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Le der­nier
pays libre

Le der­nier pays libre

Cha­pitres 5 à 8

V

Le tra­fic

Le minis­tère de la Culture afghan occu­pait un bâti­ment sans grâce dans le quar­tier de Shahr‑e Naw, à dix minutes à pied du Kabul Grand Hotel — un bloc de béton des années cin­quante dont la façade avait été peinte en jaune pâle, sans doute pour lui don­ner un air accueillant, et qui avait pris avec le temps et la pous­sière une teinte de vieux par­che­min. À l’in­té­rieur, des cou­loirs longs et frais, des bureaux dont les portes étaient tou­jours ouvertes, des fonc­tion­naires qui buvaient du thé en feuille­tant des dos­siers, et cette atmo­sphère par­ti­cu­lière des admi­nis­tra­tions afghanes — un mélange de len­teur orien­tale et d’ef­fi­ca­ci­té ponc­tuelle, comme si les choses se fai­saient non pas mal­gré le désordre appa­rent mais grâce à lui, selon une logique invi­sible que seuls les ini­tiés comprenaient.

Shi­rin y fut convo­quée un lun­di matin pour une mis­sion de tra­duc­tion « confi­den­tielle ». Le mot confi­den­tiel, dans le voca­bu­laire admi­nis­tra­tif afghan, pou­vait signi­fier beau­coup de choses — un entre­tien diplo­ma­tique, une négo­cia­tion com­mer­ciale, un règle­ment de comptes entre fonc­tion­naires. Elle ne posa pas de ques­tions. L’in­ter­prète ne pose pas de ques­tions. L’in­ter­prète arrive, s’as­soit, écoute, tra­duit, et s’en va. La vitre.

La réunion se tenait au deuxième étage, dans un bureau plus grand que les autres, meu­blé d’un bureau en bois mas­sif, de fau­teuils recou­verts d’un tis­su ver­dâtre, et d’une carte de l’Af­gha­nis­tan punai­sée au mur — une carte ancienne, anté­rieure aux fron­tières actuelles, sur laquelle les noms étaient écrits en per­san et en anglais, et où la zone tri­bale à la fron­tière pakis­ta­naise por­tait encore la men­tion « ter­ri­to­ries not ful­ly admi­nis­te­red ». C’é­tait le bureau du direc­teur adjoint du patri­moine, un homme nom­mé Wahid Ansa­ri, la cin­quan­taine, petit, sec, un visage de rapace et des lunettes à mon­ture dorée qui glis­saient constam­ment sur son nez.

En face de lui, l’a­che­teur. Un homme que Shi­rin n’a­vait jamais vu — euro­péen, la cin­quan­taine éga­le­ment, un cos­tume de lin beige, une barbe poivre et sel taillée avec soin, des mains soi­gnées, des mains qui n’a­vaient jamais tou­ché la terre mais qui savaient tou­cher les choses de la terre, les recon­naître, les éva­luer. Il se pré­sen­ta sous le nom de Mon­sieur Van der Berg. Hol­lan­dais. Repré­sen­tant d’un « groupe de col­lec­tion­neurs pri­vés inté­res­sés par la pré­ser­va­tion du patri­moine boud­dhique d’A­sie cen­trale ». La phrase était si lisse qu’elle glis­sait sans lais­ser de prise.

La conver­sa­tion se dérou­la en fran­çais — Van der Berg par­lait un fran­çais pré­cis, légè­re­ment accen­tué, celui des Hol­lan­dais culti­vés qui ont fait leurs études à Genève ou à Bruxelles. Ansa­ri ne par­lait pas fran­çais. Shi­rin était le pont.

Il fut d’a­bord ques­tion de géné­ra­li­tés. La richesse archéo­lo­gique de l’Af­gha­nis­tan. Les fouilles en cours à Bamiyan, à Aï-Kha­noum, à Had­da. La néces­si­té de « pro­té­ger » ce patri­moine. La « coopé­ra­tion inter­na­tio­nale ». Les « par­te­na­riats public-pri­vé ». Shi­rin tra­dui­sait, mot pour mot, phrase par phrase, et les mots avaient un goût de cendre dans sa bouche — non pas parce qu’ils étaient faux, mais parce qu’ils étaient vrais d’une façon qui n’é­tait pas celle qu’ils pré­ten­daient être. Quand Van der Berg disait « pro­té­ger », il vou­lait dire ache­ter. Quand il disait « pré­ser­ver », il vou­lait dire empor­ter. Et quand Ansa­ri répon­dait, en dari, que « cer­taines dis­po­si­tions pou­vaient être envi­sa­gées dans le cadre d’un accord bila­té­ral de coopé­ra­tion cultu­relle », il vou­lait dire que tout avait un prix, y com­pris les Bouddhas.

Puis la conver­sa­tion devint tech­nique. Van der Berg sor­tit un dos­sier de sa sacoche en cuir — des pho­to­gra­phies. Des cli­chés en noir et blanc, de qua­li­té pro­fes­sion­nelle, mon­trant des pièces archéo­lo­giques : une tête de bod­hi­satt­va en stuc, les yeux mi-clos, le sou­rire flot­tant ; un frag­ment de fresque repré­sen­tant un musi­cien céleste jouant d’un ins­tru­ment à cordes ; un pan­neau de schiste gris sculp­té en bas-relief — un Boud­dha assis, la main droite tou­chant la terre, le geste de la prise de la terre à témoin.

— Voi­ci le type de pièces qui inté­ressent mes clients, dit Van der Berg. Des pièces de pre­mière qua­li­té, d’o­ri­gine cer­ti­fiée, avec une docu­men­ta­tion pro­ve­nant des auto­ri­tés compétentes.

Shi­rin tra­dui­sit. Ansa­ri regar­da les pho­to­gra­phies, ajus­ta ses lunettes, et répon­dit en dari, d’un ton neutre :

— La légis­la­tion afghane inter­dit l’ex­por­ta­tion d’an­ti­qui­tés sans auto­ri­sa­tion spé­ciale du minis­tère. Cepen­dant, il existe des cas où des pièces en double — des frag­ments, des élé­ments secon­daires — peuvent faire l’ob­jet d’un prêt à long terme à des ins­ti­tu­tions ou à des col­lec­tion­neurs agréés, moyen­nant une contri­bu­tion aux efforts de conser­va­tion sur le ter­ri­toire national.

Shi­rin tra­dui­sit. Les mots sor­taient de sa bouche avec la pré­ci­sion méca­nique de l’ha­bi­tude, mais à l’in­té­rieur quelque chose trem­blait. « Prêt à long terme. » « Pièces en double. » « Contri­bu­tion aux efforts de conser­va­tion. » C’é­tait le voca­bu­laire du tra­fic légi­ti­mé, la gram­maire polie du pillage. Elle connais­sait ce lan­gage. Elle l’a­vait enten­du dans d’autres réunions, d’autres bureaux, d’autres contextes — par­tout où des hommes en cos­tume ache­taient des mor­ceaux de l’his­toire à des hommes en cos­tume qui avaient le pou­voir de les vendre.

Van der Berg hocha la tête. Il prit des notes dans un car­net relié de cuir. Il men­tion­na des chiffres — pas direc­te­ment, pas crû­ment, mais en évo­quant les « contri­bu­tions » que ses clients seraient dis­po­sés à ver­ser, et ces chiffres, tra­duits du fran­çais au dari par la bouche de Shi­rin, étaient consi­dé­rables. Assez consi­dé­rables pour qu’An­sa­ri cesse de faire glis­ser ses lunettes et se tienne très droit dans son fauteuil.

— Il y aura une livrai­son à exa­mi­ner, dit Ansa­ri. La semaine pro­chaine. À l’hôtel.

— Quel hôtel ? deman­da Van der Berg.

— Le Kabul Grand Hotel. Chambre de Ras­soul Khan.

Shi­rin ne bron­cha pas. La vitre res­ta propre. Mais der­rière la vitre, quelque chose se brisa.

*

Elle sor­tit du minis­tère à midi. Le soleil de Kaboul frap­pait le trot­toir avec cette vio­lence blanche des villes d’al­ti­tude, et Shi­rin mar­chait vite, trop vite, comme si la vitesse pou­vait effa­cer ce qu’elle venait d’en­tendre. Ras­soul Khan. Le Kabul Grand Hotel. Les sacs dans l’es­ca­lier de ser­vice dont Far­za­na avait par­lé. La tête en pierre qui sou­riait dans l’obs­cu­ri­té. Tout se tenait. Tout était lié — le mar­chand du lob­by, les visi­teurs noc­turnes, le fonc­tion­naire aux lunettes dorées, le Hol­lan­dais aux mains soignées.

Elle s’ar­rê­ta dans un tchaï­kha­na — une mai­son de thé, un de ces éta­blis­se­ments sombres et frais où les hommes s’ac­crou­pissent sur des toshaks et boivent du thé vert en regar­dant le temps pas­ser. Elle était la seule femme. Quelques regards se tour­nèrent vers elle — pas hos­tiles, mais sur­pris, cette sur­prise muette des hommes afghans qui n’ont pas l’ha­bi­tude de voir une femme seule dans un tchaï­kha­na, même à Kaboul, même en 1973, même dans ce Kaboul moder­niste où les femmes conduisent des voi­tures et enseignent à l’u­ni­ver­si­té. Elle com­man­da un thé et s’as­sit dans un coin.

Elle pen­sa à son père. Le doc­teur Yous­sef War­dak, qui croyait au pro­grès, qui soi­gnait les pauvres de Kaboul pour une poi­gnée d’af­gha­nis, qui disait que l’Af­gha­nis­tan avait deux tré­sors — ses enfants et ses pierres — et qu’il fal­lait pro­té­ger les deux. Son père n’au­rait pas sup­por­té cette réunion. Son père aurait dit quelque chose. Mais son père n’é­tait pas inter­prète. Son père avait le luxe de dire ce qu’il pen­sait, parce que les méde­cins ont ce pri­vi­lège — on les écoute, on les res­pecte, on leur accorde une parole. Les inter­prètes n’ont pas de parole. Les inter­prètes ont la parole des autres.

Elle but son thé. Elle regar­da les hommes accrou­pis autour d’elle — des arti­sans, des chauf­feurs, des petits com­mer­çants, des gens dont la vie était simple non par choix mais par absence de choix, et qui n’au­raient jamais enten­du par­ler de Van der Berg, ni d’An­sa­ri, ni de « prêts à long terme », ni de « contri­bu­tions aux efforts de conser­va­tion ». C’é­tait leur patri­moine qu’on ven­dait. Leurs Boud­dhas. Leurs ancêtres de pierre. Et ils ne le savaient pas.

En sor­tant du tchaï­kha­na, elle croi­sa Ras­soul Khan. C’é­tait un hasard — ou non, dans une ville comme Kaboul, où les quar­tiers sont des vil­lages et où tout le monde finit par croi­ser tout le monde. Il mar­chait dans la rue, sa sil­houette mas­sive, son tur­ban de soie, ses bagues, et à côté de lui un homme plus petit, plus mince, vêtu d’un shal­war kameez gris, qui por­tait une mal­lette en cuir. Ils ne la virent pas. Ou peut-être que Ras­soul la vit et choi­sit de ne pas la saluer, ce qui, venant de lui, était inha­bi­tuel et donc significatif.

Shi­rin les regar­da s’é­loi­gner. L’homme à la mal­lette mar­chait d’un pas rapide, ner­veux, le pas de quel­qu’un qui trans­porte quelque chose de pré­cieux ou de com­pro­met­tant. Ras­soul mar­chait len­te­ment, comme tou­jours, avec cette majes­té de pachy­derme qui était sa marque — un homme qui ne se pres­sait jamais parce que le monde venait à lui, parce que les choses qu’il ven­dait étaient éter­nelles et que l’é­ter­ni­té ne connaît pas l’urgence.

Elle ren­tra à l’hô­tel. Dans le lob­by, la table de Ras­soul était vide. Les deux fau­teuils étaient là, les cous­sins, le cen­drier en cuivre, mais pas de Ras­soul. Et à la table voi­sine, Carol Ann Whit­field, seule, sa carte dépliée, un verre de jus de gre­nade à la main, qui regar­dait l’en­trée avec l’im­pa­tience de quel­qu’un qui attend quel­qu’un qui n’ar­rive pas.

Shi­rin pas­sa sans s’ar­rê­ter. Dans l’as­cen­seur, elle pen­sa : je sais trop de choses. Et immé­dia­te­ment après : je ne sais rien. C’est le para­doxe de l’in­ter­prète. On entend tout et on ne com­prend rien, ou on com­prend tout et on ne peut rien dire. La vitre est propre. La vitre est trans­pa­rente. La vitre ne brise rien.

Sauf quand la vitre elle-même se brise.

VI

Chi­cken Street

Arnaud vou­lait voir Chi­cken Street. Tous les étran­gers vou­laient voir Chi­cken Street — c’é­tait le pas­sage obli­gé, la pro­me­nade ini­tia­tique, l’en­droit de Kaboul où l’O­rient et l’Oc­ci­dent se ren­con­traient dans un bazar de man­teaux en peau retour­née, de bijoux en argent, de lapis-lazu­li taillé en pen­den­tifs, de tapis qu’on dérou­lait sous vos pieds comme des pro­messes, et de haschich qu’on ne mon­trait pas mais dont l’o­deur flot­tait entre les étals comme une ponc­tua­tion invi­sible. Shi­rin avait dit oui, parce qu’on dit tou­jours oui à un amant qui veut décou­vrir votre ville, et parce que mar­cher à côté d’Ar­naud dans les rues de Kaboul lui don­nait un plai­sir qu’elle n’a­vait pas éprou­vé depuis long­temps — le plai­sir simple de ne pas mar­cher seule.

C’é­tait un same­di après-midi. Le soleil tapait sur Shar‑e Naw avec une fran­chise de prin­temps, et les rues étaient pleines de cette foule kabou­lie que Shi­rin aimait et qui la décon­cer­tait — des fonc­tion­naires en cos­tume-cra­vate côtoyant des pay­sans en tur­ban, des femmes en jupe et lunettes de soleil croi­sant des femmes en tcha­dri bleu, des enfants qui jouaient au foot­ball avec un bal­lon dégon­flé, des mar­chands ambu­lants qui ven­daient des fruits secs sur des cha­riots en bois, des sol­dats qui flâ­naient, des mol­lahs qui mar­chaient vite, des hip­pies occi­den­taux qui mar­chaient len­te­ment, tout ce monde mêlé dans une cir­cu­la­tion pié­tonne qui obéis­sait à des règles invi­sibles et qui, vue de loin, res­sem­blait au chaos mais qui, vue de l’in­té­rieur, avait la logique secrète d’un fleuve.

Chi­cken Street com­men­çait par un virage — une rue en pente douce, bor­dée de bou­tiques basses dont les devan­tures débor­daient sur le trot­toir. Arnaud s’ar­rê­tait toutes les dix secondes. Devant un mar­chand de man­teaux en peau de mou­ton retour­née, bro­dés de fils mul­ti­co­lores — les fameux pos­teens — qu’il tou­cha avec la curio­si­té gour­mande d’un enfant dans un maga­sin de jouets. Devant un étal de bijoux en argent et en lapis-lazu­li, où un vieil arti­san polis­sait une pierre avec la patience d’un moine. Devant une vitrine de cuivres mar­te­lés — samo­vars, pla­teaux, théières — qui brillaient dans l’ombre comme un tré­sor de conte.

— C’est magni­fique, dit-il.

— C’est une bou­tique pour tou­ristes, dit Shirin.

— Vous êtes dure.

— Je suis d’ici.

Il lui jeta un regard — un regard amu­sé, un peu bles­sé, le regard de l’homme qui com­prend qu’il vient d’être remis à sa place et qui ne sait pas encore si cela l’ex­cite ou le vexe. Shi­rin ne s’ex­cu­sa pas. Elle n’a­vait pas dit ça pour être cruelle. Elle l’a­vait dit parce que c’é­tait vrai — Chi­cken Street n’é­tait pas Kaboul, Chi­cken Street était l’i­dée que les étran­gers se fai­saient de Kaboul, une vitrine, un décor, un spec­tacle de soi pour les autres, et la vraie ville était ailleurs, dans les ruelles de Murad Kha­ni, dans les cours inté­rieures de Karte‑e Seh, dans les cime­tières de Karte‑e Sakhi où les cerfs-volants pas­saient au-des­sus des tombes.

Mais elle ne pou­vait pas mon­trer cette ville-là à Arnaud. Pas encore. Peut-être jamais. Parce que cette ville-là était en dari, en pach­to, en haza­ra­gi, dans des langues qu’il ne com­pre­nait pas et qu’elle ne pou­vait pas tra­duire sans les trahir.

Ils mar­chèrent. Arnaud ache­ta un pos­teeen — un man­teau de mou­ton retour­né, blanc et mar­ron, bro­dé de motifs rouges et verts — qui lui allait comme une armure de che­va­lier errant et qui le fit rire devant le miroir du mar­chand. Shi­rin le regar­da rire et pen­sa qu’il était beau dans ce rire, beau d’une beau­té fran­çaise, angu­leuse, un peu sèche, une beau­té qui avait besoin du rire pour s’a­dou­cir. Elle ne le lui dit pas.

*

C’est dans une bou­tique d’an­ti­qui­tés, au bout de Chi­cken Street, qu’ils le virent. La bou­tique s’ap­pe­lait « Afghan Trea­sures » — un nom d’une iro­nie dont le pro­prié­taire n’a­vait pro­ba­ble­ment pas conscience — et elle était tenue par un homme nom­mé Habib, un Tad­jik fluet à la mous­tache fine qui par­lait cinq langues et ven­dait de tout : des tapis, des bijoux, des minia­tures, des manus­crits anciens, et des pièces archéo­lo­giques dont l’o­ri­gine était aus­si floue que leur authenticité.

Arnaud entra parce que la vitrine l’in­tri­guait — il y avait, posée sur un tis­su de velours noir, une petite sculp­ture en schiste gris, un Boud­dha assis, pas plus de trente cen­ti­mètres de haut, d’un style que Shi­rin recon­nut immé­dia­te­ment : l’art du Gand­ha­ra, ce mélange impro­bable de boud­dhisme et d’hel­lé­nisme qui avait fleu­ri dans le nord de l’Af­gha­nis­tan et du Pakis­tan aux pre­miers siècles de notre ère — des Boud­dhas aux traits grecs, dra­pés dans des toges romaines, un art hybride, un art d’entre-deux, un art d’in­ter­prète, pen­sa-t-elle avec un sou­rire amer.

Habib les accueillit avec cette hos­pi­ta­li­té empres­sée des mar­chands afghans — thé vert, bis­cuits, com­pli­ments, tout le rituel de la séduc­tion com­mer­ciale. Il mon­tra ses pièces à Arnaud, les sor­tant une par une de vitrines pous­sié­reuses et d’ar­moires fer­mées à clé, les posant sur le comp­toir avec une révé­rence de prêtre mani­pu­lant des reliques. Et il racon­ta leur his­toire — chaque pièce avait une his­toire, bien sûr, une pro­ve­nance, un pedi­gree, une légende — et ces his­toires étaient si bien racon­tées qu’elles com­pen­saient l’ab­sence de documentation.

— Celle-ci vient de Had­da, dit-il en mon­trant un frag­ment de fresque — un visage de bod­hi­satt­va aux yeux clos. Un pay­san l’a trou­vée dans son champ. Il l’a ven­due à mon cou­sin. Mon cou­sin me l’a ven­due. C’est comme ça que les choses circulent.

Shi­rin ne tra­dui­sit pas cette der­nière phrase à Arnaud. C’é­tait un geste ins­tinc­tif, un acte de cen­sure invo­lon­taire — ou peut-être volon­taire, elle ne savait plus. « C’est comme ça que les choses cir­culent » — c’é­tait la for­mule magique, le sésame, le mot de passe du tra­fic d’an­ti­qui­tés afghan. Les pay­sans trou­vaient, les inter­mé­diaires ache­taient, les mar­chands ven­daient, les col­lec­tion­neurs col­lec­tion­naient, et à chaque étape le prix mon­tait et la conscience bais­sait, et per­sonne n’é­tait cou­pable parce que tout le monde participait.

Arnaud ne vit rien de tout cela. Il regar­dait les pièces avec l’œil du culti­vé, pas du connais­seur — il voyait la beau­té, pas le sys­tème. Il deman­da le prix du petit Boud­dha en schiste. Habib nom­ma un chiffre. Arnaud mar­chan­da — mol­le­ment, par poli­tesse, sans convic­tion. Shi­rin inter­vint en dari :

— Habib jan. Ce Boud­dha. D’où vient-il vraiment ?

Habib la regar­da. Un regard rapide, éva­lua­teur, celui du mar­chand qui jauge le client et com­prend que ce client-ci n’est pas un client.

— Bamiyan, dit-il. Mais pas du site prin­ci­pal. Des grottes secon­daires. C’est légal.

— Légal comment ?

— Légal comme tout ce qui se vend à Chi­cken Street, Shi­rin jan. Avec un cer­ti­fi­cat du minis­tère. Vous vou­lez voir le certificat ?

Elle ne vou­lait pas voir le cer­ti­fi­cat. Elle savait ce que valaient les cer­ti­fi­cats du minis­tère — le papier sur lequel ils étaient impri­més, guère plus. Des tam­pons, des signa­tures, des numé­ros de réfé­rence qui ne réfé­ren­çaient rien, tout un appa­reil bureau­cra­tique de légi­ti­ma­tion qui trans­for­mait le vol en com­merce et le pillage en coopé­ra­tion culturelle.

Arnaud ache­ta le Boud­dha. Pas cher — cin­quante dol­lars, une somme ridi­cule pour un objet qui en valait mille sur le mar­ché euro­péen et qui n’a­vait pas de prix pour ceux qui croyaient qu’une sta­tue est plus qu’une sta­tue, qu’une pierre sculp­tée au troi­sième siècle porte en elle quelque chose d’ir­rem­pla­çable, une mémoire, un geste, la trace d’une main humaine qui a mode­lé la terre pour y mettre un dieu.

Dehors, dans la lumière de l’a­près-midi, Arnaud tenait son Boud­dha enve­lop­pé dans du papier jour­nal et son pos­teeen plié sous le bras, et il avait l’air d’un homme heu­reux. Shi­rin le regar­da et ne dit rien. Elle ne pou­vait pas lui expli­quer. Pas encore. Pas sans tra­hir ce qu’elle avait enten­du au minis­tère, ce qu’elle avait vu dans le lob­by de l’hô­tel, ce que Far­za­na lui avait mur­mu­ré dans le cou­loir du deuxième étage. L’in­ter­prète garde les secrets. Tous les secrets. Même ceux qui la brûlent.

*

C’est au coin de Chi­cken Street et de Flo­wer Street qu’ils croi­sèrent Bruce Chatwin.

Il ne se pré­sen­ta pas sous ce nom — pas tout de suite. Il était debout devant un mar­chand de tapis, un homme grand et ner­veux, la tren­taine, des che­veux châ­tains en désordre, un visage mince aux yeux extra­or­di­nai­re­ment bleus, vêtu d’une che­mise blanche ouverte au col et d’un pan­ta­lon de toile qui avait connu des jours meilleurs. Il tenait un car­net dans une main et un crayon dans l’autre, et il négo­ciait un kilim avec une inten­si­té qui confi­nait à la manie.

— Ce kilim est un Mush­wa­ni, disait-il en anglais au mar­chand. Pas un Baloutche. La bor­dure est dif­fé­rente. Les losanges sont asy­mé­triques. Et cette cou­leur — ce rouge — c’est de la garance, pas de l’a­ni­line. Vous le savez et je le sais.

Le mar­chand, un Pach­toune imper­tur­bable, regar­dait cet Anglais ner­veux avec la patience sou­riante de quel­qu’un qui a vu défi­ler des dizaines d’Oc­ci­den­taux per­sua­dés de connaître les tapis mieux que ceux qui les tissent.

Arnaud s’ar­rê­ta pour écou­ter. L’An­glais remar­qua leur pré­sence et se tour­na vers eux avec la rapi­di­té d’un oiseau.

— Vous êtes fran­çais, dit-il. Je recon­nais les chaus­sures. Les Fran­çais ont des chaus­sures impos­sibles. Bruce Chat­win. Jour­na­liste. Écri­vain. Enfin, pas encore écri­vain. Bientôt.

Il ser­ra la main d’Ar­naud, puis celle de Shi­rin, et ses yeux bleus s’at­tar­dèrent une seconde sur ses yeux verts.

— Vous êtes afghane, dit-il. Et vous par­lez fran­çais. Quelle chance extra­or­di­naire. Pou­vez-vous dire à cet homme que je sais que son kilim est un Mush­wa­ni et que je refuse de payer le prix d’un Baloutche ?

Shi­rin tra­dui­sit. Le mar­chand répon­dit, en dari, que ce mon­sieur anglais pou­vait bien l’ap­pe­ler Mush­wa­ni, Baloutche ou tapis volant, le prix ne chan­ge­rait pas. Shi­rin tra­dui­sit. Chat­win rit — un rire bref, ner­veux, le rire de quel­qu’un dont le cer­veau tourne trop vite pour le corps.

— J’a­dore ce pays, dit-il. C’est le der­nier endroit au monde où un mar­chand vous dit non avec le sourire.

Il ache­ta le kilim. Au prix du mar­chand. Et pen­dant les vingt minutes qui sui­virent, debout au milieu de Chi­cken Street, il par­la sans s’ar­rê­ter — de nomades, de tapis, de routes com­mer­ciales, de la théo­rie selon laquelle le noma­disme était la condi­tion natu­relle de l’homme et la séden­ta­ri­té une aber­ra­tion, de Bamiyan qu’il avait visi­té la semaine pré­cé­dente et où il avait dor­mi dans une grotte au pied des Boud­dhas, de l’Af­gha­nis­tan qui était selon lui « le der­nier pays libre du monde, ce qui signi­fie qu’il sera le pro­chain à tomber ».

Puis il dis­pa­rut. Comme ça — d’un coup, au milieu d’une phrase, comme s’il avait aper­çu quelque chose d’ir­ré­sis­tible au bout de la rue. Il lais­sa der­rière lui une impres­sion de vitesse, d’in­tel­li­gence tran­chante, et cette phrase qui res­ta dans l’o­reille de Shi­rin comme un éclat de verre : le der­nier pays libre du monde, ce qui signi­fie qu’il sera le pro­chain à tomber.

*

Le soir, au bar du Kabul Grand Hotel, Shi­rin but un verre de vin dans une théière et regar­da Arnaud débal­ler son Boud­dha sur le comp­toir. Var­tan l’exa­mi­na avec l’œil du connais­seur — les Armé­niens connaissent l’art comme les marins connaissent la mer, par ins­tinct et par héritage.

— Gand­ha­ra, dit Var­tan. Peut-être troi­sième siècle. Peut-être une copie. Impos­sible à savoir sans analyse.

— C’est beau, en tout cas, dit Arnaud.

— La beau­té ne prouve rien, dit Var­tan. Les faus­saires aus­si sont artistes.

Il dit cela sans malice, en ran­geant le Boud­dha der­rière le comp­toir pour qu’Ar­naud ne l’ou­blie pas en remon­tant, et Shi­rin pen­sa que Var­tan avait dit en une phrase ce qu’elle n’o­sait pas dire en mille — que la beau­té ne prouve rien, que l’au­then­ti­ci­té est un luxe, que dans ce pays où tout le monde joue un rôle — le mar­chand joue le mar­chand, le diplo­mate joue le diplo­mate, l’in­ter­prète joue l’in­ter­prète — la seule hon­nê­te­té pos­sible est de recon­naître qu’on joue.

Au fond du bar, Simon Lefèvre dor­mait dans un fau­teuil, la bouche ouverte, un livre de Her­mann Hesse posé sur le ventre. Dehors, la nuit de Kaboul enve­lop­pait les mon­tagnes. Et quelque part dans l’hô­tel, dans une chambre dont Shi­rin ne vou­lait pas connaître le numé­ro, Ras­soul Khan rece­vait peut-être des visi­teurs, des hommes avec des sacs, des sacs avec des têtes qui sou­riaient dans l’obscurité.

VII

La dis­pa­ri­tion

Le mar­di 8 mai 1973, à sept heures du matin, la table de Ras­soul Khan était vide.

Ce n’é­tait pas la pre­mière fois que Ras­soul arri­vait tard — il lui arri­vait de ne des­cendre dans le lob­by qu’à neuf ou dix heures, selon l’hu­meur, les affaires, les ren­dez-vous. Mais il y avait quelque chose de dif­fé­rent ce matin-là. Quelque chose dans la qua­li­té de l’ab­sence. La table était là — les deux fau­teuils, le cen­drier en cuivre, le petit gué­ri­don où il posait son thé — mais elle avait l’air d’un décor après la pièce, d’un pla­teau après le tour­nage, un espace qui avait conte­nu une pré­sence et qui n’en conte­nait plus, et cette absence avait une den­si­té, un poids, que Shi­rin sen­tit dès qu’elle tra­ver­sa le lobby.

Var­tan le remar­qua aus­si. Il n’en dit rien — Var­tan ne disait jamais rien qui pût être inter­pré­té comme une inquié­tude — mais ses mains, en essuyant le comp­toir, se dépla­çaient plus len­te­ment que d’ha­bi­tude, et ses yeux reve­naient sans cesse vers la table vide, comme atti­rés par un aimant.

— Ras­soul n’est pas des­cen­du ? deman­da Shirin.

— Non.

— C’est inhabituel.

— Oui.

Deux mots. Deux faits. Var­tan ne spé­cu­lait pas. La spé­cu­la­tion était un luxe de ceux qui n’a­vaient pas vécu ce que Var­tan avait vécu — ou plu­tôt ce que sa famille avait vécu, et dont il por­tait la mémoire comme une cica­trice invi­sible. Quand on est le fils de sur­vi­vants d’un géno­cide, on apprend très tôt que les dis­pa­ri­tions ne sont jamais ano­dines, mais on apprend aus­si qu’il est dan­ge­reux de le dire à voix haute.

À neuf heures, Ras­soul n’é­tait tou­jours pas là. Shi­rin mon­ta au deuxième étage. Elle frap­pa à la porte de la chambre 209 — la chambre de Ras­soul, celle qu’il occu­pait depuis des années, à l’angle du cou­loir, avec une vue sur les jar­dins et un accès direct à l’es­ca­lier de ser­vice. Pas de réponse. Elle frap­pa encore. Le silence avait la tex­ture du coton — épais, étouf­fant, impénétrable.

Elle redes­cen­dit et trou­va Ghu­lam Sar­war à la récep­tion. Le concierge de nuit finis­sait son ser­vice — il avait les yeux rouges du manque de som­meil et cette mous­tache fron­cée qui était chez lui le signe de la réflexion.

— Ghu­lam Sar­war jan. Ras­soul Khan n’est pas ren­tré cette nuit ?

Le concierge la regar­da. Lon­gue­ment. Puis il dit, d’une voix basse :

— Il est sor­ti hier soir à vingt-deux heures. Avec un homme que je n’ai pas recon­nu. Un homme en shal­war kameez gris. Il m’a dit qu’il ren­tre­rait tard. Il n’est pas rentré.

— Et ses affaires ?

— Elles sont dans sa chambre. J’ai véri­fié ce matin. La porte était fer­mée à clé. J’ai ouvert avec le passe. Ses bagues sont sur la table de nuit. Son tur­ban de rechange est dans l’ar­moire. Son cha­pe­let d’ambre est sur l’o­reiller. Tout est là.

— Sauf lui.

— Sauf lui.

Ghu­lam Sar­war pro­non­ça ces deux mots avec une gra­vi­té qui n’a­vait rien de théâ­tral — c’é­tait la gra­vi­té d’un homme qui avait pas­sé trente ans dans un hôtel et qui savait que les gens qui laissent leurs bagues sur la table de nuit ont l’in­ten­tion de reve­nir, et que s’ils ne reviennent pas, c’est qu’on les en a empêchés.

— Il faut pré­ve­nir quel­qu’un, dit Shirin.

— Qui ?

C’é­tait la bonne ques­tion. La police ? La police de Kaboul, en 1973, était un orga­nisme aus­si opaque que les mon­tagnes qui entou­raient la ville — effi­cace par endroits, cor­rom­pue par d’autres, sou­mise à des hié­rar­chies qui ne figu­raient sur aucun orga­ni­gramme. Pré­ve­nir la police, c’é­tait ouvrir une boîte dont on ne connais­sait pas le conte­nu, et peut-être — pro­ba­ble­ment — impli­quer des gens qui ne vou­laient pas être impliqués.

— Atten­dons, dit Ghu­lam Sar­war. Les mar­chands voyagent. C’est leur métier.

Il dit cela sans convic­tion, comme on récite une for­mule dont on sait qu’elle ne tient pas, une phrase des­ti­née non pas à ras­su­rer mais à repous­ser l’an­goisse d’une heure, de deux heures, le temps que la réa­li­té s’im­pose par sa propre pesanteur.

*

À midi, la nou­velle avait cir­cu­lé dans l’hô­tel — pas offi­ciel­le­ment, pas par une annonce, mais par ce réseau invi­sible de mur­mures, de regards, de silences qui est le véri­table sys­tème de com­mu­ni­ca­tion de tout éta­blis­se­ment hôte­lier. Le per­son­nel savait. Les rési­dents per­ma­nents savaient. Les habi­tués du bar savaient. Ras­soul Khan avait disparu.

Les réac­tions furent variées. Le couple de diplo­mates alle­mands ne remar­qua rien. Les ingé­nieurs sovié­tiques haus­sèrent les épaules — ils avaient l’ha­bi­tude des dis­pa­ri­tions. Les jour­na­listes amé­ri­cains posèrent des ques­tions aux­quelles per­sonne ne répon­dit. Simon Lefèvre, le hip­pie, fut le pre­mier à en par­ler à Shirin.

Il l’a­bor­da dans les jar­dins, où elle était assise sur son banc habi­tuel, le Hafez ouvert sur les genoux.

— Shi­rin, dit-il avec cette fami­lia­ri­té des Fran­çais de vingt-deux ans qui tutoient le monde entier. Le gros mar­chand du lob­by. Il paraît qu’il a disparu.

— Qui dit ça ?

— Tout le monde. Le bar­man a l’air bizarre. Le concierge a l’air bizarre. Même les ser­veurs ont l’air bizarre.

— Les ser­veurs ont tou­jours l’air bizarre, Simon.

— Oui mais là c’est un air bizarre dif­fé­rent. Un air bizarre inquiet.

Il s’as­sit à côté d’elle sans y être invi­té, comme tou­jours, et se mit à par­ler de ce qu’il avait vu — ou cru voir — la nuit pré­cé­dente. Il dor­mait mal, dit-il. Le haschich afghan lui don­nait des insom­nies para­doxales — il s’en­dor­mait à minuit et se réveillait à trois heures du matin avec une luci­di­té insup­por­table, une clar­té men­tale qu’il n’a­vait jamais le reste de la jour­née. Et cette nuit, à trois heures, il était des­cen­du au rez-de-chaus­sée pour fumer une ciga­rette dans les jardins.

— J’ai enten­du une voi­ture, dit-il. Pas dans la rue — der­rière l’hô­tel. Il y a une ruelle, tu sais, qui donne sur l’ar­rière du bâti­ment. Une voi­ture a démar­ré très vite. Avec les phares éteints. J’ai trou­vé ça bizarre. Qui démarre à trois heures du matin avec les phares éteints ?

— Tu étais défon­cé, Simon.

— J’é­tais défon­cé, oui. Mais pas sourd.

Shi­rin le regar­da. Ce gar­çon per­du, avec ses che­veux trop longs et ses yeux vitreux, avait peut-être enten­du quelque chose de vrai. Dans le bruit de fond de son brouillard chi­mique, un signal réel s’é­tait peut-être glis­sé — une voi­ture, des phares éteints, trois heures du matin. L’heure à laquelle les choses qu’on ne veut pas que le monde voie se font dans l’ombre.

— Simon. Est-ce que tu as vu autre chose ?

— Non. Enfin si. Peut-être. En remon­tant, j’ai vu quel­qu’un dans le cou­loir du deuxième étage. Un homme. Pas un client — il n’a­vait pas l’air d’un client. Il mar­chait vite. Il est des­cen­du par l’es­ca­lier de service.

— Tu l’as reconnu ?

— Non. Il fai­sait sombre. Mais il por­tait un shal­war kameez gris. Je m’en sou­viens parce que le gris, c’est la cou­leur la plus triste, et à trois heures du matin la tris­tesse est la seule cou­leur qui fait sens.

Il dit cela avec une gra­vi­té phi­lo­so­phique qui aurait pu être ridi­cule si elle n’a­vait pas été sin­cère, et Shi­rin pen­sa que Simon Lefèvre, mal­gré le haschich, mal­gré Hesse, mal­gré la route de Kat­man­dou, était peut-être le témoin le plus fiable de cette nuit-là — pré­ci­sé­ment parce que per­sonne ne fai­sait atten­tion à lui, pré­ci­sé­ment parce qu’un hip­pie défon­cé dans un cou­loir d’hô­tel à trois heures du matin est aus­si invi­sible qu’une femme de chambre haza­ra avec un seau.

*

L’a­près-midi, le colo­nel Naze­ri vint au bar. Il ne venait jamais l’a­près-midi. C’é­tait un homme du soir, un homme des lumières tami­sées et des verres de whis­ky, et sa pré­sence à cette heure — qua­torze heures, le soleil au zénith, le bar presque vide — avait quelque chose d’in­con­gru qui res­sem­blait à un message.

Shi­rin était au comp­toir, un thé devant elle. Naze­ri s’as­sit à côté d’elle. Var­tan ser­vit le whis­ky sans qu’on le lui demande.

— Shi­rin jan, dit Naze­ri. Vous avez l’air préoccupée.

— Je tra­vaille beau­coup. La conférence.

— Bien sûr. La confé­rence. Les Fran­çais sont très exi­geants en matière de traduction.

Il but une gor­gée. Puis, d’un ton qu’il vou­lait léger :

— Le vieux Ras­soul a pris des vacances, paraît-il.

— Vous êtes au courant.

— Je suis tou­jours au cou­rant. C’est un défaut professionnel.

Il tour­na son verre entre ses doigts. Le whis­ky avait la cou­leur de l’ambre, la même cou­leur que le cha­pe­let de Ras­soul, et Shi­rin se deman­da si Naze­ri avait choi­si cette com­pa­rai­son ou si c’é­tait un hasard.

— Ras­soul est un homme com­pli­qué, dit le colo­nel. Un homme qui a beau­coup d’a­mis et beau­coup de clients. Et par­fois, les amis et les clients ne sont pas les mêmes per­sonnes, et il arrive que les uns se fâchent avec les autres. Vous comprenez ?

— Je com­prends les mots, colo­nel. Je suis interprète.

— Vous com­pre­nez plus que les mots, Shi­rin jan. C’est ce qui fait de vous une inter­prète excep­tion­nelle. Et c’est aus­si ce qui pour­rait vous cau­ser des ennuis.

Il dit cela en la regar­dant droit dans les yeux, et Shi­rin sou­tint son regard — ces yeux sombres et brillants qui conte­naient à la fois la séduc­tion et la menace, comme un cou­teau dans un four­reau de velours.

— Ras­soul ven­dait des pierres, dit Naze­ri. Du lapis-lazu­li. Des tapis. Et de temps en temps, d’autres choses. Des choses plus anciennes, plus pré­cieuses, plus… déli­cates. Tout le monde le savait. Tout le monde fer­mait les yeux. Parce que Ras­soul connais­sait les règles. Il payait les gens qu’il fal­lait payer. Il ne par­lait pas aux gens à qui il ne fal­lait pas par­ler. Il était un rouage. Un rouage utile.

— Et un rouage qui disparaît ?

— Un rouage qui dis­pa­raît, c’est un rouage qui a ces­sé d’être utile. Ou qui est deve­nu dan­ge­reux. L’un ou l’autre.

Le colo­nel finit son whis­ky. Il posa le verre sur le comp­toir avec un geste pré­cis, mili­taire, le geste d’un homme qui range ses affaires.

— Shi­rin jan. Vous êtes une femme intel­li­gente. Je le dis sin­cè­re­ment. Et je vous donne un conseil sin­cère, que vous pou­vez prendre ou lais­ser : ne cher­chez pas Ras­soul. Les mar­chands voyagent. C’est leur métier. Et les inter­prètes tra­duisent. C’est le leur.

Il se leva. Il bou­ton­na sa veste. Et avant de par­tir, il ajou­ta, presque par-des­sus l’é­paule, comme on ajoute une pen­sée négligeable :

— Don­nez mes ami­tiés à Mon­sieur Les­sard. Nous avons des amis com­muns à Paris. Des gens de Saint-Cyr. Des gens qui com­prennent la valeur de la discrétion.

Il sor­tit. Le bar retrou­va son silence. Var­tan essuya le verre du colo­nel et le ran­gea sans un mot. Et Shi­rin res­ta assise, les mains autour de sa tasse de thé, et pen­sa : il sait pour Arnaud. Il sait pour le tra­fic. Il sait pour tout. Et il me dit de me taire.

La ques­tion était : pour­quoi pre­nait-il la peine de le dire ? On ne met pas en garde les gens qu’on ne craint pas. On ne menace pas les gens qui ne savent rien.

Ce qui signi­fiait que le colo­nel Naze­ri pen­sait que Shi­rin War­dak savait quelque chose. Et que ce quelque chose valait un avertissement.

*

Le soir, Shi­rin mon­ta au deuxième étage. Le cou­loir était silen­cieux. Elle s’ar­rê­ta devant la chambre 209. La porte était fer­mée. Elle posa sa main sur la poi­gnée — un geste ins­tinc­tif, presque invo­lon­taire — et la poi­gnée tourna.

La chambre de Ras­soul Khan sen­tait le musc, le tabac, et quelque chose de plus ancien, de plus pro­fond — l’o­deur des tapis, cette odeur de laine et de pous­sière qui est l’o­deur même de l’Af­gha­nis­tan, l’o­deur des cara­vanes et des cols de mon­tagne, des yourtes et des bazars, une odeur qui contient des siècles de pas­sage et qui ne s’ef­face jamais vrai­ment, même dans une chambre d’hô­tel avec des draps propres et des rideaux de coton.

La chambre était en ordre. Le lit était fait — Far­za­na l’a­vait fait, par habi­tude, par devoir, ou peut-être par une forme de res­pect pour l’ab­sent. Sur la table de nuit, les bagues. Six bagues, dont quatre en lapis-lazu­li, posées en cercle comme des pla­nètes autour d’un soleil invi­sible. Le tur­ban de soie grise était plié dans l’ar­moire. Le cha­pe­let d’ambre était sur l’o­reiller. Un exem­plaire du Coran était posé sur le bureau, ouvert à une page que Shi­rin ne lut pas.

Elle regar­da. Elle ne tou­cha à rien. Elle cher­chait quelque chose sans savoir quoi — un indice, une trace, un mot lais­sé par un homme qui savait peut-être qu’il ne revien­drait pas. Mais il n’y avait rien. Ras­soul Khan avait quit­té sa chambre comme on quitte une chambre d’hô­tel pour aller dîner — en lais­sant tout der­rière soi, parce qu’on a l’in­ten­tion de revenir.

Sauf qu’il n’é­tait pas revenu.

Et ses bagues étaient là. Six bagues. Quatre en lapis-lazu­li. Ce bleu pro­fond, presque obs­cène, qui est la cou­leur de l’Afghanistan.

Shi­rin refer­ma la porte et redes­cen­dit. Dans le lob­by, la table de Ras­soul était tou­jours vide. Quel­qu’un y avait posé un vase de fleurs — des roses, des roses de Kaboul, d’un rouge si pro­fond qu’il était presque noir. Shi­rin ne sut pas qui avait posé le vase. Peut-être Var­tan. Peut-être Ghu­lam Sar­war. Peut-être per­sonne — peut-être que les roses étaient appa­rues toutes seules, comme appa­raissent les choses dans les his­toires afghanes, par la grâce d’un monde où le visible et l’in­vi­sible ne sont pas sépa­rés par une fron­tière mais par un voile, un voile mince, un voile que le vent sou­lève parfois.

VIII

Bamiyan

Le convoi par­tit à l’aube. Trois véhi­cules — un Land Rover de l’am­bas­sade de France, une jeep du minis­tère de la Culture, et un camion bâché qui trans­por­tait du maté­riel de fouille et des caisses de pro­vi­sions — s’en­ga­gèrent sur la route de Bamiyan à cinq heures du matin, quand Kaboul dort encore et que les mon­tagnes, à l’est, com­mencent à rou­gir comme du métal chauffé.

Shi­rin était dans le Land Rover, assise à l’ar­rière, entre Arnaud et un archéo­logue de la DAFA — la Délé­ga­tion Archéo­lo­gique Fran­çaise en Afgha­nis­tan — un homme nom­mé Pierre Les­cot, la soixan­taine, barbe blanche, mains cal­leuses, qui fouillait les sites afghans depuis trente ans et qui par­lait du pays avec l’au­to­ri­té bien­veillante d’un homme qui a consa­cré sa vie à une terre qui n’est pas la sienne. À l’a­vant, le chauf­feur — un Haza­ra silen­cieux, comme tous les chauf­feurs haza­ras — condui­sait avec cette pru­dence fata­liste des hommes qui connaissent les routes afghanes et qui savent que chaque virage est une prière.

La route de Bamiyan est une épreuve. Deux cent trente kilo­mètres de lacets, de cols, de ravins, de pas­sages où la piste se réduit à une cor­niche au-des­sus du vide, et où deux véhi­cules ne peuvent pas se croi­ser sans que l’un des deux ne recule jus­qu’au pro­chain élar­gis­se­ment. Le Salang Pass — le tun­nel per­cé par les Sovié­tiques sous le col de Salang, à 3 400 mètres d’al­ti­tude — avait amé­lio­ré la route du nord, mais Bamiyan était à l’ouest, par un che­min plus ancien, plus sau­vage, qui pas­sait par les gorges de Ghor­band et les cols de l’Hin­dou Kouch.

Shi­rin regar­dait par la fenêtre. Le pay­sage défi­lait — d’a­bord la plaine de Kaboul, avec ses ver­gers et ses champs de blé vert, puis les pre­mières mon­tagnes, les vil­lages en pisé accro­chés aux flancs comme des nids de guêpes, les rivières grises de fonte gla­ciaire, les ber­gers avec leurs trou­peaux de mou­tons et de chèvres, les enfants qui cou­raient le long de la piste en agi­tant les bras. Puis le désert de pierre. Les gorges. Le vide.

À mesure que la route mon­tait, l’air chan­geait. Il deve­nait plus fin, plus cou­pant, char­gé de cette odeur miné­rale qui est l’o­deur des hauts pla­teaux — une odeur de roche, de vent, de rien. Shi­rin sen­tait sa res­pi­ra­tion se rac­cour­cir, son cœur battre un peu plus vite, cette ivresse légère de l’al­ti­tude qui donne aux choses une net­te­té exces­sive, comme si le monde avait été pas­sé au couteau.

Arnaud, à côté d’elle, dor­mait. Il dor­mait comme dorment les Fran­çais en voi­ture — la tête contre la vitre, la bouche légè­re­ment ouverte, aban­don­né. En dor­mant, il per­dait cette élé­gance vigi­lante qui était la sienne éveillé, et Shi­rin le trou­vait plus beau ain­si, plus vul­né­rable, plus vrai. Elle résis­ta à l’en­vie de tou­cher ses cheveux.

Pierre Les­cot, lui, ne dor­mait pas. Il regar­dait les mon­tagnes avec l’at­ten­tion concen­trée de l’ar­chéo­logue qui lit dans la pierre.

— Vous savez, dit-il à Shi­rin, la pre­mière fois que je suis venu en Afgha­nis­tan, c’é­tait en 1938. J’a­vais vingt-trois ans. La DAFA exis­tait depuis 1922, et Fou­cher — le grand Alfred Fou­cher — avait déjà iden­ti­fié les prin­ci­paux sites du Gand­ha­ra. J’ai pas­sé trente-cinq ans dans ce pays. Plus long­temps que dans aucun autre, y com­pris la France. Par­fois je me demande si je suis encore français.

— Vous l’êtes, dit Shi­rin. Les Fran­çais qui doutent d’être fran­çais sont les plus fran­çais de tous.

Les­cot sou­rit. Puis il devint grave.

— Shi­rin jan. Je vais vous dire quelque chose que je ne devrais peut-être pas dire. Les sites de Bamiyan sont en dan­ger. Pas à cause du temps. Pas à cause des ber­gers. À cause des hommes. Il y a un tra­fic. Vous le savez, n’est-ce pas ?

Shi­rin ne répon­dit pas. Le Land Rover pre­nait un virage en épingle, et le chauf­feur haza­ra négo­cia la courbe avec une séré­ni­té qui confi­nait au mysticisme.

— Des frag­ments de fresques, conti­nua Les­cot. Des têtes de sta­tues. Des pan­neaux sculp­tés. Ils dis­pa­raissent. Pas d’un coup — len­te­ment, pièce par pièce, comme un corps qu’on démembre. J’ai écrit au minis­tère. J’ai écrit à l’am­bas­sade. Tout le monde dit la même chose : nous allons agir. Per­sonne n’a­git. Parce que les gens qui achètent sont puis­sants, et les gens qui vendent sont pro­té­gés, et les gens qui pour­raient arrê­ter tout ça n’en ont pas la volon­té. Ou pas le courage.

— Ou pas l’in­té­rêt, dit Shirin.

Les­cot la regar­da. Un long regard, le regard d’un homme qui recon­naît une alliée.

— Ras­soul Khan, dit-il. Vous le connaissiez.

— Tout le monde le connaissait.

— Il était l’un des inter­mé­diaires. Pas le seul. Pas le plus impor­tant. Mais l’un des plus visibles. Et main­te­nant il a disparu.

— Vous êtes au courant ?

— Ma chère Shi­rin, à Kaboul, les archéo­logues et les tra­fi­quants fré­quentent les mêmes hôtels, les mêmes res­tau­rants, et par­fois les mêmes per­sonnes. La fron­tière entre les deux est moins nette que vous ne le pen­sez. Même la DAFA… mais je m’ar­rête là. Je suis un vieil homme et les vieux hommes parlent trop.

Il se tut. La route mon­tait. Les mon­tagnes se rapprochaient.

*

Ils arri­vèrent à Bamiyan en fin d’a­près-midi, quand le soleil rase la falaise et donne aux Boud­dhas cette cou­leur de miel qui les rend presque vivants.

Shi­rin les avait déjà vus. Plu­sieurs fois. Et chaque fois, le même ver­tige. La falaise de grès ocre, haute de cent mètres, per­cée de cen­taines de grottes comme un visage cri­blé d’yeux, et au centre — deux niches géantes, deux absences de pierre, et dans ces absences deux pré­sences : les Boud­dhas. Le grand — cin­quante-trois mètres, le plus haut Boud­dha rupestre du monde — et le petit — trente-cinq mètres, qu’on appe­lait le petit par conven­tion, comme on appelle petit un homme d’un mètre quatre-vingts quand il se tient à côté d’un géant.

Ils étaient muti­lés. Pas encore détruits — pas encore — mais abî­més par les siècles, les guerres, les van­da­lismes suc­ces­sifs. Le grand Boud­dha n’a­vait plus de visage — les musul­mans l’a­vaient détruit au Moyen Âge, parce que l’i­mage est inter­dite, parce que le visage est le lieu de l’i­do­lâ­trie. Et pour­tant il était encore là, debout, les bras le long du corps dans les cavi­tés taillées pour eux, dra­pé dans son man­teau de pierre, et son absence de visage était plus élo­quente qu’un visage — c’é­tait le visage de tout le monde et de per­sonne, un visage uni­ver­sel, un visage de vide.

Arnaud, réveillé, debout au pied de la falaise, regar­dait sans rien dire. Shi­rin l’ob­ser­vait. C’é­tait un test — pas un test qu’elle avait pré­vu, pas un test conscient, mais un test quand même : com­ment un homme réagit devant les Boud­dhas de Bamiyan dit quelque chose sur cet homme, quelque chose d’es­sen­tiel, quelque chose qui ne peut pas être contrefait.

Arnaud ne dit rien. Il res­ta debout, les mains dans les poches, la tête ren­ver­sée en arrière, et il regar­da. Long­temps. Et quand il se tour­na vers Shi­rin, il avait les yeux mouillés.

— Je ne savais pas, dit-il. Je ne savais pas que c’é­tait ça.

— Per­sonne ne sait, dit Shi­rin. Pas avant de les voir.

*

Le cam­pe­ment était ins­tal­lé au pied de la falaise, dans un ver­ger d’a­bri­co­tiers. Des tentes, un feu, des lampes à pétrole. L’é­quipe de la DAFA tra­vaillait sur un chan­tier de fouilles dans les grottes — des fresques à docu­men­ter, des frag­ments à col­lec­ter avant que les intem­pé­ries ne les détruisent. Shi­rin n’a­vait pas de rôle offi­ciel ici — elle avait accom­pa­gné le convoi en tant qu’in­ter­prète de la délé­ga­tion, mais la plu­part des échanges se fai­saient en fran­çais ou en anglais, et les ouvriers afghans par­laient le haza­ra­gi, qu’elle com­pre­nait mais ne maî­tri­sait pas.

Elle pro­fi­ta de la fin d’a­près-midi pour mon­ter dans les grottes. Seule. Les marches taillées dans la roche étaient usées par des siècles de pieds — des pieds de moines, de pèle­rins, de mar­chands, de sol­dats, de tou­ristes, de voleurs — et elles mon­taient en spi­rale dans l’é­pais­seur de la falaise, étroites, glis­santes, éclai­rées par des ouver­tures per­cées dans la pierre qui lais­saient entrer la lumière par inter­valles, comme des respirations.

Dans les grottes supé­rieures, les fresques. Ce qui res­tait des fresques. Des Boud­dhas assis en médi­ta­tion, auréo­lés de flammes. Des bod­hi­satt­vas aux visages doux, aux robes plis­sées. Des motifs flo­raux d’une déli­ca­tesse qui ser­rait le cœur. Et par­tout, des traces d’ar­ra­che­ment — des rec­tangles plus clairs sur la paroi, des trous là où un pan­neau avait été décou­pé, des cica­trices dans la pierre qui disaient, plus clai­re­ment que n’im­porte quel rap­port offi­ciel, que quel­qu’un était pas­sé ici avec des outils et avait empor­té des mor­ceaux d’éternité.

Shi­rin posa la main sur la paroi. La pierre était froide, rugueuse sous ses doigts, vivante d’une vie miné­rale qui n’a­vait rien à voir avec la vie humaine — une vie plus lente, plus patiente, une vie qui comp­tait en mil­lé­naires et non en années. Et elle pen­sa à Ras­soul Khan, à ses bagues de lapis-lazu­li posées sur la table de nuit d’une chambre d’hô­tel, à la tête de Boud­dha que Far­za­na avait vue dans un sac, à la réunion au minis­tère, à Van der Berg et ses « contri­bu­tions aux efforts de conser­va­tion », et elle com­prit — avec la clar­té vio­lente de l’al­ti­tude, cette luci­di­té qui vient quand l’air est trop fin pour le men­songe — que tout était lié, que le tra­fic était un sys­tème, une chaîne qui allait des grottes de Bamiyan aux vitrines de Chi­cken Street en pas­sant par les cou­loirs du minis­tère et les esca­liers de ser­vice du Kabul Grand Hotel, et que Ras­soul Khan, le rouage, le maillon, l’in­ter­mé­diaire, avait peut-être payé de sa vie le prix de sa place dans cette chaîne.

En redes­cen­dant, elle croi­sa Pierre Les­cot dans l’une des grottes infé­rieures. Le vieil archéo­logue était assis par terre, une lampe de poche entre les dents, un car­net sur les genoux, et il des­si­nait — il des­si­nait les fresques, minu­tieu­se­ment, au crayon, parce que « les pho­to­gra­phies mentent et le des­sin ne ment jamais ».

— Vous avez vu les arra­che­ments, dit-il sans lever les yeux.

— Oui.

— C’est récent. Quelques mois, peut-être moins. Les bords sont encore vifs. Quand la pierre est cou­pée depuis long­temps, les bords s’ar­ron­dissent. Ceux-ci sont tran­chants comme des couteaux.

Il des­si­na encore un moment, puis posa son crayon.

— Il y a un homme dans le vil­lage, dit-il. Un gar­dien. Il tra­vaille pour le minis­tère, en théo­rie. En pra­tique, il garde les chèvres et il regarde les tou­ristes. Mais il voit des choses. La nuit, des hommes viennent avec des échelles, des scies. Il ne peut rien faire — ils sont armés, et lui ne l’est pas. Il m’en a par­lé la der­nière fois. Il avait peur.

— Peur de quoi ?

— De tout. De ceux qui viennent la nuit. De ceux qui les envoient. De ceux qui ferment les yeux. De vous. De moi. De tout le monde.

*

Le soir, dans le cam­pe­ment, il y eut un repas autour du feu. Du riz, du mou­ton bouilli, du pain chaud, du thé. Les archéo­logues fran­çais par­laient de stra­ti­gra­phie et de data­tion au car­bone 14. Les ouvriers afghans man­geaient en silence. Les étoiles appa­rurent — ces étoiles de Bamiyan qui sont les plus proches du ciel que Shi­rin eût jamais vues, des étoiles à tou­cher, des étoiles qui pesaient.

Arnaud était assis à côté d’elle, une assiette sur les genoux. Ils ne se par­laient pas. Ils n’a­vaient pas besoin de se par­ler — le silence entre eux avait acquis cette qua­li­té des silences qui sont plus intimes que les paroles, un silence habi­té, un silence de couple, et Shi­rin se sur­prit à pen­ser ce mot — couple — et à le reje­ter aus­si­tôt, parce que ce mot impli­quait un ave­nir et qu’entre elle et Arnaud il n’y avait pas d’a­ve­nir, il n’y avait qu’un pré­sent, fra­gile, pro­vi­soire, un pré­sent de chambre d’hô­tel et de nuits afghanes.

Plus tard, quand le cam­pe­ment s’en­dor­mit, ils s’é­loi­gnèrent du feu. Ils mar­chèrent dans le ver­ger d’a­bri­co­tiers. La lune éclai­rait la falaise et les Boud­dhas, debout dans leurs niches, sem­blaient res­pi­rer dans la lumière blanche — deux géants de pierre qui veillaient sur la val­lée depuis dix-sept siècles et qui veille­raient encore, croyait-on, long­temps après que les hommes auraient ces­sé de se sou­ve­nir de leur nom.

Ils firent l’a­mour dans le ver­ger, sur une cou­ver­ture de laine posée à même la terre. C’é­tait dif­fé­rent de l’hô­tel — plus rapide, plus rude, presque violent, comme si l’al­ti­tude et la soli­tude et la pré­sence des Boud­dhas avaient dis­sous les poli­tesses du corps et lais­sé quelque chose de plus pri­mi­tif, de plus urgent. La terre était froide sous eux. L’air sen­tait l’a­bri­cot et la pierre. Au-des­sus d’eux, les étoiles ne cil­laient pas.

Après, allon­gés côte à côte, enve­lop­pés dans la cou­ver­ture, Arnaud dit :

— Shi­rin. Qu’est-ce qui s’est pas­sé avec Ras­soul Khan ?

Elle ne répon­dit pas tout de suite. Elle regar­da les Boud­dhas, là-haut, leurs sil­houettes mas­sives contre le ciel.

— Je ne sais pas, dit-elle. Pas encore.

— Mais tu sais quelque chose.

— Je sais beau­coup de choses, Arnaud. C’est le pro­blème. Je sais tou­jours beau­coup de choses, parce que les gens parlent devant moi comme s’ils par­laient devant un meuble. Et les meubles n’ont pas de mémoire.

— Tu n’es pas un meuble.

— Non. Et c’est pour ça que c’est compliqué.

Il ne posa pas d’autres ques­tions. Il l’at­ti­ra contre lui, et elle sen­tit la cha­leur de son corps contre le froid de la nuit, et elle fer­ma les yeux, et elle pen­sa que demain ils ren­tre­raient à Kaboul, et que Kaboul serait le même et que rien ne serait le même, parce qu’elle avait vu les arra­che­ments dans les grottes, les cica­trices dans la pierre, et qu’elle savait main­te­nant que ce qu’on fai­sait à ces murs, on le fai­sait à ce pays, et que per­sonne — pas Arnaud, pas Nan­cy Dupree, pas Pierre Les­cot, pas elle — ne pou­vait l’empêcher.

La val­lée de Bamiyan dor­mait. Les Boud­dhas veillaient. Et quelque part dans la nuit, der­rière les mon­tagnes, Kaboul attendait.

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