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L’as­cen­seur
de cris­tal

L’as­cen­seur de cristal

Cha­pitres 10 à 12

TROI­SIÈME PARTIE

LA NAIS­SANCE

(16 – 26 jan­vier 1919)

CHA­PITRE 10

Le gou­ver­ne­ment

Le 16 jan­vier 1919, à dix heures du matin, Igna­cy Jan Pade­rews­ki devint Pre­mier ministre de la Répu­blique de Pologne.

La nou­velle se répan­dit dans le Bris­tol comme une onde de choc — non pas parce qu’elle était sur­pre­nante (tout le monde s’y atten­dait depuis le 7 jan­vier et la visite de Pił­sud­ski), mais parce que le fait de savoir qu’une chose va arri­ver ne vous pré­pare pas au moment où elle arrive. C’est comme la mort, ou comme l’a­mour, ou comme le pre­mier jour de neige : on sait que ça vient, et quand ça vient, on est quand même stupéfait.

Nous l’ap­prîmes par étapes. Mag­da l’ap­prit par la femme de chambre du deuxième étage, qui l’ap­prit par Szy­mon, qui l’ap­prit par le secré­taire de Pade­rews­ki, qui l’ap­prit par Hele­na, qui l’ap­prit par Pade­rews­ki lui-même, lequel l’ap­prit — si l’on peut dire — par Pił­sud­ski, qui le lui signi­fia par un télé­gramme d’une séche­resse toute mili­taire : « Gou­ver­ne­ment for­mé. Vous Pre­mier ministre et Affaires étran­gères. Pre­nez fonc­tions immé­dia­te­ment. Piłsudski. »

Pre­nez fonc­tions immé­dia­te­ment. Comme si for­mer un gou­ver­ne­ment était un geste du même ordre qu’en­fi­ler un man­teau ou mon­ter dans un tram­way. Comme si diri­ger un pays de vingt-sept mil­lions d’ha­bi­tants, cinq mon­naies, neuf sys­tèmes juri­diques, soixante-six types de réseaux fer­ro­viaires et trois cent mille enfants qui avaient faim était une chose qu’on pou­vait faire immé­dia­te­ment, entre le petit-déjeu­ner et le déjeu­ner, dans la suite 211 d’un hôtel de luxe.

Mais Pade­rews­ki le fit. Parce que Pade­rews­ki fai­sait tout — il don­nait des concerts de quatre heures, il tra­ver­sait des océans en bateau, il convain­quait des pré­si­dents et des rois, et main­te­nant il allait gou­ver­ner un pays, et il allait le faire depuis le Bris­tol, parce que c’é­tait son hôtel, son pia­no, sa suite, et que la Pologne, de toute façon, n’a­vait pas de lieu plus appro­prié pour ins­tal­ler un gou­ver­ne­ment que la chambre d’un pianiste.

Le Bris­tol se transforma.

Ce fut l’un de ces chan­ge­ments qui ne se voient pas de l’ex­té­rieur — la façade res­ta la même, les fenêtres res­tèrent les mêmes, le dra­peau rouge et blanc conti­nua de pendre au-des­sus de l’en­trée avec la rési­gna­tion d’un tis­su qui a com­pris que son rôle est d’être là, pas d’être beau — mais qui, de l’in­té­rieur, modi­fièrent tout. Le rythme chan­gea. Le volume chan­gea. Le nombre de per­sonnes qui entraient et sor­taient du hall chaque heure dou­bla, puis tri­pla. Les télé­phones — les six télé­phones du Bris­tol, qui n’a­vaient jamais son­né plus de vingt fois par jour depuis 1901 — se mirent à son­ner sans inter­rup­tion, si bien que le récep­tion­niste Wiś­niews­ki, un homme pla­cide dont la patience était pro­ver­biale, déve­lop­pa un tic à la pau­pière droite qui ne le quit­te­rait plus jamais.

Des secré­taires s’ins­tal­lèrent dans le salon Mar­co­ni — le grand salon du rez-de-chaus­sée, celui avec les stucs allé­go­riques et les vitraux Art nou­veau, celui que Hel­bling consi­dé­rait comme le joyau de l’é­ta­blis­se­ment et dont il sur­veillait l’u­sage avec la vigi­lance d’un gar­dien de musée. Des machines à écrire appa­rurent. Des machines à écrire ! Dans le salon Mar­co­ni ! Le cli­que­tis métal­lique des touches, ce bruit de grêle méca­nique qui est le son même de la bureau­cra­tie, enva­hit les cou­loirs du Bris­tol et se mêla au son du pia­no qui, là-haut, dans la suite 211, conti­nuait de jouer la nuit, parce que Pade­rews­ki, même Pre­mier ministre, res­tait un pia­niste, et qu’un pia­niste qui ne joue pas est un homme à qui on a reti­ré les poumons.

Hel­bling rédi­gea le mémo numé­ro 53. Puis le 54. Puis le 55. Il les rédi­geait main­te­nant à un rythme qui tra­his­sait, der­rière la rigueur suisse, quelque chose qui res­sem­blait à de la panique — une panique ordon­née, métho­dique, par­fai­te­ment for­ma­tée, mais de la panique tout de même. Le mémo 54 por­tait le titre : « De l’in­com­pa­ti­bi­li­té fon­da­men­tale entre le son d’une machine à écrire Reming­ton et l’a­cous­tique du salon Mar­co­ni. » Le mémo 55, plus bref, plus rési­gné, por­tait un seul mot : « Néanmoins. »

Néan­moins. Le plus beau mot de la langue de Hel­bling. Le mot qui disait : je désap­prouve, mais je fais avec. Le mot qui per­met­tait à un homme d’une rigi­di­té abso­lue de plier sans rompre, comme le roseau de la fable, sauf que Hel­bling n’é­tait pas un roseau — il était un pilier de marbre qui avait appris, sous la pres­sion des évé­ne­ments, à oscil­ler d’un demi-degré.

Tar­nows­ki, pen­dant ce temps, observait.

Il obser­vait depuis sa table du Café Bris­tol, où il s’ins­tal­lait chaque après-midi à quatre heures, avec son thé, sa bab­ka et son Kurier Wars­zaws­ki. Il obser­vait avec l’at­ten­tion déta­chée d’un homme qui regarde un spec­tacle dont il n’est pas l’ac­teur — ou dont il n’est plus l’ac­teur, ce qui est pire, parce que cela signi­fie qu’on a été sur scène et qu’on en a été chas­sé, et que tout ce qui reste, c’est la mémoire du pro­jec­teur et le goût amer de l’ap­plau­dis­se­ment qu’on n’a pas reçu.

Tomasz le fai­sait mon­ter chaque soir. Et chaque soir, dans l’as­cen­seur, Tar­nows­ki lui adres­sait un mot.

Le 16 jan­vier : « Eh bien. Un pianiste. »

Le 17 : « Mon grand-père rece­vait des pia­nistes dans ce salon. Mais il ne les lais­sait pas gouverner. »

Le 18 : « Vous savez ce qui est le plus étrange, Tomasz ? Ce n’est pas qu’un pia­niste soit Pre­mier ministre. C’est que per­sonne ne trouve ça étrange. »

Et le 19 — la phrase la plus longue que Tar­nows­ki eût jamais pro­non­cée dans l’as­cen­seur, et peut-être la plus importante :

— Ce pays a tou­jours été gou­ver­né par des gens qui n’au­raient jamais dû gou­ver­ner. Des rois élus par des nobles qui ne s’en­ten­daient sur rien. Des patriotes qui déclen­chaient des insur­rec­tions vouées à l’é­chec. Des musi­ciens qui deve­naient pre­miers ministres. C’est notre génie et notre malé­dic­tion. Nous confions le pou­voir à des ama­teurs, et par­fois — rare­ment, mais par­fois — l’a­ma­teur fait quelque chose qu’au­cun pro­fes­sion­nel n’au­rait osé.

Tomasz ne répon­dit pas. L’as­cen­seur arri­va au troi­sième. Tar­nows­ki sortit.

Mais avant de dis­pa­raître dans le cou­loir, il ajou­ta, par-des­sus son épaule :

— Deman­dez à Szy­mon de venir me voir. J’ai quelque chose à lui dire.

* * *

Le Bris­tol bour­don­nait. Les jours qui sui­virent la nomi­na­tion de Pade­rews­ki furent les plus intenses que l’hô­tel eût connus depuis son ouver­ture — plus intenses que l’i­nau­gu­ra­tion de 1901, plus intenses que les visites royales d’a­vant-guerre, plus intenses que la nuit du coup d’É­tat. Le hall ne dor­mait plus. Les cui­sines fonc­tion­naient dix-huit heures par jour. Mali­nows­ki, le chef, avait embau­ché deux com­mis sup­plé­men­taires et triait ses żurek en fonc­tion de leur des­ti­na­tion : un żurek léger pour les petits-déjeu­ners diplo­ma­tiques, un żurek robuste pour les déjeu­ners de tra­vail, un żurek d’ur­gence — épais, salé, presque solide — pour les séances de nuit, quand les secré­taires tapaient leurs télé­grammes dans le salon Mar­co­ni jus­qu’à deux heures du matin et que seule une soupe capable de tenir debout toute seule pou­vait les main­te­nir éveillés.

Et Pade­rews­ki, au milieu de tout cela, jouait du piano.

Nous l’en­ten­dions chaque nuit. Les notes mon­taient de la suite 211 comme une fumée sonore, tra­ver­saient les cou­loirs, des­cen­daient les esca­liers, attei­gnaient le hall où Wła­dek veillait, et se mêlaient au silence du Bris­tol endor­mi. C’é­tait Cho­pin, par­fois — les Noc­turnes, les Pré­ludes, la Bal­lade en sol mineur. C’é­tait Pade­rews­ki lui-même — ses propres com­po­si­tions, son Menuet en sol, sa Légende. Et c’é­tait, cer­taines nuits, autre chose. Quelque chose que nous ne recon­nais­sions pas. Quelque chose d’hé­si­tant, de cher­cheur, de tâton­nant, comme une main qui avance dans le noir.

Les par­ti­tions de Rozenberg.

Per­sonne ne le savait avec cer­ti­tude. Per­sonne n’a­vait vu Pade­rews­ki ouvrir le cahier, poser les pages sur le pupitre du Stein­way, déchif­frer les notes bru­nies par le temps. Mais nous le pen­sions — nous le sen­tions, avec cette intui­tion col­lec­tive qui est le sixième sens des employés d’hô­tel. Car la musique qui mon­tait de la suite 211 à trois heures du matin, les nuits où Pade­rews­ki ne dor­mait pas — et il ne dor­mait presque jamais, les insom­niaques font les meilleurs musi­ciens et les pires poli­ti­ciens —, cette musique avait quelque chose de dif­fé­rent. Elle n’a­vait pas l’as­su­rance de Cho­pin. Elle n’a­vait pas la vir­tuo­si­té de Pade­rews­ki. Elle avait un grain plus rugueux, une hési­ta­tion plus humaine, une tris­tesse plus intime — la tris­tesse d’un musi­cien de Nalew­ki qui avait joué aux mariages et aux bar-mits­va et qui avait caché sa musique dans le ventre d’un pia­no parce qu’il n’a­vait pas d’autre endroit au monde où la mettre.

Wła­dek, chaque nuit, écou­tait. Et chaque nuit, il disait à Tomasz la même chose :

— Tu entends ? C’est Rozen­berg. C’est le fantôme.

Et Tomasz, chaque nuit, ne disait rien. Mais il écou­tait lui aus­si. Et dans son silence, quelque chose bou­geait — len­te­ment, comme bouge la glace sur la Vis­tule quand le prin­temps com­mence à chauf­fer, par en des­sous, invi­si­ble­ment, jus­qu’au jour où la sur­face craque.

CHA­PITRE 11

Cho­pin à trois heures du matin

C’est Tar­nows­ki qui révéla.

Il le fit le 20 jan­vier, dans l’as­cen­seur, comme il fai­sait tout — avec un natu­rel si par­fait qu’on aurait pu croire qu’il n’a­vait pas atten­du quinze jours pour le dire, qu’il n’a­vait pas choi­si son moment, qu’il n’a­vait pas cal­cu­lé l’ef­fet. Mais Tar­nows­ki cal­cu­lait tou­jours. Sous le flegme aris­to­cra­tique, sous la désin­vol­ture du conspi­ra­teur relâ­ché, sous la poli­tesse de l’homme qui ne paie pas sa chambre et qui ne s’en excuse pas, il y avait un esprit d’une pré­ci­sion redou­table, un esprit de joueur d’é­checs — et Tar­nows­ki, nous l’ap­pren­drions plus tard, avait été cham­pion d’é­checs de la gar­ni­son de Cra­co­vie en 1908, ce qui expli­quait peut-être sa ten­dance à dépla­cer les pièces len­te­ment, une par une, sans jamais révé­ler sa stra­té­gie avant le coup final.

Ce soir-là, Tomasz le fit mon­ter du rez-de-chaus­sée au troi­sième. Le tra­jet habi­tuel. Les qua­rante-cinq secondes habi­tuelles. Mais au lieu de son com­men­taire quo­ti­dien — ses remarques sur le żurek, sur le temps, sur l’os­cil­la­tion de l’as­cen­seur au deuxième —, Tar­nows­ki dit :

— Rozen­berg.

Tomasz le regar­da. Tar­nows­ki regar­dait droit devant lui, les yeux fixés sur la paroi de cris­tal, et son reflet — son visage long, ses yeux sombres, son pro­fil de lévrier aris­to­cra­tique — flot­tait dans le verre comme une apparition.

— Szy­mon est venu me voir, dit-il. Comme je le lui avais deman­dé. Il m’a racon­té l’his­toire. Le cahier dans le pia­no. Le musi­cien de Nalew­ki. Le luthier qui se sou­vient. C’est une belle his­toire. Mais elle est incomplète.

L’as­cen­seur pas­sa le pre­mier étage. Trente secondes.

— Rozen­berg n’a pas caché ses par­ti­tions dans le pia­no par hasard, dit Tar­nows­ki. Il les a cachées parce que mon père le lui a demandé.

Le silence qui sui­vit cette phrase fut, dans les annales de l’as­cen­seur du Bris­tol, le plus dense que Tomasz eût jamais connu. Plus dense que le silence de Pił­sud­ski. Plus dense que le silence des gens qui pleurent. Un silence dans lequel les mots qui venaient d’être pro­non­cés conti­nuaient de vibrer, comme les har­mo­niques d’une note de pia­no après qu’on a levé les doigts des touches.

— Mon père, conti­nua Tar­nows­ki, connais­sait Rozen­berg. C’est une chose que per­sonne ne sait — ou que per­sonne ne se sou­vient. Avant que le palais ne soit ven­du à Pade­rews­ki et à ses asso­ciés, avant qu’il ne devienne un hôtel, mon père y don­nait des soi­rées musi­cales. Des soi­rées pri­vées, dans le grand salon — le salon qui est aujourd’­hui le salon Mar­co­ni, celui avec les stucs. Mon père aimait la musique. Tous les Tar­nows­ki aimaient la musique — c’est une mala­die de famille, comme l’en­det­te­ment. Et par­mi les musi­ciens qu’il invi­tait, il y avait Rozenberg.

L’as­cen­seur appro­chait du deuxième étage. Vingt secondes.

— Un gar­çon de Nalew­ki qui jouait dans le salon d’un aris­to­crate de Kra­kows­kie Przed­mieś­cie. Tu vois l’i­mage, Tomasz ? Tu vois ce que cela signi­fie ? En 1899, à Var­so­vie, sous l’oc­cu­pa­tion russe, un comte polo­nais et un musi­cien juif par­ta­geaient un pia­no. Pas en public — en pri­vé. Dans un salon. Le soir. Quand per­sonne ne regar­dait. Parce que c’est comme ça que fonc­tion­nait Var­so­vie, depuis tou­jours — en sur­face, les cloi­sons, les quar­tiers, les langues, les reli­gions, cha­cun chez soi, cha­cun dans sa rue. Et en des­sous, les pas­sages secrets. Les musiques par­ta­gées. Les ami­tiés qu’on ne mon­trait pas mais qui exis­taient, qui exis­taient avec une force que les cloi­sons ne pou­vaient pas contenir.

L’as­cen­seur arri­va au deuxième. Tar­nows­ki ne sor­tit pas. Ce n’é­tait pas son étage — il allait au troi­sième —, mais l’as­cen­seur, obéis­sant à un appel venu d’en bas, s’é­tait arrê­té. Tomasz ouvrit la porte. Per­sonne n’at­ten­dait. Il refer­ma la porte. L’as­cen­seur reprit sa mon­tée. Quinze secondes supplémentaires.

— Quand mon père a ven­du le palais, reprit Tar­nows­ki, il a écrit à Rozen­berg. Je ne sais pas ce qu’il a écrit — la lettre a dis­pa­ru, comme dis­pa­raissent les lettres, dans le grand incen­die lent de la mémoire. Mais je sais ce que Rozen­berg a fait en retour. Il est venu le soir de l’i­nau­gu­ra­tion, le 19 novembre 1901. Il est venu avec son cahier de par­ti­tions — huit pièces pour pia­no qu’il avait com­po­sées pour les soi­rées de mon père, dans le salon qui allait deve­nir le salon Mar­co­ni. Et il les a cachées dans le Stein­way de la suite 211. Parce que c’é­tait la seule manière qu’il avait de lais­ser un mor­ceau de leur ami­tié dans le bâti­ment qui avait rem­pla­cé leur lieu de rencontre.

L’as­cen­seur arri­va au troi­sième. Tar­nows­ki sortit.

Puis il se retour­na. Et pour la pre­mière fois depuis qu’il était au Bris­tol — quinze jours, quinze soirs, quinze tra­jets en ascen­seur —, il regar­da Tomasz dans les yeux. Pas par-des­sus l’é­paule, pas dans le reflet de la paroi, pas en biais. Dans les yeux.

— C’est pour cela que je suis ici, dit-il. Pas pour le coup d’É­tat. Le coup d’É­tat était une idio­tie — une idio­tie de plus, dans une longue série d’i­dio­ties aris­to­cra­tiques dont ma famille a le secret. Non. Je suis ici parce que cet hôtel est le seul endroit au monde où il reste quelque chose de mon père. Et ce quelque chose, ce n’est pas un meuble, ni un por­trait, ni un titre de pro­prié­té. C’est un cahier de par­ti­tions caché dans un pia­no par un musi­cien juif de Nalew­ki, le soir où le palais est deve­nu un hôtel et où le monde de mon père a ces­sé d’exister.

Il fit un pas dans le cou­loir. S’arrêta.

— La chambre 304, ce n’est pas la biblio­thèque de mon père, Tomasz. C’est la chambre où Rozen­berg dor­mait quand il venait jouer au palais. Mon père lui don­nait tou­jours cette chambre. Tou­jours la même. Troi­sième étage, angle nord-ouest.

Puis il s’é­loi­gna dans le cou­loir, et la porte de la 304 se refer­ma der­rière lui, et Tomasz res­ta dans l’as­cen­seur, la main sur la manette, immo­bile, et quelque chose en lui — quelque chose de pro­fond, de sou­ter­rain, quelque chose qui avait dor­mi depuis le Karst, depuis les tran­chées, depuis les nuits dans la boue à écou­ter mou­rir des gar­çons dont il ne connais­sait pas la langue — quelque chose se brisa.

Pas dans le mau­vais sens. Dans le sens de la glace qui craque sur la Vis­tule. Dans le sens de la lumière qui entre par une fis­sure. Dans le sens des choses qui s’ouvrent quand elles ont été fer­mées trop longtemps.

* * *

Cette nuit-là, Tomasz ne des­cen­dit pas voir Władek.

Il res­ta au deuxième étage. Assis sur la ban­quette du cou­loir, devant la porte de la suite 211, dans la pénombre du cor­ri­dor que les appliques Art nou­veau éclai­raient d’une lumière ambrée, une lumière de veilleuse, une lumière qui ne ser­vait pas à voir mais à rassurer.

Il atten­dit.

À trois heures du matin, le pia­no commença.

Ce n’é­tait pas Cho­pin. Ce n’é­tait pas Pade­rews­ki. C’é­tait l’autre musique — la musique hési­tante, cher­chante, la musique qui avan­çait par à‑coups comme un homme qui marche dans une pièce incon­nue. La musique de Rozenberg.

Tomasz écou­ta.

Il écou­ta la pre­mière pièce — Neige sur la Vis­tule — qui com­men­çait par une note seule, sus­pen­due dans le silence, une note si longue et si claire qu’elle sem­blait venir non pas du pia­no mais de l’air lui-même, de la nuit, de la neige qui tom­bait dehors sur Kra­kows­kie Przed­mieś­cie. Puis d’autres notes s’a­jou­taient, len­te­ment, comme des flo­cons, et la mélo­die se construi­sait avec une patience qui n’a­vait rien de la vir­tuo­si­té de Pade­rews­ki — c’é­tait une patience de Nalew­ki, une patience d’homme qui a le temps, qui n’est pas pres­sé d’ar­ri­ver, qui sait que la musique, comme le thé de Lich­ten­baum, ne se pré­pare pas dans l’urgence.

Il écou­ta la deuxième pièce — Noc­turne pour une ville endor­mie — qui était plus sombre, plus lente, avec des accords graves qui réson­naient comme des cloches loin­taines, et une main droite qui errait au-des­sus de ces accords comme un oiseau au-des­sus d’un lac, et qui trou­vait, par­fois, une note si juste, si exacte, si néces­saire, que Tomasz sen­tit quelque chose mon­ter dans sa gorge — non pas des larmes, Tomasz ne pleu­rait pas, Tomasz n’a­vait pas pleu­ré depuis le Karst —, mais quelque chose de voi­sin, quelque chose qui avait la consis­tance des larmes sans en avoir la forme.

Et il écou­ta la qua­trième pièce — Danse des ombres sur Nalew­ki — qui chan­geait tout. Qui pas­sait du grave au vif, de la len­teur à la vitesse, de la mélan­co­lie à quelque chose qui res­sem­blait à de la joie — mais une joie étrange, une joie à contre­temps, une joie de Nalew­ki, c’est-à-dire une joie qui danse sur un pied et qui pleure sur l’autre, parce que c’est la seule joie que connaissent les gens qui ont appris que le bon­heur et le mal­heur ne sont pas des contraires mais des voi­sins, et qu’ils par­tagent le même palier, la même cour, le même immeuble-Babylone.

La musique s’arrêta.

Le silence revint. Ce silence par­ti­cu­lier d’a­près la musique — un silence habi­té, un silence plein, un silence qui contient encore les notes qu’il vient de rem­pla­cer, comme le ciel contient encore la lumière du soleil après qu’il s’est couché.

Tomasz res­ta assis dans le cou­loir. L’é­paule gauche lui fai­sait mal — l’é­clat d’o­bus, le Karst, le froid. Dehors, la Vis­tule char­riait ses gla­çons. Quelque part dans la ville, trois cent mille enfants dor­maient le ventre vide. Quelque part à Paris, on redes­si­nait les fron­tières du monde sur des cartes que les habi­tants de ces fron­tières ne ver­raient jamais. Et ici, au deuxième étage du Bris­tol, un pia­niste qui allait deve­nir le diri­geant d’un pays jouait la musique d’un musi­cien de Nalew­ki qui avait dis­pa­ru en Amé­rique dix-huit ans plus tôt.

Et Tomasz, assis dans le cou­loir, la main posée sur son épaule dou­lou­reuse, com­prit quelque chose. Quelque chose de simple — si simple que cela ne méri­tait pro­ba­ble­ment pas d’être dit à voix haute, mais qui, dans le silence du Bris­tol à trois heures du matin, avait la force d’une révélation.

Il com­prit que le Bris­tol n’é­tait pas un hôtel.

Ou plu­tôt — il com­prit que le Bris­tol était un hôtel, bien sûr, avec ses chambres et ses cou­loirs et son ascen­seur de cris­tal et ses draps repas­sés par Pani Lewan­dows­ka et ses żurek de Mali­nows­ki et ses mémos de Hel­bling, mais qu’il était aus­si autre chose. Quelque chose de plus. Un lieu où les mondes se croi­saient. Où un aris­to­crate et un musi­cien juif par­ta­geaient un salon. Où un pia­niste et un révo­lu­tion­naire sibé­rien par­ta­geaient un ascen­seur. Où un gar­çon de Nalew­ki et un lif­tier de Łódź par­ta­geaient un secret. Où la musique d’un homme oublié trou­vait, dix-huit ans plus tard, les mains d’un homme célèbre.

Le Bris­tol était un car­re­four. Un nœud. Un endroit où les fils se croisent — les fils du temps, de la musique, de la poli­tique, de la faim, de l’es­poir, de la mémoire — et où, pen­dant un ins­tant, ces fils forment un motif qui res­semble à quelque chose.

Pas à un pays. Pas à une nation. Quelque chose de plus modeste et de plus vrai.

Un endroit où les gens se rencontrent.

Tomasz se leva. Des­cen­dit l’es­ca­lier — pas l’as­cen­seur, l’es­ca­lier, parce qu’il avait besoin de sen­tir les marches sous ses pieds, de comp­ter les étages, de pas­ser sa main sur la rampe en bois que Hel­bling fai­sait cirer chaque semaine. Il arri­va au rez-de-chaus­sée. Trou­va Wła­dek à son poste.

— Tu n’es pas des­cen­du cette nuit, dit Władek.

— Non.

— Tu as écouté ?

— Oui.

— C’é­tait Rozenberg ?

Tomasz s’as­sit sur la ban­quette. Regar­da Wła­dek. Et pour la pre­mière fois en six ans de ser­vice au Bris­tol, pour la pre­mière fois depuis qu’il avait pris son poste dans l’as­cen­seur de cris­tal, pour la pre­mière fois depuis le Karst, depuis la boue, depuis les gar­çons qui mou­raient dans des langues qu’il ne com­pre­nait pas, Tomasz dit plus de dix mots d’affilée.

— C’é­tait Rozen­berg, dit-il. Un musi­cien de Nalew­ki. Il jouait dans le salon du palais Tar­nows­ki. Le père du comte l’in­vi­tait. Ils étaient amis. Quand le palais est deve­nu un hôtel, Rozen­berg a caché ses par­ti­tions dans le pia­no. Puis il est par­ti en Amé­rique. Le comte est reve­nu pour ça. Pour la musique de Rozen­berg. Pour le sou­ve­nir de son père.

Wła­dek écou­ta. Pour la pre­mière fois depuis vingt-trois ans de ser­vice noc­turne, Wła­dek n’a­vait rien à ajou­ter. Pas un com­men­taire, pas une digres­sion, pas une théo­rie. Le silence de Wła­dek, cette nuit-là, fut le cadeau le plus pré­cieux qu’il pût offrir à Tomasz — un silence de por­tier de nuit, un silence pro­fes­sion­nel, le silence de celui qui com­prend que cer­taines his­toires n’ont pas besoin d’être embellies.

Puis Wła­dek prit son car­net noir. L’ou­vrit. Écrivit.

Et refer­ma le carnet.

Et ser­vit le thé.

CHA­PITRE 12

Les élec­tions

Le 26 jan­vier 1919, la Pologne vota.

Pour la pre­mière fois en cent qua­rante ans. Cent qua­rante ans sans urnes, sans bul­le­tins, sans iso­loirs, sans cette céré­mo­nie modeste et gran­diose qui consiste à mettre un mor­ceau de papier dans une boîte en espé­rant que ce mor­ceau de papier chan­ge­ra quelque chose. Cent qua­rante ans pen­dant les­quels les Polo­nais avaient été gou­ver­nés par des Russes, des Prus­siens, des Autri­chiens, des gens qui ne par­laient pas leur langue et qui n’a­vaient pas besoin de leur avis. Cent qua­rante ans, c’est sept géné­ra­tions. Sept géné­ra­tions de Polo­nais qui avaient vécu, aimé, tra­vaillé, souf­fert, enfan­té et sont morts sans avoir jamais glis­sé un bul­le­tin dans une urne.

Et ce dimanche de jan­vier, à Var­so­vie, par moins vingt degrés, ils votèrent.

Nous le vîmes. Nous le vîmes depuis les fenêtres du Bris­tol, depuis le hall, depuis l’as­cen­seur, depuis les cui­sines où Mali­nows­ki, qui avait pré­pa­ré un żurek spé­cial pour l’oc­ca­sion — un żurek « élec­to­ral », avait-il dit, avec de la sau­cisse, de l’œuf dur et une quan­ti­té de rai­fort qui aurait réveillé un mort —, Mali­nows­ki regar­dait par la fenêtre des cui­sines la file de Var­so­viens qui s’al­lon­geait sur Kra­kows­kie Przed­mieś­cie, devant l’é­cole qui ser­vait de bureau de vote, et qui avan­çait len­te­ment, très len­te­ment, dans le froid, avec cette patience obs­ti­née des gens qui ont atten­du cent qua­rante ans et qui ne sont pas à une heure près.

Ils étaient venus de par­tout. Des quar­tiers riches et des quar­tiers pauvres. De Kra­kows­kie Przed­mieś­cie et de Nalew­ki. De Pra­ga, de l’autre côté de la Vis­tule, où les usines cra­chaient leur fumée dans le ciel gris. De Mokotów, de Żoli­borz, de Wola. Des hommes en redin­gote et des hommes en blouse de tra­vail. Des femmes — car les femmes aus­si votaient, pour la pre­mière fois, et cela mérite d’être dit et redit, parce que la Pologne, ce pays né de rien, ce pays qui n’a­vait pas de mon­naie, pas de fron­tières, pas de sys­tème juri­dique uni­fié, ce pays chao­tique, affa­mé, mira­cu­leux, avait fait quelque chose qu’au­cune des grandes démo­cra­ties occi­den­tales n’a­vait encore fait : don­ner le droit de vote aux femmes. Dès le pre­mier jour. Dès la pre­mière élec­tion. Comme si la Pologne, ayant été pri­vée de tout pen­dant si long­temps, avait déci­dé que plus per­sonne ne serait pri­vé de rien.

Des femmes votaient. Pani Lewan­dows­ka, la lin­gère du Bris­tol, vota. Mag­da, la gou­ver­nante en chef, vota. Pani Rogals­ka, la seconde pâtis­sière, vota — elle avait mis sa plus belle robe pour l’oc­ca­sion, une robe bleue avec un col en den­telle, qu’elle por­tait nor­ma­le­ment aux mariages et aux enter­re­ments et qu’elle avait déci­dé de por­ter aux élec­tions, parce que les élec­tions, dit-elle, c’est un peu un mariage — celui d’un peuple avec lui-même.

Jad­wi­ga Golcz vota. Elle pho­to­gra­phia la file d’at­tente, les visages, les mains qui tenaient les bul­le­tins, la buée des souffles dans le froid. Elle pho­to­gra­phia une vieille femme en châle noir qui pleu­rait en sor­tant du bureau de vote — pas de tris­tesse, de stu­pé­fac­tion, la stu­pé­fac­tion de quel­qu’un qui vient de faire, à soixante-dix ans, quelque chose que per­sonne dans sa famille n’a­vait jamais fait et que per­sonne ne lui avait jamais dit qu’elle pour­rait faire. Jad­wi­ga pho­to­gra­phia cette femme et gar­da la pho­to dans sa boîte en car­ton, sous la table de déve­lop­pe­ment, avec les pho­tos de Tomasz, et cette pho­to — une vieille Var­so­vienne en larmes devant une école, un jour de jan­vier — serait, des années plus tard, la seule image de ce jour-là à avoir survécu.

Szy­mon vota. Il vota tôt le matin, avant son ser­vice au Bris­tol, dans un bureau de vote de Nalew­ki, au milieu d’une foule dense et bruyante où le yid­dish et le polo­nais se mêlaient dans un brou­ha­ha joyeux. Sur Nalew­ki, les élec­tions avaient un goût par­ti­cu­lier — le goût d’une pro­messe, d’un test. La Pologne disait : vous êtes des citoyens. Nalew­ki répon­dait : nous ver­rons. Mais en atten­dant, Nalew­ki votait, parce que voter, c’est croire que le mor­ceau de papier dans la boîte a un poids, et que ce poids, même infime, même ridi­cule, même déri­soire com­pa­ré au poids des armées, des fron­tières et des empires, ce poids existe et qu’il compte.

Wła­dek vota. Il vota en fin de mati­née, après sa nuit de ser­vice, les yeux cer­nés, la mous­tache en bataille, avec l’air d’un homme qui n’a pas dor­mi depuis 1901 et qui s’en porte très bien. En sor­tant du bureau de vote, il décla­ra à qui vou­lait l’en­tendre que c’é­tait le plus beau jour de sa vie — plus beau que son mariage, plus beau que la nais­sance de ses quatre filles, plus beau que le soir où Caru­so avait chan­té dans le hall du Bris­tol à deux heures du matin. Et per­sonne ne le contre­dit, parce que Wła­dek, ce jour-là, avait rai­son, et que même les gens qui ne l’ad­met­taient pas le savaient.

Karol, le bar­man, vota. Hel­bling ne vota pas — il était suisse, et les Suisses, comme il le rap­pe­la avec une pointe de mélan­co­lie, ne votent que chez eux, ce qui est à la fois une preuve de patrio­tisme et une forme d’i­so­le­ment cosmique.

Et Tomasz vota.

* * *

Il quit­ta le Bris­tol à midi. Il avait deman­dé une heure de pause à Hel­bling — la pre­mière pause qu’il deman­dait en six ans —, et Hel­bling, qui n’ac­cor­dait jamais de pause, accor­da celle-ci sans com­men­taire, ce qui était, venant de lui, la plus haute forme de respect.

Tomasz sor­tit sur Kra­kows­kie Przed­mieś­cie. Le froid le sai­sit. Moins vingt. L’air était si froid qu’il sem­blait solide, comme si on pou­vait le tou­cher, le cas­ser, le mettre en mor­ceaux. Le ciel était blanc — pas gris, pas bleu, blanc, un blanc abso­lu, un blanc de page vierge, le blanc d’un pays qui commence.

Il mar­cha. Pas vite — Tomasz ne mar­chait jamais vite, c’é­tait un homme de len­teur, un homme d’as­cen­seur, un homme habi­tué à la vitesse modeste et régu­lière de qua­rante-cinq secondes entre le rez-de-chaus­sée et le hui­tième étage. Il mar­cha le long de l’a­ve­nue, dépas­sa le Palais Pré­si­den­tiel, dépas­sa l’u­ni­ver­si­té, dépas­sa l’é­glise Sainte-Anne dont les cloches son­naient midi avec une insis­tance joyeuse. Il mar­cha dans la neige, dans le froid, dans la lumière blanche de jan­vier, et il vit — comme Wła­dek le lui avait décrit, comme Szy­mon le lui avait racon­té, comme le Bris­tol le lui avait mon­tré à tra­vers ses fenêtres de dix-huit mètres car­rés — la file.

La file d’at­tente devant le bureau de vote.

Des cen­taines de per­sonnes. Peut-être un mil­lier. Des gens emmi­tou­flés dans tout ce qu’ils pos­sé­daient — man­teaux, châles, écharpes, bon­nets, cou­ver­tures —, des gens qui souf­flaient dans leurs mains pour les réchauf­fer, qui tapaient des pieds sur le sol gelé, qui par­laient, qui riaient, qui se tai­saient, qui atten­daient. Des gens de toutes les condi­tions, de tous les âges, de toutes les tailles, réunis par un seul point com­mun : ils étaient polo­nais, et pour la pre­mière fois de leur vie, cela signi­fiait quelque chose.

Tomasz se mit dans la file.

Il atten­dit. Long­temps. Le froid mor­dait ses pieds, ses mains, son visage. L’é­clat d’o­bus dans l’é­paule gauche se rap­pe­la à lui avec une insis­tance par­ti­cu­lière, comme si le Karst, depuis le fond de sa mémoire, pro­tes­tait contre le froid de Var­so­vie. Il atten­dit sans rien dire — il était le seul silen­cieux dans une file qui bour­don­nait de conver­sa­tions, de rumeurs, de rires, de plaintes sur le froid et de com­men­taires sur la poli­tique —, il atten­dit avec cette patience d’homme d’as­cen­seur, cette patience de qua­rante-cinq secondes répé­tée mille fois par jour, cette patience qui était deve­nue, au fil des années, non pas une habi­tude mais une philosophie.

Et il pensa.

Il pen­sa au Bris­tol. À l’as­cen­seur de cris­tal. À la manette de cuivre qu’il action­nait chaque matin depuis six ans. Il pen­sa à Hel­bling et à ses mémos, à Wła­dek et à ses mono­logues, à Mag­da et à ses draps, à Mali­nows­ki et à ses żurek, à Karol et à son Polo­nais Res­sus­ci­té que per­sonne ne com­man­dait jamais. Il pen­sa à Szy­mon, qui tra­ver­sait chaque matin la fron­tière invi­sible entre Nalew­ki et Kra­kows­kie Przed­mieś­cie. Il pen­sa à Jad­wi­ga et à ses pho­tos volées. Il pen­sa à Kel­logg et à ses cinq mille tonnes de farine pour trois cent mille enfants.

Il pen­sa à Pade­rews­ki, assis devant son Stein­way à trois heures du matin, les mains sur les touches, jouant la musique d’un homme qu’il n’a­vait jamais ren­con­tré. Il pen­sa à Pił­sud­ski, dans l’as­cen­seur, son regard gris, sa voix basse, sa soli­tude de loup. Il pen­sa à Tar­nows­ki, dans la chambre 304, qui regar­dait par la fenêtre l’en­droit où son père avait plan­té un tilleul.

Et il pen­sa à Rozen­berg. Léon Rozen­berg, de Nalew­ki, qui avait joué dans le salon d’un palais qui n’exis­tait plus, qui avait caché ses par­ti­tions dans un pia­no parce qu’il n’a­vait pas d’autre endroit où lais­ser sa musique, et qui était par­ti en Amé­rique en empor­tant avec lui tout ce qu’il était, sauf huit pièces pour pia­no et une dédi­cace en fran­çais : « Pour le Bris­tol. Pour qu’il se souvienne. »

Et le Bris­tol se souvenait.

Tomasz arri­va devant l’urne. Un homme en cos­tume sombre, assis der­rière une table, lui ten­dit un bul­le­tin. Tomasz le prit. Le regar­da. Un mor­ceau de papier. Rien de plus. Un mor­ceau de papier dans un pays qui, trois mois plus tôt, n’exis­tait pas.

Il glis­sa le bul­le­tin dans l’urne.

Le papier fit un son — un petit son, un frois­se­ment, presque rien, le son le plus modeste du monde. Mais ce son-là, ce soir-là, quand Tomasz le racon­te­rait à Wła­dek — car il le racon­te­rait, pour la pre­mière fois de sa vie il racon­te­rait quelque chose —, ce son-là avait la même qua­li­té que les notes de Rozen­berg mon­tant de la suite 211 à trois heures du matin : il était petit, il était fra­gile, il était presque inau­dible, et il chan­geait tout.

* * *

Tomasz revint au Bris­tol. Reprit son poste dans l’as­cen­seur. Enfi­la ses gants blancs. Posa la main sur la manette.

Le pre­mier pas­sa­ger de l’a­près-midi fut Tar­nows­ki, qui des­cen­dait prendre le thé. Il entra dans l’as­cen­seur comme il entrait tou­jours — en homme qui rentre chez lui. Regar­da Tomasz. Sourit.

— Vous avez voté, dit-il.

Ce n’é­tait pas une question.

— Oui, dit Tomasz.

— Moi aus­si, dit Tarnowski.

Et il y eut, dans ces deux « moi aus­si », dans ces deux mono­syl­labes échan­gés entre un comte sans argent et un lif­tier sans mots, dans cette cabine de cris­tal sus­pen­due entre le troi­sième étage et le rez-de-chaus­sée de l’Hô­tel Bris­tol de Var­so­vie, quelque chose qui res­sem­blait à ce que la Pologne essayait de deve­nir : un endroit où un aris­to­crate et un ancien capo­ral pou­vaient se par­ler d’é­gal à égal, dans un ascen­seur, pen­dant qua­rante-cinq secondes, et où ces qua­rante-cinq secondes suffisaient.

L’as­cen­seur arri­va au rez-de-chaus­sée. Tomasz ouvrit la porte.

— Mer­ci, dit Tarnowski.

Et il sor­tit. Et il alla prendre son thé. Et Tomasz refer­ma la porte et remonta.

* * *

Ce soir-là, pour la der­nière fois de notre récit, le pia­no joua.

Il joua tard — plus tard que d’ha­bi­tude, bien après minuit, bien après que le Bris­tol se fut endor­mi, bien après que Wła­dek eut fer­mé son car­net noir et ces­sé de par­ler, bien après que la neige eut recou­vert les traces de pas des élec­teurs sur Kra­kows­kie Przedmieście.

Il joua les par­ti­tions de Rozen­berg. Les huit pièces, l’une après l’autre, sans inter­rup­tion, sans hési­ta­tion, avec une assu­rance que nous ne lui avions jamais enten­due. Comme si Pade­rews­ki avait enfin appri­voi­sé cette musique — ou comme si cette musique l’a­vait enfin appri­voi­sé, lui. Neige sur la Vis­tule. Les Tilleuls de Kra­kows­kie. Noc­turne pour une ville endor­mie. Danse des ombres sur Nalew­ki. Cinq heures du matin à la gare. L’Es­ca­lier. La Prière du funam­bule. Le Der­nier Invité.

Nous écou­tâmes.

Tous. Wła­dek dans le hall. Tomasz sur sa ban­quette du deuxième étage. Szy­mon, qui ne dor­mait pas non plus, assis dans l’es­ca­lier de ser­vice. Mag­da, qui fai­sait sem­blant de véri­fier les draps mais qui ne véri­fiait rien. Karol, qui polis­sait le même verre depuis une heure au Column Bar. Mateusz, le chas­seur de treize ans, qui s’é­tait glis­sé hors de sa chambre de ser­vice et qui écou­tait depuis le palier du pre­mier étage avec des yeux grands comme des lunes. Hel­bling, dans son bureau, qui avait éteint la lumière et qui, pour la pre­mière fois peut-être de sa vie de direc­teur, ne rédi­gea aucun mémo.

Et Tar­nows­ki, dans la chambre 304, la fenêtre ouverte mal­gré le froid, qui écou­tait mon­ter vers lui la musique que son père avait enten­due dans un salon qui n’exis­tait plus, jouée par un homme qui n’a­vait jamais ren­con­tré celui qui l’a­vait écrite, dans un hôtel bâti sur les ruines d’un palais, dans un pays qui n’exis­tait pas il y a trois mois.

La musique de Rozen­berg mon­ta dans la nuit de Var­so­vie. Elle tra­ver­sa les cou­loirs du Bris­tol, fran­chit les fenêtres, sor­tit dans le froid, sur­vo­la Kra­kows­kie Przed­mieś­cie, attei­gnit peut-être — qui sait — les rues de Nalew­ki, où Lich­ten­baum, le vieux luthier, dor­mait au milieu de ses vio­lons sus­pen­dus. Elle mon­ta plus haut. Par-des­sus les toits, par-des­sus les clo­chers, par-des­sus la Vis­tule gelée et les dra­peaux rouges et blancs qui pen­daient dans la nuit comme des prières.

Puis la musique s’arrêta.

Le silence revint.

Et nous sûmes — nous, les employés de l’Hô­tel Bris­tol, nous qui savions tout, nous qui avions tout vu, tout enten­du, tout por­té, tout ser­vi, tout ran­gé —, nous sûmes que quelque chose venait de finir et que quelque chose d’autre com­men­çait. Que le Bris­tol res­te­rait le Bris­tol — les draps seraient repas­sés, les żurek seraient ser­vis, l’as­cen­seur mon­te­rait et des­cen­drait, Hel­bling rédi­ge­rait des mémos, Wła­dek racon­te­rait des his­toires, Tomasz se tai­rait. Mais que le pays, dehors, le pays de neige et de dra­peaux, le pays de Pade­rews­ki et de Pił­sud­ski, le pays de Nalew­ki et de Kra­kows­kie Przed­mieś­cie, le pays de Rozen­berg et de Tar­nows­ki, le pays de trois cent mille enfants affa­més et de cinq mille tonnes de farine, ce pays-là était né. Vrai­ment né. Né comme naissent les choses qui durent — dans le bruit et dans le silence, dans la dou­leur et dans la musique, dans un hôtel de Var­so­vie où un pia­niste jouait la nuit les par­ti­tions d’un fantôme.

Et Tomasz, dans son ascen­seur de cris­tal, posa la main sur la manette de cuivre, et atten­dit le pre­mier pas­sa­ger du lendemain.

Il vien­drait.

Ils vien­draient tous.

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