La fosse
aux cobras
La fosse aux cobras
Chapitres 9 à 12
Chapitre 9 — Elizabeth
Elle arriva un vendredi de février, par la porte vitrée, avec un sac à dos trop gros pour son corps et un carnet Moleskine serré contre sa poitrine comme un bouclier. Une Américaine. Trente-deux ans, peut-être trente-trois — Nong avait du mal à donner un âge aux farangs, leurs visages vieillissaient différemment, par plaques, par zones, pas de façon uniforme comme les visages thaïs. Elle avait des cheveux châtains attachés en queue de cheval, des yeux clairs, cernés, le teint d’une femme qui a beaucoup pleuré récemment ou beaucoup ri, ou les deux, ce qui est la même chose quand on voyage seule depuis assez longtemps.
— Hi, dit-elle à Wan. I have a reservation. Gilbert.
Wan chercha dans le registre. Le registre de l’Atlanta était un grand cahier relié en cuir, avec des colonnes manuscrites — nom, nationalité, date d’arrivée, date de départ, numéro de chambre — remplies à l’encre noire par la main appliquée de Wan. Pas d’ordinateur. Pas de logiciel. Charles considérait que les ordinateurs étaient des machines de surveillance inventées par des gens qui ne savaient pas écrire, et que le registre manuscrit, comme le standard téléphonique en bakélite et le lustre de Bohême, appartenait à un ordre supérieur de civilisation qu’il était de son devoir de préserver.
— Room 21, dit Wan. Second floor. Three nights.
L’Américaine monta l’escalier. Nong la croisa sur le palier du premier étage, les bras chargés de draps. Elles échangèrent un sourire — le sourire minimal, le sourire de seuil, celui qu’on échange avec les gens qu’on ne connaît pas encore et qu’on ne connaîtra peut-être jamais. L’Américaine sentait le savon bon marché et la fatigue et quelque chose d’autre, une odeur que Nong ne sut pas identifier sur le moment — une odeur d’encre, peut-être, ou de papier, l’odeur des gens qui écrivent beaucoup.
Le soir, Nong la vit au restaurant. Elle mangeait seule, à une petite table près de la fenêtre, un pad thai qu’elle touillait distraitement de la main gauche pendant que la main droite écrivait dans le Moleskine avec une vitesse effrénée, comme si les mots sortaient plus vite qu’elle ne pouvait les attraper. Nong lui apporta un verre d’eau. L’Américaine leva les yeux.
— This place is incredible, dit-elle. How long has it been here?
— Fifty years, dit Nong.
— Fifty years. My God. It’s like stepping into a time capsule.
Nong ne savait pas ce qu’était un time capsule. Elle hocha la tête. L’Américaine retourna à son écriture. Nong retourna à la cuisine. Elle pensa que cette femme écrivait comme certaines personnes prient — avec urgence, avec nécessité, comme si les mots étaient un médicament et que le Moleskine était le seul flacon.
*
Le lendemain matin, l’Américaine s’installa au scriptorium. Elle arriva à sept heures, avant le petit-déjeuner, avec son Moleskine et un deuxième carnet, plus grand, à spirale, et elle écrivit. Elle écrivit pendant trois heures sans lever la tête, sans boire de café, sans regarder le lobby, sans voir les chats, sans entendre Noël Coward sur le tourne-disque, sans rien percevoir de ce qui l’entourait, absorbée dans un monde intérieur dont Nong ne voyait que la surface — une main qui courait sur le papier, un front plissé, des lèvres qui bougeaient en silence.
Klaus, installé à son bureau habituel — le deuxième à partir de la gauche —, l’observait avec l’intérêt professionnel d’un homme qui reconnaît un congénère. Deux écrivains dans le scriptorium, côte à côte, séparés par la cloison basse du bureau à cylindre, chacun penché sur ses cahiers, chacun dans sa bulle, chacun poursuivant des fantômes différents sur le même papier.
— Elle écrit un livre, dit Klaus à Nong à midi, au bord de la piscine, en sirotant sa Singha. Un livre sur un voyage. L’Italie, l’Inde, l’Indonésie. Elle cherche Dieu, apparemment. Ou le bonheur. Ou les deux.
— Pourquoi elle cherche Dieu en Asie ? dit Nong.
Elle ne comprenait pas. Il y avait un temple à deux rues d’ici — le Wat That Thong, avec son Bouddha doré de douze mètres et ses moines en robe safran et son odeur d’encens qui dérivait jusqu’au Soi 2 les jours de vent. Il y avait des temples partout. Il y avait des esprits dans chaque arbre, des phi dans chaque maison, des nagas dans chaque rivière. Bangkok était saturée de sacré — le sacré suintait des murs, montait du sol, tombait du ciel avec la pluie. On n’avait pas besoin de chercher Dieu en Asie. On n’avait pas besoin de chercher Dieu nulle part. Dieu était là, dans l’ananas qu’on pèle le matin, dans le plateau qu’on pose sur le comptoir, dans le geste qu’on fait et qu’on refait jusqu’à ce que le geste devienne prière. Les farangs ne comprenaient pas ça. Les farangs croyaient que le sacré était quelque part, dans un ashram, sur une montagne, au bout d’un voyage. Les farangs ne comprenaient pas que le sacré est partout, et qu’il est surtout là où l’on ne le cherche pas.
— Les Américains, dit Klaus avec un haussement d’épaules.
Le dimanche, l’Américaine demanda à Nong de lui montrer l’hôtel. Pas une visite guidée — une déambulation, un vagabondage, la permission de traîner dans les couloirs et de poser des questions. Nong accepta, sans savoir pourquoi — peut-être parce que l’Américaine avait quelque chose de vulnérable, quelque chose de brisé et de recollé, qui rappelait à Nong les chats de l’Atlanta, ces chats rescapés, ces chats cabossés qu’elle nourrissait dans le jardin.
Elles visitèrent les chambres vides — les lits étroits, les ventilateurs, les persiennes. Elles descendirent dans le jardin — les tortues, les fougères, les bougainvilliers. Elles s’arrêtèrent au bord de la piscine. L’Américaine photographia tout avec un petit appareil jetable.
— Who lives here? demanda-t-elle. I mean, really lives here. Not the guests. Who stays?
— Me, dit Nong.
— You live in the hotel?
— Since 1974.
L’Américaine la regarda avec des yeux ronds. Vingt-huit ans dans le même hôtel. Pour une femme qui avait quitté son mari, quitté son pays, quitté sa vie pour aller chercher le sens de l’existence entre Rome, Delhi et Bali, l’idée qu’une autre femme puisse trouver ce sens — ou ne pas le chercher, ce qui était peut-être la même chose — dans un hôtel art déco au fond d’un soi de Bangkok, cette idée était soit incompréhensible, soit vertigineuse.
— Don’t you ever want to leave? demanda-t-elle.
Nong sourit. Le sourire minimal.
— Where would I go?
L’Américaine nota quelque chose dans son Moleskine. Nong ne sut jamais quoi. Peut-être la phrase. Peut-être le sourire. Peut-être l’odeur du frangipanier ou le bleu de la piscine ou le bruit du ventilateur ou la façon dont la lumière tombait sur le damier à travers la porte vitrée. Peut-être rien de tout ça. Peut-être un mot qui n’avait aucun rapport avec Nong, un mot qui appartenait à l’Italie ou à l’Inde ou à l’Indonésie et qui avait simplement choisi ce moment pour émerger.
Le lundi matin, l’Américaine fit sa valise, paya sa note en liquide, remercia Wan, remercia Lung, et s’arrêta devant Nong dans le lobby.
— Thank you, dit-elle. This place saved me a little bit.
— Come back, dit Nong. C’était ce qu’elle disait à tous les clients qui partaient. Come back.
L’Américaine sortit. Le taxi l’avala. Nong ne se souvenait plus de son nom avant la fin de la journée. Gilbert, avait dit Wan. Gilbert. Ça ne disait rien à Nong. Les noms des farangs glissaient sur elle comme l’eau sur le carrelage de la piscine — ils passaient, ils s’évaporaient, ils ne laissaient pas de trace.
Des années plus tard — beaucoup d’années plus tard —, Dao montrerait à Nong un livre, un livre avec une couverture rose et un titre en anglais que Nong ne lirait pas, et Dao dirait : « Pa Nong, cette femme, elle a dormi à l’Atlanta, tu te souviens ? » Et Nong regarderait la photo de l’auteur sur la couverture, et elle reconnaîtrait les yeux clairs, les cernes, la queue de cheval, et elle dirait : « Ah oui. L’Américaine qui cherchait Dieu. » Et Dao dirait : « Elle l’a trouvé, apparemment. Le livre s’est vendu à dix millions d’exemplaires. » Et Nong hocherait la tête et retournerait peler son ananas, parce que dix millions d’exemplaires, c’était un nombre aussi abstrait que le nombre d’étoiles dans le ciel, et que l’ananas, lui, était concret, et orange, et juteux, et n’avait besoin d’aucun voyage en Inde pour avoir du sens.
Chapitre 10 — Le menu du docteur
Mars. La chaleur changea de registre — elle passa de l’oppression à l’écrasement, de la main posée sur la nuque au genou appuyé sur la poitrine. L’air était si épais qu’on pouvait presque le mâcher. Les ventilateurs de l’Atlanta tournaient à plein régime, leur bourdonnement continu formant la basse continue de la vie quotidienne, comme le bourdon d’un orgue qui ne s’arrête jamais.
Le Dr. Henn ne descendait plus.
La dernière fois qu’il avait posé le pied dans le lobby, c’était le 3 février — Nong s’en souvenait parce qu’elle avait changé les orchidées ce matin-là, les blanches pour les mauves, et qu’il avait touché une fleur en passant, touché la corolle du bout des doigts, avec une délicatesse qui ne lui ressemblait pas, une délicatesse de mourant, et qu’il avait dit quelque chose — « Schön », peut-être, le mot allemand pour beau — avant de remonter, lentement, marche après marche, et de ne plus redescendre.
Nong lui montait ses repas. Trois fois par jour. Le plateau.
Le matin : un potage léger — bouillon de poulet, citronnelle, gingembre, quelques feuilles de coriandre flottant à la surface comme des nénuphars minuscules. Un morceau de pain — du pain blanc, sans croûte, que Nong faisait elle-même parce que le boulanger de Sukhumvit ne savait pas faire le pain que le docteur aimait, un pain mou, sans caractère, un pain de nostalgie, le pain de Berlin. Un verre d’eau tiède. Pas froide — tiède. Le docteur avait toujours dit que l’eau froide choquait l’estomac et que l’estomac, comme un invité, devait être traité avec courtoisie.
Le midi : du riz — du riz jasmin, cuit à la vapeur, pur, sans accompagnement, sans sauce, sans rien. Nong posait le bol de riz sur le plateau et pensait qu’il y avait quelque chose de bouleversant dans ce bol — un homme qui avait dîné avec des maharajas, qui avait servi du champagne à des diplomates, qui avait mangé dans la porcelaine fine de l’Atlanta des années 50, cet homme mangeait maintenant un bol de riz blanc, comme les paysans d’Isan, comme la mère de Nong, comme tout le monde, comme personne. Le riz est le grand égalisateur. Le riz ne fait pas de distinction entre le chimiste prussien et la femme de chambre. Le riz est le même pour tous, et le docteur le mangeait avec les doigts, parfois, quand il oubliait les couverts, quand il oubliait l’Angleterre, quand il oubliait l’Allemagne, quand il ne restait plus que le geste ancien, le geste de l’Inde peut-être, le geste du maharaja, la main dans le riz.
Le soir : le potage de courge. Toujours. Nong ne variait plus. Elle avait essayé, pendant les premières semaines, de proposer autre chose — un curry léger, une soupe de crevettes, un bouillon de poisson —, mais le docteur repoussait tout ce qui n’était pas le potage de courge, repoussait l’assiette avec le dos de la main, un geste de refus définitif, sans appel, le geste d’un homme qui a réduit sa vie au strict nécessaire et qui ne négocie plus. Le potage de courge, c’était tout. Le potage orange, épicé au gingembre et au curcuma, velouté, chaud, servi dans le bol en céramique bleue — le même bol depuis les années 70, un bol fêlé, collé, dont la fissure dessinait une ligne de vie sur la paroi.
Nong montait le plateau. L’escalier. Le couloir du troisième étage — le couloir le plus silencieux de l’hôtel, le couloir où personne ne logeait plus, le couloir que Charles avait fermé aux clients pour en faire le quartier privé du docteur. La porte de la chambre 41. Elle frappait — deux coups, toujours deux coups, un rythme convenu, un signal, la façon dont Nong annonçait sa présence depuis vingt-sept ans. Parfois il répondait. Parfois non. Elle entrait quand même.
La chambre était petite — toutes les chambres de l’Atlanta étaient petites, c’étaient des chambres de laboratoire reconverties, des chambres qui avaient été conçues pour des flacons et des éprouvettes, pas pour des humains, et qui gardaient quelque chose de cette origine, une austérité de cellule, une fonctionnalité monacale. Le lit, la table de nuit, la lampe, le ventilateur, la fenêtre à persiennes. Sur la table de nuit, un verre d’eau, une paire de lunettes, un livre en allemand que le docteur ne pouvait plus lire car ses yeux ne voyaient plus les lettres, mais qu’il gardait là comme un compagnon, un objet familier, une présence.
Et le docteur. Assis dans le fauteuil, près de la fenêtre, en peignoir bleu. Toujours la même position — le corps tourné vers la lumière, le visage dans l’ombre, les mains posées sur les accoudoirs comme un pharaon sur son trône. Il ne regardait pas par la fenêtre — ses yeux voilés ne voyaient plus rien au-delà d’un mètre — mais il tournait son visage vers la lumière, instinctivement, comme les plantes, comme les chats, comme les vieillards qui savent que la lumière est la dernière chose à laquelle on renonce.
Nong posait le plateau sur la table. Elle s’asseyait sur le bord du lit. Elle ne disait rien. Elle attendait. Parfois il mangeait — une cuillerée, deux, rarement trois. Il portait la cuillère à ses lèvres avec une lenteur infinie, comme si chaque bouchée était un acte de courage, un effort de volonté contre le retrait du corps. Le potage coulait parfois au coin de ses lèvres. Nong essuyait avec la serviette. Il ne protestait pas. Il avait cessé de protester — il avait cessé de refuser l’aide, ce qui, pour un homme qui avait passé sa vie à refuser l’aide, était le signe le plus sûr que quelque chose d’irréversible était en cours.
Un soir de la mi-mars, il prit la main de Nong.
Ce n’était pas un geste habituel. Le docteur ne touchait pas les gens — il ne serrait pas les mains, il ne donnait pas d’accolades, il ne posait pas sa main sur l’épaule des autres, sauf celle de Jim Thompson sur la photo de 1964. Le docteur maintenait autour de lui un périmètre de solitude physique aussi strict que les règles de la maison. Et pourtant, ce soir-là, sa main — une main décharnée, la peau translucide, les veines bleues visibles comme des rivières sur une carte —, sa main se posa sur celle de Nong, et Nong ne bougea pas.
Il ne dit rien. Ils restèrent ainsi un moment — combien de temps, Nong ne saurait pas le dire, le temps dans cette chambre ne fonctionnait plus comme le temps ailleurs, il était devenu un liquide épais, un miel sombre qui s’écoulait au ralenti. La lumière du soir traversait les persiennes en lames horizontales, découpant la chambre en tranches alternées de clarté et d’ombre. Le ventilateur tournait. Un gecko chantait quelque part dans le mur — tok-kae, tok-kae — son cri binaire, répétitif, obstiné, le métronome de la nuit tropicale.
Puis il dit son nom.
— Nong.
Clairement. Distinctement. Pas Mukda. Pas un prénom allemand. Pas un mot en bouillie. Nong. Son vrai nom, prononcé avec la bonne tonalité, le ton descendant, le ton correct, le ton qu’il avait appris en 1974 quand une fille de dix-huit ans était entrée dans son lobby avec un sac en toile et un papier griffonné.
— Docteur, dit Nong.
Il regarda son visage. Ses yeux voilés la cherchèrent, la trouvèrent, se fixèrent sur elle avec une intensité soudaine, presque douloureuse, l’intensité d’un homme qui sort du brouillard et qui aperçoit, une seconde, le rivage.
— Danke, dit-il.
Merci.
Puis il ferma les yeux, et sa main relâcha celle de Nong, et il retourna dans le brouillard, et Nong resta assise sur le bord du lit, immobile, la main encore tiède de la sienne, et elle écouta le gecko et le ventilateur et le grondement lointain de Bangkok, et elle sut — pas pensa, pas devina, sut — que c’était la dernière fois qu’il dirait son nom.
Elle ramassa le plateau. Le potage était intact. Elle descendit l’escalier. Elle traversa le lobby — le damier, le lustre, le canapé, les chats. Elle sortit dans le jardin. La nuit était chaude, moite, chargée d’une odeur de jasmin et de gaz d’échappement. Les tortues dormaient sur leur rocher. Un chat — Somchai, le borgne — la suivit jusqu’à l’enclos, se frotta contre ses chevilles, miaula.
Nong s’assit sur le banc, près de la piscine. La fosse aux cobras. L’eau reflétait les étoiles — il y en avait peu, Bangkok avait trop de lumière pour les étoiles, mais celles qui perçaient étaient nettes, blanches, indifférentes. Nong les regarda. Elle ne pleurait pas. Elle ne pleurait jamais. Les femmes d’Isan ne pleurent pas — elles tiennent, comme les arbres, comme les rizières, comme la terre sèche qui attend la mousson sans se plaindre.
Elle ouvrit la boîte de nourriture pour chats qu’elle gardait sous le banc. Somchai mangea. D’autres chats apparurent — Piak la blanche, un chat noir sans nom, un chaton tigré trouvé la semaine précédente dans le soi, à moitié mort de faim, que Nong avait baptisé Lek, comme sa sœur, parce qu’il était petit et têtu.
Elle les nourrit tous. Un par un. Avec la patience des gestes qui n’ont pas de fin.
Chapitre 11 — Mai
Il mourut un mardi. Nong trouva cela approprié, sans savoir pourquoi — peut-être parce que le mardi était le jour du jasmin, et que le jasmin est la fleur des morts en Thaïlande, la fleur qu’on tresse en guirlandes pour les funérailles, la fleur blanche qui sent trop bon, la fleur qui couvre l’odeur de ce qui finit.
Charles l’appela à six heures du matin. Pas depuis Birmingham, cette fois. Depuis la chambre 41. Sa voix au téléphone intérieur était parfaitement maîtrisée — pas un tremblement, pas une fissure, pas une note qui s’élevât au-dessus du registre habituel de l’anglais d’Oxford. On aurait dit qu’il annonçait la fermeture du restaurant pour travaux, ou un changement dans l’horaire du petit-déjeuner.
— Nong. Father has passed. Could you come up, please.
Please. Ce mot-là, dans la bouche de Charles, à cet instant, était la seule fissure. Charles ne disait pas please à Nong — il n’était pas impoli, il n’était jamais impoli, mais entre eux le please était superflu, il appartenait au vocabulaire des rapports formels, pas à celui de vingt-sept ans de draps pliés et de plateaux montés et d’ananas pelés. Please signifiait : je ne sais pas comment faire. Please signifiait : j’ai besoin de toi. Please signifiait : mon père est mort et je suis un homme de cinquante ans diplômé d’Oxford et de Cambridge et je ne sais pas quoi faire d’un mort.
Nong monta. L’escalier. Le couloir du troisième. La porte de la 41, ouverte.
Le Dr. Henn était dans son fauteuil, près de la fenêtre. Pas dans son lit — dans son fauteuil. Il était mort comme il avait vécu les derniers mois, assis, le visage tourné vers la lumière, les mains sur les accoudoirs. Le peignoir bleu. Les pantoufles en cuir. Les lunettes rondes sur la table de nuit. Le livre en allemand qu’il ne pouvait plus lire. Le verre d’eau, encore à moitié plein. Tout était en ordre. Tout était exactement comme la veille, et l’avant-veille, et tous les jours d’avant, sauf que le docteur ne respirait plus, et que cette absence de respiration rendait le silence de la chambre différent — non pas plus profond, mais plus définitif, comme la différence entre une piscine vide et une piscine vidée.
Charles se tenait debout, près du lit, les bras le long du corps. Il avait les yeux secs. Il portait un pantalon de pyjama et une chemise qu’il avait boutonnée de travers — trois boutons décalés d’un cran, un désordre si inhabituel chez un homme si méticuleux que Nong le remarqua avant de remarquer le mort.
— I found him at five thirty, dit Charles. He was already cold.
Nong s’approcha du fauteuil. Elle regarda le visage du Dr. Henn. Il était calme — pas paisible, pas serein, pas ces mots que les vivants utilisent pour apprivoiser les morts. Calme. Immobile. Absent. Un visage vidé de son habitant, un masque posé sur un fauteuil, et derrière le masque, rien. Nong avait vu des morts. Dans son village, à Isan, la mort n’était pas cachée — les morts étaient lavés par les femmes, habillés par les femmes, veillés par les femmes, brûlés par les moines. La mort faisait partie du mobilier de la vie, comme les chaises, comme les tables, comme les plateaux d’argent. On n’en avait pas peur. On la servait, comme on servait le reste.
Elle ajusta le col du peignoir. Elle lissa les cheveux du docteur — de fins cheveux blancs, doux comme des fils de soie, qui s’étaient ébouriffés pendant la nuit, ou pendant la mort, car la mort aussi décoiffe. Elle retira les pantoufles, les posa côte à côte au pied du fauteuil. Elle prit le verre d’eau sur la table de nuit, le vida dans le lavabo de la salle de bain, le rinça, le reposa. Des gestes. Ses gestes. Les gestes qu’elle connaissait, les gestes de toujours, les gestes qu’elle faisait dans cette chambre depuis des mois et qu’elle faisait maintenant pour la dernière fois, avec la même précision, la même lenteur, la même attention — parce que le dernier geste doit être aussi soigné que le premier, parce que le docteur, même mort, méritait que les choses soient faites correctement.
— I’ll call the hospital, dit Charles.
Il sortit. Nong l’entendit descendre l’escalier, chaque marche, le claquement de ses chaussures — il avait mis ses chaussures, il s’était habillé, il s’était recomposé. Charles fonctionnait ainsi : face à l’effondrement, il se boutonnait. Face au chaos, il rédigeait un protocole. Nong savait qu’il rédigerait quelque chose — un communiqué, un texte, une notice nécrologique. Charles écrirait la mort de son père comme il avait écrit le menu du restaurant, avec des annotations, des références, des notes de bas de page. Et ce serait sa façon de pleurer.
*
Nong changea les draps. Elle ne savait pas pourquoi — le docteur n’avait pas dormi dans le lit, il était mort dans le fauteuil, les draps étaient propres. Mais elle changea les draps. Elle retira la housse, la taie d’oreiller, le drap du dessous. Elle les plia. Elle en mit des neufs — amidonnés, blancs, pliés en trois. Elle borda les coins avec la précision géométrique que le docteur exigeait, les coins en enveloppe, les angles à quarante-cinq degrés, le drap tendu comme une peau de tambour. Puis elle refit le lit, et le lit refait avait l’air d’un lit qui attend quelqu’un, un lit prêt, un lit ouvert, et Nong sut que personne ne dormirait plus dans ce lit, que cette chambre resterait vide, que Charles la fermerait et qu’elle deviendrait un sanctuaire, un mausolée, une chambre fantôme au bout du couloir du troisième étage.
Elle descendit.
Le lobby. Six heures quarante-cinq du matin. La lumière traversait la porte vitrée et frappait le damier en diagonale, comme chaque matin, exactement comme chaque matin. Les carreaux blancs brillaient. Les carreaux noirs absorbaient. Le lustre de Bohême pendait, immobile, ses pendeloques de cristal captant la lumière et la fragmentant en minuscules arcs-en-ciel sur le mur opposé — un phénomène que Nong connaissait par cœur et qui ne se produisait qu’entre six heures trente et sept heures, quand le soleil était à l’angle exact, et qui durait une demi-heure, pas plus, avant que le soleil montât trop haut et que les arcs-en-ciel disparussent comme des fantômes au matin.
Nong s’assit sur le canapé rond.
C’était la première fois. En vingt-sept ans, elle ne s’était jamais assise sur le canapé rond. Le canapé rond était le territoire des clients, le trône central du lobby, le cœur de l’Atlanta. Nong passait à côté, Nong le nettoyait, Nong en retirait les poils de chat et les miettes de biscuit, mais Nong ne s’asseyait pas dessus. S’asseoir sur le canapé, c’était franchir une ligne, la ligne invisible qui séparait ceux qui servaient de ceux qui étaient servis, et Nong n’avait jamais franchi cette ligne, parce que la ligne, comme les règles du docteur et les mémorandums de Charles, faisait partie de la structure, de l’architecture intime de ce lieu.
Mais ce matin, elle s’assit.
Le cuir était froid. Le cuir était doux. Le cuir sentait le vieux — le vieux cuir, la vieille poussière, le vieux temps. Nong posa ses mains à plat sur les coussins, de chaque côté de ses cuisses, et elle sentit sous ses paumes les creux laissés par des milliers de corps — les diplomates, les stars de cinéma, la Reine Mère, les hippies, les GIs, les backpackers, les écrivains, les journalistes, les universitaires néerlandais, tous ces corps qui s’étaient assis exactement ici, qui avaient laissé leur empreinte dans le cuir, et dont il ne restait rien, rien que cette usure, cette douceur, cette mémoire de peau.
Les chats vinrent. Somchai d’abord, le borgne, qui sauta sur le canapé et se lova contre la cuisse de Nong avec l’autorité d’un être qui sait que ce moment est le sien. Puis Piak, la blanche, qui monta sur l’accoudoir et s’installa en sphinx. Puis le noir sans nom, qui resta sur le sol, à ses pieds, les yeux mi-clos. Puis Lek, le chaton, qui escalada le canapé en griffant le cuir — un bruit que Charles aurait trouvé intolérable et que Nong trouva, ce matin-là, parfait.
Le standard téléphonique sonna. Le bourdonnement ancien, le grésillement de bakélite, le bruit d’un monde qui n’existait plus et qui continuait de fonctionner par la seule force de l’habitude. Wan n’était pas encore arrivée. Nong ne se leva pas. Le téléphone sonna trois fois, quatre fois, cinq fois, puis s’arrêta. Puis sonna de nouveau.
Nong se leva. Elle alla décrocher.
— Atlanta Hotel, good morning.
— Yes, hello, this is Pieter van den Berg. I am calling from Amsterdam. I would like to book my usual room, please. For October. Room 28. My wife and I have been coming since 1990.
Nong ouvrit le registre. Elle prit le stylo. Elle inscrivit le nom — van den Berg — dans la colonne, à l’encre noire, avec l’écriture appliquée qu’elle avait apprise en regardant Wan, une écriture de servante, une écriture sans prétention, une écriture qui ne dit rien d’autre que ce qu’elle doit dire.
— Room 28. October. I have noted it, Mr. van den Berg.
— Thank you. And how is Dr. Henn?
Nong regarda le lobby. Le damier. Le lustre. Les chats sur le canapé. Le fauteuil vide du docteur, près de la réception, celui dans lequel il lisait le Bangkok Post, celui dans lequel il l’avait regardée pour la première fois en 1974, par-dessus ses lunettes rondes.
— Same same, dit Nong.
Elle raccrocha. Elle retourna dans la cuisine. Elle prit l’ananas. Elle le pela. En spirale. Les yeux, un par un, avec la pointe du couteau. Le jus. Le presse-agrumes allemand. La manivelle qui grinçait. Le verre à pied ébréché. Trois glaçons.
Elle posa le verre sur le plateau d’argent, à côté de la serviette pliée en triangle, et elle porta le plateau jusqu’à la réception, et elle le posa sur le comptoir, comme chaque matin, comme toujours, comme avant.
Chapitre 12 — Le damier
Juin. La mousson revint. Elle revint comme chaque année, sans prévenir et sans surprendre — un ciel qui s’épaissit, une pression qui tombe, un silence d’une seconde, puis le fracas. La pluie de Bangkok n’est pas une pluie. C’est un mur. Un mur d’eau verticale qui s’abat sur la ville et la transforme, en vingt minutes, en archipel. Les rues deviennent des rivières. Les trottoirs deviennent des berges. Les taxis deviennent des barques. Et l’Atlanta, au fond de son soi, derrière ses portes vitrées et ses murs de béton et son jardin tropical, l’Atlanta devient une île.
Nong aimait la mousson. Elle ne l’avait jamais dit à personne, mais elle l’aimait. Elle aimait le bruit de l’eau sur le toit — un roulement continu, profond, qui couvrait tous les autres bruits, les klaxons, les moteurs, les basses de Nana Plaza, et qui laissait l’hôtel dans une solitude sonore, une bulle de vacarme blanc. Elle aimait l’odeur — cette odeur de terre mouillée, de béton lavé, de feuilles écrasées, une odeur de renouveau, l’odeur qu’a le monde quand il se nettoie. Elle aimait le spectacle de l’eau qui montait dans le soi, centimètre par centimètre, et qui s’arrêtait — elle s’arrêtait toujours — juste avant le seuil de la porte vitrée, comme si un pacte tacite existait entre la mousson et l’Atlanta, un accord ancestral : tu peux tout inonder, mais pas ici.
Un mois avait passé depuis la mort du docteur. Charles avait rédigé la notice nécrologique — trois pages, tapées à la machine, sur du papier à en-tête de l’Atlanta, avec une police de caractères que Nong ne connaissait pas et que Charles appelait « Garamond, the only civilised typeface ». La notice avait été encadrée et accrochée dans le lobby, entre la porte du scriptorium et le standard téléphonique. Elle disait que le Dr. Max Henn, fondateur de l’Atlanta Hotel, était décédé le 14 mai 2002 à l’âge de quatre-vingt-seize ans, et qu’il serait « remembered for his monumental strength of character, his unwillingness to suffer fools and crooks gladly and his ability to get things done when cheating, sloth and folly were all around him ». Nong avait lu la notice. Elle avait compris certains mots — strength, character, fools. Elle n’avait pas compris crooks, ni sloth, ni folly, mais elle avait senti, dans le rythme de la phrase, dans sa cadence martelée, la colère de Charles, la colère d’un fils qui écrit pour son père les mots que son père aurait écrits lui-même s’il avait pu, les mots durs, les mots fiers, les mots de quelqu’un qui ne pardonne pas au monde d’être ce qu’il est.
Klaus était parti. Il avait fait sa valise le lendemain de la mort, comme un homme qui sait que l’histoire qu’il était venu chercher vient de se terminer et qu’il n’y a plus rien à glaner. Il avait serré la main de Nong — une poignée de main ferme, sèche, de journaliste qui dit au revoir sans sentimentalisme —, il avait glissé un billet de mille bahts dans la poche de son tablier, et il avait dit : « Prends soin de la fosse aux cobras. » Nong avait hoché la tête. Klaus avait pris son taxi. Ses cahiers Clairefontaine étaient pleins. Son livre ne serait peut-être jamais écrit — les livres des journalistes sont souvent des livres promis, pas des livres tenus —, mais les cahiers existaient, quelque part, dans un appartement de Munich ou de Berlin, et dans ces cahiers, il y avait des morceaux de l’Atlanta, des morceaux de Max Henn, des morceaux de Nong, préservés dans l’encre comme des insectes dans l’ambre.
Margaret était encore là. Elle avait prolongé son séjour — trois semaines étaient devenues quatre, quatre étaient devenues cinq. Elle ne disait pas pourquoi. Nong ne demandait pas. Elles avaient repris leur routine — le matin, Margaret au bord de la piscine, son roman de poche, son transat numéro trois. La mangue en hérisson. Le silence partagé. Mais quelque chose avait changé dans la qualité de ce silence — il était plus lourd, plus plein, chargé de la présence de l’absent, de la place vide du docteur sur le canapé rond, de la chaise vide à la table du restaurant, de la chambre 41 fermée à clé au bout du couloir du troisième étage.
Un après-midi, Margaret dit à Nong :
— He was lucky, you know. To have you.
Nong ne répondit pas. La chance n’avait rien à voir avec ce qui les liait, elle et le docteur. La chance est un mot de joueur, un mot de hasard, et rien dans la vie de Nong n’avait relevé du hasard — tout avait relevé de la répétition, de l’entêtement, de ce geste quotidien recommencé chaque matin à l’aube, le couteau dans l’ananas, la spirale, les trois glaçons, le plateau, le damier, le lustre, l’escalier, la chambre, le potage, la serviette, les draps, les fleurs, les chats, encore et encore et encore, jusqu’à ce que le geste devienne le sens, jusqu’à ce que la répétition devienne l’amour, ou quelque chose qui y ressemble assez pour qu’on ne fasse plus la différence.
— Thank you, Margaret, dit Nong.
C’était la première fois qu’elle disait merci à un client. En vingt-huit ans. Merci. Le mot sortit de sa bouche comme un caillou longtemps retenu — petit, dur, inattendu. Margaret le reçut sans rien dire. Elle remit ses lunettes de soleil. Elle rouvrit son livre. Le martin-pêcheur se posa sur le bougainvillier, resta une seconde, repartit.
*
Dao vint un dimanche. Le dernier dimanche de juin. La mousson battait son plein — le soi était inondé, l’eau montait jusqu’aux chevilles, et Dao arriva en ôtant ses baskets et en marchant pieds nus dans l’eau brune, son casque de scooter sous le bras, trempée, riant, le Nokia protégé dans un sac en plastique. Elle avait l’air d’un poisson qui rentre chez lui.
Elle trouva Nong dans le jardin, sous l’auvent de tôle, en train de nourrir les chats. La pluie tambourinait sur la tôle avec un vacarme de machine à coudre géante. Les palmiers pliaient sous le vent. La piscine débordait — l’eau de pluie se mêlait à l’eau chlorée, la surface était criblée d’impacts, vivante, frémissante, comme une peau qui frissonne.
— Pa Nong, dit Dao.
Nong leva les yeux. Dao était debout sous la pluie, sans chercher à s’abriter, les cheveux plaqués sur le visage, le t‑shirt de Chulalongkorn collé à la peau. Elle ne souriait pas. Elle ne faisait pas de remarque moqueuse sur les chats, sur l’absence d’ascenseur, sur les savons, sur le mémorandum de Charles. Elle se tenait là, debout, sous la pluie, et elle regardait sa tante avec une expression que Nong ne lui connaissait pas — une expression de gravité, de reconnaissance, de compréhension tardive, l’expression de quelqu’un qui vient de saisir quelque chose qui était sous ses yeux depuis toujours et qu’elle n’avait jamais vu.
— J’ai appris, pour le docteur, dit Dao.
— Oui.
— Ça va, Pa Nong ?
— Ça va.
Dao s’assit sous l’auvent. Elle posa son casque. Elle regarda les chats manger. Somchai, Piak, le noir, Lek, et trois autres que Nong avait recueillis depuis janvier — des chats du soi, des chats de la mousson, des chats de personne devenus des chats de l’Atlanta. Dao ne dit rien. Elle regarda. Elle écouta la pluie. Elle sentit l’odeur du chlore et du frangipanier et de la terre mouillée. Et elle ne sortit pas son téléphone.
Elles restèrent assises côte à côte, la tante et la nièce, sous la tôle, dans le vacarme de la mousson, avec les chats à leurs pieds et la piscine qui débordait et le jardin qui ployait et l’hôtel gris qui se dressait derrière elles, massif, têtu, inchangé, un bloc de béton et de mémoire planté au fond d’un soi de Sukhumvit comme un récif dans la mer.
*
Le lendemain matin, Nong se leva à cinq heures quarante-cinq. Comme chaque matin. Elle enfila sa tenue — la blouse bleue, le pantalon noir, les pieds nus. Elle traversa le couloir du personnel, passa devant la chambre de Wan, qui dormait encore, passa devant la réserve, entra dans la cuisine.
L’ananas. Ratchaburi. Petit, dense, chair presque orange.
Elle le pela. En spirale. Les yeux, un par un, avec la pointe du couteau. Le presse-agrumes allemand. La manivelle. Le jus — épais, mousseux, d’un jaune presque indécent. Le linge. Le verre à pied ébréché. Trois glaçons.
Elle posa le verre sur le plateau. La serviette pliée en triangle. Elle souleva le plateau — il n’était pas en argent, il n’avait jamais été en argent, mais il était le plateau d’argent, et il le serait toujours, parce que le Dr. Henn l’avait dit, et que ce que le Dr. Henn avait dit ne mourait pas.
Elle traversa le lobby.
La lumière du matin entrait par les portes vitrées. Le damier brillait. Les carreaux blancs captaient la lumière. Les carreaux noirs la gardaient. Le lustre de Bohême pendait, immobile, et les premières lueurs du soleil touchaient ses pendeloques, et les arcs-en-ciel minuscules apparaissaient sur le mur, comme chaque matin entre six heures trente et sept heures, ponctuels, fidèles, éphémères.
Les chats dormaient sur le canapé rond. Somchai contre la cuisse de bronze du basset en statue. Piak sur l’accoudoir. Lek lové dans le creux du coussin central, à la place exacte où le Dr. Henn s’asseyait.
La notice nécrologique était accrochée au mur, dans son cadre doré. Le standard téléphonique bourdonnait. Le scriptorium attendait, avec ses bureaux à cylindre et son papier à lettres et ses crayons taillés. Le tourne-disque était fermé — Nong l’ouvrirait plus tard, elle mettrait Noël Coward, comme toujours, parce que Charles avait dit Noël Coward et que ce que Charles disait avait force de loi, même quand Charles était à Birmingham.
Nong posa le plateau sur le comptoir de la réception. Elle redressa le vase d’orchidées — lundi, orchidées blanches. Elle essuya une trace de poussière sur le comptoir. Elle ajusta le registre.
Puis elle se tint debout, au milieu du lobby, sur le damier noir et blanc.
Elle était exactement au centre. Un pied sur un carreau noir, un pied sur un carreau blanc. L’équilibre. La lisière. Le seuil entre deux mondes — celui d’avant et celui d’après, celui du docteur et celui de Charles, celui de 1952 et celui de 2002, celui des cobras et celui des chats, celui des diplomates et celui des backpackers, celui de l’héroïne et celui du jasmin.
Le ventilateur tournait. Bangkok commençait à gronder au-delà du soi — les premiers moteurs, les premiers klaxons, les premiers vendeurs de nouilles avec leur claquette de bambou. Le Skytrain passait quelque part au-dessus, un murmure électrique, le son du monde nouveau qui glissait au-dessus du monde ancien sans le toucher.
Un chat passa. Lek. Il traversa le damier en diagonale, ses pattes silencieuses posées alternativement sur le noir et le blanc, avec l’assurance d’un être qui ne fait aucune différence entre les deux, qui n’a jamais fait aucune différence, qui ne sait même pas que les carreaux sont de deux couleurs, parce que les chats voient le monde comme il est, pas comme on l’a peint.
Nong le regarda passer. Elle sourit. Le sourire minimal, le sourire d’Isan, le sourire qui n’atteint les yeux que lorsqu’il est vrai. Puis elle ajusta sa blouse, redressa ses épaules, et retourna dans la cuisine préparer le petit-déjeuner, parce que les clients allaient descendre, et que les clients avaient faim, et que l’Atlanta — cet endroit improbable, absurde, magnifique, ce laboratoire à serpents devenu hôtel, cette fosse aux cobras devenue piscine, ce bloc de béton devenu sanctuaire — l’Atlanta continuait.
L’hôtel respirait.