La porte des heures
Chapitres 1 à 3
PARTIE I
CHAPITRE I
Rupert Beauregard Whitcombe avait, au fil des six derniers mois, développé une routine qui aurait horrifié son ancien lui — celui qui cherchait frénétiquement des dés de backgammon prophétiques et ouvrait des chambres scellées contenant des squelettes d’une certaine valeur aristocratique.
Sa nouvelle vie était d’un prosaïsme lénifiant: lever à huit heures, café au bar du Pera Palace, lecture du courrier diplomatique, rédaction d’un article pour le Times sur quelque développement de politique turque, déjeuner avec Percival, partie de backgammon l’après-midi (sans incidents surnaturels), dîner, éventuellement un concert, puis retour à sa chambre pour lire jusqu’à minuit.
C’était, en somme, la vie d’un correspondant étranger respectable. Exactement ce qu’il avait toujours voulu. Une vie tranquille sans encombres.
Ce qui expliquait pourquoi il s’ennuyait à mourir.
« Vous avez cette expression, observa Sir Percival, cet après-midi de mars 1927, celle d’un homme qui contemple l’abîme de l’ennui depuis le haut de la falaise et trouve l’abîme insuffisamment stimulant. »
Ils étaient installés dans le salon, devant le sempiternel plateau de backgammon. Le même plateau où, six mois plus tôt, Rupert avait trouvé le dé qui avait déclenché toute cette histoire absurde.
« Je ne m’ennuie pas, » mentit Rupert en lançant les dés, tout en caressant d’un air distrait sa fine moustache lustrée. Un double six. Évidemment.
« Mon cher garçon, vous vous ennuyez tellement que c’en est douloureux à observer. » Percival déplaça ses pions avec une précision militaire. « Six mois de vie normale. Pas de mystère secret provenant de l’ancien monde ottoman. Pas de complot international. Pas de poursuite nocturne. Pas de chat aventureux. C’est d’un tragique. » Il souffla comme si rien d’autre n’était envisageable.
« J’apprécie la tranquillité, » insista Rupert, en ne sachant pas réellement s’il mentait à Percival ou à lui-même.
« Vous détestez la tranquillité. Admettez-le. Vous regrettez presque les jours où Herr Kraus vous menaçait avec ses sbires armés. »
Rupert réfléchit honnêtement. « Non. Pas les Allemands. Mais peut-être… un petit mystère ? Quelque chose d’inoffensif ? Je ne demande pas grand-chose après tout. »
Percival rit. « Il n’existe pas de mystère inoffensif, Rupert. Certainement pas à Constantinople. Et encore moins au Pera Palace. »
Comme pour illustrer ce point, un bruit étrange retentit à la fenêtre. Un roucoulement insistant, presque agressif.
Rupert se leva et ouvrit. Un pigeon — gros, gris, l’air particulièrement déterminé à entrer par effraction — atterrit sur le rebord de la fenêtre.
« Charmant, » commenta Percival. « Constantinople est envahie de pigeons. Chassez-le. »
Mais Rupert avait remarqué quelque chose d’inhabituel. Le pigeon portait un petit cylindre attaché à sa patte. Un message.
« Percival. Regardez. »
Le vieil homme ajusta son monocle. « Ah. Un pigeon voyageur. On n’en voit plus beaucoup. Probablement égaré. »
Rupert détacha délicatement le cylindre. À l’intérieur, un papier roulé serré. Il le déroula.
L’écriture était en code. Mais pas n’importe quel code — Rupert reconnut immédiatement le système de chiffrement ottoman. Le même que celui utilisé par Abdülhamid II.
« C’est impossible, » murmura-t-il.
« Qu’est-ce qui est impossible ? » demanda Percival en se levant.
« Ce message. Il utilise le chiffre d’Abdülhamid. »
Percival examina le papier. « Abdülhamid est mort depuis… combien ? Neuf ans ? »
« Exactement. »
Ils se regardèrent. Le pigeon roucoula de nouveau, l’air satisfait.
« Vous vouliez un mystère, dit Percival sèchement. En voilà un. »
Rupert contempla le message. Une partie de lui voulait le jeter par la fenêtre, retourner à sa vie tranquille, oublier tout cela.
Mais une partie plus grande — la partie qui avait survécu à des Allemands en arme, des chambres secrètes, et un chat mystique — voulait savoir.
« Je vais chercher Mehmet Bey, » décida-t-il. « Il pourra déchiffrer ça. »
« Et voilà, soupira Percival. Adieu la tranquillité. »
Le pigeon, comme s’il comprenait qu’il avait accompli sa mission, s’envola par la fenêtre.
Rupert ne savait pas encore que ce pigeon — qu’il baptiserait plus tard « Herr Zeppelin » par pure nécessité narrative — allait devenir une figure récurrente de sa vie.
Ni que les pigeons de Constantinople avaient, collectivement, un sens de l’humour vraiment très particulier.
CHAPITRE II
Mehmet Bey arriva dans la chambre de Rupert avec son dictionnaire de codes ottomans — un volume relié en cuir rouge qui ressemblait à un grimoire médiéval — et une expression de scepticisme poli.
« Un pigeon, répéta-t-il. Vous avez reçu un message codé… par pigeon. » Quelque chose dans son intonation laissait deviner qu’il n’y croyait pas réellement.
« Je sais que ça paraît absurde, » admit Rupert.
« Rupert, nous avons découvert un squelette jouant au backgammon, révélé que Byzance n’est jamais tombée, et survécu à un incendie causé par un chat. Le mot Absurde a perdu tout sens. » Mehmet étudia le message. « Mais effectivement, c’est du chiffre Abdülhamid. Version 1908, si je ne me trompe pas. »
« Vous pouvez le déchiffrer ? »
« Probablement. Donnez-moi vingt minutes. »
Mehmet s’installa au bureau, sortit sa plume et son encre, et se mit au travail avec la concentration d’un moine médiéval copiant un manuscrit sacré.
Rupert et Percival attendirent en silence. Dehors, Constantinople bruissait de son activité habituelle — tramways tintant, vendeurs criant, muezzins appelant à la prière.
Puis quelque chose d’extraordinaire se produisit.
Un chat blanc entra par la fenêtre ouverte.
Pas Pacha — le vieux Pacha avait disparu sans laisser de traces l’année d’avant, comme si la fin des aventures du dé l’avait entraîné dans un autre pan de l’Histoire.. Non, ce chat était plus jeune, plus vif, avec les mêmes yeux verts perçants et la même démarche majestueuse.
« Pacha II, » dit Rupert. « Bonjour. »
Le chat — que Yusuf, le nouveau directeur, avait baptisé ainsi en l’honneur de son illustre père — s’installa sur le lit et observa la scène avec intérêt.
Puis Herr Zeppelin revint.
Le pigeon atterrit sur le rebord de la fenêtre, exactement au même endroit qu’avant. Il sembla fixer Pacha II. Pacha II le fixa en retour.
Ce qui suivit fut ce que Rupert décrirait plus tard comme « le stare-down le plus intense entre un chat et un pigeon de toute l’histoire de Constantinople. »
Pacha II se leva lentement. Ses muscles se tendirent. Ses pupilles se dilatèrent.
Le pigeon roucoula. Pas un roucoulement de peur. Un roucoulement de… défi ?
« Oh non, » dit Rupert.
Pacha II bondit.
Le pigeon s’envola — mais pas assez vite. La patte du chat l’effleura, le pigeon bascula, et quelque chose tomba de son jabot.
Un petit rouleau de film. Un microfilm.
Il atterrit sur le tapis persan avec un bruit minuscule mais bien perceptible.
Le pigeon, indigne mais indemne, s’envola par la fenêtre en émettant des roucoulements qui ressemblaient suspicieusement à des jurons aviaires.
Pacha II, triomphant, s’assit près du microfilm comme un lion surveillant sa proie.
« Je rêve, dit Percival. Un pigeon transportait un microfilm. Dans son jabot. »
Rupert ramassa le film avec précaution. C’était authentique — un vrai microfilm, le genre utilisé par les espions pendant la guerre.
« Nous avons besoin d’un projecteur, » constata-t-il.
« Yusuf en a un, » dit Mehmet sans lever les yeux de son travail de déchiffrement. « Dans la salle de projection. Pour les soirées cinéma. »
Vingt minutes plus tard, ils étaient tous rassemblés dans la petite salle de projection du Pera Palace — Rupert, Percival, Mehmet, et Yusuf, qui avait abandonné ses tâches de directeur avec un enthousiasme suspect.
Pacha II les avait suivis, marchant avec la dignité d’un héros qui vient de sauver la mise.
Le microfilm fut projeté sur le mur blanc.
C’était une photographie d’un document manuscrit. En ottoman. Avec le sceau personnel d’Abdülhamid II.
Mehmet lut à voix haute, sa voix tremblante :
« Si vous lisez ceci, le sixième secret a été révélé. Il était temps. Mais sachez que j’ai gardé les cinq premiers pour une raison. Chacun est plus dangereux que le précédent. Chacun est gardé par un descendant des cinq familles de confiance. Le premier secret dort à Sofia. Cherchez l’aigle à deux têtes dans l’église Sveta Nedelya. Signé : Abdülhamid II, 1917. Post-scriptum : Si un chat vous aide, suivez-le. Ils savent. »
Le silence était absolu.
Puis Pacha II miaula. Une fois. Distinctement.
« Il a dit ils savent, murmura Yusuf. Les chats. Ils savent. »
Rupert se tourna vers Percival. « Vous vous rappelez quand vous disiez que j’allais regretter la tranquillité ? »
« Je retire tout. Je préférais infiniment l’ennui. »
« Et le message du pigeon ? » demanda Yusuf. « Celui que Mehmet déchiffrait ? »
Mehmet sortit son papier. « Il dit : Premier secret. Pas oublié. Seulement endormi. Sofia. Église Sveta Nedelya. Cherchez l’aigle à deux têtes. Signé : Un ami de Mehmed II. »
« Mehmed II, répéta Rupert. Le conquérant de Constantinople. Mort en 1481. »
« Exactement. »
« Donc nous avons un message posthume d’Abdülhamid, livré par pigeon-espion, confirmé par microfilm trouvé grâce à un chat, nous envoyant à Sofia chercher un secret gardé par un ami d’un sultan mort depuis quatre siècles. »
« C’est un résumé précis, » confirma Mehmet.
Pacha II ronronna d’approbation.
« Je vais chercher mon passeport, » soupira Rupert.
L’année où tout empira venait officiellement de commencer.
CHAPITRE III
Rupert n’eut pas le temps de chercher son passeport. Le lendemain matin, à neuf heures précises, une jeune femme se présenta à la réception du Pera Palace et demanda à voir « Monsieur Whitcombe, le journaliste qui a révélé le sixième secret. »
Yusuf monta l’informer immédiatement.
« Elle s’appelle Ayşe Şekerci, expliqua-t-il. Archiviste aux Archives Ottomanes. Elle dit que c’est urgent. Et elle porte… » Il hésita. « Des lunettes rondes très impressionnantes. »
Rupert la rencontra dans le petit salon. Ayşe Şekerci avait environ vingt-huit ans, des cheveux noirs tirés en un chignon strict, et effectivement des lunettes rondes qui lui donnaient l’air d’un hibou particulièrement intelligent. Elle portait une robe moderne mais sobre, et tenait une sacoche en cuir usée.
« Monsieur Whitcombe, dit-elle sans préambule, en turc avec un léger accent stambouliote. J’ai lu vos articles sur le sixième secret. Fascinants. Aussi, complètement incomplets. »
Rupert cligna des yeux. « Incomplets ? »
« Abdülhamid parlait de six secrets. Vous en avez révélé un. Où sont les cinq autres ? » Elle s’assit sans y être invitée et ouvrit sa sacoche. « Voilà pourquoi je suis ici. »
Elle sortit un cahier ancien, relié en cuir vert.
« Le journal de ma grand-mère, Fatma Hanım. Elle était dame de compagnie de la Sultane Müşfika, l’épouse d’Abdülhamid. Entre 1900 et 1909, elle a écrit quotidiennement. Et dans ses dernières entrées… » Ayşe ouvrit le cahier à une page marquée. « Elle mentionne ‘les cinq gardiens des secrets oubliés.’ »
Rupert se pencha. L’écriture était en ottoman cursif, élégante mais difficile à lire.
« Que dit-elle exactement ? »
Ayşe lut à voix haute : « ‘Sa Majesté a convoqué les cinq aujourd’hui. Ils ont tous juré de protéger les secrets jusqu’à ce que le sixième soit révélé. Alors, et seulement alors, leurs descendants devront se réveiller. J’ai peur pour eux. Ces secrets sont dangereux.’ »
« Les cinq, répéta Rupert. Cinq familles. Cinq secrets. »
« Exactement. Et hier, j’ai reçu ceci. » Ayşe sortit une lettre. L’enveloppe était vieille, jaunie, scellée avec de la cire rouge portant un sceau que Rupert reconnut immédiatement.
Le sceau d’Abdülhamid II.
« Où avez-vous trouvé ça ? » demanda Rupert, la voix tendue.
« Je ne l’ai pas trouvée. Elle m’a été livrée. Par pigeon. »
Bien sûr.
Ayşe brisa le sceau et déplia la lettre. Elle la lut en silence, puis la tendit à Rupert.
L’écriture était celle d’Abdülhamid — Rupert l’avait vue assez souvent dans les archives pour la reconnaître.
À la descendante de Fatma Hanım,
Si vous lisez ceci, le sixième secret a été révélé. Votre grand-mère était loyale et sage. Maintenant c’est votre tour.
Les cinq secrets attendent. Chacun est gardé par un descendant des cinq familles de confiance : les Dimitriev de Sofia, les Papadopoulos de Salonique, les Al-Rashid d’Alep, les Kohen d’Istanbul, et les Nefise du Pera Palace.
Trouvez-les. Rassemblez les secrets. Mais soyez prudente. Beaucoup préféreraient qu’ils restent oubliés.
Abdülhamid II, 1917
P.S. : Faites confiance aux chats.
Rupert leva les yeux de la lettre. « Les Nefise du Pera Palace. »
« C’est pour ça que je suis venue ici, » confirma Ayşe. « L’une des cinq familles gardienne est ici. Dans cet hôtel. Maintenant. »
À ce moment précis, Yusuf entra avec un plateau de thé. « Pardonnez l’interruption, effendi. Mais Madame Nefise souhaite vous voir. Elle dit que c’est urgent. »
Rupert et Ayşe échangèrent un regard. L’atmosphère déjà pesante s’alourdit un peu plus encore. Le silence contenu dans ce regard fit vaciller Rupert, qui sentit son œil droit trembler légèrement.
« Madame Nefise ? » demanda Rupert. « Je ne connais pas de Madame Nefise. »
Yusuf eut l’air embarrassé. « C’est normal, effendi. Elle vit dans la chambre 101. Depuis 1905. Personne ne l’a vue depuis… très longtemps. »
« Quelqu’un vit dans la chambre 101 depuis 1905 et vous ne me l’avez jamais dit ? »
« Elle a payé d’avance. Pour cent ans. » Yusuf haussa les épaules. « Elle voulait de la tranquillité. »
Bien sûr.
Rupert se leva. « Allons‑y. »
Ayşe le suivit, son cahier serré contre sa poitrine.
Ils montèrent au premier étage. La chambre 101 était au bout du couloir, une porte identique aux autres sauf pour la patine du temps qui la rendait légèrement plus sombre.
Rupert frappa.
« Entrez, » dit une voix de femme. Âgée, mais claire.
La chambre était petite, meublée simplement. Et au centre, assise dans un fauteuil près de la fenêtre, une femme d’au moins quatre-vingt-quinze ans tricotait calmement.
Elle leva les yeux, sourit, et dit :
« Ah, vous voilà enfin. Je vous attendais depuis 1926. »
Rupert ouvrit la bouche. La referma. La rouvrit.
Ayşe, plus directe, demanda : « Vous êtes Madame Nefise ? Une des cinq gardiennes ? »
« La dernière, en fait. Les quatre autres sont morts. » Elle posa son tricot. « Mais avant de mourir, chacun a caché son secret dans un lieu sûr et a transmis les instructions à ses descendants. Malheureusement, la plupart des descendants ne savent pas qu’ils sont descendants. Vous allez devoir les trouver. »
Elle se leva avec une agilité surprenante pour son âge et ouvrit un tiroir de sa commode. Elle en sortit cinq enveloppes scellées.
« Sofia. Salonique. Alep. Le Bosphore. Et Constantinople. » Elle tendit les enveloppes à Rupert. « Cinq villes. Cinq secrets. Cinq histoires qui changeront tout ce que vous pensez savoir sur l’Empire ottoman. »
« Pourquoi nous ? » demanda Ayşe.
Madame Nefise sourit. « Parce que vous avez révélé le sixième. Parce que Abdülhamid vous a choisis. Et parce que… » Elle regarda par la fenêtre. « Ah, un chat blanc vient d’arriver. »
Effectivement, Pacha II était assis sur le rebord de la fenêtre, les observant avec ses yeux verts perçants.
« Les chats savent toujours, » dit Madame Nefise doucement.
Rupert prit les enveloppes. Elles étaient lourdes, anciennes, importantes.
« Et si nous refusons ? »
« Vous ne refuserez pas. » Madame Nefise retourna à son fauteuil et reprit son tricot. « Personne ne refuse un mystère ottoman. Surtout pas à Constantinople. Ce sont les plus beaux mystères. »
Elle avait raison, bien sûr.
Rupert et Ayşe redescendirent en silence. Dans le hall, ils trouvèrent Percival, Nikolai (qui venait d’arriver de Moscou « juste au bon moment, comme toujours »), et même Leyla qui était revenue de Milan « parce que quelque chose lui disait qu’elle devait être là. »
Rupert leur montra les enveloppes.
« Nous partons pour Sofia demain, » annonça-t-il.
« Évidemment, » soupira Percival. « Pourquoi pas. »
Pacha II miaula depuis l’escalier.
Et quelque part dans Constantinople, un pigeon roucoula.
L’aventure venait vraiment de commencer.