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La fosse
aux cobras

La fosse aux cobras

Cha­pitres 5 à 8

Cha­pitre 5 — Klaus

Il arri­va un jeu­di de décembre, par le vol de Franc­fort, avec deux valises, un sac en ban­dou­lière bour­ré de cahiers et une barbe de trois jours qui lui don­nait l’air d’un homme qui a ces­sé de se sou­cier de son appa­rence depuis suf­fi­sam­ment long­temps pour que cette négli­gence soit deve­nue un style. Klaus Gru­ner, soixante-sept ans, jour­na­liste — ancien jour­na­liste, pré­ci­sait-il, car il avait quit­té le Süd­deutsche Zei­tung en 1998 et n’a­vait plus écrit une ligne publiée depuis, ce qui, dans son esprit, ne fai­sait pas de lui un ancien jour­na­liste mais un jour­na­liste en jachère, un jour­na­liste dont le sol se repo­sait en atten­dant la pro­chaine récolte.

Nong le connais­sait. Pas bien — per­sonne ne connais­sait Klaus bien, Klaus était un homme dont la sur­face était si épaisse qu’on ne savait jamais si elle cachait une pro­fon­deur ou un vide —, mais elle le connais­sait depuis les années 70. Il fai­sait par­tie de ces gens qui avaient tra­ver­sé l’At­lan­ta comme des comètes, appa­rais­sant une semaine, dis­pa­rais­sant six mois, réap­pa­rais­sant un soir sans pré­ve­nir avec une che­mise hawaïenne et une his­toire invrai­sem­blable sur un coup d’É­tat au Laos ou une inon­da­tion au Ban­gla­desh. Klaus avait cou­vert l’A­sie du Sud-Est pen­dant trente ans. Il avait été à Sai­gon en 75, à Phnom Penh en 79, à Ran­goon en 88. Il avait dor­mi dans des hôtels bien pires que l’At­lan­ta et dans quelques-uns qui étaient meilleurs, et il reve­nait tou­jours ici, au fond du Soi 2, parce que — disait-il — c’é­tait le seul endroit à Bang­kok où l’on pou­vait boire une bière sans qu’une fille de vingt ans vous pro­pose de vous accom­pa­gner dans votre chambre.

— Nong ! cria-t-il en entrant dans le lob­by, les bras écar­tés, comme s’il retrou­vait une parente.

Nong sou­rit. Avec Klaus, elle sou­riait. Pas un grand sou­rire — Nong ne fai­sait jamais de grands sou­rires, son visage n’é­tait pas construit pour l’emphase — mais un sou­rire vrai, un mou­ve­ment des lèvres qui attei­gnait les yeux, ce qui, chez Nong, était l’é­qui­valent d’une stan­ding ovation.

Il s’ins­tal­la au scrip­to­rium. C’é­tait sa place — le deuxième bureau à cylindre en par­tant de la gauche, celui dont le tiroir cen­tral fer­mait mal et dont le sous-main en cuir vert était cra­que­lé comme une terre assé­chée. Il ouvrit son sac, en sor­tit les cahiers — des cahiers Clai­re­fon­taine à cou­ver­ture bleue, un for­mat qu’il ache­tait en France lors de ses escales à Paris et qu’il empor­tait par­tout comme d’autres emportent des talis­mans —, les empi­la sur le bureau, dévis­sa le capu­chon de son sty­lo, et res­ta immo­bile un moment, le sty­lo en l’air, regar­dant le lob­by par-des­sus la cloi­son basse du scriptorium.

— Je vais écrire un livre, dit-il à Nong.

Il par­lait thaï. Un thaï approxi­ma­tif, mâché, plein de tons faux et de mots inven­tés, mais un thaï vivant, un thaï de mar­ché et de bar, un thaï qui sen­tait la bière et la rue. Il l’a­vait appris dans les années 70, en même temps que le khmer et le viet­na­mien, parce que Klaus était de ces gens qui croient qu’on ne com­prend un pays que dans sa langue, et qui ont raison.

— Sur le doc­teur, ajouta-t-il.

Nong ne répon­dit pas. Elle conti­nua de dis­po­ser les orchi­dées dans le vase de la récep­tion — c’é­tait ven­dre­di demain, mais elle pré­pa­rait tou­jours les fleurs la veille, parce que les orchi­dées avaient besoin d’une nuit pour trou­ver leur posi­tion dans le vase, comme les gens ont besoin d’une nuit pour trou­ver leur posi­tion dans un lit nouveau.

— Tu savais qu’il avait tra­vaillé pour les ser­vices secrets ? dit Klaus.

Nong savait. Pas les détails — les détails appar­te­naient à un monde qu’elle ne fré­quen­tait pas, un monde de docu­ments clas­si­fiés et de conver­sa­tions dans des bureaux fer­més — mais elle savait, de cette façon ins­tinc­tive dont les domes­tiques savent les choses sur leurs maîtres, par accu­mu­la­tion de frag­ments, de silences, de regards inter­cep­tés. Le Dr. Henn avait eu une vie avant l’At­lan­ta. Une vie pleine de pays, de guerres, de noms qu’il pro­non­çait par­fois dans son som­meil quand Nong pas­sait devant sa chambre la nuit — des noms alle­mands, des noms anglais, des noms indiens. Bika­ner. Ber­lin. Prague. Des noms qui étaient comme des cica­trices sonores, les traces d’une exis­tence que l’hô­tel avait recou­verte comme la jungle recouvre les ruines.

— Bri­tish intel­li­gence, dit Klaus. Pen­dant la guerre. Contre les nazis. Et après la guerre aus­si. Avec les Amé­ri­cains. OSS, puis CIA. Tout le monde fai­sait du ren­sei­gne­ment à Bang­kok dans les années 50. C’é­tait la capi­tale des espions. Et Max était au milieu de tout ça.

Il but une gor­gée de Sin­gha. Il avait com­man­dé la bière dès son arri­vée, avant même de mon­ter sa valise, avant même de deman­der le numé­ro de sa chambre, avec la prio­ri­té ins­tinc­tive d’un homme pour qui la bière n’est pas un plai­sir mais un carburant.

— Et Jim Thomp­son, dit Klaus.

Le nom res­ta sus­pen­du dans l’air du lob­by, entre le lustre de Bohême et le cana­pé rond, comme une par­ti­cule de pous­sière dans un rayon de lumière. Jim Thomp­son. Nong connais­sait ce nom. Tout le monde à Bang­kok connais­sait ce nom — l’A­mé­ri­cain, l’an­cien espion, l’homme qui avait relan­cé l’in­dus­trie de la soie thaï­lan­daise, l’homme qui avait construit cette mai­son extra­or­di­naire au bord du klong, cette mai­son qui était main­te­nant un musée, l’homme qui avait dis­pa­ru un dimanche de Pâques 1967 dans les Came­ron High­lands de Malai­sie et qu’on n’a­vait jamais retrouvé.

— Max et Jim étaient amis, dit Klaus. Très proches. Ils avaient ça en com­mun — le ren­sei­gne­ment, l’a­ven­ture, Bang­kok, les femmes thaï­lan­daises, le goût des choses belles. Jim venait sou­vent à l’At­lan­ta. Ils buvaient ensemble au bord de la pis­cine. La fosse aux cobras. Deux anciens espions au bord d’une fosse aux cobras. Tu ima­gines les conversations.

Nong ima­gi­nait. Ou plu­tôt, elle n’i­ma­gi­nait pas — elle voyait. Elle voyait les deux hommes assis sur les tran­sats, dans la lumière de fin d’a­près-midi, avec les pal­miers et les fran­gi­pa­niers et le bleu pro­fond de la pis­cine, elle les voyait parce qu’elle avait vu le Dr. Henn assis à cet endroit exact des cen­taines de fois, et qu’il suf­fi­sait d’a­jou­ter un deuxième homme, un Amé­ri­cain, pour que la scène prenne vie.

— Et quand Jim a dis­pa­ru, dit Klaus en bais­sant la voix, Max n’a plus été le même.

Il se pen­cha vers Nong. Ses yeux — des yeux gris, fati­gués, des yeux de jour­na­liste qui ont vu trop de choses et qui conti­nuent de regar­der par habi­tude pro­fes­sion­nelle — brillaient d’une lueur que Nong connais­sait. C’é­tait la lueur de l’his­toire. La lueur de l’homme qui tient un fil et qui veut voir où il mène.

— Il y a des gens qui disent que Max savait quelque chose. Sur la dis­pa­ri­tion. Quelque chose qu’il n’a jamais dit.

— Le doc­teur ne par­lait pas beau­coup, dit Nong.

C’é­tait la véri­té. Et c’é­tait aus­si une façon de fer­mer la conver­sa­tion, de la refer­mer comme on referme un tiroir dont on ne veut pas voir le conte­nu, parce que le conte­nu appar­tient à quel­qu’un d’autre, à un temps d’a­vant, à un monde d’a­vant, et que Nong avait appris, en vingt-sept ans de ser­vice, que cer­tains tiroirs doivent res­ter fer­més pour que la mai­son tienne debout.

Klaus sou­rit. Il com­pre­nait. Il nota quelque chose dans son cahier Clai­re­fon­taine, refer­ma le capu­chon de son sty­lo, et finit sa bière.

*

Les jours sui­vants, Klaus s’ins­tal­la dans la rou­tine de l’At­lan­ta avec l’ai­sance d’un homme qui a dor­mi dans mille hôtels et qui sait que le secret du bien-être, en voyage, n’est pas le confort mais la répé­ti­tion. Il se levait à sept heures, pre­nait son café au res­tau­rant — un café thaï, fort, sucré, ser­vi dans un verre, pas dans une tasse, car Klaus mépri­sait les tasses —, puis s’ins­tal­lait au scrip­to­rium jus­qu’à midi. Il écri­vait. Il écri­vait avec une len­teur métho­dique, rem­plis­sant les pages des cahiers Clai­re­fon­taine d’une écri­ture ser­rée, incli­née, presque illi­sible, qui res­sem­blait à du bar­be­lé cou­ché. L’a­près-midi, il des­cen­dait au bord de la pis­cine avec une Sin­gha et un livre — tou­jours un livre sur la Thaï­lande, tou­jours un livre en alle­mand, des titres que Nong ne pou­vait pas déchif­frer mais dont elle recon­nais­sait les cou­ver­tures, usées, cor­nées, anno­tées au crayon.

Il par­lait aux gens. C’é­tait sa nature — Klaus par­lait aux gens comme d’autres res­pirent, sans effort, sans inten­tion par­ti­cu­lière, par néces­si­té bio­lo­gique. Il par­lait à Mar­ga­ret, qui le trou­vait char­mant et un peu trop curieux. Il par­lait à Wan, la récep­tion­niste, qui lui racon­tait des potins sur les clients avec une gour­man­dise de com­mère. Il par­lait à Lung, le vieux por­tier, qui ne répon­dait presque jamais mais qui hochait la tête avec une sagesse de sphinx. Et il par­lait à Nong.

Il lui posait des ques­tions. Pas des ques­tions directes — Klaus n’é­tait pas un homme direct, mal­gré les appa­rences — mais des ques­tions laté­rales, des ques­tions qui appro­chaient leur sujet en spi­rale, comme un rapace qui tourne au-des­sus de sa proie avant de plon­ger. Il deman­dait à Nong com­ment on pré­pa­rait le som tam. Il deman­dait à Nong où elle ache­tait ses orchi­dées. Il deman­dait à Nong si le ven­ti­la­teur de la chambre 12 avait tou­jours fait ce bruit. Et puis, au milieu d’une phrase sur les orchi­dées ou le ven­ti­la­teur, il glis­sait un nom — Max, Jim, Muk­da, Bika­ner — et il regar­dait la réac­tion de Nong, il guet­tait le fré­mis­se­ment, le chan­ge­ment de ton, le mot qui ne venait pas.

Nong n’é­tait pas dupe. Elle avait ser­vi des gens toute sa vie, et ser­vir des gens, c’est apprendre à lire leurs inten­tions comme on lit un menu — entre les lignes, dans les blancs, dans ce qui n’est pas écrit. Klaus vou­lait quelque chose. Klaus vou­lait l’his­toire du Dr. Henn, pas l’his­toire offi­cielle, pas l’his­toire que Charles racon­tait aux jour­na­listes de CNN et du Washing­ton Post — l’his­toire du chi­miste prus­sien, de l’an­ti­ve­nin de cobra, du maha­ra­ja de Bika­ner —, mais l’autre his­toire, l’his­toire sou­ter­raine, l’his­toire des tiroirs fermés.

Et Nong se deman­dait, en cou­pant ses orchi­dées, en pelant ses ana­nas, en nour­ris­sant les chats dans le jar­din au cré­pus­cule, si cer­tains tiroirs ne devaient pas, après tout, être ouverts. Non pas pour Klaus. Non pas pour le livre. Mais pour elle. Pour que les choses qu’elle por­tait depuis vingt-sept ans puissent enfin se poser quelque part, sur une page, dans un cahier bleu, et ces­ser de peser.

Cha­pitre 6 — Noël à l’Atlanta

Charles arri­va le 22 décembre, par le vol de Londres via Dubaï. Nong le sut avant de le voir — elle enten­dit ses chaus­sures sur le damier, ce cla­que­ment net, auto­ri­taire, qui n’ap­par­te­nait qu’à lui et qui annon­çait, comme un rou­le­ment de tam­bour, l’en­trée en vigueur d’un régime d’exi­gences dont l’in­ten­si­té allait crois­sant à mesure que les fêtes approchaient.

Il ins­pec­ta le lob­by. Il ins­pec­ta le res­tau­rant. Il ins­pec­ta les chambres, une par une, avec un bloc-notes et un sty­lo, cochant des cases, notant des défauts, s’ar­rê­tant devant chaque détail comme un com­mis­saire-pri­seur devant un lot sus­pect. La tache sur le mur du cou­loir du deuxième étage — inac­cep­table. Le joint du robi­net de la chambre 17 — à chan­ger. La posi­tion du pan­neau « House Rules » dans l’es­ca­lier — déca­lée de trois cen­ti­mètres vers la gauche. Nong le sui­vait deux pas der­rière, en silence, avec l’ha­bi­tude de ces tour­nées d’ins­pec­tion qui étaient, pour Charles, ce que la prière du matin est pour un moine — un acte de foi, une réaf­fir­ma­tion quo­ti­dienne de son enga­ge­ment envers un ordre dont il était le seul gardien.

— Le menu a été cor­ri­gé ? deman­da-t-il en entrant dans le restaurant.

— Oui, dit Nong.

— Le pad thai ?

— Oui.

— Mon­trez-moi.

Nong alla cher­cher le menu. Charles l’ou­vrit à la page du pad thai, chaus­sa ses lunettes de lec­ture — des demi-lunes en écaille, iden­tiques à celles de son père —, et lut l’an­no­ta­tion à voix haute, len­te­ment, comme un avo­cat lit un article de loi devant un tri­bu­nal. L’an­no­ta­tion fai­sait quinze lignes. Elle expli­quait l’o­ri­gine du pad thai — un plat rela­ti­ve­ment récent dans la gas­tro­no­mie thaï­lan­daise, pro­mu par le pre­mier ministre Phi­bun­song­kh­ram dans les années 40 comme sym­bole du natio­na­lisme culi­naire —, sa com­po­si­tion, ses variantes régio­nales, et son sta­tut para­doxal de plat « tra­di­tion­nel » qui n’é­tait en réa­li­té qu’une inven­tion poli­tique. Charles avait ajou­té, en note de bas de page, une réfé­rence à un article du Jour­nal of the Royal Ins­ti­tute of Thailand.

— Good, dit-il. Mais il faut chan­ger « natio­na­liste » par « natio­na­li­sant ». Le pad thai n’est pas natio­na­liste. Il est natio­na­li­sant. La nuance est importante.

Nong hocha la tête. Elle chan­ge­rait « natio­na­liste » par « natio­na­li­sant ». Elle ne savait pas ce que « natio­na­li­sant » signi­fiait. Cela n’a­vait pas d’im­por­tance. Ce qui avait de l’im­por­tance, c’est que Charles le savait, et que Charles avait rai­son, car Charles avait tou­jours rai­son sur les mots, comme son père avait tou­jours rai­son sur les glaçons.

*

Le soir de Noël, Nong dres­sa la grande table du res­tau­rant. Nappe blanche — la vraie, la nappe en lin, pas la nappe en coton des jours ordi­naires. Cou­verts en étain — ceux qui res­taient, ceux qui avaient sur­vé­cu aux années sombres. Verres à pied, dépa­reillés mais propres, étin­ce­lants. Orchi­dées au centre — blanches, avec une branche de jas­min, parce que c’é­tait un soir entre un ven­dre­di et un dimanche et que Nong avait déci­dé, pour l’oc­ca­sion, de mélan­ger les fleurs, une liber­té qu’elle ne se serait jamais per­mise en pré­sence du Dr. Henn mais qu’elle s’au­to­ri­sait main­te­nant que le Dr. Henn ne des­cen­dait presque plus et que les règles, comme les murs, com­men­çaient à se fissurer.

Ils étaient neuf à table. Charles, en cos­tume sombre, che­mise blanche, pas de cra­vate — la seule conces­sion qu’il fai­sait à la cha­leur tro­pi­cale. Mar­ga­ret, en robe de lin bleu pâle, les che­veux rete­nus par une bar­rette en nacre. Klaus, en che­mise hawaïenne — une pro­vo­ca­tion muette que Charles absor­ba avec un haus­se­ment de sour­cil. Wan, la récep­tion­niste, qui avait tro­qué son uni­forme contre un sarong en soie vio­lette. Lung, le vieux por­tier, en che­mise blanche bou­ton­née jus­qu’au col, raide comme un sol­dat au garde-à-vous. Deux clients néer­lan­dais, un couple d’u­ni­ver­si­taires d’Am­ster­dam qui venaient depuis douze ans et qui par­laient de l’At­lan­ta avec la fer­veur des conver­tis. Et Som­chart, le cui­si­nier, qui avait refu­sé de s’as­seoir à table pen­dant vingt minutes avant de céder aux ins­tances de Charles, car Charles, en dépit de toute sa rigi­di­té, avait une idée pré­cise de ce qu’é­tait Noël à l’At­lan­ta, et cette idée incluait que tout le monde mange ensemble, le per­son­nel et les clients, les Thaïs et les farangs, sans distinction.

Nong ne s’as­sit pas. Elle ser­vit. C’é­tait son choix, pas celui de Charles — Charles lui avait dit de s’as­seoir, mais elle avait décli­né avec ce sou­rire infime qui signi­fiait : non, mer­ci, ma place est debout, ma place est entre la cui­sine et la table, ma place est dans le mou­ve­ment, pas dans l’im­mo­bi­li­té. Ser­vir était son lan­gage. Chaque plat posé devant un convive était une phrase. Le tom kha gai pour Mar­ga­ret — une phrase douce, cré­meuse, par­fu­mée au galan­ga et à la citron­nelle, une phrase qui disait : je sais ce que tu aimes. Le pad thai pour Klaus — une phrase copieuse, un peu trop épi­cée, une phrase qui disait : je te connais, vieux renard, tu manges trop vite et tu bois trop. Le potage pour le Dr. Henn — mais le Dr. Henn n’é­tait pas encore descendu.

Charles mon­ta le cher­cher. L’at­tente dura cinq minutes, peut-être dix. Le silence autour de la table avait la tex­ture d’un tis­su fra­gile que per­sonne n’o­sait frois­ser. Les Néer­lan­dais regar­daient leurs assiettes. Mar­ga­ret regar­dait la porte. Klaus tour­nait son verre de vin entre ses doigts — du vin, pas de la bière, parce que c’é­tait Noël et que même Klaus recon­nais­sait que cer­taines occa­sions exigent un chan­ge­ment de carburant.

Puis le Dr. Henn parut.

Il por­tait un cos­tume. Un vieux cos­tume en lin crème, trop large main­te­nant — il avait mai­gri, il mai­gris­sait sans cesse, comme si son corps se reti­rait de lui-même, se contrac­tait, se rédui­sait à l’es­sen­tiel —, avec une cra­vate en soie bleue que Nong lui avait nouée une heure plus tôt, dans sa chambre, pen­dant qu’il regar­dait par la fenêtre en par­lant de Ber­lin. Il s’ap­puyait sur sa canne à tête de dra­gon. Charles le tenait par le coude, avec une déli­ca­tesse sur­pre­nante chez un homme si raide, une déli­ca­tesse qui tra­his­sait quelque chose que Charles ne mon­trait jamais — la peur. La peur de voir son père tom­ber. La peur de voir son père dis­pa­raître. La peur de res­ter seul avec un hôtel, un damier, un lustre, et trente chats.

Le Dr. Henn s’as­sit à sa place — le bout de la table, face à la porte, comme tou­jours. Nong posa devant lui le potage. Un potage de courge but­ter­nut, épi­cé au gin­gembre et au cur­cu­ma, velou­té, d’un orange pro­fond. C’é­tait le plat qu’il aimait dans les années 70 — le plat qu’il deman­dait les soirs d’hi­ver, quand il n’y avait pas d’hi­ver à Bang­kok mais qu’il fai­sait sem­blant, parce que le Dr. Henn avait besoin de sai­sons, avait besoin de croire qu’il exis­tait un temps pour la soupe et un temps pour la salade, un temps pour le man­teau et un temps pour la che­mise, même sous les tro­piques, même à dix degrés du cercle.

Il regar­da le potage. Il regar­da la table. Il regar­da les visages autour de lui — ces visages qu’il ne recon­nais­sait peut-être pas, ou qu’il recon­nais­sait à moi­tié, comme on recon­naît un pay­sage vu en rêve, fami­lier mais déca­lé, légè­re­ment flou sur les bords.

Il leva son verre. Sa main trem­blait. Le vin — du vin rouge, un vin que Charles avait fait venir de quelque part, un vin sans impor­tance, le geste seul comp­tait — oscil­la dans le verre comme un pen­dule minuscule.

Il dit quelque chose. En alle­mand. Nong ne com­prit pas les mots, mais elle com­prit le ton — un ton de céré­mo­nie, un ton de dis­cours, le ton d’un homme qui a fait des toasts toute sa vie, devant des maha­ra­jas, des diplo­mates, des géné­raux, des espions, et qui fait ce toast-ci avec la même gra­vi­té, même si les convives ne sont qu’un pro­fes­seur de droit, une ensei­gnante cali­for­nienne, un vieux jour­na­liste, deux uni­ver­si­taires néer­lan­dais, une récep­tion­niste, un por­tier, un cui­si­nier et une femme de chambre d’Isan.

Il man­gea trois cuille­rées de potage. Puis il repo­sa la cuillère et fer­ma les yeux.

Mar­ga­ret pleu­rait. Pas avec bruit — avec dis­cré­tion, avec cette rete­nue que les femmes qui voyagent seules apprennent très tôt, cette façon de pleu­rer qui ne dérange per­sonne et qui ne demande rien. Ses larmes cou­laient sur ses joues tan­nées et tom­baient sur la nappe en lin sans faire de bruit.

Klaus rem­plit les verres. Som­chart appor­ta le plat sui­vant — un cur­ry mas­sa­man, riche, par­fu­mé, dont l’o­deur de car­da­mome et de can­nelle enva­hit la salle et recou­vrit, un ins­tant, la tristesse.

Nong alla dans la cui­sine cher­cher le des­sert — du riz gluant à la mangue, khao niao mamuang, le des­sert qu’elle pré­pa­rait mieux que per­sonne car c’é­tait le des­sert de son enfance, le des­sert d’I­san, le des­sert que sa mère fai­sait le jour de Song­kran avec les pre­mières mangues de la sai­son — et en pas­sant par le lob­by elle enten­dit, venant du vieux tourne-disque que Charles avait fait répa­rer l’an­née pré­cé­dente, la voix de Noël Coward chan­ter quelque chose de doux, de lent, de ter­ri­ble­ment anglais, une chan­son qui par­lait de voyages et de mers loin­taines et de gens qu’on ne rever­ra pas, et Nong s’ar­rê­ta une seconde au milieu du damier, entre un car­reau noir et un car­reau blanc, avec le pla­teau de khao niao mamuang dans les mains et les néons de Sukhum­vit qui cli­gno­taient au-delà de la porte vitrée, et elle pen­sa que c’é­tait un bon Noël, que c’é­tait peut-être le der­nier bon Noël, et elle reprit sa marche vers le restaurant.

Cha­pitre 7 — Dao

Elle arri­vait sur un scoo­ter rose. Un Hon­da Click, le modèle que toutes les étu­diantes de Chu­la­long­korn condui­saient, avec un auto­col­lant Hel­lo Kit­ty sur le garde-boue et un rétro­vi­seur fen­du que Nong lui deman­dait de faire répa­rer depuis six mois et que Dao ne fai­sait pas répa­rer parce que, disait-elle, elle n’a­vait besoin de voir que devant elle, pas der­rière, une phrase qui résu­mait assez bien la dif­fé­rence entre la tante et la nièce.

Dao avait vingt ans. Elle était la fille de la sœur cadette de Nong, Lek, res­tée à Isan, dans le vil­lage, avec un mari qui répa­rait des motos et quatre enfants dont Dao était l’aî­née. Dao avait quit­té Isan à dix-sept ans, sur une bourse, pour étu­dier les sciences poli­tiques à Chu­la­long­korn — la meilleure uni­ver­si­té de Thaï­lande, le genre d’en­droit où les enfants d’I­san n’al­laient pas, sauf ceux qui étaient si brillants qu’au­cun obs­tacle ne pou­vait les arrê­ter, et Dao était de ceux-là. Nong l’a­vait regar­dée gran­dir lors de ses rares visites au vil­lage — une gamine silen­cieuse, sérieuse, qui lisait des livres pen­dant que les autres enfants jouaient dans la pous­sière, et qui avait dit un jour, à douze ans, une phrase que Nong n’a­vait jamais oubliée : « Pa Nong, pour­quoi tu tra­vailles dans un hôtel pour les farangs au lieu de tra­vailler pour toi ? »

Nong n’a­vait pas répon­du. C’é­tait une ques­tion qui n’a­vait pas de réponse, ou qui en avait trop, ce qui reve­nait au même.

Dao venait aider à l’At­lan­ta cer­tains week-ends — pas par obli­ga­tion, pas vrai­ment par amour non plus, mais par une curio­si­té mêlée de pitié qui aga­çait Nong sans qu’elle sût exac­te­ment pour­quoi. Dao regar­dait l’hô­tel comme on regarde un dino­saure dans un musée — avec un inté­rêt théo­rique, une fas­ci­na­tion de sur­face, et la cer­ti­tude abso­lue que la chose expo­sée appar­tient à un monde révo­lu. Elle pre­nait des pho­tos avec son télé­phone por­table — un Nokia 3310, le der­nier modèle, qu’elle mani­pu­lait avec une dex­té­ri­té qui sidé­rait Nong — et les envoyait à ses amies avec des com­men­taires que Nong ne lisait pas mais dont elle devi­nait la teneur : « Regar­dez cet endroit, c’est fou, c’est comme un film. »

Ce same­di de jan­vier, Dao gara son scoo­ter rose der­rière le bâti­ment, accro­cha son casque au gui­don, et entra par la porte de ser­vice. Elle por­tait un jean, un t‑shirt de l’u­ni­ver­si­té — blanc, avec l’é­cus­son de Chu­la­long­korn en rouge et or —, et des bas­kets neuves qui coui­naient sur le damier du lob­by. Nong la regar­da tra­ver­ser le hall et pen­sa, comme chaque fois, que Dao mar­chait sur le damier comme si les car­reaux n’exis­taient pas, comme si le sol n’é­tait qu’un sol, un plan hori­zon­tal ordi­naire, sans his­toire, sans mémoire, sans charge. Les jeunes mar­chaient comme ça. Les jeunes mar­chaient sur le monde comme sur un trottoir.

— Sawa­dee ka, Pa Nong.

— Tu es en retard.

— Le trafic.

Le tra­fic. Bang­kok, en jan­vier 2002, était une ville de sept mil­lions d’ha­bi­tants, douze mil­lions si l’on comp­tait les ban­lieues, et le tra­fic était le sujet de conver­sa­tion natio­nal, le grand uni­fi­ca­teur, la seule chose sur laquelle les riches et les pauvres, les moines et les pros­ti­tuées, les pro­fes­seurs et les chauf­feurs de tuk-tuk étaient una­ni­me­ment d’ac­cord : le tra­fic était insup­por­table. Le Sky­train — le BTS, inau­gu­ré trois ans plus tôt — avait amé­lio­ré les choses pour ceux qui vivaient le long de Sukhum­vit et de Silom, mais pour les autres, pour la majo­ri­té, Bang­kok res­tait un enfer cli­ma­ti­sé sur roues, un embou­teillage de dix heures par jour auquel on finis­sait par s’ha­bi­tuer comme on s’ha­bi­tue à une mala­die chronique.

— Je te donne les chambres du troi­sième, dit Nong.

— Com­bien ?

— Six.

Dao gri­ma­ça. Six chambres, c’é­tait une heure et demie de tra­vail — les lits, les ser­viettes, les sols, les salles de bain, les savons. Dao détes­tait les savons. Les savons de l’At­lan­ta étaient des petits savons blancs, rec­tan­gu­laires, enve­lop­pés dans du papier por­tant le logo de l’hô­tel — un logo art déco, noir et or, que Charles avait des­si­né lui-même —, et chaque savon devait être pla­cé dans la salle de bain à un endroit pré­cis, à côté du lava­bo, paral­lèle au bord, avec le logo visible. Charles avait inclus un sché­ma dans le mémorandum.

— Pa Nong, dit Dao en mon­tant l’es­ca­lier, les bras char­gés de draps. Pour­quoi il y a pas d’ascenseur ?

— Parce qu’il n’y a pas d’ascenseur.

— Mais pourquoi ?

— Parce que le doc­teur n’a pas vou­lu d’ascenseur.

— Pour­quoi il n’a pas vou­lu d’ascenseur ?

Nong ne répon­dit pas. La vraie réponse — parce que le Dr. Henn croyait que les ascen­seurs étaient des machines de paresse, que mon­ter un esca­lier était un acte de digni­té, que le corps devait tra­vailler pour méri­ter sa chambre — était une réponse que Dao n’au­rait pas com­prise, ou qu’elle aurait com­prise et reje­tée, ce qui était pire.

*

À la pause, elles s’as­sirent dans le jar­din. Nong avait pré­pa­ré du som tam — la recette d’I­san, la vraie, avec la papaye verte râpée au mor­tier, les cre­vettes séchées, les caca­huètes, le piment, le citron vert, le sucre de palme, la sauce de pois­son. Elle avait ajou­té des crabes de rizière salés, parce que c’é­tait comme ça qu’on le fai­sait au vil­lage, et parce que les crabes de rizière salés étaient la made­leine de Nong, le goût qui la rame­nait ins­tan­ta­né­ment dans la cui­sine de sa mère, à Udon Tha­ni, à l’âge de huit ans, quand le monde était une rizière et un ciel et rien d’autre.

Dao man­gea. Elle man­gea vite, comme les étu­diants mangent — sans céré­mo­nie, sans atten­tion, avec la vora­ci­té d’un corps de vingt ans qui brûle tout ce qu’on lui donne. Elle avait son Nokia dans la main gauche et sa four­chette dans la main droite, et elle alter­nait les bou­chées et les mes­sages avec une flui­di­té de pianiste.

— Pa Nong, dit-elle entre deux tex­tos. Est-ce que tu as un compte en banque ?

— Non.

— Com­ment tu fais pour ton argent ?

— Charles me paye en liquide. Chaque mois.

Dao leva les yeux de son télé­phone. Elle regar­da sa tante avec cette expres­sion que Nong connais­sait — un mélange d’in­cré­du­li­té et de ten­dresse, l’ex­pres­sion de quel­qu’un qui découvre qu’une per­sonne qu’il aime vit dans un monde dont il ne soup­çon­nait pas l’archaïsme.

— Et tu mets l’argent où ?

— Sous mon matelas.

— Pa Nong.

— Quoi ?

— C’est 2002.

— Je sais quelle année on est.

Dao posa son télé­phone. Elle posa sa four­chette. Elle regar­da le jar­din — la jungle minia­ture, les pal­miers, les bou­gain­vil­liers, les tor­tues sur leur rocher, les chats qui som­no­laient dans les fou­gères — et elle regar­da l’im­meuble gris de l’At­lan­ta, avec ses fenêtres à per­siennes et son béton fati­gué et son antenne de télé­vi­sion rouillée qui ne cap­tait rien depuis des années, et elle regar­da le ciel au-des­sus, où l’on aper­ce­vait, entre les pal­miers, la sil­houette d’un gratte-ciel de verre qui n’exis­tait pas cinq ans plus tôt.

— Pour­quoi tu restes, Pa Nong ?

C’é­tait la ques­tion. La ques­tion que Dao posait chaque fois, sous des formes dif­fé­rentes — pour­quoi tu restes, pour­quoi tu ne pars pas, pour­quoi tu ne fais pas autre chose, pour­quoi tu passes ta vie à plier des ser­viettes en trois pour un Anglais qui vit à Bir­min­gham. Et chaque fois, Nong ne répon­dait pas, ou répon­dait à côté, ou chan­geait de sujet, parce que la vraie réponse était trop com­pli­quée, trop ancienne, trop enfouie dans les strates de vingt-sept années de pla­teaux d’argent et de damier noir et blanc.

Mais ce jour-là — peut-être à cause du som tam, peut-être à cause des crabes de rizière qui avaient le goût du vil­lage, peut-être à cause de la lumière de jan­vier qui était douce et oblique et qui don­nait au jar­din un air de pein­ture ancienne —, ce jour-là, Nong répondit.

— Parce que je suis l’At­lan­ta, dit-elle.

Dao fron­ça les sourcils.

— Com­ment ça, tu es l’Atlanta ?

Nong ramas­sa les assiettes. Elle se leva. Elle regar­da la pis­cine — la fosse aux cobras, l’eau bleue, immo­bile, pro­fonde — et elle dit, plus pour elle-même que pour Dao :

— Le doc­teur a construit les murs. Charles a écrit les règles. Mais c’est moi qui fais que ça existe. Chaque matin. Chaque jour. Les draps, les fleurs, les chats, le jus d’a­na­nas. Sans moi, c’est un bâti­ment. Avec moi, c’est un hôtel.

Elle empor­ta les assiettes dans la cui­sine. Dao res­ta assise dans le jar­din, son Nokia à la main, et pour la pre­mière fois elle ne tapa pas de mes­sage. Elle regar­da le jar­din. Elle écou­ta les oiseaux. Elle sen­tit l’o­deur du chlore mêlée au fran­gi­pa­nier. Et elle com­prit quelque chose qu’elle ne sut pas for­mu­ler, quelque chose qui avait à voir avec les racines et les arbres et la dif­fé­rence entre res­ter et être, entre habi­ter un lieu et deve­nir ce lieu.

Son télé­phone vibra. Elle regar­da l’é­cran. Un mes­sage de son amie Ploy : « Tu viens ce soir ? Siam Square, il y a un concert. »

Dao ran­gea le télé­phone dans sa poche. Elle alla aider sa tante à la cuisine.

Cha­pitre 8 — L’ombre de Jim Thompson

La pho­to était en noir et blanc, légè­re­ment jau­nie, avec cette qua­li­té gra­nu­leuse des tirages des années 60 qui donne aux visages un air de fan­tômes consen­tants. Deux hommes, debout, côte à côte, devant une mai­son en teck sur pilo­tis. Der­rière eux, un klong — l’eau sombre, des jacinthes d’eau, la proue d’une pirogue. Le pre­mier homme était grand, mince, en che­mise blanche, les manches retrous­sées, les che­veux lis­sés en arrière. L’A­mé­ri­cain. Jim Thomp­son. Le deuxième était plus petit, plus mas­sif, en cos­tume de lin, avec des lunettes rondes et un sou­rire en coin — pas un sou­rire joyeux, plu­tôt le sou­rire d’un homme qui sait quelque chose de drôle et qui ne le dira pas. Max Henn.

Klaus avait posé la pho­to sur le bureau à cylindre du scrip­to­rium, entre un cahier Clai­re­fon­taine ouvert et un verre de Sin­gha tiède. Il était onze heures du soir. Le lob­by était désert — les clients dor­maient, Wan som­no­lait der­rière la récep­tion, les chats occu­paient leurs postes noc­turnes sur le cana­pé rond et dans les recoins. Le ven­ti­la­teur du pla­fond tour­nait avec son bruit de métro­nome fati­gué. Bang­kok, au-delà de la porte vitrée, pul­sait d’une vie qui ne s’ar­rê­tait jamais — les moteurs, les klaxons, les basses loin­taines d’un bar de Nana Pla­za, le cri d’un ven­deur de nouilles ambulant.

Nong regar­dait la pho­to. Elle était venue éteindre les lumières du lob­by — c’é­tait le der­nier geste de sa jour­née, un rituel de fer­me­ture, comme le pla­teau d’argent était le rituel d’ou­ver­ture — et Klaus l’a­vait inter­cep­tée d’un geste, d’un « Nong, viens voir, une minute ».

— C’est la mai­son de Thomp­son, dit Klaus. Au bord du klong. 1964, peut-être 65. Regarde comme ils sont proches. Regarde la main de Max sur l’é­paule de Jim. Ce ne sont pas deux connais­sances. Ce sont des frères.

Nong regar­da la main. Une grande main, la main d’un chi­miste, posée sur l’é­paule de l’A­mé­ri­cain avec une assu­rance de pro­prié­taire — pas pos­ses­sive, mais natu­relle, la main d’un homme qui a l’ha­bi­tude de tou­cher l’autre, qui par­tage avec lui une inti­mi­té de vieux complices.

— Ils se voyaient tout le temps, dit Klaus. Pas seule­ment à l’At­lan­ta. Par­tout. Chez Thomp­son, chez Max, dans les res­tau­rants, dans les klongs. Ils fai­saient du bateau ensemble. Ils col­lec­tion­naient les anti­qui­tés ensemble. Jim avait sa soie, Max avait ses cobras, mais au fond c’é­taient les mêmes hommes — des Occi­den­taux tom­bés amou­reux de la Thaï­lande, des aven­tu­riers recon­ver­tis en hommes d’af­faires, des anciens espions qui ne pou­vaient pas s’empêcher de jouer aux espions.

Il but une gor­gée de bière.

— Et puis il y a 1967, dit-il.

  1. Le dimanche de Pâques. Jim Thomp­son sort de sa vil­la dans les Came­ron High­lands, en Malai­sie, pour une pro­me­nade après le déjeu­ner. Il ne revient pas. On le cherche pen­dant des jours, des semaines, des mois. On ne le retrouve jamais. Pas de corps, pas de trace, pas d’ex­pli­ca­tion. Juste un homme qui sort d’une mai­son et qui dis­pa­raît, comme absor­bé par la jungle, comme effa­cé. L’af­faire devient la plus grande énigme de l’A­sie du Sud-Est — plus célèbre que n’im­porte quel coup d’É­tat, plus durable que n’im­porte quelle guerre. Des livres sont écrits, des théo­ries avan­cées. Un acci­dent de chasse. Un enlè­ve­ment par les com­mu­nistes malais. Un assas­si­nat par la CIA. Un sui­cide dégui­sé. Rien n’est prou­vé. Rien n’est réso­lu. Jim Thomp­son reste un trou dans le réel, une absence en forme d’homme.

— Tu sais ce que Max a fait quand il a appris la dis­pa­ri­tion ? deman­da Klaus.

Nong secoua la tête.

— Rien. Il n’a rien fait. Pas de décla­ra­tion, pas d’in­ter­view, pas de lettre. Rien. Son meilleur ami dis­pa­raît et il ne dit pas un mot. Pas un seul mot public en trente-cinq ans.

Klaus tapo­ta la pho­to du doigt.

— C’est ça qui m’in­té­resse, Nong. Le silence. Le silence de Max. Qu’est-ce qu’on cache quand on se tait aus­si longtemps ?

Nong reprit la pho­to. Elle la regar­da de plus près — les deux visages, le klong, la mai­son en teck, les jacinthes d’eau. Elle pen­sa aux années qui avaient sui­vi, aux années qu’elle avait connues, aux soirs où le Dr. Henn s’as­seyait seul au bord de la pis­cine et regar­dait l’eau sans bou­ger, sans par­ler, pen­dant des heures, avec cette fixi­té de sta­tue que Nong avait prise pour de la séni­li­té ou de la fatigue mais qui était peut-être autre chose — peut-être le regard d’un homme qui contemple une sur­face sous laquelle il sait que quelque chose dort.

— Le doc­teur ne par­lait pas de Jim Thomp­son, dit Nong. Jamais.

— Jamais ?

— Une fois. Une seule fois. Il m’a dit : « Jim savait nager. » C’est tout. Il a dit ça et il est mon­té dans sa chambre.

Klaus nota la phrase dans son cahier. « Jim savait nager. » Il la relut. Il la sou­li­gna. Puis il res­ta silen­cieux, le sty­lo en l’air, et Nong vit dans ses yeux cette lueur qu’elle connais­sait, la lueur du jour­na­liste qui tient son fil, sauf que cette fois le fil menait quelque part de pro­fond, quelque part de sombre, quelque part sous la sur­face bleue et chlo­rée de la fosse aux cobras.

*

Charles les trou­va à minuit.

Il des­cen­dait de la chambre de son père — il mon­tait chaque soir, depuis son arri­vée, pour véri­fier que le Dr. Henn dor­mait, pour ajus­ter la cou­ver­ture, pour poser un verre d’eau sur la table de nuit, des gestes de fils que per­sonne ne le voyait faire et dont il ne par­lait jamais. Il tra­ver­sa le lob­by, aper­çut Klaus au scrip­to­rium, aper­çut la pho­to sur le bureau, et s’arrêta.

— What is that? dit-il.

Sa voix était neutre. Trop neutre. La neu­tra­li­té de Charles était comme le silence de Max — elle cachait quelque chose.

— A pho­to­graph, dit Klaus. Your father and Jim Thomp­son. 1964 or 65. I found it in an archive in Ber­lin. The Bun­de­sar­chiv. A col­lec­tion of docu­ments rela­ted to —

— I know what it is, cou­pa Charles.

Il prit la pho­to. Il la regar­da long­temps. Son visage ne chan­gea pas — Charles avait un visage entraî­né, un visage d’a­vo­cat, un visage qui ne lais­sait rien pas­ser —, mais ses mains, ses mains trem­blaient, imper­cep­ti­ble­ment, comme les mains de son père quand il avait levé son verre le soir de Noël.

— Klaus, dit Charles. My father is dying.

— I know.

— He is nine­ty-six years old and he is dying and he does not need a jour­na­list rum­ma­ging through his past.

— I’m not rum­ma­ging. I’m —

— You are rum­ma­ging. You are always rum­ma­ging. It is what you do. You rum­mage through other peo­ple’s lives and you call it journalism.

Le lustre de Bohême pen­dait entre eux, immo­bile, avec ses pen­de­loques de cris­tal qui ne tin­taient jamais, sauf quand un camion pas­sait sur l’au­to­route sur­éle­vée der­rière l’hô­tel et que la vibra­tion tra­ver­sait les murs et fai­sait chan­ter le verre pen­dant une seconde — un tin­te­ment infime, presque inau­dible, que seule Nong per­ce­vait, parce que Nong per­ce­vait tout ce qui se pas­sait dans cet hôtel, chaque vibra­tion, chaque cou­rant d’air, chaque chan­ge­ment de lumière.

— Your father was an extra­or­di­na­ry man, dit Klaus. The world deserves to know his story.

— The world does not deserve any­thing. The world has never deser­ved any­thing. And my father’s sto­ry is not yours to tell.

Charles repo­sa la pho­to sur le bureau. Il lis­sa sa che­mise — un geste de recom­po­si­tion, un geste d’homme qui reprend le contrôle de lui-même et de la pièce et du monde autour de lui. Il se tour­na vers Nong.

— Nong. Ne lui par­lez plus de mon père.

C’é­tait un ordre. Pas un ordre bru­tal — Charles ne don­nait jamais d’ordres bru­taux, Charles don­nait des ordres enve­lop­pés dans du coton et de la syn­taxe, des ordres qui res­sem­blaient à des sug­ges­tions mais qui n’en étaient pas. Nong hocha la tête. Elle ne dit pas oui. Elle ne dit pas non. Elle hocha la tête, ce qui, en thaï, peut signi­fier n’im­porte quoi — l’ac­cord, le refus, l’in­dif­fé­rence, la poli­tesse, ou sim­ple­ment le fait d’a­voir entendu.

Charles mon­ta se cou­cher. Klaus ran­gea la pho­to dans son cahier. Nong étei­gnit les lumières du lob­by, une par une — d’a­bord la lampe de la récep­tion, puis les appliques du mur, puis le lustre de Bohême, en der­nier, tou­jours en der­nier, parce que le lustre était la der­nière chose à s’é­teindre et la pre­mière à se ral­lu­mer, comme un cœur qui ne dort jamais tout à fait.

Dans l’obs­cu­ri­té, les chats ouvraient leurs yeux phos­pho­res­cents. Le stan­dard télé­pho­nique émet­tait un bour­don­ne­ment conti­nu, le bour­don­ne­ment d’un appa­reil qui attend un appel depuis cin­quante ans. La pis­cine, dehors, reflé­tait la lune. L’eau était noire et calme, et si l’on regar­dait assez long­temps, assez fixe­ment, on pou­vait ima­gi­ner — mais Nong n’i­ma­gi­nait pas, Nong ne fai­sait jamais ça — on pou­vait ima­gi­ner que sous la sur­face, tout au fond, dans la vase et le chlore et les sou­ve­nirs, les cobras dor­maient encore.

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