Le dernier
pays libre
Le dernier pays libre
Chapitres 1 à 4
Kabul Grand Hotel, 1973
I
L’interprète
Le taxi s’arrêta devant le Kabul Grand Hotel à quatre heures de l’après-midi, quand la lumière de Kaboul atteint cette qualité particulière qu’on ne trouve nulle part ailleurs — une dorure poussiéreuse, presque irréelle, comme si le soleil traversait un voile de soie avant de toucher les choses. Shirin Wardak paya le chauffeur, un Hazara silencieux qui n’avait pas prononcé un mot depuis Shahr‑e Naw, et resta un instant debout sur le trottoir, sa valise à la main, à regarder la façade.
L’hôtel n’avait pas changé. Il ne changeait jamais. C’était sa vertu et peut-être sa malédiction — cette façade moderniste des années soixante, ce béton qui voulait ressembler à du marbre, ces lignes droites héritées des architectes soviétiques mais adoucies par quelque chose d’indéfinissable, une grâce persane, un arrondi dans les angles, comme si le bâtiment lui-même avait fini par céder aux manières du pays. Au-dessus de l’entrée, les lettres en dari et en anglais — KABUL GRAND HOTEL — brillaient dans la lumière de l’après-midi, et le portier, un vieil homme en uniforme gris dont Shirin ne connaissait que le surnom, Agha Noor, s’avança avec cette lenteur cérémonieuse qui est la marque des vrais professionnels de l’hospitalité.
— Khosh âmadid, Shirin jan. Bienvenue.
Il prit sa valise sans qu’elle ait besoin de la tendre. Il faisait toujours ça — anticiper le geste, devancer le besoin, avec une discrétion qui ressemblait à de l’affection.
Elle entra.
Le hall du Kabul Grand Hotel sentait le thé à la cardamome, la cire, et quelque chose de plus ancien, de plus difficile à nommer — une odeur de tapis, de laine, de poussière piégée dans les fibres depuis des années, qui donnait à l’air une épaisseur presque palpable. Le sol en marbre gris reflétait les lustres. Les tapis afghans — des Herati, des Baloutches, un grand Turkmen rouge sang accroché au mur du fond — absorbaient les sons et donnaient au hall cette acoustique feutrée des lieux où l’on parle bas, où les secrets circulent à hauteur de murmure.
À droite, la réception. Un comptoir en bois sombre, un registre ouvert, un employé en gilet qui leva les yeux et sourit en la reconnaissant. Derrière lui, le tableau des clés — des crochets en cuivre, numérotés, dont certains étaient vides et d’autres portaient encore leur clé, et chaque absence racontait une présence, quelqu’un là-haut, dans une chambre, en train de vivre une vie que le hall ne connaîtrait jamais.
À gauche, le bar. Et derrière le bar, Vartan.
Il essuyait un verre, comme toujours. Shirin se demandait parfois si Vartan faisait autre chose dans la vie qu’essuyer des verres — si cet homme mince aux cheveux gris, aux mains longues et sèches, existait en dehors de ce comptoir en acajou, de ces bouteilles alignées comme des soldats, de cette lumière tamisée qui lui donnait un teint d’icône byzantine. Il leva les yeux. Il ne sourit pas — Vartan ne souriait presque jamais — mais quelque chose bougea dans son regard, un léger déplacement, comme une porte qui s’entrouvre.
— Shirin jan.
— Vartan jan.
C’était leur rituel. Deux mots, deux noms, et entre eux tout ce qui n’avait pas besoin d’être dit. Vartan posa le verre, prit une tasse derrière lui, versa le thé sans demander — thé vert à la cardamome, un demi-sucre, pas de lait. Il le déposa devant elle sur le comptoir.
— Combien de temps cette fois ?
— Trois semaines. Peut-être quatre. La conférence de coopération franco-afghane. Ils ont besoin d’une interprète dari-français.
— Ils ont de la chance.
Elle but une gorgée. Le thé avait exactement le goût qu’il devait avoir — celui de l’hôtel, celui du retour, celui de cette ville à 1 800 mètres d’altitude où l’eau bout plus vite et le thé infuse différemment, et où même les choses les plus simples ont une saveur que la plaine ne connaît pas.
Dans le lobby, à la table qu’il occupait depuis si longtemps qu’elle semblait faire partie du mobilier, Rassoul Khan tenait sa cour. C’était un homme massif, la cinquantaine épaisse, une barbe teinte au henné qui lui donnait un air de prophète en colère, un turban de soie grise noué avec une précision militaire, et aux doigts — Shirin les compta machinalement — six bagues, dont quatre en lapis-lazuli, ce bleu profond, presque obscène, qui est la couleur de l’Afghanistan comme le rouge est la couleur du sang. Il parlait à deux hommes assis en face de lui, des étrangers, des Européens à en juger par leurs vêtements — vestes de lin froissées, montres suisses, chaussures de ville incongrues dans la poussière de Kaboul. Il parlait en pachto, sa langue quand il voulait que les choses restent entre Pachtounes, et sa voix grave, cadencée, avait cette musicalité rauque des langues qui viennent des montagnes.
Il aperçut Shirin et leva une main — un geste lent, royal, un geste qui disait je t’ai vue, je te salue, tu peux passer.
Elle inclina la tête et passa.
*
Sa chambre était au deuxième étage. La 214. Ghulam Sarwar, le concierge de nuit, ne travaillait pas encore — il n’apparaissait qu’au crépuscule, comme une chauve-souris ponctuelle — mais il avait laissé un mot sur la table de nuit, écrit de sa main ronde et soignée : Khosh âmadid. La chambre a été préparée. Le robinet de gauche fuit un peu, j’ai prévenu le plombier. C’était du Ghulam Sarwar tout craché — cette attention aux détails, cette conscience que le confort d’un hôte se mesure à l’état de sa plomberie autant qu’à la qualité de ses draps.
La chambre n’était pas grande. Un lit, une armoire, un bureau, une fenêtre qui donnait sur les jardins intérieurs. Shirin posa sa valise, ouvrit la fenêtre, et respira.
Les jardins du Kabul Grand Hotel étaient ce que l’hôtel avait de plus beau — un rectangle de verdure improbable au milieu du béton, avec un bassin central, des rosiers, des grenadiers, un saule pleureur qui n’avait rien à faire là mais qui avait survécu à tous les étés et à tous les hivers, et des bancs de pierre disposés le long des allées comme des invitations au silence. En fin d’après-midi, quand le soleil passait derrière les montagnes et que l’air se refroidissait brusquement — c’est le secret de Kaboul, cette fraîcheur soudaine qui tombe comme un rideau — les jardins prenaient une beauté mélancolique, presque européenne, qui faisait oublier qu’on était en Afghanistan, au centre exact de nulle part.
Shirin s’assit sur le lit. Elle sortit de sa valise un livre — un recueil de Hafez, l’édition de poche qu’elle emportait partout — et un cahier dans lequel elle notait les mots. Pas les mots qu’elle traduisait pour les autres, non. Les mots qu’elle ne traduisait pas. Les mots qui restaient entre les langues, dans cet espace interstitiel où le dari disait une chose et le français une autre, et où la vérité était quelque part au milieu, insaisissable.
Elle avait vingt-neuf ans. Des yeux verts très clairs — si clairs qu’on les remarquait avant de remarquer le reste, avant le visage fin, les cheveux noirs tirés en arrière, la peau mate, la silhouette mince. Ces yeux faisaient d’elle quelqu’un qu’on n’oublie pas, ce qui est un avantage dans la vie sociale et un inconvénient dans le métier d’interprète, où l’idéal est d’être invisible. Shirin n’avait jamais été invisible. Elle avait appris à compenser par la discrétion du geste, la sobriété du vêtement, la neutralité de la voix. Mais les yeux, on ne pouvait rien faire pour les yeux.
Elle était fille d’un médecin, le docteur Youssef Wardak, qui avait étudié à Paris dans les années trente et en était revenu avec deux choses : un diplôme de la Faculté de médecine et la conviction que l’Afghanistan pouvait devenir un pays moderne sans cesser d’être lui-même. Conviction noble, conviction fragile, conviction que Shirin avait héritée sans jamais oser la formuler aussi clairement. Sa mère, Soraya, enseignait la littérature persane au lycée Malalai — le lycée des filles de Kaboul, fierté de la monarchie, preuve vivante que ce pays n’était pas ce que le monde croyait.
Shirin avait fait la Sorbonne. Licence de langues vivantes, 1963. Trois ans à Paris, dans un studio du Quartier latin, entre les cours de traduction et les cafés de Saint-Germain-des-Prés, et elle était rentrée à Kaboul en 1966 avec un français impeccable, une certaine idée de la liberté, et la certitude déconcertante que chez elle n’était plus tout à fait chez elle — ni là-bas ni ici, nulle part et partout, dans cette zone grise que connaissent tous ceux qui ont vécu entre deux langues assez longtemps pour que les deux deviennent étrangères.
Elle ouvrit le Hafez au hasard. C’est ce qu’on fait avec Hafez — on ouvre au hasard et le poète vous dit ce que vous avez besoin d’entendre. Elle tomba sur ce vers :
Ne juge pas les buveurs de vin, ô ascète pur — car on ne te reprochera pas leurs péchés.
Elle sourit. Elle referma le livre, descendit au bar, et commanda un deuxième thé.
*
Le soir tomba sur le Kabul Grand Hotel comme il tombe sur toute cette ville — vite, sans transition, avec ce passage brutal de la lumière dorée à l’obscurité bleue qui désoriente les étrangers et que les Kaboulis ne remarquent même plus. Les montagnes, tout autour, mangèrent le soleil d’un seul coup. Les lumières de l’hôtel s’allumèrent — les lustres du hall, les lampes du bar, les appliques des couloirs — et l’établissement changea de nature, comme un animal qui mue. L’hôtel du jour, administratif, un peu terne, laissait place à l’hôtel du soir, plus doux, plus ambigu, plus dangereux.
Vartan alluma les bougies du bar. C’était un geste inutile — l’éclairage électrique suffisait — mais Vartan tenait aux bougies comme à un souvenir d’un monde plus ancien, plus lent. Il avait soixante-trois ans. Sa famille avait fui le génocide arménien en 1915, traversé la Perse à pied, et s’était échouée à Kaboul comme un navire s’échoue sur une plage — par hasard, par épuisement, par la grâce incompréhensible de la géographie. Vartan était né ici. Il était aussi afghan que le roi, à ceci près que personne ne l’avait jamais considéré comme tel, et il avait cessé depuis longtemps d’attendre qu’on le fasse. Il préparait les meilleurs cocktails de Kaboul dans un pays musulman. L’absurdité de la chose ne le faisait même plus sourire.
Le bar se remplit lentement. Un couple de diplomates allemands, raides et corrects, qui commandèrent de la bière. Un groupe d’ingénieurs soviétiques en costume gris, qui commandèrent de la vodka et ne parlèrent qu’entre eux. Deux journalistes américains, bruyants, chemises ouvertes, qui commandèrent du whisky et posèrent des questions à Vartan sur la situation politique — Vartan répondit par des monosyllabes, ce qui est la meilleure façon de répondre aux journalistes américains. Un homme seul, dans un coin, qui lisait un journal en ourdou et ne commandait rien.
Et puis, dans un coin du bar, un musicien. Shirin ne le connaissait pas — un jeune homme, vingt-cinq ans peut-être, maigre, le visage ouvert, un rubab posé sur ses genoux comme un enfant endormi. Il ne jouait pas encore. Il accordait l’instrument, tournant les chevilles avec une patience infinie, l’oreille collée à la caisse de résonance, et ce geste — cet ajustement silencieux, cette recherche de la note juste — était en soi une forme de musique.
Quand il commença à jouer, le bar se tut. Pas d’un coup — progressivement, conversation après conversation, comme des bougies qu’on souffle. Le rubab a ce pouvoir. C’est un instrument à cordes afghan, fait de bois de mûrier et de peau de chèvre, et son son est quelque chose entre le luth et le cœur humain — une vibration chaude, légèrement nasale, qui parle directement aux os. Le jeune homme jouait un air que Shirin reconnut — un ghazal classique, une mélodie ancienne, venue de cette Asie centrale dont l’Afghanistan est le carrefour et le résidu.
Elle écouta. Elle pensa à son père, qui aimait cette musique. Elle pensa à Paris, où elle n’avait jamais trouvé un son qui lui rappelât chez elle. Elle pensa à rien.
Le portrait du roi Zaher Shah, au-dessus de la réception, la regardait avec ce sourire bienveillant et un peu absent qui était le sien — le sourire d’un homme qui régnait depuis quarante ans et qui croyait, sincèrement, que le temps était de son côté.
Il avait tort. Mais personne, dans le bar du Kabul Grand Hotel, en ce soir d’avril 1973, ne le savait encore.
II
Le Français
La conférence de coopération franco-afghane s’ouvrit le lendemain matin dans la salle de banquet du Kabul Grand Hotel, une pièce rectangulaire aux murs tendus de velours vert que personne n’avait changé depuis l’inauguration et qui donnait à l’ensemble un air de cercle de jeu provincial. Des tables avaient été disposées en U. Des carafes d’eau et des verres. Des blocs-notes frappés du sceau de l’ambassade de France — un coq doré — et des crayons à papier dont la mine était trop dure. Shirin connaissait ces crayons. Elle en avait usé des dizaines dans des conférences semblables, et chaque fois elle se demandait quel fonctionnaire parisien avait décidé que des crayons à mine dure feraient l’affaire en Afghanistan, où la chaleur ramollit tout le reste.
Elle s’installa à sa place — la place de l’interprète, légèrement en retrait, entre les deux délégations, visible de tous et regardée par personne. C’est la position de l’interprète. Un no man’s land linguistique. On existe par la voix et on disparaît par le corps. Shirin avait appris cela à la Sorbonne, dans les cours de traduction simultanée de Madame Lederer, une femme sèche et brillante qui répétait : « L’interprète est une vitre. On doit voir à travers. Si l’on vous remarque, c’est que la vitre est sale. »
Shirin n’avait jamais réussi à être une vitre. Ses yeux l’en empêchaient.
Les Afghans arrivèrent les premiers — trois fonctionnaires du ministère de la Culture, un sous-directeur de la coopération internationale, et un homme plus âgé, dont Shirin ne connaissait pas le visage, qui portait un costume occidental mal coupé et un calot d’astrakan sur la tête. Il s’assit au bout de la table et ne parla à personne. Les Français arrivèrent cinq minutes plus tard, avec cette ponctualité approximative qui est la marque de la diplomatie française — jamais en avance, jamais vraiment en retard, toujours dans cette zone intermédiaire qui laisse planer un doute poli sur leurs priorités.
Et parmi eux, Arnaud Lessard.
Il entra le dernier. Grand, mince, la quarantaine passée, un visage anguleux que la lumière de Kaboul rendait plus net qu’il ne devait l’être à Paris — les pommettes saillantes, le nez droit, des yeux gris-bleu qui avaient cette particularité de ne jamais se poser longtemps sur la même chose, comme s’ils cherchaient perpétuellement quelque chose dans les marges du visible. Il portait un costume en lin clair, froissé aux coudes, et une cravate qu’il avait dénouée dans le couloir et qu’il renoua en s’asseyant, avec un geste las qui disait tout sur son rapport aux conventions.
Il chercha l’interprète du regard. Il trouva Shirin.
Ce ne fut pas un coup de foudre. Shirin ne croyait pas aux coups de foudre — elle croyait aux glissements, aux déplacements lents, aux mouvements tectoniques de l’attention qui font qu’un visage parmi d’autres devient soudain le seul visage dans la pièce. Ce fut un regard. Bref. Un demi-sourire, à peine esquissé, qui pouvait signifier bonjour, ou merci d’être là, ou simplement la politesse réflexe du diplomate. Shirin inclina la tête et ouvrit son bloc-notes.
La conférence commença. Il était question de coopération culturelle, de fouilles archéologiques, de restauration de monuments, de bourses d’études pour les étudiants afghans. Shirin traduisait. Le dari coulait dans un sens, le français dans l’autre, et entre les deux elle existait comme un courant, un passage, un seuil que les mots franchissaient en changeant de peau. Elle traduisait les phrases officielles — « la France réaffirme son engagement envers le patrimoine afghan » — et aussi les silences, les hésitations, les sous-entendus. Quand le sous-directeur afghan dit, en dari, que « certaines fouilles nécessitent une surveillance plus attentive des autorités nationales », elle traduisit les mots mais entendit autre chose — une plainte, un reproche voilé, l’accusation muette que les archéologues français emportaient plus qu’ils ne déclaraient.
Arnaud Lessard écoutait. Pas comme les autres Français, qui attendaient leur tour de parler avec cette impatience polie des gens qui n’écoutent que pour préparer leur réponse. Lui écoutait vraiment — penché en avant, les mains croisées, les yeux fixés non pas sur le locuteur mais sur Shirin, comme si c’était elle qui parlait et non le fonctionnaire afghan qu’elle traduisait. Comme si la voix de Shirin était la seule voix dans la pièce.
C’était troublant. Et elle détesta que ce fût troublant.
*
La conférence dura trois heures. À la pause, on servit du thé vert et des biscuits secs dans le hall, et les deux délégations se mélangèrent avec cette gaucherie cordiale qui caractérise les rencontres diplomatiques — poignées de main appuyées, sourires calibrés, petites phrases en anglais pour ceux dont le dari ou le français ne suffisaient pas. Shirin se tenait près de la fenêtre, son thé à la main, dans cette zone intermédiaire où l’interprète attend d’être à nouveau utile.
Arnaud Lessard vint à elle.
— Vous êtes remarquable, dit-il en français. Et je ne dis pas ça par politesse.
— C’est pourtant ce qu’on dit par politesse, répondit-elle.
Il rit. Un rire bref, presque surpris, comme s’il ne s’attendait pas à être rembarré et que cela lui plaisait.
— Arnaud Lessard. Attaché culturel. Mais ça, vous le savez déjà.
— Shirin Wardak. Interprète. Mais ça, vous le savez aussi.
— Ce que je ne sais pas, c’est où vous avez appris ce français. Ce n’est pas du français d’école. C’est du français de quelqu’un qui a vécu dedans.
— La Sorbonne. Trois ans.
— Quelle époque ?
— Soixante à soixante-trois.
— Juste avant moi. J’étais à Sciences Po en soixante-quatre. On a marché sur les mêmes trottoirs.
— Paris est grand, monsieur Lessard.
— Arnaud. Et Paris est petit, mademoiselle Wardak. Plus petit qu’on ne croit.
Il y eut un silence. Pas un silence gêné — un silence attentif, comme celui qui précède le premier mouvement d’un morceau de musique, quand l’archet est levé et que tout le monde retient son souffle. Puis la conférence reprit, et Shirin retourna à sa place, et pendant les deux heures suivantes elle traduisit les paroles des uns et des autres avec une précision impeccable, et pas une seule fois elle ne croisa le regard d’Arnaud Lessard, et pas une seule fois elle ne cessa de sentir ce regard posé sur elle.
*
Le soir, au restaurant de l’hôtel. Il l’avait invitée. Elle avait refusé. Il avait insisté — avec élégance, sans lourdeur, en invoquant le besoin de « préparer les sessions du lendemain ». Elle avait cédé en se disant qu’elle cédait pour des raisons professionnelles, et en sachant parfaitement que c’était un mensonge.
Le restaurant du Kabul Grand Hotel occupait une salle attenante au bar, séparée par des rideaux de velours bordeaux que personne ne tirait jamais. Les tables étaient couvertes de nappes blanches. Les serveurs portaient des gilets noirs. Le menu proposait du kabuli pulao — le grand plat national, riz au safran, raisins secs, carottes, viande d’agneau — mais aussi du poulet rôti « à la française », un bœuf Stroganoff dont la recette venait des ingénieurs soviétiques, et une salade niçoise dont la présence à Kaboul relevait du mystère métaphysique. Le vin existait, mais il fallait le demander à voix basse, et Vartan l’apportait dans une théière pour préserver les apparences.
Arnaud commanda du kabuli pulao et le vin dans la théière. Shirin commanda la même chose. Il y avait dans ce parallélisme quelque chose de trop facile, et elle le savait, et il le savait aussi, et aucun des deux n’en dit rien.
Ils parlèrent. De la conférence, d’abord — les formalités, les enjeux, les non-dits. Puis de Kaboul. Arnaud était arrivé depuis six mois et avait cette fascination des nouveaux venus pour une ville qui ne ressemble à aucune autre — il parlait des montagnes qui encerclent la capitale comme des gardes du corps, des cerfs-volants du vendredi après-midi, du bazar de Mandawi où l’on trouve des samovars russes à côté de transistors japonais, des jardins de Babur où il allait lire le dimanche. Il parlait bien. Trop bien peut-être. Avec cette aisance du diplomate qui sait transformer l’observation en conversation et la conversation en séduction.
Shirin l’écoutait et se demandait ce qu’il voyait. Voyait-il Kaboul ou l’idée qu’il se faisait de Kaboul ? Voyait-il l’Afghanistan ou le décor d’un poste exotique dans une carrière qui le mènerait ensuite à Rome, à Tokyo, à Washington ? Elle connaissait ce regard. Elle l’avait vu chez d’autres étrangers — cette tendresse sincère mais superficielle, cet amour du pittoresque qui s’arrête au seuil de la compréhension.
— Vous êtes sévère, dit-il, comme s’il avait lu ses pensées.
— Je suis prudente.
— Avec les diplomates ?
— Avec les Français.
Il sourit. Il versa le vin — un rouge afghan, rude, terreux, un vin qui n’avait aucune prétention et qui pour cette raison exacte était honnête. Ils burent. La conversation glissa vers Paris, vers les souvenirs communs d’une ville qu’ils avaient habitée à des époques différentes, et pour la première fois de la soirée Shirin sentit quelque chose se desserrer en elle — non pas la méfiance, qui restait intacte, mais la solitude, cette solitude spécifique de ceux qui vivent entre les langues et qui ne trouvent dans aucune d’elles un lieu où se reposer.
— C’est étrange, dit Arnaud. Je parle français avec une Afghane à Kaboul, et j’ai l’impression d’être plus à Paris qu’à Paris.
— C’est parce que vous n’êtes pas vraiment à Kaboul, dit Shirin.
— Et vous, vous êtes vraiment à Kaboul ?
Elle ne répondit pas. C’était la bonne question, la question qu’elle se posait depuis son retour de France, sept ans plus tôt, et à laquelle elle n’avait toujours pas de réponse.
*
C’est à ce moment que Simon Lefèvre fit son entrée. Il avait vingt-deux ans, des cheveux longs qui lui tombaient sur les épaules, une chemise brodée achetée à Chicken Street dont les couleurs juraient avec sa pâleur lyonnaise, et les yeux légèrement vitreux de ceux qui ont fumé du haschich afghan sans en mesurer la puissance. Il repéra la table de Shirin et Arnaud, et son visage s’illumina de cette joie indiscriminée des solitaires qui trouvent un interlocuteur.
— Ah, des Français ! dit-il en s’approchant. Vous êtes français, n’est-ce pas ? Je vous ai entendus parler français. Je peux m’asseoir ? Ça fait trois semaines que je n’ai pas parlé français. Enfin, j’ai parlé français avec un Suisse à Herat, mais ce n’est pas pareil, un Suisse.
Il s’assit sans attendre la réponse. Il commanda un thé — pas d’alcool, il avait déjà sa dose d’un autre genre — et se lança dans un monologue décousu sur son voyage : Lyon, Istanbul, Téhéran, Herat, Kaboul, bientôt le Khyber Pass, le Pakistan, l’Inde, Katmandou. La route. Le chemin. La quête. Il parlait de « trouver quelque chose » sans jamais préciser quoi, et Shirin reconnut dans cette imprécision la marque de toute une génération d’Occidentaux qui traversaient l’Afghanistan comme on traverse un rêve — sans s’arrêter, sans comprendre, en cherchant ailleurs ce qu’ils n’avaient pas trouvé chez eux.
Arnaud l’écoutait avec une patience amusée. Shirin l’écoutait avec une tendresse agacée — ce garçon qui traînait au bar d’un hôtel trop cher pour lui parce que c’était le seul endroit de Kaboul où il pouvait entendre sa propre langue, ce garçon perdu qui ne savait pas qu’il était perdu.
— Et vous, vous faites quoi à Kaboul ? demanda Simon.
— Je traduis, dit Shirin.
— Ah, c’est beau ça, traduire. C’est comme un pont, non ? Un pont entre les gens.
— Ou un mur, dit Shirin.
Simon ne comprit pas. Il sourit quand même.
Au même moment, la porte du restaurant s’ouvrit et une femme entra. Grande, blonde, la quarantaine solaire, vêtue d’une tunique afghane en soie turquoise sur un pantalon de lin blanc, des bracelets d’argent aux poignets, un collier de lapis-lazuli au cou — trop de lapis-lazuli, pensa Shirin, la quantité de lapis-lazuli qu’on porte étant inversement proportionnelle à la connaissance qu’on a du pays. C’était Carol Ann Whitfield. Elle entra comme on entre en scène — avec la conscience exacte de l’effet produit, un sourire qui balayait la salle comme un projecteur, et cette assurance des Américaines riches qui considèrent le monde entier comme une extension de leur salon.
— Bonsoir ! lança-t-elle à personne en particulier et à tout le monde en général.
Elle s’assit seule à une table, commanda en anglais — un anglais du Connecticut, lent et rond, avec des voyelles qui prenaient deux fois plus de place que nécessaire — et déplia une carte de l’Afghanistan qu’elle étala devant elle comme une nappe. Elle y traça des lignes au crayon, des cercles, des annotations. Bamiyan. Balkh. Mazar-i-Sharif. L’itinéraire d’une touriste ou celui d’une acheteuse.
— Qui est-ce ? murmura Arnaud.
— Je ne sais pas, dit Shirin. Mais elle est cliente de Rassoul Khan.
— Le marchand du lobby ?
— Le marchand du lobby.
Arnaud regarda Carol Ann Whitfield avec un intérêt nouveau. Shirin regarda Arnaud regarder Carol Ann Whitfield, et nota, sans savoir pourquoi, que le regard du diplomate avait changé de nature — ce n’était plus le regard de l’homme qui dîne avec une femme et qui en voit passer une autre, c’était le regard professionnel, celui qui évalue, qui classe, qui range dans une catégorie.
Le musicien au rubab commença à jouer dans le bar voisin. Les notes passèrent à travers les rideaux de velours et se posèrent sur la table comme des feuilles d’automne. Simon ferma les yeux et dit : « C’est tellement beau, ce pays. » Arnaud versa le reste du vin. Shirin ne dit rien.
Dehors, au-dessus des montagnes, les étoiles de Kaboul étaient si proches qu’on aurait pu les cueillir. Mais personne ne regardait les étoiles. Personne ne regarde jamais les étoiles quand il y a des gens à regarder.
III
Les visiteurs
Nancy Dupree arriva un mardi, à bord d’un Land Rover couvert de boue qui se gara devant l’hôtel avec un bruit de ferraille fatiguée. Elle en descendit comme on descend d’un cheval — d’un seul mouvement, sans hésitation, avec l’aisance de quelqu’un qui a passé plus de temps dans des véhicules tout-terrain que dans des salons. C’était une femme d’une cinquantaine d’années, mince, le visage tanné par le soleil des hauts plateaux, les cheveux gris coupés court, des lunettes rondes qui lui donnaient un air de chouette savante. Elle portait un pantalon de toile kaki, une chemise d’homme, des boots de marche, et au poignet une montre d’homme aussi, une Seiko à bracelet métallique dont le cadran était rayé par vingt ans de terrain.
Shirin était dans le hall quand elle entra. Elle la reconnut aussitôt — tout le monde connaissait Nancy Dupree à Kaboul. L’Américaine qui aimait l’Afghanistan plus que les Afghans eux-mêmes, disait-on, et ce n’était pas tout à fait un compliment. Elle avait écrit le guide de référence sur le pays — An Historical Guide to Afghanistan — qu’elle mettait à jour sans cesse, voyageant de site en site avec son carnet et son appareil photo, documentant chaque mosquée, chaque caravansérail, chaque inscription oubliée dans un mur de pisé. Elle connaissait les routes mieux que les chauffeurs, les ruines mieux que les archéologues, les villages mieux que les gouverneurs de province. Et elle parlait le dari avec un accent américain qui aurait dû être ridicule mais qui, par la force de l’habitude et la sincérité de l’effort, était devenu presque charmant.
— Shirin ! dit-elle en traversant le hall à grandes enjambées. Shirin jan, comme je suis contente de vous voir. J’arrive de Bamiyan. Les Bouddhas sont toujours debout.
Elle dit cela en riant, mais il y avait dans cette phrase une inquiétude, un besoin de rassurer qui trahissait quelque chose — la conscience, peut-être, que rien n’est éternel, que même les géants de pierre peuvent un jour disparaître.
Vartan lui servit un café — Nancy Dupree ne buvait que du café, noir, sans sucre, un café turc préparé dans un cezve en cuivre que Vartan gardait spécialement pour elle. Elle s’installa au bar, déplia ses cartes, ses notes, ses croquis, et commença à parler. Nancy Dupree parlait comme elle marchait — vite, droit, sans détour.
— Les fresques de la niche ouest se dégradent, dit-elle. L’humidité. Le gel. Et les bergers qui font du feu dans les grottes. J’ai écrit au ministère. Trois fois. Personne ne répond. Personne ne répond jamais.
Shirin s’assit à côté d’elle et l’écouta. C’était un exercice familier — écouter Nancy, c’était écouter l’Afghanistan raconté par quelqu’un qui l’aimait avec une ferveur presque douloureuse, et qui ne comprenait pas pourquoi le pays ne s’aimait pas lui-même avec la même intensité. Shirin avait de l’affection pour Nancy. Et quelque chose d’autre aussi, plus difficile à nommer — une irritation sourde, celle que provoque l’amour d’un étranger pour votre pays quand cet amour, si sincère soit-il, présuppose que le pays a besoin d’être aimé de l’extérieur pour avoir de la valeur.
— Il y a un groupe de journalistes qui veut que je leur parle de Bamiyan, dit Nancy. Demain matin. Vous pourriez traduire ? Mon dari est bon pour les marchands et les chauffeurs, mais pour les journalistes j’ai besoin de quelqu’un qui sache manier les nuances.
— Bien sûr.
— Vous êtes un ange.
— Je suis interprète. C’est différent.
Nancy rit. Elle avait un rire franc, sonore, un rire de femme habituée aux grands espaces, et dans le bar du Kabul Grand Hotel ce rire résonna comme un appel de clairon.
*
Le lendemain, dans le petit salon de réception au premier étage, Nancy Dupree parla des Bouddhas de Bamiyan pendant deux heures. Shirin traduisait pour les journalistes afghans — un reporter de Radio Kaboul, un correspondant du quotidien Anis, et un photographe qui ne notait rien mais prenait des photos de Nancy comme si elle était le monument. Les journalistes étrangers, eux, comprenaient l’anglais de Nancy.
Elle parla des deux statues — la grande, cinquante-trois mètres, et la petite, trente-cinq — creusées dans la falaise de grès au troisième siècle de notre ère, quand le bouddhisme régnait sur cette terre avant l’islam, avant les Mongols, avant tout ce que l’Histoire avait déposé par-dessus comme des couches de sédiment. Elle parla des fresques — ces peintures murales dans les niches et les grottes, des Bouddhas assis, des bodhisattvas, des motifs floraux d’une délicatesse impossible, peints par des artistes dont on ne savait rien, sinon qu’ils avaient eu le génie et la patience de décorer une falaise à cent mètres du sol. Elle parla de la vallée — verte, irrigée, encadrée de montagnes ocre, un lieu si beau qu’on comprenait pourquoi des moines avaient choisi d’y vivre et d’y creuser la pierre pour y loger l’éternité.
Et puis elle dit une chose que Shirin ne traduisit pas tout de suite, parce que les mots lui restèrent dans la gorge.
— Ces Bouddhas, dit Nancy, sont les gardiens silencieux de quelque chose que l’Afghanistan ne sait pas qu’il possède. Le jour où ils disparaîtront — et je prie pour que ce jour ne vienne jamais — ce sera le signe que quelque chose de fondamental aura été brisé dans ce pays. Quelque chose d’irréparable.
Shirin traduisit. Le journaliste de Radio Kaboul nota la phrase. Le photographe prit une photo. Et Shirin pensa, sans savoir pourquoi, que Nancy avait raison, et que cette raison était insupportable.
*
C’est ce jour-là que le colonel Nazeri apparut.
Il vint au bar à sept heures du soir, comme on vient à un rendez-vous qu’on n’a pas pris — avec la certitude tranquille de celui qui sait qu’il est attendu partout. C’était un homme d’une quarantaine d’années, beau d’une beauté afghane classique — peau brune, moustache noire taillée avec soin, yeux sombres et brillants, une stature militaire adoucie par l’élégance du civil. Il portait un costume bien coupé — trop bien coupé pour un salaire d’officier — et une cravate en soie dont le bleu rappelait le lapis-lazuli. Tout chez lui rappelait le lapis-lazuli, cette pierre qui est à la fois la fierté et la malédiction de l’Afghanistan — trop belle, trop convoitée, trop pillée.
Shirin le connaissait. Pas personnellement — on ne connaît pas personnellement un colonel Nazeri, on le connaît par réputation, par ouï-dire, par le silence qui se fait quand il entre dans une pièce. Cousin éloigné du prince Mohammed Daoud, ancien Premier ministre, homme d’ambition et de rancœur, dont le nom circulait dans les salons de Kaboul avec cette insistance qui précède les complots. Le colonel avait été formé à Saint-Cyr — l’école militaire française — dans les années cinquante, ce qui lui donnait un vernis francophone et une familiarité avec les Français qui n’était pas dénuée d’ambiguïté. Il avait servi dans les provinces du Nord, commandé des troupes à la frontière pakistanaise, et quelque chose dans cette carrière — une affectation, une mutation, un incident — l’avait ramené à Kaboul, où il occupait désormais un poste au ministère de la Défense dont les contours exacts étaient aussi flous que ses fonctions réelles.
Il s’assit au bar. Vartan lui servit un whisky — Johnny Walker Black Label, deux glaçons — sans qu’il ait besoin de le demander. Le colonel but une gorgée, regarda la salle, et ses yeux trouvèrent Shirin avec la précision d’un tireur d’élite.
— Shirin jan. Quelle bonne surprise.
Ce n’était pas une surprise et ils le savaient tous les deux.
— Colonel Nazeri. Bonsoir.
— Vous travaillez pour la conférence française, m’a-t-on dit.
— C’est exact.
— Bien. Les Français sont nos amis. Il est important que nos amis soient bien traduits.
Il dit cela avec un sourire — un sourire parfait, calibré, un sourire qui montrait exactement la quantité de dents nécessaire pour exprimer la cordialité sans tomber dans la chaleur. Puis il ajouta, d’un ton plus bas, en dari :
— Et il est encore plus important que ce qui n’a pas besoin d’être traduit ne le soit pas.
Shirin ne répondit pas. Le colonel but une autre gorgée de whisky. Autour d’eux, le bar du Kabul Grand Hotel poursuivait sa vie de bar — les conversations, les rires, les cliquetis de verres. Le musicien au rubab était absent ce soir-là. À sa place, un magnétophone passait de la musique indienne, un sitar lointain et nasillard qui ne convenait pas à l’humeur de la pièce.
C’est alors qu’un groupe de diplomates s’approcha du comptoir, et parmi eux Arnaud Lessard. Le colonel le vit. Quelque chose changea dans son regard — un éclat, bref, comme le reflet d’un couteau qu’on sort et qu’on range aussitôt.
— Lessard, dit-il en français. Saint-Cyr, promotion 1955. Nous avons des amis communs.
— Colonel, dit Arnaud. Je crois que nous nous sommes croisés à la réception de l’ambassade, le mois dernier.
— Possible. Les réceptions se ressemblent. Les gens aussi, malheureusement.
Ils échangèrent quelques phrases — des banalités, des formules, le code social des hommes qui se mesurent sans en avoir l’air. Shirin les observait. Deux hommes en costume, un verre à la main, dans le bar d’un hôtel de Kaboul, et entre eux un territoire invisible, miné, dont elle seule percevait les contours parce qu’elle comprenait les deux langues, les deux silences, les deux façons de ne pas dire ce qu’on pensait.
Le colonel prit congé avec cette courtoisie militaire qui est la forme la plus élégante de l’intimidation. En partant, il posa la main sur l’épaule d’Arnaud — une seconde, pas plus — et dit :
— Soyez prudent, Lessard. Kaboul est une ville où les amitiés sont précieuses. Et les imprudences aussi.
Il sortit. Le bar retrouva son souffle. Vartan essuya un verre.
*
Plus tard dans la soirée, Shirin monta au deuxième étage. Le couloir était silencieux — cette qualité de silence propre aux hôtels la nuit, un silence habité, peuplé de bruits infimes derrière les portes closes, de chasses d’eau, de pages tournées, de rêves. Elle passait devant la chambre 207 quand elle entendit une voix.
Pas une voix dans la chambre. Une voix dans le couloir.
Farzana.
La femme de chambre hazara était assise par terre, le dos contre le mur, un seau et une serpillière à côté d’elle. Elle ne nettoyait pas. Elle attendait. Ou elle se reposait. Ou elle se cachait — avec Farzana, il était difficile de savoir, parce que son visage rond, aux pommettes mongoles, aux yeux en amande, n’exprimait jamais rien qui ressemblât à une émotion identifiable, et cette absence d’expression était en soi une forme de protection, un masque de survie perfectionné par des générations de Hazaras habitués à être les derniers, les plus méprisés, les plus invisibles.
— Farzana jan, dit Shirin. Tout va bien ?
Farzana leva les yeux. Elle avait dix-neuf ans. Elle en paraissait quinze ou quarante, selon la lumière.
— Bale, Shirin jan. Tout va bien.
— Tu travailles à cette heure ?
— Les chambres du deuxième étage. Il faut que ce soit fait avant minuit.
Shirin s’accroupit à côté d’elle. Dans le dari qu’elles partageaient — un dari simple, direct, sans les fioritures poétiques de la bourgeoisie kaboulie — elle demanda :
— Tu as l’air fatiguée.
Farzana haussa les épaules. La fatigue n’était pas un concept pertinent dans sa vie. La fatigue supposait qu’on puisse ne pas être fatigué, qu’il existât un état de repos auquel on revenait. Pour Farzana, il n’y avait que le travail et le sommeil, et le sommeil n’était qu’une forme plus douce du travail — les rêves aussi étaient fatigants.
— Shirin jan, dit-elle après un silence.
— Oui ?
— Rassoul Khan. Le marchand du bas.
— Qu’est-ce qu’il a ?
Farzana hésita. Ses mains se posèrent sur la serpillière, la serrèrent, la relâchèrent. Puis elle dit, d’une voix si basse que Shirin dut se pencher pour entendre :
— Il reçoit des gens la nuit. Des hommes que je n’ai jamais vus. Ils ne passent pas par la réception. Ils viennent par l’escalier de service. Ils portent des sacs. Pas des valises — des sacs. Lourds. Ils restent une heure, parfois deux, et ils repartent.
— Comment tu sais ça ?
— Je nettoie le couloir. Je les vois passer. Ils ne me regardent pas. Personne ne regarde une Hazara avec un seau.
Elle dit cela sans amertume. C’était un fait, comme la gravité ou le lever du soleil — les Hazaras sont invisibles, les femmes de chambre sont invisibles, une femme de chambre hazara est l’invisibilité au carré. Et dans cette invisibilité, Farzana voyait tout.
— Et dans les sacs ? demanda Shirin.
— Je ne sais pas. Mais un jour, un des sacs était ouvert. Pas complètement — juste un peu, comme s’ils avaient oublié de le fermer. Et j’ai vu quelque chose.
— Quoi ?
— Une tête.
Shirin sentit son cœur s’accélérer.
— Une tête ?
— En pierre. Une tête en pierre. Avec un sourire.
Un sourire. Une tête de Bouddha. Un fragment de statue ou de fresque, arraché à un site, emballé dans un sac, transporté de nuit par l’escalier de service du Kabul Grand Hotel jusqu’à la chambre d’un marchand de lapis-lazuli dont les bagues brillaient au soleil comme des déclarations d’innocence.
Shirin ne dit rien. Elle posa la main sur le bras de Farzana — un geste bref, discret, le seul geste de tendresse que la hiérarchie des castes et des classes permettait entre elles — et se releva.
— Ne parle de ça à personne, dit-elle.
— Je ne parle à personne, dit Farzana. Personne ne me parle non plus.
Shirin retourna dans sa chambre. Elle ouvrit la fenêtre. L’air de la nuit entra — frais, sec, chargé de cette odeur de poussière et de roses qui est l’odeur de Kaboul au printemps. Dans les jardins, les arbres étaient immobiles. Au loin, les montagnes découpaient le ciel étoilé comme des dents noires.
Elle pensa aux Bouddhas. Elle pensa à Nancy Dupree qui disait : le jour où ils disparaîtront. Elle pensa à Rassoul Khan et à ses bagues. Elle pensa aux sacs lourds dans l’escalier de service. Elle pensa à Farzana, assise par terre avec sa serpillière, qui voyait tout parce que personne ne la regardait.
Et elle se demanda ce qu’elle allait faire de ce qu’elle savait. C’était toujours la même question. La question de l’interprète. On traduit les mots des autres, on porte les secrets des autres, on voit ce que les autres ne voient pas — et puis quoi ? On se tait. C’est le métier. La vitre est propre, la vitre est transparente, la vitre ne dit rien.
Mais cette nuit, pour la première fois, la vitre avait des fissures.
IV
La nuit
Cela arriva un jeudi. Shirin se souviendrait du jour parce que le jeudi est la veille du vendredi, le jour de repos à Kaboul, et que les jeudis soir au bar du Kabul Grand Hotel avaient une qualité particulière — plus relâchée, plus tendre, comme si la perspective du lendemain libre desserrait les cravates et les langues. Vartan préparait ses meilleurs cocktails le jeudi. Les diplomates restaient plus tard. Le musicien au rubab jouait des airs plus lents, plus langoureux, des ghazals d’amour qui faisaient baisser les paupières et monter les souvenirs.
La conférence franco-afghane se prolongeait. Les sessions de l’après-midi avaient été consacrées aux bourses d’études — combien d’étudiants afghans la France pouvait-elle accueillir, dans quelles filières, à quelles conditions. Shirin avait traduit pendant quatre heures, passant du dari au français et du français au dari avec cette fluidité mécanique qui, après des années de pratique, ne nécessitait plus de réflexion consciente — les mots entraient par une oreille dans une langue et sortaient par la bouche dans une autre, et entre les deux il n’y avait pas de pensée, pas de jugement, juste un courant, un flux, quelque chose qui ressemblait à la musique.
Sauf quand Arnaud parlait. Quand Arnaud parlait, le courant se troublait. Ses phrases avaient des angles, des aspérités, des retournements inattendus qui obligeaient Shirin à penser, à chercher l’équivalent dari d’une ironie, d’une ellipse, d’un sous-entendu. Il ne parlait pas comme un diplomate — il parlait comme quelqu’un qui avait lu, qui avait vécu, qui savait que les mots sont des instruments imparfaits et qui s’en amusait au lieu de s’en désoler. Elle le détestait un peu pour ça. Elle l’admirait un peu pour ça. Les deux sentiments étaient si proches qu’elle ne les distinguait plus.
Après la session, dans le hall, il s’approcha d’elle.
— Vous dînez seule ce soir ?
— Comme tous les soirs.
— Ce n’est pas une réponse.
— C’est une constatation.
— Alors constatons ensemble.
Elle faillit refuser. Le mot non était dans sa bouche, prêt, formé, aussi naturel que la respiration — non, merci, je suis fatiguée, non, c’est gentil mais pas ce soir, non, je ne dîne pas avec les hommes que je traduis, les interprètes ne dînent pas avec les interprétés, c’est une règle, une règle qu’elle venait d’inventer et qui, comme toutes les règles qu’on invente sur le moment, avait l’avantage de sembler ancienne et respectable.
Elle ne dit pas non.
*
Ils ne dînèrent pas au restaurant de l’hôtel. Arnaud proposa de sortir — un restaurant qu’on lui avait recommandé, dans le vieux quartier de Murad Khani, un lieu « authentique », dit-il, et Shirin faillit sourire à ce mot, authentique, ce mot que les étrangers emploient pour désigner ce que les Afghans appellent simplement la vie. Mais elle accepta. La soirée était douce. Kaboul en avril a cette tiédeur fragile des villes d’altitude au printemps — l’air est clair, presque coupant, mais il porte en lui une promesse de chaleur, et les jardins commencent à fleurir, les amandiers d’abord, puis les cerisiers, puis les roses, et la ville entière semble hésiter entre l’hiver qu’elle quitte et l’été qu’elle attend.
Ils marchèrent. Shar‑e Naw d’abord, le quartier moderne — les boutiques, les cinémas, les vitrines éclairées, les réverbères qui fonctionnaient une fois sur deux. Puis les rues plus étroites, plus anciennes, où le béton laissait place au pisé, où les portes en bois sculpté gardaient des cours intérieures invisibles depuis la rue, où le silence remplaçait le bruit et où Kaboul cessait d’être une ville et redevenait ce qu’elle avait toujours été — un village perché dans les montagnes, un relais sur la route de la soie, un lieu de passage où l’on s’arrêtait pour reprendre son souffle entre deux immensités.
Arnaud marchait à côté de Shirin, les mains dans les poches, le col de sa veste relevé contre la fraîcheur du soir. Il ne parlait pas. C’était la première fois qu’il ne parlait pas, et ce silence avait une qualité différente de ses paroles — il était plus vrai, plus vulnérable, comme si le diplomate avait enfin posé son masque et qu’il restait dessous un homme ordinaire, un homme qui marchait dans une ville étrangère avec une femme qu’il commençait à désirer et dont il ne savait rien.
Le restaurant était une maison en pisé dont la porte basse obligeait à se courber pour entrer — un geste d’humilité involontaire, pensa Shirin, comme si le lieu exigeait qu’on se fasse petit avant de vous accueillir. À l’intérieur, une salle unique, des toshaks — ces matelas épais posés au sol — des nappes en plastique, une lumière de néon qui remplaçait les bougies avec une franchise presque brutale. Pas de carte. On servait ce qu’il y avait : du mantu — ces raviolis afghans farcis de viande et d’oignons, nappés de yaourt et de sauce tomate — du bolani, du pain chaud, du thé.
Ils s’assirent. Ils mangèrent. Arnaud goûta le mantu avec une concentration exagérée, comme un critique gastronomique dans un restaurant trois étoiles, et Shirin se moqua de lui — c’est de la pâte et de la viande, Arnaud, pas une épreuve philosophique. Il rit. Et dans ce rire, quelque chose bascula. Pas entre eux — en elle. Quelque chose qu’elle tenait serré depuis longtemps, depuis son retour de Paris peut-être, depuis sept ans de solitude disciplinée dans une ville qui lui demandait d’être soit afghane soit étrangère, jamais les deux, jamais entre — quelque chose se desserra.
— Pourquoi vous êtes revenue ? demanda Arnaud.
La question. La grande question. Celle que tous les étrangers posaient et qu’aucun Afghan n’aurait posé, parce que pour un Afghan la réponse est évidente — on revient parce que c’est chez soi, on revient parce qu’on n’a pas le choix, on revient parce que les montagnes vous rappellent et que les montagnes sont plus fortes que les boulevards.
— Parce que Paris n’est pas chez moi, dit Shirin.
— Et Kaboul, c’est chez vous ?
— Kaboul est l’endroit où je ne suis pas étrangère. Ce n’est pas la même chose qu’être chez soi.
Il la regarda. Longtemps. Et elle vit dans ses yeux gris-bleu quelque chose qu’elle ne s’attendait pas à y trouver — non pas de la compréhension, qui aurait été présomptueuse, mais de la reconnaissance. Comme s’il savait, lui aussi, ce que c’est de n’être chez soi nulle part.
— Le diplomate est un apatride professionnel, dit-il. On vit partout et on n’habite nulle part. Au bout de vingt ans, on ne sait plus quelle ville on regrette.
— Vous regrettez Paris ?
— Je regrette une idée de Paris. Pas Paris.
— C’est déjà beaucoup.
— C’est déjà trop.
Ils burent le thé. Vert, brûlant, dans des tasses sans anses qu’il fallait tenir par le bord avec les doigts, et cette chaleur partagée, ce petit rituel de la brûlure et de la patience, créa entre eux une intimité que les mots n’auraient pas pu créer.
*
Ils rentrèrent à l’hôtel à pied, par un chemin plus long que nécessaire. Les rues de Kaboul la nuit ne sont pas dangereuses — pas encore, pas en 1973 — mais elles sont étranges. Les réverbères projettent des ombres trop longues. Les chiens errants traversent les carrefours en meute silencieuse. Les montagnes, tout autour, sont des présences noires et massives qui rappellent que la ville n’est qu’un accident dans un paysage qui n’a pas été fait pour les hommes.
Devant l’hôtel, sous le porche, Arnaud s’arrêta.
— Shirin.
C’était la première fois qu’il prononçait son prénom sans le jan, sans le mademoiselle, sans rien — juste son prénom, nu, dans le français de la nuit, et la sonorité était différente, le sh français plus doux que le sh dari, comme un tissu qu’on aurait passé à la main pour en ôter les aspérités.
Elle ne répondit pas. Elle entra dans l’hôtel. Il la suivit. Le hall était presque vide — Ghulam Sarwar à la réception, lisant un journal en dari, la moustache froncée par la concentration. Vartan qui fermait le bar, les bouteilles rangées, les bougies éteintes. Un silence de fin de soirée, ouaté, complice.
Ils montèrent l’escalier. Pas l’ascenseur — l’escalier, parce que l’escalier est plus lent, et que la lenteur, à cet instant précis, était nécessaire. Chaque marche était un choix. Chaque palier une hésitation. Au deuxième étage, le couloir s’étendit devant eux, long, faiblement éclairé, avec ses portes numérotées comme des secrets alignés.
La chambre 214. Shirin ouvrit la porte. Elle ne se retourna pas pour l’inviter. Elle laissa la porte ouverte derrière elle, et ce geste — ce non-geste, cette absence de fermeture — était plus éloquent que n’importe quelle invitation.
Arnaud entra. La porte se referma.
*
La fenêtre était ouverte. L’air de la nuit, frais et sec, entrait dans la chambre avec les bruits ténus du jardin — un froissement de feuilles, un craquement de branche, le murmure lointain de l’eau dans le bassin. La lune éclairait le lit défait, le bureau, le recueil de Hafez posé sur la table de nuit.
Ce qui se passa entre eux cette nuit-là n’avait rien de l’élan ni de la fièvre. C’était plus lent que ça, plus grave, plus attentif. Deux corps qui se découvraient avec la prudence de ceux qui savent que le désir est une langue aussi, et qu’on peut s’y tromper comme on se trompe dans n’importe quelle traduction. Les mains d’Arnaud sur sa peau. Les lèvres de Shirin dans son cou. Et entre eux, le silence — non pas l’absence de mots mais leur inutilité, ce moment où les langues, toutes les langues, abdiquent devant quelque chose de plus ancien, de plus simple, de plus vrai.
Après, ils restèrent allongés dans le noir, le drap sur les jambes, la fenêtre ouverte sur la nuit afghane. Arnaud fumait une cigarette — une Gitane sans filtre qu’il avait ramenée de Paris et dont le tabac noir sentait une autre ville, un autre climat, un autre monde. Shirin ne fumait pas. Elle regardait le plafond et pensait à une chose que sa mère lui avait dite un jour : « Les femmes Wardak ne font pas les choses à moitié. Quand elles aiment, elles aiment entièrement, et quand elles souffrent, elles souffrent entièrement, et la différence entre les deux est plus mince que tu ne crois. »
— Arnaud.
— Oui.
— Tu es marié.
Ce n’était pas une question. C’était un fait, posé entre eux comme un objet — un objet qu’on peut regarder, tourner, examiner, mais qu’on ne peut pas faire disparaître.
— Oui, dit-il. À Paris. Elle s’appelle Catherine. Deux enfants. Un garçon et une fille.
Il dit cela sans défense et sans excuses, avec cette honnêteté nue qui est parfois la forme la plus cruelle de la cruauté. Il ne cherchait pas à minimiser. Il ne disait pas que son mariage était mort, que sa femme ne le comprenait pas, que les diplomates vivent des vies parallèles. Il disait les faits. Catherine. Deux enfants. Paris.
— Je sais, dit Shirin.
— Comment tu sais ?
— Je suis interprète. Je sais tout. C’est le problème.
Il écrasa sa cigarette dans le cendrier sur la table de nuit. La fumée resta un instant suspendue dans la lumière de la lune, un fantôme gris-bleu qui se dissipa lentement, et Shirin pensa que cette fumée ressemblait à beaucoup de choses dans sa vie — présente, insaisissable, et déjà en train de disparaître.
*
Elle ne dormit pas. Arnaud dormait — les Français dorment toujours après l’amour, c’était une constatation ethnographique, pas un reproche — et elle se leva doucement, enfila une robe, et descendit dans les jardins.
La nuit de Kaboul. Il faut l’avoir vue pour comprendre pourquoi les poètes persans écrivent des ghazals sur la nuit. L’air est si pur à cette altitude que les étoiles ne scintillent pas — elles brûlent, fixes, intenses, comme des trous dans un tissu noir derrière lequel il y aurait de la lumière. Le silence est total, ou presque — un chien aboie au loin, une voiture passe sur Shar‑e Naw, un gardien tousse quelque part. Et les jardins de l’hôtel, baignés de lune, avaient cette beauté irréelle des lieux qu’on voit en rêve — les rosiers argentés, le bassin noir, le saule qui pendait comme une chevelure.
Shirin s’assit sur un banc de pierre. Elle ferma les yeux. Elle écouta.
Et c’est alors qu’elle entendit des pas.
Quelqu’un marchait dans les jardins. Pas un serveur, pas un gardien — les serveurs et les gardiens ont des pas reconnaissables, discrets, fonctionnels. Ceux-ci étaient des pas d’homme qui ne voulait pas être entendu mais qui ne connaissait pas assez les lieux pour éviter le gravier.
Elle ouvrit les yeux. Une silhouette, près du bassin. Un homme, debout, qui fumait une cigarette dont le bout rougeoyait dans l’obscurité comme un œil unique. Il la vit au même moment et s’approcha.
Jürgen Kessler. L’Allemand au Leica.
— Guten Abend, dit-il. Puis, se reprenant : Bonsoir. Vous ne dormez pas non plus ?
Il avait la trentaine, une barbe blonde de trois jours, des yeux clairs qui semblaient photographier tout ce qu’ils regardaient. Son appareil pendait à son cou même à cette heure — un Leica M3, nota Shirin, l’appareil des professionnels.
— La nuit de Kaboul est trop belle pour dormir, dit-elle.
— C’est vrai. J’essayais de photographier les étoiles, mais elles refusent de poser.
Il sourit. Un sourire charmant, ouvert, un sourire de voyageur habitué à mettre les gens à l’aise. Puis il s’assit sur le banc voisin, sans y être invité, avec cette décontraction des Européens qui considèrent l’espace public comme un bien partagé.
— Vous êtes l’interprète de la conférence française, n’est-ce pas ? J’ai entendu parler de vous. On dit que vous êtes la meilleure de Kaboul.
— On dit beaucoup de choses à Kaboul.
— C’est ce qui rend cette ville si intéressante.
Un silence. Le bassin reflétait la lune. Quelque part dans l’hôtel, une fenêtre se ferma.
— Dites-moi, reprit Kessler, et son ton avait changé — plus bas, plus direct, comme quelqu’un qui cesserait soudain de jouer un rôle pour en jouer un autre. Ce marchand, au lobby. Rassoul Khan. Vous le connaissez bien ?
La question était trop précise. Trop rapide. On ne demande pas à une femme qu’on vient de rencontrer dans un jardin à deux heures du matin si elle connaît un marchand de lapis-lazuli, sauf si l’on a une raison de poser cette question qui n’a rien à voir avec la curiosité touristique.
— Tout le monde connaît Rassoul Khan, dit Shirin. Il fait partie du mobilier.
— Et ce qu’il vend, c’est uniquement du lapis-lazuli et des tapis ?
— Qu’est-ce que vous êtes, exactement, monsieur Kessler ? Photographe ?
Il la regarda. Elle soutint son regard. Dans l’obscurité du jardin, à cette heure où les masques tombent parce que la nuit est un pays sans frontières, quelque chose passa entre eux — non pas de la séduction, mais de la reconnaissance. Deux personnes qui savaient que l’autre n’était pas exactement ce qu’elle prétendait être.
— Photographe, dit-il. Oui. C’est ce qui est écrit sur mon passeport.
— Et derrière le passeport ?
— Derrière le passeport, il y a un homme curieux. Comme vous, mademoiselle Wardak. Comme vous.
Il écrasa sa cigarette, se leva, et la salua d’une inclinaison de tête presque formelle — un geste qui contrastait avec la décontraction de sa tenue et qui, pour cette raison, était plus inquiétant qu’un geste menaçant.
— Bonne nuit, dit-il. Les étoiles de Kaboul sont décidément imphotographiables.
Il disparut dans l’hôtel. Shirin resta assise. L’air de la nuit lui parut soudain plus froid, ou peut-être était-ce elle qui avait froid, cette sorte de froid intérieur qui vient quand on comprend que les choses sont plus compliquées qu’on ne le croyait, que les gens sont plus opaques, que l’hôtel où l’on croyait être en sécurité est un lieu traversé de courants souterrains, de questions, de présences qui ne sont pas ce qu’elles semblent.
Elle remonta dans sa chambre. Arnaud dormait toujours. Elle se glissa sous le drap à côté de lui, sentit la chaleur de son corps, cette chaleur animale et simple qui est la seule vérité du désir, et ferma les yeux.
Dans son sommeil, Arnaud murmura un mot. En français. Un mot qu’elle ne comprit pas — peut-être un nom, peut-être rien, peut-être le résidu d’un rêve qui n’avait rien à voir avec elle, avec Kaboul, avec cette chambre au deuxième étage du Kabul Grand Hotel où deux personnes qui n’auraient pas dû se trouver ensemble dormaient dans le même lit pendant que dehors, au-dessus des montagnes, les étoiles afghanes continuaient de brûler avec une indifférence magnifique.