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La fosse
aux cobras

La fosse aux cobras

Cha­pitres 9 à 12

Cha­pitre 9 — Elizabeth

Elle arri­va un ven­dre­di de février, par la porte vitrée, avec un sac à dos trop gros pour son corps et un car­net Moles­kine ser­ré contre sa poi­trine comme un bou­clier. Une Amé­ri­caine. Trente-deux ans, peut-être trente-trois — Nong avait du mal à don­ner un âge aux farangs, leurs visages vieillis­saient dif­fé­rem­ment, par plaques, par zones, pas de façon uni­forme comme les visages thaïs. Elle avait des che­veux châ­tains atta­chés en queue de che­val, des yeux clairs, cer­nés, le teint d’une femme qui a beau­coup pleu­ré récem­ment ou beau­coup ri, ou les deux, ce qui est la même chose quand on voyage seule depuis assez longtemps.

— Hi, dit-elle à Wan. I have a reser­va­tion. Gilbert.

Wan cher­cha dans le registre. Le registre de l’At­lan­ta était un grand cahier relié en cuir, avec des colonnes manus­crites — nom, natio­na­li­té, date d’ar­ri­vée, date de départ, numé­ro de chambre — rem­plies à l’encre noire par la main appli­quée de Wan. Pas d’or­di­na­teur. Pas de logi­ciel. Charles consi­dé­rait que les ordi­na­teurs étaient des machines de sur­veillance inven­tées par des gens qui ne savaient pas écrire, et que le registre manus­crit, comme le stan­dard télé­pho­nique en baké­lite et le lustre de Bohême, appar­te­nait à un ordre supé­rieur de civi­li­sa­tion qu’il était de son devoir de préserver.

— Room 21, dit Wan. Second floor. Three nights.

L’A­mé­ri­caine mon­ta l’es­ca­lier. Nong la croi­sa sur le palier du pre­mier étage, les bras char­gés de draps. Elles échan­gèrent un sou­rire — le sou­rire mini­mal, le sou­rire de seuil, celui qu’on échange avec les gens qu’on ne connaît pas encore et qu’on ne connaî­tra peut-être jamais. L’A­mé­ri­caine sen­tait le savon bon mar­ché et la fatigue et quelque chose d’autre, une odeur que Nong ne sut pas iden­ti­fier sur le moment — une odeur d’encre, peut-être, ou de papier, l’o­deur des gens qui écrivent beaucoup.

Le soir, Nong la vit au res­tau­rant. Elle man­geait seule, à une petite table près de la fenêtre, un pad thai qu’elle touillait dis­trai­te­ment de la main gauche pen­dant que la main droite écri­vait dans le Moles­kine avec une vitesse effré­née, comme si les mots sor­taient plus vite qu’elle ne pou­vait les attra­per. Nong lui appor­ta un verre d’eau. L’A­mé­ri­caine leva les yeux.

— This place is incre­dible, dit-elle. How long has it been here?

— Fif­ty years, dit Nong.

— Fif­ty years. My God. It’s like step­ping into a time capsule.

Nong ne savait pas ce qu’é­tait un time cap­sule. Elle hocha la tête. L’A­mé­ri­caine retour­na à son écri­ture. Nong retour­na à la cui­sine. Elle pen­sa que cette femme écri­vait comme cer­taines per­sonnes prient — avec urgence, avec néces­si­té, comme si les mots étaient un médi­ca­ment et que le Moles­kine était le seul flacon.

*

Le len­de­main matin, l’A­mé­ri­caine s’ins­tal­la au scrip­to­rium. Elle arri­va à sept heures, avant le petit-déjeu­ner, avec son Moles­kine et un deuxième car­net, plus grand, à spi­rale, et elle écri­vit. Elle écri­vit pen­dant trois heures sans lever la tête, sans boire de café, sans regar­der le lob­by, sans voir les chats, sans entendre Noël Coward sur le tourne-disque, sans rien per­ce­voir de ce qui l’en­tou­rait, absor­bée dans un monde inté­rieur dont Nong ne voyait que la sur­face — une main qui cou­rait sur le papier, un front plis­sé, des lèvres qui bou­geaient en silence.

Klaus, ins­tal­lé à son bureau habi­tuel — le deuxième à par­tir de la gauche —, l’ob­ser­vait avec l’in­té­rêt pro­fes­sion­nel d’un homme qui recon­naît un congé­nère. Deux écri­vains dans le scrip­to­rium, côte à côte, sépa­rés par la cloi­son basse du bureau à cylindre, cha­cun pen­ché sur ses cahiers, cha­cun dans sa bulle, cha­cun pour­sui­vant des fan­tômes dif­fé­rents sur le même papier.

— Elle écrit un livre, dit Klaus à Nong à midi, au bord de la pis­cine, en siro­tant sa Sin­gha. Un livre sur un voyage. L’I­ta­lie, l’Inde, l’In­do­né­sie. Elle cherche Dieu, appa­rem­ment. Ou le bon­heur. Ou les deux.

— Pour­quoi elle cherche Dieu en Asie ? dit Nong.

Elle ne com­pre­nait pas. Il y avait un temple à deux rues d’i­ci — le Wat That Thong, avec son Boud­dha doré de douze mètres et ses moines en robe safran et son odeur d’en­cens qui déri­vait jus­qu’au Soi 2 les jours de vent. Il y avait des temples par­tout. Il y avait des esprits dans chaque arbre, des phi dans chaque mai­son, des nagas dans chaque rivière. Bang­kok était satu­rée de sacré — le sacré suin­tait des murs, mon­tait du sol, tom­bait du ciel avec la pluie. On n’a­vait pas besoin de cher­cher Dieu en Asie. On n’a­vait pas besoin de cher­cher Dieu nulle part. Dieu était là, dans l’a­na­nas qu’on pèle le matin, dans le pla­teau qu’on pose sur le comp­toir, dans le geste qu’on fait et qu’on refait jus­qu’à ce que le geste devienne prière. Les farangs ne com­pre­naient pas ça. Les farangs croyaient que le sacré était quelque part, dans un ash­ram, sur une mon­tagne, au bout d’un voyage. Les farangs ne com­pre­naient pas que le sacré est par­tout, et qu’il est sur­tout là où l’on ne le cherche pas.

— Les Amé­ri­cains, dit Klaus avec un haus­se­ment d’épaules.

Le dimanche, l’A­mé­ri­caine deman­da à Nong de lui mon­trer l’hô­tel. Pas une visite gui­dée — une déam­bu­la­tion, un vaga­bon­dage, la per­mis­sion de traî­ner dans les cou­loirs et de poser des ques­tions. Nong accep­ta, sans savoir pour­quoi — peut-être parce que l’A­mé­ri­caine avait quelque chose de vul­né­rable, quelque chose de bri­sé et de recol­lé, qui rap­pe­lait à Nong les chats de l’At­lan­ta, ces chats res­ca­pés, ces chats cabos­sés qu’elle nour­ris­sait dans le jardin.

Elles visi­tèrent les chambres vides — les lits étroits, les ven­ti­la­teurs, les per­siennes. Elles des­cen­dirent dans le jar­din — les tor­tues, les fou­gères, les bou­gain­vil­liers. Elles s’ar­rê­tèrent au bord de la pis­cine. L’A­mé­ri­caine pho­to­gra­phia tout avec un petit appa­reil jetable.

— Who lives here? deman­da-t-elle. I mean, real­ly lives here. Not the guests. Who stays?

— Me, dit Nong.

— You live in the hotel?

— Since 1974.

L’A­mé­ri­caine la regar­da avec des yeux ronds. Vingt-huit ans dans le même hôtel. Pour une femme qui avait quit­té son mari, quit­té son pays, quit­té sa vie pour aller cher­cher le sens de l’exis­tence entre Rome, Del­hi et Bali, l’i­dée qu’une autre femme puisse trou­ver ce sens — ou ne pas le cher­cher, ce qui était peut-être la même chose — dans un hôtel art déco au fond d’un soi de Bang­kok, cette idée était soit incom­pré­hen­sible, soit vertigineuse.

— Don’t you ever want to leave? demanda-t-elle.

Nong sou­rit. Le sou­rire minimal.

— Where would I go?

L’A­mé­ri­caine nota quelque chose dans son Moles­kine. Nong ne sut jamais quoi. Peut-être la phrase. Peut-être le sou­rire. Peut-être l’o­deur du fran­gi­pa­nier ou le bleu de la pis­cine ou le bruit du ven­ti­la­teur ou la façon dont la lumière tom­bait sur le damier à tra­vers la porte vitrée. Peut-être rien de tout ça. Peut-être un mot qui n’a­vait aucun rap­port avec Nong, un mot qui appar­te­nait à l’I­ta­lie ou à l’Inde ou à l’In­do­né­sie et qui avait sim­ple­ment choi­si ce moment pour émerger.

Le lun­di matin, l’A­mé­ri­caine fit sa valise, paya sa note en liquide, remer­cia Wan, remer­cia Lung, et s’ar­rê­ta devant Nong dans le lobby.

— Thank you, dit-elle. This place saved me a lit­tle bit.

— Come back, dit Nong. C’é­tait ce qu’elle disait à tous les clients qui par­taient. Come back.

L’A­mé­ri­caine sor­tit. Le taxi l’a­va­la. Nong ne se sou­ve­nait plus de son nom avant la fin de la jour­née. Gil­bert, avait dit Wan. Gil­bert. Ça ne disait rien à Nong. Les noms des farangs glis­saient sur elle comme l’eau sur le car­re­lage de la pis­cine — ils pas­saient, ils s’é­va­po­raient, ils ne lais­saient pas de trace.

Des années plus tard — beau­coup d’an­nées plus tard —, Dao mon­tre­rait à Nong un livre, un livre avec une cou­ver­ture rose et un titre en anglais que Nong ne lirait pas, et Dao dirait : « Pa Nong, cette femme, elle a dor­mi à l’At­lan­ta, tu te sou­viens ? » Et Nong regar­de­rait la pho­to de l’au­teur sur la cou­ver­ture, et elle recon­naî­trait les yeux clairs, les cernes, la queue de che­val, et elle dirait : « Ah oui. L’A­mé­ri­caine qui cher­chait Dieu. » Et Dao dirait : « Elle l’a trou­vé, appa­rem­ment. Le livre s’est ven­du à dix mil­lions d’exem­plaires. » Et Nong hoche­rait la tête et retour­ne­rait peler son ana­nas, parce que dix mil­lions d’exem­plaires, c’é­tait un nombre aus­si abs­trait que le nombre d’é­toiles dans le ciel, et que l’a­na­nas, lui, était concret, et orange, et juteux, et n’a­vait besoin d’au­cun voyage en Inde pour avoir du sens.

Cha­pitre 10 — Le menu du docteur

Mars. La cha­leur chan­gea de registre — elle pas­sa de l’op­pres­sion à l’é­cra­se­ment, de la main posée sur la nuque au genou appuyé sur la poi­trine. L’air était si épais qu’on pou­vait presque le mâcher. Les ven­ti­la­teurs de l’At­lan­ta tour­naient à plein régime, leur bour­don­ne­ment conti­nu for­mant la basse conti­nue de la vie quo­ti­dienne, comme le bour­don d’un orgue qui ne s’ar­rête jamais.

Le Dr. Henn ne des­cen­dait plus.

La der­nière fois qu’il avait posé le pied dans le lob­by, c’é­tait le 3 février — Nong s’en sou­ve­nait parce qu’elle avait chan­gé les orchi­dées ce matin-là, les blanches pour les mauves, et qu’il avait tou­ché une fleur en pas­sant, tou­ché la corolle du bout des doigts, avec une déli­ca­tesse qui ne lui res­sem­blait pas, une déli­ca­tesse de mou­rant, et qu’il avait dit quelque chose — « Schön », peut-être, le mot alle­mand pour beau — avant de remon­ter, len­te­ment, marche après marche, et de ne plus redescendre.

Nong lui mon­tait ses repas. Trois fois par jour. Le plateau.

Le matin : un potage léger — bouillon de pou­let, citron­nelle, gin­gembre, quelques feuilles de coriandre flot­tant à la sur­face comme des nénu­phars minus­cules. Un mor­ceau de pain — du pain blanc, sans croûte, que Nong fai­sait elle-même parce que le bou­lan­ger de Sukhum­vit ne savait pas faire le pain que le doc­teur aimait, un pain mou, sans carac­tère, un pain de nos­tal­gie, le pain de Ber­lin. Un verre d’eau tiède. Pas froide — tiède. Le doc­teur avait tou­jours dit que l’eau froide cho­quait l’es­to­mac et que l’es­to­mac, comme un invi­té, devait être trai­té avec courtoisie.

Le midi : du riz — du riz jas­min, cuit à la vapeur, pur, sans accom­pa­gne­ment, sans sauce, sans rien. Nong posait le bol de riz sur le pla­teau et pen­sait qu’il y avait quelque chose de bou­le­ver­sant dans ce bol — un homme qui avait dîné avec des maha­ra­jas, qui avait ser­vi du cham­pagne à des diplo­mates, qui avait man­gé dans la por­ce­laine fine de l’At­lan­ta des années 50, cet homme man­geait main­te­nant un bol de riz blanc, comme les pay­sans d’I­san, comme la mère de Nong, comme tout le monde, comme per­sonne. Le riz est le grand éga­li­sa­teur. Le riz ne fait pas de dis­tinc­tion entre le chi­miste prus­sien et la femme de chambre. Le riz est le même pour tous, et le doc­teur le man­geait avec les doigts, par­fois, quand il oubliait les cou­verts, quand il oubliait l’An­gle­terre, quand il oubliait l’Al­le­magne, quand il ne res­tait plus que le geste ancien, le geste de l’Inde peut-être, le geste du maha­ra­ja, la main dans le riz.

Le soir : le potage de courge. Tou­jours. Nong ne variait plus. Elle avait essayé, pen­dant les pre­mières semaines, de pro­po­ser autre chose — un cur­ry léger, une soupe de cre­vettes, un bouillon de pois­son —, mais le doc­teur repous­sait tout ce qui n’é­tait pas le potage de courge, repous­sait l’as­siette avec le dos de la main, un geste de refus défi­ni­tif, sans appel, le geste d’un homme qui a réduit sa vie au strict néces­saire et qui ne négo­cie plus. Le potage de courge, c’é­tait tout. Le potage orange, épi­cé au gin­gembre et au cur­cu­ma, velou­té, chaud, ser­vi dans le bol en céra­mique bleue — le même bol depuis les années 70, un bol fêlé, col­lé, dont la fis­sure des­si­nait une ligne de vie sur la paroi.

Nong mon­tait le pla­teau. L’es­ca­lier. Le cou­loir du troi­sième étage — le cou­loir le plus silen­cieux de l’hô­tel, le cou­loir où per­sonne ne logeait plus, le cou­loir que Charles avait fer­mé aux clients pour en faire le quar­tier pri­vé du doc­teur. La porte de la chambre 41. Elle frap­pait — deux coups, tou­jours deux coups, un rythme conve­nu, un signal, la façon dont Nong annon­çait sa pré­sence depuis vingt-sept ans. Par­fois il répon­dait. Par­fois non. Elle entrait quand même.

La chambre était petite — toutes les chambres de l’At­lan­ta étaient petites, c’é­taient des chambres de labo­ra­toire recon­ver­ties, des chambres qui avaient été conçues pour des fla­cons et des éprou­vettes, pas pour des humains, et qui gar­daient quelque chose de cette ori­gine, une aus­té­ri­té de cel­lule, une fonc­tion­na­li­té mona­cale. Le lit, la table de nuit, la lampe, le ven­ti­la­teur, la fenêtre à per­siennes. Sur la table de nuit, un verre d’eau, une paire de lunettes, un livre en alle­mand que le doc­teur ne pou­vait plus lire car ses yeux ne voyaient plus les lettres, mais qu’il gar­dait là comme un com­pa­gnon, un objet fami­lier, une présence.

Et le doc­teur. Assis dans le fau­teuil, près de la fenêtre, en pei­gnoir bleu. Tou­jours la même posi­tion — le corps tour­né vers la lumière, le visage dans l’ombre, les mains posées sur les accou­doirs comme un pha­raon sur son trône. Il ne regar­dait pas par la fenêtre — ses yeux voi­lés ne voyaient plus rien au-delà d’un mètre — mais il tour­nait son visage vers la lumière, ins­tinc­ti­ve­ment, comme les plantes, comme les chats, comme les vieillards qui savent que la lumière est la der­nière chose à laquelle on renonce.

Nong posait le pla­teau sur la table. Elle s’as­seyait sur le bord du lit. Elle ne disait rien. Elle atten­dait. Par­fois il man­geait — une cuille­rée, deux, rare­ment trois. Il por­tait la cuillère à ses lèvres avec une len­teur infi­nie, comme si chaque bou­chée était un acte de cou­rage, un effort de volon­té contre le retrait du corps. Le potage cou­lait par­fois au coin de ses lèvres. Nong essuyait avec la ser­viette. Il ne pro­tes­tait pas. Il avait ces­sé de pro­tes­ter — il avait ces­sé de refu­ser l’aide, ce qui, pour un homme qui avait pas­sé sa vie à refu­ser l’aide, était le signe le plus sûr que quelque chose d’ir­ré­ver­sible était en cours.

Un soir de la mi-mars, il prit la main de Nong.

Ce n’é­tait pas un geste habi­tuel. Le doc­teur ne tou­chait pas les gens — il ne ser­rait pas les mains, il ne don­nait pas d’ac­co­lades, il ne posait pas sa main sur l’é­paule des autres, sauf celle de Jim Thomp­son sur la pho­to de 1964. Le doc­teur main­te­nait autour de lui un péri­mètre de soli­tude phy­sique aus­si strict que les règles de la mai­son. Et pour­tant, ce soir-là, sa main — une main déchar­née, la peau trans­lu­cide, les veines bleues visibles comme des rivières sur une carte —, sa main se posa sur celle de Nong, et Nong ne bou­gea pas.

Il ne dit rien. Ils res­tèrent ain­si un moment — com­bien de temps, Nong ne sau­rait pas le dire, le temps dans cette chambre ne fonc­tion­nait plus comme le temps ailleurs, il était deve­nu un liquide épais, un miel sombre qui s’é­cou­lait au ralen­ti. La lumière du soir tra­ver­sait les per­siennes en lames hori­zon­tales, décou­pant la chambre en tranches alter­nées de clar­té et d’ombre. Le ven­ti­la­teur tour­nait. Un gecko chan­tait quelque part dans le mur — tok-kae, tok-kae — son cri binaire, répé­ti­tif, obs­ti­né, le métro­nome de la nuit tropicale.

Puis il dit son nom.

— Nong.

Clai­re­ment. Dis­tinc­te­ment. Pas Muk­da. Pas un pré­nom alle­mand. Pas un mot en bouillie. Nong. Son vrai nom, pro­non­cé avec la bonne tona­li­té, le ton des­cen­dant, le ton cor­rect, le ton qu’il avait appris en 1974 quand une fille de dix-huit ans était entrée dans son lob­by avec un sac en toile et un papier griffonné.

— Doc­teur, dit Nong.

Il regar­da son visage. Ses yeux voi­lés la cher­chèrent, la trou­vèrent, se fixèrent sur elle avec une inten­si­té sou­daine, presque dou­lou­reuse, l’in­ten­si­té d’un homme qui sort du brouillard et qui aper­çoit, une seconde, le rivage.

— Danke, dit-il.

Mer­ci.

Puis il fer­ma les yeux, et sa main relâ­cha celle de Nong, et il retour­na dans le brouillard, et Nong res­ta assise sur le bord du lit, immo­bile, la main encore tiède de la sienne, et elle écou­ta le gecko et le ven­ti­la­teur et le gron­de­ment loin­tain de Bang­kok, et elle sut — pas pen­sa, pas devi­na, sut — que c’é­tait la der­nière fois qu’il dirait son nom.

Elle ramas­sa le pla­teau. Le potage était intact. Elle des­cen­dit l’es­ca­lier. Elle tra­ver­sa le lob­by — le damier, le lustre, le cana­pé, les chats. Elle sor­tit dans le jar­din. La nuit était chaude, moite, char­gée d’une odeur de jas­min et de gaz d’é­chap­pe­ment. Les tor­tues dor­maient sur leur rocher. Un chat — Som­chai, le borgne — la sui­vit jus­qu’à l’en­clos, se frot­ta contre ses che­villes, miaula.

Nong s’as­sit sur le banc, près de la pis­cine. La fosse aux cobras. L’eau reflé­tait les étoiles — il y en avait peu, Bang­kok avait trop de lumière pour les étoiles, mais celles qui per­çaient étaient nettes, blanches, indif­fé­rentes. Nong les regar­da. Elle ne pleu­rait pas. Elle ne pleu­rait jamais. Les femmes d’I­san ne pleurent pas — elles tiennent, comme les arbres, comme les rizières, comme la terre sèche qui attend la mous­son sans se plaindre.

Elle ouvrit la boîte de nour­ri­ture pour chats qu’elle gar­dait sous le banc. Som­chai man­gea. D’autres chats appa­rurent — Piak la blanche, un chat noir sans nom, un cha­ton tigré trou­vé la semaine pré­cé­dente dans le soi, à moi­tié mort de faim, que Nong avait bap­ti­sé Lek, comme sa sœur, parce qu’il était petit et têtu.

Elle les nour­rit tous. Un par un. Avec la patience des gestes qui n’ont pas de fin.

Cha­pitre 11 — Mai

Il mou­rut un mar­di. Nong trou­va cela appro­prié, sans savoir pour­quoi — peut-être parce que le mar­di était le jour du jas­min, et que le jas­min est la fleur des morts en Thaï­lande, la fleur qu’on tresse en guir­landes pour les funé­railles, la fleur blanche qui sent trop bon, la fleur qui couvre l’o­deur de ce qui finit.

Charles l’ap­pe­la à six heures du matin. Pas depuis Bir­min­gham, cette fois. Depuis la chambre 41. Sa voix au télé­phone inté­rieur était par­fai­te­ment maî­tri­sée — pas un trem­ble­ment, pas une fis­sure, pas une note qui s’é­le­vât au-des­sus du registre habi­tuel de l’an­glais d’Ox­ford. On aurait dit qu’il annon­çait la fer­me­ture du res­tau­rant pour tra­vaux, ou un chan­ge­ment dans l’ho­raire du petit-déjeuner.

— Nong. Father has pas­sed. Could you come up, please.

Please. Ce mot-là, dans la bouche de Charles, à cet ins­tant, était la seule fis­sure. Charles ne disait pas please à Nong — il n’é­tait pas impo­li, il n’é­tait jamais impo­li, mais entre eux le please était super­flu, il appar­te­nait au voca­bu­laire des rap­ports for­mels, pas à celui de vingt-sept ans de draps pliés et de pla­teaux mon­tés et d’a­na­nas pelés. Please signi­fiait : je ne sais pas com­ment faire. Please signi­fiait : j’ai besoin de toi. Please signi­fiait : mon père est mort et je suis un homme de cin­quante ans diplô­mé d’Ox­ford et de Cam­bridge et je ne sais pas quoi faire d’un mort.

Nong mon­ta. L’es­ca­lier. Le cou­loir du troi­sième. La porte de la 41, ouverte.

Le Dr. Henn était dans son fau­teuil, près de la fenêtre. Pas dans son lit — dans son fau­teuil. Il était mort comme il avait vécu les der­niers mois, assis, le visage tour­né vers la lumière, les mains sur les accou­doirs. Le pei­gnoir bleu. Les pan­toufles en cuir. Les lunettes rondes sur la table de nuit. Le livre en alle­mand qu’il ne pou­vait plus lire. Le verre d’eau, encore à moi­tié plein. Tout était en ordre. Tout était exac­te­ment comme la veille, et l’a­vant-veille, et tous les jours d’a­vant, sauf que le doc­teur ne res­pi­rait plus, et que cette absence de res­pi­ra­tion ren­dait le silence de la chambre dif­fé­rent — non pas plus pro­fond, mais plus défi­ni­tif, comme la dif­fé­rence entre une pis­cine vide et une pis­cine vidée.

Charles se tenait debout, près du lit, les bras le long du corps. Il avait les yeux secs. Il por­tait un pan­ta­lon de pyja­ma et une che­mise qu’il avait bou­ton­née de tra­vers — trois bou­tons déca­lés d’un cran, un désordre si inha­bi­tuel chez un homme si méti­cu­leux que Nong le remar­qua avant de remar­quer le mort.

— I found him at five thir­ty, dit Charles. He was alrea­dy cold.

Nong s’ap­pro­cha du fau­teuil. Elle regar­da le visage du Dr. Henn. Il était calme — pas pai­sible, pas serein, pas ces mots que les vivants uti­lisent pour appri­voi­ser les morts. Calme. Immo­bile. Absent. Un visage vidé de son habi­tant, un masque posé sur un fau­teuil, et der­rière le masque, rien. Nong avait vu des morts. Dans son vil­lage, à Isan, la mort n’é­tait pas cachée — les morts étaient lavés par les femmes, habillés par les femmes, veillés par les femmes, brû­lés par les moines. La mort fai­sait par­tie du mobi­lier de la vie, comme les chaises, comme les tables, comme les pla­teaux d’argent. On n’en avait pas peur. On la ser­vait, comme on ser­vait le reste.

Elle ajus­ta le col du pei­gnoir. Elle lis­sa les che­veux du doc­teur — de fins che­veux blancs, doux comme des fils de soie, qui s’é­taient ébou­rif­fés pen­dant la nuit, ou pen­dant la mort, car la mort aus­si décoiffe. Elle reti­ra les pan­toufles, les posa côte à côte au pied du fau­teuil. Elle prit le verre d’eau sur la table de nuit, le vida dans le lava­bo de la salle de bain, le rin­ça, le repo­sa. Des gestes. Ses gestes. Les gestes qu’elle connais­sait, les gestes de tou­jours, les gestes qu’elle fai­sait dans cette chambre depuis des mois et qu’elle fai­sait main­te­nant pour la der­nière fois, avec la même pré­ci­sion, la même len­teur, la même atten­tion — parce que le der­nier geste doit être aus­si soi­gné que le pre­mier, parce que le doc­teur, même mort, méri­tait que les choses soient faites correctement.

— I’ll call the hos­pi­tal, dit Charles.

Il sor­tit. Nong l’en­ten­dit des­cendre l’es­ca­lier, chaque marche, le cla­que­ment de ses chaus­sures — il avait mis ses chaus­sures, il s’é­tait habillé, il s’é­tait recom­po­sé. Charles fonc­tion­nait ain­si : face à l’ef­fon­dre­ment, il se bou­ton­nait. Face au chaos, il rédi­geait un pro­to­cole. Nong savait qu’il rédi­ge­rait quelque chose — un com­mu­ni­qué, un texte, une notice nécro­lo­gique. Charles écri­rait la mort de son père comme il avait écrit le menu du res­tau­rant, avec des anno­ta­tions, des réfé­rences, des notes de bas de page. Et ce serait sa façon de pleurer.

*

Nong chan­gea les draps. Elle ne savait pas pour­quoi — le doc­teur n’a­vait pas dor­mi dans le lit, il était mort dans le fau­teuil, les draps étaient propres. Mais elle chan­gea les draps. Elle reti­ra la housse, la taie d’o­reiller, le drap du des­sous. Elle les plia. Elle en mit des neufs — ami­don­nés, blancs, pliés en trois. Elle bor­da les coins avec la pré­ci­sion géo­mé­trique que le doc­teur exi­geait, les coins en enve­loppe, les angles à qua­rante-cinq degrés, le drap ten­du comme une peau de tam­bour. Puis elle refit le lit, et le lit refait avait l’air d’un lit qui attend quel­qu’un, un lit prêt, un lit ouvert, et Nong sut que per­sonne ne dor­mi­rait plus dans ce lit, que cette chambre res­te­rait vide, que Charles la fer­me­rait et qu’elle devien­drait un sanc­tuaire, un mau­so­lée, une chambre fan­tôme au bout du cou­loir du troi­sième étage.

Elle des­cen­dit.

Le lob­by. Six heures qua­rante-cinq du matin. La lumière tra­ver­sait la porte vitrée et frap­pait le damier en dia­go­nale, comme chaque matin, exac­te­ment comme chaque matin. Les car­reaux blancs brillaient. Les car­reaux noirs absor­baient. Le lustre de Bohême pen­dait, immo­bile, ses pen­de­loques de cris­tal cap­tant la lumière et la frag­men­tant en minus­cules arcs-en-ciel sur le mur oppo­sé — un phé­no­mène que Nong connais­sait par cœur et qui ne se pro­dui­sait qu’entre six heures trente et sept heures, quand le soleil était à l’angle exact, et qui durait une demi-heure, pas plus, avant que le soleil mon­tât trop haut et que les arcs-en-ciel dis­pa­russent comme des fan­tômes au matin.

Nong s’as­sit sur le cana­pé rond.

C’é­tait la pre­mière fois. En vingt-sept ans, elle ne s’é­tait jamais assise sur le cana­pé rond. Le cana­pé rond était le ter­ri­toire des clients, le trône cen­tral du lob­by, le cœur de l’At­lan­ta. Nong pas­sait à côté, Nong le net­toyait, Nong en reti­rait les poils de chat et les miettes de bis­cuit, mais Nong ne s’as­seyait pas des­sus. S’as­seoir sur le cana­pé, c’é­tait fran­chir une ligne, la ligne invi­sible qui sépa­rait ceux qui ser­vaient de ceux qui étaient ser­vis, et Nong n’a­vait jamais fran­chi cette ligne, parce que la ligne, comme les règles du doc­teur et les mémo­ran­dums de Charles, fai­sait par­tie de la struc­ture, de l’ar­chi­tec­ture intime de ce lieu.

Mais ce matin, elle s’assit.

Le cuir était froid. Le cuir était doux. Le cuir sen­tait le vieux — le vieux cuir, la vieille pous­sière, le vieux temps. Nong posa ses mains à plat sur les cous­sins, de chaque côté de ses cuisses, et elle sen­tit sous ses paumes les creux lais­sés par des mil­liers de corps — les diplo­mates, les stars de ciné­ma, la Reine Mère, les hip­pies, les GIs, les back­pa­ckers, les écri­vains, les jour­na­listes, les uni­ver­si­taires néer­lan­dais, tous ces corps qui s’é­taient assis exac­te­ment ici, qui avaient lais­sé leur empreinte dans le cuir, et dont il ne res­tait rien, rien que cette usure, cette dou­ceur, cette mémoire de peau.

Les chats vinrent. Som­chai d’a­bord, le borgne, qui sau­ta sur le cana­pé et se lova contre la cuisse de Nong avec l’au­to­ri­té d’un être qui sait que ce moment est le sien. Puis Piak, la blanche, qui mon­ta sur l’ac­cou­doir et s’ins­tal­la en sphinx. Puis le noir sans nom, qui res­ta sur le sol, à ses pieds, les yeux mi-clos. Puis Lek, le cha­ton, qui esca­la­da le cana­pé en grif­fant le cuir — un bruit que Charles aurait trou­vé into­lé­rable et que Nong trou­va, ce matin-là, parfait.

Le stan­dard télé­pho­nique son­na. Le bour­don­ne­ment ancien, le gré­sille­ment de baké­lite, le bruit d’un monde qui n’exis­tait plus et qui conti­nuait de fonc­tion­ner par la seule force de l’ha­bi­tude. Wan n’é­tait pas encore arri­vée. Nong ne se leva pas. Le télé­phone son­na trois fois, quatre fois, cinq fois, puis s’ar­rê­ta. Puis son­na de nouveau.

Nong se leva. Elle alla décrocher.

— Atlan­ta Hotel, good morning.

— Yes, hel­lo, this is Pie­ter van den Berg. I am cal­ling from Amster­dam. I would like to book my usual room, please. For Octo­ber. Room 28. My wife and I have been coming since 1990.

Nong ouvrit le registre. Elle prit le sty­lo. Elle ins­cri­vit le nom — van den Berg — dans la colonne, à l’encre noire, avec l’é­cri­ture appli­quée qu’elle avait apprise en regar­dant Wan, une écri­ture de ser­vante, une écri­ture sans pré­ten­tion, une écri­ture qui ne dit rien d’autre que ce qu’elle doit dire.

— Room 28. Octo­ber. I have noted it, Mr. van den Berg.

— Thank you. And how is Dr. Henn?

Nong regar­da le lob­by. Le damier. Le lustre. Les chats sur le cana­pé. Le fau­teuil vide du doc­teur, près de la récep­tion, celui dans lequel il lisait le Bang­kok Post, celui dans lequel il l’a­vait regar­dée pour la pre­mière fois en 1974, par-des­sus ses lunettes rondes.

— Same same, dit Nong.

Elle rac­cro­cha. Elle retour­na dans la cui­sine. Elle prit l’a­na­nas. Elle le pela. En spi­rale. Les yeux, un par un, avec la pointe du cou­teau. Le jus. Le presse-agrumes alle­mand. La mani­velle qui grin­çait. Le verre à pied ébré­ché. Trois glaçons.

Elle posa le verre sur le pla­teau d’argent, à côté de la ser­viette pliée en tri­angle, et elle por­ta le pla­teau jus­qu’à la récep­tion, et elle le posa sur le comp­toir, comme chaque matin, comme tou­jours, comme avant.

Cha­pitre 12 — Le damier

Juin. La mous­son revint. Elle revint comme chaque année, sans pré­ve­nir et sans sur­prendre — un ciel qui s’é­pais­sit, une pres­sion qui tombe, un silence d’une seconde, puis le fra­cas. La pluie de Bang­kok n’est pas une pluie. C’est un mur. Un mur d’eau ver­ti­cale qui s’a­bat sur la ville et la trans­forme, en vingt minutes, en archi­pel. Les rues deviennent des rivières. Les trot­toirs deviennent des berges. Les taxis deviennent des barques. Et l’At­lan­ta, au fond de son soi, der­rière ses portes vitrées et ses murs de béton et son jar­din tro­pi­cal, l’At­lan­ta devient une île.

Nong aimait la mous­son. Elle ne l’a­vait jamais dit à per­sonne, mais elle l’ai­mait. Elle aimait le bruit de l’eau sur le toit — un rou­le­ment conti­nu, pro­fond, qui cou­vrait tous les autres bruits, les klaxons, les moteurs, les basses de Nana Pla­za, et qui lais­sait l’hô­tel dans une soli­tude sonore, une bulle de vacarme blanc. Elle aimait l’o­deur — cette odeur de terre mouillée, de béton lavé, de feuilles écra­sées, une odeur de renou­veau, l’o­deur qu’a le monde quand il se net­toie. Elle aimait le spec­tacle de l’eau qui mon­tait dans le soi, cen­ti­mètre par cen­ti­mètre, et qui s’ar­rê­tait — elle s’ar­rê­tait tou­jours — juste avant le seuil de la porte vitrée, comme si un pacte tacite exis­tait entre la mous­son et l’At­lan­ta, un accord ances­tral : tu peux tout inon­der, mais pas ici.

Un mois avait pas­sé depuis la mort du doc­teur. Charles avait rédi­gé la notice nécro­lo­gique — trois pages, tapées à la machine, sur du papier à en-tête de l’At­lan­ta, avec une police de carac­tères que Nong ne connais­sait pas et que Charles appe­lait « Gara­mond, the only civi­li­sed type­face ». La notice avait été enca­drée et accro­chée dans le lob­by, entre la porte du scrip­to­rium et le stan­dard télé­pho­nique. Elle disait que le Dr. Max Henn, fon­da­teur de l’At­lan­ta Hotel, était décé­dé le 14 mai 2002 à l’âge de quatre-vingt-seize ans, et qu’il serait « remem­be­red for his monu­men­tal strength of cha­rac­ter, his unwillin­gness to suf­fer fools and crooks glad­ly and his abi­li­ty to get things done when chea­ting, sloth and fol­ly were all around him ». Nong avait lu la notice. Elle avait com­pris cer­tains mots — strength, cha­rac­ter, fools. Elle n’a­vait pas com­pris crooks, ni sloth, ni fol­ly, mais elle avait sen­ti, dans le rythme de la phrase, dans sa cadence mar­te­lée, la colère de Charles, la colère d’un fils qui écrit pour son père les mots que son père aurait écrits lui-même s’il avait pu, les mots durs, les mots fiers, les mots de quel­qu’un qui ne par­donne pas au monde d’être ce qu’il est.

Klaus était par­ti. Il avait fait sa valise le len­de­main de la mort, comme un homme qui sait que l’his­toire qu’il était venu cher­cher vient de se ter­mi­ner et qu’il n’y a plus rien à gla­ner. Il avait ser­ré la main de Nong — une poi­gnée de main ferme, sèche, de jour­na­liste qui dit au revoir sans sen­ti­men­ta­lisme —, il avait glis­sé un billet de mille bahts dans la poche de son tablier, et il avait dit : « Prends soin de la fosse aux cobras. » Nong avait hoché la tête. Klaus avait pris son taxi. Ses cahiers Clai­re­fon­taine étaient pleins. Son livre ne serait peut-être jamais écrit — les livres des jour­na­listes sont sou­vent des livres pro­mis, pas des livres tenus —, mais les cahiers exis­taient, quelque part, dans un appar­te­ment de Munich ou de Ber­lin, et dans ces cahiers, il y avait des mor­ceaux de l’At­lan­ta, des mor­ceaux de Max Henn, des mor­ceaux de Nong, pré­ser­vés dans l’encre comme des insectes dans l’ambre.

Mar­ga­ret était encore là. Elle avait pro­lon­gé son séjour — trois semaines étaient deve­nues quatre, quatre étaient deve­nues cinq. Elle ne disait pas pour­quoi. Nong ne deman­dait pas. Elles avaient repris leur rou­tine — le matin, Mar­ga­ret au bord de la pis­cine, son roman de poche, son tran­sat numé­ro trois. La mangue en héris­son. Le silence par­ta­gé. Mais quelque chose avait chan­gé dans la qua­li­té de ce silence — il était plus lourd, plus plein, char­gé de la pré­sence de l’ab­sent, de la place vide du doc­teur sur le cana­pé rond, de la chaise vide à la table du res­tau­rant, de la chambre 41 fer­mée à clé au bout du cou­loir du troi­sième étage.

Un après-midi, Mar­ga­ret dit à Nong :

— He was lucky, you know. To have you.

Nong ne répon­dit pas. La chance n’a­vait rien à voir avec ce qui les liait, elle et le doc­teur. La chance est un mot de joueur, un mot de hasard, et rien dans la vie de Nong n’a­vait rele­vé du hasard — tout avait rele­vé de la répé­ti­tion, de l’en­tê­te­ment, de ce geste quo­ti­dien recom­men­cé chaque matin à l’aube, le cou­teau dans l’a­na­nas, la spi­rale, les trois gla­çons, le pla­teau, le damier, le lustre, l’es­ca­lier, la chambre, le potage, la ser­viette, les draps, les fleurs, les chats, encore et encore et encore, jus­qu’à ce que le geste devienne le sens, jus­qu’à ce que la répé­ti­tion devienne l’a­mour, ou quelque chose qui y res­semble assez pour qu’on ne fasse plus la différence.

— Thank you, Mar­ga­ret, dit Nong.

C’é­tait la pre­mière fois qu’elle disait mer­ci à un client. En vingt-huit ans. Mer­ci. Le mot sor­tit de sa bouche comme un caillou long­temps rete­nu — petit, dur, inat­ten­du. Mar­ga­ret le reçut sans rien dire. Elle remit ses lunettes de soleil. Elle rou­vrit son livre. Le mar­tin-pêcheur se posa sur le bou­gain­vil­lier, res­ta une seconde, repartit.

*

Dao vint un dimanche. Le der­nier dimanche de juin. La mous­son bat­tait son plein — le soi était inon­dé, l’eau mon­tait jus­qu’aux che­villes, et Dao arri­va en ôtant ses bas­kets et en mar­chant pieds nus dans l’eau brune, son casque de scoo­ter sous le bras, trem­pée, riant, le Nokia pro­té­gé dans un sac en plas­tique. Elle avait l’air d’un pois­son qui rentre chez lui.

Elle trou­va Nong dans le jar­din, sous l’auvent de tôle, en train de nour­rir les chats. La pluie tam­bou­ri­nait sur la tôle avec un vacarme de machine à coudre géante. Les pal­miers pliaient sous le vent. La pis­cine débor­dait — l’eau de pluie se mêlait à l’eau chlo­rée, la sur­face était cri­blée d’im­pacts, vivante, fré­mis­sante, comme une peau qui frissonne.

— Pa Nong, dit Dao.

Nong leva les yeux. Dao était debout sous la pluie, sans cher­cher à s’a­bri­ter, les che­veux pla­qués sur le visage, le t‑shirt de Chu­la­long­korn col­lé à la peau. Elle ne sou­riait pas. Elle ne fai­sait pas de remarque moqueuse sur les chats, sur l’ab­sence d’as­cen­seur, sur les savons, sur le mémo­ran­dum de Charles. Elle se tenait là, debout, sous la pluie, et elle regar­dait sa tante avec une expres­sion que Nong ne lui connais­sait pas — une expres­sion de gra­vi­té, de recon­nais­sance, de com­pré­hen­sion tar­dive, l’ex­pres­sion de quel­qu’un qui vient de sai­sir quelque chose qui était sous ses yeux depuis tou­jours et qu’elle n’a­vait jamais vu.

— J’ai appris, pour le doc­teur, dit Dao.

— Oui.

— Ça va, Pa Nong ?

— Ça va.

Dao s’as­sit sous l’auvent. Elle posa son casque. Elle regar­da les chats man­ger. Som­chai, Piak, le noir, Lek, et trois autres que Nong avait recueillis depuis jan­vier — des chats du soi, des chats de la mous­son, des chats de per­sonne deve­nus des chats de l’At­lan­ta. Dao ne dit rien. Elle regar­da. Elle écou­ta la pluie. Elle sen­tit l’o­deur du chlore et du fran­gi­pa­nier et de la terre mouillée. Et elle ne sor­tit pas son téléphone.

Elles res­tèrent assises côte à côte, la tante et la nièce, sous la tôle, dans le vacarme de la mous­son, avec les chats à leurs pieds et la pis­cine qui débor­dait et le jar­din qui ployait et l’hô­tel gris qui se dres­sait der­rière elles, mas­sif, têtu, inchan­gé, un bloc de béton et de mémoire plan­té au fond d’un soi de Sukhum­vit comme un récif dans la mer.

*

Le len­de­main matin, Nong se leva à cinq heures qua­rante-cinq. Comme chaque matin. Elle enfi­la sa tenue — la blouse bleue, le pan­ta­lon noir, les pieds nus. Elle tra­ver­sa le cou­loir du per­son­nel, pas­sa devant la chambre de Wan, qui dor­mait encore, pas­sa devant la réserve, entra dans la cuisine.

L’a­na­nas. Rat­cha­bu­ri. Petit, dense, chair presque orange.

Elle le pela. En spi­rale. Les yeux, un par un, avec la pointe du cou­teau. Le presse-agrumes alle­mand. La mani­velle. Le jus — épais, mous­seux, d’un jaune presque indé­cent. Le linge. Le verre à pied ébré­ché. Trois glaçons.

Elle posa le verre sur le pla­teau. La ser­viette pliée en tri­angle. Elle sou­le­va le pla­teau — il n’é­tait pas en argent, il n’a­vait jamais été en argent, mais il était le pla­teau d’argent, et il le serait tou­jours, parce que le Dr. Henn l’a­vait dit, et que ce que le Dr. Henn avait dit ne mou­rait pas.

Elle tra­ver­sa le lobby.

La lumière du matin entrait par les portes vitrées. Le damier brillait. Les car­reaux blancs cap­taient la lumière. Les car­reaux noirs la gar­daient. Le lustre de Bohême pen­dait, immo­bile, et les pre­mières lueurs du soleil tou­chaient ses pen­de­loques, et les arcs-en-ciel minus­cules appa­rais­saient sur le mur, comme chaque matin entre six heures trente et sept heures, ponc­tuels, fidèles, éphémères.

Les chats dor­maient sur le cana­pé rond. Som­chai contre la cuisse de bronze du bas­set en sta­tue. Piak sur l’ac­cou­doir. Lek lové dans le creux du cous­sin cen­tral, à la place exacte où le Dr. Henn s’asseyait.

La notice nécro­lo­gique était accro­chée au mur, dans son cadre doré. Le stan­dard télé­pho­nique bour­don­nait. Le scrip­to­rium atten­dait, avec ses bureaux à cylindre et son papier à lettres et ses crayons taillés. Le tourne-disque était fer­mé — Nong l’ou­vri­rait plus tard, elle met­trait Noël Coward, comme tou­jours, parce que Charles avait dit Noël Coward et que ce que Charles disait avait force de loi, même quand Charles était à Birmingham.

Nong posa le pla­teau sur le comp­toir de la récep­tion. Elle redres­sa le vase d’or­chi­dées — lun­di, orchi­dées blanches. Elle essuya une trace de pous­sière sur le comp­toir. Elle ajus­ta le registre.

Puis elle se tint debout, au milieu du lob­by, sur le damier noir et blanc.

Elle était exac­te­ment au centre. Un pied sur un car­reau noir, un pied sur un car­reau blanc. L’é­qui­libre. La lisière. Le seuil entre deux mondes — celui d’a­vant et celui d’a­près, celui du doc­teur et celui de Charles, celui de 1952 et celui de 2002, celui des cobras et celui des chats, celui des diplo­mates et celui des back­pa­ckers, celui de l’hé­roïne et celui du jasmin.

Le ven­ti­la­teur tour­nait. Bang­kok com­men­çait à gron­der au-delà du soi — les pre­miers moteurs, les pre­miers klaxons, les pre­miers ven­deurs de nouilles avec leur cla­quette de bam­bou. Le Sky­train pas­sait quelque part au-des­sus, un mur­mure élec­trique, le son du monde nou­veau qui glis­sait au-des­sus du monde ancien sans le toucher.

Un chat pas­sa. Lek. Il tra­ver­sa le damier en dia­go­nale, ses pattes silen­cieuses posées alter­na­ti­ve­ment sur le noir et le blanc, avec l’as­su­rance d’un être qui ne fait aucune dif­fé­rence entre les deux, qui n’a jamais fait aucune dif­fé­rence, qui ne sait même pas que les car­reaux sont de deux cou­leurs, parce que les chats voient le monde comme il est, pas comme on l’a peint.

Nong le regar­da pas­ser. Elle sou­rit. Le sou­rire mini­mal, le sou­rire d’I­san, le sou­rire qui n’at­teint les yeux que lors­qu’il est vrai. Puis elle ajus­ta sa blouse, redres­sa ses épaules, et retour­na dans la cui­sine pré­pa­rer le petit-déjeu­ner, parce que les clients allaient des­cendre, et que les clients avaient faim, et que l’At­lan­ta — cet endroit impro­bable, absurde, magni­fique, ce labo­ra­toire à ser­pents deve­nu hôtel, cette fosse aux cobras deve­nue pis­cine, ce bloc de béton deve­nu sanc­tuaire — l’At­lan­ta continuait.

L’hô­tel respirait.

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