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La nuit
des Jila­la

La nuit des Jilala

Cha­pitres 5 à 8

Cha­pitre 5 — Manzanilla

Le man­za­nilla est un vin qui vient de Sanlú­car de Bar­ra­me­da, là où le Gua­dal­qui­vir se jette dans l’At­lan­tique, et il a le goût de ce que la mer fait au vin quand elle le vieillit dans ses caves — un goût sec, salin, amer, avec quelque chose de flo­ral des­sous, comme une fleur pous­sée dans le sable. C’est un vin qui ne ment pas. C’est un vin pour les gens qui n’ont pas besoin qu’on les console.

Gon­za­lo Here­dia en buvait un verre chaque soir, au Caid’s Bar, à sa table près de la fenêtre, et Driss l’a­vait noté — la constance du choix, le verre unique, jamais deux, la façon dont il le tenait, pas par le pied mais par le corps du verre, le vin pâle entre ses doigts bruns — et Driss avait pen­sé : cet homme boit pour se rap­pe­ler d’où il vient, pas pour oublier où il est.

Ce soir-là, le sep­tième depuis l’ou­ver­ture, le res­tau­rant El Kor­san était plein pour la pre­mière fois.

Lord Dorian Bute était venu.

Il n’é­tait pas venu en visite — il venait tous les jours, tra­ver­sant le chan­tier du jar­din supé­rieur encore inache­vé, ins­pec­tant les salles avec des yeux fié­vreux, tou­chant les murs, véri­fiant les zel­lige, comp­tant les arcs, com­pa­rant la réa­li­té à ce qu’il avait ima­gi­né — mais ce soir il venait en pro­prié­taire qui reçoit, ce qui est dif­fé­rent, ce qui sup­pose un cos­tume, une cra­vate, un sou­rire, et Lord Bute n’é­tait à l’aise avec aucune de ces trois choses. C’é­tait un homme grand, maigre, avec un visage long et des yeux bleus qui avaient l’in­ten­si­té trou­blante des gens qui voient des choses que les autres ne voient pas — des pro­por­tions, des symé­tries, des rap­ports géo­mé­triques que le com­mun des mor­tels tra­verse sans les remar­quer. Il avait héri­té de la for­tune des Bute à vingt-cinq ans et l’a­vait immé­dia­te­ment employée à construire des choses — des cha­pelles néo-gothiques en Écosse, des pavillons orien­ta­listes au Pays de Galles, et main­te­nant cet hôtel, cette folie maro­caine, cet El Min­zah qui était peut-être son chef-d’œuvre et peut-être sa ruine et pro­ba­ble­ment les deux.

— Tout va bien ? deman­da-t-il à Driss pour la troi­sième fois en une heure.

— Tout va très bien, Lord Bute.

— Les musiciens ?

— Ins­tal­lés, milord.

— Le service ?

— Impec­cable.

— Le champagne ?

— Frais.

Lord Bute hocha la tête. Ses mains trem­blaient légè­re­ment — pas de mala­die, d’an­xié­té. Il regar­da la salle du res­tau­rant comme un père regarde son enfant le jour de la ren­trée des classes : avec un mélange de fier­té et de ter­reur qui ne trompe personne.

El Kor­san était beau. Driss devait l’ad­mettre, et Driss n’ad­mi­rait pas faci­le­ment. La salle était longue, basse, voû­tée, les murs cou­verts de zel­lige — des mosaïques géo­mé­triques en céra­mique, blanc, bleu cobalt, vert jade, dis­po­sées en étoiles à huit branches qui s’im­bri­quaient les unes dans les autres avec une pré­ci­sion mathé­ma­tique qui était aus­si une forme de poé­sie, parce que les arti­sans de Fès qui les avaient posées ne cal­cu­laient pas les motifs, ils les sen­taient, le com­pas était dans leur poi­gnet et l’angle dans leur œil. Au-des­sus des zel­lige, une frise de stuc sculp­té — des ara­besques végé­tales, des entre­lacs de feuillage qui mon­taient en volutes et se per­daient dans le pla­fond de bois de cèdre peint, et la lumière des lan­ternes en cuivre ajou­ré tom­bait sur tout cela comme une pluie tiède, et chaque sur­face, chaque matière — le zel­lige froid, le stuc doux, le cèdre odo­rant, le cuivre chaud — ren­voyait la lumière à sa façon, si bien que la salle tout entière sem­blait vivre, res­pi­rer, palpiter.

Les tables étaient dres­sées. Nappes blanches. Assiettes de céra­mique bleue. Verres en cris­tal. Petits bou­quets de jas­min et de roses dans des vases en cuivre. Et au fond de la salle, sur une estrade basse cou­verte de tapis et de cous­sins, les musiciens.

Ils étaient quatre. Le joueur de oud — un homme mince, silen­cieux, dont les mains sem­blaient dis­pro­por­tion­nées par rap­port à son corps, des mains larges et souples qui cares­saient l’ins­tru­ment comme on caresse un ani­mal ner­veux. Le joueur de rabab — plus vieux, le visage bar­ré d’une mous­tache blanche, l’ar­chet tenu ver­ti­ca­le­ment, posé sur le genou. Le joueur de dar­bou­ka — un jeune homme impas­sible qui tapo­tait la peau de son tam­bour du bout des doigts, véri­fiant la ten­sion, ajus­tant. Et Amina.

Ami­na était assise au centre, sur un cous­sin de soie rouge. Elle por­tait ce soir-là un caf­tan vert sombre — vert forêt, vert nuit, un vert qui absor­bait la lumière au lieu de la ren­voyer et qui fai­sait de sa sil­houette un creux dans l’es­pace, une pré­sence défi­nie par l’ab­sence de reflet. Ses che­veux étaient tirés en arrière, rete­nus par un peigne en argent. Ses mains posées sur ses genoux, immo­biles. Son visage — Driss la regar­dait depuis le seuil — son visage avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière des gens qui ne portent pas de masque : il ne sou­riait pas, ne se com­po­sait pas, n’ex­pri­mait rien de cal­cu­lé. Il attendait.

*

La salle se remplit.

Le couple Vers­trae­ten, table quatre, lui en cos­tume sombre, elle en robe perle, muette comme d’ha­bi­tude. Le Dr. Favre, table sept, seul, son éter­nel livre posé à côté de son assiette — Mon­taigne, les Essais, il le lisait depuis le pre­mier jour et sem­blait ne jamais avan­cer. Miss Par­tridge, table deux, qui avait réus­si l’ex­ploit de faire entrer un de ses teckels dans le res­tau­rant en le dis­si­mu­lant sous un châle, et qui le nour­ris­sait de bouts de pain sous la table avec la dis­cré­tion d’une conspiratrice.

Et puis les quatre.

Cecil Pem­broke était arri­vé le pre­mier, comme tou­jours — il avait cette facul­té d’ap­pa­raître dans les endroits agréables avant tout le monde, comme si un ins­tinct lui indi­quait où se pro­dui­rait la pro­chaine chose inté­res­sante. Il s’ins­tal­la à la table six, com­man­da du gin, et déploya autour de lui cette aura de dis­po­ni­bi­li­té sociale qui était son talent premier.

Peg­gy des­cen­dit à vingt heures trente, en robe cou­leur abri­cot, et Cecil se leva immé­dia­te­ment pour l’ac­cueillir, et elle s’as­sit à sa table, et ils com­man­dèrent du cham­pagne, et Peg­gy racon­ta à Cecil qu’elle avait pas­sé l’a­près-midi sur la ter­rasse de sa chambre à regar­der le détroit et qu’elle avait vu un dau­phin, et Cecil dit que c’é­tait peut-être un thon, et Peg­gy dit qu’elle savait recon­naître un dau­phin d’un thon, et ils eurent leur pre­mière dis­pute, qui dura trente secondes et se ter­mi­na par un éclat de rire.

Le Comte Orsi­ni entra à vingt et une heures.

Il avait chan­gé de cos­tume — gris clair cette fois, presque argen­té, avec une pochette de soie blanche qui for­mait dans sa poche un ori­ga­mi com­pli­qué. Il s’ar­rê­ta au seuil du res­tau­rant, balaya la salle du regard — un regard de stra­tège, pas de tou­riste — et se diri­gea vers la table des Verstraeten.

— Mon cher Vers­trae­ten, dit-il en s’in­cli­nant. Madame. Me permettez-vous ?

Vers­trae­ten se leva à moi­tié, ser­ra la main du Comte, et fit signe au ser­veur d’ap­por­ter une chaise. Sa femme tour­na la tête pour la pre­mière fois depuis le début de la soi­rée — elle regar­da le Comte, et quelque chose dans ses yeux de por­ce­laine s’al­lu­ma briè­ve­ment, comme une bou­gie der­rière un abat-jour, puis s’éteignit.

Le Comte s’assit.

Et Driss, depuis le seuil, regar­da la scène se mettre en place avec l’at­ten­tion d’un homme qui regarde un joueur d’é­checs avan­cer une pièce et qui sait qu’il y a un coup der­rière le coup.

*

Le dîner commença.

Les ser­veurs appor­tèrent les plats — la hari­ra d’a­bord, cette soupe dense et par­fu­mée, tomate et len­tilles et coriandre et citron, ser­vie dans des bols en céra­mique bleue, et l’o­deur seule rem­plis­sait la bouche avant la pre­mière cuille­rée. Puis les briouates — des tri­angles de pâte filo crous­tillante four­rés de viande hachée et d’a­mandes, dorés, brû­lants, qu’on man­geait avec les doigts et qui cra­quaient sous la dent comme un secret qu’on brise. Puis le tajine — pou­let, citrons confits, olives vertes, safran, cuit dans le plat de terre au cou­vercle conique qui est peut-être l’ob­jet de cui­sine le plus intel­li­gent jamais inven­té, parce qu’il fait cir­cu­ler la vapeur en cercle et que la viande cuit dans son propre souffle, et quand le ser­veur sou­le­va le cou­vercle, le par­fum mon­ta comme un génie sor­tant de sa lampe.

Peg­gy goû­ta les briouates et fer­ma les yeux.

— Com­ment est-ce pos­sible, dit-elle, que je n’aie jamais man­gé ça de ma vie ?

— Vous avez man­gé d’autres choses, dit Cecil.

— J’ai man­gé des choses mortes. Ceci est vivant.

Cecil rit. Il avait tort de rire. Peg­gy avait rai­son — il y avait dans ces briouates quelque chose de vivant, une cha­leur qui n’é­tait pas seule­ment celle du four mais celle des mains qui les avaient pliées, une à une, dans la cui­sine en sous-sol, des mains de femmes accrou­pies autour d’une table basse, leurs doigts rapides comme des oiseaux.

À la table des Vers­trae­ten, le Comte parlait.

Driss ne pou­vait pas entendre les mots depuis le seuil, mais il n’a­vait pas besoin de les entendre — il lisait la scène comme on lit un livre dont on connaît le genre. Le Comte se pen­chait vers Vers­trae­ten avec cette incli­nai­son cali­brée du buste qui dit : je vous fais une confi­dence, et les confi­dences se penchent, les men­songes se dressent, mais les men­songes vrai­ment réus­sis se penchent aus­si, et le Comte était un men­teur vrai­ment réussi.

Il par­lait de phosphates.

Driss le savait parce qu’Ah­med le bar­man le lui avait dit — Ahmed qui ser­vait, qui ver­sait, qui essuyait, et qui enten­dait tout, parce que les clients oublient les bar­men comme ils oublient les meubles, et les bar­men entendent les mêmes choses que les meubles enten­draient s’ils avaient des oreilles. Le Comte avait par­lé de phos­phates au bar la veille — les gise­ments du cap Spar­tel, à l’ouest de Tan­ger, un ter­rain, une conces­sion, un inves­tis­se­ment modeste pour un ren­de­ment consi­dé­rable, il connais­sait quel­qu’un au Men­doub, il avait des contacts à la Lega­ción de España, tout cela était très simple, très sûr, très rentable.

Très faux, pen­sa Driss.

Mais faux com­ment ? C’é­tait la ques­tion. Il y avait le faux gros­sier — l’ar­naque bru­tale, l’es­croc qui prend l’argent et dis­pa­raît — et le faux élé­gant — l’ar­naque comme art, l’es­croc qui construit un monde si convain­cant que la vic­time y entre comme on entre dans un rêve et n’en sort que len­te­ment, à regret, en se deman­dant si ce n’é­tait pas quand même un peu vrai. Le Comte Orsi­ni, Driss le sen­tait, appar­te­nait à la deuxième caté­go­rie. Il ne volait pas l’argent. Il le séduisait.

Vers­trae­ten écou­tait. Sa femme regar­dait le Comte. Et le Comte, avec le timing d’un acteur qui sait quand poser sa réplique et quand lais­ser le silence tra­vailler, se tut juste au moment où les musi­ciens com­men­cèrent à jouer.

*

Ami­na chanta.

Elle ne com­men­ça pas par un chant. Elle com­men­ça par un silence — un silence qui dura peut-être trois secondes mais qui parut plus long, un silence pen­dant lequel la salle, qui bour­don­nait de conver­sa­tions et de bruits de cou­verts, se tut d’elle-même, comme si quel­qu’un avait bais­sé le volume du monde. Le oud joua la pre­mière note — une note grave, pleine, qui réson­na dans la salle voû­tée et se cogna aux murs de zel­lige et revint, mul­ti­pliée, enri­chie. Le rabab entra — une ligne aiguë, fris­son­nante, un fil d’argent ten­du dans l’air. La dar­bou­ka posa un rythme léger, presque imper­cep­tible — un pouls.

Et Ami­na ouvrit la bouche.

La voix monta.

Ce qui sor­tit de cette femme assise sur son cous­sin rouge n’é­tait pas seule­ment du son. C’é­tait de l’ar­chi­tec­ture. La voix construi­sait quelque chose dans l’air — une struc­ture invi­sible, faite de lignes mélo­diques qui se croi­saient, s’é­loi­gnaient, se retrou­vaient, avec des orne­ments d’une finesse hal­lu­ci­nante, des mélismes qui trans­for­maient une syl­labe en un pay­sage, une voyelle en un voyage. Elle chan­tait dans le mode hijaz — Driss le recon­nut, il avait gran­di avec cette musique, sa mère la fre­don­nait en cui­si­nant, son père la jouait au vio­lon le same­di soir — le mode hijaz avec sa seconde aug­men­tée, cet inter­valle qui sonne orien­tal pour les oreilles euro­péennes mais qui pour les oreilles arabes sonne sim­ple­ment comme la véri­té, comme le son natu­rel du désir et de la perte.

Les mots étaient en arabe. Driss les com­pre­nait. C’é­tait un poème ancien — un muwash­shah anda­lou, un de ces poèmes nés à Cor­doue ou à Gre­nade au temps où l’An­da­lou­sie était encore musul­mane, un poème d’a­mour qui par­lait de jar­dins et de nuits et d’ab­sence et de la cou­leur de l’aube quand on n’a pas dor­mi. Les mots étaient beaux, mais ce n’é­taient pas les mots qui impor­taient — c’é­tait ce que la voix fai­sait des mots, la façon dont elle les pétris­sait, les éti­rait, les bri­sait et les recol­lait, leur don­nant des formes qu’ils n’a­vaient pas sur le papier, des cou­leurs qu’ils n’a­vaient pas dans le dictionnaire.

Peg­gy avait posé sa fourchette.

Cecil avait fer­mé les yeux.

Miss Par­tridge cares­sait son teckel sans s’en rendre compte.

Le Dr. Favre avait fer­mé Montaigne.

Et Gon­za­lo Heredia —

Gon­za­lo Here­dia était debout.

Driss ne l’a­vait pas vu entrer dans le res­tau­rant. Il ne l’a­vait pas vu s’as­seoir, s’il s’é­tait assis. Il le vit debout, immo­bile, dans l’en­ca­dre­ment de la porte qui sépa­rait le patio du res­tau­rant, et l’ex­pres­sion de son visage — Driss n’ou­blie­rait jamais cette expres­sion, parce qu’il avait vu des mil­liers de visages dans sa vie et qu’il recon­nais­sait les expres­sions comme d’autres recon­naissent les mélo­dies, et celle-ci était nou­velle. Ce n’é­tait pas de l’ad­mi­ra­tion. Ce n’é­tait pas de l’é­mer­veille­ment. C’é­tait de la recon­nais­sance. L’ex­pres­sion d’un homme qui entend quelque chose qu’il a tou­jours connu sans le savoir, quelque chose qui était en lui depuis long­temps, dor­mant, enfoui sous les rap­ports et les cou­ver­tures et les mis­sions et les men­songes pro­fes­sion­nels, et qui se réveille d’un coup, convo­qué par une voix de femme dans un res­tau­rant marocain.

Il ne bou­gea pas pen­dant tout le pre­mier morceau.

Ami­na ne le vit pas. Ami­na ne voyait per­sonne quand elle chan­tait — ses yeux étaient mi-clos, tour­nés vers un point inté­rieur, un point que per­sonne d’autre ne pou­vait voir, et son corps oscil­lait légè­re­ment, un balan­ce­ment infime, comme une flamme dans un cou­rant d’air calme.

Le mor­ceau se ter­mi­na. Les applau­dis­se­ments vinrent — polis, euro­péens, des applau­dis­se­ments de res­tau­rant, pas de salle de concert. Ami­na incli­na la tête. Le oud joua quelques notes en tran­si­tion — des notes libres, impro­vi­sées, qui erraient d’un mode à l’autre comme un pro­me­neur qui ne sait pas encore quelle rue il va prendre.

Gon­za­lo s’as­sit. Pas à une table — sur une chaise, contre le mur, près de la porte, comme quel­qu’un qui veut pou­voir par­tir à tout moment et qui sait qu’il ne par­ti­ra pas.

*

Pen­dant qu’A­mi­na chan­tait son deuxième mor­ceau — une chan­son plus légère, presque dan­sante, avec un rythme de dar­bou­ka plus mar­qué et une mélo­die qui mon­tait en spi­rale comme la fumée d’un encen­soir —, le Comte Orsi­ni man­geait sa pastilla.

La pas­tilla était l’autre mer­veille du dîner — cette tourte de pâte feuille­tée, crous­tillante, dorée, sau­pou­drée de sucre glace et de can­nelle, et à l’in­té­rieur : du pigeon, des amandes, des œufs brouillés aux herbes, un mélange sucré-salé qui n’a­vait aucun sens sur le papier et tout le sens du monde en bouche. Le Comte man­geait avec une élé­gance qui était elle-même une forme de men­songe — pas qu’il man­geât mal, au contraire, il man­geait comme un homme qui a tou­jours man­gé à de bonnes tables, mais il man­geait avec un tout petit peu trop d’é­lé­gance, un soup­çon d’ex­cès dans la maî­trise, comme quel­qu’un qui a appris les gestes au lieu de les héri­ter, et Driss, qui avait pas­sé sa vie à ser­vir des aris­to­crates et des gens qui pré­ten­daient l’être, voyait la différence.

Entre deux bou­chées, le Comte parlait.

— Les phos­phates du cap Spar­tel, mon cher Vers­trae­ten, ne sont pas une spé­cu­la­tion. C’est une cer­ti­tude géo­lo­gique. Le Maroc pos­sède les plus grandes réserves de phos­phates au monde — quatre-vingts pour cent des réserves mon­diales, cer­tains disent plus. La France exploite ceux de Khou­rib­ga et de Yous­sou­fia, dans le pro­tec­to­rat. Mais la Zone Inter­na­tio­nale — ah, la Zone Inter­na­tio­nale. Per­sonne n’a encore pros­pec­té sérieu­se­ment. Per­sonne n’a eu la vision. Et pourtant —

Il mar­qua une pause. Il but une gor­gée de cham­pagne. Il lais­sa le silence travailler.

— Et pour­tant, reprit-il, j’ai vu les échan­tillons. Un ami géo­logue — un Ita­lien, comme moi, un Turi­nois qui a tra­vaillé pour Mon­te­ca­ti­ni — m’a mon­tré les ana­lyses. La teneur en phos­phate est excep­tion­nelle. Trente-deux pour cent. Vous savez ce que cela signifie ?

Vers­trae­ten ne savait pas. Vers­trae­ten était ban­quier, pas géo­logue. Mais Vers­trae­ten savait recon­naître un chiffre pro­non­cé avec assu­rance, et trente-deux pour cent son­nait comme un chiffre qui avait de l’im­por­tance, et le Comte le pro­non­çait avec le res­pect qu’on accorde aux véri­tés incontestables.

— Cela signi­fie, dit le Comte, que le ter­rain que j’ai iden­ti­fié vaut vingt fois son prix actuel. Et le prix actuel — il se pen­cha — est déri­soire. Parce que per­sonne ne regarde. Parce que Tan­ger est une ville de com­merce, de contre­bande, de plai­sir. Per­sonne ne pense à la terre. Tout le monde pense à la mer.

Il sou­rit. Vers­trae­ten sou­rit aus­si, sans savoir pour­quoi — par conta­gion, par envie de croire, par cet ins­tinct gré­gaire qui fait que les ban­quiers sou­rient quand on leur parle d’argent comme les chiens remuent la queue quand on leur parle de promenade.

Mme Vers­trae­ten, elle, ne sou­riait pas. Elle regar­dait le Comte avec une expres­sion que Driss ne pou­vait pas lire depuis le seuil — mais qui res­sem­blait, de loin, à de l’a­mu­se­ment. Comme si elle voyait quelque chose que son mari ne voyait pas. Comme si le masque du Comte, impé­né­trable pour les hommes, était trans­pa­rent pour elle.

*

Ami­na chan­tait toujours.

Le troi­sième mor­ceau était lent — si lent qu’on avait l’im­pres­sion que le temps s’é­ti­rait, que les secondes deve­naient élas­tiques, et la voix mon­tait et des­cen­dait avec une liber­té totale, sans mesure, sans tem­po, por­tée seule­ment par le souffle et par quelque chose d’autre que Driss ne savait pas nom­mer et qui était peut-être ce que les Arabes appellent le tarab — cet état de ravis­se­ment musi­cal qui n’est pas seule­ment une émo­tion mais un trans­port, un dépla­ce­ment de l’âme d’un endroit à un autre.

Gon­za­lo Here­dia avait sor­ti son car­net. Mais il n’é­cri­vait pas. Il tenait le car­net ouvert sur ses genoux et le sty­lo entre ses doigts, et il ne bou­geait pas. Il regar­dait Ami­na. Son regard n’a­vait rien d’in­dis­cret — il ne la dévo­rait pas des yeux, il ne la fixait pas avec l’in­sis­tance des hommes qui dési­rent. Il la regar­dait avec l’at­ten­tion de quel­qu’un qui essaie de com­prendre d’où vient un son, comme on cherche la source d’un ruis­seau en remon­tant le cours de l’eau — cette voix venait de quelque part, et ce quelque part l’in­té­res­sait plus que la voix elle-même, parce que Gon­za­lo Here­dia était un homme dont le métier était de trou­ver les sources, et d’ha­bi­tude les sources qu’il cher­chait étaient des infor­ma­tions, des filia­tions, des réseaux, des chaînes de com­man­de­ment, et cette fois la source était autre chose, quelque chose qui n’a­vait rien à voir avec Madrid ni avec ses rap­ports ni avec la Zone Inter­na­tio­nale, et c’est peut-être pour cela que le car­net res­tait vierge.

Le mor­ceau se termina.

Ami­na ouvrit les yeux.

Et son regard — Driss le vit, il était le seul à le voir, parce qu’il se tenait à mi-che­min entre la chan­teuse et l’Es­pa­gnol, dans cet angle du res­tau­rant que per­sonne ne regar­dait — son regard croi­sa celui de Gonzalo.

Ce ne fut rien. Une demi-seconde. Un de ces croi­se­ments de regards qui se pro­duisent cent fois par jour dans un res­tau­rant entre des gens qui ne se connaissent pas et qui ne se connaî­tront jamais. Sauf que celui-ci ne fut pas comme les autres. Driss le sut parce qu’A­mi­na — qui ne regar­dait per­sonne quand elle chan­tait, qui ne regar­dait per­sonne quand elle ne chan­tait pas, dont le visage ne por­tait pas de masque et n’ex­pri­mait que ce qu’elle vou­lait expri­mer — Ami­na, l’es­pace d’une demi-seconde, eut une expres­sion que Driss ne lui avait jamais vue.

Ce n’é­tait pas du trouble. C’é­tait de la curiosité.

Et la curio­si­té, chez Ami­na, c’é­tait déjà beaucoup.

*

Le dîner se termina.

Le Comte rac­com­pa­gna les Vers­trae­ten jus­qu’au hall avec la cour­toi­sie d’un hôte, ce qu’il n’é­tait pas. Il ser­ra la main du ban­quier — lon­gue­ment, avec les deux mains, cette poi­gnée de main enve­lop­pante qui crée de l’in­ti­mi­té et de la dette en même temps. Il bai­sa la main de Mme Vers­trae­ten, qui reti­ra ses doigts un tout petit peu trop vite. Puis il se tour­na vers Peg­gy, qui pas­sait dans le hall avec Cecil.

— Miss Whit­more. Quelle soi­rée. Cette chan­teuse — com­ment s’appelle-t-elle ?

— Ami­na, dit Cecil. Elle vient de Tétouan. Elle chante dans le style de la nou­ba — la grande suite anda­louse. C’est assez remarquable.

— C’est plus que remar­quable, dit Peg­gy. C’est la plus belle chose que j’aie enten­due depuis — depuis je ne sais pas quand. Depuis tou­jours, peut-être. Est-ce qu’elle chante tous les soirs ?

— Tous les soirs, dit Driss depuis son comptoir.

— Alors je dîne­rai ici tous les soirs, dit Peggy.

Le Comte sou­rit. Cecil sou­rit. Et Gon­za­lo Here­dia pas­sa dans le hall sans un mot, mon­ta l’es­ca­lier, et dis­pa­rut à l’étage.

Driss res­ta seul dans le hall.

L’o­deur de l’en­cens flot­tait. La fon­taine chan­tait sa note éter­nelle. Quelque part dans le res­tau­rant, les ser­veurs débar­ras­saient les tables, et le bruit des assiettes et des verres fai­sait une musique douce, domes­tique, ras­su­rante — la musique de la fin des choses, du ran­ge­ment, du retour à l’ordre.

Mais rien n’é­tait en ordre. Driss le sen­tait. Le Comte avait plan­té une graine dans la tête du ban­quier belge, et cette graine pous­se­rait — les graines d’argent poussent tou­jours, c’est leur nature, elles n’ont besoin que de cupi­di­té et d’i­ma­gi­na­tion. Peg­gy ache­tait des tapis et buvait du cham­pagne et ne savait pas encore qu’elle serait la pro­chaine cible, parce que les Amé­ri­caines riches et enthou­siastes sont le gibier pré­fé­ré des Comtes sans for­tune. Cecil pre­nait ses com­mis­sions et obser­vait le jeu avec l’œil d’un homme qui sait qu’il fini­ra par jouer lui aus­si. Et Gon­za­lo Here­dia, dans sa chambre du deuxième étage, face à la fenêtre ouverte sur le port et la nuit et le détroit et l’Es­pagne invi­sible, n’é­cri­vait pas son rapport.

Il pen­sait à une voix.

Et cette voix, à ce moment pré­cis, tra­ver­sait le patio de l’El Min­zah, des­cen­dait l’es­ca­lier de ser­vice, et sor­tait par la porte du per­son­nel. Ami­na mar­chait dans la nuit tan­gé­roise, seule, son caf­tan vert sombre se fon­dant dans l’obs­cu­ri­té, et elle remon­tait vers la médi­na où elle avait une chambre chez une cou­sine, et ses pas sur les pavés fai­saient un bruit léger, régu­lier, et elle ne pen­sait à personne.

Ou peut-être si.

Mais Driss n’au­rait pas su le dire, et il se méfiait des his­toires qu’on invente quand on ne sait pas, et il fer­ma le registre, et il étei­gnit la lampe du comp­toir, et il pen­sa : demain. Demain on verra.

Le man­za­nilla était fini.

Le vin aus­si ment, à sa façon. Mais il ment moins que les hommes.

Cha­pitre 6 — Le hammam

Driss emme­na Théo­dore un mardi.

Le mar­di était le jour des hommes au ham­mam de la rue Sidi Boua­bid — le lun­di et le jeu­di étaient réser­vés aux femmes, le mer­cre­di aux familles, et les autres jours à tout le monde, mais le mar­di avait quelque chose de par­ti­cu­lier, un calme, une len­teur, comme si la vapeur de ce jour-là était plus épaisse et le temps plus souple, et Driss aimait le mar­di parce que le mar­di on pou­vait res­ter long­temps sans que per­sonne ne vous presse.

— Vous n’a­vez jamais fait de ham­mam ? deman­da Driss.

— Jamais.

— Alors ne résis­tez pas.

Théo­dore ne com­prit pas ce que cela signi­fiait. Il comprendrait.

*

Le ham­mam de la rue Sidi Boua­bid n’a­vait pas d’en­seigne. Une porte en bois, basse, clouée de métal, dans un mur aveugle — rien qui signa­lât de l’ex­té­rieur ce qui se pas­sait à l’in­té­rieur, et cette dis­cré­tion était peut-être la pre­mière leçon du ham­mam : les choses essen­tielles ne s’an­noncent pas.

Ils entrèrent.

La pre­mière salle était froide. C’est-à-dire qu’elle n’é­tait pas chaude — pas encore — et la lumière y était grise, fil­trée par des étoiles de verre per­cées dans le pla­fond voû­té, des ouver­tures minus­cules à tra­vers les­quelles le jour entrait par points, comme une constel­la­tion inver­sée, le ciel au-des­sus et les étoiles en des­sous. Le sol était en pierre, usé par des siècles de pieds nus, et l’air sen­tait l’eu­ca­lyp­tus et le savon noir et quelque chose d’autre, quelque chose de miné­ral et de doux, qui était l’o­deur de la vapeur elle-même — la vapeur a une odeur, la plu­part des gens ne le savent pas, une odeur de cha­leur humide, de pierre mouillée, de peau propre.

Le gar­dien — un homme énorme, torse nu, le crâne rasé, assis sur un banc de pierre der­rière un comp­toir de bois — hocha la tête en voyant Driss.

— Salam, Si Driss.

— Salam, Brahim.

Pas de tran­sac­tion visible. Driss avait payé en entrant, d’un geste invi­sible, la main qui glisse un billet sous un pli de tis­su, et Bra­him avait reçu de même, et le monde conti­nuait. Théo­dore n’a­vait rien vu. C’é­tait aus­si une leçon du ham­mam : l’argent existe mais il ne se montre pas.

Ils se déshabillèrent.

Driss nota que Théo­dore hési­ta. Pas long­temps — une seconde, peut-être deux — le temps que prend un Euro­péen pour se sou­ve­nir qu’il est nu et que la nudi­té est une chose à laquelle il n’est pas habi­tué en public, et puis la seconde pas­sa, et Théo­dore enle­va sa che­mise, et son pan­ta­lon, et il noua autour de ses hanches la fou­ta — la ser­viette en coton fin, rayée, que Bra­him lui avait ten­due — et il se retrou­va debout, pieds nus sur la pierre, les épaules blanches, les côtes visibles, avec ce corps de gar­çon de vingt-trois ans qui n’a jamais fait de tra­vail phy­sique et qui a pas­sé sa vie assis devant un cla­vier, et Driss pen­sa : il est tout en haut. Tout dans la tête et les mains. Le reste n’existe pas encore.

— Venez, dit Driss.

Ils pas­sèrent dans la deuxième salle.

La cha­leur les frappa.

Pas une cha­leur ordi­naire — pas la cha­leur du soleil tan­gé­rois ni celle d’une cui­sine ni celle d’un bain chaud. Une cha­leur totale. La cha­leur du ham­mam enve­loppe. Elle ne vient pas d’un côté — elle vient de par­tout, du sol, des murs, du pla­fond, de l’air lui-même qui est deve­nu liquide, presque pal­pable, un air qu’on pour­rait sai­sir dans sa main et dont on sen­ti­rait le poids. Les pou­mons se rem­plissent de cette cha­leur, et pen­dant les pre­mières secondes on a l’im­pres­sion de ne pas pou­voir res­pi­rer, et puis le corps s’a­juste, les pores s’ouvrent, la sueur perle, et on com­prend sou­dain que le corps est un ins­tru­ment à vapeur — qu’il fonc­tionne mieux quand on l’i­nonde de cha­leur, que la cha­leur le délace, le des­serre, défait les nœuds que le froid et la ten­sion et la vie ont serrés.

— Mon Dieu, dit Théodore.

— Asseyez-vous.

Ils s’as­sirent sur le banc de pierre, le dos contre le mur chaud. La vapeur était si dense qu’on ne voyait pas le fond de la salle — les autres corps étaient des formes vagues, des sil­houettes diluées dans la brume, des fan­tômes assis ou cou­chés, et les sons étaient étouf­fés, adou­cis, comme si la vapeur absor­bait les bruits comme elle absor­bait la lumière.

Théo­dore ne dit rien pen­dant cinq minutes. Driss ne dit rien non plus. Le silence du ham­mam n’est pas un silence gêné — c’est un silence néces­saire, le silence de deux corps qui apprennent à être dans le même espace sans l’en­com­brer de mots.

Puis la cha­leur fit son travail.

C’est la chose que les Euro­péens ne com­prennent pas avant de l’a­voir vécue : le ham­mam ne lave pas seule­ment le corps. Il lave autre chose. La cha­leur dis­sout les défenses — pas d’un coup, pas bru­ta­le­ment, mais len­te­ment, comme l’eau dis­sout le sel, et ce qui reste après n’est pas de la fai­blesse mais de la clar­té. On est plus nu que nu. On est nu de l’intérieur.

— C’est étrange, dit Théo­dore au bout d’un moment. Je n’ar­rive plus à penser.

— C’est le but, dit Driss.

— Le but de quoi ?

— Du ham­mam. On vient ici pour ne plus pen­ser. Le corps pense à votre place. Il sait ce dont il a besoin. L’eau chaude, le savon, la pierre. Il sait.

Théo­dore fer­ma les yeux. La sueur cou­lait sur son front, le long de son nez, tom­bait de son men­ton. La vapeur sen­tait l’eu­ca­lyp­tus — les branches d’eu­ca­lyp­tus accro­chées au pla­fond déga­geaient leur huile dans la cha­leur, et l’o­deur était verte, fraîche mal­gré la cha­leur, presque cou­pante, une odeur qui net­toyait le cer­veau comme elle net­toyait les bronches.

— Com­ment connais­sez-vous cet endroit ? deman­da Théodore.

— Ma mère m’y ame­nait quand j’é­tais enfant. C’é­tait un autre ham­mam — celui du quar­tier juif, le mel­lah. Plus petit. Mais la cha­leur était la même. La cha­leur est tou­jours la même.

Théo­dore ouvrit les yeux.

— Le quar­tier juif ?

— Je suis juif, dit Driss. Séfa­rade. Ma famille vit à Tan­ger depuis — je ne sais pas — quatre cents ans, peut-être plus. Depuis l’ex­pul­sion d’Es­pagne. 1492. Nous sommes venus en même temps que les musul­mans d’An­da­lou­sie, sur les mêmes bateaux par­fois. Les uns fuyaient Fer­di­nand, les autres fuyaient Isa­belle, et les deux fuyaient la même chose — cette idée que tout le monde doit être pareil, pen­ser pareil, prier pareil. Tan­ger les a accueillis. Tan­ger accueille tout le monde. C’est sa ver­tu et peut-être son défaut.

Driss par­lait len­te­ment, avec cette voix qu’il n’u­ti­li­sait pas au comp­toir de l’hô­tel — sa voix du dehors était polie, effi­cace, la voix d’un concierge qui résout les pro­blèmes et anti­cipe les besoins, une voix sans aspé­ri­tés. Sa voix du dedans — celle du ham­mam, celle de la vapeur — était dif­fé­rente. Plus grave. Plus rugueuse. Comme si la cha­leur avait ramol­li la couche lisse qu’il posait sur ses mots chaque matin en enfi­lant son uniforme.

— Ma mère par­lait haké­tia, dit-il. Le judéo-espa­gnol de Tan­ger. Un espa­gnol du quin­zième siècle mélan­gé avec de l’a­rabe et de l’hé­breu et un peu de por­tu­gais. Quand elle disait les mots de la cui­sine — les mots pour le pain, la viande, le miel, les amandes — ces mots-là étaient en espa­gnol. Quand elle disait les mots de la prière, c’é­tait en hébreu. Et quand elle insul­tait mon père — elle sou­riait en l’in­sul­tant, c’é­tait leur façon de s’ai­mer — les insultes étaient en arabe, parce que les insultes arabes sont les meilleures du monde. Plus pré­cises. Plus ima­gées. Chaque insulte est un petit poème.

Théo­dore rit. Le rire réson­na contre les murs voû­tés du ham­mam et revint, adou­ci, méconnaissable.

— Et vous ? deman­da-t-il. Quelle langue est la vôtre ?

Driss réflé­chit. C’é­tait une ques­tion qu’on ne lui avait jamais posée — pas de cette façon, pas dans un ham­mam, pas par quel­qu’un qui posait la ques­tion non pas par curio­si­té eth­no­gra­phique mais par inté­rêt réel, cet inté­rêt qu’ont les musi­ciens pour les maté­riaux sonores, quel qu’ils soient.

— Aucune, dit-il. Toutes. Je parle cinq langues, et aucune n’est la mienne. L’a­rabe est la langue de la rue, le fran­çais la langue du tra­vail, l’es­pa­gnol la langue de ma mère, l’an­glais la langue des clients, l’i­ta­lien la langue du com­merce. Je passe de l’une à l’autre comme on change de pièce dans une mai­son. Chaque langue est une pièce. Chaque pièce a sa lumière, son odeur, sa tem­pé­ra­ture. Mais le cou­loir — le cou­loir qui relie les pièces — le cou­loir n’a pas de langue. Et c’est là que j’ha­bite. Dans le couloir.

Théo­dore ne répon­dit pas tout de suite. Il écou­tait — pas seule­ment les mots, mais le son des mots, cette façon que Driss avait de faire rou­ler les voyelles comme des galets dans la bouche, les r légè­re­ment gut­tu­raux qui tra­his­saient l’a­rabe sous le fran­çais, les s sif­flants qui venaient de l’ha­ké­tia, ce fran­çais impec­cable qui por­tait en lui les fan­tômes de quatre autres langues.

— C’est comme la musique, dit Théodore.

— Com­ment ça ?

— Ce que vous décri­vez — les langues comme des pièces, les pas­sages entre les langues. C’est exac­te­ment ce que je cherche. Le cou­loir entre les musiques. L’en­droit qui n’est ni le pia­no ni la ghaya­ta. L’entre-deux.

Driss le regar­da. La vapeur ren­dait les visages flous, mais les yeux de Théo­dore étaient clairs — bleus, peut-être gris — et ils brillaient avec cette inten­si­té des gens qui viennent de com­prendre quelque chose et qui ne savent pas encore si c’est impor­tant ou inutile.

— Vous cher­chez un son qui n’existe pas encore, dit Driss.

— Oui.

— Alors vous êtes au bon endroit. Tan­ger est pleine de choses qui n’existent pas encore. C’est une ville inache­vée. Tout y est en train de deve­nir. L’hô­tel est en train de deve­nir un hôtel. Les clients sont en train de deve­nir ce qu’ils seront. Et vous — vous êtes en train de deve­nir un musicien.

— Je suis déjà musicien.

— Non. Vous êtes un pia­niste. Ce n’est pas la même chose. Un pia­niste joue du pia­no. Un musi­cien entend le monde.

*

Le tayeb arriva.

C’é­tait un homme silen­cieux, mus­clé, avec des mains larges comme des bat­toirs et une dou­ceur dans les gestes qui contre­di­sait la puis­sance de ses bras. Il por­tait un seau d’eau chaude et un gant de crin — le kes­sa — et il fit signe à Théo­dore de s’al­lon­ger sur la pierre.

Théo­dore s’al­lon­gea. La pierre était brû­lante — pas insup­por­ta­ble­ment, mais à la limite, à cet endroit exact où la dou­leur et le plai­sir se confondent et où le corps ne sait plus faire la différence.

Le tayeb commença.

Le gom­mage au kes­sa est une chose que les mots décrivent mal. C’est un geste simple — une main gan­tée de crin qui frotte la peau mouillée en mou­ve­ments longs, appuyés, régu­liers — mais l’ef­fet est sai­sis­sant. La peau résiste d’a­bord, puis cède, et ce qui s’en va — ce rou­leau gris de peau morte et de crasse et de sueur accu­mu­lée — ce qui s’en va, c’est une couche. Pas seule­ment une couche de sale­té. Une couche d’ha­bi­tudes. Une couche de ten­sions. Une couche de ce que le corps accu­mule quand on vit en ne pen­sant qu’a­vec la tête, quand on oublie qu’on a des épaules et un dos et des bras et des côtes et que toutes ces choses portent des far­deaux invisibles.

Théo­dore gémit.

Pas de dou­leur — d’é­ton­ne­ment. Quelque chose lâchait en lui. Quelque chose dont il ne savait pas le nom et qu’il por­tait depuis long­temps — depuis le Conser­va­toire peut-être, depuis les heures de gammes et d’exer­cices, depuis les exa­mens et les jurys et les pro­fes­seurs qui pin­çaient les lèvres, depuis cette ten­sion per­ma­nente de celui qui essaie de bien faire et qui sait que bien faire ne suf­fit pas, qu’il faut faire quelque chose d’autre, quelque chose de plus, quelque chose de neuf, et que ce quelque chose ne vient pas du tra­vail mais d’un endroit qu’on ne contrôle pas.

Le tayeb frot­ta ses épaules, son dos, ses bras, ses jambes. La peau deve­nait rose, vive, sen­sible. L’air chaud du ham­mam la tou­chait comme une caresse. Et Théo­dore, allon­gé sur cette pierre brû­lante dans cette vapeur d’eu­ca­lyp­tus, les yeux fer­més, le corps aban­don­né aux mains du tayeb, com­prit pour la pre­mière fois de sa vie ce que Driss avait dit : le corps pense. Le corps sait. Il faut le lais­ser faire.

Puis le tayeb ver­sa l’eau.

Des seaux d’eau chaude — tiède d’a­bord, puis de plus en plus chaude — et l’eau ruis­se­lait sur le corps de Théo­dore et empor­tait tout, la peau morte, la mousse du savon noir — cette pâte brune, épaisse, à l’o­deur d’o­live et de miel qu’on étale sur le corps comme un enduit — et avec tout cela quelque chose d’autre, quelque chose qui n’a­vait pas de sub­stance mais qui avait un poids, et quand Théo­dore se redres­sa, assis sur la pierre, ruis­se­lant, les yeux grands ouverts dans la vapeur, il se sen­tait — le mot est insuf­fi­sant mais il n’y en a pas d’autre — il se sen­tait neuf.

— Alors ? dit Driss.

Théo­dore regar­da ses mains. Ses mains de pia­niste — longues, fines, avec des cal­lo­si­tés au bout des doigts. Elles avaient l’air dif­fé­rentes. Plus pré­sentes. Plus réelles. Comme si le gom­mage les avait révé­lées en enle­vant une couche d’invisible.

— Je com­prends, dit-il.

— Qu’est-ce que vous comprenez ?

— Ce que je dois faire avec la musique. Je ne dois pas l’at­tra­per. Je dois la lais­ser me tra­ver­ser. Comme l’eau.

Driss sou­rit.

C’é­tait un sou­rire rare chez lui — pas le sou­rire du concierge, pas le sou­rire poli, pas le sou­rire pro­fes­sion­nel. Un sou­rire qui venait du fond, de cet endroit du cou­loir entre les langues où Driss habi­tait vrai­ment, et ce sou­rire disait : oui. Exac­te­ment. C’est ça.

*

Ils sor­tirent du ham­mam une heure plus tard.

La rue les reçut comme un choc — la lumière blanche, l’air sec, le bruit. Après la vapeur, le monde exté­rieur sem­blait trop net, trop défi­ni, trop tran­chant. Les cou­leurs étaient plus vives. Les sons étaient plus clairs. Le corps, débar­ras­sé de sa couche d’ha­bi­tude, per­ce­vait tout avec une inten­si­té décuplée.

Théo­dore cli­gna des yeux.

— J’ai l’im­pres­sion de voir pour la pre­mière fois, dit-il.

— C’est l’ef­fet du ham­mam. Ça dure quelques heures. Profitez-en.

Ils mar­chèrent en silence vers l’hô­tel. La rue de Fès mon­tait entre des mai­sons blanches aux volets bleus, et le soleil de l’a­près-midi était oblique et chaud, et les ombres étaient longues, et un mar­chand ambu­lant pous­sait une char­rette char­gée de figues de Bar­ba­rie — des fruits héris­sés d’é­pines, vert et vio­let, que l’homme éplu­chait avec un cou­teau rapide, révé­lant la chair orange et sucrée, et il les ven­dait pour quelques sous, et les enfants cou­raient der­rière la char­rette comme des oiseaux der­rière un bateau.

— Driss, dit Théodore.

— Oui.

— Mer­ci.

Driss hocha la tête. Il ne dit pas « de rien » — les gens qui disent « de rien » ne com­prennent pas la valeur de ce qu’ils donnent. Ce qu’il avait don­né à Théo­dore, c’é­tait une porte. Pas la musique elle-même — la musique, Théo­dore la trou­ve­rait seul, ou ne la trou­ve­rait pas, et Driss n’y pou­vait rien. Mais la porte — cette ouver­ture par laquelle on passe de la tête au corps, du contrôle à l’a­ban­don, de la par­ti­tion à l’é­coute — cette porte, Driss pou­vait la mon­trer, parce qu’il la fran­chis­sait chaque jour, chaque fois qu’il pas­sait d’une langue à une autre, chaque fois qu’il entrait dans le couloir.

Ils arri­vèrent à l’hôtel.

Dans le hall, le Comte Orsi­ni lisait un jour­nal, les jambes croi­sées, un café turc devant lui. Il leva les yeux et sourit.

— Vous avez l’air d’un homme qui a été au ham­mam, dit-il à Théo­dore. Vous brillez.

— C’est pos­sible, dit Théodore.

— La pro­pre­té est un luxe sous-esti­mé, dit le Comte. Presque autant que l’honnêteté.

Il sou­riait en disant cela, et Driss ne sut pas si c’é­tait de l’i­ro­nie ou un aveu, et peut-être que le Comte ne le savait pas non plus, et peut-être que c’é­tait jus­te­ment le pro­blème du Comte — il avait tant joué qu’il ne savait plus tou­jours quand il jouait et quand il ne jouait pas, et les fron­tières entre le masque et le visage s’é­taient brouillées, comme les fron­tières entre les langues dans la bouche de Driss, comme les fron­tières entre les musiques dans l’o­reille de Théo­dore, comme les fron­tières entre les pays dans le détroit de Gibral­tar — tou­jours là, tou­jours visibles, et pour­tant fran­chies cent fois par jour par des gens qui fai­saient sem­blant de ne pas les voir.

Théo­dore mon­ta dans sa chambre.

Driss reprit sa place au comptoir.

Et le Comte tour­na la page de son jour­nal, et l’a­près-midi conti­nua, et le soleil bou­gea, et les ombres des oran­gers bou­gèrent avec lui, et l’hô­tel res­pi­ra, et quelque part dans la médi­na, dans un ham­mam de la rue Sidi Boua­bid, la vapeur conti­nua de mon­ter vers les étoiles de verre du pla­fond, por­tant avec elle tout ce que les hommes y avaient lais­sé — la sale­té, la fatigue, les masques, les peurs — tout cela mon­tait et se dis­sol­vait dans la cha­leur, et retom­bait en eau sur les pierres chaudes, et recom­men­çait, et recom­men­çait, comme tout recom­mence à Tan­ger, parce que Tan­ger est une ville où rien ne finit vrai­ment et où tout se transforme.

Cha­pitre 7 — Les phos­phates du cap Spartel

L’ar­naque du Comte Orsi­ni avait la beau­té d’une hor­loge suisse — beau­coup de pièces, un méca­nisme invi­sible, et l’ap­pa­rence de la simplicité.

Driss la recons­ti­tua plus tard, par frag­ments, en recou­pant ce qu’Ah­med le bar­man enten­dait au Caid’s Bar, ce que les femmes de chambre rap­por­taient des conver­sa­tions sur­prises dans les cou­loirs, ce que le por­tier Yous­sef voyait depuis la porte d’en­trée — les allées et venues, les taxis com­man­dés, les ren­dez-vous au petit matin — et ce que Driss lui-même obser­vait au comp­toir, cette posi­tion stra­té­gique d’où il voyait tout le hall, toutes les entrées, toutes les sor­ties, comme un arai­gnée au centre de sa toile, sauf que l’a­rai­gnée ne tisse pas, elle attend, et ce qui vient s’y prendre n’est pas de la nour­ri­ture mais de l’information.

Le méca­nisme était le suivant.

Pre­mière pièce : le ter­rain. Le Comte avait iden­ti­fié une par­celle au cap Spar­tel — la pointe nord-ouest du Maroc, là où le détroit de Gibral­tar ren­contre l’At­lan­tique, un pro­mon­toire spec­ta­cu­laire cou­ron­né d’un phare et entou­ré de falaises et de dunes. Le ter­rain exis­tait. Il appar­te­nait, selon le Comte, à un fonc­tion­naire du Men­doub — l’ad­mi­nis­tra­tion inter­na­tio­nale qui gou­ver­nait Tan­ger — un cer­tain Si Lar­bi, qui sou­hai­tait vendre dis­crè­te­ment pour des rai­sons per­son­nelles. Le prix deman­dé était modeste. Les phos­phates, selon le Comte, étaient dessous.

Deuxième pièce : le géo­logue. Le Comte avait un ami géo­logue — le fameux Turi­nois, le spé­cia­liste de Mon­te­ca­ti­ni — qui avait ana­ly­sé des échan­tillons et confir­mé la teneur excep­tion­nelle en phos­phate. Trente-deux pour cent. Le Comte mon­trait un docu­ment — une feuille tapée à la machine, en-tête d’un labo­ra­toire de Turin, avec des chiffres, des colonnes, un tam­pon. Le docu­ment avait l’air vrai. Les faux docu­ments ont tou­jours l’air vrai quand ils sont faits par quel­qu’un qui sait que l’ap­pa­rence de la véri­té n’est pas dans le conte­nu mais dans le papier, la typo­gra­phie, le tam­pon — dans la maté­ria­li­té de l’ob­jet, pas dans l’in­for­ma­tion qu’il porte.

Troi­sième pièce : l’ur­gence. Le ter­rain ne serait pas dis­po­nible long­temps. D’autres s’y inté­res­saient — des Fran­çais, disait le Comte, des gens de Casa­blan­ca, des indus­triels qui avaient l’o­reille du Résident géné­ral. Si l’on n’a­gis­sait pas vite, le ter­rain par­ti­rait. L’ur­gence est le moteur de toute bonne arnaque, parce qu’elle empêche de réflé­chir, et les gens qui ne réflé­chissent pas signent, et les gens qui signent paient, et les gens qui paient s’a­per­çoivent trop tard que trente-deux pour cent de phos­phate dans un échan­tillon ne garan­tit pas trente-deux pour cent de phos­phate dans un ter­rain, sur­tout quand l’é­chan­tillon vient de Turin et le ter­rain de Tanger.

Qua­trième pièce — et c’é­tait là que le Comte se dis­tin­guait des escrocs ordi­naires — la part de vrai. Le Maroc avait réel­le­ment d’im­menses réserves de phos­phates. L’Of­fice ché­ri­fien des phos­phates, créé en 1920, exploi­tait réel­le­ment les gise­ments de Khou­rib­ga. La Zone Inter­na­tio­nale de Tan­ger était réel­le­ment un ter­rain de jeu fis­cal où les inves­tis­se­ments échap­paient aux régle­men­ta­tions fran­çaises et espa­gnoles. Tout cela était vrai, véri­fiable, impri­mé dans les jour­naux. Le Comte ne men­tait pas sur le contexte. Il men­tait sur le détail. Et le détail — le ter­rain pré­cis, les échan­tillons, l’a­na­lyse du géo­logue — le détail était invé­ri­fiable sans aller voir, et per­sonne n’i­rait voir, parce que les gens qui inves­tissent dans les phos­phates ne se salissent pas les chaus­sures dans les falaises du cap Spar­tel, ils res­tent au bar de l’hô­tel et regardent des documents.

*

Vers­trae­ten fut le premier.

Le ban­quier belge signa un enga­ge­ment de prin­cipe — pas un chèque encore, un enga­ge­ment, une lettre d’in­ten­tion rédi­gée par le Comte avec une élé­gance juri­dique qui impres­sion­na Vers­trae­ten, parce que les ban­quiers sont impres­sion­nés par les gens qui maî­trisent le voca­bu­laire juri­dique, de la même façon que les méde­cins sont impres­sion­nés par les gens qui maî­trisent le voca­bu­laire médi­cal, et le Comte maî­tri­sait tout, ou don­nait cette impres­sion, ce qui revient au même quand on ne véri­fie pas.

La somme envi­sa­gée était rai­son­nable. Pas astro­no­mique — le Comte n’é­tait pas gour­mand, ou plu­tôt il était gour­mand avec intel­li­gence, il savait que les grosses sommes font réflé­chir et que les petites sommes font agir, et il avait fixé le mon­tant de l’in­ves­tis­se­ment ini­tial à un niveau qui était assez éle­vé pour être pris au sérieux et assez bas pour ne pas déclen­cher l’a­larme. Vingt mille francs fran­çais. Un an de salaire d’un ingé­nieur. Un mois de dépenses de Peg­gy Whitmore.

Car Peg­gy fut la deuxième.

Le Comte l’ap­pro­cha avec une stra­té­gie dif­fé­rente — pas le tête-à-tête dis­cret, pas les chiffres et les docu­ments, pas le voca­bu­laire juri­dique. Avec Peg­gy, il uti­li­sa le rêve.

— Ima­gi­nez, Miss Whit­more. Vous inves­tis­sez dans la terre maro­caine. Pas dans des actions, pas dans des obli­ga­tions, pas dans du papier — dans la terre. La terre rouge de l’A­frique. Vous y met­tez votre nom. Votre argent fait tra­vailler des gens d’i­ci — des ouvriers, des ingé­nieurs, des familles. Et vous — vous, qui êtes venue ici pour com­men­cer quelque chose de neuf — vous ne serez plus une tou­riste. Vous serez une pionnière.

Peg­gy écouta.

Elle écou­ta avec cette atten­tion géné­reuse qu’elle accor­dait à tout — aux tapis, aux épices, aux chan­teurs, aux escrocs. Le mot « pion­nière » fit quelque chose dans son cer­veau. Pas le mot lui-même — le son du mot, son poids, sa pro­messe. Elle avait fui New York pour fuir un mariage, un nom, une vie qui ne lui res­sem­blait pas. Elle était venue à Tan­ger sans plan, sans pro­jet, avec sept malles et une femme de chambre irlan­daise et la convic­tion dif­fuse que quelque part dans le monde il y avait un endroit où elle pour­rait être autre chose que ce qu’on avait déci­dé qu’elle serait. Et le Comte lui offrait cet endroit. Pas Tan­ger — Tan­ger, elle l’a­vait déjà. Le Comte lui offrait un rôle. Un per­son­nage. La femme d’af­faires amé­ri­caine qui inves­tit dans les phos­phates du cap Spar­tel. C’é­tait absurde et c’é­tait magni­fique et c’é­tait exac­te­ment ce que Peg­gy vou­lait entendre.

— Com­bien ? demanda-t-elle.

— Trente mille francs pour commencer.

— D’ac­cord, dit Peggy.

Le Comte cli­gna des yeux. C’é­tait le seul signe de sur­prise que Driss lui vit jamais mani­fes­ter — un cli­gne­ment, un quart de seconde, comme un chat qui ne s’at­tend pas à attra­per la sou­ris si vite. Puis le masque revint — le sou­rire, la grâce, l’as­su­rance — et le Comte dit :

— Vous êtes une femme remar­quable, Miss Whitmore.

— Je suis une femme impa­tiente, mon­sieur le Comte. C’est différent.

*

Le troi­sième inves­tis­seur fut une surprise.

Driss l’ap­prit par Ahmed, qui l’a­vait enten­du au bar un soir, tard, quand il ne res­tait plus que le Comte et un homme que per­sonne à l’hô­tel ne connais­sait — un Danois, grand, blond, avec des yeux clairs et une mâchoire car­rée et ce genre de beau­té nor­dique qui res­semble à de la froi­deur mais qui est peut-être de la timi­di­té. L’homme s’ap­pe­lait Hen­rik­sen. Il n’é­tait pas client de l’El Min­zah — il logeait dans une pen­sion de la ville nou­velle, et il était venu au bar sur la recom­man­da­tion de quel­qu’un, et ce quel­qu’un, Driss le soup­çon­nait, était le Comte lui-même, parce que le Comte avait cette facul­té de trou­ver ses proies en dehors de l’hô­tel, dans les cafés de la ville nou­velle, dans les salons du consu­lat danois, dans ces cercles inter­sti­tiels de la Zone Inter­na­tio­nale où les expa­triés se croi­saient et se par­laient et échan­geaient des tuyaux et des rumeurs avec la fébri­li­té de gens qui vivent dans un pays qui n’en est pas un et qui com­pensent l’ab­sence de sol par un excès de bavardage.

Hen­rik­sen avait inves­ti quinze mille francs.

Total : soixante-cinq mille francs. Enga­gés, pas encore ver­sés. Le Comte construi­sait son châ­teau de cartes avec la patience d’un archi­tecte — chaque carte posée avec soin, chaque angle cal­cu­lé, chaque poids réparti.

*

Cecil Pem­broke flai­rait quelque chose.

Il ne le dit pas — Cecil ne disait jamais les choses direc­te­ment, il les lais­sait flot­ter dans la conver­sa­tion comme des feuilles mortes sur un étang, et les gens les ramas­saient s’ils vou­laient ou les lais­saient pas­ser. Mais il posa des questions.

Au bar, un soir, en pré­sence de Driss :

— Ce Comte Orsi­ni. Un nom fas­ci­nant. Orsi­ni — comme les princes romains, vous savez. La famille Orsi­ni de Rome. Papes, car­di­naux, empoi­son­neurs. Très vieille famille. Très, très vieille. Éteinte, je crois. Ou presque éteinte. Il fau­drait vérifier.

Il dit cela en l’air, à per­sonne en par­ti­cu­lier, en regar­dant son gin. Driss nota le mot « vérifier ».

Le len­de­main, Cecil posa une autre ques­tion, cette fois à Driss directement :

— Dites-moi, mon cher. Notre ami le Comte — d’où vient-il exac­te­ment ? Venise, je sais. Mais Venise est grande. Et les Orsi­ni ne sont pas véni­tiens, ils sont romains. Un Orsi­ni de Venise, c’est comme un Bour­bon de Mar­seille — pas impos­sible, mais excentrique.

— Je ne sais pas, mon­sieur Pembroke.

— Bien sûr que vous savez. Vous savez tout. Mais vous ne dites rien, et c’est pour cela que vous êtes un excellent concierge. Un mau­vais concierge sait tout et le dit. Un bon concierge sait tout et attend.

Cecil sou­rit et chan­gea de sujet. Mais Driss com­prit que Cecil avait com­men­cé à tirer le fil, et que le fil, quand on le tirait assez long­temps, menait quelque part, et que ce quelque part ne serait pas agréable pour le Comte.

Cecil connais­sait la médi­na. Cecil connais­sait les anti­quaires, les mar­chands, les cour­tiers, les fonc­tion­naires subal­ternes, les inter­prètes, les guides — cette couche invi­sible de la socié­té tan­gé­roise qui fai­sait mar­cher les affaires comme les engre­nages font mar­cher les hor­loges. Il connais­sait les cafés où l’on par­lait, les ham­mams où l’on négo­ciait, les mos­quées où l’on jurait. Et quelque part dans ce réseau, dans cette toile de rela­tions tis­sée en trois ou quatre ans de com­merce et de conver­sa­tion, il y avait quel­qu’un qui savait quelque chose sur le Comte Orsini.

Cecil cher­chait.

*

Gon­za­lo Here­dia, lui, ne cher­chait pas.

Gon­za­lo rapportait.

Chaque lun­di, un cour­rier par­tait de Tan­ger pour Madrid — la valise diplo­ma­tique de la Lega­ción de España, qui pas­sait par Alge­ci­ras et qui arri­vait au Minis­te­rio de Asun­tos Exte­riores trois jours plus tard. Gon­za­lo y glis­sait ses rap­ports — des feuillets dac­ty­lo­gra­phiés, en double, sur papier pelure, avec le numé­ro de réfé­rence du bureau, le tam­pon confi­den­tiel, et sa signa­ture au bas de la der­nière page.

Les rap­ports étaient ternes.

Driss ne les avait pas lus — il n’é­tait pas espion, il était concierge, et la dis­tinc­tion est impor­tante même si les com­pé­tences se recoupent. Mais il avait vu Gon­za­lo dac­ty­lo­gra­phier dans sa chambre — la porte entrou­verte, la machine à écrire Oli­vet­ti por­table posée sur le bureau, le rythme régu­lier des touches qui res­sem­blait, de loin, au rythme d’une dar­bou­ka jouée sans enthou­siasme. Et il avait vu les enve­loppes — blanches, scel­lées, sans adresse visible — que Gon­za­lo confiait au por­tier le lun­di matin pour qu’il les apporte à la Lega­ción, et le por­tier les appor­tait, et le consul les glis­sait dans la valise, et Madrid les rece­vait, et quel­qu’un les lisait, et ce quel­qu’un, pro­ba­ble­ment, bâillait.

Parce que Gon­za­lo n’a­vait rien à rapporter.

La Zone Inter­na­tio­nale de Tan­ger en 1930 n’é­tait pas un foyer d’es­pion­nage — pas encore. Elle le devien­drait plus tard, pen­dant la guerre civile espa­gnole, quand Fran­co ins­tal­le­rait ses agents dans les cafés et quand la médi­na devien­drait un échi­quier où se joue­raient les inté­rêts de six nations. Mais en 1930, Tan­ger était calme. Les huit puis­sances coha­bi­taient dans une indif­fé­rence polie. Les contre­ban­diers fai­saient pas­ser du tabac et de l’al­cool, les ban­quiers fai­saient pas­ser de l’argent, les diplo­mates fai­saient pas­ser le temps. La mis­sion de Gon­za­lo était d’ob­ser­ver — d’ob­ser­ver et de rap­por­ter — et il obser­vait, et il rap­por­tait, et ce qu’il rap­por­tait était une ville qui fonc­tion­nait comme elle avait tou­jours fonc­tion­né, c’est-à-dire dans un désordre orga­ni­sé que per­sonne ne com­pre­nait vrai­ment mais que tout le monde trou­vait commode.

Il aurait pu rap­por­ter le Comte.

Un faux aris­to­crate ita­lien qui mon­tait une arnaque aux phos­phates dans la Zone Inter­na­tio­nale — c’é­tait le genre d’in­for­ma­tion que Madrid aurait trou­vée inté­res­sante, ou du moins suf­fi­sam­ment pit­to­resque pour être clas­sée quelque part dans un dos­sier que quel­qu’un ouvri­rait un jour. Gon­za­lo avait vu le manège. Il n’é­tait pas stu­pide — il était for­mé à obser­ver les arnaques comme un orni­tho­logue est for­mé à obser­ver les oiseaux, par espèce, par com­por­te­ment, par habi­tat. Il avait iden­ti­fié le Comte dès le troi­sième jour — la malle trop belle pour un seul cos­tume, les ini­tiales en lai­ton qui étaient légè­re­ment plus neuves que le cuir, l’ac­cent véni­tien appris et non héri­té, et cette façon de citer Dante — « Las­ciate ogni spe­ran­za » par-ci, « Nel mez­zo del cam­min » par-là — qui tra­his­sait l’au­to­di­dacte, parce que les vrais Ita­liens culti­vés ne citent pas Dante, ils le supposent.

Mais Gon­za­lo ne rap­por­ta pas le Comte.

Il ne rap­por­ta pas le Comte parce que le Comte ne fai­sait de mal à per­sonne — pas encore, pas vrai­ment — et parce que les vic­times poten­tielles étaient un ban­quier belge, une Amé­ri­caine et un Danois, et qu’au­cun d’eux n’é­tait espa­gnol, et que Madrid ne s’in­té­res­sait qu’aux affaires espa­gnoles. Et aus­si — mais cela, Gon­za­lo ne se l’a­vouait pas — parce que le Comte l’a­mu­sait. Il y avait dans cette arnaque une élé­gance, un panache, une espèce de cou­rage absurde qui plai­sait à Gon­za­lo, peut-être parce que Gon­za­lo lui-même vivait sous un masque — pas un masque d’a­ris­to­crate, un masque de voya­geur ordi­naire — et que les gens mas­qués recon­naissent les gens mas­qués et éprouvent pour eux une soli­da­ri­té inavouable.

Ce que Gon­za­lo rap­por­ta, dans son rap­port du lun­di, fut ceci : « Acti­vi­té nor­male dans la Zone Inter­na­tio­nale. Aucun mou­ve­ment notable dans les consu­lats. Le com­merce por­tuaire fonc­tionne sans inci­dent. Le nou­vel hôtel El Min­zah, pro­prié­té de Lord Bute, accueille une clien­tèle inter­na­tio­nale variée. Rien à signaler. »

Rien à signaler.

Sauf une voix, le soir, dans le res­tau­rant El Kor­san, qu’il écou­tait depuis sa table près de la fenêtre avec son verre de man­za­nilla et son car­net vierge.

Mais ça, c’é­tait dans un autre rap­port — un rap­port qu’il n’é­cri­vait pas, qu’il ne dac­ty­lo­gra­phiait pas, qu’il n’en­voyait à per­sonne. Un rap­port inté­rieur, confi­den­tiel, clas­sé dans un dos­sier dont lui seul connais­sait l’exis­tence et dont le conte­nu se résu­mait à une phrase :

Elle chante le hijaz comme si le hijaz était une langue, et je la com­prends sans la com­prendre, et c’est la chose la plus étrange qui me soit arri­vée depuis que j’ai appris à ne rien ressentir.

*

Le soir du dixième jour, le Caid’s Bar res­sem­blait à un salon de comédie.

Peg­gy racon­tait à Cecil l’ex­cur­sion que le Comte lui avait pro­po­sée au cap Spar­tel — « pour voir le ter­rain, Cecil, le ter­rain où l’on va creu­ser, c’est magni­fique, on voit le phare et l’At­lan­tique et l’en­droit exact où la Médi­ter­ra­née finit et l’o­céan com­mence, le Comte dit que les phos­phates sont juste là-des­sous, sous nos pieds, vous ima­gi­nez, on marche sur une for­tune sans le savoir » — et Cecil écou­tait avec un sou­rire qui conte­nait plu­sieurs couches, comme un mil­le­feuille, la couche du des­sus étant l’a­mu­se­ment et celle du des­sous l’in­quié­tude et celle du milieu, quelque part, une pointe d’affection.

— Ma chère Peg­gy, dit Cecil. Avez-vous véri­fié l’exis­tence de ces phos­phates autre­ment que par la parole du Comte ?

— Il m’a mon­tré un docu­ment. Une ana­lyse d’un labo­ra­toire de Turin.

— Turin.

— Oui, Turin. En Italie.

— Je sais où est Turin, ma chère. Ce qui m’in­té­resse, c’est pour­quoi un géo­logue ita­lien ana­lyse des phos­phates maro­cains dans un labo­ra­toire de Turin plu­tôt que dans un labo­ra­toire de Rabat ou de Casa­blan­ca, où il y a des gens qui font cela tous les jours et qui n’ont pas besoin de tra­ver­ser la Médi­ter­ra­née pour regar­der un caillou.

Peg­gy ouvrit la bouche. La refer­ma. Ouvrit de nouveau.

— Vous pen­sez que c’est faux ?

— Je ne pense rien. Je pose une ques­tion. Ce sont deux choses très dif­fé­rentes, et la confu­sion entre les deux est la source de la plu­part des mal­heurs de l’humanité.

Peg­gy rit. Puis elle ces­sa de rire. Puis elle rit de nou­veau, mais d’un rire dif­fé­rent — un rire qui avait un doute dedans, un petit doute poin­tu comme une arête de pois­son, pas assez gros pour empê­cher d’a­va­ler mais assez pré­sent pour qu’on le sente passer.

— Je lui deman­de­rai, dit-elle.

— Ne lui deman­dez rien. Les gens qui mentent ont tou­jours une réponse. Les réponses ne prouvent rien. C’est les silences qui prouvent.

Cecil com­man­da un autre gin. Le Comte n’é­tait pas au bar ce soir-là — il dînait au res­tau­rant avec Hen­rik­sen, le Danois, et Driss pou­vait voir, depuis le hall, les deux sil­houettes pen­chées l’une vers l’autre au-des­sus de la table, le Comte par­lant, le Danois écou­tant, les verres de cham­pagne brillant dans la lumière des lan­ternes, et la méca­nique tour­nait, les rouages s’emboîtaient, l’hor­loge avançait.

Driss ne savait pas encore com­ment cela finirait.

Mais il savait — il le sen­tait avec cette cer­ti­tude intes­ti­nale qui est la forme d’in­tel­li­gence la plus ancienne et la plus fiable — que le Comte était un homme qui allait trop loin. Pas par vice. Par besoin. Par cette soif insa­tiable des impos­teurs qui ne se contentent jamais de ce qu’ils ont obte­nu parce que ce qu’ils ont obte­nu n’est jamais assez pour com­bler le trou qu’ils portent en eux — ce trou qui a la forme exacte de ce qu’ils ne sont pas et qui ne se rem­plit pas avec de l’argent, ni avec du cham­pagne, ni avec l’ad­mi­ra­tion des ban­quiers belges, mais qui se rem­plit peut-être, par­fois, pour une seconde, quand quel­qu’un les regarde avec de vrais yeux et dit : je sais qui vous êtes, et ça ne change rien.

Per­sonne n’a­vait encore dit cela au Comte.

Mais la soi­rée n’é­tait pas finie.

Et Tan­ger, qui avait vu pas­ser des impos­teurs plus grands et plus dan­ge­reux que le Comte Orsi­ni — des sul­tans usur­pa­teurs, des pirates tra­ves­tis en ambas­sa­deurs, des ambas­sa­deurs tra­ves­tis en mar­chands, des mar­chands tra­ves­tis en saints — Tan­ger atten­dait, avec cette patience de ville qui a quatre mille ans et qui sait que les his­toires se ter­minent tou­jours, d’une façon ou d’une autre, et que la fin est rare­ment celle qu’on attend.

Cha­pitre 8 — La Ter­rasse des Paresseux

Le dimanche à Tan­ger ne res­sem­blait à aucun autre jour.

Ce n’é­tait pas le repos — Tan­ger ne se repo­sait jamais, la ville fonc­tion­nait sur trop de calen­driers pour s’ar­rê­ter. Le ven­dre­di les mos­quées étaient pleines et les souks ralen­tis­saient. Le same­di les syna­gogues du mel­lah chan­taient et les bou­tiques juives fer­maient. Le dimanche les cloches de l’é­glise espa­gnole son­naient et les Euro­péens se pro­me­naient. Mais aucun de ces jours n’ar­rê­tait les autres — le ven­dre­di les chré­tiens tra­vaillaient, le same­di les musul­mans ven­daient, le dimanche les juifs ouvraient leurs com­merces et les Arabes buvaient du thé sur les places comme tous les autres jours. Tan­ger avait trois jours de repos et aucun, trois dieux et tous, et cette super­po­si­tion de sacra­li­tés pro­dui­sait un effet para­doxal : puisque chaque jour était saint pour quel­qu’un, aucun jour n’é­tait vrai­ment pro­fane, et l’on vivait dans une espèce de sain­te­té conti­nue, dif­fuse, qui n’empêchait per­sonne de faire des affaires.

Le dimanche des Euro­péens, cepen­dant, avait sa géographie.

On allait à la Ter­rasse des Paresseux.

La Ter­rasse des Pares­seux — Ter­ra­za de los Per­ezo­sos pour les Espa­gnols, Ter­race of the Idlers pour les Anglais — était un bel­vé­dère long et plat, bor­dé de canons espa­gnols rouillés, qui domi­nait le port et le détroit depuis la muraille sud de la médi­na. C’é­tait l’en­droit le plus célèbre de Tan­ger et le plus inutile — on n’y fai­sait rien. On s’as­seyait sur le muret, ou on s’ap­puyait à la balus­trade, ou on mar­chait len­te­ment d’un bout à l’autre en fumant et en regar­dant la mer, et c’é­tait tout. L’ac­ti­vi­té de la Ter­rasse des Pares­seux était la contem­pla­tion, et la contem­pla­tion n’a pas de but, ce qui est exac­te­ment son intérêt.

Ce dimanche-là, le onzième jour depuis l’ou­ver­ture de l’El Min­zah, Driss avait son jour de congé.

Il n’a­vait pas de congé offi­ciel — un concierge d’hô­tel n’a jamais de congé, pas au sens où un fonc­tion­naire a un congé, avec des papiers et des horaires et un rem­pla­ce­ment orga­ni­sé. Driss avait un arran­ge­ment avec le sous-concierge, un gar­çon nom­mé Tarik qui était com­pé­tent mais ner­veux et qui fai­sait l’af­faire pour un dimanche. Driss lais­sait l’hô­tel à Tarik le dimanche matin et ne reve­nait que le lun­di à l’aube, et pen­dant ces heures il n’é­tait plus le concierge de l’El Min­zah, il était Driss Bena­ni de Tan­ger, un homme par­mi les hommes, et il allait à la Ter­rasse des Pares­seux parce que c’é­tait là qu’on allait le dimanche, et parce qu’il aimait regar­der le détroit sans l’en­ca­dre­ment d’une fenêtre d’hôtel.

Il arri­va à dix heures.

La lumière de ce dimanche était celle que Tan­ger réserve à ses meilleurs jours — une lumière nacrée, légè­re­ment lai­teuse, qui venait de par­tout à la fois et qui ne fai­sait pas d’ombres, ou des ombres si pâles qu’elles res­sem­blaient à des sug­ges­tions plu­tôt qu’à des cer­ti­tudes. Le détroit était bleu et calme. Les côtes espa­gnoles flot­taient au-des­sus de l’eau comme un mirage — Tari­fa, les falaises de la Pun­ta Mar­ro­quí, et plus loin, à peine visible, la masse grise de Gibral­tar. Des bateaux pas­saient — des car­gos, des fer­ries, des barques de pêcheurs, et un voi­lier soli­taire qui tirait des bords entre les deux conti­nents avec la non­cha­lance d’un homme qui hésite entre deux cafés.

Driss s’as­sit sur le muret, les jambes dans le vide, le dos au soleil.

Autour de lui, la ter­rasse se peu­plait. Des familles espa­gnoles en habits du dimanche — les hommes en cos­tume sombre, les femmes en robe claire, les enfants impec­cables et furieux. Des sol­dats du tabor maro­cain en uni­forme kaki qui mar­chaient par deux, les mains dans le dos. Des mar­chands ambu­lants qui ven­daient des caca­huètes grillées dans des cor­nets de papier jour­nal. Un écri­vain public assis devant une petite table, sa machine à écrire posée des­sus, qui rédi­geait des lettres pour les illet­trés — des lettres d’a­mour, des demandes d’emploi, des récla­ma­tions admi­nis­tra­tives — et qui les lisait à voix haute pour véri­fier, et les mots sor­taient de la machine avec un bruit sec et tom­baient dans l’air du dimanche comme des graines.

Et puis, l’un après l’autre, les per­son­nages de l’El Minzah.

*

Cecil Pem­broke arri­va le pre­mier — natu­rel­le­ment. Il por­tait un pana­ma, un cos­tume en lin beige, et tenait une canne qu’il n’u­ti­li­sait pas pour mar­cher mais pour ponc­tuer ses phrases, comme un chef d’or­chestre uti­lise sa baguette non pas pour battre la mesure mais pour don­ner du style au temps.

— Driss ! cria-t-il depuis le bout de la ter­rasse. Quelle sur­prise. Je ne savais pas que vous quit­tiez votre poste.

— Je ne quitte pas mon poste, mon­sieur Pem­broke. Je change de terrasse.

Cecil rit et s’ins­tal­la à côté de lui sur le muret, les jambes pen­dantes, et pen­dant un moment ils ne dirent rien, ils regar­dèrent le détroit, et le silence entre eux était le silence de deux hommes qui se connaissent assez pour ne pas avoir besoin de le meubler.

Peg­gy appa­rut vingt minutes plus tard, essouf­flée, en robe blanche et cha­peau de paille, sui­vie de Brid­get dont le visage avait acquis, en onze jours de Tan­ger, la cou­leur exacte d’une tomate et l’ex­pres­sion d’un ani­mal qui a renon­cé à fuir.

— Cecil ! cria Peg­gy. Et Driss ! Vous êtes là aus­si ! Tout le monde est là ! C’est merveilleux !

Brid­get s’as­sit sur un banc à l’ombre et fer­ma les yeux avec la déter­mi­na­tion d’une per­sonne qui a déci­dé que si elle ne voyait rien, rien ne la verrait.

— Regar­dez, dit Peg­gy en mon­trant le détroit. L’Eu­rope. L’A­frique. Et entre les deux, qua­torze kilo­mètres d’eau. Qua­torze kilo­mètres ! C’est rien. C’est la dis­tance entre Man­hat­tan et Newark. Et pour­tant c’est un autre monde. Com­ment est-ce possible ?

— Qua­torze kilo­mètres et quatre mille ans, dit Cecil. La dis­tance n’est pas dans l’eau. Elle est dans le temps.

Peg­gy réflé­chit à cela. Driss pen­sa que Cecil avait rai­son, et que la dis­tance entre les conti­nents n’é­tait pas géo­gra­phique mais his­to­rique, et que le détroit n’é­tait pas une fron­tière mais une mémoire — la mémoire de tous ceux qui l’a­vaient tra­ver­sé, dans un sens et dans l’autre, depuis les Phé­ni­ciens jus­qu’aux contre­ban­diers de ce matin, et que cette mémoire don­nait à l’eau du détroit une épais­seur que qua­torze kilo­mètres ordi­naires n’au­raient pas eue.

*

Le Comte Orsi­ni arri­va à onze heures, en com­pa­gnie de Théo­dore Valadon.

C’é­tait un couple impro­bable — le faux aris­to­crate quin­qua­gé­naire et le jeune com­po­si­teur, mar­chant côte à côte sur la ter­rasse, le Comte en cos­tume gris perle, Théo­dore en che­mise ouverte et pan­ta­lon frois­sé. Ils par­laient, et c’est le Comte qui par­lait le plus, et ce qu’il disait n’a­vait rien à voir avec les phosphates.

— L’o­pé­ra, disait le Comte. Vous connais­sez l’o­pé­ra, natu­rel­le­ment. Mais connais­sez-vous l’o­pé­ra véni­tien ? Pas celui de Ver­di — celui d’a­vant. Mon­te­ver­di. L’Or­feo. 1607. La pre­mière fois qu’un homme a mis la musique au ser­vice de l’é­mo­tion et non l’in­verse. Avant Mon­te­ver­di, la musique com­men­tait le texte. Après Mon­te­ver­di, la musique était le texte. Vous com­pre­nez la différence ?

Théo­dore com­pre­nait. Il com­pre­nait même très bien, et il regar­dait le Comte avec cet éton­ne­ment par­ti­cu­lier qu’on éprouve quand quel­qu’un qu’on a ran­gé dans une caté­go­rie — en l’oc­cur­rence, la caté­go­rie des char­meurs super­fi­ciels — dit sou­dain quelque chose d’intelligent.

— Vous aimez la musique, dit Théodore.

— J’aime ce que la musique fait aux gens, dit le Comte. Je ne suis pas musi­cien. Je n’ai aucun talent. Mais j’ai des oreilles, et les oreilles suf­fisent pour com­prendre que la musique est le seul lan­gage qui ne ment pas.

Il dit cela avec un sou­rire qui, pour une fois, n’é­tait pas le sou­rire du repré­sen­ta­tion. C’é­tait un sou­rire triste — une tris­tesse brève, un nuage qui passe, et Driss, qui obser­vait depuis le muret, nota cette tris­tesse comme on note un faux pas dans une danse parfaite.

Ils rejoi­gnirent le groupe. Le Comte salua Cecil — les deux hommes se regar­daient avec cette cor­dia­li­té vigi­lante des gens qui s’es­timent et se méfient — et il bai­sa la main de Peg­gy, et Peg­gy rit, et Cecil leva les yeux au ciel, et Théo­dore s’ac­cou­da à la balus­trade et regar­da le détroit comme s’il essayait de l’entendre.

*

Gon­za­lo Here­dia arri­va sans qu’on le vît arriver.

Il était sim­ple­ment là, sou­dain, appuyé contre un canon rouillé, à dix mètres du groupe, son éter­nel car­net à la main. Il ne s’ap­pro­cha pas. Il ne salua per­sonne. Il regar­dait le port — les bateaux, les docks, les entre­pôts, les grues — avec l’at­ten­tion pro­fes­sion­nelle d’un homme qui fait l’in­ven­taire de ce qu’il voit pour le trans­crire dans un rap­port que per­sonne ne lira.

Driss le vit.

Et Driss vit que Gon­za­lo, tout en regar­dant le port, tour­nait la tête de temps en temps vers le groupe — pas vers le groupe entier, vers un point par­ti­cu­lier du groupe, un point qui n’é­tait pas là, un point absent, et Driss com­prit que Gon­za­lo cher­chait Ami­na, qu’il la cher­chait sans le savoir ou en le sachant très bien, et qu’elle n’é­tait pas là parce qu’A­mi­na n’al­lait pas à la Ter­rasse des Pares­seux le dimanche, Ami­na allait au mel­lah voir sa cou­sine, ou Ami­na res­tait chez elle, ou Ami­na était quelque part dans la médi­na à faire ce que font les femmes le dimanche à Tan­ger, c’est-à-dire vivre leur vie dans des espaces que les hommes ne voient pas.

Gon­za­lo ran­gea son car­net et s’ap­pro­cha du groupe.

— Here­dia, dit le Comte. L’homme le plus silen­cieux de Tan­ger. Venez vous joindre à nous. Nous contem­plons l’Eu­rope depuis l’A­frique, ce qui est la meilleure façon de voir l’Eu­rope — de loin.

Gon­za­lo s’ap­puya à la balus­trade à côté de Théo­dore. Les deux hommes ne se connais­saient pas — ou si peu, quelques mots échan­gés au bar, un salut dans le cou­loir — mais ils par­ta­geaient quelque chose : le silence. Théo­dore se tai­sait parce qu’il écou­tait. Gon­za­lo se tai­sait parce qu’il obser­vait. Et les deux silences, côte à côte, créaient un espace de calme dans le bavar­dage ambiant, un espace que Driss trou­vait reposant.

*

Ce qui se pas­sa ensuite ne fut rien de spec­ta­cu­laire. C’est même le contraire du spec­ta­cu­laire — c’est un de ces moments que le théâtre ne peut pas repro­duire parce qu’il est fait de rien, de l’air du dimanche et de la lumière de Tan­ger et de la proxi­mi­té acci­den­telle de gens qui n’au­raient jamais dû se trou­ver ensemble et qui se trouvent ensemble parce qu’un hôtel les a réunis.

Cecil offrit des caca­huètes. Le mar­chand ambu­lant les avait ver­sées dans un cor­net de jour­nal — La Dépêche Maro­caine — et Cecil les dis­tri­bua comme un sacre­ment, et tout le monde man­gea des caca­huètes en regar­dant la mer, et le sel des caca­huètes et le sel de l’air se mêlaient, et c’é­tait simple, et c’é­tait bon.

Peg­gy par­la de New York. Pas de la fuite, pas du mariage, pas du scan­dale — de New York elle-même. Les rues. Le bruit. La façon dont la lumière tombe entre les immeubles à cinq heures de l’a­près-midi et crée des canyons d’or. La vapeur qui sort des bouches de métro en hiver et qui trans­forme les pas­sants en fan­tômes. Cen­tral Park sous la neige. Le pont de Brook­lyn au cré­pus­cule, quand les câbles deviennent des lignes de lumière et que l’East River prend la cou­leur de l’encre.

— Vous aimez votre ville, dit le Comte.

— Je la déteste, dit Peg­gy. Mais c’est ma ville. On ne choi­sit pas ce qu’on aime.

Le Comte ne répon­dit pas tout de suite. Il regar­dait le détroit, et son visage — Driss le voyait de pro­fil — avait per­du quelque chose. Pas le masque — le masque était là, il était tou­jours là, le cos­tume, la pos­ture, l’é­lé­gance — mais quelque chose des­sous avait bou­gé, comme un meuble qu’on déplace der­rière un rideau, on ne voit pas le meuble mais on voit le rideau bouger.

— Venise, dit-il.

Il avait dit le mot comme on touche une bles­sure — dou­ce­ment, avec pré­cau­tion, pour véri­fier si ça fait encore mal.

— Vous êtes de Venise, dit Cecil. Vous nous l’a­vez dit.

— Oui. Non. Je suis — j’ai vécu à Venise. Ce n’est pas la même chose, n’est-ce pas ? On vit dans un endroit et on est d’un autre, et entre les deux il y a un détroit, comme celui-ci, qu’on ne tra­verse pas dans les deux sens.

Silence.

Driss retint son souffle. Pas lit­té­ra­le­ment — méta­pho­ri­que­ment, inté­rieu­re­ment. Quelque chose venait de se fis­su­rer dans le per­son­nage du Comte, une fis­sure minus­cule, un che­veu dans le ver­nis, et per­sonne autour de lui ne l’a­vait remar­qué sauf Driss et peut-être Cecil, qui avait légè­re­ment tour­né la tête, comme un chien qui entend un sif­fle­ment que les humains n’en­tendent pas.

— D’où êtes-vous, alors ? deman­da Peg­gy. Si vous n’êtes pas de Venise ?

Le Comte sou­rit. Le masque revint. La fis­sure se refer­ma — si vite, si pro­pre­ment que Driss dou­ta de l’a­voir vue.

— De par­tout, ma chère. Et de nulle part. Comme tout le monde à Tanger.

Il se tour­na vers le détroit et fit un geste large, englo­bant l’eau, les côtes, les bateaux, le ciel.

— C’est la beau­té de cette ville, dit-il. Ici, on n’a pas besoin d’être de quelque part. On n’a besoin que d’être. Le reste — les papiers, les noms, les titres — le reste est déco­ra­tion. Comme les zel­lige de votre hôtel, Driss. C’est beau, c’est com­pli­qué, ça impres­sionne les visi­teurs. Mais ce qui tient le mur, ce n’est pas le zel­lige. C’est la pierre dessous.

— Et quelle est votre pierre, mon­sieur le Comte ? deman­da Cecil.

Le Comte regar­da Cecil. Les deux hommes se mesu­rèrent du regard — pas avec hos­ti­li­té, avec curio­si­té, cette curio­si­té réci­proque des joueurs qui savent que l’autre joue et qui res­pectent le jeu.

— Ma pierre, dit le Comte, est que je suis un homme qui a besoin de plaire. C’est une pierre fra­gile. Mais c’est la mienne.

Et il dit cela avec une hon­nê­te­té si sou­daine, si nue, si contraire à tout ce qu’il était et tout ce qu’il mon­trait, que per­sonne ne sut quoi répondre, et le silence dura, et la lumière de Tan­ger enve­lop­pa le groupe d’un voile nacré, et le détroit bruis­sait, et un fer­ry quit­tait le port en souf­flant une corne de brume qui réson­na contre les murs de la médi­na et revint en écho, défor­mée, adou­cie, comme la véri­té quand elle rebon­dit contre les mensonges.

*

Driss regar­da le groupe et pen­sa : ils sont tous venus cher­cher ici quelque chose qu’ils ne trou­ve­ront pas.

Peg­gy cher­chait une liber­té que Tan­ger ne pou­vait pas don­ner parce que la liber­té n’est pas un lieu. Cecil cher­chait la pro­chaine conver­sa­tion, la pro­chaine décou­verte, le pro­chain objet rare, et il les trou­ve­rait, mais chaque trou­vaille le lais­se­rait plus seul que la pré­cé­dente. Théo­dore cher­chait un son qui n’exis­tait pas encore, et peut-être ne l’in­ven­te­rait-il jamais, ou peut-être l’in­ven­te­rait-il mais ne le recon­naî­trait-il pas, parce que les sons qu’on cherche ne res­semblent jamais à l’i­dée qu’on s’en fait. Le Comte cher­chait — quoi ? L’argent ? Peut-être. Mais l’argent n’é­tait que le véhi­cule. Ce que le Comte cher­chait vrai­ment, c’é­tait d’être cru. Être cru quand on dit qu’on est le Comte Orsi­ni de Venise. Être cru comme les enfants veulent être crus quand ils disent qu’ils sont des che­va­liers ou des prin­cesses. Le Comte vou­lait que le monde accepte le per­son­nage qu’il avait créé, et le monde ne l’ac­cep­te­rait jamais com­plè­te­ment, parce que le monde a des Cecil Pem­broke qui posent des ques­tions et des Driss Bena­ni qui regardent les chaussures.

Et Gon­za­lo — Gon­za­lo cher­chait une rai­son de rester.

Il l’a­vait trou­vée. Elle chan­tait le hijaz au res­tau­rant El Kor­san, et elle ne savait pas qu’elle était une rai­son, et peut-être que c’é­tait mieux ain­si, parce que les rai­sons qui ne savent pas qu’elles en sont durent plus long­temps que les autres.

Driss pen­sa tout cela sans le for­mu­ler en mots — il le pen­sa en images, en odeurs, en sons, de la même façon qu’il pen­sait en cinq langues sans en choi­sir une, et la pen­sée flot­ta dans l’air du dimanche et se mêla à l’o­deur des caca­huètes grillées et à la rumeur du port et à la lumière nacrée de Tan­ger, et Driss se dit : je suis le témoin. C’est mon rôle. Je regarde, j’é­coute, je note. Et quand l’his­toire sera finie — parce que les his­toires finissent tou­jours, même à Tan­ger — je serai le seul à me sou­ve­nir de ce dimanche sur la ter­rasse, de la lumière, des caca­huètes, du Comte qui a dit quelque chose de vrai sans le vou­loir, et de la façon dont Gon­za­lo a tour­né la tête vers la médi­na comme s’il cher­chait une voix dans le vent.

Le groupe se dis­per­sa vers midi. Cecil emme­na Peg­gy déjeu­ner dans un res­tau­rant du Petit Soc­co — du pois­son grillé, des sar­dines, du pain et des olives. Le Comte s’ex­cu­sa avec élé­gance et dis­pa­rut dans un taxi. Théo­dore des­cen­dit vers le port, les mains dans les poches, à l’é­coute de quelque chose. Gon­za­lo res­ta sur la ter­rasse encore un moment, seul, accou­dé à la balus­trade, puis il s’en alla aus­si, et il prit la direc­tion de la médi­na, et Driss ne le sui­vit pas, parce que le dimanche était son jour de congé, et parce que cer­taines choses ne regardent que ceux qui les vivent.

Driss res­ta.

Il res­ta sur le muret, les jambes dans le vide, jus­qu’à ce que le soleil soit haut et que les ombres aient rac­cour­ci et que la ter­rasse se soit vidée. Il regar­da le détroit. Il pen­sa à sa mère qui par­lait haké­tia en cui­si­nant. Il pen­sa à son père qui jouait du vio­lon le same­di soir, dans le patio de leur mai­son du mel­lah, sous les étoiles, un vio­lon désac­cor­dé dont per­sonne ne se plai­gnait parce que la musique n’a pas besoin d’être juste pour être vraie. Il pen­sa à l’El Min­zah, cette mai­son neuve qui sen­tait encore le plâtre et l’es­poir, et aux gens qui l’ha­bi­taient, cha­cun avec son masque et cha­cun avec sa fis­sure, et il pen­sa que c’é­tait peut-être ça, un hôtel — pas un bâti­ment avec des chambres et des clés, mais un endroit où les masques et les fis­sures coha­bitent, le temps d’un séjour, avant que cha­cun reparte vers sa vie et referme sa fis­sure et rajuste son masque et oublie qu’il y a eu un dimanche sur une ter­rasse où, pen­dant un ins­tant, le vent du détroit a souf­flé assez fort pour que les masques bougent.

Il se leva.

Il des­cen­dit vers la ville.

Et le détroit, der­rière lui, conti­nua de sépa­rer l’Eu­rope de l’A­frique avec l’in­dif­fé­rence tran­quille d’un dieu qui sait que les hommes passent et que l’eau reste.

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