Sorting by

×

Le bar du
Coquart

Le bar du Coquart

Cha­pitres 1 à 4

CHA­PITRE 1 — L’ouverture

En l’an 1535, remon­tant le grand fleuve, Jacques Car­tier nota dans son jour­nal : « Nous aper­çûmes une espèce de pois­sons, des­quels il n’y a mémoire d’homme avoir vu ni ouï. »

Le bois avait tra­vaillé pen­dant l’hiver.

Je le sen­tais dans la résis­tance des tiroirs, dans le gon­fle­ment léger du comp­toir sous mes paumes, dans cette façon qu’a­vaient les fenêtres du Coquart de ne plus s’ou­vrir qu’a­vec un coup d’é­paule et un juron. Six mois de gel, de neige lourde sur le toit rouge, de vent du nord-est qui pousse le fleuve contre lui-même — et l’hô­tel rete­nait tout ça dans ses join­tures comme un vieux corps retient ses douleurs.

J’é­tais arri­vé le pre­mier, comme chaque année. Avant Made­leine, avant les femmes de chambre, avant les cui­si­niers de Qué­bec qui débar­quaient en juin avec leurs cou­teaux et leurs airs de supé­rio­ri­té. Le bar d’a­bord. Tou­jours le bar d’abord.

J’a­vais tra­ver­sé en pick-up sur le pre­mier tra­ver­sier du matin, celui de six heures, quand la brume mange encore la sur­face du Sague­nay et que le câble du bac vibre comme une corde de contre­basse au-des­sus de l’eau noire. La tra­ver­sée dure dix minutes. Dix minutes entre Baie-Sainte-Cathe­rine et Tadous­sac, entre la rive sud et la rive nord, entre le monde ordi­naire et cet endroit qui ne res­semble à rien d’autre.

De l’autre côté, le vil­lage dor­mait encore. Les cot­tages des Pion­niers avaient leurs volets fer­més. La Petite Cha­pelle, rouge et blanche au bord de la baie, res­sem­blait à un jouet oublié dans l’herbe. Et l’hô­tel — l’Hô­tel Tadous­sac — se dres­sait au-des­sus de tout ça avec sa cou­pole, ses murs blan­chis et son toit rouge que les navi­ga­teurs repèrent à des milles en remon­tant le fleuve, comme un phare qui aurait déci­dé de s’ha­biller pour le dîner.

Dix-neuf ans que je pousse cette porte en juin.

Dix-neuf ans que je retrouve la même odeur — bois ver­ni, pous­sière fine, un fond de cire d’a­beille que per­sonne n’ap­plique plus mais qui per­siste, incrus­tée dans les fibres du plan­cher depuis l’é­poque de Cover­dale. Et chaque année, pen­dant quelques secondes, le temps d’a­jus­ter mes yeux à la pénombre du hall, je revois le vieil homme debout au milieu de ses caisses, en 1946, quand je suis arri­vé ici pour la pre­mière fois.

Il accro­chait une aqua­relle. Un pay­sage du Sague­nay, signé d’un nom que je ne connais­sais pas. Il por­tait un cos­tume trois-pièces mal­gré la cha­leur de juin, et il ajus­tait le cadre avec une minu­tie de chi­rur­gien, recu­lant de trois pas, pen­chant la tête, reve­nant cor­ri­ger d’un mil­li­mètre l’in­cli­nai­son. Il ne m’a pas regar­dé. Il a dit, sans se retour­ner : « Vous êtes le nou­veau bar­man. Ne tou­chez jamais aux tableaux. »

William Hugh Cover­dale. Pré­sident de la Cana­da Steam­ship Lines. Pro­prié­taire de cet hôtel, du Manoir Riche­lieu à La Mal­baie, de la mai­son Chau­vin au bord de la baie. Col­lec­tion­neur de tout ce que ce pays avait pro­duit avant de s’ou­blier lui-même — aqua­relles, gra­vures, cartes anciennes, mocas­sins bro­dés, calu­mets, haches de pierre, tout le bric-à-brac sacré d’un conti­nent qui avait com­men­cé ici, exac­te­ment ici, à l’en­droit où le Sague­nay verse ses eaux noires dans le corps gris du Saint-Laurent.

Il est mort trois ans après. 1949. Et ses deux mille cinq cents pièces sont res­tées là, dans les cou­loirs, dans les chambres, dans le hall — sus­pen­dues au-des­sus du vide comme les lustres d’un navire qui com­mence à prendre l’eau.

Mais je n’y pen­sais pas ce matin-là. Pas encore. Ce matin-là, j’ou­vrais le bar.

*   *   *

Le Coquart occupe l’angle nord-ouest de l’hô­tel, là où la vue est la plus vio­lente. Je dis vio­lente parce qu’il n’y a pas d’autre mot. Trois grandes fenêtres en arc donnent sur la baie de Tadous­sac, et au-delà de la baie, sur l’embouchure du Sague­nay, et au-delà de l’embouchure, sur le fleuve qui n’est déjà plus un fleuve mais presque une mer, large de vingt kilo­mètres, avec des marées qui montent et des­cendent de quatre mètres et des cou­rants qui ont cou­lé des goé­lettes. Le matin, quand le soleil frappe de l’est, toute cette eau devient une plaque de métal en fusion et il faut bais­ser les stores pour que les clients ne soient pas aveu­glés au-des­sus de leur bloo­dy mary. Le soir, c’est autre chose — le ciel passe par toutes les nuances du cuivre et du vio­let, les bélu­gas remontent vers le fjord en souf­flant des colonnes de vapeur qui s’al­lument dans la lumière rasante, et les gens posent leur verre et se taisent.

C’est pour ça qu’ils viennent. Pour ce silence-là.

J’ai sor­ti les bou­teilles de la réserve. Gin Bee­fea­ter, rye cana­dien, scotch pour les Anglais de Mont­réal, cognac pour les rares Fran­çais de pas­sage, bière Mol­son pour les pilotes du tra­ver­sier qui s’ar­rêtent en fin de jour­née. J’ai véri­fié les verres — les coupes, les tum­bler, les flûtes que per­sonne n’u­ti­lise jamais mais que Made­leine exige. J’ai essuyé le comp­toir. Érable mas­sif, ver­ni sombre, long de quatre mètres, avec des marques de verre que vingt-trois ans de ser­vice n’ont pas réus­si à effa­cer. Je connais chaque marque. Je sais laquelle a été lais­sée par le colo­nel Pat­ter­son, qui posait son bour­bon avec l’au­to­ri­té d’un homme habi­tué à don­ner des ordres, et laquelle par Mme Lafleur, de Qué­bec, qui fai­sait tour­ner son verre de por­to comme une tou­pie en racon­tant ses étés d’enfance.

La pre­mière chose que j’ai vue en rele­vant la tête, c’est un béluga.

Il pas­sait len­te­ment devant les fenêtres du Coquart, très près de la rive, son dos blanc affleu­rant à peine la sur­face. Un mâle, pro­ba­ble­ment — les mâles longent la côte nord à cette époque, quand les femelles et les veaux res­tent plus au large, du côté de l’Île-aux-Basques. Il a souf­flé une fois, un petit gey­ser dis­cret, presque poli, et il a disparu.

Bien­ve­nue, j’ai pen­sé. Moi aus­si je suis revenu.

*   *   *

Made­leine est arri­vée à huit heures, en robe grise et tablier blanc, les che­veux tirés en un chi­gnon si ser­ré qu’il sem­blait avoir été conçu par un ingé­nieur. Elle avait les clés de toutes les chambres à la cein­ture — cent trente-sept clés qui tin­taient à cha­cun de ses pas comme un carillon de bronze.

— Les draps sont arri­vés de Qué­bec, elle a dit en pas­sant devant le bar sans s’ar­rê­ter. Les rideaux du troi­sième sont à refaire. Et le pla­fond de la 204 a une tache d’humidité.

— Bon­jour Madeleine.

— Bon­jour Noé. Le cognac est dans la deuxième caisse, pas la pre­mière. Tu te trompes chaque année.

Elle avait rai­son. Je me trom­pais chaque année, et chaque année elle me le disait, et c’é­tait notre façon de nous dire que nous étions contents de nous revoir.

Made­leine Ouel­let était arri­vée à l’hô­tel en 1943, un an après l’i­nau­gu­ra­tion, un an avant la fin de la guerre. Elle avait vingt et un ans, elle venait de Rivière-du-Loup, et elle avait été enga­gée comme femme de chambre par un direc­teur qui cher­chait du per­son­nel dis­cret et endu­rant. Elle était deve­nue gou­ver­nante en chef en 1951, quand sa pré­dé­ces­seure avait fait une chute dans l’es­ca­lier de ser­vice et ne s’en était jamais remise. Depuis, elle régnait sur l’hô­tel avec une effi­ca­ci­té silen­cieuse qui tenait du pro­dige et de la tyran­nie douce. Rien ne lui échap­pait. Un pli de tra­vers sur un couvre-lit, un cen­drier non vidé, un car­reau terne — elle le voyait avant que la lumière elle-même ne le remarque.

Elle connais­sait chaque cen­ti­mètre de cet hôtel, chaque latte de plan­cher qui grin­çait, chaque fenêtre qui coin­çait, chaque fis­sure dans le plâtre des cor­niches. Et elle connais­sait les col­lec­tions. Les deux mille cinq cents pièces de Cover­dale — elle les avait inven­to­riées elle-même, à la main, dans un grand cahier noir qu’elle gar­dait dans son bureau comme d’autres gardent un missel.

Ce matin-là, en pas­sant devant le bar, elle n’a rien dit de plus. Mais j’ai vu quelque chose dans sa façon de ne pas me regar­der — une rai­deur dans la nuque, un pli au coin de la bouche. Quelque chose qu’elle savait et que je ne savais pas encore.

*   *   *

La nou­velle est arri­vée avec le cour­rier de l’après-midi.

Un employé de la Cana­da Steam­ship Lines, un jeune homme en cos­tume qui avait l’air de s’ex­cu­ser d’exis­ter, a dépo­sé une enve­loppe sur le comp­toir de la récep­tion. Made­leine l’a ouverte, l’a lue, l’a repliée. Puis elle est venue au bar, s’est assise sur le tabou­ret le plus proche du mur — celui où per­sonne ne s’as­soit jamais parce qu’il est coin­cé entre le comp­toir et la colonne — et elle a com­man­dé un verre d’eau.

Made­leine ne buvait jamais d’al­cool. En vingt-deux ans, je ne l’a­vais jamais vue com­man­der quoi que ce soit au Coquart. Même le verre d’eau était une première.

— La com­pa­gnie arrête les croi­sières à la fin de la sai­son, elle a dit. Le Riche­lieu et le St. Law­rence, c’est ter­mi­né. Et l’hô­tel ferme l’an­née prochaine.

Elle a bu son verre d’eau d’un trait, l’a repo­sé exac­te­ment au centre du sous-verre, et elle est par­tie sans rien ajouter.

Je suis res­té seul der­rière le comp­toir. Par les fenêtres du Coquart, la baie de Tadous­sac brillait sous le soleil de juin, bleue et indif­fé­rente, et quelque part au large, un bélu­ga soufflait.

J’ai pen­sé : dix-neuf étés. Et puis j’ai pen­sé : plus rien.

Et puis j’ai ces­sé de pen­ser et j’ai recom­men­cé à essuyer les verres, parce que c’est ce que font les bar­mans quand le monde bas­cule — ils essuient les verres et ils attendent que quel­qu’un entre.

CHA­PITRE 2 — Totouskak

Téo est venu le troi­sième jour.

Il arri­vait tou­jours le troi­sième jour après l’ou­ver­ture de l’hô­tel — jamais le pre­mier, jamais le deuxième, tou­jours le troi­sième, comme si un calen­drier secret, anté­rieur à tous les calen­driers, lui dic­tait le moment exact où le bar du Coquart était prêt à le rece­voir. Il remon­tait à pied depuis Essi­pit, huit kilo­mètres le long de la 138, par tous les temps, avec sa veste de drap brun, sa cas­quette de marin et ses bottes de caou­tchouc qui fai­saient un bruit de ven­touse sur le plan­cher ver­ni de l’hô­tel. Les tou­ristes le regar­daient pas­ser dans le hall avec cet air que les gens bien éle­vés prennent quand ils ne savent pas s’ils doivent sou­rire ou s’inquiéter.

Téo Vol­lant ne se sou­ciait pas des gens bien élevés.

Il s’as­seyait tou­jours au même endroit — le der­nier tabou­ret, celui du bout, là où le comp­toir fait un angle et où la lumière des fenêtres n’ar­rive qu’en biais, atté­nuée. De là, il voyait la baie sans être vu de la salle, et il pou­vait par­ler sans que sa voix porte plus loin que mes oreilles. C’é­tait son poste. Per­sonne d’autre ne s’y asseyait. Pas par inter­dic­tion — par ins­tinct. Il y avait quelque chose dans la façon dont Téo occu­pait cet espace qui décou­ra­geait l’in­tru­sion, comme le bord d’une falaise décou­rage la promenade.

— Un thé, il a dit.

C’é­tait tou­jours un thé. Red Rose, deux sucres, pas de lait. Je le pré­pa­rais avant même qu’il s’as­soie — la bouilloire était déjà chaude, la tasse posée sur le sous-verre en liège que je réser­vais pour lui seul. Vingt ans de rituel. Cer­taines choses n’ont pas besoin d’être négociées.

Il a bu sa pre­mière gor­gée en regar­dant la baie. Les yeux de Téo avaient la cou­leur du Sague­nay en novembre — un brun si sombre qu’il virait au noir, sauf quand la lumière les frap­pait de côté et révé­lait des éclats d’ambre, comme des feuilles mortes prises dans la glace. Des yeux de chas­seur. Des yeux qui avaient vu des choses que je ne ver­rais jamais et qui ne me seraient racon­tées que par frag­ments, au rythme du thé et des sai­sons, avec des silences si longs entre les phrases qu’on aurait pu y loger des hivers entiers.

— Ils ferment, j’ai dit.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Je savais qu’il savait. Les nou­velles voyagent vite sur la Côte-Nord, sur­tout les mau­vaises — elles des­cendent le fleuve plus vite que le cou­rant, por­tées par les pilotes du tra­ver­sier, les chauf­feurs de camion, les fac­teurs, les femmes qui parlent sur le pas des portes en éten­dant leur linge.

Téo n’a pas répon­du tout de suite. Il a posé sa tasse, a regar­dé ses mains — des mains larges, épaisses, striées de lignes pro­fondes comme des rivières vues d’a­vion. Des mains qui avaient tenu des fusils, des avi­rons, des filets, des nou­veau-nés. Des mains qui avaient fait des choses qu’il regret­tait et d’autres qu’il ne regret­tait pas, et qui main­te­nant ne tenaient plus que des tasses de thé et le bord des tables.

— Avant l’hô­tel, il a dit, avant les Blancs, avant les bateaux, avant Chau­vin et sa cabane de traite, avant les Jésuites et leur cha­pelle, avant tout ça — il y avait un nom.

J’ai posé le torchon.

— Totous­kak.

Il a pro­non­cé le mot len­te­ment, en sépa­rant les syl­labes, et chaque syl­labe avait le poids d’une pierre posée au fond de l’eau.

— Tu sais ce que ça veut dire.

— Les seins, j’ai dit. Maman me l’a­vait dit.

— Totous­kak. Les seins. Parce que les deux col­lines de chaque côté de la baie — il a levé le men­ton vers la fenêtre — res­semblent aux seins d’une femme cou­chée sur le dos. Regarde. La col­line est, la col­line ouest. Arron­dies. Douces. Et la baie entre les deux, c’est le creux de la poi­trine. Les anciens voyaient ça. Ils voyaient un corps dans la terre. Pas un pay­sage — un corps.

J’ai regar­dé. J’a­vais regar­dé ces col­lines dix mille fois, depuis le bar, depuis la Pointe, depuis le tra­ver­sier, depuis ma cabane. Et je les avais tou­jours vues comme des col­lines. Mais main­te­nant que Téo avait dit le mot, je voyais autre chose — la courbe, la ron­deur, le galbe lent qui des­cen­dait vers l’eau. Un corps de femme endor­mie au bord du fjord. La terre comme chair.

— Ma grand-mère disait que Totous­kak exis­tait avant les Innus, a conti­nué Téo. Que le nom était déjà là quand les pre­miers chas­seurs sont des­cen­dus le long du fjord, il y a des mil­liers d’an­nées, après la fonte des glaces. Que le lieu s’é­tait nom­mé lui-même. Que per­sonne ne l’a­vait inven­té. Que la terre avait sim­ple­ment dit son nom à ceux qui savaient écouter.

Il a repris son thé. Dehors, le soleil avait per­cé la brume du matin et la baie s’é­tait ouverte comme un œil — l’eau pas­sant du gris de plomb au bleu pro­fond en quelques minutes, avec ces reflets d’é­tain que le Sague­nay verse dans le Saint-Laurent quand les cou­rants se mêlent.

— Et les baleines ? j’ai demandé.

— Les baleines étaient là avant le nom. Avant tout. Ma grand-mère disait que les bélu­gas étaient les enfants de la femme cou­chée. Qu’elles sor­taient de son corps chaque prin­temps et qu’elles y retour­naient chaque automne. Que le fleuve les por­tait comme un sang.

Téo racon­tait ces choses sans emphase, sans mys­ti­cisme, avec la même voix qu’il aurait employée pour dire que le vent tour­nait au nord-est ou que la morue ne mor­dait plus. C’é­tait fac­tuel. C’é­tait la réa­li­té telle qu’il l’a­vait reçue, trans­mise de bouche en bouche à tra­vers des géné­ra­tions dont aucun livre ne por­tait la trace, et il la dépo­sait sur le comp­toir du Coquart comme on dépose un objet fra­gile — avec soin, mais sans cérémonie.

*   *   *

Ma mère s’ap­pe­lait Marie-Ange Vol­lant. Sœur cadette de Téo, de quinze ans sa cadette, née à Essi­pit en 1916, morte à Tadous­sac en 1939, à vingt-trois ans, d’une tuber­cu­lose que per­sonne n’a­vait soi­gnée à temps parce que per­sonne ne soi­gnait les Innus à temps.

J’a­vais trois ans.

De ma mère, je garde des impres­sions — pas des sou­ve­nirs, des impres­sions. Une odeur de fumée de bois mêlée à quelque chose de plus doux, peut-être du sapin, peut-être sa peau. Le son d’une voix qui chan­tait dans une langue que je com­pre­nais sans la connaître, une langue qui pas­sait par le ventre avant d’ar­ri­ver aux oreilles. Et des mains — des mains comme celles de Téo, mais plus fines, plus rapides, qui tres­saient mes che­veux le matin avec des gestes d’une pré­ci­sion animale.

Mon père, Augus­tin Thé­riault dit Her­vieux, char­pen­tier de Baie-Sainte-Cathe­rine, l’a­vait ren­con­trée sur le tra­ver­sier. Il ne racon­tait jamais com­ment. Il disait seule­ment : « Ta mère était de l’autre côté. » Comme si le Sague­nay sépa­rait deux mondes et qu’il avait fran­chi la fron­tière sans pas­se­port. Ils s’é­taient ins­tal­lés dans une mai­son au-des­sus du vil­lage, entre la route et la forêt, et ils avaient vécu là trois ans — le temps de me faire, le temps de me nom­mer, le temps que la mala­die fasse son travail.

Après, mon père m’a éle­vé seul, à Baie-Sainte-Cathe­rine, dans le bruit des scie­ries et l’o­deur de la résine. Je par­lais fran­çais avec lui et innu-aimun avec Téo, qui tra­ver­sait le fjord une fois par mois pour venir me voir. Deux langues, deux rives, deux silences. Le fran­çais de mon père était un silence pra­tique — on ne par­lait que pour les choses utiles : passe-moi le mar­teau, ferme la porte, le vent tourne. Le silence de Téo était autre chose — un silence habi­té, plein de choses non dites qui avaient leur propre den­si­té, comme l’eau noire du Sague­nay sous laquelle on devine des pro­fon­deurs sans les voir.

C’est Téo qui m’a appris à lire le fleuve. Les cou­rants, les marées, les signes. Le fré­mis­se­ment de la sur­face quand un banc de cape­lans passe en des­sous. La forme du souffle d’un bélu­ga — court et rond pour un mâle, plus long et plus oblique pour une femelle. Le sens du vent dans le bruit du vent. Toutes ces choses que les livres n’en­seignent pas parce qu’elles n’existent que dans la trans­mis­sion de corps à corps, de voix à oreille, au bord de l’eau, en silence.

*   *   *

— Car­tier, a dit Téo en repo­sant sa tasse vide.

Il pro­non­çait le nom avec une iro­nie douce, sans hos­ti­li­té — plu­tôt comme on nomme un per­son­nage de conte dont on connaît les défauts mais qu’on a fini par accepter.

— Car­tier est pas­sé ici en 1535. Il remon­tait le fleuve. Il a vu les baleines. Tu sais ce qu’il a écrit ?

Je le savais. Téo me l’a­vait dit cent fois. Mais les his­toires de Téo n’exis­taient que dans la répé­ti­tion — chaque récit ajou­tait une couche, une nuance, un silence nou­veau, et la cen­tième fois n’é­tait pas la même que la pre­mière, de même que la cen­tième marée n’est pas la même que la première.

— Il a écrit qu’il n’a­vait jamais vu autant de baleines. Que la mémoire des hommes n’en gar­dait pas le sou­ve­nir. Quelque chose comme ça.

Téo a hoché la tête.

— « Il ne se sou­vient pas qu’on ait jamais vu autant de baleines. » C’est ça. L’homme blanc arrive, il voit les baleines, et il dit qu’il n’a jamais rien vu de pareil. Comme si les baleines venaient de naître pour lui. Comme si elles l’attendaient.

Il a sou­ri — un sou­rire très mince, un pli au coin des lèvres que seul quel­qu’un le connais­sant depuis qua­rante ans aurait pu iden­ti­fier comme un sourire.

— Nous, on ne les comp­tait pas. On ne disait pas « jamais vu autant ». On disait : elles sont là. C’est tout. Elles sont là, comme la rivière est là, comme les col­lines sont là, comme la neige est là en jan­vier. Pas besoin de mémoire pour ça. Pas besoin de jour­nal de bord.

Il s’est levé, a enfi­lé sa cas­quette, a posé sur le comp­toir la pièce de vingt-cinq cents qu’il lais­sait chaque fois — pas un pour­boire, un geste, une for­ma­li­té qui appar­te­nait à notre rituel comme le thé et le tabou­ret du bout.

— Les baleines étaient là avant Car­tier. Elles seront là après l’hôtel.

Il est sor­ti par la porte de ser­vice, celle qui donne sur le sen­tier de la Pointe-de-l’Is­let, et je l’ai regar­dé des­cendre vers le rivage, petit, voû­té, avec sa veste de drap brun et ses bottes de caou­tchouc, et il m’a sem­blé qu’il mar­chait sur la fron­tière exacte entre le monde que je connais­sais et un autre, beau­coup plus ancien, dont je n’é­tais que le loin­tain écho.

CHA­PITRE 3 — Le pre­mier accostage

On l’en­ten­dait avant de le voir.

La corne du Riche­lieu por­tait loin — un son grave, long, qui rou­lait sur l’eau comme un orage au ralen­ti et rebon­dis­sait contre les parois du fjord avant de reve­nir en écho, dédou­blé, légè­re­ment faus­sé, comme si le Sague­nay lui-même répon­dait au bateau. Les gens du vil­lage levaient la tête. Les enfants cou­raient vers le quai. Et moi, der­rière le comp­toir du Coquart, j’a­jus­tais les bou­teilles sur les éta­gères et je véri­fiais les gla­çons, parce que dans vingt minutes le bar serait plein.

Le Riche­lieu est appa­ru au bout de la Pointe-de-l’Is­let, len­te­ment, comme un rideau qu’on tire.

D’a­bord les deux che­mi­nées — noires, blanches, rouges, les cou­leurs de la Cana­da Steam­ship Lines — puis la proue haute et blanche, puis la coque entière, mas­sive, élé­gante, absurde dans ce décor de fjord et de forêt boréale. Trois cent cin­quante pieds de long. Trois mille cinq cents ton­neaux. Construit en 1913 à Wil­ming­ton, Dela­ware, sous le nom de Nar­ra­gan­sett — un nom que per­sonne à Tadous­sac ne connais­sait ni ne se sou­ciait de connaître. Il avait tra­ver­sé l’At­lan­tique en 1917 comme trans­port de troupes, avait été rache­té par la Cana­da Steam­ship Lines en 1919, recon­di­tion­né pour un mil­lion deux cent mille dol­lars, et rebap­ti­sé Riche­lieu. Depuis 1923, il fai­sait la navette entre Mont­réal et le Sague­nay, avec des escales à Qué­bec, Mur­ray Bay et Tadous­sac — le cir­cuit sacré des bateaux blancs, la grande boucle dorée du tou­risme flu­vial canadien.

Qua­rante-deux ans de ser­vice. Et cette sai­son serait la dernière.

Le bateau a contour­né la Pointe avec une len­teur majes­tueuse, comme un vieil acteur qui fait son entrée et sait qu’il ne remon­te­ra plus sur scène. Les pas­sa­gers étaient mas­sés sur le pont supé­rieur — je pou­vais les dis­tin­guer depuis le bar, petites sil­houettes en cou­leurs claires, agi­tant des mains, pre­nant des pho­to­gra­phies, poin­tant du doigt les bélu­gas qui nageaient à deux cents mètres de la coque sans se sou­cier le moins du monde de cette mon­tagne flot­tante qui tra­ver­sait leur salon.

Le pilote a manœu­vré le Riche­lieu dans la baie avec la pré­ci­sion d’un hor­lo­ger. Marche arrière, quart de tour, les amarres lan­cées vers le quai comme des ser­pents fati­gués. Le flanc blanc du navire s’est col­lé contre les défenses en bois du débar­ca­dère, et pen­dant quelques secondes, tout s’est immo­bi­li­sé — le bateau, l’eau, l’air, le vil­lage — dans une sus­pen­sion que je connais­sais par cœur et qui, chaque année, me fai­sait le même effet : celui d’un seuil fran­chi, d’une sai­son qui com­mence, d’un méca­nisme ancien qui se remet en marche.

Puis la pas­se­relle est tom­bée, et les pas­sa­gers ont déferlé.

*   *   *

Ils des­cen­daient comme ils avaient tou­jours des­cen­du — les hommes en bla­zer bleu marine, les femmes en robes d’é­té et cha­peaux à large bord, les enfants tirés par la main, les valises por­tées par des ste­wards en uni­forme blanc. L’an­glais domi­nait, ponc­tué de fran­çais, avec par­fois un éclat de rire trop fort, un excla­ma­tion devant la vue, un « dar­ling, look at this! » qui tra­ver­sait la baie comme un caillou jeté dans l’eau.

C’é­tait la clien­tèle des bateaux blancs. La bonne bour­geoi­sie anglo­phone de Mont­réal et de Qué­bec, les West­mount et les Outre­mont, les familles qui avaient des cot­tages sur la Rue des Pion­niers depuis trois géné­ra­tions et qui consi­dé­raient Tadous­sac comme un droit acquis, un pro­lon­ge­ment natu­rel de leurs salons — avec une vue un peu meilleure et un air un peu plus frais. Ils arri­vaient en juin, ils repar­taient en sep­tembre, et entre les deux, ils jouaient au golf, ils pêchaient le sau­mon dans les rivières de Char­le­voix, ils pre­naient le thé sur la ter­rasse de l’hô­tel, et ils venaient boire au Coquart en regar­dant le soleil des­cendre sur le fleuve.

Je les connais­sais tous. Pas par leur nom — je connais­sais leurs noms, bien sûr, mais ce n’est pas ce que je veux dire. Je les connais­sais par leurs gestes, leurs habi­tudes, leurs façons de com­man­der, de s’as­seoir, de regar­der l’eau. Le juge Mor­ri­son, qui buvait du whis­ky single malt et ne par­lait jamais avant sa deuxième gor­gée. La famille Camp­bell, qui occu­pait la même table chaque soir et refu­sait poli­ment toute autre place avec une fer­me­té qui confi­nait à la panique. Le doc­teur Trem­blay — un des rares fran­co­phones de la croi­sière — qui com­man­dait un pas­tis et regar­dait les anglo­phones avec une affec­tion mêlée de per­plexi­té, comme un eth­no­logue en mission.

Je les ser­vais, je les écou­tais, je rete­nais ce qu’il fal­lait rete­nir et j’ou­bliais ce qu’il fal­lait oublier. C’est le métier. Un bar­man est un confes­sion­nal ambu­lant — les gens lui parlent parce qu’il est là, parce qu’il ne juge pas, parce qu’il a les mains occu­pées et le regard ailleurs. Ils lui disent des choses qu’ils ne diraient pas à leur femme, à leur méde­cin, à leur prêtre. Et le bar­man hoche la tête, essuie un verre, pose une ques­tion juste assez vague pour relan­cer la confi­dence, et il classe tout ça quelque part dans un tiroir men­tal dont il ne retrouve la clé que lorsque le même client revient l’an­née sui­vante et dit : « Vous vous sou­ve­nez, je vous avais par­lé de… »

Et le bar­man se sou­vient. Toujours.

*   *   *

Le capi­taine Bou­chard est mon­té au Coquart à dix-sept heures, comme chaque pre­mier accostage.

Adé­lard Bou­chard. Soixante-deux ans. Qua­rante ans sur le fleuve, dont vingt-cinq aux com­mandes des bateaux blancs. Un homme qui avait la car­rure d’un navire — large, solide, avec des épaules qui sem­blaient avoir été taillées pour fendre le vent et des mains si grandes qu’elles fai­saient paraître les verres de gin minus­cules, comme des dés à coudre entre les doigts d’un géant.

Il por­tait son uni­forme — il por­tait tou­jours son uni­forme quand il mon­tait au Coquart, même en fin de jour­née, même quand les pas­sa­gers étaient redes­cen­dus au vil­lage et que le bar était presque vide. La cas­quette blanche, le ves­ton bleu à bou­tons dorés, les galons sur les manches. Pas par vani­té — par dis­ci­pline. Par une fidé­li­té au code qui n’a­vait rien de rigide mais tout de néces­saire, comme le rituel d’un prêtre qui conti­nue à dire la messe dans une église vide.

— Gin, il a dit.

J’ai ver­sé. Bee­fea­ter, deux gla­çons, un trait de tonic, une ron­delle de citron cou­pée mince. Je connais­sais la for­mule depuis 1951, quand il avait pris le com­man­de­ment du Riche­lieu et que j’a­vais ces­sé de lui deman­der sa commande.

Il a bu une gor­gée, a posé le verre, a regar­dé la baie.

Quelque chose avait changé.

Ce n’é­tait pas visible tout de suite — il fal­lait le connaître, il fal­lait avoir vu cette même sil­houette s’as­seoir à cette même place des cen­taines de fois pour per­ce­voir la dif­fé­rence. Un affais­se­ment infime des épaules. Une façon de regar­der le fleuve non plus comme un ter­ri­toire à conqué­rir mais comme un sou­ve­nir à rete­nir. Les yeux d’un homme qui sait que le compte à rebours a com­men­cé et qui essaie de pho­to­gra­phier chaque ins­tant avec ses pupilles.

— Tu as eu la lettre, j’ai dit.

— J’ai eu la lettre.

Silence. Un bélu­ga a souf­flé au large, très loin, un point blanc dans le bleu.

— Qua­rante-deux sai­sons, Noé. Le Riche­lieu a fait qua­rante-deux sai­sons sur ce fleuve. Et moi j’en ai fait vingt-cinq avec lui. Vingt-cinq ans à remon­ter de Mont­réal à Bagot­ville et à redes­cendre. Vingt-cinq ans de cette même vue — la Pointe, la baie, l’hô­tel au toit rouge, et les mau­dites baleines blanches qui n’ont jamais appris à se pous­ser du chemin.

Il a sou­ri. Un sou­rire du capi­taine Bou­chard, c’é­tait un évé­ne­ment météo­ro­lo­gique — rare, bref, impré­vi­sible, et sui­vi d’un retour immé­diat au sérieux.

— L’an­née pro­chaine, ils vont le vendre. Ou le démo­lir. Ou l’en­voyer au bout du monde ser­vir de barge. Le Riche­lieu fini­ra sa vie quelque part où per­sonne ne connaî­tra son nom.

Il a vidé son verre d’un trait — chose qu’il ne fai­sait jamais, lui qui buvait son gin avec la patience d’un homme pour qui le temps n’a­vait pas le même sens que pour les terrestres.

— Un autre, il a dit.

J’ai ver­sé. Même for­mule. Mêmes gla­çons. Même ron­delle de citron.

*   *   *

Har­riet est arri­vée le lendemain.

Je l’ai vue avant qu’elle ne me voie — elle tra­ver­sait la pelouse devant l’hô­tel, venant du côté de la Rue des Pion­niers, avec cette démarche que je recon­nais­sais à trente mètres, une démarche longue et fluide, un peu trop rapide pour être non­cha­lante, un peu trop souple pour être pres­sée. Elle por­tait un pan­ta­lon de toile clair et un pull marin bleu, et elle avait rele­vé ses che­veux en un chi­gnon lâche qui lais­sait échap­per des mèches auburn dans le vent du nord-est.

Har­riet Sin­clair-Price. Qua­rante ans cet été-là. Fille de Dou­glas Sin­clair-Price, petit-fils de Robert Sin­clair-Price, qui avait fait construire le cot­tage fami­lial en 1882, douze ans après Lord Duf­fe­rin, sur le même pro­mon­toire, avec la même vue impre­nable sur la baie, le même gazon anglais entre­te­nu comme un put­ting green, et la même convic­tion tran­quille que Tadous­sac appar­te­nait à ceux qui avaient eu la sagesse d’y arri­ver les pre­miers — après les Innus, bien sûr, mais les Innus ne comp­taient pas dans cette arithmétique-là.

Har­riet n’a­vait pas la tran­quilli­té de sa lignée. Il y avait dans ses yeux — des yeux d’un gris-vert qui chan­geait avec la lumière du fleuve, sombres le matin, presque trans­pa­rents à midi — quelque chose d’i­na­che­vé, de cher­cheur, une atten­tion au monde qui n’é­tait pas celle des gens de sa classe. Elle posait des ques­tions. Elle écou­tait les réponses. Elle s’in­té­res­sait aux choses qui ne la concer­naient pas — les marées, les bélu­gas, l’his­toire du poste Chau­vin, la vie des pilotes du tra­ver­sier. Elle était venue chaque été depuis sa nais­sance, sauf pen­dant la guerre, et chaque été, elle pas­sait au Coquart en fin d’a­près-midi, seule, et elle com­man­dait un verre de blanc.

C’é­tait notre ren­dez-vous. Nous ne l’a­vions jamais nom­mé ain­si. Nous ne l’a­vions jamais nommé.

Elle est entrée dans le bar, elle a sou­ri, et le sou­rire por­tait vingt ans de quelque chose que je n’ai jamais su appeler.

— Noé.

— Har­riet.

— Cha­blis ?

— Cha­blis.

J’ai ver­sé. Elle s’est assise à sa place — le troi­sième tabou­ret, celui qui donne à la fois sur la baie et sur le comp­toir, celui d’où on peut regar­der l’eau et le bar­man sans avoir à choisir.

— Alors c’est vrai, elle a dit. C’est la der­nière saison.

— C’est vrai.

Elle a bu une gor­gée, len­te­ment, en regar­dant la baie. Le soleil des­cen­dait der­rière les col­lines de l’ouest — les col­lines de Totous­kak, les seins de la terre — et l’eau virait au cuivre.

— J’ai ouvert le cot­tage ce matin, elle a dit. Les mêmes rideaux. Les mêmes meubles. Le même por­trait de mon grand-père dans le salon. Tout est exac­te­ment pareil et tout est com­plè­te­ment dif­fé­rent. Tu comprends ?

Je com­pre­nais. C’é­tait exac­te­ment ce que je res­sen­tais chaque juin en ouvrant le bar — la même odeur, les mêmes verres, le même comp­toir, et pour­tant quelque chose d’im­per­cep­ti­ble­ment déca­lé, comme une note jouée un demi-ton trop bas, que seule l’o­reille la plus exer­cée peut détecter.

— Je com­prends, j’ai dit.

Et nous sommes res­tés là, dans le silence du Coquart, pen­dant que le soleil finis­sait de des­cendre et que le pre­mier bélu­ga de la soi­rée souf­flait dans la lumière cui­vrée du fjord, et que quelque part au large, invi­sible, le Riche­lieu atten­dait au mouillage avec ses qua­rante-deux ans de ser­vice, ses che­mi­nées éteintes et son capi­taine qui buvait seul dans sa cabine.

Dehors, Tadous­sac se pré­pa­rait pour un été qui res­sem­ble­rait à tous les autres et qui ne res­sem­ble­rait à rien.

CHA­PITRE 4 — La collection

Made­leine m’a deman­dé de venir un mar­di matin, avant l’ou­ver­ture du bar.

Elle n’a­vait jamais fait ça. En vingt-deux ans, nos ter­ri­toires étaient res­tés sépa­rés avec la net­te­té d’une fron­tière natu­relle — elle régnait sur les chambres, les cou­loirs, les esca­liers de ser­vice, et moi sur le Coquart. Nous nous croi­sions dans le hall, nous échan­gions les infor­ma­tions néces­saires, et nous res­pec­tions la sou­ve­rai­ne­té de l’autre avec la cour­toi­sie de deux nations voi­sines qui par­tagent un fleuve sans jamais le tra­ver­ser. Que Made­leine m’in­vite dans ses quar­tiers — c’est-à-dire dans le bureau exi­gu qu’elle occu­pait au rez-de-chaus­sée, entre la lin­ge­rie et la chauf­fe­rie — signi­fiait que quelque chose avait bas­cu­lé au-delà du protocole.

Le bureau sen­tait le repas­sage et le cèdre. Des piles de draps empe­sés occu­paient deux chaises sur trois. Au mur, un calen­drier de la Cana­da Steam­ship Lines, encore ouvert sur le mois de mai — elle n’a­vait pas tour­né la page, comme si le temps s’é­tait arrê­té au moment où la lettre était arri­vée. Et sur le bureau, posé entre un encrier et une lampe de lai­ton, le grand cahier noir.

— Assieds-toi, elle a dit.

J’ai dépla­cé une pile de draps et je me suis assis.

— Le Minis­tère des Affaires cultu­relles envoie quel­qu’un en août. Ils veulent inven­to­rier la col­lec­tion Cover­dale. Tout. Les aqua­relles, les gra­vures, les cartes, les objets innus, les meubles d’é­poque, les pièces archéo­lo­giques. Ils vont tout embal­ler et tout envoyer à Québec.

Elle a ouvert le cahier noir. Des pages et des pages d’une écri­ture ser­rée, minus­cule, impec­cable — chaque objet décrit avec la pré­ci­sion d’un notaire : titre, dimen­sions, empla­ce­ment, état, pro­ve­nance quand elle était connue. Des années de tra­vail. Un inven­taire amou­reux, dres­sé par une femme qui n’au­rait jamais employé le mot amour pour décrire ce qu’elle res­sen­tait envers un hôtel et son contenu.

— Deux mille cinq cent qua­torze pièces, elle a dit. Je les ai comp­tées trois fois. Il y en avait deux mille cinq cents quand Cover­dale est mort. Les qua­torze sup­plé­men­taires, ce sont des objets qu’il avait com­man­dés et qui sont arri­vés après sa mort. Des mocas­sins bro­dés. Deux calu­mets. Une série de pointes de flèche trou­vées à l’Anse-à-la-Barque. Per­sonne ne savait où les mettre. Je les ai pla­cées dans la vitrine du cou­loir du deuxième, celle que per­sonne ne regarde.

Elle a refer­mé le cahier.

— Noé, je veux que tu m’aides. Pas pour l’in­ven­taire — c’est fait. Pour autre chose. Je veux que tu regardes les objets innus avec moi. Il y a des choses que je ne com­prends pas. Des choses que je ne sais pas nom­mer. Téo pour­rait m’ai­der, mais Téo ne met­tra jamais les pieds au deuxième étage de cet hôtel. Toi, oui.

*   *   *

Nous avons com­men­cé par le cou­loir ouest du premier.

La lumière du matin entrait par les fenêtres qui donnent sur le jar­din, une lumière jaune et douce, pleine de pous­sière, qui trans­for­mait les aqua­relles en vitraux. Cover­dale avait accro­ché ses pièces avec un sens du décor qui tenait de la mise en scène théâ­trale — chaque mur racon­tait une his­toire, chaque cou­loir était une époque. Ici, les pay­sages du Saint-Laurent par Cor­ne­lius Krie­ghoff, avec leurs ciels dra­ma­tiques et leurs canots d’é­corce. Là, une série de gra­vures anglaises du XVIIIe siècle mon­trant le siège de Qué­bec — des sol­dats minus­cules esca­la­dant des falaises sous des bou­lets de canon, avec cette pré­ci­sion maniaque et cette absence totale de dou­leur qui carac­té­risent l’art mili­taire bri­tan­nique. Plus loin, des cartes. La Nou­velle-France vue de Paris, de Londres, de Lis­bonne — des conti­nents inven­tés par des hommes qui n’y avaient jamais mis les pieds, avec des rivières qui n’exis­taient pas et des monstres marins dans les marges.

— Il accro­chait tout lui-même, a dit Made­leine. Il ne lais­sait per­sonne tou­cher aux cadres. Il pas­sait des heures à ajus­ter l’in­cli­nai­son, la hau­teur. Il disait que chaque tableau avait sa lumière et que la lumière chan­geait selon la sai­son — qu’une aqua­relle accro­chée en juin devait être repla­cée en sep­tembre parce que l’angle du soleil n’é­tait plus le même.

Je me sou­ve­nais. Je l’a­vais vu faire, en 1946, le jour de mon arri­vée. Le vieil homme en cos­tume trois-pièces, avec sa minu­tie de chirurgien.

— Il par­lait aux tableaux, a conti­nué Made­leine. Pas à haute voix — pas devant les gens. Mais je l’ai enten­du, une nuit, dans le cou­loir du deuxième. Il fai­sait sa ronde. Il s’ar­rê­tait devant chaque cadre et il mur­mu­rait quelque chose. Je n’ai pas com­pris les mots. Peut-être qu’il n’y avait pas de mots. Peut-être que c’é­tait juste un son, un souffle, une façon de véri­fier que les choses étaient encore là.

Nous sommes mon­tés au deuxième.

*   *   *

C’est là que se trou­vaient les objets innus.

Cover­dale les avait pla­cés dans une série de vitrines le long du cou­loir qui menait aux chambres de l’aile est — l’aile la moins chère, celle que les habi­tués évi­taient parce qu’elle don­nait sur la forêt et non sur la baie. Un choix étrange, peut-être déli­bé­ré — comme si le col­lec­tion­neur avait vou­lu cacher ses pièces les plus trou­blantes dans la par­tie la plus obs­cure de l’hô­tel, là où seuls les clients dis­traits ou fau­chés ris­quaient de les découvrir.

Des mocas­sins bro­dés de perles, avec des motifs flo­raux d’une finesse qui cou­pait le souffle. Des raquettes à neige, ovales, avec un treillis de babiche si ser­ré qu’on aurait dit de la den­telle. Des paniers d’é­corce de bou­leau, cou­sus de racines d’é­pi­nette. Des pointes de flèche en silex, ali­gnées par tailles, du plus petit au plus grand, comme une gamme musi­cale figée dans la pierre. Un calu­met de pierre rouge, avec un tuyau de bois orné de plumes — des plumes qui avaient gar­dé leur cou­leur mal­gré les décen­nies, un bleu pro­fond de geai qui lui­sait fai­ble­ment sous la vitre.

Et au fond du cou­loir, dans la der­nière vitrine, un tambour.

Un tam­bour de peau ten­due sur un cadre de bois, avec des des­sins à l’ocre rouge — des lignes, des cercles, des formes ani­males que je ne recon­nais­sais pas tout à fait. Le cuir était ancien, pati­né, presque trans­lu­cide par endroits, et les des­sins avaient cette qua­li­té par­ti­cu­lière des signes tra­cés par des mains qui ne sépa­raient pas l’art de la vie, le beau de l’u­tile, le sacré du quotidien.

— Celui-là, a dit Made­leine, je ne sais pas d’où il vient. Le cahier dit « tam­bour de cha­man, pro­ve­nance Mash­teuiatsh, acqui­si­tion 1944 ». Mais il n’y a pas d’autre infor­ma­tion. Pas de nom, pas de contexte. Cover­dale l’a ache­té à quel­qu’un — ou pris, je ne sais pas — et il l’a mis là.

J’ai regar­dé le tam­bour à tra­vers la vitre. Je pen­sais à Téo. À ce qu’il dirait s’il voyait cet objet, arra­ché à son usage, enfer­mé dans une boîte de verre, dans le cou­loir d’un hôtel construit pour des tou­ristes anglo­phones qui ne sau­raient jamais ce qu’ils regar­daient. Je pen­sais à ma mère, qui n’a­vait jamais mis les pieds dans cet hôtel et qui en aurait recon­nu chaque objet — non par culture, non par savoir, mais par la mémoire du corps, cette mémoire que les vitrines ne contiennent pas.

— Est-ce que c’est du vol ? a deman­dé Madeleine.

La ques­tion m’a sur­pris. Non par sa naï­ve­té — Made­leine n’é­tait pas naïve — mais par sa fran­chise. C’é­tait la pre­mière fois en vingt-deux ans qu’elle posait une ques­tion dont elle ne contrô­lait pas la réponse.

— Je ne sais pas, j’ai dit. Cover­dale ache­tait. Il payait. Il avait des contacts dans toutes les réserves du Qué­bec. Est-ce qu’on vole quand on achète à des gens qui n’ont pas le choix de vendre ?

Made­leine n’a rien dit. Elle a refer­mé le cahier noir, l’a ser­ré contre sa poi­trine, et elle est redes­cen­due vers son bureau avec le pas mesu­ré d’une femme qui marche sur la fron­tière exacte entre le devoir et le doute.

*   *   *

Ce soir-là, en fer­mant le bar, j’ai pen­sé à Coverdale.

Je l’a­vais connu trois ans. Trois étés — 1946, 1947, 1948. Il venait au Coquart chaque soir à dix-huit heures, com­man­dait un man­hat­tan — rye cana­dien, ver­mouth rouge, une cerise —, et il res­tait une heure, par­fois deux, assis dans le fau­teuil près de la fenêtre ouest, celui qui donne sur l’embouchure du Sague­nay. Il ne par­lait pas aux clients. Il ne par­lait pas aux employés, sauf pour don­ner des ordres — « Ne tou­chez jamais aux tableaux » — ou pour cor­ri­ger une erreur — « Ce n’est pas du rye, c’est du bour­bon. Recommencez. »

Mais par­fois, tard le soir, quand le bar était vide et que je ran­geais les verres, il res­tait. Et dans ces moments-là, quelque chose se défai­sait dans sa pos­ture — le cos­tume trois-pièces sem­blait un peu trop grand, les épaules des­cen­daient d’un cran, et l’homme d’af­faires lais­sait place à un autre per­son­nage, plus fra­gile, plus vieux, plus seul. Un col­lec­tion­neur est un homme qui a peur de perdre. Chaque objet acquis est une vic­toire contre la dis­pa­ri­tion, un frag­ment de monde sau­vé du néant. Mais le col­lec­tion­neur sait aus­si que la col­lec­tion lui sur­vi­vra — qu’un jour, quel­qu’un d’autre ouvri­ra les vitrines, décro­che­ra les tableaux, et redis­tri­bue­ra les pièces selon une logique qui ne sera plus la sienne.

Cover­dale, dans ces moments-là, regar­dait le fjord comme on regarde un miroir — avec l’es­poir d’y voir quel­qu’un d’autre et la cer­ti­tude d’y voir son propre reflet.

Il est mort en jan­vier 1949, à King­ston, Onta­rio, loin de ses hôtels, loin de ses tableaux, loin du fleuve. La Cana­da Steam­ship Lines a nom­mé un car­go en son hon­neur — le Cover­dale, douze mille ton­neaux, lan­cé en 1950. Un car­go. Pour un homme qui avait pas­sé sa vie à col­lec­ter de la beau­té, c’é­tait un hom­mage d’une iro­nie invo­lon­taire et parfaite.

Et main­te­nant, seize ans après sa mort, ses col­lec­tions allaient quit­ter l’hô­tel. Les caisses du Minis­tère rem­pla­ce­raient les vitrines. Les murs se vide­raient. Et l’Hô­tel Tadous­sac, dépouillé de ses tableaux, de ses cartes, de ses mocas­sins et de son tam­bour de cha­man, rede­vien­drait ce qu’il avait tou­jours été sous le ver­nis — un bâti­ment de bois blanc posé au bord du néant, face au fleuve qui se moque des col­lec­tions comme il se moque des hôtels, des capi­taines et des barmans.

Lire la suite…

Tags de cet article: , ,