L’ascenseur
de cristal
L’ascenseur de cristal
Chapitres 10 à 12
TROISIÈME PARTIE
LA NAISSANCE
(16 – 26 janvier 1919)
CHAPITRE 10
Le gouvernement
Le 16 janvier 1919, à dix heures du matin, Ignacy Jan Paderewski devint Premier ministre de la République de Pologne.
La nouvelle se répandit dans le Bristol comme une onde de choc — non pas parce qu’elle était surprenante (tout le monde s’y attendait depuis le 7 janvier et la visite de Piłsudski), mais parce que le fait de savoir qu’une chose va arriver ne vous prépare pas au moment où elle arrive. C’est comme la mort, ou comme l’amour, ou comme le premier jour de neige : on sait que ça vient, et quand ça vient, on est quand même stupéfait.
Nous l’apprîmes par étapes. Magda l’apprit par la femme de chambre du deuxième étage, qui l’apprit par Szymon, qui l’apprit par le secrétaire de Paderewski, qui l’apprit par Helena, qui l’apprit par Paderewski lui-même, lequel l’apprit — si l’on peut dire — par Piłsudski, qui le lui signifia par un télégramme d’une sécheresse toute militaire : « Gouvernement formé. Vous Premier ministre et Affaires étrangères. Prenez fonctions immédiatement. Piłsudski. »
Prenez fonctions immédiatement. Comme si former un gouvernement était un geste du même ordre qu’enfiler un manteau ou monter dans un tramway. Comme si diriger un pays de vingt-sept millions d’habitants, cinq monnaies, neuf systèmes juridiques, soixante-six types de réseaux ferroviaires et trois cent mille enfants qui avaient faim était une chose qu’on pouvait faire immédiatement, entre le petit-déjeuner et le déjeuner, dans la suite 211 d’un hôtel de luxe.
Mais Paderewski le fit. Parce que Paderewski faisait tout — il donnait des concerts de quatre heures, il traversait des océans en bateau, il convainquait des présidents et des rois, et maintenant il allait gouverner un pays, et il allait le faire depuis le Bristol, parce que c’était son hôtel, son piano, sa suite, et que la Pologne, de toute façon, n’avait pas de lieu plus approprié pour installer un gouvernement que la chambre d’un pianiste.
Le Bristol se transforma.
Ce fut l’un de ces changements qui ne se voient pas de l’extérieur — la façade resta la même, les fenêtres restèrent les mêmes, le drapeau rouge et blanc continua de pendre au-dessus de l’entrée avec la résignation d’un tissu qui a compris que son rôle est d’être là, pas d’être beau — mais qui, de l’intérieur, modifièrent tout. Le rythme changea. Le volume changea. Le nombre de personnes qui entraient et sortaient du hall chaque heure doubla, puis tripla. Les téléphones — les six téléphones du Bristol, qui n’avaient jamais sonné plus de vingt fois par jour depuis 1901 — se mirent à sonner sans interruption, si bien que le réceptionniste Wiśniewski, un homme placide dont la patience était proverbiale, développa un tic à la paupière droite qui ne le quitterait plus jamais.
Des secrétaires s’installèrent dans le salon Marconi — le grand salon du rez-de-chaussée, celui avec les stucs allégoriques et les vitraux Art nouveau, celui que Helbling considérait comme le joyau de l’établissement et dont il surveillait l’usage avec la vigilance d’un gardien de musée. Des machines à écrire apparurent. Des machines à écrire ! Dans le salon Marconi ! Le cliquetis métallique des touches, ce bruit de grêle mécanique qui est le son même de la bureaucratie, envahit les couloirs du Bristol et se mêla au son du piano qui, là-haut, dans la suite 211, continuait de jouer la nuit, parce que Paderewski, même Premier ministre, restait un pianiste, et qu’un pianiste qui ne joue pas est un homme à qui on a retiré les poumons.
Helbling rédigea le mémo numéro 53. Puis le 54. Puis le 55. Il les rédigeait maintenant à un rythme qui trahissait, derrière la rigueur suisse, quelque chose qui ressemblait à de la panique — une panique ordonnée, méthodique, parfaitement formatée, mais de la panique tout de même. Le mémo 54 portait le titre : « De l’incompatibilité fondamentale entre le son d’une machine à écrire Remington et l’acoustique du salon Marconi. » Le mémo 55, plus bref, plus résigné, portait un seul mot : « Néanmoins. »
Néanmoins. Le plus beau mot de la langue de Helbling. Le mot qui disait : je désapprouve, mais je fais avec. Le mot qui permettait à un homme d’une rigidité absolue de plier sans rompre, comme le roseau de la fable, sauf que Helbling n’était pas un roseau — il était un pilier de marbre qui avait appris, sous la pression des événements, à osciller d’un demi-degré.
Tarnowski, pendant ce temps, observait.
Il observait depuis sa table du Café Bristol, où il s’installait chaque après-midi à quatre heures, avec son thé, sa babka et son Kurier Warszawski. Il observait avec l’attention détachée d’un homme qui regarde un spectacle dont il n’est pas l’acteur — ou dont il n’est plus l’acteur, ce qui est pire, parce que cela signifie qu’on a été sur scène et qu’on en a été chassé, et que tout ce qui reste, c’est la mémoire du projecteur et le goût amer de l’applaudissement qu’on n’a pas reçu.
Tomasz le faisait monter chaque soir. Et chaque soir, dans l’ascenseur, Tarnowski lui adressait un mot.
Le 16 janvier : « Eh bien. Un pianiste. »
Le 17 : « Mon grand-père recevait des pianistes dans ce salon. Mais il ne les laissait pas gouverner. »
Le 18 : « Vous savez ce qui est le plus étrange, Tomasz ? Ce n’est pas qu’un pianiste soit Premier ministre. C’est que personne ne trouve ça étrange. »
Et le 19 — la phrase la plus longue que Tarnowski eût jamais prononcée dans l’ascenseur, et peut-être la plus importante :
— Ce pays a toujours été gouverné par des gens qui n’auraient jamais dû gouverner. Des rois élus par des nobles qui ne s’entendaient sur rien. Des patriotes qui déclenchaient des insurrections vouées à l’échec. Des musiciens qui devenaient premiers ministres. C’est notre génie et notre malédiction. Nous confions le pouvoir à des amateurs, et parfois — rarement, mais parfois — l’amateur fait quelque chose qu’aucun professionnel n’aurait osé.
Tomasz ne répondit pas. L’ascenseur arriva au troisième. Tarnowski sortit.
Mais avant de disparaître dans le couloir, il ajouta, par-dessus son épaule :
— Demandez à Szymon de venir me voir. J’ai quelque chose à lui dire.
* * *
Le Bristol bourdonnait. Les jours qui suivirent la nomination de Paderewski furent les plus intenses que l’hôtel eût connus depuis son ouverture — plus intenses que l’inauguration de 1901, plus intenses que les visites royales d’avant-guerre, plus intenses que la nuit du coup d’État. Le hall ne dormait plus. Les cuisines fonctionnaient dix-huit heures par jour. Malinowski, le chef, avait embauché deux commis supplémentaires et triait ses żurek en fonction de leur destination : un żurek léger pour les petits-déjeuners diplomatiques, un żurek robuste pour les déjeuners de travail, un żurek d’urgence — épais, salé, presque solide — pour les séances de nuit, quand les secrétaires tapaient leurs télégrammes dans le salon Marconi jusqu’à deux heures du matin et que seule une soupe capable de tenir debout toute seule pouvait les maintenir éveillés.
Et Paderewski, au milieu de tout cela, jouait du piano.
Nous l’entendions chaque nuit. Les notes montaient de la suite 211 comme une fumée sonore, traversaient les couloirs, descendaient les escaliers, atteignaient le hall où Władek veillait, et se mêlaient au silence du Bristol endormi. C’était Chopin, parfois — les Nocturnes, les Préludes, la Ballade en sol mineur. C’était Paderewski lui-même — ses propres compositions, son Menuet en sol, sa Légende. Et c’était, certaines nuits, autre chose. Quelque chose que nous ne reconnaissions pas. Quelque chose d’hésitant, de chercheur, de tâtonnant, comme une main qui avance dans le noir.
Les partitions de Rozenberg.
Personne ne le savait avec certitude. Personne n’avait vu Paderewski ouvrir le cahier, poser les pages sur le pupitre du Steinway, déchiffrer les notes brunies par le temps. Mais nous le pensions — nous le sentions, avec cette intuition collective qui est le sixième sens des employés d’hôtel. Car la musique qui montait de la suite 211 à trois heures du matin, les nuits où Paderewski ne dormait pas — et il ne dormait presque jamais, les insomniaques font les meilleurs musiciens et les pires politiciens —, cette musique avait quelque chose de différent. Elle n’avait pas l’assurance de Chopin. Elle n’avait pas la virtuosité de Paderewski. Elle avait un grain plus rugueux, une hésitation plus humaine, une tristesse plus intime — la tristesse d’un musicien de Nalewki qui avait joué aux mariages et aux bar-mitsva et qui avait caché sa musique dans le ventre d’un piano parce qu’il n’avait pas d’autre endroit au monde où la mettre.
Władek, chaque nuit, écoutait. Et chaque nuit, il disait à Tomasz la même chose :
— Tu entends ? C’est Rozenberg. C’est le fantôme.
Et Tomasz, chaque nuit, ne disait rien. Mais il écoutait lui aussi. Et dans son silence, quelque chose bougeait — lentement, comme bouge la glace sur la Vistule quand le printemps commence à chauffer, par en dessous, invisiblement, jusqu’au jour où la surface craque.
CHAPITRE 11
Chopin à trois heures du matin
C’est Tarnowski qui révéla.
Il le fit le 20 janvier, dans l’ascenseur, comme il faisait tout — avec un naturel si parfait qu’on aurait pu croire qu’il n’avait pas attendu quinze jours pour le dire, qu’il n’avait pas choisi son moment, qu’il n’avait pas calculé l’effet. Mais Tarnowski calculait toujours. Sous le flegme aristocratique, sous la désinvolture du conspirateur relâché, sous la politesse de l’homme qui ne paie pas sa chambre et qui ne s’en excuse pas, il y avait un esprit d’une précision redoutable, un esprit de joueur d’échecs — et Tarnowski, nous l’apprendrions plus tard, avait été champion d’échecs de la garnison de Cracovie en 1908, ce qui expliquait peut-être sa tendance à déplacer les pièces lentement, une par une, sans jamais révéler sa stratégie avant le coup final.
Ce soir-là, Tomasz le fit monter du rez-de-chaussée au troisième. Le trajet habituel. Les quarante-cinq secondes habituelles. Mais au lieu de son commentaire quotidien — ses remarques sur le żurek, sur le temps, sur l’oscillation de l’ascenseur au deuxième —, Tarnowski dit :
— Rozenberg.
Tomasz le regarda. Tarnowski regardait droit devant lui, les yeux fixés sur la paroi de cristal, et son reflet — son visage long, ses yeux sombres, son profil de lévrier aristocratique — flottait dans le verre comme une apparition.
— Szymon est venu me voir, dit-il. Comme je le lui avais demandé. Il m’a raconté l’histoire. Le cahier dans le piano. Le musicien de Nalewki. Le luthier qui se souvient. C’est une belle histoire. Mais elle est incomplète.
L’ascenseur passa le premier étage. Trente secondes.
— Rozenberg n’a pas caché ses partitions dans le piano par hasard, dit Tarnowski. Il les a cachées parce que mon père le lui a demandé.
Le silence qui suivit cette phrase fut, dans les annales de l’ascenseur du Bristol, le plus dense que Tomasz eût jamais connu. Plus dense que le silence de Piłsudski. Plus dense que le silence des gens qui pleurent. Un silence dans lequel les mots qui venaient d’être prononcés continuaient de vibrer, comme les harmoniques d’une note de piano après qu’on a levé les doigts des touches.
— Mon père, continua Tarnowski, connaissait Rozenberg. C’est une chose que personne ne sait — ou que personne ne se souvient. Avant que le palais ne soit vendu à Paderewski et à ses associés, avant qu’il ne devienne un hôtel, mon père y donnait des soirées musicales. Des soirées privées, dans le grand salon — le salon qui est aujourd’hui le salon Marconi, celui avec les stucs. Mon père aimait la musique. Tous les Tarnowski aimaient la musique — c’est une maladie de famille, comme l’endettement. Et parmi les musiciens qu’il invitait, il y avait Rozenberg.
L’ascenseur approchait du deuxième étage. Vingt secondes.
— Un garçon de Nalewki qui jouait dans le salon d’un aristocrate de Krakowskie Przedmieście. Tu vois l’image, Tomasz ? Tu vois ce que cela signifie ? En 1899, à Varsovie, sous l’occupation russe, un comte polonais et un musicien juif partageaient un piano. Pas en public — en privé. Dans un salon. Le soir. Quand personne ne regardait. Parce que c’est comme ça que fonctionnait Varsovie, depuis toujours — en surface, les cloisons, les quartiers, les langues, les religions, chacun chez soi, chacun dans sa rue. Et en dessous, les passages secrets. Les musiques partagées. Les amitiés qu’on ne montrait pas mais qui existaient, qui existaient avec une force que les cloisons ne pouvaient pas contenir.
L’ascenseur arriva au deuxième. Tarnowski ne sortit pas. Ce n’était pas son étage — il allait au troisième —, mais l’ascenseur, obéissant à un appel venu d’en bas, s’était arrêté. Tomasz ouvrit la porte. Personne n’attendait. Il referma la porte. L’ascenseur reprit sa montée. Quinze secondes supplémentaires.
— Quand mon père a vendu le palais, reprit Tarnowski, il a écrit à Rozenberg. Je ne sais pas ce qu’il a écrit — la lettre a disparu, comme disparaissent les lettres, dans le grand incendie lent de la mémoire. Mais je sais ce que Rozenberg a fait en retour. Il est venu le soir de l’inauguration, le 19 novembre 1901. Il est venu avec son cahier de partitions — huit pièces pour piano qu’il avait composées pour les soirées de mon père, dans le salon qui allait devenir le salon Marconi. Et il les a cachées dans le Steinway de la suite 211. Parce que c’était la seule manière qu’il avait de laisser un morceau de leur amitié dans le bâtiment qui avait remplacé leur lieu de rencontre.
L’ascenseur arriva au troisième. Tarnowski sortit.
Puis il se retourna. Et pour la première fois depuis qu’il était au Bristol — quinze jours, quinze soirs, quinze trajets en ascenseur —, il regarda Tomasz dans les yeux. Pas par-dessus l’épaule, pas dans le reflet de la paroi, pas en biais. Dans les yeux.
— C’est pour cela que je suis ici, dit-il. Pas pour le coup d’État. Le coup d’État était une idiotie — une idiotie de plus, dans une longue série d’idioties aristocratiques dont ma famille a le secret. Non. Je suis ici parce que cet hôtel est le seul endroit au monde où il reste quelque chose de mon père. Et ce quelque chose, ce n’est pas un meuble, ni un portrait, ni un titre de propriété. C’est un cahier de partitions caché dans un piano par un musicien juif de Nalewki, le soir où le palais est devenu un hôtel et où le monde de mon père a cessé d’exister.
Il fit un pas dans le couloir. S’arrêta.
— La chambre 304, ce n’est pas la bibliothèque de mon père, Tomasz. C’est la chambre où Rozenberg dormait quand il venait jouer au palais. Mon père lui donnait toujours cette chambre. Toujours la même. Troisième étage, angle nord-ouest.
Puis il s’éloigna dans le couloir, et la porte de la 304 se referma derrière lui, et Tomasz resta dans l’ascenseur, la main sur la manette, immobile, et quelque chose en lui — quelque chose de profond, de souterrain, quelque chose qui avait dormi depuis le Karst, depuis les tranchées, depuis les nuits dans la boue à écouter mourir des garçons dont il ne connaissait pas la langue — quelque chose se brisa.
Pas dans le mauvais sens. Dans le sens de la glace qui craque sur la Vistule. Dans le sens de la lumière qui entre par une fissure. Dans le sens des choses qui s’ouvrent quand elles ont été fermées trop longtemps.
* * *
Cette nuit-là, Tomasz ne descendit pas voir Władek.
Il resta au deuxième étage. Assis sur la banquette du couloir, devant la porte de la suite 211, dans la pénombre du corridor que les appliques Art nouveau éclairaient d’une lumière ambrée, une lumière de veilleuse, une lumière qui ne servait pas à voir mais à rassurer.
Il attendit.
À trois heures du matin, le piano commença.
Ce n’était pas Chopin. Ce n’était pas Paderewski. C’était l’autre musique — la musique hésitante, cherchante, la musique qui avançait par à‑coups comme un homme qui marche dans une pièce inconnue. La musique de Rozenberg.
Tomasz écouta.
Il écouta la première pièce — Neige sur la Vistule — qui commençait par une note seule, suspendue dans le silence, une note si longue et si claire qu’elle semblait venir non pas du piano mais de l’air lui-même, de la nuit, de la neige qui tombait dehors sur Krakowskie Przedmieście. Puis d’autres notes s’ajoutaient, lentement, comme des flocons, et la mélodie se construisait avec une patience qui n’avait rien de la virtuosité de Paderewski — c’était une patience de Nalewki, une patience d’homme qui a le temps, qui n’est pas pressé d’arriver, qui sait que la musique, comme le thé de Lichtenbaum, ne se prépare pas dans l’urgence.
Il écouta la deuxième pièce — Nocturne pour une ville endormie — qui était plus sombre, plus lente, avec des accords graves qui résonnaient comme des cloches lointaines, et une main droite qui errait au-dessus de ces accords comme un oiseau au-dessus d’un lac, et qui trouvait, parfois, une note si juste, si exacte, si nécessaire, que Tomasz sentit quelque chose monter dans sa gorge — non pas des larmes, Tomasz ne pleurait pas, Tomasz n’avait pas pleuré depuis le Karst —, mais quelque chose de voisin, quelque chose qui avait la consistance des larmes sans en avoir la forme.
Et il écouta la quatrième pièce — Danse des ombres sur Nalewki — qui changeait tout. Qui passait du grave au vif, de la lenteur à la vitesse, de la mélancolie à quelque chose qui ressemblait à de la joie — mais une joie étrange, une joie à contretemps, une joie de Nalewki, c’est-à-dire une joie qui danse sur un pied et qui pleure sur l’autre, parce que c’est la seule joie que connaissent les gens qui ont appris que le bonheur et le malheur ne sont pas des contraires mais des voisins, et qu’ils partagent le même palier, la même cour, le même immeuble-Babylone.
La musique s’arrêta.
Le silence revint. Ce silence particulier d’après la musique — un silence habité, un silence plein, un silence qui contient encore les notes qu’il vient de remplacer, comme le ciel contient encore la lumière du soleil après qu’il s’est couché.
Tomasz resta assis dans le couloir. L’épaule gauche lui faisait mal — l’éclat d’obus, le Karst, le froid. Dehors, la Vistule charriait ses glaçons. Quelque part dans la ville, trois cent mille enfants dormaient le ventre vide. Quelque part à Paris, on redessinait les frontières du monde sur des cartes que les habitants de ces frontières ne verraient jamais. Et ici, au deuxième étage du Bristol, un pianiste qui allait devenir le dirigeant d’un pays jouait la musique d’un musicien de Nalewki qui avait disparu en Amérique dix-huit ans plus tôt.
Et Tomasz, assis dans le couloir, la main posée sur son épaule douloureuse, comprit quelque chose. Quelque chose de simple — si simple que cela ne méritait probablement pas d’être dit à voix haute, mais qui, dans le silence du Bristol à trois heures du matin, avait la force d’une révélation.
Il comprit que le Bristol n’était pas un hôtel.
Ou plutôt — il comprit que le Bristol était un hôtel, bien sûr, avec ses chambres et ses couloirs et son ascenseur de cristal et ses draps repassés par Pani Lewandowska et ses żurek de Malinowski et ses mémos de Helbling, mais qu’il était aussi autre chose. Quelque chose de plus. Un lieu où les mondes se croisaient. Où un aristocrate et un musicien juif partageaient un salon. Où un pianiste et un révolutionnaire sibérien partageaient un ascenseur. Où un garçon de Nalewki et un liftier de Łódź partageaient un secret. Où la musique d’un homme oublié trouvait, dix-huit ans plus tard, les mains d’un homme célèbre.
Le Bristol était un carrefour. Un nœud. Un endroit où les fils se croisent — les fils du temps, de la musique, de la politique, de la faim, de l’espoir, de la mémoire — et où, pendant un instant, ces fils forment un motif qui ressemble à quelque chose.
Pas à un pays. Pas à une nation. Quelque chose de plus modeste et de plus vrai.
Un endroit où les gens se rencontrent.
Tomasz se leva. Descendit l’escalier — pas l’ascenseur, l’escalier, parce qu’il avait besoin de sentir les marches sous ses pieds, de compter les étages, de passer sa main sur la rampe en bois que Helbling faisait cirer chaque semaine. Il arriva au rez-de-chaussée. Trouva Władek à son poste.
— Tu n’es pas descendu cette nuit, dit Władek.
— Non.
— Tu as écouté ?
— Oui.
— C’était Rozenberg ?
Tomasz s’assit sur la banquette. Regarda Władek. Et pour la première fois en six ans de service au Bristol, pour la première fois depuis qu’il avait pris son poste dans l’ascenseur de cristal, pour la première fois depuis le Karst, depuis la boue, depuis les garçons qui mouraient dans des langues qu’il ne comprenait pas, Tomasz dit plus de dix mots d’affilée.
— C’était Rozenberg, dit-il. Un musicien de Nalewki. Il jouait dans le salon du palais Tarnowski. Le père du comte l’invitait. Ils étaient amis. Quand le palais est devenu un hôtel, Rozenberg a caché ses partitions dans le piano. Puis il est parti en Amérique. Le comte est revenu pour ça. Pour la musique de Rozenberg. Pour le souvenir de son père.
Władek écouta. Pour la première fois depuis vingt-trois ans de service nocturne, Władek n’avait rien à ajouter. Pas un commentaire, pas une digression, pas une théorie. Le silence de Władek, cette nuit-là, fut le cadeau le plus précieux qu’il pût offrir à Tomasz — un silence de portier de nuit, un silence professionnel, le silence de celui qui comprend que certaines histoires n’ont pas besoin d’être embellies.
Puis Władek prit son carnet noir. L’ouvrit. Écrivit.
Et referma le carnet.
Et servit le thé.
CHAPITRE 12
Les élections
Le 26 janvier 1919, la Pologne vota.
Pour la première fois en cent quarante ans. Cent quarante ans sans urnes, sans bulletins, sans isoloirs, sans cette cérémonie modeste et grandiose qui consiste à mettre un morceau de papier dans une boîte en espérant que ce morceau de papier changera quelque chose. Cent quarante ans pendant lesquels les Polonais avaient été gouvernés par des Russes, des Prussiens, des Autrichiens, des gens qui ne parlaient pas leur langue et qui n’avaient pas besoin de leur avis. Cent quarante ans, c’est sept générations. Sept générations de Polonais qui avaient vécu, aimé, travaillé, souffert, enfanté et sont morts sans avoir jamais glissé un bulletin dans une urne.
Et ce dimanche de janvier, à Varsovie, par moins vingt degrés, ils votèrent.
Nous le vîmes. Nous le vîmes depuis les fenêtres du Bristol, depuis le hall, depuis l’ascenseur, depuis les cuisines où Malinowski, qui avait préparé un żurek spécial pour l’occasion — un żurek « électoral », avait-il dit, avec de la saucisse, de l’œuf dur et une quantité de raifort qui aurait réveillé un mort —, Malinowski regardait par la fenêtre des cuisines la file de Varsoviens qui s’allongeait sur Krakowskie Przedmieście, devant l’école qui servait de bureau de vote, et qui avançait lentement, très lentement, dans le froid, avec cette patience obstinée des gens qui ont attendu cent quarante ans et qui ne sont pas à une heure près.
Ils étaient venus de partout. Des quartiers riches et des quartiers pauvres. De Krakowskie Przedmieście et de Nalewki. De Praga, de l’autre côté de la Vistule, où les usines crachaient leur fumée dans le ciel gris. De Mokotów, de Żoliborz, de Wola. Des hommes en redingote et des hommes en blouse de travail. Des femmes — car les femmes aussi votaient, pour la première fois, et cela mérite d’être dit et redit, parce que la Pologne, ce pays né de rien, ce pays qui n’avait pas de monnaie, pas de frontières, pas de système juridique unifié, ce pays chaotique, affamé, miraculeux, avait fait quelque chose qu’aucune des grandes démocraties occidentales n’avait encore fait : donner le droit de vote aux femmes. Dès le premier jour. Dès la première élection. Comme si la Pologne, ayant été privée de tout pendant si longtemps, avait décidé que plus personne ne serait privé de rien.
Des femmes votaient. Pani Lewandowska, la lingère du Bristol, vota. Magda, la gouvernante en chef, vota. Pani Rogalska, la seconde pâtissière, vota — elle avait mis sa plus belle robe pour l’occasion, une robe bleue avec un col en dentelle, qu’elle portait normalement aux mariages et aux enterrements et qu’elle avait décidé de porter aux élections, parce que les élections, dit-elle, c’est un peu un mariage — celui d’un peuple avec lui-même.
Jadwiga Golcz vota. Elle photographia la file d’attente, les visages, les mains qui tenaient les bulletins, la buée des souffles dans le froid. Elle photographia une vieille femme en châle noir qui pleurait en sortant du bureau de vote — pas de tristesse, de stupéfaction, la stupéfaction de quelqu’un qui vient de faire, à soixante-dix ans, quelque chose que personne dans sa famille n’avait jamais fait et que personne ne lui avait jamais dit qu’elle pourrait faire. Jadwiga photographia cette femme et garda la photo dans sa boîte en carton, sous la table de développement, avec les photos de Tomasz, et cette photo — une vieille Varsovienne en larmes devant une école, un jour de janvier — serait, des années plus tard, la seule image de ce jour-là à avoir survécu.
Szymon vota. Il vota tôt le matin, avant son service au Bristol, dans un bureau de vote de Nalewki, au milieu d’une foule dense et bruyante où le yiddish et le polonais se mêlaient dans un brouhaha joyeux. Sur Nalewki, les élections avaient un goût particulier — le goût d’une promesse, d’un test. La Pologne disait : vous êtes des citoyens. Nalewki répondait : nous verrons. Mais en attendant, Nalewki votait, parce que voter, c’est croire que le morceau de papier dans la boîte a un poids, et que ce poids, même infime, même ridicule, même dérisoire comparé au poids des armées, des frontières et des empires, ce poids existe et qu’il compte.
Władek vota. Il vota en fin de matinée, après sa nuit de service, les yeux cernés, la moustache en bataille, avec l’air d’un homme qui n’a pas dormi depuis 1901 et qui s’en porte très bien. En sortant du bureau de vote, il déclara à qui voulait l’entendre que c’était le plus beau jour de sa vie — plus beau que son mariage, plus beau que la naissance de ses quatre filles, plus beau que le soir où Caruso avait chanté dans le hall du Bristol à deux heures du matin. Et personne ne le contredit, parce que Władek, ce jour-là, avait raison, et que même les gens qui ne l’admettaient pas le savaient.
Karol, le barman, vota. Helbling ne vota pas — il était suisse, et les Suisses, comme il le rappela avec une pointe de mélancolie, ne votent que chez eux, ce qui est à la fois une preuve de patriotisme et une forme d’isolement cosmique.
Et Tomasz vota.
* * *
Il quitta le Bristol à midi. Il avait demandé une heure de pause à Helbling — la première pause qu’il demandait en six ans —, et Helbling, qui n’accordait jamais de pause, accorda celle-ci sans commentaire, ce qui était, venant de lui, la plus haute forme de respect.
Tomasz sortit sur Krakowskie Przedmieście. Le froid le saisit. Moins vingt. L’air était si froid qu’il semblait solide, comme si on pouvait le toucher, le casser, le mettre en morceaux. Le ciel était blanc — pas gris, pas bleu, blanc, un blanc absolu, un blanc de page vierge, le blanc d’un pays qui commence.
Il marcha. Pas vite — Tomasz ne marchait jamais vite, c’était un homme de lenteur, un homme d’ascenseur, un homme habitué à la vitesse modeste et régulière de quarante-cinq secondes entre le rez-de-chaussée et le huitième étage. Il marcha le long de l’avenue, dépassa le Palais Présidentiel, dépassa l’université, dépassa l’église Sainte-Anne dont les cloches sonnaient midi avec une insistance joyeuse. Il marcha dans la neige, dans le froid, dans la lumière blanche de janvier, et il vit — comme Władek le lui avait décrit, comme Szymon le lui avait raconté, comme le Bristol le lui avait montré à travers ses fenêtres de dix-huit mètres carrés — la file.
La file d’attente devant le bureau de vote.
Des centaines de personnes. Peut-être un millier. Des gens emmitouflés dans tout ce qu’ils possédaient — manteaux, châles, écharpes, bonnets, couvertures —, des gens qui soufflaient dans leurs mains pour les réchauffer, qui tapaient des pieds sur le sol gelé, qui parlaient, qui riaient, qui se taisaient, qui attendaient. Des gens de toutes les conditions, de tous les âges, de toutes les tailles, réunis par un seul point commun : ils étaient polonais, et pour la première fois de leur vie, cela signifiait quelque chose.
Tomasz se mit dans la file.
Il attendit. Longtemps. Le froid mordait ses pieds, ses mains, son visage. L’éclat d’obus dans l’épaule gauche se rappela à lui avec une insistance particulière, comme si le Karst, depuis le fond de sa mémoire, protestait contre le froid de Varsovie. Il attendit sans rien dire — il était le seul silencieux dans une file qui bourdonnait de conversations, de rumeurs, de rires, de plaintes sur le froid et de commentaires sur la politique —, il attendit avec cette patience d’homme d’ascenseur, cette patience de quarante-cinq secondes répétée mille fois par jour, cette patience qui était devenue, au fil des années, non pas une habitude mais une philosophie.
Et il pensa.
Il pensa au Bristol. À l’ascenseur de cristal. À la manette de cuivre qu’il actionnait chaque matin depuis six ans. Il pensa à Helbling et à ses mémos, à Władek et à ses monologues, à Magda et à ses draps, à Malinowski et à ses żurek, à Karol et à son Polonais Ressuscité que personne ne commandait jamais. Il pensa à Szymon, qui traversait chaque matin la frontière invisible entre Nalewki et Krakowskie Przedmieście. Il pensa à Jadwiga et à ses photos volées. Il pensa à Kellogg et à ses cinq mille tonnes de farine pour trois cent mille enfants.
Il pensa à Paderewski, assis devant son Steinway à trois heures du matin, les mains sur les touches, jouant la musique d’un homme qu’il n’avait jamais rencontré. Il pensa à Piłsudski, dans l’ascenseur, son regard gris, sa voix basse, sa solitude de loup. Il pensa à Tarnowski, dans la chambre 304, qui regardait par la fenêtre l’endroit où son père avait planté un tilleul.
Et il pensa à Rozenberg. Léon Rozenberg, de Nalewki, qui avait joué dans le salon d’un palais qui n’existait plus, qui avait caché ses partitions dans un piano parce qu’il n’avait pas d’autre endroit où laisser sa musique, et qui était parti en Amérique en emportant avec lui tout ce qu’il était, sauf huit pièces pour piano et une dédicace en français : « Pour le Bristol. Pour qu’il se souvienne. »
Et le Bristol se souvenait.
Tomasz arriva devant l’urne. Un homme en costume sombre, assis derrière une table, lui tendit un bulletin. Tomasz le prit. Le regarda. Un morceau de papier. Rien de plus. Un morceau de papier dans un pays qui, trois mois plus tôt, n’existait pas.
Il glissa le bulletin dans l’urne.
Le papier fit un son — un petit son, un froissement, presque rien, le son le plus modeste du monde. Mais ce son-là, ce soir-là, quand Tomasz le raconterait à Władek — car il le raconterait, pour la première fois de sa vie il raconterait quelque chose —, ce son-là avait la même qualité que les notes de Rozenberg montant de la suite 211 à trois heures du matin : il était petit, il était fragile, il était presque inaudible, et il changeait tout.
* * *
Tomasz revint au Bristol. Reprit son poste dans l’ascenseur. Enfila ses gants blancs. Posa la main sur la manette.
Le premier passager de l’après-midi fut Tarnowski, qui descendait prendre le thé. Il entra dans l’ascenseur comme il entrait toujours — en homme qui rentre chez lui. Regarda Tomasz. Sourit.
— Vous avez voté, dit-il.
Ce n’était pas une question.
— Oui, dit Tomasz.
— Moi aussi, dit Tarnowski.
Et il y eut, dans ces deux « moi aussi », dans ces deux monosyllabes échangés entre un comte sans argent et un liftier sans mots, dans cette cabine de cristal suspendue entre le troisième étage et le rez-de-chaussée de l’Hôtel Bristol de Varsovie, quelque chose qui ressemblait à ce que la Pologne essayait de devenir : un endroit où un aristocrate et un ancien caporal pouvaient se parler d’égal à égal, dans un ascenseur, pendant quarante-cinq secondes, et où ces quarante-cinq secondes suffisaient.
L’ascenseur arriva au rez-de-chaussée. Tomasz ouvrit la porte.
— Merci, dit Tarnowski.
Et il sortit. Et il alla prendre son thé. Et Tomasz referma la porte et remonta.
* * *
Ce soir-là, pour la dernière fois de notre récit, le piano joua.
Il joua tard — plus tard que d’habitude, bien après minuit, bien après que le Bristol se fut endormi, bien après que Władek eut fermé son carnet noir et cessé de parler, bien après que la neige eut recouvert les traces de pas des électeurs sur Krakowskie Przedmieście.
Il joua les partitions de Rozenberg. Les huit pièces, l’une après l’autre, sans interruption, sans hésitation, avec une assurance que nous ne lui avions jamais entendue. Comme si Paderewski avait enfin apprivoisé cette musique — ou comme si cette musique l’avait enfin apprivoisé, lui. Neige sur la Vistule. Les Tilleuls de Krakowskie. Nocturne pour une ville endormie. Danse des ombres sur Nalewki. Cinq heures du matin à la gare. L’Escalier. La Prière du funambule. Le Dernier Invité.
Nous écoutâmes.
Tous. Władek dans le hall. Tomasz sur sa banquette du deuxième étage. Szymon, qui ne dormait pas non plus, assis dans l’escalier de service. Magda, qui faisait semblant de vérifier les draps mais qui ne vérifiait rien. Karol, qui polissait le même verre depuis une heure au Column Bar. Mateusz, le chasseur de treize ans, qui s’était glissé hors de sa chambre de service et qui écoutait depuis le palier du premier étage avec des yeux grands comme des lunes. Helbling, dans son bureau, qui avait éteint la lumière et qui, pour la première fois peut-être de sa vie de directeur, ne rédigea aucun mémo.
Et Tarnowski, dans la chambre 304, la fenêtre ouverte malgré le froid, qui écoutait monter vers lui la musique que son père avait entendue dans un salon qui n’existait plus, jouée par un homme qui n’avait jamais rencontré celui qui l’avait écrite, dans un hôtel bâti sur les ruines d’un palais, dans un pays qui n’existait pas il y a trois mois.
La musique de Rozenberg monta dans la nuit de Varsovie. Elle traversa les couloirs du Bristol, franchit les fenêtres, sortit dans le froid, survola Krakowskie Przedmieście, atteignit peut-être — qui sait — les rues de Nalewki, où Lichtenbaum, le vieux luthier, dormait au milieu de ses violons suspendus. Elle monta plus haut. Par-dessus les toits, par-dessus les clochers, par-dessus la Vistule gelée et les drapeaux rouges et blancs qui pendaient dans la nuit comme des prières.
Puis la musique s’arrêta.
Le silence revint.
Et nous sûmes — nous, les employés de l’Hôtel Bristol, nous qui savions tout, nous qui avions tout vu, tout entendu, tout porté, tout servi, tout rangé —, nous sûmes que quelque chose venait de finir et que quelque chose d’autre commençait. Que le Bristol resterait le Bristol — les draps seraient repassés, les żurek seraient servis, l’ascenseur monterait et descendrait, Helbling rédigerait des mémos, Władek raconterait des histoires, Tomasz se tairait. Mais que le pays, dehors, le pays de neige et de drapeaux, le pays de Paderewski et de Piłsudski, le pays de Nalewki et de Krakowskie Przedmieście, le pays de Rozenberg et de Tarnowski, le pays de trois cent mille enfants affamés et de cinq mille tonnes de farine, ce pays-là était né. Vraiment né. Né comme naissent les choses qui durent — dans le bruit et dans le silence, dans la douleur et dans la musique, dans un hôtel de Varsovie où un pianiste jouait la nuit les partitions d’un fantôme.
Et Tomasz, dans son ascenseur de cristal, posa la main sur la manette de cuivre, et attendit le premier passager du lendemain.
Il viendrait.
Ils viendraient tous.