Le bar du
Coquart
Le bar du Coquart
Chapitres 1 à 4
CHAPITRE 1 — L’ouverture
En l’an 1535, remontant le grand fleuve, Jacques Cartier nota dans son journal : « Nous aperçûmes une espèce de poissons, desquels il n’y a mémoire d’homme avoir vu ni ouï. »
Le bois avait travaillé pendant l’hiver.
Je le sentais dans la résistance des tiroirs, dans le gonflement léger du comptoir sous mes paumes, dans cette façon qu’avaient les fenêtres du Coquart de ne plus s’ouvrir qu’avec un coup d’épaule et un juron. Six mois de gel, de neige lourde sur le toit rouge, de vent du nord-est qui pousse le fleuve contre lui-même — et l’hôtel retenait tout ça dans ses jointures comme un vieux corps retient ses douleurs.
J’étais arrivé le premier, comme chaque année. Avant Madeleine, avant les femmes de chambre, avant les cuisiniers de Québec qui débarquaient en juin avec leurs couteaux et leurs airs de supériorité. Le bar d’abord. Toujours le bar d’abord.
J’avais traversé en pick-up sur le premier traversier du matin, celui de six heures, quand la brume mange encore la surface du Saguenay et que le câble du bac vibre comme une corde de contrebasse au-dessus de l’eau noire. La traversée dure dix minutes. Dix minutes entre Baie-Sainte-Catherine et Tadoussac, entre la rive sud et la rive nord, entre le monde ordinaire et cet endroit qui ne ressemble à rien d’autre.
De l’autre côté, le village dormait encore. Les cottages des Pionniers avaient leurs volets fermés. La Petite Chapelle, rouge et blanche au bord de la baie, ressemblait à un jouet oublié dans l’herbe. Et l’hôtel — l’Hôtel Tadoussac — se dressait au-dessus de tout ça avec sa coupole, ses murs blanchis et son toit rouge que les navigateurs repèrent à des milles en remontant le fleuve, comme un phare qui aurait décidé de s’habiller pour le dîner.
Dix-neuf ans que je pousse cette porte en juin.
Dix-neuf ans que je retrouve la même odeur — bois verni, poussière fine, un fond de cire d’abeille que personne n’applique plus mais qui persiste, incrustée dans les fibres du plancher depuis l’époque de Coverdale. Et chaque année, pendant quelques secondes, le temps d’ajuster mes yeux à la pénombre du hall, je revois le vieil homme debout au milieu de ses caisses, en 1946, quand je suis arrivé ici pour la première fois.
Il accrochait une aquarelle. Un paysage du Saguenay, signé d’un nom que je ne connaissais pas. Il portait un costume trois-pièces malgré la chaleur de juin, et il ajustait le cadre avec une minutie de chirurgien, reculant de trois pas, penchant la tête, revenant corriger d’un millimètre l’inclinaison. Il ne m’a pas regardé. Il a dit, sans se retourner : « Vous êtes le nouveau barman. Ne touchez jamais aux tableaux. »
William Hugh Coverdale. Président de la Canada Steamship Lines. Propriétaire de cet hôtel, du Manoir Richelieu à La Malbaie, de la maison Chauvin au bord de la baie. Collectionneur de tout ce que ce pays avait produit avant de s’oublier lui-même — aquarelles, gravures, cartes anciennes, mocassins brodés, calumets, haches de pierre, tout le bric-à-brac sacré d’un continent qui avait commencé ici, exactement ici, à l’endroit où le Saguenay verse ses eaux noires dans le corps gris du Saint-Laurent.
Il est mort trois ans après. 1949. Et ses deux mille cinq cents pièces sont restées là, dans les couloirs, dans les chambres, dans le hall — suspendues au-dessus du vide comme les lustres d’un navire qui commence à prendre l’eau.
Mais je n’y pensais pas ce matin-là. Pas encore. Ce matin-là, j’ouvrais le bar.
* * *
Le Coquart occupe l’angle nord-ouest de l’hôtel, là où la vue est la plus violente. Je dis violente parce qu’il n’y a pas d’autre mot. Trois grandes fenêtres en arc donnent sur la baie de Tadoussac, et au-delà de la baie, sur l’embouchure du Saguenay, et au-delà de l’embouchure, sur le fleuve qui n’est déjà plus un fleuve mais presque une mer, large de vingt kilomètres, avec des marées qui montent et descendent de quatre mètres et des courants qui ont coulé des goélettes. Le matin, quand le soleil frappe de l’est, toute cette eau devient une plaque de métal en fusion et il faut baisser les stores pour que les clients ne soient pas aveuglés au-dessus de leur bloody mary. Le soir, c’est autre chose — le ciel passe par toutes les nuances du cuivre et du violet, les bélugas remontent vers le fjord en soufflant des colonnes de vapeur qui s’allument dans la lumière rasante, et les gens posent leur verre et se taisent.
C’est pour ça qu’ils viennent. Pour ce silence-là.
J’ai sorti les bouteilles de la réserve. Gin Beefeater, rye canadien, scotch pour les Anglais de Montréal, cognac pour les rares Français de passage, bière Molson pour les pilotes du traversier qui s’arrêtent en fin de journée. J’ai vérifié les verres — les coupes, les tumbler, les flûtes que personne n’utilise jamais mais que Madeleine exige. J’ai essuyé le comptoir. Érable massif, verni sombre, long de quatre mètres, avec des marques de verre que vingt-trois ans de service n’ont pas réussi à effacer. Je connais chaque marque. Je sais laquelle a été laissée par le colonel Patterson, qui posait son bourbon avec l’autorité d’un homme habitué à donner des ordres, et laquelle par Mme Lafleur, de Québec, qui faisait tourner son verre de porto comme une toupie en racontant ses étés d’enfance.
La première chose que j’ai vue en relevant la tête, c’est un béluga.
Il passait lentement devant les fenêtres du Coquart, très près de la rive, son dos blanc affleurant à peine la surface. Un mâle, probablement — les mâles longent la côte nord à cette époque, quand les femelles et les veaux restent plus au large, du côté de l’Île-aux-Basques. Il a soufflé une fois, un petit geyser discret, presque poli, et il a disparu.
Bienvenue, j’ai pensé. Moi aussi je suis revenu.
* * *
Madeleine est arrivée à huit heures, en robe grise et tablier blanc, les cheveux tirés en un chignon si serré qu’il semblait avoir été conçu par un ingénieur. Elle avait les clés de toutes les chambres à la ceinture — cent trente-sept clés qui tintaient à chacun de ses pas comme un carillon de bronze.
— Les draps sont arrivés de Québec, elle a dit en passant devant le bar sans s’arrêter. Les rideaux du troisième sont à refaire. Et le plafond de la 204 a une tache d’humidité.
— Bonjour Madeleine.
— Bonjour Noé. Le cognac est dans la deuxième caisse, pas la première. Tu te trompes chaque année.
Elle avait raison. Je me trompais chaque année, et chaque année elle me le disait, et c’était notre façon de nous dire que nous étions contents de nous revoir.
Madeleine Ouellet était arrivée à l’hôtel en 1943, un an après l’inauguration, un an avant la fin de la guerre. Elle avait vingt et un ans, elle venait de Rivière-du-Loup, et elle avait été engagée comme femme de chambre par un directeur qui cherchait du personnel discret et endurant. Elle était devenue gouvernante en chef en 1951, quand sa prédécesseure avait fait une chute dans l’escalier de service et ne s’en était jamais remise. Depuis, elle régnait sur l’hôtel avec une efficacité silencieuse qui tenait du prodige et de la tyrannie douce. Rien ne lui échappait. Un pli de travers sur un couvre-lit, un cendrier non vidé, un carreau terne — elle le voyait avant que la lumière elle-même ne le remarque.
Elle connaissait chaque centimètre de cet hôtel, chaque latte de plancher qui grinçait, chaque fenêtre qui coinçait, chaque fissure dans le plâtre des corniches. Et elle connaissait les collections. Les deux mille cinq cents pièces de Coverdale — elle les avait inventoriées elle-même, à la main, dans un grand cahier noir qu’elle gardait dans son bureau comme d’autres gardent un missel.
Ce matin-là, en passant devant le bar, elle n’a rien dit de plus. Mais j’ai vu quelque chose dans sa façon de ne pas me regarder — une raideur dans la nuque, un pli au coin de la bouche. Quelque chose qu’elle savait et que je ne savais pas encore.
* * *
La nouvelle est arrivée avec le courrier de l’après-midi.
Un employé de la Canada Steamship Lines, un jeune homme en costume qui avait l’air de s’excuser d’exister, a déposé une enveloppe sur le comptoir de la réception. Madeleine l’a ouverte, l’a lue, l’a repliée. Puis elle est venue au bar, s’est assise sur le tabouret le plus proche du mur — celui où personne ne s’assoit jamais parce qu’il est coincé entre le comptoir et la colonne — et elle a commandé un verre d’eau.
Madeleine ne buvait jamais d’alcool. En vingt-deux ans, je ne l’avais jamais vue commander quoi que ce soit au Coquart. Même le verre d’eau était une première.
— La compagnie arrête les croisières à la fin de la saison, elle a dit. Le Richelieu et le St. Lawrence, c’est terminé. Et l’hôtel ferme l’année prochaine.
Elle a bu son verre d’eau d’un trait, l’a reposé exactement au centre du sous-verre, et elle est partie sans rien ajouter.
Je suis resté seul derrière le comptoir. Par les fenêtres du Coquart, la baie de Tadoussac brillait sous le soleil de juin, bleue et indifférente, et quelque part au large, un béluga soufflait.
J’ai pensé : dix-neuf étés. Et puis j’ai pensé : plus rien.
Et puis j’ai cessé de penser et j’ai recommencé à essuyer les verres, parce que c’est ce que font les barmans quand le monde bascule — ils essuient les verres et ils attendent que quelqu’un entre.
CHAPITRE 2 — Totouskak
Téo est venu le troisième jour.
Il arrivait toujours le troisième jour après l’ouverture de l’hôtel — jamais le premier, jamais le deuxième, toujours le troisième, comme si un calendrier secret, antérieur à tous les calendriers, lui dictait le moment exact où le bar du Coquart était prêt à le recevoir. Il remontait à pied depuis Essipit, huit kilomètres le long de la 138, par tous les temps, avec sa veste de drap brun, sa casquette de marin et ses bottes de caoutchouc qui faisaient un bruit de ventouse sur le plancher verni de l’hôtel. Les touristes le regardaient passer dans le hall avec cet air que les gens bien élevés prennent quand ils ne savent pas s’ils doivent sourire ou s’inquiéter.
Téo Vollant ne se souciait pas des gens bien élevés.
Il s’asseyait toujours au même endroit — le dernier tabouret, celui du bout, là où le comptoir fait un angle et où la lumière des fenêtres n’arrive qu’en biais, atténuée. De là, il voyait la baie sans être vu de la salle, et il pouvait parler sans que sa voix porte plus loin que mes oreilles. C’était son poste. Personne d’autre ne s’y asseyait. Pas par interdiction — par instinct. Il y avait quelque chose dans la façon dont Téo occupait cet espace qui décourageait l’intrusion, comme le bord d’une falaise décourage la promenade.
— Un thé, il a dit.
C’était toujours un thé. Red Rose, deux sucres, pas de lait. Je le préparais avant même qu’il s’assoie — la bouilloire était déjà chaude, la tasse posée sur le sous-verre en liège que je réservais pour lui seul. Vingt ans de rituel. Certaines choses n’ont pas besoin d’être négociées.
Il a bu sa première gorgée en regardant la baie. Les yeux de Téo avaient la couleur du Saguenay en novembre — un brun si sombre qu’il virait au noir, sauf quand la lumière les frappait de côté et révélait des éclats d’ambre, comme des feuilles mortes prises dans la glace. Des yeux de chasseur. Des yeux qui avaient vu des choses que je ne verrais jamais et qui ne me seraient racontées que par fragments, au rythme du thé et des saisons, avec des silences si longs entre les phrases qu’on aurait pu y loger des hivers entiers.
— Ils ferment, j’ai dit.
Ce n’était pas une question. Je savais qu’il savait. Les nouvelles voyagent vite sur la Côte-Nord, surtout les mauvaises — elles descendent le fleuve plus vite que le courant, portées par les pilotes du traversier, les chauffeurs de camion, les facteurs, les femmes qui parlent sur le pas des portes en étendant leur linge.
Téo n’a pas répondu tout de suite. Il a posé sa tasse, a regardé ses mains — des mains larges, épaisses, striées de lignes profondes comme des rivières vues d’avion. Des mains qui avaient tenu des fusils, des avirons, des filets, des nouveau-nés. Des mains qui avaient fait des choses qu’il regrettait et d’autres qu’il ne regrettait pas, et qui maintenant ne tenaient plus que des tasses de thé et le bord des tables.
— Avant l’hôtel, il a dit, avant les Blancs, avant les bateaux, avant Chauvin et sa cabane de traite, avant les Jésuites et leur chapelle, avant tout ça — il y avait un nom.
J’ai posé le torchon.
— Totouskak.
Il a prononcé le mot lentement, en séparant les syllabes, et chaque syllabe avait le poids d’une pierre posée au fond de l’eau.
— Tu sais ce que ça veut dire.
— Les seins, j’ai dit. Maman me l’avait dit.
— Totouskak. Les seins. Parce que les deux collines de chaque côté de la baie — il a levé le menton vers la fenêtre — ressemblent aux seins d’une femme couchée sur le dos. Regarde. La colline est, la colline ouest. Arrondies. Douces. Et la baie entre les deux, c’est le creux de la poitrine. Les anciens voyaient ça. Ils voyaient un corps dans la terre. Pas un paysage — un corps.
J’ai regardé. J’avais regardé ces collines dix mille fois, depuis le bar, depuis la Pointe, depuis le traversier, depuis ma cabane. Et je les avais toujours vues comme des collines. Mais maintenant que Téo avait dit le mot, je voyais autre chose — la courbe, la rondeur, le galbe lent qui descendait vers l’eau. Un corps de femme endormie au bord du fjord. La terre comme chair.
— Ma grand-mère disait que Totouskak existait avant les Innus, a continué Téo. Que le nom était déjà là quand les premiers chasseurs sont descendus le long du fjord, il y a des milliers d’années, après la fonte des glaces. Que le lieu s’était nommé lui-même. Que personne ne l’avait inventé. Que la terre avait simplement dit son nom à ceux qui savaient écouter.
Il a repris son thé. Dehors, le soleil avait percé la brume du matin et la baie s’était ouverte comme un œil — l’eau passant du gris de plomb au bleu profond en quelques minutes, avec ces reflets d’étain que le Saguenay verse dans le Saint-Laurent quand les courants se mêlent.
— Et les baleines ? j’ai demandé.
— Les baleines étaient là avant le nom. Avant tout. Ma grand-mère disait que les bélugas étaient les enfants de la femme couchée. Qu’elles sortaient de son corps chaque printemps et qu’elles y retournaient chaque automne. Que le fleuve les portait comme un sang.
Téo racontait ces choses sans emphase, sans mysticisme, avec la même voix qu’il aurait employée pour dire que le vent tournait au nord-est ou que la morue ne mordait plus. C’était factuel. C’était la réalité telle qu’il l’avait reçue, transmise de bouche en bouche à travers des générations dont aucun livre ne portait la trace, et il la déposait sur le comptoir du Coquart comme on dépose un objet fragile — avec soin, mais sans cérémonie.
* * *
Ma mère s’appelait Marie-Ange Vollant. Sœur cadette de Téo, de quinze ans sa cadette, née à Essipit en 1916, morte à Tadoussac en 1939, à vingt-trois ans, d’une tuberculose que personne n’avait soignée à temps parce que personne ne soignait les Innus à temps.
J’avais trois ans.
De ma mère, je garde des impressions — pas des souvenirs, des impressions. Une odeur de fumée de bois mêlée à quelque chose de plus doux, peut-être du sapin, peut-être sa peau. Le son d’une voix qui chantait dans une langue que je comprenais sans la connaître, une langue qui passait par le ventre avant d’arriver aux oreilles. Et des mains — des mains comme celles de Téo, mais plus fines, plus rapides, qui tressaient mes cheveux le matin avec des gestes d’une précision animale.
Mon père, Augustin Thériault dit Hervieux, charpentier de Baie-Sainte-Catherine, l’avait rencontrée sur le traversier. Il ne racontait jamais comment. Il disait seulement : « Ta mère était de l’autre côté. » Comme si le Saguenay séparait deux mondes et qu’il avait franchi la frontière sans passeport. Ils s’étaient installés dans une maison au-dessus du village, entre la route et la forêt, et ils avaient vécu là trois ans — le temps de me faire, le temps de me nommer, le temps que la maladie fasse son travail.
Après, mon père m’a élevé seul, à Baie-Sainte-Catherine, dans le bruit des scieries et l’odeur de la résine. Je parlais français avec lui et innu-aimun avec Téo, qui traversait le fjord une fois par mois pour venir me voir. Deux langues, deux rives, deux silences. Le français de mon père était un silence pratique — on ne parlait que pour les choses utiles : passe-moi le marteau, ferme la porte, le vent tourne. Le silence de Téo était autre chose — un silence habité, plein de choses non dites qui avaient leur propre densité, comme l’eau noire du Saguenay sous laquelle on devine des profondeurs sans les voir.
C’est Téo qui m’a appris à lire le fleuve. Les courants, les marées, les signes. Le frémissement de la surface quand un banc de capelans passe en dessous. La forme du souffle d’un béluga — court et rond pour un mâle, plus long et plus oblique pour une femelle. Le sens du vent dans le bruit du vent. Toutes ces choses que les livres n’enseignent pas parce qu’elles n’existent que dans la transmission de corps à corps, de voix à oreille, au bord de l’eau, en silence.
* * *
— Cartier, a dit Téo en reposant sa tasse vide.
Il prononçait le nom avec une ironie douce, sans hostilité — plutôt comme on nomme un personnage de conte dont on connaît les défauts mais qu’on a fini par accepter.
— Cartier est passé ici en 1535. Il remontait le fleuve. Il a vu les baleines. Tu sais ce qu’il a écrit ?
Je le savais. Téo me l’avait dit cent fois. Mais les histoires de Téo n’existaient que dans la répétition — chaque récit ajoutait une couche, une nuance, un silence nouveau, et la centième fois n’était pas la même que la première, de même que la centième marée n’est pas la même que la première.
— Il a écrit qu’il n’avait jamais vu autant de baleines. Que la mémoire des hommes n’en gardait pas le souvenir. Quelque chose comme ça.
Téo a hoché la tête.
— « Il ne se souvient pas qu’on ait jamais vu autant de baleines. » C’est ça. L’homme blanc arrive, il voit les baleines, et il dit qu’il n’a jamais rien vu de pareil. Comme si les baleines venaient de naître pour lui. Comme si elles l’attendaient.
Il a souri — un sourire très mince, un pli au coin des lèvres que seul quelqu’un le connaissant depuis quarante ans aurait pu identifier comme un sourire.
— Nous, on ne les comptait pas. On ne disait pas « jamais vu autant ». On disait : elles sont là. C’est tout. Elles sont là, comme la rivière est là, comme les collines sont là, comme la neige est là en janvier. Pas besoin de mémoire pour ça. Pas besoin de journal de bord.
Il s’est levé, a enfilé sa casquette, a posé sur le comptoir la pièce de vingt-cinq cents qu’il laissait chaque fois — pas un pourboire, un geste, une formalité qui appartenait à notre rituel comme le thé et le tabouret du bout.
— Les baleines étaient là avant Cartier. Elles seront là après l’hôtel.
Il est sorti par la porte de service, celle qui donne sur le sentier de la Pointe-de-l’Islet, et je l’ai regardé descendre vers le rivage, petit, voûté, avec sa veste de drap brun et ses bottes de caoutchouc, et il m’a semblé qu’il marchait sur la frontière exacte entre le monde que je connaissais et un autre, beaucoup plus ancien, dont je n’étais que le lointain écho.
CHAPITRE 3 — Le premier accostage
On l’entendait avant de le voir.
La corne du Richelieu portait loin — un son grave, long, qui roulait sur l’eau comme un orage au ralenti et rebondissait contre les parois du fjord avant de revenir en écho, dédoublé, légèrement faussé, comme si le Saguenay lui-même répondait au bateau. Les gens du village levaient la tête. Les enfants couraient vers le quai. Et moi, derrière le comptoir du Coquart, j’ajustais les bouteilles sur les étagères et je vérifiais les glaçons, parce que dans vingt minutes le bar serait plein.
Le Richelieu est apparu au bout de la Pointe-de-l’Islet, lentement, comme un rideau qu’on tire.
D’abord les deux cheminées — noires, blanches, rouges, les couleurs de la Canada Steamship Lines — puis la proue haute et blanche, puis la coque entière, massive, élégante, absurde dans ce décor de fjord et de forêt boréale. Trois cent cinquante pieds de long. Trois mille cinq cents tonneaux. Construit en 1913 à Wilmington, Delaware, sous le nom de Narragansett — un nom que personne à Tadoussac ne connaissait ni ne se souciait de connaître. Il avait traversé l’Atlantique en 1917 comme transport de troupes, avait été racheté par la Canada Steamship Lines en 1919, reconditionné pour un million deux cent mille dollars, et rebaptisé Richelieu. Depuis 1923, il faisait la navette entre Montréal et le Saguenay, avec des escales à Québec, Murray Bay et Tadoussac — le circuit sacré des bateaux blancs, la grande boucle dorée du tourisme fluvial canadien.
Quarante-deux ans de service. Et cette saison serait la dernière.
Le bateau a contourné la Pointe avec une lenteur majestueuse, comme un vieil acteur qui fait son entrée et sait qu’il ne remontera plus sur scène. Les passagers étaient massés sur le pont supérieur — je pouvais les distinguer depuis le bar, petites silhouettes en couleurs claires, agitant des mains, prenant des photographies, pointant du doigt les bélugas qui nageaient à deux cents mètres de la coque sans se soucier le moins du monde de cette montagne flottante qui traversait leur salon.
Le pilote a manœuvré le Richelieu dans la baie avec la précision d’un horloger. Marche arrière, quart de tour, les amarres lancées vers le quai comme des serpents fatigués. Le flanc blanc du navire s’est collé contre les défenses en bois du débarcadère, et pendant quelques secondes, tout s’est immobilisé — le bateau, l’eau, l’air, le village — dans une suspension que je connaissais par cœur et qui, chaque année, me faisait le même effet : celui d’un seuil franchi, d’une saison qui commence, d’un mécanisme ancien qui se remet en marche.
Puis la passerelle est tombée, et les passagers ont déferlé.
* * *
Ils descendaient comme ils avaient toujours descendu — les hommes en blazer bleu marine, les femmes en robes d’été et chapeaux à large bord, les enfants tirés par la main, les valises portées par des stewards en uniforme blanc. L’anglais dominait, ponctué de français, avec parfois un éclat de rire trop fort, un exclamation devant la vue, un « darling, look at this! » qui traversait la baie comme un caillou jeté dans l’eau.
C’était la clientèle des bateaux blancs. La bonne bourgeoisie anglophone de Montréal et de Québec, les Westmount et les Outremont, les familles qui avaient des cottages sur la Rue des Pionniers depuis trois générations et qui considéraient Tadoussac comme un droit acquis, un prolongement naturel de leurs salons — avec une vue un peu meilleure et un air un peu plus frais. Ils arrivaient en juin, ils repartaient en septembre, et entre les deux, ils jouaient au golf, ils pêchaient le saumon dans les rivières de Charlevoix, ils prenaient le thé sur la terrasse de l’hôtel, et ils venaient boire au Coquart en regardant le soleil descendre sur le fleuve.
Je les connaissais tous. Pas par leur nom — je connaissais leurs noms, bien sûr, mais ce n’est pas ce que je veux dire. Je les connaissais par leurs gestes, leurs habitudes, leurs façons de commander, de s’asseoir, de regarder l’eau. Le juge Morrison, qui buvait du whisky single malt et ne parlait jamais avant sa deuxième gorgée. La famille Campbell, qui occupait la même table chaque soir et refusait poliment toute autre place avec une fermeté qui confinait à la panique. Le docteur Tremblay — un des rares francophones de la croisière — qui commandait un pastis et regardait les anglophones avec une affection mêlée de perplexité, comme un ethnologue en mission.
Je les servais, je les écoutais, je retenais ce qu’il fallait retenir et j’oubliais ce qu’il fallait oublier. C’est le métier. Un barman est un confessionnal ambulant — les gens lui parlent parce qu’il est là, parce qu’il ne juge pas, parce qu’il a les mains occupées et le regard ailleurs. Ils lui disent des choses qu’ils ne diraient pas à leur femme, à leur médecin, à leur prêtre. Et le barman hoche la tête, essuie un verre, pose une question juste assez vague pour relancer la confidence, et il classe tout ça quelque part dans un tiroir mental dont il ne retrouve la clé que lorsque le même client revient l’année suivante et dit : « Vous vous souvenez, je vous avais parlé de… »
Et le barman se souvient. Toujours.
* * *
Le capitaine Bouchard est monté au Coquart à dix-sept heures, comme chaque premier accostage.
Adélard Bouchard. Soixante-deux ans. Quarante ans sur le fleuve, dont vingt-cinq aux commandes des bateaux blancs. Un homme qui avait la carrure d’un navire — large, solide, avec des épaules qui semblaient avoir été taillées pour fendre le vent et des mains si grandes qu’elles faisaient paraître les verres de gin minuscules, comme des dés à coudre entre les doigts d’un géant.
Il portait son uniforme — il portait toujours son uniforme quand il montait au Coquart, même en fin de journée, même quand les passagers étaient redescendus au village et que le bar était presque vide. La casquette blanche, le veston bleu à boutons dorés, les galons sur les manches. Pas par vanité — par discipline. Par une fidélité au code qui n’avait rien de rigide mais tout de nécessaire, comme le rituel d’un prêtre qui continue à dire la messe dans une église vide.
— Gin, il a dit.
J’ai versé. Beefeater, deux glaçons, un trait de tonic, une rondelle de citron coupée mince. Je connaissais la formule depuis 1951, quand il avait pris le commandement du Richelieu et que j’avais cessé de lui demander sa commande.
Il a bu une gorgée, a posé le verre, a regardé la baie.
Quelque chose avait changé.
Ce n’était pas visible tout de suite — il fallait le connaître, il fallait avoir vu cette même silhouette s’asseoir à cette même place des centaines de fois pour percevoir la différence. Un affaissement infime des épaules. Une façon de regarder le fleuve non plus comme un territoire à conquérir mais comme un souvenir à retenir. Les yeux d’un homme qui sait que le compte à rebours a commencé et qui essaie de photographier chaque instant avec ses pupilles.
— Tu as eu la lettre, j’ai dit.
— J’ai eu la lettre.
Silence. Un béluga a soufflé au large, très loin, un point blanc dans le bleu.
— Quarante-deux saisons, Noé. Le Richelieu a fait quarante-deux saisons sur ce fleuve. Et moi j’en ai fait vingt-cinq avec lui. Vingt-cinq ans à remonter de Montréal à Bagotville et à redescendre. Vingt-cinq ans de cette même vue — la Pointe, la baie, l’hôtel au toit rouge, et les maudites baleines blanches qui n’ont jamais appris à se pousser du chemin.
Il a souri. Un sourire du capitaine Bouchard, c’était un événement météorologique — rare, bref, imprévisible, et suivi d’un retour immédiat au sérieux.
— L’année prochaine, ils vont le vendre. Ou le démolir. Ou l’envoyer au bout du monde servir de barge. Le Richelieu finira sa vie quelque part où personne ne connaîtra son nom.
Il a vidé son verre d’un trait — chose qu’il ne faisait jamais, lui qui buvait son gin avec la patience d’un homme pour qui le temps n’avait pas le même sens que pour les terrestres.
— Un autre, il a dit.
J’ai versé. Même formule. Mêmes glaçons. Même rondelle de citron.
* * *
Harriet est arrivée le lendemain.
Je l’ai vue avant qu’elle ne me voie — elle traversait la pelouse devant l’hôtel, venant du côté de la Rue des Pionniers, avec cette démarche que je reconnaissais à trente mètres, une démarche longue et fluide, un peu trop rapide pour être nonchalante, un peu trop souple pour être pressée. Elle portait un pantalon de toile clair et un pull marin bleu, et elle avait relevé ses cheveux en un chignon lâche qui laissait échapper des mèches auburn dans le vent du nord-est.
Harriet Sinclair-Price. Quarante ans cet été-là. Fille de Douglas Sinclair-Price, petit-fils de Robert Sinclair-Price, qui avait fait construire le cottage familial en 1882, douze ans après Lord Dufferin, sur le même promontoire, avec la même vue imprenable sur la baie, le même gazon anglais entretenu comme un putting green, et la même conviction tranquille que Tadoussac appartenait à ceux qui avaient eu la sagesse d’y arriver les premiers — après les Innus, bien sûr, mais les Innus ne comptaient pas dans cette arithmétique-là.
Harriet n’avait pas la tranquillité de sa lignée. Il y avait dans ses yeux — des yeux d’un gris-vert qui changeait avec la lumière du fleuve, sombres le matin, presque transparents à midi — quelque chose d’inachevé, de chercheur, une attention au monde qui n’était pas celle des gens de sa classe. Elle posait des questions. Elle écoutait les réponses. Elle s’intéressait aux choses qui ne la concernaient pas — les marées, les bélugas, l’histoire du poste Chauvin, la vie des pilotes du traversier. Elle était venue chaque été depuis sa naissance, sauf pendant la guerre, et chaque été, elle passait au Coquart en fin d’après-midi, seule, et elle commandait un verre de blanc.
C’était notre rendez-vous. Nous ne l’avions jamais nommé ainsi. Nous ne l’avions jamais nommé.
Elle est entrée dans le bar, elle a souri, et le sourire portait vingt ans de quelque chose que je n’ai jamais su appeler.
— Noé.
— Harriet.
— Chablis ?
— Chablis.
J’ai versé. Elle s’est assise à sa place — le troisième tabouret, celui qui donne à la fois sur la baie et sur le comptoir, celui d’où on peut regarder l’eau et le barman sans avoir à choisir.
— Alors c’est vrai, elle a dit. C’est la dernière saison.
— C’est vrai.
Elle a bu une gorgée, lentement, en regardant la baie. Le soleil descendait derrière les collines de l’ouest — les collines de Totouskak, les seins de la terre — et l’eau virait au cuivre.
— J’ai ouvert le cottage ce matin, elle a dit. Les mêmes rideaux. Les mêmes meubles. Le même portrait de mon grand-père dans le salon. Tout est exactement pareil et tout est complètement différent. Tu comprends ?
Je comprenais. C’était exactement ce que je ressentais chaque juin en ouvrant le bar — la même odeur, les mêmes verres, le même comptoir, et pourtant quelque chose d’imperceptiblement décalé, comme une note jouée un demi-ton trop bas, que seule l’oreille la plus exercée peut détecter.
— Je comprends, j’ai dit.
Et nous sommes restés là, dans le silence du Coquart, pendant que le soleil finissait de descendre et que le premier béluga de la soirée soufflait dans la lumière cuivrée du fjord, et que quelque part au large, invisible, le Richelieu attendait au mouillage avec ses quarante-deux ans de service, ses cheminées éteintes et son capitaine qui buvait seul dans sa cabine.
Dehors, Tadoussac se préparait pour un été qui ressemblerait à tous les autres et qui ne ressemblerait à rien.
CHAPITRE 4 — La collection
Madeleine m’a demandé de venir un mardi matin, avant l’ouverture du bar.
Elle n’avait jamais fait ça. En vingt-deux ans, nos territoires étaient restés séparés avec la netteté d’une frontière naturelle — elle régnait sur les chambres, les couloirs, les escaliers de service, et moi sur le Coquart. Nous nous croisions dans le hall, nous échangions les informations nécessaires, et nous respections la souveraineté de l’autre avec la courtoisie de deux nations voisines qui partagent un fleuve sans jamais le traverser. Que Madeleine m’invite dans ses quartiers — c’est-à-dire dans le bureau exigu qu’elle occupait au rez-de-chaussée, entre la lingerie et la chaufferie — signifiait que quelque chose avait basculé au-delà du protocole.
Le bureau sentait le repassage et le cèdre. Des piles de draps empesés occupaient deux chaises sur trois. Au mur, un calendrier de la Canada Steamship Lines, encore ouvert sur le mois de mai — elle n’avait pas tourné la page, comme si le temps s’était arrêté au moment où la lettre était arrivée. Et sur le bureau, posé entre un encrier et une lampe de laiton, le grand cahier noir.
— Assieds-toi, elle a dit.
J’ai déplacé une pile de draps et je me suis assis.
— Le Ministère des Affaires culturelles envoie quelqu’un en août. Ils veulent inventorier la collection Coverdale. Tout. Les aquarelles, les gravures, les cartes, les objets innus, les meubles d’époque, les pièces archéologiques. Ils vont tout emballer et tout envoyer à Québec.
Elle a ouvert le cahier noir. Des pages et des pages d’une écriture serrée, minuscule, impeccable — chaque objet décrit avec la précision d’un notaire : titre, dimensions, emplacement, état, provenance quand elle était connue. Des années de travail. Un inventaire amoureux, dressé par une femme qui n’aurait jamais employé le mot amour pour décrire ce qu’elle ressentait envers un hôtel et son contenu.
— Deux mille cinq cent quatorze pièces, elle a dit. Je les ai comptées trois fois. Il y en avait deux mille cinq cents quand Coverdale est mort. Les quatorze supplémentaires, ce sont des objets qu’il avait commandés et qui sont arrivés après sa mort. Des mocassins brodés. Deux calumets. Une série de pointes de flèche trouvées à l’Anse-à-la-Barque. Personne ne savait où les mettre. Je les ai placées dans la vitrine du couloir du deuxième, celle que personne ne regarde.
Elle a refermé le cahier.
— Noé, je veux que tu m’aides. Pas pour l’inventaire — c’est fait. Pour autre chose. Je veux que tu regardes les objets innus avec moi. Il y a des choses que je ne comprends pas. Des choses que je ne sais pas nommer. Téo pourrait m’aider, mais Téo ne mettra jamais les pieds au deuxième étage de cet hôtel. Toi, oui.
* * *
Nous avons commencé par le couloir ouest du premier.
La lumière du matin entrait par les fenêtres qui donnent sur le jardin, une lumière jaune et douce, pleine de poussière, qui transformait les aquarelles en vitraux. Coverdale avait accroché ses pièces avec un sens du décor qui tenait de la mise en scène théâtrale — chaque mur racontait une histoire, chaque couloir était une époque. Ici, les paysages du Saint-Laurent par Cornelius Krieghoff, avec leurs ciels dramatiques et leurs canots d’écorce. Là, une série de gravures anglaises du XVIIIe siècle montrant le siège de Québec — des soldats minuscules escaladant des falaises sous des boulets de canon, avec cette précision maniaque et cette absence totale de douleur qui caractérisent l’art militaire britannique. Plus loin, des cartes. La Nouvelle-France vue de Paris, de Londres, de Lisbonne — des continents inventés par des hommes qui n’y avaient jamais mis les pieds, avec des rivières qui n’existaient pas et des monstres marins dans les marges.
— Il accrochait tout lui-même, a dit Madeleine. Il ne laissait personne toucher aux cadres. Il passait des heures à ajuster l’inclinaison, la hauteur. Il disait que chaque tableau avait sa lumière et que la lumière changeait selon la saison — qu’une aquarelle accrochée en juin devait être replacée en septembre parce que l’angle du soleil n’était plus le même.
Je me souvenais. Je l’avais vu faire, en 1946, le jour de mon arrivée. Le vieil homme en costume trois-pièces, avec sa minutie de chirurgien.
— Il parlait aux tableaux, a continué Madeleine. Pas à haute voix — pas devant les gens. Mais je l’ai entendu, une nuit, dans le couloir du deuxième. Il faisait sa ronde. Il s’arrêtait devant chaque cadre et il murmurait quelque chose. Je n’ai pas compris les mots. Peut-être qu’il n’y avait pas de mots. Peut-être que c’était juste un son, un souffle, une façon de vérifier que les choses étaient encore là.
Nous sommes montés au deuxième.
* * *
C’est là que se trouvaient les objets innus.
Coverdale les avait placés dans une série de vitrines le long du couloir qui menait aux chambres de l’aile est — l’aile la moins chère, celle que les habitués évitaient parce qu’elle donnait sur la forêt et non sur la baie. Un choix étrange, peut-être délibéré — comme si le collectionneur avait voulu cacher ses pièces les plus troublantes dans la partie la plus obscure de l’hôtel, là où seuls les clients distraits ou fauchés risquaient de les découvrir.
Des mocassins brodés de perles, avec des motifs floraux d’une finesse qui coupait le souffle. Des raquettes à neige, ovales, avec un treillis de babiche si serré qu’on aurait dit de la dentelle. Des paniers d’écorce de bouleau, cousus de racines d’épinette. Des pointes de flèche en silex, alignées par tailles, du plus petit au plus grand, comme une gamme musicale figée dans la pierre. Un calumet de pierre rouge, avec un tuyau de bois orné de plumes — des plumes qui avaient gardé leur couleur malgré les décennies, un bleu profond de geai qui luisait faiblement sous la vitre.
Et au fond du couloir, dans la dernière vitrine, un tambour.
Un tambour de peau tendue sur un cadre de bois, avec des dessins à l’ocre rouge — des lignes, des cercles, des formes animales que je ne reconnaissais pas tout à fait. Le cuir était ancien, patiné, presque translucide par endroits, et les dessins avaient cette qualité particulière des signes tracés par des mains qui ne séparaient pas l’art de la vie, le beau de l’utile, le sacré du quotidien.
— Celui-là, a dit Madeleine, je ne sais pas d’où il vient. Le cahier dit « tambour de chaman, provenance Mashteuiatsh, acquisition 1944 ». Mais il n’y a pas d’autre information. Pas de nom, pas de contexte. Coverdale l’a acheté à quelqu’un — ou pris, je ne sais pas — et il l’a mis là.
J’ai regardé le tambour à travers la vitre. Je pensais à Téo. À ce qu’il dirait s’il voyait cet objet, arraché à son usage, enfermé dans une boîte de verre, dans le couloir d’un hôtel construit pour des touristes anglophones qui ne sauraient jamais ce qu’ils regardaient. Je pensais à ma mère, qui n’avait jamais mis les pieds dans cet hôtel et qui en aurait reconnu chaque objet — non par culture, non par savoir, mais par la mémoire du corps, cette mémoire que les vitrines ne contiennent pas.
— Est-ce que c’est du vol ? a demandé Madeleine.
La question m’a surpris. Non par sa naïveté — Madeleine n’était pas naïve — mais par sa franchise. C’était la première fois en vingt-deux ans qu’elle posait une question dont elle ne contrôlait pas la réponse.
— Je ne sais pas, j’ai dit. Coverdale achetait. Il payait. Il avait des contacts dans toutes les réserves du Québec. Est-ce qu’on vole quand on achète à des gens qui n’ont pas le choix de vendre ?
Madeleine n’a rien dit. Elle a refermé le cahier noir, l’a serré contre sa poitrine, et elle est redescendue vers son bureau avec le pas mesuré d’une femme qui marche sur la frontière exacte entre le devoir et le doute.
* * *
Ce soir-là, en fermant le bar, j’ai pensé à Coverdale.
Je l’avais connu trois ans. Trois étés — 1946, 1947, 1948. Il venait au Coquart chaque soir à dix-huit heures, commandait un manhattan — rye canadien, vermouth rouge, une cerise —, et il restait une heure, parfois deux, assis dans le fauteuil près de la fenêtre ouest, celui qui donne sur l’embouchure du Saguenay. Il ne parlait pas aux clients. Il ne parlait pas aux employés, sauf pour donner des ordres — « Ne touchez jamais aux tableaux » — ou pour corriger une erreur — « Ce n’est pas du rye, c’est du bourbon. Recommencez. »
Mais parfois, tard le soir, quand le bar était vide et que je rangeais les verres, il restait. Et dans ces moments-là, quelque chose se défaisait dans sa posture — le costume trois-pièces semblait un peu trop grand, les épaules descendaient d’un cran, et l’homme d’affaires laissait place à un autre personnage, plus fragile, plus vieux, plus seul. Un collectionneur est un homme qui a peur de perdre. Chaque objet acquis est une victoire contre la disparition, un fragment de monde sauvé du néant. Mais le collectionneur sait aussi que la collection lui survivra — qu’un jour, quelqu’un d’autre ouvrira les vitrines, décrochera les tableaux, et redistribuera les pièces selon une logique qui ne sera plus la sienne.
Coverdale, dans ces moments-là, regardait le fjord comme on regarde un miroir — avec l’espoir d’y voir quelqu’un d’autre et la certitude d’y voir son propre reflet.
Il est mort en janvier 1949, à Kingston, Ontario, loin de ses hôtels, loin de ses tableaux, loin du fleuve. La Canada Steamship Lines a nommé un cargo en son honneur — le Coverdale, douze mille tonneaux, lancé en 1950. Un cargo. Pour un homme qui avait passé sa vie à collecter de la beauté, c’était un hommage d’une ironie involontaire et parfaite.
Et maintenant, seize ans après sa mort, ses collections allaient quitter l’hôtel. Les caisses du Ministère remplaceraient les vitrines. Les murs se videraient. Et l’Hôtel Tadoussac, dépouillé de ses tableaux, de ses cartes, de ses mocassins et de son tambour de chaman, redeviendrait ce qu’il avait toujours été sous le vernis — un bâtiment de bois blanc posé au bord du néant, face au fleuve qui se moque des collections comme il se moque des hôtels, des capitaines et des barmans.