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Le der­nier
pays libre

Le der­nier pays libre

Cha­pitres 1 à 4

Kabul Grand Hotel, 1973

I

L’in­ter­prète

Le taxi s’ar­rê­ta devant le Kabul Grand Hotel à quatre heures de l’a­près-midi, quand la lumière de Kaboul atteint cette qua­li­té par­ti­cu­lière qu’on ne trouve nulle part ailleurs — une dorure pous­sié­reuse, presque irréelle, comme si le soleil tra­ver­sait un voile de soie avant de tou­cher les choses. Shi­rin War­dak paya le chauf­feur, un Haza­ra silen­cieux qui n’a­vait pas pro­non­cé un mot depuis Shahr‑e Naw, et res­ta un ins­tant debout sur le trot­toir, sa valise à la main, à regar­der la façade.

L’hô­tel n’a­vait pas chan­gé. Il ne chan­geait jamais. C’é­tait sa ver­tu et peut-être sa malé­dic­tion — cette façade moder­niste des années soixante, ce béton qui vou­lait res­sem­bler à du marbre, ces lignes droites héri­tées des archi­tectes sovié­tiques mais adou­cies par quelque chose d’in­dé­fi­nis­sable, une grâce per­sane, un arron­di dans les angles, comme si le bâti­ment lui-même avait fini par céder aux manières du pays. Au-des­sus de l’en­trée, les lettres en dari et en anglais — KABUL GRAND HOTEL — brillaient dans la lumière de l’a­près-midi, et le por­tier, un vieil homme en uni­forme gris dont Shi­rin ne connais­sait que le sur­nom, Agha Noor, s’a­van­ça avec cette len­teur céré­mo­nieuse qui est la marque des vrais pro­fes­sion­nels de l’hospitalité.

— Khosh âma­did, Shi­rin jan. Bienvenue.

Il prit sa valise sans qu’elle ait besoin de la tendre. Il fai­sait tou­jours ça — anti­ci­per le geste, devan­cer le besoin, avec une dis­cré­tion qui res­sem­blait à de l’affection.

Elle entra.

Le hall du Kabul Grand Hotel sen­tait le thé à la car­da­mome, la cire, et quelque chose de plus ancien, de plus dif­fi­cile à nom­mer — une odeur de tapis, de laine, de pous­sière pié­gée dans les fibres depuis des années, qui don­nait à l’air une épais­seur presque pal­pable. Le sol en marbre gris reflé­tait les lustres. Les tapis afghans — des Hera­ti, des Baloutches, un grand Turk­men rouge sang accro­ché au mur du fond — absor­baient les sons et don­naient au hall cette acous­tique feu­trée des lieux où l’on parle bas, où les secrets cir­culent à hau­teur de murmure.

À droite, la récep­tion. Un comp­toir en bois sombre, un registre ouvert, un employé en gilet qui leva les yeux et sou­rit en la recon­nais­sant. Der­rière lui, le tableau des clés — des cro­chets en cuivre, numé­ro­tés, dont cer­tains étaient vides et d’autres por­taient encore leur clé, et chaque absence racon­tait une pré­sence, quel­qu’un là-haut, dans une chambre, en train de vivre une vie que le hall ne connaî­trait jamais.

À gauche, le bar. Et der­rière le bar, Vartan.

Il essuyait un verre, comme tou­jours. Shi­rin se deman­dait par­fois si Var­tan fai­sait autre chose dans la vie qu’es­suyer des verres — si cet homme mince aux che­veux gris, aux mains longues et sèches, exis­tait en dehors de ce comp­toir en aca­jou, de ces bou­teilles ali­gnées comme des sol­dats, de cette lumière tami­sée qui lui don­nait un teint d’i­cône byzan­tine. Il leva les yeux. Il ne sou­rit pas — Var­tan ne sou­riait presque jamais — mais quelque chose bou­gea dans son regard, un léger dépla­ce­ment, comme une porte qui s’entrouvre.

— Shi­rin jan.

— Var­tan jan.

C’é­tait leur rituel. Deux mots, deux noms, et entre eux tout ce qui n’a­vait pas besoin d’être dit. Var­tan posa le verre, prit une tasse der­rière lui, ver­sa le thé sans deman­der — thé vert à la car­da­mome, un demi-sucre, pas de lait. Il le dépo­sa devant elle sur le comptoir.

— Com­bien de temps cette fois ?

— Trois semaines. Peut-être quatre. La confé­rence de coopé­ra­tion fran­co-afghane. Ils ont besoin d’une inter­prète dari-français.

— Ils ont de la chance.

Elle but une gor­gée. Le thé avait exac­te­ment le goût qu’il devait avoir — celui de l’hô­tel, celui du retour, celui de cette ville à 1 800 mètres d’al­ti­tude où l’eau bout plus vite et le thé infuse dif­fé­rem­ment, et où même les choses les plus simples ont une saveur que la plaine ne connaît pas.

Dans le lob­by, à la table qu’il occu­pait depuis si long­temps qu’elle sem­blait faire par­tie du mobi­lier, Ras­soul Khan tenait sa cour. C’é­tait un homme mas­sif, la cin­quan­taine épaisse, une barbe teinte au hen­né qui lui don­nait un air de pro­phète en colère, un tur­ban de soie grise noué avec une pré­ci­sion mili­taire, et aux doigts — Shi­rin les comp­ta machi­na­le­ment — six bagues, dont quatre en lapis-lazu­li, ce bleu pro­fond, presque obs­cène, qui est la cou­leur de l’Af­gha­nis­tan comme le rouge est la cou­leur du sang. Il par­lait à deux hommes assis en face de lui, des étran­gers, des Euro­péens à en juger par leurs vête­ments — vestes de lin frois­sées, montres suisses, chaus­sures de ville incon­grues dans la pous­sière de Kaboul. Il par­lait en pach­to, sa langue quand il vou­lait que les choses res­tent entre Pach­tounes, et sa voix grave, caden­cée, avait cette musi­ca­li­té rauque des langues qui viennent des montagnes.

Il aper­çut Shi­rin et leva une main — un geste lent, royal, un geste qui disait je t’ai vue, je te salue, tu peux passer.

Elle incli­na la tête et passa.

*

Sa chambre était au deuxième étage. La 214. Ghu­lam Sar­war, le concierge de nuit, ne tra­vaillait pas encore — il n’ap­pa­rais­sait qu’au cré­pus­cule, comme une chauve-sou­ris ponc­tuelle — mais il avait lais­sé un mot sur la table de nuit, écrit de sa main ronde et soi­gnée : Khosh âma­did. La chambre a été pré­pa­rée. Le robi­net de gauche fuit un peu, j’ai pré­ve­nu le plom­bier. C’é­tait du Ghu­lam Sar­war tout cra­ché — cette atten­tion aux détails, cette conscience que le confort d’un hôte se mesure à l’é­tat de sa plom­be­rie autant qu’à la qua­li­té de ses draps.

La chambre n’é­tait pas grande. Un lit, une armoire, un bureau, une fenêtre qui don­nait sur les jar­dins inté­rieurs. Shi­rin posa sa valise, ouvrit la fenêtre, et respira.

Les jar­dins du Kabul Grand Hotel étaient ce que l’hô­tel avait de plus beau — un rec­tangle de ver­dure impro­bable au milieu du béton, avec un bas­sin cen­tral, des rosiers, des gre­na­diers, un saule pleu­reur qui n’a­vait rien à faire là mais qui avait sur­vé­cu à tous les étés et à tous les hivers, et des bancs de pierre dis­po­sés le long des allées comme des invi­ta­tions au silence. En fin d’a­près-midi, quand le soleil pas­sait der­rière les mon­tagnes et que l’air se refroi­dis­sait brus­que­ment — c’est le secret de Kaboul, cette fraî­cheur sou­daine qui tombe comme un rideau — les jar­dins pre­naient une beau­té mélan­co­lique, presque euro­péenne, qui fai­sait oublier qu’on était en Afgha­nis­tan, au centre exact de nulle part.

Shi­rin s’as­sit sur le lit. Elle sor­tit de sa valise un livre — un recueil de Hafez, l’é­di­tion de poche qu’elle empor­tait par­tout — et un cahier dans lequel elle notait les mots. Pas les mots qu’elle tra­dui­sait pour les autres, non. Les mots qu’elle ne tra­dui­sait pas. Les mots qui res­taient entre les langues, dans cet espace inter­sti­tiel où le dari disait une chose et le fran­çais une autre, et où la véri­té était quelque part au milieu, insaisissable.

Elle avait vingt-neuf ans. Des yeux verts très clairs — si clairs qu’on les remar­quait avant de remar­quer le reste, avant le visage fin, les che­veux noirs tirés en arrière, la peau mate, la sil­houette mince. Ces yeux fai­saient d’elle quel­qu’un qu’on n’ou­blie pas, ce qui est un avan­tage dans la vie sociale et un incon­vé­nient dans le métier d’in­ter­prète, où l’i­déal est d’être invi­sible. Shi­rin n’a­vait jamais été invi­sible. Elle avait appris à com­pen­ser par la dis­cré­tion du geste, la sobrié­té du vête­ment, la neu­tra­li­té de la voix. Mais les yeux, on ne pou­vait rien faire pour les yeux.

Elle était fille d’un méde­cin, le doc­teur Yous­sef War­dak, qui avait étu­dié à Paris dans les années trente et en était reve­nu avec deux choses : un diplôme de la Facul­té de méde­cine et la convic­tion que l’Af­gha­nis­tan pou­vait deve­nir un pays moderne sans ces­ser d’être lui-même. Convic­tion noble, convic­tion fra­gile, convic­tion que Shi­rin avait héri­tée sans jamais oser la for­mu­ler aus­si clai­re­ment. Sa mère, Soraya, ensei­gnait la lit­té­ra­ture per­sane au lycée Mala­lai — le lycée des filles de Kaboul, fier­té de la monar­chie, preuve vivante que ce pays n’é­tait pas ce que le monde croyait.

Shi­rin avait fait la Sor­bonne. Licence de langues vivantes, 1963. Trois ans à Paris, dans un stu­dio du Quar­tier latin, entre les cours de tra­duc­tion et les cafés de Saint-Ger­main-des-Prés, et elle était ren­trée à Kaboul en 1966 avec un fran­çais impec­cable, une cer­taine idée de la liber­té, et la cer­ti­tude décon­cer­tante que chez elle n’é­tait plus tout à fait chez elle — ni là-bas ni ici, nulle part et par­tout, dans cette zone grise que connaissent tous ceux qui ont vécu entre deux langues assez long­temps pour que les deux deviennent étrangères.

Elle ouvrit le Hafez au hasard. C’est ce qu’on fait avec Hafez — on ouvre au hasard et le poète vous dit ce que vous avez besoin d’en­tendre. Elle tom­ba sur ce vers :

Ne juge pas les buveurs de vin, ô ascète pur — car on ne te repro­che­ra pas leurs péchés.

Elle sou­rit. Elle refer­ma le livre, des­cen­dit au bar, et com­man­da un deuxième thé.

*

Le soir tom­ba sur le Kabul Grand Hotel comme il tombe sur toute cette ville — vite, sans tran­si­tion, avec ce pas­sage bru­tal de la lumière dorée à l’obs­cu­ri­té bleue qui déso­riente les étran­gers et que les Kabou­lis ne remarquent même plus. Les mon­tagnes, tout autour, man­gèrent le soleil d’un seul coup. Les lumières de l’hô­tel s’al­lu­mèrent — les lustres du hall, les lampes du bar, les appliques des cou­loirs — et l’é­ta­blis­se­ment chan­gea de nature, comme un ani­mal qui mue. L’hô­tel du jour, admi­nis­tra­tif, un peu terne, lais­sait place à l’hô­tel du soir, plus doux, plus ambi­gu, plus dangereux.

Var­tan allu­ma les bou­gies du bar. C’é­tait un geste inutile — l’é­clai­rage élec­trique suf­fi­sait — mais Var­tan tenait aux bou­gies comme à un sou­ve­nir d’un monde plus ancien, plus lent. Il avait soixante-trois ans. Sa famille avait fui le géno­cide armé­nien en 1915, tra­ver­sé la Perse à pied, et s’é­tait échouée à Kaboul comme un navire s’é­choue sur une plage — par hasard, par épui­se­ment, par la grâce incom­pré­hen­sible de la géo­gra­phie. Var­tan était né ici. Il était aus­si afghan que le roi, à ceci près que per­sonne ne l’a­vait jamais consi­dé­ré comme tel, et il avait ces­sé depuis long­temps d’at­tendre qu’on le fasse. Il pré­pa­rait les meilleurs cock­tails de Kaboul dans un pays musul­man. L’ab­sur­di­té de la chose ne le fai­sait même plus sourire.

Le bar se rem­plit len­te­ment. Un couple de diplo­mates alle­mands, raides et cor­rects, qui com­man­dèrent de la bière. Un groupe d’in­gé­nieurs sovié­tiques en cos­tume gris, qui com­man­dèrent de la vod­ka et ne par­lèrent qu’entre eux. Deux jour­na­listes amé­ri­cains, bruyants, che­mises ouvertes, qui com­man­dèrent du whis­ky et posèrent des ques­tions à Var­tan sur la situa­tion poli­tique — Var­tan répon­dit par des mono­syl­labes, ce qui est la meilleure façon de répondre aux jour­na­listes amé­ri­cains. Un homme seul, dans un coin, qui lisait un jour­nal en our­dou et ne com­man­dait rien.

Et puis, dans un coin du bar, un musi­cien. Shi­rin ne le connais­sait pas — un jeune homme, vingt-cinq ans peut-être, maigre, le visage ouvert, un rubab posé sur ses genoux comme un enfant endor­mi. Il ne jouait pas encore. Il accor­dait l’ins­tru­ment, tour­nant les che­villes avec une patience infi­nie, l’o­reille col­lée à la caisse de réso­nance, et ce geste — cet ajus­te­ment silen­cieux, cette recherche de la note juste — était en soi une forme de musique.

Quand il com­men­ça à jouer, le bar se tut. Pas d’un coup — pro­gres­si­ve­ment, conver­sa­tion après conver­sa­tion, comme des bou­gies qu’on souffle. Le rubab a ce pou­voir. C’est un ins­tru­ment à cordes afghan, fait de bois de mûrier et de peau de chèvre, et son son est quelque chose entre le luth et le cœur humain — une vibra­tion chaude, légè­re­ment nasale, qui parle direc­te­ment aux os. Le jeune homme jouait un air que Shi­rin recon­nut — un gha­zal clas­sique, une mélo­die ancienne, venue de cette Asie cen­trale dont l’Af­gha­nis­tan est le car­re­four et le résidu.

Elle écou­ta. Elle pen­sa à son père, qui aimait cette musique. Elle pen­sa à Paris, où elle n’a­vait jamais trou­vé un son qui lui rap­pe­lât chez elle. Elle pen­sa à rien.

Le por­trait du roi Zaher Shah, au-des­sus de la récep­tion, la regar­dait avec ce sou­rire bien­veillant et un peu absent qui était le sien — le sou­rire d’un homme qui régnait depuis qua­rante ans et qui croyait, sin­cè­re­ment, que le temps était de son côté.

Il avait tort. Mais per­sonne, dans le bar du Kabul Grand Hotel, en ce soir d’a­vril 1973, ne le savait encore.

II

Le Fran­çais

La confé­rence de coopé­ra­tion fran­co-afghane s’ou­vrit le len­de­main matin dans la salle de ban­quet du Kabul Grand Hotel, une pièce rec­tan­gu­laire aux murs ten­dus de velours vert que per­sonne n’a­vait chan­gé depuis l’i­nau­gu­ra­tion et qui don­nait à l’en­semble un air de cercle de jeu pro­vin­cial. Des tables avaient été dis­po­sées en U. Des carafes d’eau et des verres. Des blocs-notes frap­pés du sceau de l’am­bas­sade de France — un coq doré — et des crayons à papier dont la mine était trop dure. Shi­rin connais­sait ces crayons. Elle en avait usé des dizaines dans des confé­rences sem­blables, et chaque fois elle se deman­dait quel fonc­tion­naire pari­sien avait déci­dé que des crayons à mine dure feraient l’af­faire en Afgha­nis­tan, où la cha­leur ramol­lit tout le reste.

Elle s’ins­tal­la à sa place — la place de l’in­ter­prète, légè­re­ment en retrait, entre les deux délé­ga­tions, visible de tous et regar­dée par per­sonne. C’est la posi­tion de l’in­ter­prète. Un no man’s land lin­guis­tique. On existe par la voix et on dis­pa­raît par le corps. Shi­rin avait appris cela à la Sor­bonne, dans les cours de tra­duc­tion simul­ta­née de Madame Lede­rer, une femme sèche et brillante qui répé­tait : « L’in­ter­prète est une vitre. On doit voir à tra­vers. Si l’on vous remarque, c’est que la vitre est sale. »

Shi­rin n’a­vait jamais réus­si à être une vitre. Ses yeux l’en empêchaient.

Les Afghans arri­vèrent les pre­miers — trois fonc­tion­naires du minis­tère de la Culture, un sous-direc­teur de la coopé­ra­tion inter­na­tio­nale, et un homme plus âgé, dont Shi­rin ne connais­sait pas le visage, qui por­tait un cos­tume occi­den­tal mal cou­pé et un calot d’as­tra­kan sur la tête. Il s’as­sit au bout de la table et ne par­la à per­sonne. Les Fran­çais arri­vèrent cinq minutes plus tard, avec cette ponc­tua­li­té approxi­ma­tive qui est la marque de la diplo­ma­tie fran­çaise — jamais en avance, jamais vrai­ment en retard, tou­jours dans cette zone inter­mé­diaire qui laisse pla­ner un doute poli sur leurs priorités.

Et par­mi eux, Arnaud Lessard.

Il entra le der­nier. Grand, mince, la qua­ran­taine pas­sée, un visage angu­leux que la lumière de Kaboul ren­dait plus net qu’il ne devait l’être à Paris — les pom­mettes saillantes, le nez droit, des yeux gris-bleu qui avaient cette par­ti­cu­la­ri­té de ne jamais se poser long­temps sur la même chose, comme s’ils cher­chaient per­pé­tuel­le­ment quelque chose dans les marges du visible. Il por­tait un cos­tume en lin clair, frois­sé aux coudes, et une cra­vate qu’il avait dénouée dans le cou­loir et qu’il renoua en s’as­seyant, avec un geste las qui disait tout sur son rap­port aux conventions.

Il cher­cha l’in­ter­prète du regard. Il trou­va Shirin.

Ce ne fut pas un coup de foudre. Shi­rin ne croyait pas aux coups de foudre — elle croyait aux glis­se­ments, aux dépla­ce­ments lents, aux mou­ve­ments tec­to­niques de l’at­ten­tion qui font qu’un visage par­mi d’autres devient sou­dain le seul visage dans la pièce. Ce fut un regard. Bref. Un demi-sou­rire, à peine esquis­sé, qui pou­vait signi­fier bon­jour, ou mer­ci d’être là, ou sim­ple­ment la poli­tesse réflexe du diplo­mate. Shi­rin incli­na la tête et ouvrit son bloc-notes.

La confé­rence com­men­ça. Il était ques­tion de coopé­ra­tion cultu­relle, de fouilles archéo­lo­giques, de res­tau­ra­tion de monu­ments, de bourses d’é­tudes pour les étu­diants afghans. Shi­rin tra­dui­sait. Le dari cou­lait dans un sens, le fran­çais dans l’autre, et entre les deux elle exis­tait comme un cou­rant, un pas­sage, un seuil que les mots fran­chis­saient en chan­geant de peau. Elle tra­dui­sait les phrases offi­cielles — « la France réaf­firme son enga­ge­ment envers le patri­moine afghan » — et aus­si les silences, les hési­ta­tions, les sous-enten­dus. Quand le sous-direc­teur afghan dit, en dari, que « cer­taines fouilles néces­sitent une sur­veillance plus atten­tive des auto­ri­tés natio­nales », elle tra­dui­sit les mots mais enten­dit autre chose — une plainte, un reproche voi­lé, l’ac­cu­sa­tion muette que les archéo­logues fran­çais empor­taient plus qu’ils ne déclaraient.

Arnaud Les­sard écou­tait. Pas comme les autres Fran­çais, qui atten­daient leur tour de par­ler avec cette impa­tience polie des gens qui n’é­coutent que pour pré­pa­rer leur réponse. Lui écou­tait vrai­ment — pen­ché en avant, les mains croi­sées, les yeux fixés non pas sur le locu­teur mais sur Shi­rin, comme si c’é­tait elle qui par­lait et non le fonc­tion­naire afghan qu’elle tra­dui­sait. Comme si la voix de Shi­rin était la seule voix dans la pièce.

C’é­tait trou­blant. Et elle détes­ta que ce fût troublant.

*

La confé­rence dura trois heures. À la pause, on ser­vit du thé vert et des bis­cuits secs dans le hall, et les deux délé­ga­tions se mélan­gèrent avec cette gau­che­rie cor­diale qui carac­té­rise les ren­contres diplo­ma­tiques — poi­gnées de main appuyées, sou­rires cali­brés, petites phrases en anglais pour ceux dont le dari ou le fran­çais ne suf­fi­saient pas. Shi­rin se tenait près de la fenêtre, son thé à la main, dans cette zone inter­mé­diaire où l’in­ter­prète attend d’être à nou­veau utile.

Arnaud Les­sard vint à elle.

— Vous êtes remar­quable, dit-il en fran­çais. Et je ne dis pas ça par politesse.

— C’est pour­tant ce qu’on dit par poli­tesse, répondit-elle.

Il rit. Un rire bref, presque sur­pris, comme s’il ne s’at­ten­dait pas à être rem­bar­ré et que cela lui plaisait.

— Arnaud Les­sard. Atta­ché cultu­rel. Mais ça, vous le savez déjà.

— Shi­rin War­dak. Inter­prète. Mais ça, vous le savez aussi.

— Ce que je ne sais pas, c’est où vous avez appris ce fran­çais. Ce n’est pas du fran­çais d’é­cole. C’est du fran­çais de quel­qu’un qui a vécu dedans.

— La Sor­bonne. Trois ans.

— Quelle époque ?

— Soixante à soixante-trois.

— Juste avant moi. J’é­tais à Sciences Po en soixante-quatre. On a mar­ché sur les mêmes trottoirs.

— Paris est grand, mon­sieur Lessard.

— Arnaud. Et Paris est petit, made­moi­selle War­dak. Plus petit qu’on ne croit.

Il y eut un silence. Pas un silence gêné — un silence atten­tif, comme celui qui pré­cède le pre­mier mou­ve­ment d’un mor­ceau de musique, quand l’ar­chet est levé et que tout le monde retient son souffle. Puis la confé­rence reprit, et Shi­rin retour­na à sa place, et pen­dant les deux heures sui­vantes elle tra­dui­sit les paroles des uns et des autres avec une pré­ci­sion impec­cable, et pas une seule fois elle ne croi­sa le regard d’Ar­naud Les­sard, et pas une seule fois elle ne ces­sa de sen­tir ce regard posé sur elle.

*

Le soir, au res­tau­rant de l’hô­tel. Il l’a­vait invi­tée. Elle avait refu­sé. Il avait insis­té — avec élé­gance, sans lour­deur, en invo­quant le besoin de « pré­pa­rer les ses­sions du len­de­main ». Elle avait cédé en se disant qu’elle cédait pour des rai­sons pro­fes­sion­nelles, et en sachant par­fai­te­ment que c’é­tait un mensonge.

Le res­tau­rant du Kabul Grand Hotel occu­pait une salle atte­nante au bar, sépa­rée par des rideaux de velours bor­deaux que per­sonne ne tirait jamais. Les tables étaient cou­vertes de nappes blanches. Les ser­veurs por­taient des gilets noirs. Le menu pro­po­sait du kabu­li pulao — le grand plat natio­nal, riz au safran, rai­sins secs, carottes, viande d’a­gneau — mais aus­si du pou­let rôti « à la fran­çaise », un bœuf Stro­ga­noff dont la recette venait des ingé­nieurs sovié­tiques, et une salade niçoise dont la pré­sence à Kaboul rele­vait du mys­tère méta­phy­sique. Le vin exis­tait, mais il fal­lait le deman­der à voix basse, et Var­tan l’ap­por­tait dans une théière pour pré­ser­ver les apparences.

Arnaud com­man­da du kabu­li pulao et le vin dans la théière. Shi­rin com­man­da la même chose. Il y avait dans ce paral­lé­lisme quelque chose de trop facile, et elle le savait, et il le savait aus­si, et aucun des deux n’en dit rien.

Ils par­lèrent. De la confé­rence, d’a­bord — les for­ma­li­tés, les enjeux, les non-dits. Puis de Kaboul. Arnaud était arri­vé depuis six mois et avait cette fas­ci­na­tion des nou­veaux venus pour une ville qui ne res­semble à aucune autre — il par­lait des mon­tagnes qui encerclent la capi­tale comme des gardes du corps, des cerfs-volants du ven­dre­di après-midi, du bazar de Man­da­wi où l’on trouve des samo­vars russes à côté de tran­sis­tors japo­nais, des jar­dins de Babur où il allait lire le dimanche. Il par­lait bien. Trop bien peut-être. Avec cette aisance du diplo­mate qui sait trans­for­mer l’ob­ser­va­tion en conver­sa­tion et la conver­sa­tion en séduction.

Shi­rin l’é­cou­tait et se deman­dait ce qu’il voyait. Voyait-il Kaboul ou l’i­dée qu’il se fai­sait de Kaboul ? Voyait-il l’Af­gha­nis­tan ou le décor d’un poste exo­tique dans une car­rière qui le mène­rait ensuite à Rome, à Tokyo, à Washing­ton ? Elle connais­sait ce regard. Elle l’a­vait vu chez d’autres étran­gers — cette ten­dresse sin­cère mais super­fi­cielle, cet amour du pit­to­resque qui s’ar­rête au seuil de la compréhension.

— Vous êtes sévère, dit-il, comme s’il avait lu ses pensées.

— Je suis prudente.

— Avec les diplomates ?

— Avec les Français.

Il sou­rit. Il ver­sa le vin — un rouge afghan, rude, ter­reux, un vin qui n’a­vait aucune pré­ten­tion et qui pour cette rai­son exacte était hon­nête. Ils burent. La conver­sa­tion glis­sa vers Paris, vers les sou­ve­nirs com­muns d’une ville qu’ils avaient habi­tée à des époques dif­fé­rentes, et pour la pre­mière fois de la soi­rée Shi­rin sen­tit quelque chose se des­ser­rer en elle — non pas la méfiance, qui res­tait intacte, mais la soli­tude, cette soli­tude spé­ci­fique de ceux qui vivent entre les langues et qui ne trouvent dans aucune d’elles un lieu où se reposer.

— C’est étrange, dit Arnaud. Je parle fran­çais avec une Afghane à Kaboul, et j’ai l’im­pres­sion d’être plus à Paris qu’à Paris.

— C’est parce que vous n’êtes pas vrai­ment à Kaboul, dit Shirin.

— Et vous, vous êtes vrai­ment à Kaboul ?

Elle ne répon­dit pas. C’é­tait la bonne ques­tion, la ques­tion qu’elle se posait depuis son retour de France, sept ans plus tôt, et à laquelle elle n’a­vait tou­jours pas de réponse.

*

C’est à ce moment que Simon Lefèvre fit son entrée. Il avait vingt-deux ans, des che­veux longs qui lui tom­baient sur les épaules, une che­mise bro­dée ache­tée à Chi­cken Street dont les cou­leurs juraient avec sa pâleur lyon­naise, et les yeux légè­re­ment vitreux de ceux qui ont fumé du haschich afghan sans en mesu­rer la puis­sance. Il repé­ra la table de Shi­rin et Arnaud, et son visage s’illu­mi­na de cette joie indis­cri­mi­née des soli­taires qui trouvent un interlocuteur.

— Ah, des Fran­çais ! dit-il en s’ap­pro­chant. Vous êtes fran­çais, n’est-ce pas ? Je vous ai enten­dus par­ler fran­çais. Je peux m’as­seoir ? Ça fait trois semaines que je n’ai pas par­lé fran­çais. Enfin, j’ai par­lé fran­çais avec un Suisse à Herat, mais ce n’est pas pareil, un Suisse.

Il s’as­sit sans attendre la réponse. Il com­man­da un thé — pas d’al­cool, il avait déjà sa dose d’un autre genre — et se lan­ça dans un mono­logue décou­su sur son voyage : Lyon, Istan­bul, Téhé­ran, Herat, Kaboul, bien­tôt le Khy­ber Pass, le Pakis­tan, l’Inde, Kat­man­dou. La route. Le che­min. La quête. Il par­lait de « trou­ver quelque chose » sans jamais pré­ci­ser quoi, et Shi­rin recon­nut dans cette impré­ci­sion la marque de toute une géné­ra­tion d’Oc­ci­den­taux qui tra­ver­saient l’Af­gha­nis­tan comme on tra­verse un rêve — sans s’ar­rê­ter, sans com­prendre, en cher­chant ailleurs ce qu’ils n’a­vaient pas trou­vé chez eux.

Arnaud l’é­cou­tait avec une patience amu­sée. Shi­rin l’é­cou­tait avec une ten­dresse aga­cée — ce gar­çon qui traî­nait au bar d’un hôtel trop cher pour lui parce que c’é­tait le seul endroit de Kaboul où il pou­vait entendre sa propre langue, ce gar­çon per­du qui ne savait pas qu’il était perdu.

— Et vous, vous faites quoi à Kaboul ? deman­da Simon.

— Je tra­duis, dit Shirin.

— Ah, c’est beau ça, tra­duire. C’est comme un pont, non ? Un pont entre les gens.

— Ou un mur, dit Shirin.

Simon ne com­prit pas. Il sou­rit quand même.

Au même moment, la porte du res­tau­rant s’ou­vrit et une femme entra. Grande, blonde, la qua­ran­taine solaire, vêtue d’une tunique afghane en soie tur­quoise sur un pan­ta­lon de lin blanc, des bra­ce­lets d’argent aux poi­gnets, un col­lier de lapis-lazu­li au cou — trop de lapis-lazu­li, pen­sa Shi­rin, la quan­ti­té de lapis-lazu­li qu’on porte étant inver­se­ment pro­por­tion­nelle à la connais­sance qu’on a du pays. C’é­tait Carol Ann Whit­field. Elle entra comme on entre en scène — avec la conscience exacte de l’ef­fet pro­duit, un sou­rire qui balayait la salle comme un pro­jec­teur, et cette assu­rance des Amé­ri­caines riches qui consi­dèrent le monde entier comme une exten­sion de leur salon.

— Bon­soir ! lan­ça-t-elle à per­sonne en par­ti­cu­lier et à tout le monde en général.

Elle s’as­sit seule à une table, com­man­da en anglais — un anglais du Connec­ti­cut, lent et rond, avec des voyelles qui pre­naient deux fois plus de place que néces­saire — et déplia une carte de l’Af­gha­nis­tan qu’elle éta­la devant elle comme une nappe. Elle y tra­ça des lignes au crayon, des cercles, des anno­ta­tions. Bamiyan. Balkh. Mazar-i-Sha­rif. L’i­ti­né­raire d’une tou­riste ou celui d’une acheteuse.

— Qui est-ce ? mur­mu­ra Arnaud.

— Je ne sais pas, dit Shi­rin. Mais elle est cliente de Ras­soul Khan.

— Le mar­chand du lobby ?

— Le mar­chand du lobby.

Arnaud regar­da Carol Ann Whit­field avec un inté­rêt nou­veau. Shi­rin regar­da Arnaud regar­der Carol Ann Whit­field, et nota, sans savoir pour­quoi, que le regard du diplo­mate avait chan­gé de nature — ce n’é­tait plus le regard de l’homme qui dîne avec une femme et qui en voit pas­ser une autre, c’é­tait le regard pro­fes­sion­nel, celui qui éva­lue, qui classe, qui range dans une catégorie.

Le musi­cien au rubab com­men­ça à jouer dans le bar voi­sin. Les notes pas­sèrent à tra­vers les rideaux de velours et se posèrent sur la table comme des feuilles d’au­tomne. Simon fer­ma les yeux et dit : « C’est tel­le­ment beau, ce pays. » Arnaud ver­sa le reste du vin. Shi­rin ne dit rien.

Dehors, au-des­sus des mon­tagnes, les étoiles de Kaboul étaient si proches qu’on aurait pu les cueillir. Mais per­sonne ne regar­dait les étoiles. Per­sonne ne regarde jamais les étoiles quand il y a des gens à regarder.

III

Les visi­teurs

Nan­cy Dupree arri­va un mar­di, à bord d’un Land Rover cou­vert de boue qui se gara devant l’hô­tel avec un bruit de fer­raille fati­guée. Elle en des­cen­dit comme on des­cend d’un che­val — d’un seul mou­ve­ment, sans hési­ta­tion, avec l’ai­sance de quel­qu’un qui a pas­sé plus de temps dans des véhi­cules tout-ter­rain que dans des salons. C’é­tait une femme d’une cin­quan­taine d’an­nées, mince, le visage tan­né par le soleil des hauts pla­teaux, les che­veux gris cou­pés court, des lunettes rondes qui lui don­naient un air de chouette savante. Elle por­tait un pan­ta­lon de toile kaki, une che­mise d’homme, des boots de marche, et au poi­gnet une montre d’homme aus­si, une Sei­ko à bra­ce­let métal­lique dont le cadran était rayé par vingt ans de terrain.

Shi­rin était dans le hall quand elle entra. Elle la recon­nut aus­si­tôt — tout le monde connais­sait Nan­cy Dupree à Kaboul. L’A­mé­ri­caine qui aimait l’Af­gha­nis­tan plus que les Afghans eux-mêmes, disait-on, et ce n’é­tait pas tout à fait un com­pli­ment. Elle avait écrit le guide de réfé­rence sur le pays — An His­to­ri­cal Guide to Afgha­nis­tan — qu’elle met­tait à jour sans cesse, voya­geant de site en site avec son car­net et son appa­reil pho­to, docu­men­tant chaque mos­quée, chaque cara­van­sé­rail, chaque ins­crip­tion oubliée dans un mur de pisé. Elle connais­sait les routes mieux que les chauf­feurs, les ruines mieux que les archéo­logues, les vil­lages mieux que les gou­ver­neurs de pro­vince. Et elle par­lait le dari avec un accent amé­ri­cain qui aurait dû être ridi­cule mais qui, par la force de l’ha­bi­tude et la sin­cé­ri­té de l’ef­fort, était deve­nu presque charmant.

— Shi­rin ! dit-elle en tra­ver­sant le hall à grandes enjam­bées. Shi­rin jan, comme je suis contente de vous voir. J’ar­rive de Bamiyan. Les Boud­dhas sont tou­jours debout.

Elle dit cela en riant, mais il y avait dans cette phrase une inquié­tude, un besoin de ras­su­rer qui tra­his­sait quelque chose — la conscience, peut-être, que rien n’est éter­nel, que même les géants de pierre peuvent un jour disparaître.

Var­tan lui ser­vit un café — Nan­cy Dupree ne buvait que du café, noir, sans sucre, un café turc pré­pa­ré dans un cezve en cuivre que Var­tan gar­dait spé­cia­le­ment pour elle. Elle s’ins­tal­la au bar, déplia ses cartes, ses notes, ses cro­quis, et com­men­ça à par­ler. Nan­cy Dupree par­lait comme elle mar­chait — vite, droit, sans détour.

— Les fresques de la niche ouest se dégradent, dit-elle. L’hu­mi­di­té. Le gel. Et les ber­gers qui font du feu dans les grottes. J’ai écrit au minis­tère. Trois fois. Per­sonne ne répond. Per­sonne ne répond jamais.

Shi­rin s’as­sit à côté d’elle et l’é­cou­ta. C’é­tait un exer­cice fami­lier — écou­ter Nan­cy, c’é­tait écou­ter l’Af­gha­nis­tan racon­té par quel­qu’un qui l’ai­mait avec une fer­veur presque dou­lou­reuse, et qui ne com­pre­nait pas pour­quoi le pays ne s’ai­mait pas lui-même avec la même inten­si­té. Shi­rin avait de l’af­fec­tion pour Nan­cy. Et quelque chose d’autre aus­si, plus dif­fi­cile à nom­mer — une irri­ta­tion sourde, celle que pro­voque l’a­mour d’un étran­ger pour votre pays quand cet amour, si sin­cère soit-il, pré­sup­pose que le pays a besoin d’être aimé de l’ex­té­rieur pour avoir de la valeur.

— Il y a un groupe de jour­na­listes qui veut que je leur parle de Bamiyan, dit Nan­cy. Demain matin. Vous pour­riez tra­duire ? Mon dari est bon pour les mar­chands et les chauf­feurs, mais pour les jour­na­listes j’ai besoin de quel­qu’un qui sache manier les nuances.

— Bien sûr.

— Vous êtes un ange.

— Je suis inter­prète. C’est différent.

Nan­cy rit. Elle avait un rire franc, sonore, un rire de femme habi­tuée aux grands espaces, et dans le bar du Kabul Grand Hotel ce rire réson­na comme un appel de clairon.

*

Le len­de­main, dans le petit salon de récep­tion au pre­mier étage, Nan­cy Dupree par­la des Boud­dhas de Bamiyan pen­dant deux heures. Shi­rin tra­dui­sait pour les jour­na­listes afghans — un repor­ter de Radio Kaboul, un cor­res­pon­dant du quo­ti­dien Anis, et un pho­to­graphe qui ne notait rien mais pre­nait des pho­tos de Nan­cy comme si elle était le monu­ment. Les jour­na­listes étran­gers, eux, com­pre­naient l’an­glais de Nancy.

Elle par­la des deux sta­tues — la grande, cin­quante-trois mètres, et la petite, trente-cinq — creu­sées dans la falaise de grès au troi­sième siècle de notre ère, quand le boud­dhisme régnait sur cette terre avant l’is­lam, avant les Mon­gols, avant tout ce que l’His­toire avait dépo­sé par-des­sus comme des couches de sédi­ment. Elle par­la des fresques — ces pein­tures murales dans les niches et les grottes, des Boud­dhas assis, des bod­hi­satt­vas, des motifs flo­raux d’une déli­ca­tesse impos­sible, peints par des artistes dont on ne savait rien, sinon qu’ils avaient eu le génie et la patience de déco­rer une falaise à cent mètres du sol. Elle par­la de la val­lée — verte, irri­gée, enca­drée de mon­tagnes ocre, un lieu si beau qu’on com­pre­nait pour­quoi des moines avaient choi­si d’y vivre et d’y creu­ser la pierre pour y loger l’éternité.

Et puis elle dit une chose que Shi­rin ne tra­dui­sit pas tout de suite, parce que les mots lui res­tèrent dans la gorge.

— Ces Boud­dhas, dit Nan­cy, sont les gar­diens silen­cieux de quelque chose que l’Af­gha­nis­tan ne sait pas qu’il pos­sède. Le jour où ils dis­pa­raî­tront — et je prie pour que ce jour ne vienne jamais — ce sera le signe que quelque chose de fon­da­men­tal aura été bri­sé dans ce pays. Quelque chose d’irréparable.

Shi­rin tra­dui­sit. Le jour­na­liste de Radio Kaboul nota la phrase. Le pho­to­graphe prit une pho­to. Et Shi­rin pen­sa, sans savoir pour­quoi, que Nan­cy avait rai­son, et que cette rai­son était insupportable.

*

C’est ce jour-là que le colo­nel Naze­ri apparut.

Il vint au bar à sept heures du soir, comme on vient à un ren­dez-vous qu’on n’a pas pris — avec la cer­ti­tude tran­quille de celui qui sait qu’il est atten­du par­tout. C’é­tait un homme d’une qua­ran­taine d’an­nées, beau d’une beau­té afghane clas­sique — peau brune, mous­tache noire taillée avec soin, yeux sombres et brillants, une sta­ture mili­taire adou­cie par l’é­lé­gance du civil. Il por­tait un cos­tume bien cou­pé — trop bien cou­pé pour un salaire d’of­fi­cier — et une cra­vate en soie dont le bleu rap­pe­lait le lapis-lazu­li. Tout chez lui rap­pe­lait le lapis-lazu­li, cette pierre qui est à la fois la fier­té et la malé­dic­tion de l’Af­gha­nis­tan — trop belle, trop convoi­tée, trop pillée.

Shi­rin le connais­sait. Pas per­son­nel­le­ment — on ne connaît pas per­son­nel­le­ment un colo­nel Naze­ri, on le connaît par répu­ta­tion, par ouï-dire, par le silence qui se fait quand il entre dans une pièce. Cou­sin éloi­gné du prince Moham­med Daoud, ancien Pre­mier ministre, homme d’am­bi­tion et de ran­cœur, dont le nom cir­cu­lait dans les salons de Kaboul avec cette insis­tance qui pré­cède les com­plots. Le colo­nel avait été for­mé à Saint-Cyr — l’é­cole mili­taire fran­çaise — dans les années cin­quante, ce qui lui don­nait un ver­nis fran­co­phone et une fami­lia­ri­té avec les Fran­çais qui n’é­tait pas dénuée d’am­bi­guï­té. Il avait ser­vi dans les pro­vinces du Nord, com­man­dé des troupes à la fron­tière pakis­ta­naise, et quelque chose dans cette car­rière — une affec­ta­tion, une muta­tion, un inci­dent — l’a­vait rame­né à Kaboul, où il occu­pait désor­mais un poste au minis­tère de la Défense dont les contours exacts étaient aus­si flous que ses fonc­tions réelles.

Il s’as­sit au bar. Var­tan lui ser­vit un whis­ky — John­ny Wal­ker Black Label, deux gla­çons — sans qu’il ait besoin de le deman­der. Le colo­nel but une gor­gée, regar­da la salle, et ses yeux trou­vèrent Shi­rin avec la pré­ci­sion d’un tireur d’élite.

— Shi­rin jan. Quelle bonne surprise.

Ce n’é­tait pas une sur­prise et ils le savaient tous les deux.

— Colo­nel Naze­ri. Bonsoir.

— Vous tra­vaillez pour la confé­rence fran­çaise, m’a-t-on dit.

— C’est exact.

— Bien. Les Fran­çais sont nos amis. Il est impor­tant que nos amis soient bien traduits.

Il dit cela avec un sou­rire — un sou­rire par­fait, cali­bré, un sou­rire qui mon­trait exac­te­ment la quan­ti­té de dents néces­saire pour expri­mer la cor­dia­li­té sans tom­ber dans la cha­leur. Puis il ajou­ta, d’un ton plus bas, en dari :

— Et il est encore plus impor­tant que ce qui n’a pas besoin d’être tra­duit ne le soit pas.

Shi­rin ne répon­dit pas. Le colo­nel but une autre gor­gée de whis­ky. Autour d’eux, le bar du Kabul Grand Hotel pour­sui­vait sa vie de bar — les conver­sa­tions, les rires, les cli­que­tis de verres. Le musi­cien au rubab était absent ce soir-là. À sa place, un magné­to­phone pas­sait de la musique indienne, un sitar loin­tain et nasillard qui ne conve­nait pas à l’hu­meur de la pièce.

C’est alors qu’un groupe de diplo­mates s’ap­pro­cha du comp­toir, et par­mi eux Arnaud Les­sard. Le colo­nel le vit. Quelque chose chan­gea dans son regard — un éclat, bref, comme le reflet d’un cou­teau qu’on sort et qu’on range aussitôt.

— Les­sard, dit-il en fran­çais. Saint-Cyr, pro­mo­tion 1955. Nous avons des amis communs.

— Colo­nel, dit Arnaud. Je crois que nous nous sommes croi­sés à la récep­tion de l’am­bas­sade, le mois dernier.

— Pos­sible. Les récep­tions se res­semblent. Les gens aus­si, malheureusement.

Ils échan­gèrent quelques phrases — des bana­li­tés, des for­mules, le code social des hommes qui se mesurent sans en avoir l’air. Shi­rin les obser­vait. Deux hommes en cos­tume, un verre à la main, dans le bar d’un hôtel de Kaboul, et entre eux un ter­ri­toire invi­sible, miné, dont elle seule per­ce­vait les contours parce qu’elle com­pre­nait les deux langues, les deux silences, les deux façons de ne pas dire ce qu’on pensait.

Le colo­nel prit congé avec cette cour­toi­sie mili­taire qui est la forme la plus élé­gante de l’in­ti­mi­da­tion. En par­tant, il posa la main sur l’é­paule d’Ar­naud — une seconde, pas plus — et dit :

— Soyez pru­dent, Les­sard. Kaboul est une ville où les ami­tiés sont pré­cieuses. Et les impru­dences aussi.

Il sor­tit. Le bar retrou­va son souffle. Var­tan essuya un verre.

*

Plus tard dans la soi­rée, Shi­rin mon­ta au deuxième étage. Le cou­loir était silen­cieux — cette qua­li­té de silence propre aux hôtels la nuit, un silence habi­té, peu­plé de bruits infimes der­rière les portes closes, de chasses d’eau, de pages tour­nées, de rêves. Elle pas­sait devant la chambre 207 quand elle enten­dit une voix.

Pas une voix dans la chambre. Une voix dans le couloir.

Far­za­na.

La femme de chambre haza­ra était assise par terre, le dos contre le mur, un seau et une ser­pillière à côté d’elle. Elle ne net­toyait pas. Elle atten­dait. Ou elle se repo­sait. Ou elle se cachait — avec Far­za­na, il était dif­fi­cile de savoir, parce que son visage rond, aux pom­mettes mon­goles, aux yeux en amande, n’ex­pri­mait jamais rien qui res­sem­blât à une émo­tion iden­ti­fiable, et cette absence d’ex­pres­sion était en soi une forme de pro­tec­tion, un masque de sur­vie per­fec­tion­né par des géné­ra­tions de Haza­ras habi­tués à être les der­niers, les plus mépri­sés, les plus invisibles.

— Far­za­na jan, dit Shi­rin. Tout va bien ?

Far­za­na leva les yeux. Elle avait dix-neuf ans. Elle en parais­sait quinze ou qua­rante, selon la lumière.

— Bale, Shi­rin jan. Tout va bien.

— Tu tra­vailles à cette heure ?

— Les chambres du deuxième étage. Il faut que ce soit fait avant minuit.

Shi­rin s’ac­crou­pit à côté d’elle. Dans le dari qu’elles par­ta­geaient — un dari simple, direct, sans les fio­ri­tures poé­tiques de la bour­geoi­sie kabou­lie — elle demanda :

— Tu as l’air fatiguée.

Far­za­na haus­sa les épaules. La fatigue n’é­tait pas un concept per­ti­nent dans sa vie. La fatigue sup­po­sait qu’on puisse ne pas être fati­gué, qu’il exis­tât un état de repos auquel on reve­nait. Pour Far­za­na, il n’y avait que le tra­vail et le som­meil, et le som­meil n’é­tait qu’une forme plus douce du tra­vail — les rêves aus­si étaient fatigants.

— Shi­rin jan, dit-elle après un silence.

— Oui ?

— Ras­soul Khan. Le mar­chand du bas.

— Qu’est-ce qu’il a ?

Far­za­na hési­ta. Ses mains se posèrent sur la ser­pillière, la ser­rèrent, la relâ­chèrent. Puis elle dit, d’une voix si basse que Shi­rin dut se pen­cher pour entendre :

— Il reçoit des gens la nuit. Des hommes que je n’ai jamais vus. Ils ne passent pas par la récep­tion. Ils viennent par l’es­ca­lier de ser­vice. Ils portent des sacs. Pas des valises — des sacs. Lourds. Ils res­tent une heure, par­fois deux, et ils repartent.

— Com­ment tu sais ça ?

— Je net­toie le cou­loir. Je les vois pas­ser. Ils ne me regardent pas. Per­sonne ne regarde une Haza­ra avec un seau.

Elle dit cela sans amer­tume. C’é­tait un fait, comme la gra­vi­té ou le lever du soleil — les Haza­ras sont invi­sibles, les femmes de chambre sont invi­sibles, une femme de chambre haza­ra est l’in­vi­si­bi­li­té au car­ré. Et dans cette invi­si­bi­li­té, Far­za­na voyait tout.

— Et dans les sacs ? deman­da Shirin.

— Je ne sais pas. Mais un jour, un des sacs était ouvert. Pas com­plè­te­ment — juste un peu, comme s’ils avaient oublié de le fer­mer. Et j’ai vu quelque chose.

— Quoi ?

— Une tête.

Shi­rin sen­tit son cœur s’accélérer.

— Une tête ?

— En pierre. Une tête en pierre. Avec un sourire.

Un sou­rire. Une tête de Boud­dha. Un frag­ment de sta­tue ou de fresque, arra­ché à un site, embal­lé dans un sac, trans­por­té de nuit par l’es­ca­lier de ser­vice du Kabul Grand Hotel jus­qu’à la chambre d’un mar­chand de lapis-lazu­li dont les bagues brillaient au soleil comme des décla­ra­tions d’innocence.

Shi­rin ne dit rien. Elle posa la main sur le bras de Far­za­na — un geste bref, dis­cret, le seul geste de ten­dresse que la hié­rar­chie des castes et des classes per­met­tait entre elles — et se releva.

— Ne parle de ça à per­sonne, dit-elle.

— Je ne parle à per­sonne, dit Far­za­na. Per­sonne ne me parle non plus.

Shi­rin retour­na dans sa chambre. Elle ouvrit la fenêtre. L’air de la nuit entra — frais, sec, char­gé de cette odeur de pous­sière et de roses qui est l’o­deur de Kaboul au prin­temps. Dans les jar­dins, les arbres étaient immo­biles. Au loin, les mon­tagnes décou­paient le ciel étoi­lé comme des dents noires.

Elle pen­sa aux Boud­dhas. Elle pen­sa à Nan­cy Dupree qui disait : le jour où ils dis­pa­raî­tront. Elle pen­sa à Ras­soul Khan et à ses bagues. Elle pen­sa aux sacs lourds dans l’es­ca­lier de ser­vice. Elle pen­sa à Far­za­na, assise par terre avec sa ser­pillière, qui voyait tout parce que per­sonne ne la regardait.

Et elle se deman­da ce qu’elle allait faire de ce qu’elle savait. C’é­tait tou­jours la même ques­tion. La ques­tion de l’in­ter­prète. On tra­duit les mots des autres, on porte les secrets des autres, on voit ce que les autres ne voient pas — et puis quoi ? On se tait. C’est le métier. La vitre est propre, la vitre est trans­pa­rente, la vitre ne dit rien.

Mais cette nuit, pour la pre­mière fois, la vitre avait des fissures.

IV

La nuit

Cela arri­va un jeu­di. Shi­rin se sou­vien­drait du jour parce que le jeu­di est la veille du ven­dre­di, le jour de repos à Kaboul, et que les jeu­dis soir au bar du Kabul Grand Hotel avaient une qua­li­té par­ti­cu­lière — plus relâ­chée, plus tendre, comme si la pers­pec­tive du len­de­main libre des­ser­rait les cra­vates et les langues. Var­tan pré­pa­rait ses meilleurs cock­tails le jeu­di. Les diplo­mates res­taient plus tard. Le musi­cien au rubab jouait des airs plus lents, plus lan­gou­reux, des gha­zals d’a­mour qui fai­saient bais­ser les pau­pières et mon­ter les souvenirs.

La confé­rence fran­co-afghane se pro­lon­geait. Les ses­sions de l’a­près-midi avaient été consa­crées aux bourses d’é­tudes — com­bien d’é­tu­diants afghans la France pou­vait-elle accueillir, dans quelles filières, à quelles condi­tions. Shi­rin avait tra­duit pen­dant quatre heures, pas­sant du dari au fran­çais et du fran­çais au dari avec cette flui­di­té méca­nique qui, après des années de pra­tique, ne néces­si­tait plus de réflexion consciente — les mots entraient par une oreille dans une langue et sor­taient par la bouche dans une autre, et entre les deux il n’y avait pas de pen­sée, pas de juge­ment, juste un cou­rant, un flux, quelque chose qui res­sem­blait à la musique.

Sauf quand Arnaud par­lait. Quand Arnaud par­lait, le cou­rant se trou­blait. Ses phrases avaient des angles, des aspé­ri­tés, des retour­ne­ments inat­ten­dus qui obli­geaient Shi­rin à pen­ser, à cher­cher l’é­qui­valent dari d’une iro­nie, d’une ellipse, d’un sous-enten­du. Il ne par­lait pas comme un diplo­mate — il par­lait comme quel­qu’un qui avait lu, qui avait vécu, qui savait que les mots sont des ins­tru­ments impar­faits et qui s’en amu­sait au lieu de s’en déso­ler. Elle le détes­tait un peu pour ça. Elle l’ad­mi­rait un peu pour ça. Les deux sen­ti­ments étaient si proches qu’elle ne les dis­tin­guait plus.

Après la ses­sion, dans le hall, il s’ap­pro­cha d’elle.

— Vous dînez seule ce soir ?

— Comme tous les soirs.

— Ce n’est pas une réponse.

— C’est une constatation.

— Alors consta­tons ensemble.

Elle faillit refu­ser. Le mot non était dans sa bouche, prêt, for­mé, aus­si natu­rel que la res­pi­ra­tion — non, mer­ci, je suis fati­guée, non, c’est gen­til mais pas ce soir, non, je ne dîne pas avec les hommes que je tra­duis, les inter­prètes ne dînent pas avec les inter­pré­tés, c’est une règle, une règle qu’elle venait d’in­ven­ter et qui, comme toutes les règles qu’on invente sur le moment, avait l’a­van­tage de sem­bler ancienne et respectable.

Elle ne dit pas non.

*

Ils ne dînèrent pas au res­tau­rant de l’hô­tel. Arnaud pro­po­sa de sor­tir — un res­tau­rant qu’on lui avait recom­man­dé, dans le vieux quar­tier de Murad Kha­ni, un lieu « authen­tique », dit-il, et Shi­rin faillit sou­rire à ce mot, authen­tique, ce mot que les étran­gers emploient pour dési­gner ce que les Afghans appellent sim­ple­ment la vie. Mais elle accep­ta. La soi­rée était douce. Kaboul en avril a cette tié­deur fra­gile des villes d’al­ti­tude au prin­temps — l’air est clair, presque cou­pant, mais il porte en lui une pro­messe de cha­leur, et les jar­dins com­mencent à fleu­rir, les aman­diers d’a­bord, puis les ceri­siers, puis les roses, et la ville entière semble hési­ter entre l’hi­ver qu’elle quitte et l’é­té qu’elle attend.

Ils mar­chèrent. Shar‑e Naw d’a­bord, le quar­tier moderne — les bou­tiques, les ciné­mas, les vitrines éclai­rées, les réver­bères qui fonc­tion­naient une fois sur deux. Puis les rues plus étroites, plus anciennes, où le béton lais­sait place au pisé, où les portes en bois sculp­té gar­daient des cours inté­rieures invi­sibles depuis la rue, où le silence rem­pla­çait le bruit et où Kaboul ces­sait d’être une ville et rede­ve­nait ce qu’elle avait tou­jours été — un vil­lage per­ché dans les mon­tagnes, un relais sur la route de la soie, un lieu de pas­sage où l’on s’ar­rê­tait pour reprendre son souffle entre deux immensités.

Arnaud mar­chait à côté de Shi­rin, les mains dans les poches, le col de sa veste rele­vé contre la fraî­cheur du soir. Il ne par­lait pas. C’é­tait la pre­mière fois qu’il ne par­lait pas, et ce silence avait une qua­li­té dif­fé­rente de ses paroles — il était plus vrai, plus vul­né­rable, comme si le diplo­mate avait enfin posé son masque et qu’il res­tait des­sous un homme ordi­naire, un homme qui mar­chait dans une ville étran­gère avec une femme qu’il com­men­çait à dési­rer et dont il ne savait rien.

Le res­tau­rant était une mai­son en pisé dont la porte basse obli­geait à se cour­ber pour entrer — un geste d’hu­mi­li­té invo­lon­taire, pen­sa Shi­rin, comme si le lieu exi­geait qu’on se fasse petit avant de vous accueillir. À l’in­té­rieur, une salle unique, des toshaks — ces mate­las épais posés au sol — des nappes en plas­tique, une lumière de néon qui rem­pla­çait les bou­gies avec une fran­chise presque bru­tale. Pas de carte. On ser­vait ce qu’il y avait : du man­tu — ces ravio­lis afghans far­cis de viande et d’oi­gnons, nap­pés de yaourt et de sauce tomate — du bola­ni, du pain chaud, du thé.

Ils s’as­sirent. Ils man­gèrent. Arnaud goû­ta le man­tu avec une concen­tra­tion exa­gé­rée, comme un cri­tique gas­tro­no­mique dans un res­tau­rant trois étoiles, et Shi­rin se moqua de lui — c’est de la pâte et de la viande, Arnaud, pas une épreuve phi­lo­so­phique. Il rit. Et dans ce rire, quelque chose bas­cu­la. Pas entre eux — en elle. Quelque chose qu’elle tenait ser­ré depuis long­temps, depuis son retour de Paris peut-être, depuis sept ans de soli­tude dis­ci­pli­née dans une ville qui lui deman­dait d’être soit afghane soit étran­gère, jamais les deux, jamais entre — quelque chose se desserra.

— Pour­quoi vous êtes reve­nue ? deman­da Arnaud.

La ques­tion. La grande ques­tion. Celle que tous les étran­gers posaient et qu’au­cun Afghan n’au­rait posé, parce que pour un Afghan la réponse est évi­dente — on revient parce que c’est chez soi, on revient parce qu’on n’a pas le choix, on revient parce que les mon­tagnes vous rap­pellent et que les mon­tagnes sont plus fortes que les boulevards.

— Parce que Paris n’est pas chez moi, dit Shirin.

— Et Kaboul, c’est chez vous ?

— Kaboul est l’en­droit où je ne suis pas étran­gère. Ce n’est pas la même chose qu’être chez soi.

Il la regar­da. Long­temps. Et elle vit dans ses yeux gris-bleu quelque chose qu’elle ne s’at­ten­dait pas à y trou­ver — non pas de la com­pré­hen­sion, qui aurait été pré­somp­tueuse, mais de la recon­nais­sance. Comme s’il savait, lui aus­si, ce que c’est de n’être chez soi nulle part.

— Le diplo­mate est un apa­tride pro­fes­sion­nel, dit-il. On vit par­tout et on n’ha­bite nulle part. Au bout de vingt ans, on ne sait plus quelle ville on regrette.

— Vous regret­tez Paris ?

— Je regrette une idée de Paris. Pas Paris.

— C’est déjà beaucoup.

— C’est déjà trop.

Ils burent le thé. Vert, brû­lant, dans des tasses sans anses qu’il fal­lait tenir par le bord avec les doigts, et cette cha­leur par­ta­gée, ce petit rituel de la brû­lure et de la patience, créa entre eux une inti­mi­té que les mots n’au­raient pas pu créer.

*

Ils ren­trèrent à l’hô­tel à pied, par un che­min plus long que néces­saire. Les rues de Kaboul la nuit ne sont pas dan­ge­reuses — pas encore, pas en 1973 — mais elles sont étranges. Les réver­bères pro­jettent des ombres trop longues. Les chiens errants tra­versent les car­re­fours en meute silen­cieuse. Les mon­tagnes, tout autour, sont des pré­sences noires et mas­sives qui rap­pellent que la ville n’est qu’un acci­dent dans un pay­sage qui n’a pas été fait pour les hommes.

Devant l’hô­tel, sous le porche, Arnaud s’arrêta.

— Shi­rin.

C’é­tait la pre­mière fois qu’il pro­non­çait son pré­nom sans le jan, sans le made­moi­selle, sans rien — juste son pré­nom, nu, dans le fran­çais de la nuit, et la sono­ri­té était dif­fé­rente, le sh fran­çais plus doux que le sh dari, comme un tis­su qu’on aurait pas­sé à la main pour en ôter les aspérités.

Elle ne répon­dit pas. Elle entra dans l’hô­tel. Il la sui­vit. Le hall était presque vide — Ghu­lam Sar­war à la récep­tion, lisant un jour­nal en dari, la mous­tache fron­cée par la concen­tra­tion. Var­tan qui fer­mait le bar, les bou­teilles ran­gées, les bou­gies éteintes. Un silence de fin de soi­rée, oua­té, complice.

Ils mon­tèrent l’es­ca­lier. Pas l’as­cen­seur — l’es­ca­lier, parce que l’es­ca­lier est plus lent, et que la len­teur, à cet ins­tant pré­cis, était néces­saire. Chaque marche était un choix. Chaque palier une hési­ta­tion. Au deuxième étage, le cou­loir s’é­ten­dit devant eux, long, fai­ble­ment éclai­ré, avec ses portes numé­ro­tées comme des secrets alignés.

La chambre 214. Shi­rin ouvrit la porte. Elle ne se retour­na pas pour l’in­vi­ter. Elle lais­sa la porte ouverte der­rière elle, et ce geste — ce non-geste, cette absence de fer­me­ture — était plus élo­quent que n’im­porte quelle invitation.

Arnaud entra. La porte se referma.

*

La fenêtre était ouverte. L’air de la nuit, frais et sec, entrait dans la chambre avec les bruits ténus du jar­din — un frois­se­ment de feuilles, un cra­que­ment de branche, le mur­mure loin­tain de l’eau dans le bas­sin. La lune éclai­rait le lit défait, le bureau, le recueil de Hafez posé sur la table de nuit.

Ce qui se pas­sa entre eux cette nuit-là n’a­vait rien de l’é­lan ni de la fièvre. C’é­tait plus lent que ça, plus grave, plus atten­tif. Deux corps qui se décou­vraient avec la pru­dence de ceux qui savent que le désir est une langue aus­si, et qu’on peut s’y trom­per comme on se trompe dans n’im­porte quelle tra­duc­tion. Les mains d’Ar­naud sur sa peau. Les lèvres de Shi­rin dans son cou. Et entre eux, le silence — non pas l’ab­sence de mots mais leur inuti­li­té, ce moment où les langues, toutes les langues, abdiquent devant quelque chose de plus ancien, de plus simple, de plus vrai.

Après, ils res­tèrent allon­gés dans le noir, le drap sur les jambes, la fenêtre ouverte sur la nuit afghane. Arnaud fumait une ciga­rette — une Gitane sans filtre qu’il avait rame­née de Paris et dont le tabac noir sen­tait une autre ville, un autre cli­mat, un autre monde. Shi­rin ne fumait pas. Elle regar­dait le pla­fond et pen­sait à une chose que sa mère lui avait dite un jour : « Les femmes War­dak ne font pas les choses à moi­tié. Quand elles aiment, elles aiment entiè­re­ment, et quand elles souffrent, elles souffrent entiè­re­ment, et la dif­fé­rence entre les deux est plus mince que tu ne crois. »

— Arnaud.

— Oui.

— Tu es marié.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait un fait, posé entre eux comme un objet — un objet qu’on peut regar­der, tour­ner, exa­mi­ner, mais qu’on ne peut pas faire disparaître.

— Oui, dit-il. À Paris. Elle s’ap­pelle Cathe­rine. Deux enfants. Un gar­çon et une fille.

Il dit cela sans défense et sans excuses, avec cette hon­nê­te­té nue qui est par­fois la forme la plus cruelle de la cruau­té. Il ne cher­chait pas à mini­mi­ser. Il ne disait pas que son mariage était mort, que sa femme ne le com­pre­nait pas, que les diplo­mates vivent des vies paral­lèles. Il disait les faits. Cathe­rine. Deux enfants. Paris.

— Je sais, dit Shirin.

— Com­ment tu sais ?

— Je suis inter­prète. Je sais tout. C’est le problème.

Il écra­sa sa ciga­rette dans le cen­drier sur la table de nuit. La fumée res­ta un ins­tant sus­pen­due dans la lumière de la lune, un fan­tôme gris-bleu qui se dis­si­pa len­te­ment, et Shi­rin pen­sa que cette fumée res­sem­blait à beau­coup de choses dans sa vie — pré­sente, insai­sis­sable, et déjà en train de disparaître.

*

Elle ne dor­mit pas. Arnaud dor­mait — les Fran­çais dorment tou­jours après l’a­mour, c’é­tait une consta­ta­tion eth­no­gra­phique, pas un reproche — et elle se leva dou­ce­ment, enfi­la une robe, et des­cen­dit dans les jardins.

La nuit de Kaboul. Il faut l’a­voir vue pour com­prendre pour­quoi les poètes per­sans écrivent des gha­zals sur la nuit. L’air est si pur à cette alti­tude que les étoiles ne scin­tillent pas — elles brûlent, fixes, intenses, comme des trous dans un tis­su noir der­rière lequel il y aurait de la lumière. Le silence est total, ou presque — un chien aboie au loin, une voi­ture passe sur Shar‑e Naw, un gar­dien tousse quelque part. Et les jar­dins de l’hô­tel, bai­gnés de lune, avaient cette beau­té irréelle des lieux qu’on voit en rêve — les rosiers argen­tés, le bas­sin noir, le saule qui pen­dait comme une chevelure.

Shi­rin s’as­sit sur un banc de pierre. Elle fer­ma les yeux. Elle écouta.

Et c’est alors qu’elle enten­dit des pas.

Quel­qu’un mar­chait dans les jar­dins. Pas un ser­veur, pas un gar­dien — les ser­veurs et les gar­diens ont des pas recon­nais­sables, dis­crets, fonc­tion­nels. Ceux-ci étaient des pas d’homme qui ne vou­lait pas être enten­du mais qui ne connais­sait pas assez les lieux pour évi­ter le gravier.

Elle ouvrit les yeux. Une sil­houette, près du bas­sin. Un homme, debout, qui fumait une ciga­rette dont le bout rou­geoyait dans l’obs­cu­ri­té comme un œil unique. Il la vit au même moment et s’approcha.

Jür­gen Kess­ler. L’Al­le­mand au Leica.

— Guten Abend, dit-il. Puis, se repre­nant : Bon­soir. Vous ne dor­mez pas non plus ?

Il avait la tren­taine, une barbe blonde de trois jours, des yeux clairs qui sem­blaient pho­to­gra­phier tout ce qu’ils regar­daient. Son appa­reil pen­dait à son cou même à cette heure — un Lei­ca M3, nota Shi­rin, l’ap­pa­reil des professionnels.

— La nuit de Kaboul est trop belle pour dor­mir, dit-elle.

— C’est vrai. J’es­sayais de pho­to­gra­phier les étoiles, mais elles refusent de poser.

Il sou­rit. Un sou­rire char­mant, ouvert, un sou­rire de voya­geur habi­tué à mettre les gens à l’aise. Puis il s’as­sit sur le banc voi­sin, sans y être invi­té, avec cette décon­trac­tion des Euro­péens qui consi­dèrent l’es­pace public comme un bien partagé.

— Vous êtes l’in­ter­prète de la confé­rence fran­çaise, n’est-ce pas ? J’ai enten­du par­ler de vous. On dit que vous êtes la meilleure de Kaboul.

— On dit beau­coup de choses à Kaboul.

— C’est ce qui rend cette ville si intéressante.

Un silence. Le bas­sin reflé­tait la lune. Quelque part dans l’hô­tel, une fenêtre se ferma.

— Dites-moi, reprit Kess­ler, et son ton avait chan­gé — plus bas, plus direct, comme quel­qu’un qui ces­se­rait sou­dain de jouer un rôle pour en jouer un autre. Ce mar­chand, au lob­by. Ras­soul Khan. Vous le connais­sez bien ?

La ques­tion était trop pré­cise. Trop rapide. On ne demande pas à une femme qu’on vient de ren­con­trer dans un jar­din à deux heures du matin si elle connaît un mar­chand de lapis-lazu­li, sauf si l’on a une rai­son de poser cette ques­tion qui n’a rien à voir avec la curio­si­té touristique.

— Tout le monde connaît Ras­soul Khan, dit Shi­rin. Il fait par­tie du mobilier.

— Et ce qu’il vend, c’est uni­que­ment du lapis-lazu­li et des tapis ?

— Qu’est-ce que vous êtes, exac­te­ment, mon­sieur Kess­ler ? Photographe ?

Il la regar­da. Elle sou­tint son regard. Dans l’obs­cu­ri­té du jar­din, à cette heure où les masques tombent parce que la nuit est un pays sans fron­tières, quelque chose pas­sa entre eux — non pas de la séduc­tion, mais de la recon­nais­sance. Deux per­sonnes qui savaient que l’autre n’é­tait pas exac­te­ment ce qu’elle pré­ten­dait être.

— Pho­to­graphe, dit-il. Oui. C’est ce qui est écrit sur mon passeport.

— Et der­rière le passeport ?

— Der­rière le pas­se­port, il y a un homme curieux. Comme vous, made­moi­selle War­dak. Comme vous.

Il écra­sa sa ciga­rette, se leva, et la salua d’une incli­nai­son de tête presque for­melle — un geste qui contras­tait avec la décon­trac­tion de sa tenue et qui, pour cette rai­son, était plus inquié­tant qu’un geste menaçant.

— Bonne nuit, dit-il. Les étoiles de Kaboul sont déci­dé­ment imphotographiables.

Il dis­pa­rut dans l’hô­tel. Shi­rin res­ta assise. L’air de la nuit lui parut sou­dain plus froid, ou peut-être était-ce elle qui avait froid, cette sorte de froid inté­rieur qui vient quand on com­prend que les choses sont plus com­pli­quées qu’on ne le croyait, que les gens sont plus opaques, que l’hô­tel où l’on croyait être en sécu­ri­té est un lieu tra­ver­sé de cou­rants sou­ter­rains, de ques­tions, de pré­sences qui ne sont pas ce qu’elles semblent.

Elle remon­ta dans sa chambre. Arnaud dor­mait tou­jours. Elle se glis­sa sous le drap à côté de lui, sen­tit la cha­leur de son corps, cette cha­leur ani­male et simple qui est la seule véri­té du désir, et fer­ma les yeux.

Dans son som­meil, Arnaud mur­mu­ra un mot. En fran­çais. Un mot qu’elle ne com­prit pas — peut-être un nom, peut-être rien, peut-être le rési­du d’un rêve qui n’a­vait rien à voir avec elle, avec Kaboul, avec cette chambre au deuxième étage du Kabul Grand Hotel où deux per­sonnes qui n’au­raient pas dû se trou­ver ensemble dor­maient dans le même lit pen­dant que dehors, au-des­sus des mon­tagnes, les étoiles afghanes conti­nuaient de brû­ler avec une indif­fé­rence magnifique.

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