La nuit
des Jilala
La nuit des Jilala
Chapitres 5 à 8
Chapitre 5 — Manzanilla
Le manzanilla est un vin qui vient de Sanlúcar de Barrameda, là où le Guadalquivir se jette dans l’Atlantique, et il a le goût de ce que la mer fait au vin quand elle le vieillit dans ses caves — un goût sec, salin, amer, avec quelque chose de floral dessous, comme une fleur poussée dans le sable. C’est un vin qui ne ment pas. C’est un vin pour les gens qui n’ont pas besoin qu’on les console.
Gonzalo Heredia en buvait un verre chaque soir, au Caid’s Bar, à sa table près de la fenêtre, et Driss l’avait noté — la constance du choix, le verre unique, jamais deux, la façon dont il le tenait, pas par le pied mais par le corps du verre, le vin pâle entre ses doigts bruns — et Driss avait pensé : cet homme boit pour se rappeler d’où il vient, pas pour oublier où il est.
Ce soir-là, le septième depuis l’ouverture, le restaurant El Korsan était plein pour la première fois.
Lord Dorian Bute était venu.
Il n’était pas venu en visite — il venait tous les jours, traversant le chantier du jardin supérieur encore inachevé, inspectant les salles avec des yeux fiévreux, touchant les murs, vérifiant les zellige, comptant les arcs, comparant la réalité à ce qu’il avait imaginé — mais ce soir il venait en propriétaire qui reçoit, ce qui est différent, ce qui suppose un costume, une cravate, un sourire, et Lord Bute n’était à l’aise avec aucune de ces trois choses. C’était un homme grand, maigre, avec un visage long et des yeux bleus qui avaient l’intensité troublante des gens qui voient des choses que les autres ne voient pas — des proportions, des symétries, des rapports géométriques que le commun des mortels traverse sans les remarquer. Il avait hérité de la fortune des Bute à vingt-cinq ans et l’avait immédiatement employée à construire des choses — des chapelles néo-gothiques en Écosse, des pavillons orientalistes au Pays de Galles, et maintenant cet hôtel, cette folie marocaine, cet El Minzah qui était peut-être son chef-d’œuvre et peut-être sa ruine et probablement les deux.
— Tout va bien ? demanda-t-il à Driss pour la troisième fois en une heure.
— Tout va très bien, Lord Bute.
— Les musiciens ?
— Installés, milord.
— Le service ?
— Impeccable.
— Le champagne ?
— Frais.
Lord Bute hocha la tête. Ses mains tremblaient légèrement — pas de maladie, d’anxiété. Il regarda la salle du restaurant comme un père regarde son enfant le jour de la rentrée des classes : avec un mélange de fierté et de terreur qui ne trompe personne.
El Korsan était beau. Driss devait l’admettre, et Driss n’admirait pas facilement. La salle était longue, basse, voûtée, les murs couverts de zellige — des mosaïques géométriques en céramique, blanc, bleu cobalt, vert jade, disposées en étoiles à huit branches qui s’imbriquaient les unes dans les autres avec une précision mathématique qui était aussi une forme de poésie, parce que les artisans de Fès qui les avaient posées ne calculaient pas les motifs, ils les sentaient, le compas était dans leur poignet et l’angle dans leur œil. Au-dessus des zellige, une frise de stuc sculpté — des arabesques végétales, des entrelacs de feuillage qui montaient en volutes et se perdaient dans le plafond de bois de cèdre peint, et la lumière des lanternes en cuivre ajouré tombait sur tout cela comme une pluie tiède, et chaque surface, chaque matière — le zellige froid, le stuc doux, le cèdre odorant, le cuivre chaud — renvoyait la lumière à sa façon, si bien que la salle tout entière semblait vivre, respirer, palpiter.
Les tables étaient dressées. Nappes blanches. Assiettes de céramique bleue. Verres en cristal. Petits bouquets de jasmin et de roses dans des vases en cuivre. Et au fond de la salle, sur une estrade basse couverte de tapis et de coussins, les musiciens.
Ils étaient quatre. Le joueur de oud — un homme mince, silencieux, dont les mains semblaient disproportionnées par rapport à son corps, des mains larges et souples qui caressaient l’instrument comme on caresse un animal nerveux. Le joueur de rabab — plus vieux, le visage barré d’une moustache blanche, l’archet tenu verticalement, posé sur le genou. Le joueur de darbouka — un jeune homme impassible qui tapotait la peau de son tambour du bout des doigts, vérifiant la tension, ajustant. Et Amina.
Amina était assise au centre, sur un coussin de soie rouge. Elle portait ce soir-là un caftan vert sombre — vert forêt, vert nuit, un vert qui absorbait la lumière au lieu de la renvoyer et qui faisait de sa silhouette un creux dans l’espace, une présence définie par l’absence de reflet. Ses cheveux étaient tirés en arrière, retenus par un peigne en argent. Ses mains posées sur ses genoux, immobiles. Son visage — Driss la regardait depuis le seuil — son visage avait cette qualité particulière des gens qui ne portent pas de masque : il ne souriait pas, ne se composait pas, n’exprimait rien de calculé. Il attendait.
*
La salle se remplit.
Le couple Verstraeten, table quatre, lui en costume sombre, elle en robe perle, muette comme d’habitude. Le Dr. Favre, table sept, seul, son éternel livre posé à côté de son assiette — Montaigne, les Essais, il le lisait depuis le premier jour et semblait ne jamais avancer. Miss Partridge, table deux, qui avait réussi l’exploit de faire entrer un de ses teckels dans le restaurant en le dissimulant sous un châle, et qui le nourrissait de bouts de pain sous la table avec la discrétion d’une conspiratrice.
Et puis les quatre.
Cecil Pembroke était arrivé le premier, comme toujours — il avait cette faculté d’apparaître dans les endroits agréables avant tout le monde, comme si un instinct lui indiquait où se produirait la prochaine chose intéressante. Il s’installa à la table six, commanda du gin, et déploya autour de lui cette aura de disponibilité sociale qui était son talent premier.
Peggy descendit à vingt heures trente, en robe couleur abricot, et Cecil se leva immédiatement pour l’accueillir, et elle s’assit à sa table, et ils commandèrent du champagne, et Peggy raconta à Cecil qu’elle avait passé l’après-midi sur la terrasse de sa chambre à regarder le détroit et qu’elle avait vu un dauphin, et Cecil dit que c’était peut-être un thon, et Peggy dit qu’elle savait reconnaître un dauphin d’un thon, et ils eurent leur première dispute, qui dura trente secondes et se termina par un éclat de rire.
Le Comte Orsini entra à vingt et une heures.
Il avait changé de costume — gris clair cette fois, presque argenté, avec une pochette de soie blanche qui formait dans sa poche un origami compliqué. Il s’arrêta au seuil du restaurant, balaya la salle du regard — un regard de stratège, pas de touriste — et se dirigea vers la table des Verstraeten.
— Mon cher Verstraeten, dit-il en s’inclinant. Madame. Me permettez-vous ?
Verstraeten se leva à moitié, serra la main du Comte, et fit signe au serveur d’apporter une chaise. Sa femme tourna la tête pour la première fois depuis le début de la soirée — elle regarda le Comte, et quelque chose dans ses yeux de porcelaine s’alluma brièvement, comme une bougie derrière un abat-jour, puis s’éteignit.
Le Comte s’assit.
Et Driss, depuis le seuil, regarda la scène se mettre en place avec l’attention d’un homme qui regarde un joueur d’échecs avancer une pièce et qui sait qu’il y a un coup derrière le coup.
*
Le dîner commença.
Les serveurs apportèrent les plats — la harira d’abord, cette soupe dense et parfumée, tomate et lentilles et coriandre et citron, servie dans des bols en céramique bleue, et l’odeur seule remplissait la bouche avant la première cuillerée. Puis les briouates — des triangles de pâte filo croustillante fourrés de viande hachée et d’amandes, dorés, brûlants, qu’on mangeait avec les doigts et qui craquaient sous la dent comme un secret qu’on brise. Puis le tajine — poulet, citrons confits, olives vertes, safran, cuit dans le plat de terre au couvercle conique qui est peut-être l’objet de cuisine le plus intelligent jamais inventé, parce qu’il fait circuler la vapeur en cercle et que la viande cuit dans son propre souffle, et quand le serveur souleva le couvercle, le parfum monta comme un génie sortant de sa lampe.
Peggy goûta les briouates et ferma les yeux.
— Comment est-ce possible, dit-elle, que je n’aie jamais mangé ça de ma vie ?
— Vous avez mangé d’autres choses, dit Cecil.
— J’ai mangé des choses mortes. Ceci est vivant.
Cecil rit. Il avait tort de rire. Peggy avait raison — il y avait dans ces briouates quelque chose de vivant, une chaleur qui n’était pas seulement celle du four mais celle des mains qui les avaient pliées, une à une, dans la cuisine en sous-sol, des mains de femmes accroupies autour d’une table basse, leurs doigts rapides comme des oiseaux.
À la table des Verstraeten, le Comte parlait.
Driss ne pouvait pas entendre les mots depuis le seuil, mais il n’avait pas besoin de les entendre — il lisait la scène comme on lit un livre dont on connaît le genre. Le Comte se penchait vers Verstraeten avec cette inclinaison calibrée du buste qui dit : je vous fais une confidence, et les confidences se penchent, les mensonges se dressent, mais les mensonges vraiment réussis se penchent aussi, et le Comte était un menteur vraiment réussi.
Il parlait de phosphates.
Driss le savait parce qu’Ahmed le barman le lui avait dit — Ahmed qui servait, qui versait, qui essuyait, et qui entendait tout, parce que les clients oublient les barmen comme ils oublient les meubles, et les barmen entendent les mêmes choses que les meubles entendraient s’ils avaient des oreilles. Le Comte avait parlé de phosphates au bar la veille — les gisements du cap Spartel, à l’ouest de Tanger, un terrain, une concession, un investissement modeste pour un rendement considérable, il connaissait quelqu’un au Mendoub, il avait des contacts à la Legación de España, tout cela était très simple, très sûr, très rentable.
Très faux, pensa Driss.
Mais faux comment ? C’était la question. Il y avait le faux grossier — l’arnaque brutale, l’escroc qui prend l’argent et disparaît — et le faux élégant — l’arnaque comme art, l’escroc qui construit un monde si convaincant que la victime y entre comme on entre dans un rêve et n’en sort que lentement, à regret, en se demandant si ce n’était pas quand même un peu vrai. Le Comte Orsini, Driss le sentait, appartenait à la deuxième catégorie. Il ne volait pas l’argent. Il le séduisait.
Verstraeten écoutait. Sa femme regardait le Comte. Et le Comte, avec le timing d’un acteur qui sait quand poser sa réplique et quand laisser le silence travailler, se tut juste au moment où les musiciens commencèrent à jouer.
*
Amina chanta.
Elle ne commença pas par un chant. Elle commença par un silence — un silence qui dura peut-être trois secondes mais qui parut plus long, un silence pendant lequel la salle, qui bourdonnait de conversations et de bruits de couverts, se tut d’elle-même, comme si quelqu’un avait baissé le volume du monde. Le oud joua la première note — une note grave, pleine, qui résonna dans la salle voûtée et se cogna aux murs de zellige et revint, multipliée, enrichie. Le rabab entra — une ligne aiguë, frissonnante, un fil d’argent tendu dans l’air. La darbouka posa un rythme léger, presque imperceptible — un pouls.
Et Amina ouvrit la bouche.
La voix monta.
Ce qui sortit de cette femme assise sur son coussin rouge n’était pas seulement du son. C’était de l’architecture. La voix construisait quelque chose dans l’air — une structure invisible, faite de lignes mélodiques qui se croisaient, s’éloignaient, se retrouvaient, avec des ornements d’une finesse hallucinante, des mélismes qui transformaient une syllabe en un paysage, une voyelle en un voyage. Elle chantait dans le mode hijaz — Driss le reconnut, il avait grandi avec cette musique, sa mère la fredonnait en cuisinant, son père la jouait au violon le samedi soir — le mode hijaz avec sa seconde augmentée, cet intervalle qui sonne oriental pour les oreilles européennes mais qui pour les oreilles arabes sonne simplement comme la vérité, comme le son naturel du désir et de la perte.
Les mots étaient en arabe. Driss les comprenait. C’était un poème ancien — un muwashshah andalou, un de ces poèmes nés à Cordoue ou à Grenade au temps où l’Andalousie était encore musulmane, un poème d’amour qui parlait de jardins et de nuits et d’absence et de la couleur de l’aube quand on n’a pas dormi. Les mots étaient beaux, mais ce n’étaient pas les mots qui importaient — c’était ce que la voix faisait des mots, la façon dont elle les pétrissait, les étirait, les brisait et les recollait, leur donnant des formes qu’ils n’avaient pas sur le papier, des couleurs qu’ils n’avaient pas dans le dictionnaire.
Peggy avait posé sa fourchette.
Cecil avait fermé les yeux.
Miss Partridge caressait son teckel sans s’en rendre compte.
Le Dr. Favre avait fermé Montaigne.
Et Gonzalo Heredia —
Gonzalo Heredia était debout.
Driss ne l’avait pas vu entrer dans le restaurant. Il ne l’avait pas vu s’asseoir, s’il s’était assis. Il le vit debout, immobile, dans l’encadrement de la porte qui séparait le patio du restaurant, et l’expression de son visage — Driss n’oublierait jamais cette expression, parce qu’il avait vu des milliers de visages dans sa vie et qu’il reconnaissait les expressions comme d’autres reconnaissent les mélodies, et celle-ci était nouvelle. Ce n’était pas de l’admiration. Ce n’était pas de l’émerveillement. C’était de la reconnaissance. L’expression d’un homme qui entend quelque chose qu’il a toujours connu sans le savoir, quelque chose qui était en lui depuis longtemps, dormant, enfoui sous les rapports et les couvertures et les missions et les mensonges professionnels, et qui se réveille d’un coup, convoqué par une voix de femme dans un restaurant marocain.
Il ne bougea pas pendant tout le premier morceau.
Amina ne le vit pas. Amina ne voyait personne quand elle chantait — ses yeux étaient mi-clos, tournés vers un point intérieur, un point que personne d’autre ne pouvait voir, et son corps oscillait légèrement, un balancement infime, comme une flamme dans un courant d’air calme.
Le morceau se termina. Les applaudissements vinrent — polis, européens, des applaudissements de restaurant, pas de salle de concert. Amina inclina la tête. Le oud joua quelques notes en transition — des notes libres, improvisées, qui erraient d’un mode à l’autre comme un promeneur qui ne sait pas encore quelle rue il va prendre.
Gonzalo s’assit. Pas à une table — sur une chaise, contre le mur, près de la porte, comme quelqu’un qui veut pouvoir partir à tout moment et qui sait qu’il ne partira pas.
*
Pendant qu’Amina chantait son deuxième morceau — une chanson plus légère, presque dansante, avec un rythme de darbouka plus marqué et une mélodie qui montait en spirale comme la fumée d’un encensoir —, le Comte Orsini mangeait sa pastilla.
La pastilla était l’autre merveille du dîner — cette tourte de pâte feuilletée, croustillante, dorée, saupoudrée de sucre glace et de cannelle, et à l’intérieur : du pigeon, des amandes, des œufs brouillés aux herbes, un mélange sucré-salé qui n’avait aucun sens sur le papier et tout le sens du monde en bouche. Le Comte mangeait avec une élégance qui était elle-même une forme de mensonge — pas qu’il mangeât mal, au contraire, il mangeait comme un homme qui a toujours mangé à de bonnes tables, mais il mangeait avec un tout petit peu trop d’élégance, un soupçon d’excès dans la maîtrise, comme quelqu’un qui a appris les gestes au lieu de les hériter, et Driss, qui avait passé sa vie à servir des aristocrates et des gens qui prétendaient l’être, voyait la différence.
Entre deux bouchées, le Comte parlait.
— Les phosphates du cap Spartel, mon cher Verstraeten, ne sont pas une spéculation. C’est une certitude géologique. Le Maroc possède les plus grandes réserves de phosphates au monde — quatre-vingts pour cent des réserves mondiales, certains disent plus. La France exploite ceux de Khouribga et de Youssoufia, dans le protectorat. Mais la Zone Internationale — ah, la Zone Internationale. Personne n’a encore prospecté sérieusement. Personne n’a eu la vision. Et pourtant —
Il marqua une pause. Il but une gorgée de champagne. Il laissa le silence travailler.
— Et pourtant, reprit-il, j’ai vu les échantillons. Un ami géologue — un Italien, comme moi, un Turinois qui a travaillé pour Montecatini — m’a montré les analyses. La teneur en phosphate est exceptionnelle. Trente-deux pour cent. Vous savez ce que cela signifie ?
Verstraeten ne savait pas. Verstraeten était banquier, pas géologue. Mais Verstraeten savait reconnaître un chiffre prononcé avec assurance, et trente-deux pour cent sonnait comme un chiffre qui avait de l’importance, et le Comte le prononçait avec le respect qu’on accorde aux vérités incontestables.
— Cela signifie, dit le Comte, que le terrain que j’ai identifié vaut vingt fois son prix actuel. Et le prix actuel — il se pencha — est dérisoire. Parce que personne ne regarde. Parce que Tanger est une ville de commerce, de contrebande, de plaisir. Personne ne pense à la terre. Tout le monde pense à la mer.
Il sourit. Verstraeten sourit aussi, sans savoir pourquoi — par contagion, par envie de croire, par cet instinct grégaire qui fait que les banquiers sourient quand on leur parle d’argent comme les chiens remuent la queue quand on leur parle de promenade.
Mme Verstraeten, elle, ne souriait pas. Elle regardait le Comte avec une expression que Driss ne pouvait pas lire depuis le seuil — mais qui ressemblait, de loin, à de l’amusement. Comme si elle voyait quelque chose que son mari ne voyait pas. Comme si le masque du Comte, impénétrable pour les hommes, était transparent pour elle.
*
Amina chantait toujours.
Le troisième morceau était lent — si lent qu’on avait l’impression que le temps s’étirait, que les secondes devenaient élastiques, et la voix montait et descendait avec une liberté totale, sans mesure, sans tempo, portée seulement par le souffle et par quelque chose d’autre que Driss ne savait pas nommer et qui était peut-être ce que les Arabes appellent le tarab — cet état de ravissement musical qui n’est pas seulement une émotion mais un transport, un déplacement de l’âme d’un endroit à un autre.
Gonzalo Heredia avait sorti son carnet. Mais il n’écrivait pas. Il tenait le carnet ouvert sur ses genoux et le stylo entre ses doigts, et il ne bougeait pas. Il regardait Amina. Son regard n’avait rien d’indiscret — il ne la dévorait pas des yeux, il ne la fixait pas avec l’insistance des hommes qui désirent. Il la regardait avec l’attention de quelqu’un qui essaie de comprendre d’où vient un son, comme on cherche la source d’un ruisseau en remontant le cours de l’eau — cette voix venait de quelque part, et ce quelque part l’intéressait plus que la voix elle-même, parce que Gonzalo Heredia était un homme dont le métier était de trouver les sources, et d’habitude les sources qu’il cherchait étaient des informations, des filiations, des réseaux, des chaînes de commandement, et cette fois la source était autre chose, quelque chose qui n’avait rien à voir avec Madrid ni avec ses rapports ni avec la Zone Internationale, et c’est peut-être pour cela que le carnet restait vierge.
Le morceau se termina.
Amina ouvrit les yeux.
Et son regard — Driss le vit, il était le seul à le voir, parce qu’il se tenait à mi-chemin entre la chanteuse et l’Espagnol, dans cet angle du restaurant que personne ne regardait — son regard croisa celui de Gonzalo.
Ce ne fut rien. Une demi-seconde. Un de ces croisements de regards qui se produisent cent fois par jour dans un restaurant entre des gens qui ne se connaissent pas et qui ne se connaîtront jamais. Sauf que celui-ci ne fut pas comme les autres. Driss le sut parce qu’Amina — qui ne regardait personne quand elle chantait, qui ne regardait personne quand elle ne chantait pas, dont le visage ne portait pas de masque et n’exprimait que ce qu’elle voulait exprimer — Amina, l’espace d’une demi-seconde, eut une expression que Driss ne lui avait jamais vue.
Ce n’était pas du trouble. C’était de la curiosité.
Et la curiosité, chez Amina, c’était déjà beaucoup.
*
Le dîner se termina.
Le Comte raccompagna les Verstraeten jusqu’au hall avec la courtoisie d’un hôte, ce qu’il n’était pas. Il serra la main du banquier — longuement, avec les deux mains, cette poignée de main enveloppante qui crée de l’intimité et de la dette en même temps. Il baisa la main de Mme Verstraeten, qui retira ses doigts un tout petit peu trop vite. Puis il se tourna vers Peggy, qui passait dans le hall avec Cecil.
— Miss Whitmore. Quelle soirée. Cette chanteuse — comment s’appelle-t-elle ?
— Amina, dit Cecil. Elle vient de Tétouan. Elle chante dans le style de la nouba — la grande suite andalouse. C’est assez remarquable.
— C’est plus que remarquable, dit Peggy. C’est la plus belle chose que j’aie entendue depuis — depuis je ne sais pas quand. Depuis toujours, peut-être. Est-ce qu’elle chante tous les soirs ?
— Tous les soirs, dit Driss depuis son comptoir.
— Alors je dînerai ici tous les soirs, dit Peggy.
Le Comte sourit. Cecil sourit. Et Gonzalo Heredia passa dans le hall sans un mot, monta l’escalier, et disparut à l’étage.
Driss resta seul dans le hall.
L’odeur de l’encens flottait. La fontaine chantait sa note éternelle. Quelque part dans le restaurant, les serveurs débarrassaient les tables, et le bruit des assiettes et des verres faisait une musique douce, domestique, rassurante — la musique de la fin des choses, du rangement, du retour à l’ordre.
Mais rien n’était en ordre. Driss le sentait. Le Comte avait planté une graine dans la tête du banquier belge, et cette graine pousserait — les graines d’argent poussent toujours, c’est leur nature, elles n’ont besoin que de cupidité et d’imagination. Peggy achetait des tapis et buvait du champagne et ne savait pas encore qu’elle serait la prochaine cible, parce que les Américaines riches et enthousiastes sont le gibier préféré des Comtes sans fortune. Cecil prenait ses commissions et observait le jeu avec l’œil d’un homme qui sait qu’il finira par jouer lui aussi. Et Gonzalo Heredia, dans sa chambre du deuxième étage, face à la fenêtre ouverte sur le port et la nuit et le détroit et l’Espagne invisible, n’écrivait pas son rapport.
Il pensait à une voix.
Et cette voix, à ce moment précis, traversait le patio de l’El Minzah, descendait l’escalier de service, et sortait par la porte du personnel. Amina marchait dans la nuit tangéroise, seule, son caftan vert sombre se fondant dans l’obscurité, et elle remontait vers la médina où elle avait une chambre chez une cousine, et ses pas sur les pavés faisaient un bruit léger, régulier, et elle ne pensait à personne.
Ou peut-être si.
Mais Driss n’aurait pas su le dire, et il se méfiait des histoires qu’on invente quand on ne sait pas, et il ferma le registre, et il éteignit la lampe du comptoir, et il pensa : demain. Demain on verra.
Le manzanilla était fini.
Le vin aussi ment, à sa façon. Mais il ment moins que les hommes.
Chapitre 6 — Le hammam
Driss emmena Théodore un mardi.
Le mardi était le jour des hommes au hammam de la rue Sidi Bouabid — le lundi et le jeudi étaient réservés aux femmes, le mercredi aux familles, et les autres jours à tout le monde, mais le mardi avait quelque chose de particulier, un calme, une lenteur, comme si la vapeur de ce jour-là était plus épaisse et le temps plus souple, et Driss aimait le mardi parce que le mardi on pouvait rester longtemps sans que personne ne vous presse.
— Vous n’avez jamais fait de hammam ? demanda Driss.
— Jamais.
— Alors ne résistez pas.
Théodore ne comprit pas ce que cela signifiait. Il comprendrait.
*
Le hammam de la rue Sidi Bouabid n’avait pas d’enseigne. Une porte en bois, basse, clouée de métal, dans un mur aveugle — rien qui signalât de l’extérieur ce qui se passait à l’intérieur, et cette discrétion était peut-être la première leçon du hammam : les choses essentielles ne s’annoncent pas.
Ils entrèrent.
La première salle était froide. C’est-à-dire qu’elle n’était pas chaude — pas encore — et la lumière y était grise, filtrée par des étoiles de verre percées dans le plafond voûté, des ouvertures minuscules à travers lesquelles le jour entrait par points, comme une constellation inversée, le ciel au-dessus et les étoiles en dessous. Le sol était en pierre, usé par des siècles de pieds nus, et l’air sentait l’eucalyptus et le savon noir et quelque chose d’autre, quelque chose de minéral et de doux, qui était l’odeur de la vapeur elle-même — la vapeur a une odeur, la plupart des gens ne le savent pas, une odeur de chaleur humide, de pierre mouillée, de peau propre.
Le gardien — un homme énorme, torse nu, le crâne rasé, assis sur un banc de pierre derrière un comptoir de bois — hocha la tête en voyant Driss.
— Salam, Si Driss.
— Salam, Brahim.
Pas de transaction visible. Driss avait payé en entrant, d’un geste invisible, la main qui glisse un billet sous un pli de tissu, et Brahim avait reçu de même, et le monde continuait. Théodore n’avait rien vu. C’était aussi une leçon du hammam : l’argent existe mais il ne se montre pas.
Ils se déshabillèrent.
Driss nota que Théodore hésita. Pas longtemps — une seconde, peut-être deux — le temps que prend un Européen pour se souvenir qu’il est nu et que la nudité est une chose à laquelle il n’est pas habitué en public, et puis la seconde passa, et Théodore enleva sa chemise, et son pantalon, et il noua autour de ses hanches la fouta — la serviette en coton fin, rayée, que Brahim lui avait tendue — et il se retrouva debout, pieds nus sur la pierre, les épaules blanches, les côtes visibles, avec ce corps de garçon de vingt-trois ans qui n’a jamais fait de travail physique et qui a passé sa vie assis devant un clavier, et Driss pensa : il est tout en haut. Tout dans la tête et les mains. Le reste n’existe pas encore.
— Venez, dit Driss.
Ils passèrent dans la deuxième salle.
La chaleur les frappa.
Pas une chaleur ordinaire — pas la chaleur du soleil tangérois ni celle d’une cuisine ni celle d’un bain chaud. Une chaleur totale. La chaleur du hammam enveloppe. Elle ne vient pas d’un côté — elle vient de partout, du sol, des murs, du plafond, de l’air lui-même qui est devenu liquide, presque palpable, un air qu’on pourrait saisir dans sa main et dont on sentirait le poids. Les poumons se remplissent de cette chaleur, et pendant les premières secondes on a l’impression de ne pas pouvoir respirer, et puis le corps s’ajuste, les pores s’ouvrent, la sueur perle, et on comprend soudain que le corps est un instrument à vapeur — qu’il fonctionne mieux quand on l’inonde de chaleur, que la chaleur le délace, le desserre, défait les nœuds que le froid et la tension et la vie ont serrés.
— Mon Dieu, dit Théodore.
— Asseyez-vous.
Ils s’assirent sur le banc de pierre, le dos contre le mur chaud. La vapeur était si dense qu’on ne voyait pas le fond de la salle — les autres corps étaient des formes vagues, des silhouettes diluées dans la brume, des fantômes assis ou couchés, et les sons étaient étouffés, adoucis, comme si la vapeur absorbait les bruits comme elle absorbait la lumière.
Théodore ne dit rien pendant cinq minutes. Driss ne dit rien non plus. Le silence du hammam n’est pas un silence gêné — c’est un silence nécessaire, le silence de deux corps qui apprennent à être dans le même espace sans l’encombrer de mots.
Puis la chaleur fit son travail.
C’est la chose que les Européens ne comprennent pas avant de l’avoir vécue : le hammam ne lave pas seulement le corps. Il lave autre chose. La chaleur dissout les défenses — pas d’un coup, pas brutalement, mais lentement, comme l’eau dissout le sel, et ce qui reste après n’est pas de la faiblesse mais de la clarté. On est plus nu que nu. On est nu de l’intérieur.
— C’est étrange, dit Théodore au bout d’un moment. Je n’arrive plus à penser.
— C’est le but, dit Driss.
— Le but de quoi ?
— Du hammam. On vient ici pour ne plus penser. Le corps pense à votre place. Il sait ce dont il a besoin. L’eau chaude, le savon, la pierre. Il sait.
Théodore ferma les yeux. La sueur coulait sur son front, le long de son nez, tombait de son menton. La vapeur sentait l’eucalyptus — les branches d’eucalyptus accrochées au plafond dégageaient leur huile dans la chaleur, et l’odeur était verte, fraîche malgré la chaleur, presque coupante, une odeur qui nettoyait le cerveau comme elle nettoyait les bronches.
— Comment connaissez-vous cet endroit ? demanda Théodore.
— Ma mère m’y amenait quand j’étais enfant. C’était un autre hammam — celui du quartier juif, le mellah. Plus petit. Mais la chaleur était la même. La chaleur est toujours la même.
Théodore ouvrit les yeux.
— Le quartier juif ?
— Je suis juif, dit Driss. Séfarade. Ma famille vit à Tanger depuis — je ne sais pas — quatre cents ans, peut-être plus. Depuis l’expulsion d’Espagne. 1492. Nous sommes venus en même temps que les musulmans d’Andalousie, sur les mêmes bateaux parfois. Les uns fuyaient Ferdinand, les autres fuyaient Isabelle, et les deux fuyaient la même chose — cette idée que tout le monde doit être pareil, penser pareil, prier pareil. Tanger les a accueillis. Tanger accueille tout le monde. C’est sa vertu et peut-être son défaut.
Driss parlait lentement, avec cette voix qu’il n’utilisait pas au comptoir de l’hôtel — sa voix du dehors était polie, efficace, la voix d’un concierge qui résout les problèmes et anticipe les besoins, une voix sans aspérités. Sa voix du dedans — celle du hammam, celle de la vapeur — était différente. Plus grave. Plus rugueuse. Comme si la chaleur avait ramolli la couche lisse qu’il posait sur ses mots chaque matin en enfilant son uniforme.
— Ma mère parlait hakétia, dit-il. Le judéo-espagnol de Tanger. Un espagnol du quinzième siècle mélangé avec de l’arabe et de l’hébreu et un peu de portugais. Quand elle disait les mots de la cuisine — les mots pour le pain, la viande, le miel, les amandes — ces mots-là étaient en espagnol. Quand elle disait les mots de la prière, c’était en hébreu. Et quand elle insultait mon père — elle souriait en l’insultant, c’était leur façon de s’aimer — les insultes étaient en arabe, parce que les insultes arabes sont les meilleures du monde. Plus précises. Plus imagées. Chaque insulte est un petit poème.
Théodore rit. Le rire résonna contre les murs voûtés du hammam et revint, adouci, méconnaissable.
— Et vous ? demanda-t-il. Quelle langue est la vôtre ?
Driss réfléchit. C’était une question qu’on ne lui avait jamais posée — pas de cette façon, pas dans un hammam, pas par quelqu’un qui posait la question non pas par curiosité ethnographique mais par intérêt réel, cet intérêt qu’ont les musiciens pour les matériaux sonores, quel qu’ils soient.
— Aucune, dit-il. Toutes. Je parle cinq langues, et aucune n’est la mienne. L’arabe est la langue de la rue, le français la langue du travail, l’espagnol la langue de ma mère, l’anglais la langue des clients, l’italien la langue du commerce. Je passe de l’une à l’autre comme on change de pièce dans une maison. Chaque langue est une pièce. Chaque pièce a sa lumière, son odeur, sa température. Mais le couloir — le couloir qui relie les pièces — le couloir n’a pas de langue. Et c’est là que j’habite. Dans le couloir.
Théodore ne répondit pas tout de suite. Il écoutait — pas seulement les mots, mais le son des mots, cette façon que Driss avait de faire rouler les voyelles comme des galets dans la bouche, les r légèrement gutturaux qui trahissaient l’arabe sous le français, les s sifflants qui venaient de l’hakétia, ce français impeccable qui portait en lui les fantômes de quatre autres langues.
— C’est comme la musique, dit Théodore.
— Comment ça ?
— Ce que vous décrivez — les langues comme des pièces, les passages entre les langues. C’est exactement ce que je cherche. Le couloir entre les musiques. L’endroit qui n’est ni le piano ni la ghayata. L’entre-deux.
Driss le regarda. La vapeur rendait les visages flous, mais les yeux de Théodore étaient clairs — bleus, peut-être gris — et ils brillaient avec cette intensité des gens qui viennent de comprendre quelque chose et qui ne savent pas encore si c’est important ou inutile.
— Vous cherchez un son qui n’existe pas encore, dit Driss.
— Oui.
— Alors vous êtes au bon endroit. Tanger est pleine de choses qui n’existent pas encore. C’est une ville inachevée. Tout y est en train de devenir. L’hôtel est en train de devenir un hôtel. Les clients sont en train de devenir ce qu’ils seront. Et vous — vous êtes en train de devenir un musicien.
— Je suis déjà musicien.
— Non. Vous êtes un pianiste. Ce n’est pas la même chose. Un pianiste joue du piano. Un musicien entend le monde.
*
Le tayeb arriva.
C’était un homme silencieux, musclé, avec des mains larges comme des battoirs et une douceur dans les gestes qui contredisait la puissance de ses bras. Il portait un seau d’eau chaude et un gant de crin — le kessa — et il fit signe à Théodore de s’allonger sur la pierre.
Théodore s’allongea. La pierre était brûlante — pas insupportablement, mais à la limite, à cet endroit exact où la douleur et le plaisir se confondent et où le corps ne sait plus faire la différence.
Le tayeb commença.
Le gommage au kessa est une chose que les mots décrivent mal. C’est un geste simple — une main gantée de crin qui frotte la peau mouillée en mouvements longs, appuyés, réguliers — mais l’effet est saisissant. La peau résiste d’abord, puis cède, et ce qui s’en va — ce rouleau gris de peau morte et de crasse et de sueur accumulée — ce qui s’en va, c’est une couche. Pas seulement une couche de saleté. Une couche d’habitudes. Une couche de tensions. Une couche de ce que le corps accumule quand on vit en ne pensant qu’avec la tête, quand on oublie qu’on a des épaules et un dos et des bras et des côtes et que toutes ces choses portent des fardeaux invisibles.
Théodore gémit.
Pas de douleur — d’étonnement. Quelque chose lâchait en lui. Quelque chose dont il ne savait pas le nom et qu’il portait depuis longtemps — depuis le Conservatoire peut-être, depuis les heures de gammes et d’exercices, depuis les examens et les jurys et les professeurs qui pinçaient les lèvres, depuis cette tension permanente de celui qui essaie de bien faire et qui sait que bien faire ne suffit pas, qu’il faut faire quelque chose d’autre, quelque chose de plus, quelque chose de neuf, et que ce quelque chose ne vient pas du travail mais d’un endroit qu’on ne contrôle pas.
Le tayeb frotta ses épaules, son dos, ses bras, ses jambes. La peau devenait rose, vive, sensible. L’air chaud du hammam la touchait comme une caresse. Et Théodore, allongé sur cette pierre brûlante dans cette vapeur d’eucalyptus, les yeux fermés, le corps abandonné aux mains du tayeb, comprit pour la première fois de sa vie ce que Driss avait dit : le corps pense. Le corps sait. Il faut le laisser faire.
Puis le tayeb versa l’eau.
Des seaux d’eau chaude — tiède d’abord, puis de plus en plus chaude — et l’eau ruisselait sur le corps de Théodore et emportait tout, la peau morte, la mousse du savon noir — cette pâte brune, épaisse, à l’odeur d’olive et de miel qu’on étale sur le corps comme un enduit — et avec tout cela quelque chose d’autre, quelque chose qui n’avait pas de substance mais qui avait un poids, et quand Théodore se redressa, assis sur la pierre, ruisselant, les yeux grands ouverts dans la vapeur, il se sentait — le mot est insuffisant mais il n’y en a pas d’autre — il se sentait neuf.
— Alors ? dit Driss.
Théodore regarda ses mains. Ses mains de pianiste — longues, fines, avec des callosités au bout des doigts. Elles avaient l’air différentes. Plus présentes. Plus réelles. Comme si le gommage les avait révélées en enlevant une couche d’invisible.
— Je comprends, dit-il.
— Qu’est-ce que vous comprenez ?
— Ce que je dois faire avec la musique. Je ne dois pas l’attraper. Je dois la laisser me traverser. Comme l’eau.
Driss sourit.
C’était un sourire rare chez lui — pas le sourire du concierge, pas le sourire poli, pas le sourire professionnel. Un sourire qui venait du fond, de cet endroit du couloir entre les langues où Driss habitait vraiment, et ce sourire disait : oui. Exactement. C’est ça.
*
Ils sortirent du hammam une heure plus tard.
La rue les reçut comme un choc — la lumière blanche, l’air sec, le bruit. Après la vapeur, le monde extérieur semblait trop net, trop défini, trop tranchant. Les couleurs étaient plus vives. Les sons étaient plus clairs. Le corps, débarrassé de sa couche d’habitude, percevait tout avec une intensité décuplée.
Théodore cligna des yeux.
— J’ai l’impression de voir pour la première fois, dit-il.
— C’est l’effet du hammam. Ça dure quelques heures. Profitez-en.
Ils marchèrent en silence vers l’hôtel. La rue de Fès montait entre des maisons blanches aux volets bleus, et le soleil de l’après-midi était oblique et chaud, et les ombres étaient longues, et un marchand ambulant poussait une charrette chargée de figues de Barbarie — des fruits hérissés d’épines, vert et violet, que l’homme épluchait avec un couteau rapide, révélant la chair orange et sucrée, et il les vendait pour quelques sous, et les enfants couraient derrière la charrette comme des oiseaux derrière un bateau.
— Driss, dit Théodore.
— Oui.
— Merci.
Driss hocha la tête. Il ne dit pas « de rien » — les gens qui disent « de rien » ne comprennent pas la valeur de ce qu’ils donnent. Ce qu’il avait donné à Théodore, c’était une porte. Pas la musique elle-même — la musique, Théodore la trouverait seul, ou ne la trouverait pas, et Driss n’y pouvait rien. Mais la porte — cette ouverture par laquelle on passe de la tête au corps, du contrôle à l’abandon, de la partition à l’écoute — cette porte, Driss pouvait la montrer, parce qu’il la franchissait chaque jour, chaque fois qu’il passait d’une langue à une autre, chaque fois qu’il entrait dans le couloir.
Ils arrivèrent à l’hôtel.
Dans le hall, le Comte Orsini lisait un journal, les jambes croisées, un café turc devant lui. Il leva les yeux et sourit.
— Vous avez l’air d’un homme qui a été au hammam, dit-il à Théodore. Vous brillez.
— C’est possible, dit Théodore.
— La propreté est un luxe sous-estimé, dit le Comte. Presque autant que l’honnêteté.
Il souriait en disant cela, et Driss ne sut pas si c’était de l’ironie ou un aveu, et peut-être que le Comte ne le savait pas non plus, et peut-être que c’était justement le problème du Comte — il avait tant joué qu’il ne savait plus toujours quand il jouait et quand il ne jouait pas, et les frontières entre le masque et le visage s’étaient brouillées, comme les frontières entre les langues dans la bouche de Driss, comme les frontières entre les musiques dans l’oreille de Théodore, comme les frontières entre les pays dans le détroit de Gibraltar — toujours là, toujours visibles, et pourtant franchies cent fois par jour par des gens qui faisaient semblant de ne pas les voir.
Théodore monta dans sa chambre.
Driss reprit sa place au comptoir.
Et le Comte tourna la page de son journal, et l’après-midi continua, et le soleil bougea, et les ombres des orangers bougèrent avec lui, et l’hôtel respira, et quelque part dans la médina, dans un hammam de la rue Sidi Bouabid, la vapeur continua de monter vers les étoiles de verre du plafond, portant avec elle tout ce que les hommes y avaient laissé — la saleté, la fatigue, les masques, les peurs — tout cela montait et se dissolvait dans la chaleur, et retombait en eau sur les pierres chaudes, et recommençait, et recommençait, comme tout recommence à Tanger, parce que Tanger est une ville où rien ne finit vraiment et où tout se transforme.
Chapitre 7 — Les phosphates du cap Spartel
L’arnaque du Comte Orsini avait la beauté d’une horloge suisse — beaucoup de pièces, un mécanisme invisible, et l’apparence de la simplicité.
Driss la reconstitua plus tard, par fragments, en recoupant ce qu’Ahmed le barman entendait au Caid’s Bar, ce que les femmes de chambre rapportaient des conversations surprises dans les couloirs, ce que le portier Youssef voyait depuis la porte d’entrée — les allées et venues, les taxis commandés, les rendez-vous au petit matin — et ce que Driss lui-même observait au comptoir, cette position stratégique d’où il voyait tout le hall, toutes les entrées, toutes les sorties, comme un araignée au centre de sa toile, sauf que l’araignée ne tisse pas, elle attend, et ce qui vient s’y prendre n’est pas de la nourriture mais de l’information.
Le mécanisme était le suivant.
Première pièce : le terrain. Le Comte avait identifié une parcelle au cap Spartel — la pointe nord-ouest du Maroc, là où le détroit de Gibraltar rencontre l’Atlantique, un promontoire spectaculaire couronné d’un phare et entouré de falaises et de dunes. Le terrain existait. Il appartenait, selon le Comte, à un fonctionnaire du Mendoub — l’administration internationale qui gouvernait Tanger — un certain Si Larbi, qui souhaitait vendre discrètement pour des raisons personnelles. Le prix demandé était modeste. Les phosphates, selon le Comte, étaient dessous.
Deuxième pièce : le géologue. Le Comte avait un ami géologue — le fameux Turinois, le spécialiste de Montecatini — qui avait analysé des échantillons et confirmé la teneur exceptionnelle en phosphate. Trente-deux pour cent. Le Comte montrait un document — une feuille tapée à la machine, en-tête d’un laboratoire de Turin, avec des chiffres, des colonnes, un tampon. Le document avait l’air vrai. Les faux documents ont toujours l’air vrai quand ils sont faits par quelqu’un qui sait que l’apparence de la vérité n’est pas dans le contenu mais dans le papier, la typographie, le tampon — dans la matérialité de l’objet, pas dans l’information qu’il porte.
Troisième pièce : l’urgence. Le terrain ne serait pas disponible longtemps. D’autres s’y intéressaient — des Français, disait le Comte, des gens de Casablanca, des industriels qui avaient l’oreille du Résident général. Si l’on n’agissait pas vite, le terrain partirait. L’urgence est le moteur de toute bonne arnaque, parce qu’elle empêche de réfléchir, et les gens qui ne réfléchissent pas signent, et les gens qui signent paient, et les gens qui paient s’aperçoivent trop tard que trente-deux pour cent de phosphate dans un échantillon ne garantit pas trente-deux pour cent de phosphate dans un terrain, surtout quand l’échantillon vient de Turin et le terrain de Tanger.
Quatrième pièce — et c’était là que le Comte se distinguait des escrocs ordinaires — la part de vrai. Le Maroc avait réellement d’immenses réserves de phosphates. L’Office chérifien des phosphates, créé en 1920, exploitait réellement les gisements de Khouribga. La Zone Internationale de Tanger était réellement un terrain de jeu fiscal où les investissements échappaient aux réglementations françaises et espagnoles. Tout cela était vrai, vérifiable, imprimé dans les journaux. Le Comte ne mentait pas sur le contexte. Il mentait sur le détail. Et le détail — le terrain précis, les échantillons, l’analyse du géologue — le détail était invérifiable sans aller voir, et personne n’irait voir, parce que les gens qui investissent dans les phosphates ne se salissent pas les chaussures dans les falaises du cap Spartel, ils restent au bar de l’hôtel et regardent des documents.
*
Verstraeten fut le premier.
Le banquier belge signa un engagement de principe — pas un chèque encore, un engagement, une lettre d’intention rédigée par le Comte avec une élégance juridique qui impressionna Verstraeten, parce que les banquiers sont impressionnés par les gens qui maîtrisent le vocabulaire juridique, de la même façon que les médecins sont impressionnés par les gens qui maîtrisent le vocabulaire médical, et le Comte maîtrisait tout, ou donnait cette impression, ce qui revient au même quand on ne vérifie pas.
La somme envisagée était raisonnable. Pas astronomique — le Comte n’était pas gourmand, ou plutôt il était gourmand avec intelligence, il savait que les grosses sommes font réfléchir et que les petites sommes font agir, et il avait fixé le montant de l’investissement initial à un niveau qui était assez élevé pour être pris au sérieux et assez bas pour ne pas déclencher l’alarme. Vingt mille francs français. Un an de salaire d’un ingénieur. Un mois de dépenses de Peggy Whitmore.
Car Peggy fut la deuxième.
Le Comte l’approcha avec une stratégie différente — pas le tête-à-tête discret, pas les chiffres et les documents, pas le vocabulaire juridique. Avec Peggy, il utilisa le rêve.
— Imaginez, Miss Whitmore. Vous investissez dans la terre marocaine. Pas dans des actions, pas dans des obligations, pas dans du papier — dans la terre. La terre rouge de l’Afrique. Vous y mettez votre nom. Votre argent fait travailler des gens d’ici — des ouvriers, des ingénieurs, des familles. Et vous — vous, qui êtes venue ici pour commencer quelque chose de neuf — vous ne serez plus une touriste. Vous serez une pionnière.
Peggy écouta.
Elle écouta avec cette attention généreuse qu’elle accordait à tout — aux tapis, aux épices, aux chanteurs, aux escrocs. Le mot « pionnière » fit quelque chose dans son cerveau. Pas le mot lui-même — le son du mot, son poids, sa promesse. Elle avait fui New York pour fuir un mariage, un nom, une vie qui ne lui ressemblait pas. Elle était venue à Tanger sans plan, sans projet, avec sept malles et une femme de chambre irlandaise et la conviction diffuse que quelque part dans le monde il y avait un endroit où elle pourrait être autre chose que ce qu’on avait décidé qu’elle serait. Et le Comte lui offrait cet endroit. Pas Tanger — Tanger, elle l’avait déjà. Le Comte lui offrait un rôle. Un personnage. La femme d’affaires américaine qui investit dans les phosphates du cap Spartel. C’était absurde et c’était magnifique et c’était exactement ce que Peggy voulait entendre.
— Combien ? demanda-t-elle.
— Trente mille francs pour commencer.
— D’accord, dit Peggy.
Le Comte cligna des yeux. C’était le seul signe de surprise que Driss lui vit jamais manifester — un clignement, un quart de seconde, comme un chat qui ne s’attend pas à attraper la souris si vite. Puis le masque revint — le sourire, la grâce, l’assurance — et le Comte dit :
— Vous êtes une femme remarquable, Miss Whitmore.
— Je suis une femme impatiente, monsieur le Comte. C’est différent.
*
Le troisième investisseur fut une surprise.
Driss l’apprit par Ahmed, qui l’avait entendu au bar un soir, tard, quand il ne restait plus que le Comte et un homme que personne à l’hôtel ne connaissait — un Danois, grand, blond, avec des yeux clairs et une mâchoire carrée et ce genre de beauté nordique qui ressemble à de la froideur mais qui est peut-être de la timidité. L’homme s’appelait Henriksen. Il n’était pas client de l’El Minzah — il logeait dans une pension de la ville nouvelle, et il était venu au bar sur la recommandation de quelqu’un, et ce quelqu’un, Driss le soupçonnait, était le Comte lui-même, parce que le Comte avait cette faculté de trouver ses proies en dehors de l’hôtel, dans les cafés de la ville nouvelle, dans les salons du consulat danois, dans ces cercles interstitiels de la Zone Internationale où les expatriés se croisaient et se parlaient et échangeaient des tuyaux et des rumeurs avec la fébrilité de gens qui vivent dans un pays qui n’en est pas un et qui compensent l’absence de sol par un excès de bavardage.
Henriksen avait investi quinze mille francs.
Total : soixante-cinq mille francs. Engagés, pas encore versés. Le Comte construisait son château de cartes avec la patience d’un architecte — chaque carte posée avec soin, chaque angle calculé, chaque poids réparti.
*
Cecil Pembroke flairait quelque chose.
Il ne le dit pas — Cecil ne disait jamais les choses directement, il les laissait flotter dans la conversation comme des feuilles mortes sur un étang, et les gens les ramassaient s’ils voulaient ou les laissaient passer. Mais il posa des questions.
Au bar, un soir, en présence de Driss :
— Ce Comte Orsini. Un nom fascinant. Orsini — comme les princes romains, vous savez. La famille Orsini de Rome. Papes, cardinaux, empoisonneurs. Très vieille famille. Très, très vieille. Éteinte, je crois. Ou presque éteinte. Il faudrait vérifier.
Il dit cela en l’air, à personne en particulier, en regardant son gin. Driss nota le mot « vérifier ».
Le lendemain, Cecil posa une autre question, cette fois à Driss directement :
— Dites-moi, mon cher. Notre ami le Comte — d’où vient-il exactement ? Venise, je sais. Mais Venise est grande. Et les Orsini ne sont pas vénitiens, ils sont romains. Un Orsini de Venise, c’est comme un Bourbon de Marseille — pas impossible, mais excentrique.
— Je ne sais pas, monsieur Pembroke.
— Bien sûr que vous savez. Vous savez tout. Mais vous ne dites rien, et c’est pour cela que vous êtes un excellent concierge. Un mauvais concierge sait tout et le dit. Un bon concierge sait tout et attend.
Cecil sourit et changea de sujet. Mais Driss comprit que Cecil avait commencé à tirer le fil, et que le fil, quand on le tirait assez longtemps, menait quelque part, et que ce quelque part ne serait pas agréable pour le Comte.
Cecil connaissait la médina. Cecil connaissait les antiquaires, les marchands, les courtiers, les fonctionnaires subalternes, les interprètes, les guides — cette couche invisible de la société tangéroise qui faisait marcher les affaires comme les engrenages font marcher les horloges. Il connaissait les cafés où l’on parlait, les hammams où l’on négociait, les mosquées où l’on jurait. Et quelque part dans ce réseau, dans cette toile de relations tissée en trois ou quatre ans de commerce et de conversation, il y avait quelqu’un qui savait quelque chose sur le Comte Orsini.
Cecil cherchait.
*
Gonzalo Heredia, lui, ne cherchait pas.
Gonzalo rapportait.
Chaque lundi, un courrier partait de Tanger pour Madrid — la valise diplomatique de la Legación de España, qui passait par Algeciras et qui arrivait au Ministerio de Asuntos Exteriores trois jours plus tard. Gonzalo y glissait ses rapports — des feuillets dactylographiés, en double, sur papier pelure, avec le numéro de référence du bureau, le tampon confidentiel, et sa signature au bas de la dernière page.
Les rapports étaient ternes.
Driss ne les avait pas lus — il n’était pas espion, il était concierge, et la distinction est importante même si les compétences se recoupent. Mais il avait vu Gonzalo dactylographier dans sa chambre — la porte entrouverte, la machine à écrire Olivetti portable posée sur le bureau, le rythme régulier des touches qui ressemblait, de loin, au rythme d’une darbouka jouée sans enthousiasme. Et il avait vu les enveloppes — blanches, scellées, sans adresse visible — que Gonzalo confiait au portier le lundi matin pour qu’il les apporte à la Legación, et le portier les apportait, et le consul les glissait dans la valise, et Madrid les recevait, et quelqu’un les lisait, et ce quelqu’un, probablement, bâillait.
Parce que Gonzalo n’avait rien à rapporter.
La Zone Internationale de Tanger en 1930 n’était pas un foyer d’espionnage — pas encore. Elle le deviendrait plus tard, pendant la guerre civile espagnole, quand Franco installerait ses agents dans les cafés et quand la médina deviendrait un échiquier où se joueraient les intérêts de six nations. Mais en 1930, Tanger était calme. Les huit puissances cohabitaient dans une indifférence polie. Les contrebandiers faisaient passer du tabac et de l’alcool, les banquiers faisaient passer de l’argent, les diplomates faisaient passer le temps. La mission de Gonzalo était d’observer — d’observer et de rapporter — et il observait, et il rapportait, et ce qu’il rapportait était une ville qui fonctionnait comme elle avait toujours fonctionné, c’est-à-dire dans un désordre organisé que personne ne comprenait vraiment mais que tout le monde trouvait commode.
Il aurait pu rapporter le Comte.
Un faux aristocrate italien qui montait une arnaque aux phosphates dans la Zone Internationale — c’était le genre d’information que Madrid aurait trouvée intéressante, ou du moins suffisamment pittoresque pour être classée quelque part dans un dossier que quelqu’un ouvrirait un jour. Gonzalo avait vu le manège. Il n’était pas stupide — il était formé à observer les arnaques comme un ornithologue est formé à observer les oiseaux, par espèce, par comportement, par habitat. Il avait identifié le Comte dès le troisième jour — la malle trop belle pour un seul costume, les initiales en laiton qui étaient légèrement plus neuves que le cuir, l’accent vénitien appris et non hérité, et cette façon de citer Dante — « Lasciate ogni speranza » par-ci, « Nel mezzo del cammin » par-là — qui trahissait l’autodidacte, parce que les vrais Italiens cultivés ne citent pas Dante, ils le supposent.
Mais Gonzalo ne rapporta pas le Comte.
Il ne rapporta pas le Comte parce que le Comte ne faisait de mal à personne — pas encore, pas vraiment — et parce que les victimes potentielles étaient un banquier belge, une Américaine et un Danois, et qu’aucun d’eux n’était espagnol, et que Madrid ne s’intéressait qu’aux affaires espagnoles. Et aussi — mais cela, Gonzalo ne se l’avouait pas — parce que le Comte l’amusait. Il y avait dans cette arnaque une élégance, un panache, une espèce de courage absurde qui plaisait à Gonzalo, peut-être parce que Gonzalo lui-même vivait sous un masque — pas un masque d’aristocrate, un masque de voyageur ordinaire — et que les gens masqués reconnaissent les gens masqués et éprouvent pour eux une solidarité inavouable.
Ce que Gonzalo rapporta, dans son rapport du lundi, fut ceci : « Activité normale dans la Zone Internationale. Aucun mouvement notable dans les consulats. Le commerce portuaire fonctionne sans incident. Le nouvel hôtel El Minzah, propriété de Lord Bute, accueille une clientèle internationale variée. Rien à signaler. »
Rien à signaler.
Sauf une voix, le soir, dans le restaurant El Korsan, qu’il écoutait depuis sa table près de la fenêtre avec son verre de manzanilla et son carnet vierge.
Mais ça, c’était dans un autre rapport — un rapport qu’il n’écrivait pas, qu’il ne dactylographiait pas, qu’il n’envoyait à personne. Un rapport intérieur, confidentiel, classé dans un dossier dont lui seul connaissait l’existence et dont le contenu se résumait à une phrase :
Elle chante le hijaz comme si le hijaz était une langue, et je la comprends sans la comprendre, et c’est la chose la plus étrange qui me soit arrivée depuis que j’ai appris à ne rien ressentir.
*
Le soir du dixième jour, le Caid’s Bar ressemblait à un salon de comédie.
Peggy racontait à Cecil l’excursion que le Comte lui avait proposée au cap Spartel — « pour voir le terrain, Cecil, le terrain où l’on va creuser, c’est magnifique, on voit le phare et l’Atlantique et l’endroit exact où la Méditerranée finit et l’océan commence, le Comte dit que les phosphates sont juste là-dessous, sous nos pieds, vous imaginez, on marche sur une fortune sans le savoir » — et Cecil écoutait avec un sourire qui contenait plusieurs couches, comme un millefeuille, la couche du dessus étant l’amusement et celle du dessous l’inquiétude et celle du milieu, quelque part, une pointe d’affection.
— Ma chère Peggy, dit Cecil. Avez-vous vérifié l’existence de ces phosphates autrement que par la parole du Comte ?
— Il m’a montré un document. Une analyse d’un laboratoire de Turin.
— Turin.
— Oui, Turin. En Italie.
— Je sais où est Turin, ma chère. Ce qui m’intéresse, c’est pourquoi un géologue italien analyse des phosphates marocains dans un laboratoire de Turin plutôt que dans un laboratoire de Rabat ou de Casablanca, où il y a des gens qui font cela tous les jours et qui n’ont pas besoin de traverser la Méditerranée pour regarder un caillou.
Peggy ouvrit la bouche. La referma. Ouvrit de nouveau.
— Vous pensez que c’est faux ?
— Je ne pense rien. Je pose une question. Ce sont deux choses très différentes, et la confusion entre les deux est la source de la plupart des malheurs de l’humanité.
Peggy rit. Puis elle cessa de rire. Puis elle rit de nouveau, mais d’un rire différent — un rire qui avait un doute dedans, un petit doute pointu comme une arête de poisson, pas assez gros pour empêcher d’avaler mais assez présent pour qu’on le sente passer.
— Je lui demanderai, dit-elle.
— Ne lui demandez rien. Les gens qui mentent ont toujours une réponse. Les réponses ne prouvent rien. C’est les silences qui prouvent.
Cecil commanda un autre gin. Le Comte n’était pas au bar ce soir-là — il dînait au restaurant avec Henriksen, le Danois, et Driss pouvait voir, depuis le hall, les deux silhouettes penchées l’une vers l’autre au-dessus de la table, le Comte parlant, le Danois écoutant, les verres de champagne brillant dans la lumière des lanternes, et la mécanique tournait, les rouages s’emboîtaient, l’horloge avançait.
Driss ne savait pas encore comment cela finirait.
Mais il savait — il le sentait avec cette certitude intestinale qui est la forme d’intelligence la plus ancienne et la plus fiable — que le Comte était un homme qui allait trop loin. Pas par vice. Par besoin. Par cette soif insatiable des imposteurs qui ne se contentent jamais de ce qu’ils ont obtenu parce que ce qu’ils ont obtenu n’est jamais assez pour combler le trou qu’ils portent en eux — ce trou qui a la forme exacte de ce qu’ils ne sont pas et qui ne se remplit pas avec de l’argent, ni avec du champagne, ni avec l’admiration des banquiers belges, mais qui se remplit peut-être, parfois, pour une seconde, quand quelqu’un les regarde avec de vrais yeux et dit : je sais qui vous êtes, et ça ne change rien.
Personne n’avait encore dit cela au Comte.
Mais la soirée n’était pas finie.
Et Tanger, qui avait vu passer des imposteurs plus grands et plus dangereux que le Comte Orsini — des sultans usurpateurs, des pirates travestis en ambassadeurs, des ambassadeurs travestis en marchands, des marchands travestis en saints — Tanger attendait, avec cette patience de ville qui a quatre mille ans et qui sait que les histoires se terminent toujours, d’une façon ou d’une autre, et que la fin est rarement celle qu’on attend.
Chapitre 8 — La Terrasse des Paresseux
Le dimanche à Tanger ne ressemblait à aucun autre jour.
Ce n’était pas le repos — Tanger ne se reposait jamais, la ville fonctionnait sur trop de calendriers pour s’arrêter. Le vendredi les mosquées étaient pleines et les souks ralentissaient. Le samedi les synagogues du mellah chantaient et les boutiques juives fermaient. Le dimanche les cloches de l’église espagnole sonnaient et les Européens se promenaient. Mais aucun de ces jours n’arrêtait les autres — le vendredi les chrétiens travaillaient, le samedi les musulmans vendaient, le dimanche les juifs ouvraient leurs commerces et les Arabes buvaient du thé sur les places comme tous les autres jours. Tanger avait trois jours de repos et aucun, trois dieux et tous, et cette superposition de sacralités produisait un effet paradoxal : puisque chaque jour était saint pour quelqu’un, aucun jour n’était vraiment profane, et l’on vivait dans une espèce de sainteté continue, diffuse, qui n’empêchait personne de faire des affaires.
Le dimanche des Européens, cependant, avait sa géographie.
On allait à la Terrasse des Paresseux.
La Terrasse des Paresseux — Terraza de los Perezosos pour les Espagnols, Terrace of the Idlers pour les Anglais — était un belvédère long et plat, bordé de canons espagnols rouillés, qui dominait le port et le détroit depuis la muraille sud de la médina. C’était l’endroit le plus célèbre de Tanger et le plus inutile — on n’y faisait rien. On s’asseyait sur le muret, ou on s’appuyait à la balustrade, ou on marchait lentement d’un bout à l’autre en fumant et en regardant la mer, et c’était tout. L’activité de la Terrasse des Paresseux était la contemplation, et la contemplation n’a pas de but, ce qui est exactement son intérêt.
Ce dimanche-là, le onzième jour depuis l’ouverture de l’El Minzah, Driss avait son jour de congé.
Il n’avait pas de congé officiel — un concierge d’hôtel n’a jamais de congé, pas au sens où un fonctionnaire a un congé, avec des papiers et des horaires et un remplacement organisé. Driss avait un arrangement avec le sous-concierge, un garçon nommé Tarik qui était compétent mais nerveux et qui faisait l’affaire pour un dimanche. Driss laissait l’hôtel à Tarik le dimanche matin et ne revenait que le lundi à l’aube, et pendant ces heures il n’était plus le concierge de l’El Minzah, il était Driss Benani de Tanger, un homme parmi les hommes, et il allait à la Terrasse des Paresseux parce que c’était là qu’on allait le dimanche, et parce qu’il aimait regarder le détroit sans l’encadrement d’une fenêtre d’hôtel.
Il arriva à dix heures.
La lumière de ce dimanche était celle que Tanger réserve à ses meilleurs jours — une lumière nacrée, légèrement laiteuse, qui venait de partout à la fois et qui ne faisait pas d’ombres, ou des ombres si pâles qu’elles ressemblaient à des suggestions plutôt qu’à des certitudes. Le détroit était bleu et calme. Les côtes espagnoles flottaient au-dessus de l’eau comme un mirage — Tarifa, les falaises de la Punta Marroquí, et plus loin, à peine visible, la masse grise de Gibraltar. Des bateaux passaient — des cargos, des ferries, des barques de pêcheurs, et un voilier solitaire qui tirait des bords entre les deux continents avec la nonchalance d’un homme qui hésite entre deux cafés.
Driss s’assit sur le muret, les jambes dans le vide, le dos au soleil.
Autour de lui, la terrasse se peuplait. Des familles espagnoles en habits du dimanche — les hommes en costume sombre, les femmes en robe claire, les enfants impeccables et furieux. Des soldats du tabor marocain en uniforme kaki qui marchaient par deux, les mains dans le dos. Des marchands ambulants qui vendaient des cacahuètes grillées dans des cornets de papier journal. Un écrivain public assis devant une petite table, sa machine à écrire posée dessus, qui rédigeait des lettres pour les illettrés — des lettres d’amour, des demandes d’emploi, des réclamations administratives — et qui les lisait à voix haute pour vérifier, et les mots sortaient de la machine avec un bruit sec et tombaient dans l’air du dimanche comme des graines.
Et puis, l’un après l’autre, les personnages de l’El Minzah.
*
Cecil Pembroke arriva le premier — naturellement. Il portait un panama, un costume en lin beige, et tenait une canne qu’il n’utilisait pas pour marcher mais pour ponctuer ses phrases, comme un chef d’orchestre utilise sa baguette non pas pour battre la mesure mais pour donner du style au temps.
— Driss ! cria-t-il depuis le bout de la terrasse. Quelle surprise. Je ne savais pas que vous quittiez votre poste.
— Je ne quitte pas mon poste, monsieur Pembroke. Je change de terrasse.
Cecil rit et s’installa à côté de lui sur le muret, les jambes pendantes, et pendant un moment ils ne dirent rien, ils regardèrent le détroit, et le silence entre eux était le silence de deux hommes qui se connaissent assez pour ne pas avoir besoin de le meubler.
Peggy apparut vingt minutes plus tard, essoufflée, en robe blanche et chapeau de paille, suivie de Bridget dont le visage avait acquis, en onze jours de Tanger, la couleur exacte d’une tomate et l’expression d’un animal qui a renoncé à fuir.
— Cecil ! cria Peggy. Et Driss ! Vous êtes là aussi ! Tout le monde est là ! C’est merveilleux !
Bridget s’assit sur un banc à l’ombre et ferma les yeux avec la détermination d’une personne qui a décidé que si elle ne voyait rien, rien ne la verrait.
— Regardez, dit Peggy en montrant le détroit. L’Europe. L’Afrique. Et entre les deux, quatorze kilomètres d’eau. Quatorze kilomètres ! C’est rien. C’est la distance entre Manhattan et Newark. Et pourtant c’est un autre monde. Comment est-ce possible ?
— Quatorze kilomètres et quatre mille ans, dit Cecil. La distance n’est pas dans l’eau. Elle est dans le temps.
Peggy réfléchit à cela. Driss pensa que Cecil avait raison, et que la distance entre les continents n’était pas géographique mais historique, et que le détroit n’était pas une frontière mais une mémoire — la mémoire de tous ceux qui l’avaient traversé, dans un sens et dans l’autre, depuis les Phéniciens jusqu’aux contrebandiers de ce matin, et que cette mémoire donnait à l’eau du détroit une épaisseur que quatorze kilomètres ordinaires n’auraient pas eue.
*
Le Comte Orsini arriva à onze heures, en compagnie de Théodore Valadon.
C’était un couple improbable — le faux aristocrate quinquagénaire et le jeune compositeur, marchant côte à côte sur la terrasse, le Comte en costume gris perle, Théodore en chemise ouverte et pantalon froissé. Ils parlaient, et c’est le Comte qui parlait le plus, et ce qu’il disait n’avait rien à voir avec les phosphates.
— L’opéra, disait le Comte. Vous connaissez l’opéra, naturellement. Mais connaissez-vous l’opéra vénitien ? Pas celui de Verdi — celui d’avant. Monteverdi. L’Orfeo. 1607. La première fois qu’un homme a mis la musique au service de l’émotion et non l’inverse. Avant Monteverdi, la musique commentait le texte. Après Monteverdi, la musique était le texte. Vous comprenez la différence ?
Théodore comprenait. Il comprenait même très bien, et il regardait le Comte avec cet étonnement particulier qu’on éprouve quand quelqu’un qu’on a rangé dans une catégorie — en l’occurrence, la catégorie des charmeurs superficiels — dit soudain quelque chose d’intelligent.
— Vous aimez la musique, dit Théodore.
— J’aime ce que la musique fait aux gens, dit le Comte. Je ne suis pas musicien. Je n’ai aucun talent. Mais j’ai des oreilles, et les oreilles suffisent pour comprendre que la musique est le seul langage qui ne ment pas.
Il dit cela avec un sourire qui, pour une fois, n’était pas le sourire du représentation. C’était un sourire triste — une tristesse brève, un nuage qui passe, et Driss, qui observait depuis le muret, nota cette tristesse comme on note un faux pas dans une danse parfaite.
Ils rejoignirent le groupe. Le Comte salua Cecil — les deux hommes se regardaient avec cette cordialité vigilante des gens qui s’estiment et se méfient — et il baisa la main de Peggy, et Peggy rit, et Cecil leva les yeux au ciel, et Théodore s’accouda à la balustrade et regarda le détroit comme s’il essayait de l’entendre.
*
Gonzalo Heredia arriva sans qu’on le vît arriver.
Il était simplement là, soudain, appuyé contre un canon rouillé, à dix mètres du groupe, son éternel carnet à la main. Il ne s’approcha pas. Il ne salua personne. Il regardait le port — les bateaux, les docks, les entrepôts, les grues — avec l’attention professionnelle d’un homme qui fait l’inventaire de ce qu’il voit pour le transcrire dans un rapport que personne ne lira.
Driss le vit.
Et Driss vit que Gonzalo, tout en regardant le port, tournait la tête de temps en temps vers le groupe — pas vers le groupe entier, vers un point particulier du groupe, un point qui n’était pas là, un point absent, et Driss comprit que Gonzalo cherchait Amina, qu’il la cherchait sans le savoir ou en le sachant très bien, et qu’elle n’était pas là parce qu’Amina n’allait pas à la Terrasse des Paresseux le dimanche, Amina allait au mellah voir sa cousine, ou Amina restait chez elle, ou Amina était quelque part dans la médina à faire ce que font les femmes le dimanche à Tanger, c’est-à-dire vivre leur vie dans des espaces que les hommes ne voient pas.
Gonzalo rangea son carnet et s’approcha du groupe.
— Heredia, dit le Comte. L’homme le plus silencieux de Tanger. Venez vous joindre à nous. Nous contemplons l’Europe depuis l’Afrique, ce qui est la meilleure façon de voir l’Europe — de loin.
Gonzalo s’appuya à la balustrade à côté de Théodore. Les deux hommes ne se connaissaient pas — ou si peu, quelques mots échangés au bar, un salut dans le couloir — mais ils partageaient quelque chose : le silence. Théodore se taisait parce qu’il écoutait. Gonzalo se taisait parce qu’il observait. Et les deux silences, côte à côte, créaient un espace de calme dans le bavardage ambiant, un espace que Driss trouvait reposant.
*
Ce qui se passa ensuite ne fut rien de spectaculaire. C’est même le contraire du spectaculaire — c’est un de ces moments que le théâtre ne peut pas reproduire parce qu’il est fait de rien, de l’air du dimanche et de la lumière de Tanger et de la proximité accidentelle de gens qui n’auraient jamais dû se trouver ensemble et qui se trouvent ensemble parce qu’un hôtel les a réunis.
Cecil offrit des cacahuètes. Le marchand ambulant les avait versées dans un cornet de journal — La Dépêche Marocaine — et Cecil les distribua comme un sacrement, et tout le monde mangea des cacahuètes en regardant la mer, et le sel des cacahuètes et le sel de l’air se mêlaient, et c’était simple, et c’était bon.
Peggy parla de New York. Pas de la fuite, pas du mariage, pas du scandale — de New York elle-même. Les rues. Le bruit. La façon dont la lumière tombe entre les immeubles à cinq heures de l’après-midi et crée des canyons d’or. La vapeur qui sort des bouches de métro en hiver et qui transforme les passants en fantômes. Central Park sous la neige. Le pont de Brooklyn au crépuscule, quand les câbles deviennent des lignes de lumière et que l’East River prend la couleur de l’encre.
— Vous aimez votre ville, dit le Comte.
— Je la déteste, dit Peggy. Mais c’est ma ville. On ne choisit pas ce qu’on aime.
Le Comte ne répondit pas tout de suite. Il regardait le détroit, et son visage — Driss le voyait de profil — avait perdu quelque chose. Pas le masque — le masque était là, il était toujours là, le costume, la posture, l’élégance — mais quelque chose dessous avait bougé, comme un meuble qu’on déplace derrière un rideau, on ne voit pas le meuble mais on voit le rideau bouger.
— Venise, dit-il.
Il avait dit le mot comme on touche une blessure — doucement, avec précaution, pour vérifier si ça fait encore mal.
— Vous êtes de Venise, dit Cecil. Vous nous l’avez dit.
— Oui. Non. Je suis — j’ai vécu à Venise. Ce n’est pas la même chose, n’est-ce pas ? On vit dans un endroit et on est d’un autre, et entre les deux il y a un détroit, comme celui-ci, qu’on ne traverse pas dans les deux sens.
Silence.
Driss retint son souffle. Pas littéralement — métaphoriquement, intérieurement. Quelque chose venait de se fissurer dans le personnage du Comte, une fissure minuscule, un cheveu dans le vernis, et personne autour de lui ne l’avait remarqué sauf Driss et peut-être Cecil, qui avait légèrement tourné la tête, comme un chien qui entend un sifflement que les humains n’entendent pas.
— D’où êtes-vous, alors ? demanda Peggy. Si vous n’êtes pas de Venise ?
Le Comte sourit. Le masque revint. La fissure se referma — si vite, si proprement que Driss douta de l’avoir vue.
— De partout, ma chère. Et de nulle part. Comme tout le monde à Tanger.
Il se tourna vers le détroit et fit un geste large, englobant l’eau, les côtes, les bateaux, le ciel.
— C’est la beauté de cette ville, dit-il. Ici, on n’a pas besoin d’être de quelque part. On n’a besoin que d’être. Le reste — les papiers, les noms, les titres — le reste est décoration. Comme les zellige de votre hôtel, Driss. C’est beau, c’est compliqué, ça impressionne les visiteurs. Mais ce qui tient le mur, ce n’est pas le zellige. C’est la pierre dessous.
— Et quelle est votre pierre, monsieur le Comte ? demanda Cecil.
Le Comte regarda Cecil. Les deux hommes se mesurèrent du regard — pas avec hostilité, avec curiosité, cette curiosité réciproque des joueurs qui savent que l’autre joue et qui respectent le jeu.
— Ma pierre, dit le Comte, est que je suis un homme qui a besoin de plaire. C’est une pierre fragile. Mais c’est la mienne.
Et il dit cela avec une honnêteté si soudaine, si nue, si contraire à tout ce qu’il était et tout ce qu’il montrait, que personne ne sut quoi répondre, et le silence dura, et la lumière de Tanger enveloppa le groupe d’un voile nacré, et le détroit bruissait, et un ferry quittait le port en soufflant une corne de brume qui résonna contre les murs de la médina et revint en écho, déformée, adoucie, comme la vérité quand elle rebondit contre les mensonges.
*
Driss regarda le groupe et pensa : ils sont tous venus chercher ici quelque chose qu’ils ne trouveront pas.
Peggy cherchait une liberté que Tanger ne pouvait pas donner parce que la liberté n’est pas un lieu. Cecil cherchait la prochaine conversation, la prochaine découverte, le prochain objet rare, et il les trouverait, mais chaque trouvaille le laisserait plus seul que la précédente. Théodore cherchait un son qui n’existait pas encore, et peut-être ne l’inventerait-il jamais, ou peut-être l’inventerait-il mais ne le reconnaîtrait-il pas, parce que les sons qu’on cherche ne ressemblent jamais à l’idée qu’on s’en fait. Le Comte cherchait — quoi ? L’argent ? Peut-être. Mais l’argent n’était que le véhicule. Ce que le Comte cherchait vraiment, c’était d’être cru. Être cru quand on dit qu’on est le Comte Orsini de Venise. Être cru comme les enfants veulent être crus quand ils disent qu’ils sont des chevaliers ou des princesses. Le Comte voulait que le monde accepte le personnage qu’il avait créé, et le monde ne l’accepterait jamais complètement, parce que le monde a des Cecil Pembroke qui posent des questions et des Driss Benani qui regardent les chaussures.
Et Gonzalo — Gonzalo cherchait une raison de rester.
Il l’avait trouvée. Elle chantait le hijaz au restaurant El Korsan, et elle ne savait pas qu’elle était une raison, et peut-être que c’était mieux ainsi, parce que les raisons qui ne savent pas qu’elles en sont durent plus longtemps que les autres.
Driss pensa tout cela sans le formuler en mots — il le pensa en images, en odeurs, en sons, de la même façon qu’il pensait en cinq langues sans en choisir une, et la pensée flotta dans l’air du dimanche et se mêla à l’odeur des cacahuètes grillées et à la rumeur du port et à la lumière nacrée de Tanger, et Driss se dit : je suis le témoin. C’est mon rôle. Je regarde, j’écoute, je note. Et quand l’histoire sera finie — parce que les histoires finissent toujours, même à Tanger — je serai le seul à me souvenir de ce dimanche sur la terrasse, de la lumière, des cacahuètes, du Comte qui a dit quelque chose de vrai sans le vouloir, et de la façon dont Gonzalo a tourné la tête vers la médina comme s’il cherchait une voix dans le vent.
Le groupe se dispersa vers midi. Cecil emmena Peggy déjeuner dans un restaurant du Petit Socco — du poisson grillé, des sardines, du pain et des olives. Le Comte s’excusa avec élégance et disparut dans un taxi. Théodore descendit vers le port, les mains dans les poches, à l’écoute de quelque chose. Gonzalo resta sur la terrasse encore un moment, seul, accoudé à la balustrade, puis il s’en alla aussi, et il prit la direction de la médina, et Driss ne le suivit pas, parce que le dimanche était son jour de congé, et parce que certaines choses ne regardent que ceux qui les vivent.
Driss resta.
Il resta sur le muret, les jambes dans le vide, jusqu’à ce que le soleil soit haut et que les ombres aient raccourci et que la terrasse se soit vidée. Il regarda le détroit. Il pensa à sa mère qui parlait hakétia en cuisinant. Il pensa à son père qui jouait du violon le samedi soir, dans le patio de leur maison du mellah, sous les étoiles, un violon désaccordé dont personne ne se plaignait parce que la musique n’a pas besoin d’être juste pour être vraie. Il pensa à l’El Minzah, cette maison neuve qui sentait encore le plâtre et l’espoir, et aux gens qui l’habitaient, chacun avec son masque et chacun avec sa fissure, et il pensa que c’était peut-être ça, un hôtel — pas un bâtiment avec des chambres et des clés, mais un endroit où les masques et les fissures cohabitent, le temps d’un séjour, avant que chacun reparte vers sa vie et referme sa fissure et rajuste son masque et oublie qu’il y a eu un dimanche sur une terrasse où, pendant un instant, le vent du détroit a soufflé assez fort pour que les masques bougent.
Il se leva.
Il descendit vers la ville.
Et le détroit, derrière lui, continua de séparer l’Europe de l’Afrique avec l’indifférence tranquille d’un dieu qui sait que les hommes passent et que l’eau reste.