Le dernier
pays libre
Le dernier pays libre
Chapitres 5 à 8
V
Le trafic
Le ministère de la Culture afghan occupait un bâtiment sans grâce dans le quartier de Shahr‑e Naw, à dix minutes à pied du Kabul Grand Hotel — un bloc de béton des années cinquante dont la façade avait été peinte en jaune pâle, sans doute pour lui donner un air accueillant, et qui avait pris avec le temps et la poussière une teinte de vieux parchemin. À l’intérieur, des couloirs longs et frais, des bureaux dont les portes étaient toujours ouvertes, des fonctionnaires qui buvaient du thé en feuilletant des dossiers, et cette atmosphère particulière des administrations afghanes — un mélange de lenteur orientale et d’efficacité ponctuelle, comme si les choses se faisaient non pas malgré le désordre apparent mais grâce à lui, selon une logique invisible que seuls les initiés comprenaient.
Shirin y fut convoquée un lundi matin pour une mission de traduction « confidentielle ». Le mot confidentiel, dans le vocabulaire administratif afghan, pouvait signifier beaucoup de choses — un entretien diplomatique, une négociation commerciale, un règlement de comptes entre fonctionnaires. Elle ne posa pas de questions. L’interprète ne pose pas de questions. L’interprète arrive, s’assoit, écoute, traduit, et s’en va. La vitre.
La réunion se tenait au deuxième étage, dans un bureau plus grand que les autres, meublé d’un bureau en bois massif, de fauteuils recouverts d’un tissu verdâtre, et d’une carte de l’Afghanistan punaisée au mur — une carte ancienne, antérieure aux frontières actuelles, sur laquelle les noms étaient écrits en persan et en anglais, et où la zone tribale à la frontière pakistanaise portait encore la mention « territories not fully administered ». C’était le bureau du directeur adjoint du patrimoine, un homme nommé Wahid Ansari, la cinquantaine, petit, sec, un visage de rapace et des lunettes à monture dorée qui glissaient constamment sur son nez.
En face de lui, l’acheteur. Un homme que Shirin n’avait jamais vu — européen, la cinquantaine également, un costume de lin beige, une barbe poivre et sel taillée avec soin, des mains soignées, des mains qui n’avaient jamais touché la terre mais qui savaient toucher les choses de la terre, les reconnaître, les évaluer. Il se présenta sous le nom de Monsieur Van der Berg. Hollandais. Représentant d’un « groupe de collectionneurs privés intéressés par la préservation du patrimoine bouddhique d’Asie centrale ». La phrase était si lisse qu’elle glissait sans laisser de prise.
La conversation se déroula en français — Van der Berg parlait un français précis, légèrement accentué, celui des Hollandais cultivés qui ont fait leurs études à Genève ou à Bruxelles. Ansari ne parlait pas français. Shirin était le pont.
Il fut d’abord question de généralités. La richesse archéologique de l’Afghanistan. Les fouilles en cours à Bamiyan, à Aï-Khanoum, à Hadda. La nécessité de « protéger » ce patrimoine. La « coopération internationale ». Les « partenariats public-privé ». Shirin traduisait, mot pour mot, phrase par phrase, et les mots avaient un goût de cendre dans sa bouche — non pas parce qu’ils étaient faux, mais parce qu’ils étaient vrais d’une façon qui n’était pas celle qu’ils prétendaient être. Quand Van der Berg disait « protéger », il voulait dire acheter. Quand il disait « préserver », il voulait dire emporter. Et quand Ansari répondait, en dari, que « certaines dispositions pouvaient être envisagées dans le cadre d’un accord bilatéral de coopération culturelle », il voulait dire que tout avait un prix, y compris les Bouddhas.
Puis la conversation devint technique. Van der Berg sortit un dossier de sa sacoche en cuir — des photographies. Des clichés en noir et blanc, de qualité professionnelle, montrant des pièces archéologiques : une tête de bodhisattva en stuc, les yeux mi-clos, le sourire flottant ; un fragment de fresque représentant un musicien céleste jouant d’un instrument à cordes ; un panneau de schiste gris sculpté en bas-relief — un Bouddha assis, la main droite touchant la terre, le geste de la prise de la terre à témoin.
— Voici le type de pièces qui intéressent mes clients, dit Van der Berg. Des pièces de première qualité, d’origine certifiée, avec une documentation provenant des autorités compétentes.
Shirin traduisit. Ansari regarda les photographies, ajusta ses lunettes, et répondit en dari, d’un ton neutre :
— La législation afghane interdit l’exportation d’antiquités sans autorisation spéciale du ministère. Cependant, il existe des cas où des pièces en double — des fragments, des éléments secondaires — peuvent faire l’objet d’un prêt à long terme à des institutions ou à des collectionneurs agréés, moyennant une contribution aux efforts de conservation sur le territoire national.
Shirin traduisit. Les mots sortaient de sa bouche avec la précision mécanique de l’habitude, mais à l’intérieur quelque chose tremblait. « Prêt à long terme. » « Pièces en double. » « Contribution aux efforts de conservation. » C’était le vocabulaire du trafic légitimé, la grammaire polie du pillage. Elle connaissait ce langage. Elle l’avait entendu dans d’autres réunions, d’autres bureaux, d’autres contextes — partout où des hommes en costume achetaient des morceaux de l’histoire à des hommes en costume qui avaient le pouvoir de les vendre.
Van der Berg hocha la tête. Il prit des notes dans un carnet relié de cuir. Il mentionna des chiffres — pas directement, pas crûment, mais en évoquant les « contributions » que ses clients seraient disposés à verser, et ces chiffres, traduits du français au dari par la bouche de Shirin, étaient considérables. Assez considérables pour qu’Ansari cesse de faire glisser ses lunettes et se tienne très droit dans son fauteuil.
— Il y aura une livraison à examiner, dit Ansari. La semaine prochaine. À l’hôtel.
— Quel hôtel ? demanda Van der Berg.
— Le Kabul Grand Hotel. Chambre de Rassoul Khan.
Shirin ne broncha pas. La vitre resta propre. Mais derrière la vitre, quelque chose se brisa.
*
Elle sortit du ministère à midi. Le soleil de Kaboul frappait le trottoir avec cette violence blanche des villes d’altitude, et Shirin marchait vite, trop vite, comme si la vitesse pouvait effacer ce qu’elle venait d’entendre. Rassoul Khan. Le Kabul Grand Hotel. Les sacs dans l’escalier de service dont Farzana avait parlé. La tête en pierre qui souriait dans l’obscurité. Tout se tenait. Tout était lié — le marchand du lobby, les visiteurs nocturnes, le fonctionnaire aux lunettes dorées, le Hollandais aux mains soignées.
Elle s’arrêta dans un tchaïkhana — une maison de thé, un de ces établissements sombres et frais où les hommes s’accroupissent sur des toshaks et boivent du thé vert en regardant le temps passer. Elle était la seule femme. Quelques regards se tournèrent vers elle — pas hostiles, mais surpris, cette surprise muette des hommes afghans qui n’ont pas l’habitude de voir une femme seule dans un tchaïkhana, même à Kaboul, même en 1973, même dans ce Kaboul moderniste où les femmes conduisent des voitures et enseignent à l’université. Elle commanda un thé et s’assit dans un coin.
Elle pensa à son père. Le docteur Youssef Wardak, qui croyait au progrès, qui soignait les pauvres de Kaboul pour une poignée d’afghanis, qui disait que l’Afghanistan avait deux trésors — ses enfants et ses pierres — et qu’il fallait protéger les deux. Son père n’aurait pas supporté cette réunion. Son père aurait dit quelque chose. Mais son père n’était pas interprète. Son père avait le luxe de dire ce qu’il pensait, parce que les médecins ont ce privilège — on les écoute, on les respecte, on leur accorde une parole. Les interprètes n’ont pas de parole. Les interprètes ont la parole des autres.
Elle but son thé. Elle regarda les hommes accroupis autour d’elle — des artisans, des chauffeurs, des petits commerçants, des gens dont la vie était simple non par choix mais par absence de choix, et qui n’auraient jamais entendu parler de Van der Berg, ni d’Ansari, ni de « prêts à long terme », ni de « contributions aux efforts de conservation ». C’était leur patrimoine qu’on vendait. Leurs Bouddhas. Leurs ancêtres de pierre. Et ils ne le savaient pas.
En sortant du tchaïkhana, elle croisa Rassoul Khan. C’était un hasard — ou non, dans une ville comme Kaboul, où les quartiers sont des villages et où tout le monde finit par croiser tout le monde. Il marchait dans la rue, sa silhouette massive, son turban de soie, ses bagues, et à côté de lui un homme plus petit, plus mince, vêtu d’un shalwar kameez gris, qui portait une mallette en cuir. Ils ne la virent pas. Ou peut-être que Rassoul la vit et choisit de ne pas la saluer, ce qui, venant de lui, était inhabituel et donc significatif.
Shirin les regarda s’éloigner. L’homme à la mallette marchait d’un pas rapide, nerveux, le pas de quelqu’un qui transporte quelque chose de précieux ou de compromettant. Rassoul marchait lentement, comme toujours, avec cette majesté de pachyderme qui était sa marque — un homme qui ne se pressait jamais parce que le monde venait à lui, parce que les choses qu’il vendait étaient éternelles et que l’éternité ne connaît pas l’urgence.
Elle rentra à l’hôtel. Dans le lobby, la table de Rassoul était vide. Les deux fauteuils étaient là, les coussins, le cendrier en cuivre, mais pas de Rassoul. Et à la table voisine, Carol Ann Whitfield, seule, sa carte dépliée, un verre de jus de grenade à la main, qui regardait l’entrée avec l’impatience de quelqu’un qui attend quelqu’un qui n’arrive pas.
Shirin passa sans s’arrêter. Dans l’ascenseur, elle pensa : je sais trop de choses. Et immédiatement après : je ne sais rien. C’est le paradoxe de l’interprète. On entend tout et on ne comprend rien, ou on comprend tout et on ne peut rien dire. La vitre est propre. La vitre est transparente. La vitre ne brise rien.
Sauf quand la vitre elle-même se brise.
VI
Chicken Street
Arnaud voulait voir Chicken Street. Tous les étrangers voulaient voir Chicken Street — c’était le passage obligé, la promenade initiatique, l’endroit de Kaboul où l’Orient et l’Occident se rencontraient dans un bazar de manteaux en peau retournée, de bijoux en argent, de lapis-lazuli taillé en pendentifs, de tapis qu’on déroulait sous vos pieds comme des promesses, et de haschich qu’on ne montrait pas mais dont l’odeur flottait entre les étals comme une ponctuation invisible. Shirin avait dit oui, parce qu’on dit toujours oui à un amant qui veut découvrir votre ville, et parce que marcher à côté d’Arnaud dans les rues de Kaboul lui donnait un plaisir qu’elle n’avait pas éprouvé depuis longtemps — le plaisir simple de ne pas marcher seule.
C’était un samedi après-midi. Le soleil tapait sur Shar‑e Naw avec une franchise de printemps, et les rues étaient pleines de cette foule kaboulie que Shirin aimait et qui la déconcertait — des fonctionnaires en costume-cravate côtoyant des paysans en turban, des femmes en jupe et lunettes de soleil croisant des femmes en tchadri bleu, des enfants qui jouaient au football avec un ballon dégonflé, des marchands ambulants qui vendaient des fruits secs sur des chariots en bois, des soldats qui flânaient, des mollahs qui marchaient vite, des hippies occidentaux qui marchaient lentement, tout ce monde mêlé dans une circulation piétonne qui obéissait à des règles invisibles et qui, vue de loin, ressemblait au chaos mais qui, vue de l’intérieur, avait la logique secrète d’un fleuve.
Chicken Street commençait par un virage — une rue en pente douce, bordée de boutiques basses dont les devantures débordaient sur le trottoir. Arnaud s’arrêtait toutes les dix secondes. Devant un marchand de manteaux en peau de mouton retournée, brodés de fils multicolores — les fameux posteens — qu’il toucha avec la curiosité gourmande d’un enfant dans un magasin de jouets. Devant un étal de bijoux en argent et en lapis-lazuli, où un vieil artisan polissait une pierre avec la patience d’un moine. Devant une vitrine de cuivres martelés — samovars, plateaux, théières — qui brillaient dans l’ombre comme un trésor de conte.
— C’est magnifique, dit-il.
— C’est une boutique pour touristes, dit Shirin.
— Vous êtes dure.
— Je suis d’ici.
Il lui jeta un regard — un regard amusé, un peu blessé, le regard de l’homme qui comprend qu’il vient d’être remis à sa place et qui ne sait pas encore si cela l’excite ou le vexe. Shirin ne s’excusa pas. Elle n’avait pas dit ça pour être cruelle. Elle l’avait dit parce que c’était vrai — Chicken Street n’était pas Kaboul, Chicken Street était l’idée que les étrangers se faisaient de Kaboul, une vitrine, un décor, un spectacle de soi pour les autres, et la vraie ville était ailleurs, dans les ruelles de Murad Khani, dans les cours intérieures de Karte‑e Seh, dans les cimetières de Karte‑e Sakhi où les cerfs-volants passaient au-dessus des tombes.
Mais elle ne pouvait pas montrer cette ville-là à Arnaud. Pas encore. Peut-être jamais. Parce que cette ville-là était en dari, en pachto, en hazaragi, dans des langues qu’il ne comprenait pas et qu’elle ne pouvait pas traduire sans les trahir.
Ils marchèrent. Arnaud acheta un posteeen — un manteau de mouton retourné, blanc et marron, brodé de motifs rouges et verts — qui lui allait comme une armure de chevalier errant et qui le fit rire devant le miroir du marchand. Shirin le regarda rire et pensa qu’il était beau dans ce rire, beau d’une beauté française, anguleuse, un peu sèche, une beauté qui avait besoin du rire pour s’adoucir. Elle ne le lui dit pas.
*
C’est dans une boutique d’antiquités, au bout de Chicken Street, qu’ils le virent. La boutique s’appelait « Afghan Treasures » — un nom d’une ironie dont le propriétaire n’avait probablement pas conscience — et elle était tenue par un homme nommé Habib, un Tadjik fluet à la moustache fine qui parlait cinq langues et vendait de tout : des tapis, des bijoux, des miniatures, des manuscrits anciens, et des pièces archéologiques dont l’origine était aussi floue que leur authenticité.
Arnaud entra parce que la vitrine l’intriguait — il y avait, posée sur un tissu de velours noir, une petite sculpture en schiste gris, un Bouddha assis, pas plus de trente centimètres de haut, d’un style que Shirin reconnut immédiatement : l’art du Gandhara, ce mélange improbable de bouddhisme et d’hellénisme qui avait fleuri dans le nord de l’Afghanistan et du Pakistan aux premiers siècles de notre ère — des Bouddhas aux traits grecs, drapés dans des toges romaines, un art hybride, un art d’entre-deux, un art d’interprète, pensa-t-elle avec un sourire amer.
Habib les accueillit avec cette hospitalité empressée des marchands afghans — thé vert, biscuits, compliments, tout le rituel de la séduction commerciale. Il montra ses pièces à Arnaud, les sortant une par une de vitrines poussiéreuses et d’armoires fermées à clé, les posant sur le comptoir avec une révérence de prêtre manipulant des reliques. Et il raconta leur histoire — chaque pièce avait une histoire, bien sûr, une provenance, un pedigree, une légende — et ces histoires étaient si bien racontées qu’elles compensaient l’absence de documentation.
— Celle-ci vient de Hadda, dit-il en montrant un fragment de fresque — un visage de bodhisattva aux yeux clos. Un paysan l’a trouvée dans son champ. Il l’a vendue à mon cousin. Mon cousin me l’a vendue. C’est comme ça que les choses circulent.
Shirin ne traduisit pas cette dernière phrase à Arnaud. C’était un geste instinctif, un acte de censure involontaire — ou peut-être volontaire, elle ne savait plus. « C’est comme ça que les choses circulent » — c’était la formule magique, le sésame, le mot de passe du trafic d’antiquités afghan. Les paysans trouvaient, les intermédiaires achetaient, les marchands vendaient, les collectionneurs collectionnaient, et à chaque étape le prix montait et la conscience baissait, et personne n’était coupable parce que tout le monde participait.
Arnaud ne vit rien de tout cela. Il regardait les pièces avec l’œil du cultivé, pas du connaisseur — il voyait la beauté, pas le système. Il demanda le prix du petit Bouddha en schiste. Habib nomma un chiffre. Arnaud marchanda — mollement, par politesse, sans conviction. Shirin intervint en dari :
— Habib jan. Ce Bouddha. D’où vient-il vraiment ?
Habib la regarda. Un regard rapide, évaluateur, celui du marchand qui jauge le client et comprend que ce client-ci n’est pas un client.
— Bamiyan, dit-il. Mais pas du site principal. Des grottes secondaires. C’est légal.
— Légal comment ?
— Légal comme tout ce qui se vend à Chicken Street, Shirin jan. Avec un certificat du ministère. Vous voulez voir le certificat ?
Elle ne voulait pas voir le certificat. Elle savait ce que valaient les certificats du ministère — le papier sur lequel ils étaient imprimés, guère plus. Des tampons, des signatures, des numéros de référence qui ne référençaient rien, tout un appareil bureaucratique de légitimation qui transformait le vol en commerce et le pillage en coopération culturelle.
Arnaud acheta le Bouddha. Pas cher — cinquante dollars, une somme ridicule pour un objet qui en valait mille sur le marché européen et qui n’avait pas de prix pour ceux qui croyaient qu’une statue est plus qu’une statue, qu’une pierre sculptée au troisième siècle porte en elle quelque chose d’irremplaçable, une mémoire, un geste, la trace d’une main humaine qui a modelé la terre pour y mettre un dieu.
Dehors, dans la lumière de l’après-midi, Arnaud tenait son Bouddha enveloppé dans du papier journal et son posteeen plié sous le bras, et il avait l’air d’un homme heureux. Shirin le regarda et ne dit rien. Elle ne pouvait pas lui expliquer. Pas encore. Pas sans trahir ce qu’elle avait entendu au ministère, ce qu’elle avait vu dans le lobby de l’hôtel, ce que Farzana lui avait murmuré dans le couloir du deuxième étage. L’interprète garde les secrets. Tous les secrets. Même ceux qui la brûlent.
*
C’est au coin de Chicken Street et de Flower Street qu’ils croisèrent Bruce Chatwin.
Il ne se présenta pas sous ce nom — pas tout de suite. Il était debout devant un marchand de tapis, un homme grand et nerveux, la trentaine, des cheveux châtains en désordre, un visage mince aux yeux extraordinairement bleus, vêtu d’une chemise blanche ouverte au col et d’un pantalon de toile qui avait connu des jours meilleurs. Il tenait un carnet dans une main et un crayon dans l’autre, et il négociait un kilim avec une intensité qui confinait à la manie.
— Ce kilim est un Mushwani, disait-il en anglais au marchand. Pas un Baloutche. La bordure est différente. Les losanges sont asymétriques. Et cette couleur — ce rouge — c’est de la garance, pas de l’aniline. Vous le savez et je le sais.
Le marchand, un Pachtoune imperturbable, regardait cet Anglais nerveux avec la patience souriante de quelqu’un qui a vu défiler des dizaines d’Occidentaux persuadés de connaître les tapis mieux que ceux qui les tissent.
Arnaud s’arrêta pour écouter. L’Anglais remarqua leur présence et se tourna vers eux avec la rapidité d’un oiseau.
— Vous êtes français, dit-il. Je reconnais les chaussures. Les Français ont des chaussures impossibles. Bruce Chatwin. Journaliste. Écrivain. Enfin, pas encore écrivain. Bientôt.
Il serra la main d’Arnaud, puis celle de Shirin, et ses yeux bleus s’attardèrent une seconde sur ses yeux verts.
— Vous êtes afghane, dit-il. Et vous parlez français. Quelle chance extraordinaire. Pouvez-vous dire à cet homme que je sais que son kilim est un Mushwani et que je refuse de payer le prix d’un Baloutche ?
Shirin traduisit. Le marchand répondit, en dari, que ce monsieur anglais pouvait bien l’appeler Mushwani, Baloutche ou tapis volant, le prix ne changerait pas. Shirin traduisit. Chatwin rit — un rire bref, nerveux, le rire de quelqu’un dont le cerveau tourne trop vite pour le corps.
— J’adore ce pays, dit-il. C’est le dernier endroit au monde où un marchand vous dit non avec le sourire.
Il acheta le kilim. Au prix du marchand. Et pendant les vingt minutes qui suivirent, debout au milieu de Chicken Street, il parla sans s’arrêter — de nomades, de tapis, de routes commerciales, de la théorie selon laquelle le nomadisme était la condition naturelle de l’homme et la sédentarité une aberration, de Bamiyan qu’il avait visité la semaine précédente et où il avait dormi dans une grotte au pied des Bouddhas, de l’Afghanistan qui était selon lui « le dernier pays libre du monde, ce qui signifie qu’il sera le prochain à tomber ».
Puis il disparut. Comme ça — d’un coup, au milieu d’une phrase, comme s’il avait aperçu quelque chose d’irrésistible au bout de la rue. Il laissa derrière lui une impression de vitesse, d’intelligence tranchante, et cette phrase qui resta dans l’oreille de Shirin comme un éclat de verre : le dernier pays libre du monde, ce qui signifie qu’il sera le prochain à tomber.
*
Le soir, au bar du Kabul Grand Hotel, Shirin but un verre de vin dans une théière et regarda Arnaud déballer son Bouddha sur le comptoir. Vartan l’examina avec l’œil du connaisseur — les Arméniens connaissent l’art comme les marins connaissent la mer, par instinct et par héritage.
— Gandhara, dit Vartan. Peut-être troisième siècle. Peut-être une copie. Impossible à savoir sans analyse.
— C’est beau, en tout cas, dit Arnaud.
— La beauté ne prouve rien, dit Vartan. Les faussaires aussi sont artistes.
Il dit cela sans malice, en rangeant le Bouddha derrière le comptoir pour qu’Arnaud ne l’oublie pas en remontant, et Shirin pensa que Vartan avait dit en une phrase ce qu’elle n’osait pas dire en mille — que la beauté ne prouve rien, que l’authenticité est un luxe, que dans ce pays où tout le monde joue un rôle — le marchand joue le marchand, le diplomate joue le diplomate, l’interprète joue l’interprète — la seule honnêteté possible est de reconnaître qu’on joue.
Au fond du bar, Simon Lefèvre dormait dans un fauteuil, la bouche ouverte, un livre de Hermann Hesse posé sur le ventre. Dehors, la nuit de Kaboul enveloppait les montagnes. Et quelque part dans l’hôtel, dans une chambre dont Shirin ne voulait pas connaître le numéro, Rassoul Khan recevait peut-être des visiteurs, des hommes avec des sacs, des sacs avec des têtes qui souriaient dans l’obscurité.
VII
La disparition
Le mardi 8 mai 1973, à sept heures du matin, la table de Rassoul Khan était vide.
Ce n’était pas la première fois que Rassoul arrivait tard — il lui arrivait de ne descendre dans le lobby qu’à neuf ou dix heures, selon l’humeur, les affaires, les rendez-vous. Mais il y avait quelque chose de différent ce matin-là. Quelque chose dans la qualité de l’absence. La table était là — les deux fauteuils, le cendrier en cuivre, le petit guéridon où il posait son thé — mais elle avait l’air d’un décor après la pièce, d’un plateau après le tournage, un espace qui avait contenu une présence et qui n’en contenait plus, et cette absence avait une densité, un poids, que Shirin sentit dès qu’elle traversa le lobby.
Vartan le remarqua aussi. Il n’en dit rien — Vartan ne disait jamais rien qui pût être interprété comme une inquiétude — mais ses mains, en essuyant le comptoir, se déplaçaient plus lentement que d’habitude, et ses yeux revenaient sans cesse vers la table vide, comme attirés par un aimant.
— Rassoul n’est pas descendu ? demanda Shirin.
— Non.
— C’est inhabituel.
— Oui.
Deux mots. Deux faits. Vartan ne spéculait pas. La spéculation était un luxe de ceux qui n’avaient pas vécu ce que Vartan avait vécu — ou plutôt ce que sa famille avait vécu, et dont il portait la mémoire comme une cicatrice invisible. Quand on est le fils de survivants d’un génocide, on apprend très tôt que les disparitions ne sont jamais anodines, mais on apprend aussi qu’il est dangereux de le dire à voix haute.
À neuf heures, Rassoul n’était toujours pas là. Shirin monta au deuxième étage. Elle frappa à la porte de la chambre 209 — la chambre de Rassoul, celle qu’il occupait depuis des années, à l’angle du couloir, avec une vue sur les jardins et un accès direct à l’escalier de service. Pas de réponse. Elle frappa encore. Le silence avait la texture du coton — épais, étouffant, impénétrable.
Elle redescendit et trouva Ghulam Sarwar à la réception. Le concierge de nuit finissait son service — il avait les yeux rouges du manque de sommeil et cette moustache froncée qui était chez lui le signe de la réflexion.
— Ghulam Sarwar jan. Rassoul Khan n’est pas rentré cette nuit ?
Le concierge la regarda. Longuement. Puis il dit, d’une voix basse :
— Il est sorti hier soir à vingt-deux heures. Avec un homme que je n’ai pas reconnu. Un homme en shalwar kameez gris. Il m’a dit qu’il rentrerait tard. Il n’est pas rentré.
— Et ses affaires ?
— Elles sont dans sa chambre. J’ai vérifié ce matin. La porte était fermée à clé. J’ai ouvert avec le passe. Ses bagues sont sur la table de nuit. Son turban de rechange est dans l’armoire. Son chapelet d’ambre est sur l’oreiller. Tout est là.
— Sauf lui.
— Sauf lui.
Ghulam Sarwar prononça ces deux mots avec une gravité qui n’avait rien de théâtral — c’était la gravité d’un homme qui avait passé trente ans dans un hôtel et qui savait que les gens qui laissent leurs bagues sur la table de nuit ont l’intention de revenir, et que s’ils ne reviennent pas, c’est qu’on les en a empêchés.
— Il faut prévenir quelqu’un, dit Shirin.
— Qui ?
C’était la bonne question. La police ? La police de Kaboul, en 1973, était un organisme aussi opaque que les montagnes qui entouraient la ville — efficace par endroits, corrompue par d’autres, soumise à des hiérarchies qui ne figuraient sur aucun organigramme. Prévenir la police, c’était ouvrir une boîte dont on ne connaissait pas le contenu, et peut-être — probablement — impliquer des gens qui ne voulaient pas être impliqués.
— Attendons, dit Ghulam Sarwar. Les marchands voyagent. C’est leur métier.
Il dit cela sans conviction, comme on récite une formule dont on sait qu’elle ne tient pas, une phrase destinée non pas à rassurer mais à repousser l’angoisse d’une heure, de deux heures, le temps que la réalité s’impose par sa propre pesanteur.
*
À midi, la nouvelle avait circulé dans l’hôtel — pas officiellement, pas par une annonce, mais par ce réseau invisible de murmures, de regards, de silences qui est le véritable système de communication de tout établissement hôtelier. Le personnel savait. Les résidents permanents savaient. Les habitués du bar savaient. Rassoul Khan avait disparu.
Les réactions furent variées. Le couple de diplomates allemands ne remarqua rien. Les ingénieurs soviétiques haussèrent les épaules — ils avaient l’habitude des disparitions. Les journalistes américains posèrent des questions auxquelles personne ne répondit. Simon Lefèvre, le hippie, fut le premier à en parler à Shirin.
Il l’aborda dans les jardins, où elle était assise sur son banc habituel, le Hafez ouvert sur les genoux.
— Shirin, dit-il avec cette familiarité des Français de vingt-deux ans qui tutoient le monde entier. Le gros marchand du lobby. Il paraît qu’il a disparu.
— Qui dit ça ?
— Tout le monde. Le barman a l’air bizarre. Le concierge a l’air bizarre. Même les serveurs ont l’air bizarre.
— Les serveurs ont toujours l’air bizarre, Simon.
— Oui mais là c’est un air bizarre différent. Un air bizarre inquiet.
Il s’assit à côté d’elle sans y être invité, comme toujours, et se mit à parler de ce qu’il avait vu — ou cru voir — la nuit précédente. Il dormait mal, dit-il. Le haschich afghan lui donnait des insomnies paradoxales — il s’endormait à minuit et se réveillait à trois heures du matin avec une lucidité insupportable, une clarté mentale qu’il n’avait jamais le reste de la journée. Et cette nuit, à trois heures, il était descendu au rez-de-chaussée pour fumer une cigarette dans les jardins.
— J’ai entendu une voiture, dit-il. Pas dans la rue — derrière l’hôtel. Il y a une ruelle, tu sais, qui donne sur l’arrière du bâtiment. Une voiture a démarré très vite. Avec les phares éteints. J’ai trouvé ça bizarre. Qui démarre à trois heures du matin avec les phares éteints ?
— Tu étais défoncé, Simon.
— J’étais défoncé, oui. Mais pas sourd.
Shirin le regarda. Ce garçon perdu, avec ses cheveux trop longs et ses yeux vitreux, avait peut-être entendu quelque chose de vrai. Dans le bruit de fond de son brouillard chimique, un signal réel s’était peut-être glissé — une voiture, des phares éteints, trois heures du matin. L’heure à laquelle les choses qu’on ne veut pas que le monde voie se font dans l’ombre.
— Simon. Est-ce que tu as vu autre chose ?
— Non. Enfin si. Peut-être. En remontant, j’ai vu quelqu’un dans le couloir du deuxième étage. Un homme. Pas un client — il n’avait pas l’air d’un client. Il marchait vite. Il est descendu par l’escalier de service.
— Tu l’as reconnu ?
— Non. Il faisait sombre. Mais il portait un shalwar kameez gris. Je m’en souviens parce que le gris, c’est la couleur la plus triste, et à trois heures du matin la tristesse est la seule couleur qui fait sens.
Il dit cela avec une gravité philosophique qui aurait pu être ridicule si elle n’avait pas été sincère, et Shirin pensa que Simon Lefèvre, malgré le haschich, malgré Hesse, malgré la route de Katmandou, était peut-être le témoin le plus fiable de cette nuit-là — précisément parce que personne ne faisait attention à lui, précisément parce qu’un hippie défoncé dans un couloir d’hôtel à trois heures du matin est aussi invisible qu’une femme de chambre hazara avec un seau.
*
L’après-midi, le colonel Nazeri vint au bar. Il ne venait jamais l’après-midi. C’était un homme du soir, un homme des lumières tamisées et des verres de whisky, et sa présence à cette heure — quatorze heures, le soleil au zénith, le bar presque vide — avait quelque chose d’incongru qui ressemblait à un message.
Shirin était au comptoir, un thé devant elle. Nazeri s’assit à côté d’elle. Vartan servit le whisky sans qu’on le lui demande.
— Shirin jan, dit Nazeri. Vous avez l’air préoccupée.
— Je travaille beaucoup. La conférence.
— Bien sûr. La conférence. Les Français sont très exigeants en matière de traduction.
Il but une gorgée. Puis, d’un ton qu’il voulait léger :
— Le vieux Rassoul a pris des vacances, paraît-il.
— Vous êtes au courant.
— Je suis toujours au courant. C’est un défaut professionnel.
Il tourna son verre entre ses doigts. Le whisky avait la couleur de l’ambre, la même couleur que le chapelet de Rassoul, et Shirin se demanda si Nazeri avait choisi cette comparaison ou si c’était un hasard.
— Rassoul est un homme compliqué, dit le colonel. Un homme qui a beaucoup d’amis et beaucoup de clients. Et parfois, les amis et les clients ne sont pas les mêmes personnes, et il arrive que les uns se fâchent avec les autres. Vous comprenez ?
— Je comprends les mots, colonel. Je suis interprète.
— Vous comprenez plus que les mots, Shirin jan. C’est ce qui fait de vous une interprète exceptionnelle. Et c’est aussi ce qui pourrait vous causer des ennuis.
Il dit cela en la regardant droit dans les yeux, et Shirin soutint son regard — ces yeux sombres et brillants qui contenaient à la fois la séduction et la menace, comme un couteau dans un fourreau de velours.
— Rassoul vendait des pierres, dit Nazeri. Du lapis-lazuli. Des tapis. Et de temps en temps, d’autres choses. Des choses plus anciennes, plus précieuses, plus… délicates. Tout le monde le savait. Tout le monde fermait les yeux. Parce que Rassoul connaissait les règles. Il payait les gens qu’il fallait payer. Il ne parlait pas aux gens à qui il ne fallait pas parler. Il était un rouage. Un rouage utile.
— Et un rouage qui disparaît ?
— Un rouage qui disparaît, c’est un rouage qui a cessé d’être utile. Ou qui est devenu dangereux. L’un ou l’autre.
Le colonel finit son whisky. Il posa le verre sur le comptoir avec un geste précis, militaire, le geste d’un homme qui range ses affaires.
— Shirin jan. Vous êtes une femme intelligente. Je le dis sincèrement. Et je vous donne un conseil sincère, que vous pouvez prendre ou laisser : ne cherchez pas Rassoul. Les marchands voyagent. C’est leur métier. Et les interprètes traduisent. C’est le leur.
Il se leva. Il boutonna sa veste. Et avant de partir, il ajouta, presque par-dessus l’épaule, comme on ajoute une pensée négligeable :
— Donnez mes amitiés à Monsieur Lessard. Nous avons des amis communs à Paris. Des gens de Saint-Cyr. Des gens qui comprennent la valeur de la discrétion.
Il sortit. Le bar retrouva son silence. Vartan essuya le verre du colonel et le rangea sans un mot. Et Shirin resta assise, les mains autour de sa tasse de thé, et pensa : il sait pour Arnaud. Il sait pour le trafic. Il sait pour tout. Et il me dit de me taire.
La question était : pourquoi prenait-il la peine de le dire ? On ne met pas en garde les gens qu’on ne craint pas. On ne menace pas les gens qui ne savent rien.
Ce qui signifiait que le colonel Nazeri pensait que Shirin Wardak savait quelque chose. Et que ce quelque chose valait un avertissement.
*
Le soir, Shirin monta au deuxième étage. Le couloir était silencieux. Elle s’arrêta devant la chambre 209. La porte était fermée. Elle posa sa main sur la poignée — un geste instinctif, presque involontaire — et la poignée tourna.
La chambre de Rassoul Khan sentait le musc, le tabac, et quelque chose de plus ancien, de plus profond — l’odeur des tapis, cette odeur de laine et de poussière qui est l’odeur même de l’Afghanistan, l’odeur des caravanes et des cols de montagne, des yourtes et des bazars, une odeur qui contient des siècles de passage et qui ne s’efface jamais vraiment, même dans une chambre d’hôtel avec des draps propres et des rideaux de coton.
La chambre était en ordre. Le lit était fait — Farzana l’avait fait, par habitude, par devoir, ou peut-être par une forme de respect pour l’absent. Sur la table de nuit, les bagues. Six bagues, dont quatre en lapis-lazuli, posées en cercle comme des planètes autour d’un soleil invisible. Le turban de soie grise était plié dans l’armoire. Le chapelet d’ambre était sur l’oreiller. Un exemplaire du Coran était posé sur le bureau, ouvert à une page que Shirin ne lut pas.
Elle regarda. Elle ne toucha à rien. Elle cherchait quelque chose sans savoir quoi — un indice, une trace, un mot laissé par un homme qui savait peut-être qu’il ne reviendrait pas. Mais il n’y avait rien. Rassoul Khan avait quitté sa chambre comme on quitte une chambre d’hôtel pour aller dîner — en laissant tout derrière soi, parce qu’on a l’intention de revenir.
Sauf qu’il n’était pas revenu.
Et ses bagues étaient là. Six bagues. Quatre en lapis-lazuli. Ce bleu profond, presque obscène, qui est la couleur de l’Afghanistan.
Shirin referma la porte et redescendit. Dans le lobby, la table de Rassoul était toujours vide. Quelqu’un y avait posé un vase de fleurs — des roses, des roses de Kaboul, d’un rouge si profond qu’il était presque noir. Shirin ne sut pas qui avait posé le vase. Peut-être Vartan. Peut-être Ghulam Sarwar. Peut-être personne — peut-être que les roses étaient apparues toutes seules, comme apparaissent les choses dans les histoires afghanes, par la grâce d’un monde où le visible et l’invisible ne sont pas séparés par une frontière mais par un voile, un voile mince, un voile que le vent soulève parfois.
VIII
Bamiyan
Le convoi partit à l’aube. Trois véhicules — un Land Rover de l’ambassade de France, une jeep du ministère de la Culture, et un camion bâché qui transportait du matériel de fouille et des caisses de provisions — s’engagèrent sur la route de Bamiyan à cinq heures du matin, quand Kaboul dort encore et que les montagnes, à l’est, commencent à rougir comme du métal chauffé.
Shirin était dans le Land Rover, assise à l’arrière, entre Arnaud et un archéologue de la DAFA — la Délégation Archéologique Française en Afghanistan — un homme nommé Pierre Lescot, la soixantaine, barbe blanche, mains calleuses, qui fouillait les sites afghans depuis trente ans et qui parlait du pays avec l’autorité bienveillante d’un homme qui a consacré sa vie à une terre qui n’est pas la sienne. À l’avant, le chauffeur — un Hazara silencieux, comme tous les chauffeurs hazaras — conduisait avec cette prudence fataliste des hommes qui connaissent les routes afghanes et qui savent que chaque virage est une prière.
La route de Bamiyan est une épreuve. Deux cent trente kilomètres de lacets, de cols, de ravins, de passages où la piste se réduit à une corniche au-dessus du vide, et où deux véhicules ne peuvent pas se croiser sans que l’un des deux ne recule jusqu’au prochain élargissement. Le Salang Pass — le tunnel percé par les Soviétiques sous le col de Salang, à 3 400 mètres d’altitude — avait amélioré la route du nord, mais Bamiyan était à l’ouest, par un chemin plus ancien, plus sauvage, qui passait par les gorges de Ghorband et les cols de l’Hindou Kouch.
Shirin regardait par la fenêtre. Le paysage défilait — d’abord la plaine de Kaboul, avec ses vergers et ses champs de blé vert, puis les premières montagnes, les villages en pisé accrochés aux flancs comme des nids de guêpes, les rivières grises de fonte glaciaire, les bergers avec leurs troupeaux de moutons et de chèvres, les enfants qui couraient le long de la piste en agitant les bras. Puis le désert de pierre. Les gorges. Le vide.
À mesure que la route montait, l’air changeait. Il devenait plus fin, plus coupant, chargé de cette odeur minérale qui est l’odeur des hauts plateaux — une odeur de roche, de vent, de rien. Shirin sentait sa respiration se raccourcir, son cœur battre un peu plus vite, cette ivresse légère de l’altitude qui donne aux choses une netteté excessive, comme si le monde avait été passé au couteau.
Arnaud, à côté d’elle, dormait. Il dormait comme dorment les Français en voiture — la tête contre la vitre, la bouche légèrement ouverte, abandonné. En dormant, il perdait cette élégance vigilante qui était la sienne éveillé, et Shirin le trouvait plus beau ainsi, plus vulnérable, plus vrai. Elle résista à l’envie de toucher ses cheveux.
Pierre Lescot, lui, ne dormait pas. Il regardait les montagnes avec l’attention concentrée de l’archéologue qui lit dans la pierre.
— Vous savez, dit-il à Shirin, la première fois que je suis venu en Afghanistan, c’était en 1938. J’avais vingt-trois ans. La DAFA existait depuis 1922, et Foucher — le grand Alfred Foucher — avait déjà identifié les principaux sites du Gandhara. J’ai passé trente-cinq ans dans ce pays. Plus longtemps que dans aucun autre, y compris la France. Parfois je me demande si je suis encore français.
— Vous l’êtes, dit Shirin. Les Français qui doutent d’être français sont les plus français de tous.
Lescot sourit. Puis il devint grave.
— Shirin jan. Je vais vous dire quelque chose que je ne devrais peut-être pas dire. Les sites de Bamiyan sont en danger. Pas à cause du temps. Pas à cause des bergers. À cause des hommes. Il y a un trafic. Vous le savez, n’est-ce pas ?
Shirin ne répondit pas. Le Land Rover prenait un virage en épingle, et le chauffeur hazara négocia la courbe avec une sérénité qui confinait au mysticisme.
— Des fragments de fresques, continua Lescot. Des têtes de statues. Des panneaux sculptés. Ils disparaissent. Pas d’un coup — lentement, pièce par pièce, comme un corps qu’on démembre. J’ai écrit au ministère. J’ai écrit à l’ambassade. Tout le monde dit la même chose : nous allons agir. Personne n’agit. Parce que les gens qui achètent sont puissants, et les gens qui vendent sont protégés, et les gens qui pourraient arrêter tout ça n’en ont pas la volonté. Ou pas le courage.
— Ou pas l’intérêt, dit Shirin.
Lescot la regarda. Un long regard, le regard d’un homme qui reconnaît une alliée.
— Rassoul Khan, dit-il. Vous le connaissiez.
— Tout le monde le connaissait.
— Il était l’un des intermédiaires. Pas le seul. Pas le plus important. Mais l’un des plus visibles. Et maintenant il a disparu.
— Vous êtes au courant ?
— Ma chère Shirin, à Kaboul, les archéologues et les trafiquants fréquentent les mêmes hôtels, les mêmes restaurants, et parfois les mêmes personnes. La frontière entre les deux est moins nette que vous ne le pensez. Même la DAFA… mais je m’arrête là. Je suis un vieil homme et les vieux hommes parlent trop.
Il se tut. La route montait. Les montagnes se rapprochaient.
*
Ils arrivèrent à Bamiyan en fin d’après-midi, quand le soleil rase la falaise et donne aux Bouddhas cette couleur de miel qui les rend presque vivants.
Shirin les avait déjà vus. Plusieurs fois. Et chaque fois, le même vertige. La falaise de grès ocre, haute de cent mètres, percée de centaines de grottes comme un visage criblé d’yeux, et au centre — deux niches géantes, deux absences de pierre, et dans ces absences deux présences : les Bouddhas. Le grand — cinquante-trois mètres, le plus haut Bouddha rupestre du monde — et le petit — trente-cinq mètres, qu’on appelait le petit par convention, comme on appelle petit un homme d’un mètre quatre-vingts quand il se tient à côté d’un géant.
Ils étaient mutilés. Pas encore détruits — pas encore — mais abîmés par les siècles, les guerres, les vandalismes successifs. Le grand Bouddha n’avait plus de visage — les musulmans l’avaient détruit au Moyen Âge, parce que l’image est interdite, parce que le visage est le lieu de l’idolâtrie. Et pourtant il était encore là, debout, les bras le long du corps dans les cavités taillées pour eux, drapé dans son manteau de pierre, et son absence de visage était plus éloquente qu’un visage — c’était le visage de tout le monde et de personne, un visage universel, un visage de vide.
Arnaud, réveillé, debout au pied de la falaise, regardait sans rien dire. Shirin l’observait. C’était un test — pas un test qu’elle avait prévu, pas un test conscient, mais un test quand même : comment un homme réagit devant les Bouddhas de Bamiyan dit quelque chose sur cet homme, quelque chose d’essentiel, quelque chose qui ne peut pas être contrefait.
Arnaud ne dit rien. Il resta debout, les mains dans les poches, la tête renversée en arrière, et il regarda. Longtemps. Et quand il se tourna vers Shirin, il avait les yeux mouillés.
— Je ne savais pas, dit-il. Je ne savais pas que c’était ça.
— Personne ne sait, dit Shirin. Pas avant de les voir.
*
Le campement était installé au pied de la falaise, dans un verger d’abricotiers. Des tentes, un feu, des lampes à pétrole. L’équipe de la DAFA travaillait sur un chantier de fouilles dans les grottes — des fresques à documenter, des fragments à collecter avant que les intempéries ne les détruisent. Shirin n’avait pas de rôle officiel ici — elle avait accompagné le convoi en tant qu’interprète de la délégation, mais la plupart des échanges se faisaient en français ou en anglais, et les ouvriers afghans parlaient le hazaragi, qu’elle comprenait mais ne maîtrisait pas.
Elle profita de la fin d’après-midi pour monter dans les grottes. Seule. Les marches taillées dans la roche étaient usées par des siècles de pieds — des pieds de moines, de pèlerins, de marchands, de soldats, de touristes, de voleurs — et elles montaient en spirale dans l’épaisseur de la falaise, étroites, glissantes, éclairées par des ouvertures percées dans la pierre qui laissaient entrer la lumière par intervalles, comme des respirations.
Dans les grottes supérieures, les fresques. Ce qui restait des fresques. Des Bouddhas assis en méditation, auréolés de flammes. Des bodhisattvas aux visages doux, aux robes plissées. Des motifs floraux d’une délicatesse qui serrait le cœur. Et partout, des traces d’arrachement — des rectangles plus clairs sur la paroi, des trous là où un panneau avait été découpé, des cicatrices dans la pierre qui disaient, plus clairement que n’importe quel rapport officiel, que quelqu’un était passé ici avec des outils et avait emporté des morceaux d’éternité.
Shirin posa la main sur la paroi. La pierre était froide, rugueuse sous ses doigts, vivante d’une vie minérale qui n’avait rien à voir avec la vie humaine — une vie plus lente, plus patiente, une vie qui comptait en millénaires et non en années. Et elle pensa à Rassoul Khan, à ses bagues de lapis-lazuli posées sur la table de nuit d’une chambre d’hôtel, à la tête de Bouddha que Farzana avait vue dans un sac, à la réunion au ministère, à Van der Berg et ses « contributions aux efforts de conservation », et elle comprit — avec la clarté violente de l’altitude, cette lucidité qui vient quand l’air est trop fin pour le mensonge — que tout était lié, que le trafic était un système, une chaîne qui allait des grottes de Bamiyan aux vitrines de Chicken Street en passant par les couloirs du ministère et les escaliers de service du Kabul Grand Hotel, et que Rassoul Khan, le rouage, le maillon, l’intermédiaire, avait peut-être payé de sa vie le prix de sa place dans cette chaîne.
En redescendant, elle croisa Pierre Lescot dans l’une des grottes inférieures. Le vieil archéologue était assis par terre, une lampe de poche entre les dents, un carnet sur les genoux, et il dessinait — il dessinait les fresques, minutieusement, au crayon, parce que « les photographies mentent et le dessin ne ment jamais ».
— Vous avez vu les arrachements, dit-il sans lever les yeux.
— Oui.
— C’est récent. Quelques mois, peut-être moins. Les bords sont encore vifs. Quand la pierre est coupée depuis longtemps, les bords s’arrondissent. Ceux-ci sont tranchants comme des couteaux.
Il dessina encore un moment, puis posa son crayon.
— Il y a un homme dans le village, dit-il. Un gardien. Il travaille pour le ministère, en théorie. En pratique, il garde les chèvres et il regarde les touristes. Mais il voit des choses. La nuit, des hommes viennent avec des échelles, des scies. Il ne peut rien faire — ils sont armés, et lui ne l’est pas. Il m’en a parlé la dernière fois. Il avait peur.
— Peur de quoi ?
— De tout. De ceux qui viennent la nuit. De ceux qui les envoient. De ceux qui ferment les yeux. De vous. De moi. De tout le monde.
*
Le soir, dans le campement, il y eut un repas autour du feu. Du riz, du mouton bouilli, du pain chaud, du thé. Les archéologues français parlaient de stratigraphie et de datation au carbone 14. Les ouvriers afghans mangeaient en silence. Les étoiles apparurent — ces étoiles de Bamiyan qui sont les plus proches du ciel que Shirin eût jamais vues, des étoiles à toucher, des étoiles qui pesaient.
Arnaud était assis à côté d’elle, une assiette sur les genoux. Ils ne se parlaient pas. Ils n’avaient pas besoin de se parler — le silence entre eux avait acquis cette qualité des silences qui sont plus intimes que les paroles, un silence habité, un silence de couple, et Shirin se surprit à penser ce mot — couple — et à le rejeter aussitôt, parce que ce mot impliquait un avenir et qu’entre elle et Arnaud il n’y avait pas d’avenir, il n’y avait qu’un présent, fragile, provisoire, un présent de chambre d’hôtel et de nuits afghanes.
Plus tard, quand le campement s’endormit, ils s’éloignèrent du feu. Ils marchèrent dans le verger d’abricotiers. La lune éclairait la falaise et les Bouddhas, debout dans leurs niches, semblaient respirer dans la lumière blanche — deux géants de pierre qui veillaient sur la vallée depuis dix-sept siècles et qui veilleraient encore, croyait-on, longtemps après que les hommes auraient cessé de se souvenir de leur nom.
Ils firent l’amour dans le verger, sur une couverture de laine posée à même la terre. C’était différent de l’hôtel — plus rapide, plus rude, presque violent, comme si l’altitude et la solitude et la présence des Bouddhas avaient dissous les politesses du corps et laissé quelque chose de plus primitif, de plus urgent. La terre était froide sous eux. L’air sentait l’abricot et la pierre. Au-dessus d’eux, les étoiles ne cillaient pas.
Après, allongés côte à côte, enveloppés dans la couverture, Arnaud dit :
— Shirin. Qu’est-ce qui s’est passé avec Rassoul Khan ?
Elle ne répondit pas tout de suite. Elle regarda les Bouddhas, là-haut, leurs silhouettes massives contre le ciel.
— Je ne sais pas, dit-elle. Pas encore.
— Mais tu sais quelque chose.
— Je sais beaucoup de choses, Arnaud. C’est le problème. Je sais toujours beaucoup de choses, parce que les gens parlent devant moi comme s’ils parlaient devant un meuble. Et les meubles n’ont pas de mémoire.
— Tu n’es pas un meuble.
— Non. Et c’est pour ça que c’est compliqué.
Il ne posa pas d’autres questions. Il l’attira contre lui, et elle sentit la chaleur de son corps contre le froid de la nuit, et elle ferma les yeux, et elle pensa que demain ils rentreraient à Kaboul, et que Kaboul serait le même et que rien ne serait le même, parce qu’elle avait vu les arrachements dans les grottes, les cicatrices dans la pierre, et qu’elle savait maintenant que ce qu’on faisait à ces murs, on le faisait à ce pays, et que personne — pas Arnaud, pas Nancy Dupree, pas Pierre Lescot, pas elle — ne pouvait l’empêcher.
La vallée de Bamiyan dormait. Les Bouddhas veillaient. Et quelque part dans la nuit, derrière les montagnes, Kaboul attendait.