La véranda
de l’E&O
La véranda de l’E&O
Chapitres 5 et 6
CHAPITRE 5
Mercredi 16 mars 1927
L’orage menaçait depuis le matin.
Des nuages noirs s’étaient amoncelés au-dessus de la mer, formant une muraille sombre qui avançait lentement vers la côte. L’air était épais, chargé d’électricité, difficile à respirer. Les boys de l’hôtel avaient fermé les persiennes du côté de la mer, plongeant les couloirs dans une pénombre moite.
Maugham avait passé la matinée dans sa chambre, à relire ses notes, à tenter de mettre de l’ordre dans ce qu’il savait. L’histoire se dessinait maintenant avec une clarté presque douloureuse — un domestique qui tue son maître, prend sa place, vit trente ans sous une identité volée. Et puis le fils de la victime qui surgit du passé, armé de preuves, réclamant justice ou vengeance.
Mais il manquait encore des pièces. Le mobile de Verne — était-ce vraiment l’héritage qu’il cherchait, ou autre chose ? Le rôle de Marjorie — savait-elle, depuis le début ou depuis peu ? Et surtout, ce que Halsworth allait faire maintenant qu’il était démasqué.
Vers midi, un boy vint frapper à sa porte avec un message. Une carte de visite, sur laquelle quelques mots étaient griffonnés à la hâte :
“Cher Maugham, puis-je vous demander de dîner avec moi ce soir ? Ma femme est souffrante et je déteste manger seul. Sept heures, dans la grande salle. — G. Halsworth”
Maugham retourna la carte entre ses doigts, pensif. L’invitation était étrange — pourquoi un homme acculé, terrorisé, chercherait-il la compagnie d’un écrivain connu pour son regard impitoyable ? À moins que ce ne fût précisément pour cela. À moins que Halsworth ne cherchât quelqu’un à qui parler, quelqu’un qui comprendrait.
Ou quelqu’un devant qui se confesser.
Il écrivit sa réponse sur le dos de la carte — “Avec plaisir” — et la remit au boy.
✦
L’après-midi s’étira, lourd et oppressant. L’orage ne se décidait pas à éclater. Maugham descendit sur la véranda, tenta de lire, n’y parvint pas. Son esprit revenait sans cesse à Halsworth, à ce qui l’attendait le soir même.
Gerald apparut vers quatre heures, l’air soucieux.
— J’ai vu Verne ce matin, dit-il à voix basse en s’asseyant près de Maugham. Il sortait de l’hôtel avec une enveloppe à la main. Une grande enveloppe, comme celles qu’on utilise pour les documents officiels.
— Où allait-il ?
— Je l’ai suivi. Il est allé au bureau du Résident britannique.
Maugham fronça les sourcils. Le Résident était le représentant de la Couronne à Penang — l’autorité suprême en matière administrative et judiciaire.
— Il dépose une plainte ?
— Ou il présente des preuves. Gerald alluma une cigarette. Quoi qu’il ait dans cette enveloppe, c’est suffisamment sérieux pour qu’il aille voir les autorités.
Le piège se refermait. Maugham voyait la mécanique implacable à l’œuvre — Verne qui accumulait les preuves, qui informait les autorités, qui coupait toutes les issues à Halsworth. Dans quelques jours, peut-être moins, la police viendrait frapper à la porte de la suite des Halsworth. Et alors tout s’effondrerait.
— Autre chose, dit Gerald. J’ai croisé Marjorie dans le couloir ce matin. Elle n’avait pas l’air souffrante. Elle avait l’air… je ne sais pas comment dire. Vidée. Comme quelqu’un qui a pleuré toute la nuit.
— Elle sait.
— Tu crois ?
— J’en suis certain. Maugham regarda la mer noire sous les nuages. La question est : depuis quand ?
✦
À sept heures, Maugham descendit dans la grande salle.
Les lampes étaient allumées, projetant des cercles de lumière jaune sur les nappes blanches. La plupart des tables étaient occupées — les coloniaux dînaient tôt, par habitude et par ennui. Le gramophone jouait quelque chose de doux, un air de jazz qui se perdait dans le brouhaha des conversations.
Halsworth l’attendait à leur table habituelle, près de la fenêtre. Il se leva quand Maugham approcha, lui serra la main avec une vigueur excessive.
— Maugham ! Merci d’être venu. Je sais que c’était une invitation de dernière minute.
— Tout le plaisir est pour moi.
Ils s’assirent. Halsworth avait déjà un verre devant lui — du whisky, presque vide. Il fit signe au boy d’en apporter un autre, plus un gin pahit pour Maugham.
— Ma femme vous prie de l’excuser. Une migraine. La chaleur, sans doute.
— J’espère qu’elle se remettra vite.
— Oh, Marjorie est solide. Elle se remet toujours.
Il avait dit cela avec une ironie amère qui rappela à Maugham les mots de Marjorie elle-même, quelques jours plus tôt. “Geoffrey se remet toujours.” Comme si chacun d’eux attendait que l’autre craque le premier.
Le boy apporta les boissons et les menus. Halsworth commanda sans regarder — le curry de mouton, son plat habituel. Maugham choisit du poisson. Ils restèrent un moment silencieux, buvant, écoutant le murmure des autres convives.
L’orage grondait au loin, au-dessus de la mer.
— Vous écrivez en ce moment ? demanda Halsworth.
— Toujours. C’est une maladie.
— Sur quoi ?
— Des nouvelles. Des histoires de coloniaux, pour la plupart. Les tropiques offrent un matériau inépuisable.
Halsworth eut un rire bref.
— J’imagine. Tous ces Anglais perdus à l’autre bout du monde, avec leurs petits secrets et leurs grandes solitudes. Il vida son verre, en commanda un autre. Vous devez nous trouver pathétiques.
— Pas pathétiques. Intéressants.
— C’est la même chose, non ? On n’est intéressant que lorsqu’on souffre. Le bonheur est ennuyeux. C’est le malheur qui fait les bonnes histoires.
Maugham ne répondit pas. Halsworth parlait trop, buvait trop vite. Il y avait une fébrilité dans ses gestes, une urgence dans sa voix, qui ne lui ressemblaient pas. L’homme qu’il avait rencontré sur le bateau — ce planteur jovial et nerveux — avait disparu. À sa place, il y avait quelqu’un d’autre. Quelqu’un de brisé.
Les plats arrivèrent. Halsworth toucha à peine au sien, poussant les morceaux de viande dans son assiette comme un enfant qui n’a pas faim. Maugham mangeait lentement, attendant.
— Vous savez, dit soudain Halsworth, je vous ai lu. Vos livres.
— Vraiment ?
— “The Moon and Sixpence”. L’histoire de ce peintre qui abandonne tout — sa femme, sa carrière, sa vie — pour devenir quelqu’un d’autre. Il haussa les yeux vers Maugham. Vous croyez que c’est possible ? De devenir quelqu’un d’autre ?
Maugham sentit son cœur s’accélérer. Ils y étaient. Le moment qu’il attendait.
— Je crois que les gens essaient, dit-il prudemment. Qu’ils fuient leur passé, changent de pays, prennent un nouveau départ. Mais je ne suis pas sûr qu’on puisse vraiment échapper à ce qu’on est.
— Et si on n’était rien, au départ ? Halsworth fixait son verre vide. Si on n’était personne — juste une ombre, un serviteur, quelqu’un qu’on ne regarde jamais ? Est-ce qu’on pourrait alors devenir quelqu’un ?
— Un serviteur ?
Halsworth réalisa ce qu’il avait dit. Une lueur de panique traversa ses yeux, aussitôt réprimée.
— C’est une hypothèse. Une question philosophique. Il fit signe au boy. Encore un whisky.
— Vous buvez beaucoup ce soir, Geoffrey.
— Oui. Il eut un sourire sans joie. C’est une soirée qui le mérite.
Le whisky arriva. Halsworth le vida d’un trait, grimaça, s’essuya la bouche du dos de la main. Ses joues s’étaient empourprées, ses yeux brillaient d’un éclat fiévreux.
— Maugham, je vais vous dire quelque chose. Quelque chose que je n’ai jamais dit à personne.
Maugham attendit, immobile. Dehors, l’orage se rapprochait — on entendait le roulement du tonnerre, de plus en plus proche.
— Le plus difficile… Halsworth parlait lentement, cherchant ses mots. Le plus difficile, ce n’est pas de devenir quelqu’un d’autre. Ça, c’est presque facile. On apprend les gestes, les mots, les habitudes. On regarde, on imite. Au bout d’un moment, ça devient naturel.
— Et qu’est-ce qui est difficile ?
— C’est d’oublier qui l’on était.
Un silence. Le tonnerre gronda, plus proche. Les lumières vacillèrent un instant.
— On ne peut pas oublier, continua Halsworth. Pas vraiment. On peut enfouir, cacher, faire semblant. Mais ça reste là. La nuit, quand on ne dort pas. Dans les miroirs, quand on se regarde. On voit l’autre — celui qu’on était avant. Et il vous regarde avec des yeux… des yeux qui vous accusent.
Sa voix s’était brisée. Maugham vit ses mains trembler sur la nappe blanche.
— Geoffrey…
— Trente ans. Halsworth ne l’écoutait plus. Trente ans que je joue ce rôle. Trente ans que je me réveille chaque matin en me demandant si c’est le jour où tout s’effondre. Et maintenant…
Il s’interrompit. Son regard venait de se fixer sur quelque chose — quelqu’un — derrière Maugham. Son visage se vida de toute couleur.
Maugham se retourna.
Stephen Verne était debout à l’entrée de la salle à manger. Il portait son costume correct mais modeste, ses cheveux soigneusement peignés. Il regardait dans leur direction avec une expression indéchiffrable.
Leurs regards se croisèrent — celui de Halsworth et celui de Verne. Une seconde, deux secondes. Puis Verne sourit — un sourire mince, sans chaleur — et se détourna vers le bar.
Quand Maugham se retourna vers Halsworth, l’homme s’était repris. Le masque était revenu en place — un peu tremblant, un peu fissuré, mais en place.
— Pardonnez-moi. Il s’essuya le front avec sa serviette. Je ne sais pas ce qui m’a pris. La chaleur. L’alcool.
— Geoffrey, de qui parliez-vous ? Qui était celui que vous étiez avant ?
Halsworth secoua la tête.
— Personne. Des divagations d’ivrogne. Il se leva, un peu chancelant. Je crois que je vais monter. Je ne me sens pas très bien.
— Attendez.
Mais Halsworth était déjà parti, traversant la salle d’un pas mal assuré, évitant soigneusement de regarder du côté du bar où Verne sirotait tranquillement un whisky.
Maugham resta seul à table, le cœur battant. Il avait été si près — si près d’entendre la confession complète. Et puis Verne était apparu, et Halsworth s’était refermé comme un coquillage.
Mais il en avait assez entendu. “Le plus difficile, ce n’est pas de devenir quelqu’un d’autre. C’est d’oublier qui l’on était.” Halsworth venait pratiquement d’avouer. Pas avec des mots précis, pas avec des preuves — mais avec cette vérité qui suintait de chaque phrase, de chaque regard, de chaque tremblement de ses mains.
L’homme qui vivait sous le nom de Geoffrey Halsworth n’était pas Geoffrey Halsworth.
Et il le savait depuis le début.
✦
Maugham ne monta pas tout de suite. Il resta dans la salle à manger, commanda un café, observa Verne au bar.
Le jeune homme buvait seul, sans chercher la conversation. De temps en temps, il levait les yeux vers l’escalier par où Halsworth avait disparu, avec une expression qui tenait du chasseur guettant sa proie. Il n’avait pas l’air pressé. Il avait l’air de quelqu’un qui sait que le temps joue pour lui.
Vers neuf heures, Gerald apparut. Il s’assit en face de Maugham, commanda un whisky, écouta le récit du dîner.
— Il a presque avoué, dit-il quand Maugham eut terminé.
— Presque. Et puis Verne est entré, et il s’est tu.
— Tu crois qu’il sait ? Que Verne est là pour lui ?
— Il sait. Maugham regarda vers le bar, où Verne finissait son verre. Ils se sont regardés. Halsworth a eu l’air d’un homme qui voit la mort en face.
Gerald siffla doucement.
— Et maintenant ?
— Maintenant, on attend. Demain, peut-être, il se passera quelque chose. Verne a porté des documents au bureau du Résident. Les autorités vont agir — tôt ou tard.
— À moins que Halsworth n’agisse d’abord.
Maugham fronça les sourcils.
— Que veux-tu dire ?
— Il est acculé, non ? Sans issue. Si les autorités l’arrêtent, il sera jugé, condamné. Usurpation d’identité, peut-être meurtre — la peine de mort, probablement. Gerald alluma une cigarette. À sa place, je préférerais…
Il ne termina pas sa phrase. Il n’en avait pas besoin.
Maugham pensa à Halsworth, là-haut dans sa chambre, seul avec son secret et sa terreur. À Marjorie, dans la chambre voisine — si elle y était — avec ce qu’elle savait ou soupçonnait. À tout ce qui s’était passé entre eux pendant trente ans, les mensonges et les silences, les regards et les non-dits.
— Non, dit-il. Je ne crois pas qu’il le fera.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il s’est battu trop longtemps. Parce qu’il a réussi l’impossible — devenir quelqu’un d’autre, vivre une vie entière sous un nom volé. Ce genre d’homme ne renonce pas facilement.
Mais même en disant cela, il n’était pas sûr d’y croire. Il avait vu le visage de Halsworth quand il avait aperçu Verne. Il avait vu la terreur, le désespoir. Un homme peut se battre longtemps — mais un jour, il n’a plus la force.
✦
L’orage éclata vers minuit.
Maugham était dans sa chambre, incapable de dormir, quand les premières gouttes frappèrent les persiennes. Puis ce fut le déluge — des trombes d’eau qui s’abattaient sur la ville, le fracas du tonnerre, les éclairs qui illuminaient la chambre par intermittence.
Il se leva, s’approcha de la fenêtre, entrouvrit les persiennes. La mer était déchaînée, noire striée d’écume blanche. Les palmiers du jardin pliaient sous le vent. Quelque part, un volet battait.
Il pensa à Halsworth, quelque part dans cet hôtel, écoutant le même orage. Pensait-il à ce qu’il avait fait, trente ans plus tôt ? À la nuit où tout avait basculé, sur ce bateau quelque part dans l’océan Indien ? Le tonnerre devait ressembler au bruit des vagues contre la coque. La pluie devait ressembler à l’eau noire qui s’était refermée sur un corps.
Maugham retourna se coucher, mais le sommeil ne vint pas. Il resta étendu dans l’obscurité, écoutant l’orage, attendant l’aube.
Il ne savait pas encore que cette aube serait différente de toutes les autres.
✦
Gerald frappa à sa porte vers deux heures du matin.
— Willie. Réveille-toi.
Maugham ouvrit, vit le visage blême de Gerald dans la lumière du couloir.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Je n’arrive pas à dormir. Je suis descendu au bar — il est encore ouvert, il y avait des types qui jouaient aux cartes. Et j’ai entendu quelque chose.
— Quoi ?
— Un bruit. Au-dessus. Comme un cri étouffé. Et puis plus rien.
Maugham sentit un frisson lui parcourir l’échine.
— Tu sais de quelle chambre ça venait ?
— Non. Mais le bar est juste en dessous de l’aile où logent les Halsworth.
Ils se regardèrent. L’orage continuait de faire rage dehors, couvrant tous les bruits.
— C’est peut-être rien, dit Gerald. Le vent. Une porte qui claque.
— Peut-être.
Mais ni l’un ni l’autre n’y croyait.
Maugham referma sa porte, retourna à la fenêtre. L’orage commençait à faiblir — les éclairs s’espaçaient, le tonnerre s’éloignait. Dans quelques heures, le soleil se lèverait sur Penang. Et alors on saurait.
Il resta là jusqu’à l’aube, à regarder la pluie tomber, à attendre.
À attendre que le jour révèle ce que la nuit avait caché.
CHAPITRE 6
Jeudi 17 mars 1927
Le cri vint à l’aube.
Maugham s’était assoupi sans s’en rendre compte, effondré dans le fauteuil près de la fenêtre. Ce fut le cri qui le réveilla — un cri de femme, aigu, terrible, qui traversa les couloirs de l’hôtel et le tira du sommeil comme une main brutale.
Il se leva d’un bond, le cœur battant. La lumière grise du matin filtrait à travers les persiennes. L’orage était passé — on n’entendait plus que le ruissellement de l’eau qui s’égouttait des toits.
Des bruits dans le couloir. Des pas précipités, des voix. Maugham ouvrit sa porte, vit des boys courir vers l’aile est de l’hôtel. Gerald sortait de sa chambre au même moment, les cheveux en bataille, le visage blême.
— C’est là-bas, dit-il. Chez les Halsworth.
Ils suivirent le mouvement, remontant le couloir jusqu’à l’attroupement qui se formait devant une porte ouverte. Des clients de l’hôtel en robe de chambre, des boys affolés, le directeur arménien qui tentait de maintenir l’ordre. Et au milieu de tout cela, une voix de femme qui répétait les mêmes mots, encore et encore :
— Non. Non. Non.
Maugham se fraya un passage jusqu’à la porte. Ce qu’il vit le figea sur place.
Geoffrey Halsworth était étendu sur le lit, parfaitement immobile. Il portait encore son costume de la veille — froissé, taché de sueur. Ses yeux étaient ouverts, fixés au plafond, vides. Sur la table de nuit, un flacon de verre brun — du véronol, lut Maugham sur l’étiquette — et un verre d’eau renversé dont le contenu avait formé une flaque sur le parquet.
Marjorie était assise sur une chaise près de la fenêtre, les mains croisées sur les genoux, le visage d’une pâleur de cire. C’était elle qui avait crié. Maintenant elle se taisait, regardant le corps de son mari avec une expression indéchiffrable.
Le directeur s’approcha de Maugham.
— Monsieur Maugham, s’il vous plaît… ce n’est pas un spectacle…
— J’ai vu des morts. Maugham ne bougea pas. Que s’est-il passé ?
— Nous ne savons pas encore. Le boy est venu apporter le thé du matin. La porte n’était pas fermée à clé. Il a trouvé… Il déglutit. J’ai envoyé chercher le médecin.
Comme en réponse, une nouvelle agitation se fit dans le couloir. Le Dr. Aldridge apparut, sa sacoche noire à la main, le visage grave. Il avait l’air d’un homme tiré du lit en urgence — cheveux mal peignés, cravate de travers — mais ses gestes étaient sûrs, professionnels.
— Laissez-moi passer, s’il vous plaît. Écartez-vous.
La foule s’ouvrit. Aldridge entra dans la chambre, s’approcha du lit, posa deux doigts sur le cou de Halsworth. Resta un moment immobile. Puis il se redressa, secoua la tête.
— Il est mort. Depuis plusieurs heures, à en juger par la rigidité.
— Plusieurs heures ? demanda le directeur.
— Quatre, cinq peut-être. Le milieu de la nuit.
Maugham pensa au cri que Gerald avait entendu vers deux heures du matin. Un cri étouffé, avait-il dit. Et puis plus rien.
Aldridge examina le flacon sur la table de nuit, le verre renversé. Son visage ne trahissait rien.
— Véronol. Une dose massive, apparemment. Il se tourna vers Marjorie. Madame Halsworth, votre mari avait-il des troubles du sommeil ?
Marjorie leva les yeux. Son regard était vide, lointain.
— Oui. Depuis quelque temps. Il dormait mal.
— Lui arrivait-il de prendre du véronol ?
— Parfois. Quand c’était trop difficile.
— En quelle quantité ?
— Je ne sais pas. Elle secoua la tête. Je ne sais pas.
Aldridge hocha la tête, comme si cette réponse confirmait ce qu’il pensait déjà. Il se tourna vers le directeur.
— Je vais rédiger un certificat de décès. Overdose de véronol. Suicide probable.
Maugham intervint.
— Suicide ?
Aldridge lui lança un regard froid.
— Vous êtes médecin, monsieur Maugham ?
— Non. Mais je connais les hommes. Et celui-ci ne m’a pas semblé suicidaire quand je l’ai quitté hier soir.
— Les apparences sont trompeuses. Aldridge referma sa sacoche. Le véronol est là, le verre est là. Il n’y a pas de signe de lutte, pas de blessure. L’explication la plus simple est généralement la bonne.
— Et la plus commode.
Un silence glacial. Aldridge se raidit.
— Que voulez-vous dire par là ?
— Rien. Maugham soutint son regard. Simplement que les suicides sont pratiques. Ils évitent les questions, les enquêtes, les scandales. Ils permettent à tout le monde de continuer comme si de rien n’était.
— Monsieur Maugham, je vous conseille de mesurer vos paroles. Il se tourna vers le directeur. Je reviendrai dans l’après-midi pour les formalités. D’ici là, je suggère de ne pas déplacer le corps et de limiter l’accès à cette chambre.
Il sortit sans un regard en arrière. La foule commençait à se disperser — les clients de l’hôtel retournaient à leurs chambres, commentant à voix basse ce qu’ils avaient vu. Le directeur donnait des ordres aux boys, tentant de rétablir un semblant de normalité.
Maugham resta. Il regardait Marjorie, toujours assise sur sa chaise, les mains toujours croisées sur les genoux. Elle n’avait pas bougé depuis qu’il était entré. Elle n’avait pas pleuré.
— Madame Halsworth.
Elle leva les yeux.
— Je suis désolé, dit-il. Pour votre mari.
— Merci.
Sa voix était plate, sans émotion. Comme si elle récitait une réplique apprise par cœur.
— Si je peux faire quoi que ce soit…
— Non. Elle secoua la tête. Il n’y a rien à faire. Plus maintenant.
Maugham hésita. Il y avait des questions qu’il brûlait de poser — sur la lettre, sur ce que Halsworth lui avait dit la veille, sur ce qu’elle savait. Mais ce n’était ni le lieu ni le moment.
— Je vous laisse, dit-il. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, je suis à l’hôtel pour quelques jours encore.
Il sortit. Dans le couloir, Gerald l’attendait, adossé au mur.
— Alors ?
— Suicide, officiellement. Véronol.
— Tu y crois ?
Maugham ne répondit pas. Ils marchèrent en silence jusqu’à la chambre de Maugham, entrèrent, refermèrent la porte.
— Le cri que tu as entendu cette nuit, dit Maugham. À quelle heure, exactement ?
— Vers deux heures. Peut-être un peu avant.
— Aldridge dit que la mort remonte à quatre ou cinq heures. Ce qui correspond.
— Donc Halsworth a crié avant de mourir ?
— Ou pendant.
Gerald fronça les sourcils.
— On ne crie pas quand on prend du véronol. On s’endort, c’est tout.
— Non. On ne crie pas. Maugham s’assit sur le bord du lit. Sauf si quelqu’un vous force à l’avaler.
Un silence. Dehors, le soleil commençait à percer les nuages. La journée s’annonçait belle, lumineuse — indifférente au drame qui venait de se jouer.
— Tu penses à Verne ? demanda Gerald.
— Je pense à tout le monde. Verne, Marjorie, Aldridge lui-même. Ils avaient tous des raisons de vouloir Halsworth mort.
— Aldridge ?
— Tu as vu comme il a conclu vite au suicide ? Sans vraiment examiner le corps, sans poser de questions ? Il y avait une hâte suspecte dans son diagnostic.
— Peut-être qu’il veut juste éviter le scandale. Les médecins coloniaux sont comme ça — ils protègent leur communauté.
— Peut-être. Ou peut-être qu’il protège autre chose.
Maugham se leva, s’approcha de la fenêtre. La mer scintillait sous le soleil du matin, d’un bleu innocent. Des pêcheurs rentraient au port avec leurs prises de la nuit. La vie continuait, comme toujours, indifférente aux tragédies individuelles.
— Il faut que je parle à Verne, dit-il.
✦
Il trouva Verne au bar, vers midi.
Le jeune homme buvait un café, seul, le regard perdu dans le vague. Il n’avait pas l’air surpris de voir Maugham s’asseoir en face de lui.
— Vous avez entendu, je suppose, dit Maugham.
— Tout l’hôtel a entendu. Verne but une gorgée de café. Le planteur s’est suicidé. Quelle tragédie.
Il avait dit cela sans émotion, presque avec ironie. Maugham l’observa attentivement.
— Vous n’avez pas l’air très affecté.
— Je ne le connaissais pas.
— Vraiment ? Maugham se pencha en avant. Vous êtes arrivé à Penang il y a trois jours. Depuis, vous posez des questions sur lui partout — à Campbell Street, chez Madame Khoo, au bureau du Résident. Et maintenant il est mort. Coïncidence ?
Verne posa sa tasse, croisa le regard de Maugham.
— Vous êtes bien informé.
— C’est mon métier. J’observe, j’écoute, je note. C’est ce que font les écrivains.
— Et qu’est-ce que vous avez noté sur moi ?
— Que vous n’êtes pas qui vous prétendez être. Que vous êtes venu à Penang avec un but précis — qui concernait Halsworth. Et que maintenant que Halsworth est mort, ce but est peut-être atteint.
Un silence. Verne ne cilla pas.
— Vous m’accusez de quelque chose, monsieur Maugham ?
— Je pose des questions. C’est différent.
Verne sourit — ce sourire mince, sans chaleur, que Maugham avait déjà remarqué.
— Très bien. Je vais vous répondre — en partie. Vous avez raison, je suis venu pour Halsworth. Ou plutôt, pour l’homme qui se faisait appeler Halsworth.
— Qui se faisait appeler ?
— Le vrai Geoffrey Halsworth est mort il y a trente ans. Sur un bateau, quelque part dans l’océan Indien. Il a été assassiné par son domestique, un certain Henry Marsh, qui a pris sa place et vécu sous son nom pendant trois décennies.
Maugham ne montra pas sa surprise. Il savait déjà tout cela — mais pas de la bouche de Verne.
— Comment le savez-vous ?
— Parce que Geoffrey Halsworth était mon père.
Le mot tomba comme une pierre dans l’eau. Maugham sentit les pièces du puzzle s’assembler définitivement.
— Votre père.
— Mon père. Il m’a eu avec une femme de chambre, à Londres, quand il avait vingt ans. Il ne l’a jamais épousée — il était fiancé à une héritière, il ne pouvait pas se permettre le scandale. Mais il a reconnu l’enfant. Moi. Il m’envoyait de l’argent, par l’intermédiaire d’un notaire. Jusqu’à ce qu’il parte pour les colonies, en 1897. Après ça, plus rien.
— Vous avez cru qu’il vous avait abandonné.
— Pendant longtemps, oui. Verne but une gorgée de café. Et puis j’ai fait des recherches. J’ai découvert qu’un homme du même nom vivait à Penang, qu’il avait hérité d’une plantation. J’ai écrit — pas de réponse. J’ai insisté — toujours rien. Finalement, j’ai trouvé une photographie de lui. Une photographie récente, prise à Singapour il y a quelques années.
— Et ce n’était pas votre père.
— Ce n’était pas mon père. Verne secoua la tête. J’ai comparé avec les portraits que j’avais — des photographies de lui jeune homme, avant son départ. Ce n’était pas le même visage. Les yeux, surtout. Mon père avait des yeux clairs, presque gris. L’homme de Penang avait des yeux sombres.
Maugham hocha la tête. Les yeux de quelqu’un qui a connu la faim, la peur, la servitude, avait dit Madame Khoo. Les yeux d’un domestique, pas d’un gentleman.
— Alors vous êtes venu. Pour le démasquer.
— Pour savoir la vérité. Pour comprendre ce qui était arrivé à mon père. Et oui — pour récupérer ce qui me revenait. L’héritage de mon père a été volé par un imposteur. J’avais le droit de le reprendre.
— Et maintenant que l’imposteur est mort ?
Verne eut un geste las.
— Maintenant, je ne sais plus. Il est mort avant que je puisse le confronter. Avant qu’il puisse avouer ce qu’il avait fait. Il a emporté la vérité avec lui.
— Vous pensez vraiment que c’est un suicide ?
Verne haussa les épaules.
— Qu’est-ce que ça peut être d’autre ? Il savait que j’étais là, que j’avais des preuves. J’ai déposé un dossier au bureau du Résident hier matin. Il savait que tout allait s’effondrer. Il a préféré mourir que de faire face.
C’était plausible. C’était même logique. Mais quelque chose gênait Maugham — une intuition, un détail qui ne collait pas.
— La lettre que vous lui avez envoyée, dit-il. Qu’est-ce qu’elle contenait ?
Verne fronça les sourcils.
— Quelle lettre ?
— Mardi matin. Halsworth a reçu une lettre qui l’a bouleversé. J’ai pensé qu’elle venait de vous.
— Non. Je ne lui ai rien envoyé. Je préférais agir par les voies officielles — c’est plus difficile à ignorer.
Maugham réfléchit. Si la lettre ne venait pas de Verne, alors de qui ? Qui d’autre savait ce que Halsworth avait fait, et avait choisi ce moment pour le lui rappeler ?
— Une dernière question, dit-il. Où étiez-vous cette nuit, entre minuit et l’aube ?
Verne soutint son regard.
— Dans ma chambre. Je dormais. Seul.
— Personne ne peut le confirmer ?
— Non. Mais personne ne peut le démentir non plus. Il se leva. Bonne journée, monsieur Maugham. Et bonne chance pour votre enquête — puisque c’est visiblement ce que vous menez.
Il sortit. Maugham resta seul au bar, pensif.
Verne avait un mobile — la vengeance, l’héritage. Il n’avait pas d’alibi. Et il était arrivé à Penang trois jours avant la mort de Halsworth.
Mais quelque chose ne collait pas. Verne avait l’air sincère quand il parlait de son père, de sa quête de vérité. Et surtout, il avait déposé un dossier au bureau du Résident — ce qui signifiait qu’il comptait sur la justice officielle, pas sur un meurtre discret.
Alors qui ?
Maugham pensa à Marjorie, assise dans sa chambre avec le corps de son mari. À son visage de cire, à ses yeux vides, à cette phrase qu’elle avait dite : “Il n’y a rien à faire. Plus maintenant.”
Plus maintenant.
Comme si elle avait déjà fait ce qu’il y avait à faire.
✦
L’après-midi, le Résident adjoint vint à l’hôtel.
C’était un homme mince et nerveux, du genre de ceux qui prennent leur fonction trop au sérieux. Il s’entretint longuement avec le directeur, examina la chambre des Halsworth, interrogea quelques témoins. Maugham ne fut pas convoqué — il n’était, après tout, qu’un client de l’hôtel parmi d’autres.
Mais Gerald, lui, fut interrogé.
— Ils voulaient savoir si j’avais entendu quelque chose cette nuit, raconta-t-il à Maugham. J’ai parlé du cri.
— Qu’est-ce qu’ils ont dit ?
— Rien. Le Résident adjoint a pris des notes, c’est tout. Il avait l’air pressé d’en finir.
— Ils vont conclure au suicide.
— Évidemment. C’est la seule conclusion qui arrange tout le monde.
Maugham hocha la tête. Il comprenait la logique — un suicide était propre, discret, sans conséquences. Un meurtre aurait signifié une enquête, un procès, un scandale qui aurait éclaboussé toute la communauté coloniale. Personne ne voulait de cela. Ni le Résident, ni Aldridge, ni les planteurs qui se pressaient au bar en commentant l’affaire à voix basse.
La mort de Halsworth serait enterrée avec lui. Officiellement, du moins.
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Le soir, Maugham reçut un message.
Un boy le lui apporta vers sept heures — une enveloppe cachetée, sans nom d’expéditeur. À l’intérieur, un simple feuillet, couvert d’une écriture féminine :
“Monsieur Maugham,
Je sais que vous posez des questions. Je sais ce que vous cherchez. Si vous voulez des réponses, venez me voir demain à Beach Street.
Il n’était pas celui que vous croyez. Mais il n’était pas non plus celui qu’il croyait être devenu.
K.”
- Madame Khoo.
Maugham relut le message, le glissa dans sa poche. “Il n’était pas non plus celui qu’il croyait être devenu.” Que voulait-elle dire par là ?
Il s’approcha de la fenêtre, regarda la nuit tomber sur George Town. Quelque part dans cette ville, des gens savaient la vérité sur la mort de Halsworth. Marjorie, peut-être. Madame Khoo, certainement. Et d’autres encore, qu’il n’avait pas identifiés.
Demain, il irait à Beach Street. Demain, il aurait des réponses.
Ou de nouvelles questions.