux ouverts. Dehors, Kaboul était silen­cieux — un silence de couvre-feu, un silence impo­sé, un silence qui n’a­vait rien à voir avec la paix et tout à voir avec l’attente.

Les mon­tagnes étaient noires. Les étoiles brû­laient. Les chars dor­maient dans les rues. Et Shi­rin War­dak, inter­prète, trente ans le mois pro­chain, aux yeux verts trop clairs, fille du doc­teur Yous­sef War­dak qui croyait au pro­grès, petite-fille d’un pays qui venait de chan­ger de visage, restait.

Elle res­tait parce qu’on ne quitte pas un lieu qu’on aime au moment où il souffre. Elle res­tait parce que les mots qu’elle por­tait — les mots dari, les mots pach­to, les mots fran­çais, les mots per­sans — étaient les mots de cette terre, et que ces mots avaient besoin d’une voix, même quand il n’y avait plus rien à tra­duire, même quand le silence était la seule langue possible.

Elle res­tait parce que Var­tan res­tait. Parce que Far­za­na res­tait. Parce que Ghu­lam Sar­war res­tait. Parce que les gens qui servent, les gens qui net­toient, les gens qui tra­duisent, les gens qui essuient les verres — ces gens-là res­tent tou­jours. Ce sont les rois qui partent. Ce sont les diplo­mates qui partent. Ce sont les hip­pies et les mar­chands et les archéo­logues et les espions qui partent. Mais les gens qui tiennent les hôtels debout, les gens dont les mains connaissent le poids des pla­teaux et la forme des clés et la tem­pé­ra­ture du thé — ces gens-là, on ne les voit jamais partir.

Ils res­tent. Et le matin, le thé est prêt.

Shi­rin fer­ma les yeux. Elle ne dor­mit pas. Elle écou­ta Kaboul res­pi­rer dans la nuit — les chiens, le vent, le gron­de­ment loin­tain des moteurs — et elle atten­dit l’aube, parce que l’aube vien­drait, comme elle venait tou­jours, par-des­sus les mon­tagnes, dorée et pous­sié­reuse, dans cette lumière qui ne res­semble à aucune autre lumière au monde.

Et l’aube vint.

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