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La porte des heures

Cha­pitres 6 à 8

 

PAR­TIE II

LES CINQ GARDIENS

CHA­PITRE VI

L’é­glise Sve­ta Nede­lya se dres­sait au cœur de Sofia comme un monu­ment à la rési­lience bul­gare — recons­truite, bom­bar­dée, recons­truite encore, témoin silen­cieux de l’his­toire bal­ka­nique qui refu­sait obs­ti­né­ment de tom­ber dans l’oubli.

Rupert et ses com­pa­gnons y arri­vèrent à dix heures du matin, par une jour­née de prin­temps bru­meuse. Sofia avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière des villes bal­ka­niques — un mélange de gran­deur otto­mane fanée et d’am­bi­tion euro­péenne naissante.

« L’aigle à deux têtes, » mur­mu­ra Ayşe en étu­diant la façade. « Sym­bole byzan­tin. Ils doivent en avoir des dizaines à l’intérieur. »

« Abdül­ha­mid a dit de cher­cher l’i­cône de Saint Georges, » rap­pe­la Rupert en consul­tant ses notes.

Ils entrèrent dans l’é­glise. L’in­té­rieur était sombre, par­fu­mé d’en­cens et de cire de bou­gie. Des fresques byzan­tines cou­vraient les murs — saints sévères, anges dorés, et effec­ti­ve­ment plu­sieurs aigles à deux têtes.

Pacha II, qui avait insis­té pour venir (en se cachant à nou­veau dans la sacoche d’Ayşe), sau­ta au sol et com­men­ça à explo­rer avec l’as­su­rance d’un ins­pec­teur félin.

« Un office com­mence dans vingt minutes, » aver­tit Miss Pen­wor­thy qui avait consul­té le pro­gramme affi­ché à l’en­trée. « Nous devons faire vite. »

Ils se dis­per­sèrent, cher­chant l’i­cône de Saint Georges. Il y en avait plu­sieurs — le saint ter­ras­sant le dra­gon était un thème popu­laire dans l’i­co­no­gra­phie orthodoxe.

Contre toute attente, c’est Pacha II qui la trouva.

Le chat s’ar­rê­ta devant une icône par­ti­cu­liè­re­ment ancienne, dans une alcôve laté­rale. Il miau­la une fois, puis se mit à grat­ter déli­ca­te­ment le cadre doré.

« Ici, » chu­cho­ta Ayşe.

Rupert exa­mi­na l’i­cône de près. Saint Georges, oui. Le dra­gon. La lance. Et là, gra­vé dis­crè­te­ment dans le coin infé­rieur droit du cadre : un aigle à deux têtes minuscule.

« C’est celle-là, » confirma-t-il.

Wolf­gang ins­pec­ta les côtés du cadre. « Il y a un méca­nisme. Regar­dez — ces orne­ments ne sont pas juste décoratifs. »

Il appuya déli­ca­te­ment sur un motif flo­ral. Un clic léger. L’i­cône pivo­ta légè­re­ment vers l’ex­té­rieur, révé­lant un espace derrière.

« Un pas­sage secret dans une église ortho­doxe, com­men­ta Niko­lai. Classique. »

Der­rière l’i­cône, un étroit esca­lier des­cen­dait dans l’obscurité.

« Bien sûr, sou­pi­ra Per­ci­val. Pour­quoi les secrets sont-ils tou­jours sous terre ? »

« Parce que c’est plus dra­ma­tique, » sug­gé­ra Leyla.

Miss Pen­wor­thy sor­tit une lampe élec­trique de poche de son sac à main (parce qu’é­vi­dem­ment elle en avait une). Ils des­cen­dirent un par un, Pacha II en tête comme un guide félin.

L’es­ca­lier débou­chait sur une crypte ancienne. Voûtes byzan­tines, murs de pierre, et une odeur d’hu­mi­di­té séculaire.

Au centre, un autel de marbre blanc. Simple, élé­gant, et por­tant une ins­crip­tion en grec ancien.

Ayşe la lut : « ‘Ici repose le secret du pre­mier gar­dien. Que seul le digne le trouve.’ »

« Abdül­ha­mid a dit sous l’au­tel, » rap­pe­la Rupert.

Ils exa­mi­nèrent l’au­tel. Wolf­gang décou­vrit un méca­nisme simi­laire à celui de l’i­cône — en pres­sant simul­ta­né­ment deux rosaces sculp­tées, une dalle sous l’au­tel coulissa.

À l’in­té­rieur, une boîte de bronze scel­lée avec de la cire rouge por­tant le sceau d’Abdül­ha­mid II.

Rupert la sor­tit avec révé­rence. La boîte était éton­nam­ment lourde pour sa taille.

« On l’ouvre ici ? » deman­da Nikolai.

« Non, déci­da Miss Pen­wor­thy. L’of­fice va com­men­cer. Nous par­tons. Maintenant. »

Ils remon­tèrent pré­ci­pi­tam­ment. Wolf­gang refer­ma l’i­cône juste au moment où les pre­miers fidèles entraient dans l’église.

Ils sor­tirent avec une décon­trac­tion for­cée, Rupert cachant la boîte sous son manteau.

De retour à l’hô­tel, dans la suite de Rupert, ils se ras­sem­blèrent autour de la boîte posée sur le lit.

« Fai­sons ceci cor­rec­te­ment, » dit Ayşe. Elle sor­tit un petit cou­teau de son sac et bri­sa déli­ca­te­ment le sceau de cire.

Le cou­vercle s’ouvrit.

À l’in­té­rieur, deux objets : un mor­ceau de par­che­min rou­lé et la moi­tié d’un médaillon en or.

Le médaillon était cas­sé net — une moi­tié seule­ment, mon­trant un aigle byzan­tin à deux têtes dont l’une des têtes man­quait. Sur le revers, des chiffres gra­vés : 41.00° N, 28.98° E

« Des coor­don­nées géo­gra­phiques, » dit Wolf­gang immédiatement.

« Constan­ti­nople, » pré­ci­sa Ayşe. « Ces coor­don­nées pointent vers le Bos­phore. Près de Topkapı. »

Meh­met dérou­la le par­che­min. L’é­cri­ture était en otto­man, datée de 1917.

Il lut à voix haute :

« Pre­mier Secret : La Conspi­ra­tion Bul­gare de 1876.

Ce que l’his­toire appelle les ‘atro­ci­tés bul­gares’ qui ont jus­ti­fié la guerre rus­so-turque de 1877 n’é­tait pas ce que le monde croit.

Les mas­sacres ont bien eu lieu. Mais ils n’ont pas été ordon­nés par le Sul­tan. Ils ont été orches­trés par une fac­tion au sein du gou­ver­ne­ment otto­man — des géné­raux qui vou­laient PRO­VO­QUER une guerre avec la Rus­sie pour jus­ti­fier une purge poli­tique interne.

Le Sul­tan Abdü­la­ziz a décou­vert le com­plot. Il a ten­té de l’ar­rê­ter. C’est pour­quoi il a été ‘sui­ci­dé’ en juin 1876.

Mou­rad V, son suc­ces­seur, connais­sait la véri­té. Il a ten­té de la révé­ler. C’est pour­quoi on l’a décla­ré fou et dépo­sé après 93 jours de règne.

La preuve existe. Mou­rad l’a cachée à Salo­nique dans l’en­droit où ils l’ont enfer­mé. Cher­chez le Fou. Il connaît ce secret depuis toujours.

Ce secret n’est com­plet qu’a­vec la seconde moi­tié du médaillon. Seuls les deux ensembles révèlent l’emplacement final.

— Abdül­ha­mid II, qui porte le poids de ces mensonges »

Le silence qui sui­vit était lourd comme du plomb.

« Abdü­la­ziz n’a pas été sui­ci­dé, mur­mu­ra Wolf­gang. Il a été assas­si­né. Et Mourad… »

« N’é­tait pas fou, » ter­mi­na Ayşe. « Il savait. Ils l’ont enfer­mé pour le faire taire. »

« Si cela est vrai, dit Per­ci­val len­te­ment, cela change toute l’his­toire des Bal­kans. La guerre rus­so-turque. Le congrès de Ber­lin. L’ef­fon­dre­ment de l’in­fluence otto­mane en Europe. Tout basé sur un mensonge. »

Rupert tenait la moi­tié du médaillon. « Salo­nique. Nous devons aller à Salo­nique. Trou­ver l’autre moitié. »

Pacha II miau­la depuis le rebord de la fenêtre.

Et dehors, per­ché sur un toit voi­sin, Herr Zep­pe­lin les observait.

Com­ment le pigeon les avait-il sui­vis jus­qu’à Sofia ?

C’é­tait une ques­tion à laquelle Rupert pré­fé­rait ne pas penser.

CHA­PITRE VII

Le train pour Salo­nique par­tait le len­de­main matin à sept heures. Cette fois, ils avaient pris des pré­cau­tions : Pacha II avait son propre billet (sous le nom « P. Hamid II, chat diplo­ma­tique »), et ils voya­geaient avec des papiers en règle.

Tout aurait pu se pas­ser normalement.

Mais c’é­tait comp­ter sans trois fac­teurs qu’ils n’a­vaient pas anticipés.

Le pre­mier fac­teur arri­va à la gare sous la forme d’un homme cor­pu­lent au sou­rire hui­leux, vêtu d’un cos­tume grec tape-à-l’œil et sen­tant for­te­ment l’huile d’o­live et l’eau de Cologne bon marché.

« Mon­sieur Whit­combe ! » cria-t-il en s’ap­pro­chant. « Dimi­tri Papa­do­pou­los, anti­quaire de Salo­nique. J’ai enten­du dire que vous cher­chez… des objets historiques ? »

Rupert échan­gea un regard avec Per­ci­val. « Com­ment savez-vous mon nom ? »

« Oh, tout le monde connaît le jour­na­liste anglais qui a révé­lé le sixième secret ! » Dimi­tri rit gras­se­ment. « Et j’ai des… infor­ma­tions. Sur Mou­rad V. Sur Salo­nique. Sur l’asile. »

« Com­bien ? » deman­da Ayşe sèchement.

Dimi­tri eut l’air offen­sé. « Madame ! Je ne parle pas d’argent ! Je parle de… par­te­na­riat. Cin­quante-cin­quante. Je vous aide, vous par­ta­gez les découvertes. »

« Abso­lu­ment pas, » dit Miss Pen­wor­thy d’un ton définitif.

Mais Dimi­tri était déjà en train de mon­ter dans leur wagon. « J’ai aus­si ache­té un billet ! Quelle coïn­ci­dence ! Nous voya­geons ensemble ! »

Pacha II, sen­tant le dan­ger, sif­fla dans sa direction.

« Ah, un chat ! J’a­dore les chats ! » Dimi­tri ten­dit la main pour le caresser.

Pacha II lui grif­fa le doigt avec une pré­ci­sion chirurgicale.

« Bon chat, » mur­mu­ra Nikolai.

Le deuxième fac­teur se révé­la deux heures après le départ, quand Ley­la revint du wagon-res­tau­rant et annonça :

« Nous sommes suivis. »

« Par qui ? » deman­da Rupert.

« Trois hommes. Mous­ta­chus. Cos­tumes sombres. Fez moderne. Turcs, je pense, ou alors mon juge­ment me fait défaut. Ils vous observent depuis le com­par­ti­ment voisin. »

Wolf­gang pâlit. « Der Halbmond. »

« Der quoi ? » deman­da Percival.

« Der Halb­mond. Le Crois­sant. » Wolf­gang bais­sa la voix. « Une orga­ni­sa­tion secrète. Créée par d’an­ciens Jeunes-Turcs après la dis­so­lu­tion de leur par­ti. Ils pro­tègent… l’hon­neur ottoman. »

« Et ils ne veulent pas que nous révé­lions les secrets, » devi­na Ayşe.

« Exac­te­ment. Mon oncle Kraus m’a pré­ve­nu. Ils sont… déterminés. »

« Mer­veilleux, » sou­pi­ra Rupert. « Un Grec cupide et des natio­na­listes turcs. Quel­qu’un d’autre veut se joindre à notre voyage ? Des Russes, peut-être ? Des Autrichiens ? »

Le troi­sième fac­teur se mani­fes­ta juste avant la fron­tière grecque.

Miss Pen­wor­thy, qui était allée « se pou­drer le nez » (tra­duc­tion : ins­pec­ter le train), revint avec une expres­sion qui aurait gla­cé le sang d’un géné­ral prussien.

« Mon­sieur Whit­combe, dit-elle d’un ton gla­cial. Votre Grec a fouillé nos bagages. »

« Quoi ?! »

« Je l’ai sur­pris dans votre com­par­ti­ment. Il cher­chait quelque chose. » Elle bran­dit son para­pluie. « Je l’ai… dissuadé. »

Ils trou­vèrent Dimi­tri dans le cou­loir, l’air penaud et mas­sant une bosse sur son crâne.

« C’é­tait un mal­en­ten­du ! » pro­tes­ta-t-il. « Je cher­chais… mes cigarettes ! »

« Dans MA valise ? » deman­da Rupert.

« Les com­par­ti­ments se res­semblent tous ! »

Pacha II, ins­tal­lé sur l’é­paule d’Ayşe, sif­fla avec mépris.

« Écou­tez, Papa­do­pou­los, dit Per­ci­val d’un ton dan­ge­reux. Nous tolé­rons votre pré­sence parce que vous pour­riez avoir des infor­ma­tions utiles. Mais si vous nous tra­his­sez, je vous jette per­son­nel­le­ment du train en marche. »

Dimi­tri rit ner­veu­se­ment. « Pas de tra­hi­son ! Je veux juste… par­ti­ci­per à l’histoire ! »

« Et deve­nir riche, acces­soi­re­ment, » ajou­ta Ayşe.

« Ça aus­si, oui. »

Cette nuit-là, alors que le train tra­ver­sait la Macé­doine dans l’obs­cu­ri­té, ils orga­ni­sèrent une réunion d’ur­gence dans le com­par­ti­ment de Rupert.

« Nous avons Der Halb­mond qui nous suit, réca­pi­tu­la Rupert. Dimi­tri qui nous espionne. Et nous allons à Salo­nique cher­cher un secret dans un asile abandonné. »

« Quel­qu’un a un plan ? » deman­da Nikolai.

Ley­la se redres­sa. « J’ai une idée. Pour Der Halbmond. »

« Laquelle ? »

« Quand nous arri­vons à Salo­nique demain, je chante. »

Tout le monde la regarda.

« Vous… chan­tez, » répé­ta Rupert lentement.

« Je chante. Fort. Dans un endroit public. Cela attire l’at­ten­tion. Pen­dant ce temps, vous allez à l’a­sile discrètement. »

« C’est brillant, » dit Ayşe.

« Et pour Dimi­tri ? » deman­da Wolfgang.

Miss Pen­wor­thy tapo­ta son para­pluie. « Laissez-le-moi. »

Pacha II ron­ron­na d’approbation.

Le train arri­va à Salo­nique au lever du soleil — la ville éta­lée au bord de la mer Égée, mélange de mina­rets otto­mans, d’é­glises byzan­tines, et main­te­nant de bâti­ments grecs modernes.

C’é­tait une ville de tran­si­tions, de méta­mor­phoses, de secrets enfouis.

Exac­te­ment le genre d’en­droit où cher­cher un sul­tan fou qui ne l’é­tait peut-être pas.

CHA­PITRE VIII

L’an­cien asile psy­chia­trique de Salo­nique n’é­tait pas, contrai­re­ment à ce que Rupert avait ima­gi­né, un bâti­ment gothique sinistre digne d’un roman d’Ed­gar Allan Poe.

C’é­tait pire : une struc­ture otto­mane de trois étages, aban­don­née depuis 1912, avec des fenêtres bri­sées, des murs cou­verts de lierre, et une atmo­sphère géné­rale de mélan­co­lie bureaucratique.

Le plan de Ley­la avait fonc­tion­né à mer­veille. Elle avait orga­ni­sé un concert impromp­tu sur la place Aris­to­te­lous — « airs tra­di­tion­nels otto­mans et grecs pour célé­brer l’a­mi­tié entre les peuples » — atti­rant une foule consi­dé­rable et, plus impor­tant, les trois agents de Der Halbmond.

Pen­dant ce temps, Rupert, Ayşe, Wolf­gang, Per­ci­val et Niko­lai (accom­pa­gnés de Pacha II et Miss Pen­wor­thy qui avait « neu­tra­li­sé » Dimi­tri en l’en­fer­mant dans leur chambre d’hô­tel) s’é­taient glis­sés vers l’asile.

« Mou­rad a séjour­né ici en 1880, expli­qua Wolf­gang en consul­tant ses notes. Inco­gni­to. Offi­ciel­le­ment pour ‘trai­te­ment ner­veux.’ En réa­li­té, pour échap­per aux espions d’Abdül­ha­mid II. »

« Et il a caché quelque chose ici ? » deman­da Rupert.

« Appa­rem­ment. » Wolf­gang pous­sa la porte d’en­trée qui s’ou­vrit avec un grin­ce­ment dra­ma­tique. « Cherchons. »

L’in­té­rieur sen­tait la pous­sière, le plâtre humide et le temps arrê­té. Des cou­loirs inter­mi­nables, des cel­lules vides, des graf­fi­tis en grec et en turc datant de dif­fé­rentes époques.

Pacha II les pré­cé­dait, reni­flant chaque coin comme un détec­tive félin.

« Le mes­sage d’Abdül­ha­mid par­lait du ‘Fou’, dit Ayşe. Cher­chez des ins­crip­tions, des sym­boles. Quelque chose de Mourad. »

Ils fouillèrent sys­té­ma­ti­que­ment le rez-de-chaus­sée. Rien.

Le pre­mier étage. Tou­jours rien.

C’est au deuxième étage, dans une cel­lule au bout d’un cou­loir, que Pacha II s’ar­rê­ta et miau­la avec insistance.

Rupert entra dans la cel­lule. Murs nus. Un lit de fer rouillé. Une fenêtre don­nant sur la ville.

Et sur le mur du fond, presque invi­sibles sous des couches de crasse et de pein­ture écaillée, des ins­crip­tions en ottoman.

« Wolf­gang, appe­la Rupert. Venez voir. »

Le pro­fes­seur alle­mand se pré­ci­pi­ta, sui­vi d’Ayşe. Ensemble, ils net­toyèrent déli­ca­te­ment le mur avec leurs mouchoirs.

Les ins­crip­tions appa­rurent pro­gres­si­ve­ment. Des lignes de texte. Des dates. Des noms.

Ayşe lut à voix haute, sa voix tremblante :

« Jour­nal de Mou­rad V, écrit dans l’obs­cu­ri­té de l’exil.

12 sep­tembre 1880 : Ils m’ont appe­lé fou. Peut-être le suis-je. Fou de croire que la véri­té compte. Fou de pen­ser qu’un sul­tan peut arrê­ter une conspiration.

Abdü­la­ziz savait. Il m’a tout dit avant sa mort. Les géné­raux. La Bul­ga­rie. Le mas­sacre pla­ni­fié. Il a essayé de les arrê­ter. Ils l’ont tué.

Ils ont dit qu’il s’é­tait sui­ci­dé. Avec des ciseaux. Comme si un sul­tan pou­vait se sup­pri­mer avec des ciseaux.

J’ai essayé de révé­ler tout cela. J’ai écrit aux ambas­sa­deurs. Ils ne m’ont pas cru. Alors ils m’ont dépo­sé. Quatre-vingt-treize jours de règne. Ensuite : prisonnier.

Mais j’ai gar­dé les preuves. Les lettres. Les ordres. Les noms des conspi­ra­teurs. Tout.

Je les ai cachées ici. Dans le mur. Der­rière la pierre mar­quée de l’aigle.

Que celui qui trouve ceci sache : l’Em­pire otto­man s’est construit sur le men­songe de 1876. Et il tom­be­ra à cause de ce mensonge.

Je ne suis pas fou. Je vois l’a­ve­nir. Je vois 1908. Je vois 1914. Je vois la fin.

— Mou­rad V, que l’his­toire a appe­lé le Fou. »

Wolf­gang avait les larmes aux yeux. « Il savait. Mon Dieu, il savait tout. »

« La pierre mar­quée de l’aigle, » dit Rupert. « Cherchez. »

Ils exa­mi­nèrent les murs pierre par pierre. C’est Pacha II qui la trou­va, encore une fois — évi­dem­ment. Une pierre dans le coin infé­rieur, mar­quée dis­crè­te­ment d’un aigle byzan­tin gravé.

Niko­lai la des­cel­la avec son cou­teau de poche. Der­rière, une cavité.

À l’in­té­rieur, un paquet enve­lop­pé de toile cirée. Et l’autre moi­tié du médaillon.

Rupert assem­bla les deux moi­tiés. Elles s’emboîtaient par­fai­te­ment, révé­lant l’aigle byzan­tin com­plet. Et au revers, les coor­don­nées complètes :

41.00° N, 28.98° E

Plus une ins­crip­tion nou­velle, révé­lée seule­ment quand les deux moi­tiés étaient réunies :

« Sous les eaux du Bos­phore. Là où Meh­med a cou­lé les archives de Mou­rad. 1881. »

« Un navire cou­lé, dit Ayşe. Les archives de Mou­rad. Abdül­ha­mid les a fait cou­ler pour les protéger. »

Rupert ouvrit le paquet de toile cirée. À l’in­té­rieur, des lettres jau­nies. Des ordres mili­taires. Des télégrammes.

Les preuves que Mou­rad avait promises.

Per­ci­val en lut une, sa voix grave :

« Ordre au Géné­ral Ahmed Muh­tar Pacha : Pro­cé­der aux opé­ra­tions en Bul­ga­rie comme pla­ni­fié. Assu­rer maxi­mum de… » Il s’ar­rê­ta. « De vic­times civiles pour jus­ti­fier inter­ven­tion russe. Signé : Comi­té des Sept. »

« Le Comi­té des Sept, mur­mu­ra Wolf­gang. Les géné­raux conspi­ra­teurs. Mou­rad les a nom­més. Tout est là. »

Ils étaient tel­le­ment absor­bés qu’ils n’en­ten­dirent pas les pas dans le couloir.

Jus­qu’à ce qu’une voix dise :

« Don­nez-nous les docu­ments. Maintenant. »

Trois hommes en cos­tume sombre et fez moderne se tenaient dans l’embrasure de la porte.

Der Halb­mond les avait trou­vés. L’histoire avait trop ten­dance à se répéter.

Et cette fois, ils étaient armés.

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