La fosse
aux cobras
La fosse aux cobras
Chapitres 5 à 8
Chapitre 5 — Klaus
Il arriva un jeudi de décembre, par le vol de Francfort, avec deux valises, un sac en bandoulière bourré de cahiers et une barbe de trois jours qui lui donnait l’air d’un homme qui a cessé de se soucier de son apparence depuis suffisamment longtemps pour que cette négligence soit devenue un style. Klaus Gruner, soixante-sept ans, journaliste — ancien journaliste, précisait-il, car il avait quitté le Süddeutsche Zeitung en 1998 et n’avait plus écrit une ligne publiée depuis, ce qui, dans son esprit, ne faisait pas de lui un ancien journaliste mais un journaliste en jachère, un journaliste dont le sol se reposait en attendant la prochaine récolte.
Nong le connaissait. Pas bien — personne ne connaissait Klaus bien, Klaus était un homme dont la surface était si épaisse qu’on ne savait jamais si elle cachait une profondeur ou un vide —, mais elle le connaissait depuis les années 70. Il faisait partie de ces gens qui avaient traversé l’Atlanta comme des comètes, apparaissant une semaine, disparaissant six mois, réapparaissant un soir sans prévenir avec une chemise hawaïenne et une histoire invraisemblable sur un coup d’État au Laos ou une inondation au Bangladesh. Klaus avait couvert l’Asie du Sud-Est pendant trente ans. Il avait été à Saigon en 75, à Phnom Penh en 79, à Rangoon en 88. Il avait dormi dans des hôtels bien pires que l’Atlanta et dans quelques-uns qui étaient meilleurs, et il revenait toujours ici, au fond du Soi 2, parce que — disait-il — c’était le seul endroit à Bangkok où l’on pouvait boire une bière sans qu’une fille de vingt ans vous propose de vous accompagner dans votre chambre.
— Nong ! cria-t-il en entrant dans le lobby, les bras écartés, comme s’il retrouvait une parente.
Nong sourit. Avec Klaus, elle souriait. Pas un grand sourire — Nong ne faisait jamais de grands sourires, son visage n’était pas construit pour l’emphase — mais un sourire vrai, un mouvement des lèvres qui atteignait les yeux, ce qui, chez Nong, était l’équivalent d’une standing ovation.
Il s’installa au scriptorium. C’était sa place — le deuxième bureau à cylindre en partant de la gauche, celui dont le tiroir central fermait mal et dont le sous-main en cuir vert était craquelé comme une terre asséchée. Il ouvrit son sac, en sortit les cahiers — des cahiers Clairefontaine à couverture bleue, un format qu’il achetait en France lors de ses escales à Paris et qu’il emportait partout comme d’autres emportent des talismans —, les empila sur le bureau, dévissa le capuchon de son stylo, et resta immobile un moment, le stylo en l’air, regardant le lobby par-dessus la cloison basse du scriptorium.
— Je vais écrire un livre, dit-il à Nong.
Il parlait thaï. Un thaï approximatif, mâché, plein de tons faux et de mots inventés, mais un thaï vivant, un thaï de marché et de bar, un thaï qui sentait la bière et la rue. Il l’avait appris dans les années 70, en même temps que le khmer et le vietnamien, parce que Klaus était de ces gens qui croient qu’on ne comprend un pays que dans sa langue, et qui ont raison.
— Sur le docteur, ajouta-t-il.
Nong ne répondit pas. Elle continua de disposer les orchidées dans le vase de la réception — c’était vendredi demain, mais elle préparait toujours les fleurs la veille, parce que les orchidées avaient besoin d’une nuit pour trouver leur position dans le vase, comme les gens ont besoin d’une nuit pour trouver leur position dans un lit nouveau.
— Tu savais qu’il avait travaillé pour les services secrets ? dit Klaus.
Nong savait. Pas les détails — les détails appartenaient à un monde qu’elle ne fréquentait pas, un monde de documents classifiés et de conversations dans des bureaux fermés — mais elle savait, de cette façon instinctive dont les domestiques savent les choses sur leurs maîtres, par accumulation de fragments, de silences, de regards interceptés. Le Dr. Henn avait eu une vie avant l’Atlanta. Une vie pleine de pays, de guerres, de noms qu’il prononçait parfois dans son sommeil quand Nong passait devant sa chambre la nuit — des noms allemands, des noms anglais, des noms indiens. Bikaner. Berlin. Prague. Des noms qui étaient comme des cicatrices sonores, les traces d’une existence que l’hôtel avait recouverte comme la jungle recouvre les ruines.
— British intelligence, dit Klaus. Pendant la guerre. Contre les nazis. Et après la guerre aussi. Avec les Américains. OSS, puis CIA. Tout le monde faisait du renseignement à Bangkok dans les années 50. C’était la capitale des espions. Et Max était au milieu de tout ça.
Il but une gorgée de Singha. Il avait commandé la bière dès son arrivée, avant même de monter sa valise, avant même de demander le numéro de sa chambre, avec la priorité instinctive d’un homme pour qui la bière n’est pas un plaisir mais un carburant.
— Et Jim Thompson, dit Klaus.
Le nom resta suspendu dans l’air du lobby, entre le lustre de Bohême et le canapé rond, comme une particule de poussière dans un rayon de lumière. Jim Thompson. Nong connaissait ce nom. Tout le monde à Bangkok connaissait ce nom — l’Américain, l’ancien espion, l’homme qui avait relancé l’industrie de la soie thaïlandaise, l’homme qui avait construit cette maison extraordinaire au bord du klong, cette maison qui était maintenant un musée, l’homme qui avait disparu un dimanche de Pâques 1967 dans les Cameron Highlands de Malaisie et qu’on n’avait jamais retrouvé.
— Max et Jim étaient amis, dit Klaus. Très proches. Ils avaient ça en commun — le renseignement, l’aventure, Bangkok, les femmes thaïlandaises, le goût des choses belles. Jim venait souvent à l’Atlanta. Ils buvaient ensemble au bord de la piscine. La fosse aux cobras. Deux anciens espions au bord d’une fosse aux cobras. Tu imagines les conversations.
Nong imaginait. Ou plutôt, elle n’imaginait pas — elle voyait. Elle voyait les deux hommes assis sur les transats, dans la lumière de fin d’après-midi, avec les palmiers et les frangipaniers et le bleu profond de la piscine, elle les voyait parce qu’elle avait vu le Dr. Henn assis à cet endroit exact des centaines de fois, et qu’il suffisait d’ajouter un deuxième homme, un Américain, pour que la scène prenne vie.
— Et quand Jim a disparu, dit Klaus en baissant la voix, Max n’a plus été le même.
Il se pencha vers Nong. Ses yeux — des yeux gris, fatigués, des yeux de journaliste qui ont vu trop de choses et qui continuent de regarder par habitude professionnelle — brillaient d’une lueur que Nong connaissait. C’était la lueur de l’histoire. La lueur de l’homme qui tient un fil et qui veut voir où il mène.
— Il y a des gens qui disent que Max savait quelque chose. Sur la disparition. Quelque chose qu’il n’a jamais dit.
— Le docteur ne parlait pas beaucoup, dit Nong.
C’était la vérité. Et c’était aussi une façon de fermer la conversation, de la refermer comme on referme un tiroir dont on ne veut pas voir le contenu, parce que le contenu appartient à quelqu’un d’autre, à un temps d’avant, à un monde d’avant, et que Nong avait appris, en vingt-sept ans de service, que certains tiroirs doivent rester fermés pour que la maison tienne debout.
Klaus sourit. Il comprenait. Il nota quelque chose dans son cahier Clairefontaine, referma le capuchon de son stylo, et finit sa bière.
*
Les jours suivants, Klaus s’installa dans la routine de l’Atlanta avec l’aisance d’un homme qui a dormi dans mille hôtels et qui sait que le secret du bien-être, en voyage, n’est pas le confort mais la répétition. Il se levait à sept heures, prenait son café au restaurant — un café thaï, fort, sucré, servi dans un verre, pas dans une tasse, car Klaus méprisait les tasses —, puis s’installait au scriptorium jusqu’à midi. Il écrivait. Il écrivait avec une lenteur méthodique, remplissant les pages des cahiers Clairefontaine d’une écriture serrée, inclinée, presque illisible, qui ressemblait à du barbelé couché. L’après-midi, il descendait au bord de la piscine avec une Singha et un livre — toujours un livre sur la Thaïlande, toujours un livre en allemand, des titres que Nong ne pouvait pas déchiffrer mais dont elle reconnaissait les couvertures, usées, cornées, annotées au crayon.
Il parlait aux gens. C’était sa nature — Klaus parlait aux gens comme d’autres respirent, sans effort, sans intention particulière, par nécessité biologique. Il parlait à Margaret, qui le trouvait charmant et un peu trop curieux. Il parlait à Wan, la réceptionniste, qui lui racontait des potins sur les clients avec une gourmandise de commère. Il parlait à Lung, le vieux portier, qui ne répondait presque jamais mais qui hochait la tête avec une sagesse de sphinx. Et il parlait à Nong.
Il lui posait des questions. Pas des questions directes — Klaus n’était pas un homme direct, malgré les apparences — mais des questions latérales, des questions qui approchaient leur sujet en spirale, comme un rapace qui tourne au-dessus de sa proie avant de plonger. Il demandait à Nong comment on préparait le som tam. Il demandait à Nong où elle achetait ses orchidées. Il demandait à Nong si le ventilateur de la chambre 12 avait toujours fait ce bruit. Et puis, au milieu d’une phrase sur les orchidées ou le ventilateur, il glissait un nom — Max, Jim, Mukda, Bikaner — et il regardait la réaction de Nong, il guettait le frémissement, le changement de ton, le mot qui ne venait pas.
Nong n’était pas dupe. Elle avait servi des gens toute sa vie, et servir des gens, c’est apprendre à lire leurs intentions comme on lit un menu — entre les lignes, dans les blancs, dans ce qui n’est pas écrit. Klaus voulait quelque chose. Klaus voulait l’histoire du Dr. Henn, pas l’histoire officielle, pas l’histoire que Charles racontait aux journalistes de CNN et du Washington Post — l’histoire du chimiste prussien, de l’antivenin de cobra, du maharaja de Bikaner —, mais l’autre histoire, l’histoire souterraine, l’histoire des tiroirs fermés.
Et Nong se demandait, en coupant ses orchidées, en pelant ses ananas, en nourrissant les chats dans le jardin au crépuscule, si certains tiroirs ne devaient pas, après tout, être ouverts. Non pas pour Klaus. Non pas pour le livre. Mais pour elle. Pour que les choses qu’elle portait depuis vingt-sept ans puissent enfin se poser quelque part, sur une page, dans un cahier bleu, et cesser de peser.
Chapitre 6 — Noël à l’Atlanta
Charles arriva le 22 décembre, par le vol de Londres via Dubaï. Nong le sut avant de le voir — elle entendit ses chaussures sur le damier, ce claquement net, autoritaire, qui n’appartenait qu’à lui et qui annonçait, comme un roulement de tambour, l’entrée en vigueur d’un régime d’exigences dont l’intensité allait croissant à mesure que les fêtes approchaient.
Il inspecta le lobby. Il inspecta le restaurant. Il inspecta les chambres, une par une, avec un bloc-notes et un stylo, cochant des cases, notant des défauts, s’arrêtant devant chaque détail comme un commissaire-priseur devant un lot suspect. La tache sur le mur du couloir du deuxième étage — inacceptable. Le joint du robinet de la chambre 17 — à changer. La position du panneau « House Rules » dans l’escalier — décalée de trois centimètres vers la gauche. Nong le suivait deux pas derrière, en silence, avec l’habitude de ces tournées d’inspection qui étaient, pour Charles, ce que la prière du matin est pour un moine — un acte de foi, une réaffirmation quotidienne de son engagement envers un ordre dont il était le seul gardien.
— Le menu a été corrigé ? demanda-t-il en entrant dans le restaurant.
— Oui, dit Nong.
— Le pad thai ?
— Oui.
— Montrez-moi.
Nong alla chercher le menu. Charles l’ouvrit à la page du pad thai, chaussa ses lunettes de lecture — des demi-lunes en écaille, identiques à celles de son père —, et lut l’annotation à voix haute, lentement, comme un avocat lit un article de loi devant un tribunal. L’annotation faisait quinze lignes. Elle expliquait l’origine du pad thai — un plat relativement récent dans la gastronomie thaïlandaise, promu par le premier ministre Phibunsongkhram dans les années 40 comme symbole du nationalisme culinaire —, sa composition, ses variantes régionales, et son statut paradoxal de plat « traditionnel » qui n’était en réalité qu’une invention politique. Charles avait ajouté, en note de bas de page, une référence à un article du Journal of the Royal Institute of Thailand.
— Good, dit-il. Mais il faut changer « nationaliste » par « nationalisant ». Le pad thai n’est pas nationaliste. Il est nationalisant. La nuance est importante.
Nong hocha la tête. Elle changerait « nationaliste » par « nationalisant ». Elle ne savait pas ce que « nationalisant » signifiait. Cela n’avait pas d’importance. Ce qui avait de l’importance, c’est que Charles le savait, et que Charles avait raison, car Charles avait toujours raison sur les mots, comme son père avait toujours raison sur les glaçons.
*
Le soir de Noël, Nong dressa la grande table du restaurant. Nappe blanche — la vraie, la nappe en lin, pas la nappe en coton des jours ordinaires. Couverts en étain — ceux qui restaient, ceux qui avaient survécu aux années sombres. Verres à pied, dépareillés mais propres, étincelants. Orchidées au centre — blanches, avec une branche de jasmin, parce que c’était un soir entre un vendredi et un dimanche et que Nong avait décidé, pour l’occasion, de mélanger les fleurs, une liberté qu’elle ne se serait jamais permise en présence du Dr. Henn mais qu’elle s’autorisait maintenant que le Dr. Henn ne descendait presque plus et que les règles, comme les murs, commençaient à se fissurer.
Ils étaient neuf à table. Charles, en costume sombre, chemise blanche, pas de cravate — la seule concession qu’il faisait à la chaleur tropicale. Margaret, en robe de lin bleu pâle, les cheveux retenus par une barrette en nacre. Klaus, en chemise hawaïenne — une provocation muette que Charles absorba avec un haussement de sourcil. Wan, la réceptionniste, qui avait troqué son uniforme contre un sarong en soie violette. Lung, le vieux portier, en chemise blanche boutonnée jusqu’au col, raide comme un soldat au garde-à-vous. Deux clients néerlandais, un couple d’universitaires d’Amsterdam qui venaient depuis douze ans et qui parlaient de l’Atlanta avec la ferveur des convertis. Et Somchart, le cuisinier, qui avait refusé de s’asseoir à table pendant vingt minutes avant de céder aux instances de Charles, car Charles, en dépit de toute sa rigidité, avait une idée précise de ce qu’était Noël à l’Atlanta, et cette idée incluait que tout le monde mange ensemble, le personnel et les clients, les Thaïs et les farangs, sans distinction.
Nong ne s’assit pas. Elle servit. C’était son choix, pas celui de Charles — Charles lui avait dit de s’asseoir, mais elle avait décliné avec ce sourire infime qui signifiait : non, merci, ma place est debout, ma place est entre la cuisine et la table, ma place est dans le mouvement, pas dans l’immobilité. Servir était son langage. Chaque plat posé devant un convive était une phrase. Le tom kha gai pour Margaret — une phrase douce, crémeuse, parfumée au galanga et à la citronnelle, une phrase qui disait : je sais ce que tu aimes. Le pad thai pour Klaus — une phrase copieuse, un peu trop épicée, une phrase qui disait : je te connais, vieux renard, tu manges trop vite et tu bois trop. Le potage pour le Dr. Henn — mais le Dr. Henn n’était pas encore descendu.
Charles monta le chercher. L’attente dura cinq minutes, peut-être dix. Le silence autour de la table avait la texture d’un tissu fragile que personne n’osait froisser. Les Néerlandais regardaient leurs assiettes. Margaret regardait la porte. Klaus tournait son verre de vin entre ses doigts — du vin, pas de la bière, parce que c’était Noël et que même Klaus reconnaissait que certaines occasions exigent un changement de carburant.
Puis le Dr. Henn parut.
Il portait un costume. Un vieux costume en lin crème, trop large maintenant — il avait maigri, il maigrissait sans cesse, comme si son corps se retirait de lui-même, se contractait, se réduisait à l’essentiel —, avec une cravate en soie bleue que Nong lui avait nouée une heure plus tôt, dans sa chambre, pendant qu’il regardait par la fenêtre en parlant de Berlin. Il s’appuyait sur sa canne à tête de dragon. Charles le tenait par le coude, avec une délicatesse surprenante chez un homme si raide, une délicatesse qui trahissait quelque chose que Charles ne montrait jamais — la peur. La peur de voir son père tomber. La peur de voir son père disparaître. La peur de rester seul avec un hôtel, un damier, un lustre, et trente chats.
Le Dr. Henn s’assit à sa place — le bout de la table, face à la porte, comme toujours. Nong posa devant lui le potage. Un potage de courge butternut, épicé au gingembre et au curcuma, velouté, d’un orange profond. C’était le plat qu’il aimait dans les années 70 — le plat qu’il demandait les soirs d’hiver, quand il n’y avait pas d’hiver à Bangkok mais qu’il faisait semblant, parce que le Dr. Henn avait besoin de saisons, avait besoin de croire qu’il existait un temps pour la soupe et un temps pour la salade, un temps pour le manteau et un temps pour la chemise, même sous les tropiques, même à dix degrés du cercle.
Il regarda le potage. Il regarda la table. Il regarda les visages autour de lui — ces visages qu’il ne reconnaissait peut-être pas, ou qu’il reconnaissait à moitié, comme on reconnaît un paysage vu en rêve, familier mais décalé, légèrement flou sur les bords.
Il leva son verre. Sa main tremblait. Le vin — du vin rouge, un vin que Charles avait fait venir de quelque part, un vin sans importance, le geste seul comptait — oscilla dans le verre comme un pendule minuscule.
Il dit quelque chose. En allemand. Nong ne comprit pas les mots, mais elle comprit le ton — un ton de cérémonie, un ton de discours, le ton d’un homme qui a fait des toasts toute sa vie, devant des maharajas, des diplomates, des généraux, des espions, et qui fait ce toast-ci avec la même gravité, même si les convives ne sont qu’un professeur de droit, une enseignante californienne, un vieux journaliste, deux universitaires néerlandais, une réceptionniste, un portier, un cuisinier et une femme de chambre d’Isan.
Il mangea trois cuillerées de potage. Puis il reposa la cuillère et ferma les yeux.
Margaret pleurait. Pas avec bruit — avec discrétion, avec cette retenue que les femmes qui voyagent seules apprennent très tôt, cette façon de pleurer qui ne dérange personne et qui ne demande rien. Ses larmes coulaient sur ses joues tannées et tombaient sur la nappe en lin sans faire de bruit.
Klaus remplit les verres. Somchart apporta le plat suivant — un curry massaman, riche, parfumé, dont l’odeur de cardamome et de cannelle envahit la salle et recouvrit, un instant, la tristesse.
Nong alla dans la cuisine chercher le dessert — du riz gluant à la mangue, khao niao mamuang, le dessert qu’elle préparait mieux que personne car c’était le dessert de son enfance, le dessert d’Isan, le dessert que sa mère faisait le jour de Songkran avec les premières mangues de la saison — et en passant par le lobby elle entendit, venant du vieux tourne-disque que Charles avait fait réparer l’année précédente, la voix de Noël Coward chanter quelque chose de doux, de lent, de terriblement anglais, une chanson qui parlait de voyages et de mers lointaines et de gens qu’on ne reverra pas, et Nong s’arrêta une seconde au milieu du damier, entre un carreau noir et un carreau blanc, avec le plateau de khao niao mamuang dans les mains et les néons de Sukhumvit qui clignotaient au-delà de la porte vitrée, et elle pensa que c’était un bon Noël, que c’était peut-être le dernier bon Noël, et elle reprit sa marche vers le restaurant.
Chapitre 7 — Dao
Elle arrivait sur un scooter rose. Un Honda Click, le modèle que toutes les étudiantes de Chulalongkorn conduisaient, avec un autocollant Hello Kitty sur le garde-boue et un rétroviseur fendu que Nong lui demandait de faire réparer depuis six mois et que Dao ne faisait pas réparer parce que, disait-elle, elle n’avait besoin de voir que devant elle, pas derrière, une phrase qui résumait assez bien la différence entre la tante et la nièce.
Dao avait vingt ans. Elle était la fille de la sœur cadette de Nong, Lek, restée à Isan, dans le village, avec un mari qui réparait des motos et quatre enfants dont Dao était l’aînée. Dao avait quitté Isan à dix-sept ans, sur une bourse, pour étudier les sciences politiques à Chulalongkorn — la meilleure université de Thaïlande, le genre d’endroit où les enfants d’Isan n’allaient pas, sauf ceux qui étaient si brillants qu’aucun obstacle ne pouvait les arrêter, et Dao était de ceux-là. Nong l’avait regardée grandir lors de ses rares visites au village — une gamine silencieuse, sérieuse, qui lisait des livres pendant que les autres enfants jouaient dans la poussière, et qui avait dit un jour, à douze ans, une phrase que Nong n’avait jamais oubliée : « Pa Nong, pourquoi tu travailles dans un hôtel pour les farangs au lieu de travailler pour toi ? »
Nong n’avait pas répondu. C’était une question qui n’avait pas de réponse, ou qui en avait trop, ce qui revenait au même.
Dao venait aider à l’Atlanta certains week-ends — pas par obligation, pas vraiment par amour non plus, mais par une curiosité mêlée de pitié qui agaçait Nong sans qu’elle sût exactement pourquoi. Dao regardait l’hôtel comme on regarde un dinosaure dans un musée — avec un intérêt théorique, une fascination de surface, et la certitude absolue que la chose exposée appartient à un monde révolu. Elle prenait des photos avec son téléphone portable — un Nokia 3310, le dernier modèle, qu’elle manipulait avec une dextérité qui sidérait Nong — et les envoyait à ses amies avec des commentaires que Nong ne lisait pas mais dont elle devinait la teneur : « Regardez cet endroit, c’est fou, c’est comme un film. »
Ce samedi de janvier, Dao gara son scooter rose derrière le bâtiment, accrocha son casque au guidon, et entra par la porte de service. Elle portait un jean, un t‑shirt de l’université — blanc, avec l’écusson de Chulalongkorn en rouge et or —, et des baskets neuves qui couinaient sur le damier du lobby. Nong la regarda traverser le hall et pensa, comme chaque fois, que Dao marchait sur le damier comme si les carreaux n’existaient pas, comme si le sol n’était qu’un sol, un plan horizontal ordinaire, sans histoire, sans mémoire, sans charge. Les jeunes marchaient comme ça. Les jeunes marchaient sur le monde comme sur un trottoir.
— Sawadee ka, Pa Nong.
— Tu es en retard.
— Le trafic.
Le trafic. Bangkok, en janvier 2002, était une ville de sept millions d’habitants, douze millions si l’on comptait les banlieues, et le trafic était le sujet de conversation national, le grand unificateur, la seule chose sur laquelle les riches et les pauvres, les moines et les prostituées, les professeurs et les chauffeurs de tuk-tuk étaient unanimement d’accord : le trafic était insupportable. Le Skytrain — le BTS, inauguré trois ans plus tôt — avait amélioré les choses pour ceux qui vivaient le long de Sukhumvit et de Silom, mais pour les autres, pour la majorité, Bangkok restait un enfer climatisé sur roues, un embouteillage de dix heures par jour auquel on finissait par s’habituer comme on s’habitue à une maladie chronique.
— Je te donne les chambres du troisième, dit Nong.
— Combien ?
— Six.
Dao grimaça. Six chambres, c’était une heure et demie de travail — les lits, les serviettes, les sols, les salles de bain, les savons. Dao détestait les savons. Les savons de l’Atlanta étaient des petits savons blancs, rectangulaires, enveloppés dans du papier portant le logo de l’hôtel — un logo art déco, noir et or, que Charles avait dessiné lui-même —, et chaque savon devait être placé dans la salle de bain à un endroit précis, à côté du lavabo, parallèle au bord, avec le logo visible. Charles avait inclus un schéma dans le mémorandum.
— Pa Nong, dit Dao en montant l’escalier, les bras chargés de draps. Pourquoi il y a pas d’ascenseur ?
— Parce qu’il n’y a pas d’ascenseur.
— Mais pourquoi ?
— Parce que le docteur n’a pas voulu d’ascenseur.
— Pourquoi il n’a pas voulu d’ascenseur ?
Nong ne répondit pas. La vraie réponse — parce que le Dr. Henn croyait que les ascenseurs étaient des machines de paresse, que monter un escalier était un acte de dignité, que le corps devait travailler pour mériter sa chambre — était une réponse que Dao n’aurait pas comprise, ou qu’elle aurait comprise et rejetée, ce qui était pire.
*
À la pause, elles s’assirent dans le jardin. Nong avait préparé du som tam — la recette d’Isan, la vraie, avec la papaye verte râpée au mortier, les crevettes séchées, les cacahuètes, le piment, le citron vert, le sucre de palme, la sauce de poisson. Elle avait ajouté des crabes de rizière salés, parce que c’était comme ça qu’on le faisait au village, et parce que les crabes de rizière salés étaient la madeleine de Nong, le goût qui la ramenait instantanément dans la cuisine de sa mère, à Udon Thani, à l’âge de huit ans, quand le monde était une rizière et un ciel et rien d’autre.
Dao mangea. Elle mangea vite, comme les étudiants mangent — sans cérémonie, sans attention, avec la voracité d’un corps de vingt ans qui brûle tout ce qu’on lui donne. Elle avait son Nokia dans la main gauche et sa fourchette dans la main droite, et elle alternait les bouchées et les messages avec une fluidité de pianiste.
— Pa Nong, dit-elle entre deux textos. Est-ce que tu as un compte en banque ?
— Non.
— Comment tu fais pour ton argent ?
— Charles me paye en liquide. Chaque mois.
Dao leva les yeux de son téléphone. Elle regarda sa tante avec cette expression que Nong connaissait — un mélange d’incrédulité et de tendresse, l’expression de quelqu’un qui découvre qu’une personne qu’il aime vit dans un monde dont il ne soupçonnait pas l’archaïsme.
— Et tu mets l’argent où ?
— Sous mon matelas.
— Pa Nong.
— Quoi ?
— C’est 2002.
— Je sais quelle année on est.
Dao posa son téléphone. Elle posa sa fourchette. Elle regarda le jardin — la jungle miniature, les palmiers, les bougainvilliers, les tortues sur leur rocher, les chats qui somnolaient dans les fougères — et elle regarda l’immeuble gris de l’Atlanta, avec ses fenêtres à persiennes et son béton fatigué et son antenne de télévision rouillée qui ne captait rien depuis des années, et elle regarda le ciel au-dessus, où l’on apercevait, entre les palmiers, la silhouette d’un gratte-ciel de verre qui n’existait pas cinq ans plus tôt.
— Pourquoi tu restes, Pa Nong ?
C’était la question. La question que Dao posait chaque fois, sous des formes différentes — pourquoi tu restes, pourquoi tu ne pars pas, pourquoi tu ne fais pas autre chose, pourquoi tu passes ta vie à plier des serviettes en trois pour un Anglais qui vit à Birmingham. Et chaque fois, Nong ne répondait pas, ou répondait à côté, ou changeait de sujet, parce que la vraie réponse était trop compliquée, trop ancienne, trop enfouie dans les strates de vingt-sept années de plateaux d’argent et de damier noir et blanc.
Mais ce jour-là — peut-être à cause du som tam, peut-être à cause des crabes de rizière qui avaient le goût du village, peut-être à cause de la lumière de janvier qui était douce et oblique et qui donnait au jardin un air de peinture ancienne —, ce jour-là, Nong répondit.
— Parce que je suis l’Atlanta, dit-elle.
Dao fronça les sourcils.
— Comment ça, tu es l’Atlanta ?
Nong ramassa les assiettes. Elle se leva. Elle regarda la piscine — la fosse aux cobras, l’eau bleue, immobile, profonde — et elle dit, plus pour elle-même que pour Dao :
— Le docteur a construit les murs. Charles a écrit les règles. Mais c’est moi qui fais que ça existe. Chaque matin. Chaque jour. Les draps, les fleurs, les chats, le jus d’ananas. Sans moi, c’est un bâtiment. Avec moi, c’est un hôtel.
Elle emporta les assiettes dans la cuisine. Dao resta assise dans le jardin, son Nokia à la main, et pour la première fois elle ne tapa pas de message. Elle regarda le jardin. Elle écouta les oiseaux. Elle sentit l’odeur du chlore mêlée au frangipanier. Et elle comprit quelque chose qu’elle ne sut pas formuler, quelque chose qui avait à voir avec les racines et les arbres et la différence entre rester et être, entre habiter un lieu et devenir ce lieu.
Son téléphone vibra. Elle regarda l’écran. Un message de son amie Ploy : « Tu viens ce soir ? Siam Square, il y a un concert. »
Dao rangea le téléphone dans sa poche. Elle alla aider sa tante à la cuisine.
Chapitre 8 — L’ombre de Jim Thompson
La photo était en noir et blanc, légèrement jaunie, avec cette qualité granuleuse des tirages des années 60 qui donne aux visages un air de fantômes consentants. Deux hommes, debout, côte à côte, devant une maison en teck sur pilotis. Derrière eux, un klong — l’eau sombre, des jacinthes d’eau, la proue d’une pirogue. Le premier homme était grand, mince, en chemise blanche, les manches retroussées, les cheveux lissés en arrière. L’Américain. Jim Thompson. Le deuxième était plus petit, plus massif, en costume de lin, avec des lunettes rondes et un sourire en coin — pas un sourire joyeux, plutôt le sourire d’un homme qui sait quelque chose de drôle et qui ne le dira pas. Max Henn.
Klaus avait posé la photo sur le bureau à cylindre du scriptorium, entre un cahier Clairefontaine ouvert et un verre de Singha tiède. Il était onze heures du soir. Le lobby était désert — les clients dormaient, Wan somnolait derrière la réception, les chats occupaient leurs postes nocturnes sur le canapé rond et dans les recoins. Le ventilateur du plafond tournait avec son bruit de métronome fatigué. Bangkok, au-delà de la porte vitrée, pulsait d’une vie qui ne s’arrêtait jamais — les moteurs, les klaxons, les basses lointaines d’un bar de Nana Plaza, le cri d’un vendeur de nouilles ambulant.
Nong regardait la photo. Elle était venue éteindre les lumières du lobby — c’était le dernier geste de sa journée, un rituel de fermeture, comme le plateau d’argent était le rituel d’ouverture — et Klaus l’avait interceptée d’un geste, d’un « Nong, viens voir, une minute ».
— C’est la maison de Thompson, dit Klaus. Au bord du klong. 1964, peut-être 65. Regarde comme ils sont proches. Regarde la main de Max sur l’épaule de Jim. Ce ne sont pas deux connaissances. Ce sont des frères.
Nong regarda la main. Une grande main, la main d’un chimiste, posée sur l’épaule de l’Américain avec une assurance de propriétaire — pas possessive, mais naturelle, la main d’un homme qui a l’habitude de toucher l’autre, qui partage avec lui une intimité de vieux complices.
— Ils se voyaient tout le temps, dit Klaus. Pas seulement à l’Atlanta. Partout. Chez Thompson, chez Max, dans les restaurants, dans les klongs. Ils faisaient du bateau ensemble. Ils collectionnaient les antiquités ensemble. Jim avait sa soie, Max avait ses cobras, mais au fond c’étaient les mêmes hommes — des Occidentaux tombés amoureux de la Thaïlande, des aventuriers reconvertis en hommes d’affaires, des anciens espions qui ne pouvaient pas s’empêcher de jouer aux espions.
Il but une gorgée de bière.
— Et puis il y a 1967, dit-il.
- Le dimanche de Pâques. Jim Thompson sort de sa villa dans les Cameron Highlands, en Malaisie, pour une promenade après le déjeuner. Il ne revient pas. On le cherche pendant des jours, des semaines, des mois. On ne le retrouve jamais. Pas de corps, pas de trace, pas d’explication. Juste un homme qui sort d’une maison et qui disparaît, comme absorbé par la jungle, comme effacé. L’affaire devient la plus grande énigme de l’Asie du Sud-Est — plus célèbre que n’importe quel coup d’État, plus durable que n’importe quelle guerre. Des livres sont écrits, des théories avancées. Un accident de chasse. Un enlèvement par les communistes malais. Un assassinat par la CIA. Un suicide déguisé. Rien n’est prouvé. Rien n’est résolu. Jim Thompson reste un trou dans le réel, une absence en forme d’homme.
— Tu sais ce que Max a fait quand il a appris la disparition ? demanda Klaus.
Nong secoua la tête.
— Rien. Il n’a rien fait. Pas de déclaration, pas d’interview, pas de lettre. Rien. Son meilleur ami disparaît et il ne dit pas un mot. Pas un seul mot public en trente-cinq ans.
Klaus tapota la photo du doigt.
— C’est ça qui m’intéresse, Nong. Le silence. Le silence de Max. Qu’est-ce qu’on cache quand on se tait aussi longtemps ?
Nong reprit la photo. Elle la regarda de plus près — les deux visages, le klong, la maison en teck, les jacinthes d’eau. Elle pensa aux années qui avaient suivi, aux années qu’elle avait connues, aux soirs où le Dr. Henn s’asseyait seul au bord de la piscine et regardait l’eau sans bouger, sans parler, pendant des heures, avec cette fixité de statue que Nong avait prise pour de la sénilité ou de la fatigue mais qui était peut-être autre chose — peut-être le regard d’un homme qui contemple une surface sous laquelle il sait que quelque chose dort.
— Le docteur ne parlait pas de Jim Thompson, dit Nong. Jamais.
— Jamais ?
— Une fois. Une seule fois. Il m’a dit : « Jim savait nager. » C’est tout. Il a dit ça et il est monté dans sa chambre.
Klaus nota la phrase dans son cahier. « Jim savait nager. » Il la relut. Il la souligna. Puis il resta silencieux, le stylo en l’air, et Nong vit dans ses yeux cette lueur qu’elle connaissait, la lueur du journaliste qui tient son fil, sauf que cette fois le fil menait quelque part de profond, quelque part de sombre, quelque part sous la surface bleue et chlorée de la fosse aux cobras.
*
Charles les trouva à minuit.
Il descendait de la chambre de son père — il montait chaque soir, depuis son arrivée, pour vérifier que le Dr. Henn dormait, pour ajuster la couverture, pour poser un verre d’eau sur la table de nuit, des gestes de fils que personne ne le voyait faire et dont il ne parlait jamais. Il traversa le lobby, aperçut Klaus au scriptorium, aperçut la photo sur le bureau, et s’arrêta.
— What is that? dit-il.
Sa voix était neutre. Trop neutre. La neutralité de Charles était comme le silence de Max — elle cachait quelque chose.
— A photograph, dit Klaus. Your father and Jim Thompson. 1964 or 65. I found it in an archive in Berlin. The Bundesarchiv. A collection of documents related to —
— I know what it is, coupa Charles.
Il prit la photo. Il la regarda longtemps. Son visage ne changea pas — Charles avait un visage entraîné, un visage d’avocat, un visage qui ne laissait rien passer —, mais ses mains, ses mains tremblaient, imperceptiblement, comme les mains de son père quand il avait levé son verre le soir de Noël.
— Klaus, dit Charles. My father is dying.
— I know.
— He is ninety-six years old and he is dying and he does not need a journalist rummaging through his past.
— I’m not rummaging. I’m —
— You are rummaging. You are always rummaging. It is what you do. You rummage through other people’s lives and you call it journalism.
Le lustre de Bohême pendait entre eux, immobile, avec ses pendeloques de cristal qui ne tintaient jamais, sauf quand un camion passait sur l’autoroute surélevée derrière l’hôtel et que la vibration traversait les murs et faisait chanter le verre pendant une seconde — un tintement infime, presque inaudible, que seule Nong percevait, parce que Nong percevait tout ce qui se passait dans cet hôtel, chaque vibration, chaque courant d’air, chaque changement de lumière.
— Your father was an extraordinary man, dit Klaus. The world deserves to know his story.
— The world does not deserve anything. The world has never deserved anything. And my father’s story is not yours to tell.
Charles reposa la photo sur le bureau. Il lissa sa chemise — un geste de recomposition, un geste d’homme qui reprend le contrôle de lui-même et de la pièce et du monde autour de lui. Il se tourna vers Nong.
— Nong. Ne lui parlez plus de mon père.
C’était un ordre. Pas un ordre brutal — Charles ne donnait jamais d’ordres brutaux, Charles donnait des ordres enveloppés dans du coton et de la syntaxe, des ordres qui ressemblaient à des suggestions mais qui n’en étaient pas. Nong hocha la tête. Elle ne dit pas oui. Elle ne dit pas non. Elle hocha la tête, ce qui, en thaï, peut signifier n’importe quoi — l’accord, le refus, l’indifférence, la politesse, ou simplement le fait d’avoir entendu.
Charles monta se coucher. Klaus rangea la photo dans son cahier. Nong éteignit les lumières du lobby, une par une — d’abord la lampe de la réception, puis les appliques du mur, puis le lustre de Bohême, en dernier, toujours en dernier, parce que le lustre était la dernière chose à s’éteindre et la première à se rallumer, comme un cœur qui ne dort jamais tout à fait.
Dans l’obscurité, les chats ouvraient leurs yeux phosphorescents. Le standard téléphonique émettait un bourdonnement continu, le bourdonnement d’un appareil qui attend un appel depuis cinquante ans. La piscine, dehors, reflétait la lune. L’eau était noire et calme, et si l’on regardait assez longtemps, assez fixement, on pouvait imaginer — mais Nong n’imaginait pas, Nong ne faisait jamais ça — on pouvait imaginer que sous la surface, tout au fond, dans la vase et le chlore et les souvenirs, les cobras dormaient encore.