La fosse
aux cobras
La fosse aux cobras
Chapitres 1 à 4
Atlanta Hotel, Bangkok
2001 – 2002
Chapitre 1 — Le plateau d’argent
Le plateau n’était pas en argent. Étain, peut-être, ou un alliage que personne n’avait jamais su nommer, mais Nong l’appelait le plateau d’argent parce que c’était ainsi que le Dr. Henn l’avait appelé la première fois, en 1974, quand elle avait dix-huit ans et ne comprenait pas un mot d’anglais. « The silver tray, Nong. Always the silver tray. » Elle avait compris silver. Elle avait compris tray. Le reste avait suivi, mot après mot, année après année, comme les carreaux noirs et blancs du lobby qu’on apprenait à traverser sans les regarder, à force.
Six heures du matin. Octobre. Bangkok n’avait pas de saisons, disaient les touristes, mais ils se trompaient. Il y avait la saison où la chaleur montait du sol comme une haleine de chien et la saison où elle tombait du ciel comme un couvercle. En octobre, c’était les deux à la fois, et la mousson crachait ses dernières averses avec une sorte de lassitude, comme si même la pluie en avait assez.
Nong traversa la cuisine pieds nus. Elle avait toujours travaillé pieds nus, sauf les jours où Charles était là — Charles exigeait des chaussures, Charles exigeait beaucoup de choses, et toutes ces choses avaient un rapport avec l’Angleterre. Elle posa l’ananas sur la planche. Il venait de Ratchaburi, un bon ananas, petit, dense, à la chair presque orange. Elle le pela au couteau, en spirale, lentement, retirant les yeux un par un avec la pointe — un geste qu’elle avait fait peut-être trente mille fois. Elle calcula : vingt-sept ans, trois cent soixante-cinq jours, moins les jours où il n’y avait pas d’ananas au marché, moins les jours de fermeture, moins les jours de crue quand Sukhumvit se transformait en rivière. Vingt-cinq mille fois, peut-être. Ses mains faisaient le geste sans elle. Ses mains avaient leur propre mémoire, plus fiable que la sienne.
Le jus. Le presse-agrumes était un modèle allemand des années 60 que le Dr. Henn avait fait venir de Hambourg et que personne n’avait jamais remplacé parce que personne ne savait où en trouver un semblable. La manivelle grinçait. Le jus tombait dans le bol en céramique bleue, épais, mousseux, d’un jaune presque indécent. Nong le filtra à travers un linge, versa dans le grand verre — toujours le même, un verre à pied dépareillé, légèrement ébréché sur le bord, qui datait de l’époque où l’Atlanta avait du cristal. Glaçons. Trois. Jamais deux, jamais quatre. Le Dr. Henn avait dit trois. Le Dr. Henn avait dit beaucoup de choses, autrefois, et Nong les avait toutes retenues, même celles qu’elle n’avait pas comprises.
Elle posa le verre sur le plateau, à côté de la serviette pliée en triangle — encore une instruction du docteur, qui remontait à un temps si lointain que l’instruction elle-même était devenue une relique, un fossile comportemental, un geste dont plus personne ne connaissait la raison mais que tout le monde accomplissait parce qu’il avait toujours été accompli. L’Atlanta fonctionnait ainsi. L’Atlanta fonctionnait par accumulation de gestes que personne ne remettait en question, parce que remettre en question un geste, c’était remettre en question le docteur, et remettre en question le docteur, c’était remettre en question l’hôtel, et remettre en question l’hôtel, c’était remettre en question le sol même sous vos pieds, le damier noir et blanc, les murs, le lustre de cristal de Bohême, les canapés cramoisis, toute la structure absurde et magnifique de ce lieu qui n’aurait jamais dû exister.
Nong traversa le lobby.
C’était son moment préféré. Six heures dix, peut-être six heures quinze. Personne. Les chats dormaient sur le canapé rond — Somchai, le tigré borgne, lové contre la cuisse de bronze du basset en statue, et Piak, la chatte blanche aux oreilles déchirées, allongée sur l’accoudoir comme une duchesse. La lumière entrait par les portes vitrées et frappait le sol en diagonale, transformant les carreaux blancs en rectangles d’or pâle et laissant les carreaux noirs dans leur obscurité. Le lustre pendait immobile. L’escalier montait en courbe vers l’étage, avec sa rampe de fer forgé et son mur rouge à rayures blanches — « comme un paquet cadeau », avait dit un jour un client australien, et Nong avait trouvé ça assez juste. Le standard téléphonique ancien occupait son poste derrière la réception, un objet en bakélite noire hérissé de fiches et de câbles que Nong savait encore actionner et que les clients photographiaient comme s’il s’agissait d’un animal en voie d’extinction, ce qui, d’une certaine façon, était le cas.
Elle posa le plateau sur le comptoir de la réception. Wan, la réceptionniste de nuit, dormait la tête sur les bras, à côté du registre ouvert. Nong ne la réveilla pas. Elle redressa le vase de fleurs — des orchidées, toujours des orchidées, pas les grosses orchidées vulgaires qu’on vendait aux touristes dans la rue, mais des petites, des modestes, couleur lavande, que Nong allait chercher elle-même au marché de Pak Khlong Talat le dimanche à l’aube.
Un bruit à l’étage. Le froissement d’une porte. Puis des pas, lents, hésitants, et le tapotement d’une canne sur le carrelage. Le Dr. Henn descendait.
Il portait son peignoir bleu — il n’y en avait qu’un, un peignoir en coton égyptien que Nong lavait à la main chaque semaine et dont le col était usé jusqu’à la trame. Il avait des pantoufles en cuir, aussi vieilles que le peignoir, qui produisaient sur les marches un son doux, régulier, presque musical. Il tenait la rampe de la main gauche. De la main droite il tenait sa canne — une canne en teck, tête de dragon, qu’il prétendait avoir reçue du maharaja de Bikaner en 1943 et que Charles prétendait avoir été achetée à un brocanteur de Chatuchak en 1988. Les deux versions étaient probablement fausses.
Nong s’avança au bas de l’escalier. Elle ne l’aidait pas à descendre — il refusait toute aide, il avait toujours refusé toute aide, c’était peut-être la seule chose qui n’avait pas changé depuis qu’elle le connaissait. Elle attendait, simplement, les mains jointes devant le ventre, dans la posture que les femmes d’Isan adoptent devant les anciens, et qui est à mi-chemin entre le respect et la vigilance, parce qu’on ne sait jamais si un ancien va tomber.
Il atteignit le lobby. Ses yeux — presque aveugles maintenant, voilés d’un blanc laiteux — balayèrent l’espace comme s’ils cherchaient quelque chose. Somchai le chat leva la tête, bâilla, se rendormit. Le docteur regarda Nong. Il ne la reconnaissait pas toujours. Certains matins, elle était Nong. D’autres matins, elle était Mukda — sa femme, la chimiste thaïlandaise qu’il avait aimée et dont il s’était séparé trente ans plus tôt. D’autres matins encore, elle était personne, une silhouette dans un peignoir bleu reflétée dans un carreau noir.
— Der Maharadscha wartet, dit-il.
Le maharaja attend.
Nong ne parlait pas allemand, mais elle avait appris cette phrase. Il la disait souvent, ces derniers temps.
— Oui, docteur, dit-elle en thaï. Mais d’abord le jus d’ananas.
Elle le guida vers le canapé. Il s’assit. Piak la chatte sauta de l’accoudoir avec un miaulement indigné. Nong alla chercher le plateau, revint, posa le verre devant lui. Il but une gorgée, puis une autre, puis reposa le verre. Ses lèvres remuèrent. Il dit quelque chose que Nong n’entendit pas, ou qu’elle entendit sans comprendre, un mot qui n’appartenait à aucune des trois langues qu’il mélangeait désormais en une seule bouillie crépusculaire.
Le téléphone sonna. Wan se réveilla en sursaut, renversa le vase d’orchidées, jura, décrocha.
— Atlanta Hotel, good morning.
C’était Charles, depuis Birmingham. Il appelait chaque matin à la même heure — midi en Angleterre, six heures à Bangkok — avec la régularité maniaque d’un homme qui essaie de contrôler un monde situé à dix mille kilomètres. Wan lui passa le combiné. Charles voulait savoir si le panneau « Sex Tourists Not Welcome » avait été revernis. Charles voulait savoir si le menu du restaurant avait été corrigé — il avait trouvé une faute de frappe dans l’annotation du pad thai végétarien. Charles voulait savoir comment allait son père.
Nong n’écoutait pas. Elle regardait le Dr. Henn boire son jus d’ananas dans la lumière du matin, sur le canapé rond, sous le lustre de Bohême, avec le chat tigré qui s’était réinstallé contre sa cuisse, et elle pensait que c’était exactement comme ça depuis vingt-sept ans, et que c’était exactement comme ça depuis toujours, et que rien ne changerait jamais, et que tout avait déjà changé.
Chapitre 2 — La fosse aux cobras
Elle était arrivée en mars 1974, par le bus de nuit depuis Udon Thani. Dix-huit ans. Un sac en toile. Une adresse griffonnée sur un papier par sa tante Bua, qui travaillait dans une blanchisserie de Silom et qui avait entendu dire qu’un hôtel de Sukhumvit cherchait une fille pour faire les chambres. « Un hôtel tenu par un farang, avait dit tante Bua. Un vieux farang bizarre. Mais il paye. »
Le bus l’avait déposée à Ekamai à cinq heures du matin. Bangkok était un choc — non pas le bruit, car Nong venait d’un village où les coqs, les chiens et les haut-parleurs du temple faisaient un vacarme considérable dès l’aube, mais la densité. La densité des odeurs, la densité des corps, la densité de la lumière elle-même, qui semblait plus épaisse ici, plus jaune, chargée de gaz d’échappement et de fumée de charbon. Elle avait marché jusqu’à Sukhumvit en suivant les indications de sa tante — tout droit, puis tourner au grand arbre, puis longer le klong — sauf que le klong avait été en partie comblé et que le grand arbre avait été coupé, et qu’elle s’était perdue trois fois avant de trouver le Soi 2.
Il y avait encore des vergers. Elle s’en souvenait très bien — des manguiers, des jacquiers, un petit terrain vague où des poules picotraient entre des pneus abandonnés. Le Soi 2 n’était pas une rue, c’était un chemin, un sentier bordé de clôtures basses et de maisons en bois, au bout duquel se dressait un bloc de béton gris qui ressemblait à un immeuble de bureaux ou à un petit hôpital. L’Atlanta.
Elle avait poussé la porte vitrée. Le lobby — mais elle ne connaissait pas le mot lobby, elle ne connaissait aucun mot de cette vie-là — l’avait saisie. Le sol en damier. Le lustre. L’escalier qui montait en tournant comme un serpent dressé. Le canapé rond, rouge, immense, au milieu de tout, comme un trône ou un autel. Et le silence. Un silence de cathédrale, de caverne, un silence qui n’avait rien à voir avec le silence des rizières d’Isan — celui-ci était fabriqué, voulu, entretenu, un silence de bibliothèque ou de musée, et Nong avait compris, sans pouvoir le formuler, qu’elle entrait dans un lieu qui avait des règles, et que ces règles étaient aussi anciennes et aussi incompréhensibles que celles du temple de son village.
Le Dr. Henn était assis dans un fauteuil, près de la réception. Il lisait le Bangkok Post. Il portait un costume en lin blanc, froissé, et des lunettes rondes à monture d’écaille. Il avait soixante-huit ans mais en paraissait davantage — grand, sec, le visage buriné par quelque chose qui n’était pas le soleil, plutôt une irritation permanente contre le monde. Il avait levé les yeux, regardé Nong par-dessus ses lunettes, et dit quelque chose en anglais qu’elle n’avait pas compris.
— Bua, dit Nong. Tante Bua.
Il avait hoché la tête. Il avait plié son journal. Il s’était levé — il était très grand, une montagne d’os et de lin blanc — et avait fait signe à Nong de le suivre.
Il lui avait montré l’hôtel. Pas comme un patron montre son établissement à une nouvelle employée, mais comme un roi montre son royaume à un visiteur étranger, avec une fierté mêlée de mélancolie, car le royaume avait connu des jours meilleurs. Les chambres de l’étage — petites, spartiates, avec leurs lits étroits et leurs ventilateurs au plafond et leurs fenêtres à persiennes qui donnaient sur le jardin tropical. La salle à manger, avec ses tables rondes et ses chaises en rotin et ses nappes blanches et ses menus encadrés sur le mur. La cuisine, vaste, carrelée, où un cuisinier dont Nong ne se rappelait plus le nom découpait des légumes avec une concentration de chirurgien. Le scriptorium — une alcôve à côté de la réception, avec des bureaux à cylindre en bois sombre, du papier à lettres, des enveloppes, des crayons taillés. « For the writers », avait dit le Dr. Henn, et Nong avait compris le mot writers, et elle avait trouvé étrange qu’un hôtel ait un endroit spécialement réservé à l’écriture, comme si écrire était un besoin aussi fondamental que manger ou dormir.
Puis il l’avait emmenée dehors. Le jardin. Le jardin était extraordinaire — pas un jardin dessiné, pas un jardin entretenu, mais une jungle miniature, une explosion de verdure emprisonnée entre les murs de béton, avec des palmiers, des bougainvilliers, des frangipaniers, des fougères géantes, des lianes, des orchidées sauvages accrochées aux troncs, et partout des bruits d’oiseaux, des bruissements, des craquements, comme si la forêt elle-même protestait contre l’espace trop étroit qu’on lui avait assigné.
Et au milieu du jardin, la piscine.
Le Dr. Henn s’était arrêté au bord. Il avait posé ses mains sur la balustrade en fer — une balustrade rouillée, dont la peinture blanche s’écaillait. La piscine était grande, rectangulaire, d’un bleu profond, presque noir dans l’ombre des palmiers. À une extrémité, un plongeoir en pierre s’avançait au-dessus de l’eau. À l’autre, un escalier de pierre descendait dans le bassin. L’eau était immobile, opaque, comme un œil qui regarde le ciel sans ciller.
— Snakes, avait dit le Dr. Henn.
Il avait fait un geste circulaire, englobant la piscine, le plongeoir, les palmiers, tout.
— Before. Snakes. Cobras. Hier.
Nong avait compris. Avant, il y avait des serpents. Avant, c’était une fosse. Avant, cet endroit où des farangs en maillot de bain venaient flotter dans l’eau chlorée était un trou plein de cobras dont on extrayait le venin pour l’envoyer en Amérique. Elle avait regardé la piscine avec un respect nouveau. Dans sa culture, les serpents n’étaient pas des animaux ordinaires. Les nagas gardaient les temples. Les cobras protégeaient le Bouddha pendant sa méditation. Une fosse à cobras transformée en piscine, c’était un lieu de pouvoir, un lieu où quelque chose d’ancien dormait sous la surface.
Elle n’avait jamais nagé dans cette piscine. En vingt-sept ans, pas une seule fois. Elle la nettoyait, elle ramassait les feuilles de frangipanier qui tombaient à la surface, elle vérifiait le chlore, elle étalait les serviettes sur les transats, mais elle ne nageait pas. Ce n’était pas une question de pudeur ou de hiérarchie — personne ne lui avait interdit de nager. C’était une question de respect. On ne nage pas dans un lieu de pouvoir. On le sert.
*
En 1974, l’Atlanta n’était plus le premier hôtel de Bangkok. Il n’était même plus le deuxième, ni le troisième. Le Dusit Thani avait ouvert ses portes trois ans plus tôt, avec ses vingt-trois étages et son hall de marbre et ses ascenseurs dorés, et l’Oriental, au bord du fleuve, était déjà le palace que le monde entier connaîtrait bientôt. L’Atlanta était une curiosité, un vestige, un endroit où s’échouaient ceux que les grands hôtels n’intéressaient pas ou ne pouvaient pas payer.
Les hippies. Nong les avait trouvés étranges et inoffensifs — ces jeunes Occidentaux aux cheveux longs, pieds nus, qui sentaient le patchouli et la sueur, qui fumaient sur la terrasse en regardant le ciel avec des yeux immenses, qui jouaient de la guitare le soir au bord de la piscine et qui appelaient le Dr. Henn « Max » avec une familiarité qui le faisait grincer des dents mais qu’il tolérait, car ils étaient gentils, au fond, et ils payaient, pas beaucoup, mais ils payaient, et l’Atlanta avait besoin d’argent.
Ils venaient d’Inde, la plupart. Ils avaient traversé l’Afghanistan, le Pakistan, le Népal. Ils avaient des histoires de temples, d’ashrams, de gourous. Le Dr. Henn les écoutait avec un mélange d’agacement et de fascination — lui aussi avait été en Inde, lui aussi avait servi un maharaja, mais son Inde à lui était une Inde de palais et de protocole, pas une Inde de haschisch et de mantras. « They think India is a spiritual experience, disait-il à Nong, qui ne comprenait pas encore toutes les nuances. India is not a spiritual experience. India is a very hot country full of very difficult people. I should know. I lived there. »
Et il y avait les soldats. Pas beaucoup, en 1974 — la plupart étaient déjà partis, la guerre finissait, ou plutôt elle s’écroulait, elle tombait en morceaux comme un bâtiment miné, et les derniers Américains qui traînaient encore à Bangkok avaient l’air de gens qui savent qu’ils sont au mauvais endroit au mauvais moment mais qui ne savent pas où aller. Nong les croisait parfois dans le lobby — des hommes en civil, chemise à fleurs, visages fermés, qui buvaient au bar de l’hôtel des bières qu’ils ne finissaient pas. Ils ne parlaient pas beaucoup. Ils regardaient le damier du sol comme s’ils comptaient les carreaux.
Le Dr. Henn disait que le général Westmoreland avait séjourné à l’Atlanta dans les années 60. Il le disait avec une fierté amère — fier que son hôtel ait hébergé un général, amer que ce général ait perdu une guerre. Nong ne savait pas qui était Westmoreland. Elle ne savait pas grand-chose de la guerre du Vietnam, sinon qu’elle avait rendu Sukhumvit bruyant et dangereux et plein de bars où des filles de son âge dansaient pour des hommes qui auraient pu être leurs pères. Tante Bua l’avait prévenue : « Ne va jamais à Nana Plaza. Ne va jamais à Soi Cowboy. Ne parle pas aux farangs dans la rue. » Nong avait obéi. Elle n’avait pas besoin d’aller à Nana Plaza. Elle avait l’Atlanta.
Elle apprit les rituels. Le jus d’ananas le matin — le presse-agrumes allemand, la spirale, les trois glaçons. Le linge — les draps amidonnés, les serviettes pliées en trois, pas en deux, jamais en deux. Les fleurs — orchidées le lundi, le mercredi et le vendredi, jasmin le mardi et le jeudi, frangipaniers le week-end. Les chats — ils étaient cinq à l’époque, cinq chats errants que le Dr. Henn avait recueillis et nommés d’après des villes allemandes : Berlin, München, Hamburg, Dresden, Köln. Nong les nourrissait le soir, dans la cuisine, avec les restes du restaurant — du riz, du poisson, parfois un peu de cette saucisse allemande que le Dr. Henn faisait venir de Dieu sait où et que les chats adoraient.
Elle apprit le Dr. Henn. C’était le plus difficile. Il n’était pas méchant — il était impossible. Il exigeait la perfection dans les moindres choses et pardonnait les grandes catastrophes avec un haussement d’épaules. Il pouvait entrer dans une colère terrible parce qu’une tasse avait été posée sans sa soucoupe, puis contempler un plafond qui fuyait avec une sérénité philosophique. Il parlait trois langues en même temps — anglais avec les clients, allemand avec lui-même, thaï avec Nong et le personnel, un thaï approximatif, grammaticalement anarchique, mais prononcé avec une assurance de prince qui donnait à chaque phrase l’autorité d’un décret royal. Il mangeait seul, à sa table, dans le restaurant, toujours la même table, près de la fenêtre, et il mangeait lentement, méthodiquement, comme un homme qui sait que manger est un acte sérieux, un acte de résistance contre le désordre du monde.
Nong le regardait. Elle le regardait comme on regarde un monument — de loin, avec un mélange de respect et de perplexité. Elle ne l’aimait pas, pas encore. L’amour viendrait plus tard, comme les orchidées qui finissent par pousser sur n’importe quel tronc si on leur laisse le temps. Pour l’instant, elle le servait. Elle servait le plateau d’argent, les draps amidonnés, les chats, la fosse aux cobras, le damier noir et blanc, le lustre de Bohême, tout l’édifice improbable de cet hôtel fondé par un chimiste prussien en fuite qui avait transformé un laboratoire à serpents en dernier bastion de la civilisation au fond d’un soi de Bangkok.
Et Sukhumvit changeait. Chaque mois, quelque chose disparaissait — un verger, une maison en bois, un terrain vague — et quelque chose apparaissait — un bar, un immeuble, un néon. Le klong fut définitivement comblé. Les poules du terrain vague furent remplacées par un parking. Les manguiers furent abattus pour faire place à un massage parlour dont l’enseigne clignotait en rose jusqu’à trois heures du matin. Nong observait la transformation depuis la porte vitrée du lobby, comme on observe une marée montante depuis un rocher. L’eau montait. Le rocher tenait. Mais l’eau montait.
Chapitre 3 — Margaret
Elle arrivait toujours un mardi. Nong ne savait pas pourquoi un mardi — peut-être les billets étaient-ils moins chers ce jour-là, peut-être était-ce une superstition, peut-être était-ce simplement l’habitude, et l’habitude, à l’Atlanta, avait force de loi. Margaret arrivait un mardi, en fin d’après-midi, par le taxi depuis Don Muang, avec une seule valise en cuir brun, toujours la même, une valise à fermoirs dorés dont les coins étaient usés jusqu’au carton et qui sentait le cuir ancien et le savon à la lavande. Nong reconnaissait cette odeur avant même de voir la valise. Elle reconnaissait Margaret avant même de la voir — quelque chose dans l’air du lobby changeait quand Margaret approchait, une vibration infime, comme le frémissement d’une surface d’eau quand un poisson remonte.
Ce mardi d’octobre 2001, Nong avait préparé la chambre 34. C’était la chambre de Margaret — pas officiellement, car l’Atlanta n’avait pas de chambres attitrées, mais dans les faits, depuis vingt ans, Margaret dormait dans la 34, au deuxième étage, avec sa fenêtre à persiennes donnant sur le jardin et son ventilateur au plafond qui tournait avec un chuintement doux, régulier, comme une respiration mécanique. Nong avait changé les draps — amidonnés, pliés en trois —, posé une serviette propre sur le lit, vérifié que le robinet ne gouttait pas, que la moustiquaire était intacte, que le petit savon dans la salle de bain était bien un savon neuf et non pas l’ancien savon à peine entamé du client précédent. Charles était très strict sur les savons. Charles avait écrit un mémorandum de deux pages sur les savons.
À seize heures, le taxi s’arrêta devant la porte vitrée. Le portier — un homme si ancien que Nong avait oublié son vrai nom et l’appelait simplement Lung, oncle — ouvrit la porte avec sa lenteur cérémonielle. Margaret entra.
Elle avait vieilli. Chaque année, Nong s’en apercevait, et chaque année, elle s’en étonnait, comme si entre deux visites elle avait oublié que le temps passait aussi en Californie. Margaret avait soixante et un ans maintenant, les cheveux gris coupés court, un visage tanné par le soleil de Sacramento, des rides profondes aux coins des yeux qui n’étaient pas des rides de tristesse mais des rides de vent, des rides de femme qui a passé beaucoup de temps dehors. Elle portait un pantalon de lin froissé par le vol et une chemise blanche et des sandales en cuir, et elle avait l’air fatiguée et heureuse, dans cet ordre, ce qui est l’air qu’ont les gens qui arrivent à l’Atlanta après quatorze heures d’avion.
— Nong, dit Margaret.
— Margaret, dit Nong.
Elles ne s’embrassaient pas. Elles ne se serraient pas la main. Elles se regardaient, et c’était suffisant. Vingt ans de regards. Vingt ans de ce langage muet que pratiquent les gens qui se connaissent sans se comprendre tout à fait, qui s’aiment sans le dire tout à fait, qui partagent un lieu sans partager une langue — car Margaret parlait un anglais de Californie et Nong parlait un anglais d’Atlanta, et ces deux anglais étaient aussi différents que le thaï d’Isan et le thaï de Bangkok, c’est-à-dire mutuellement intelligibles mais émotionnellement décalés.
Nong prit la valise. Margaret protesta, comme toujours. Nong insista, comme toujours. Elles montèrent l’escalier ensemble, en silence, passant devant les panneaux que Charles avait fait installer sur les murs — ces panneaux comminatoires, rédigés dans un anglais d’Oxbridge truffé de mots que Nong ne connaissait pas mais dont elle devinait la sévérité. « Those who must frequent prostitutes should do so in their own country. » Margaret lut le panneau, sourit, hocha la tête. Elle connaissait ces panneaux par cœur. Ils faisaient partie du décor, comme le lustre, comme le damier, comme les chats.
La chambre 34. Margaret posa son sac, ouvrit les persiennes, regarda le jardin. Les frangipaniers étaient en fleur — blancs, lourds, leur parfum montait jusqu’à la fenêtre mêlé à l’odeur de chlore de la piscine et au grondement sourd de Bangkok au-delà des murs. Un martin-pêcheur se posa sur la branche d’un bougainvillier, resta une seconde, repartit. Margaret ferma les yeux. Nong la regarda fermer les yeux.
— How is the doctor? demanda Margaret sans ouvrir les yeux.
— Same same, dit Nong.
C’était la réponse thaïlandaise à tout. Same same. Pareil pareil. Sauf que ce n’était pas pareil. Le docteur n’était pas pareil. Le docteur était un peu moins chaque jour, un peu moins présent, un peu moins là, comme une photographie qui pâlit, comme un bruit qui s’éloigne. Mais Nong ne savait pas comment dire ça en anglais, et même si elle l’avait su, elle ne l’aurait peut-être pas dit, parce que certaines choses ne se disent pas, surtout à quelqu’un qui vient de voyager quatorze heures, surtout le premier soir, surtout dans la chambre 34 avec les frangipaniers en fleur et le martin-pêcheur qui revient.
— Same same, répéta Nong. But different.
Margaret rouvrit les yeux. Elle regarda Nong. Elle avait compris.
*
Le lendemain matin, Margaret descendit à huit heures, en short et chemise à fleurs, avec un roman de poche — Nong n’avait jamais réussi à déchiffrer les titres, les couvertures étaient toujours des photos de plages ou de forêts avec des lettres argentées en relief — et s’installa au bord de la piscine. Son transat était le troisième en partant de la gauche. Personne ne s’asseyait dans le troisième transat quand Margaret n’était pas là, mais dès qu’elle était là, le transat devenait le sien, comme la chambre 34 était la sienne, comme la table ronde près de la fenêtre du restaurant deviendrait la sienne le soir, par une logique d’appropriation silencieuse que l’Atlanta pratiquait mieux que n’importe quel palace.
Nong lui apporta une mangue.
Elle l’avait découpée à sa façon — en hérisson, la chair scarifiée en petits cubes encore attachés à la peau, retournée sur elle-même, les cubes dressés comme les piquants d’un oursin doré. C’était un geste d’amitié. Pas un service, pas une prestation — un geste. La différence était cruciale, et Margaret le savait, et Nong savait que Margaret le savait.
— Beautiful, dit Margaret en prenant la mangue.
— Nam dok mai, dit Nong. Le nom de la variété. Mangue fleur de jasmin.
Margaret mordit dans un cube. Le jus coula sur son menton. Elle ne s’essuya pas. Nong s’assit sur le bord du transat voisin — elle ne s’asseyait jamais franchement, elle se posait, comme un oiseau sur une branche, prête à se relever à la moindre sollicitation. Les tortues dormaient sur leur rocher, dans l’enclos au fond du jardin. Les chats circulaient entre les transats avec l’indifférence souveraine des vrais propriétaires.
— Charles called, dit Nong. New rules.
— Again?
— Menu. He found a mistake. Pad thai.
Margaret rit. C’était un rire doux, sans moquerie, un rire de femme qui connaît Charles Henn depuis assez longtemps pour savoir qu’une faute de frappe dans l’annotation du pad thai est, dans l’univers mental de Charles, un événement d’une gravité comparable à une crise diplomatique.
— What kind of mistake?
— I don’t know. Spelling.
Le menu de l’Atlanta était célèbre. Non pas pour les plats — quoiqu’ils fussent excellents, surtout les plats végétariens, dont la carte comptait plus de cent variétés, ce qui constituait, selon Charles, « la plus grande sélection de plats végétariens thaïlandais au monde » —, mais pour les annotations. Chaque plat était accompagné d’une notice explicative, rédigée par Charles, qui détaillait l’origine du plat, ses ingrédients, sa place dans la gastronomie thaïlandaise, et parfois, quand Charles s’emportait, sa signification culturelle, historique et même philosophique. Le pad thai avait droit à un paragraphe de quinze lignes. Le tom kha gai en avait vingt. Le som tam, cette salade de papaye verte que Nong préparait mieux que quiconque car c’était le plat de son enfance, le plat d’Isan, le plat de la faim et de la joie mêlées, avait une notice si longue qu’elle débordait sur la page suivante et incluait une référence à la Route de la Soie.
Margaret mangea sa mangue. Nong resta assise sur le bord du transat. Elles ne parlèrent pas pendant un moment. Le silence de la piscine — ce silence particulier, fait du clapotis de l’eau, du bruissement des palmiers, du chant d’un oiseau invisible et du ronronnement lointain de Bangkok — les enveloppait comme un tissu léger.
— I’m staying three weeks this time, dit Margaret.
D’habitude, c’était deux semaines. Nong ne demanda pas pourquoi. Elle hocha la tête. Elle se leva. Elle alla chercher une deuxième mangue.
Chapitre 4 — Les années sombres
Il y avait eu un moment — Nong ne savait plus l’année exacte, 1981 peut-être, ou 1982, les années sombres se confondaient dans sa mémoire comme des taches d’encre sur un buvard — où elle avait failli partir. Pas failli, en vérité. Elle y avait pensé. Elle y avait pensé une nuit, une seule, allongée sur sa natte dans la chambre du personnel au rez-de-chaussée, en écoutant les bruits qui venaient de l’étage — la musique, les cris, les rires, les claquements de portes — et en se disant qu’elle pourrait se lever, prendre son sac en toile, celui-là même avec lequel elle était arrivée en 1974, et marcher jusqu’à la station de bus, et rentrer à Isan, et ne jamais revenir.
Elle ne l’avait pas fait. Non par loyauté — la loyauté est un mot trop noble pour ce qui la retenait —, mais par une sorte d’inertie têtue, la même force qui empêche un arbre de se déraciner quand le vent souffle, non pas parce que l’arbre aime le sol, mais parce que ses racines sont trop profondes et qu’il ne sait rien faire d’autre que tenir.
Le Dr. Henn était parti. Pas mort — parti. Il avait quitté l’hôtel à la fin des années 70, après le divorce d’avec Mukda. Il vivait quelque part en ville, dans un appartement que Nong n’avait jamais vu, et il ne venait presque plus. L’Atlanta avait été laissé aux mains de la famille de Mukda — des cousins, des nièces, des gens que Nong ne connaissait pas et qui ne connaissaient pas l’hôtel, qui ne connaissaient pas les rituels, qui ne connaissaient pas les trois glaçons ni les serviettes pliées en trois ni les orchidées du lundi, mercredi et vendredi. Ces gens-là connaissaient une seule chose : l’argent. Et l’Atlanta, vidé de son fondateur, vidé de sa raison d’être, n’en produisait pas assez.
Alors ils avaient ouvert les portes.
Nong se souvenait du jour — c’était un jeudi, elle en était sûre, car le jeudi était le jour du jasmin, et elle avait acheté du jasmin au marché ce matin-là, et le jasmin qu’elle tenait dans sa main sentait tellement bon qu’elle avait fermé les yeux un instant dans le lobby, et quand elle les avait rouverts, il y avait trois hommes qu’elle ne connaissait pas, assis sur le canapé rond, avec des valises en plastique et des sourires de gens qui savent exactement ce qu’ils sont venus faire. Les hippies étaient partis depuis longtemps. Les nouveaux clients n’avaient rien de commun avec les hippies. Les hippies fumaient et rêvaient. Les nouveaux clients ne rêvaient pas.
Bangkok, dans les années 80, était devenue ce que le monde entier savait qu’elle était devenue. Patpong. Nana Plaza. Soi Cowboy. Les noms clignotaient en néon rose et bleu dans la nuit de Sukhumvit, et les filles — des filles de l’âge de Nong quand elle était arrivée, des filles d’Isan, des filles du Nord, des filles qui auraient pu être ses sœurs, ses cousines, ses nièces — dansaient dans les vitrines comme des poissons dans des aquariums. L’Atlanta était au milieu de tout ça. L’Atlanta, avec son damier noir et blanc et son lustre de Bohême et son scriptorium aux bureaux à cylindre, était devenu un îlot cerné, puis submergé.
Les dorures partirent en premier. Les lampes plaquées or des chambres — disparues. Les rideaux de velours du restaurant — arrachés. Les couverts en argent — non, pas en argent, en étain, le même étain que le plateau, mais c’étaient de beaux couverts, des couverts lourds, avec des manches ouvragés — volés, un par un, nuit après nuit, par des mains que Nong n’avait jamais vues mais dont elle devinait les contours. Le lustre de Bohême, miraculeusement, survécut. Trop haut, peut-être. Trop lourd. Trop visible. Ou peut-être les voleurs avaient-ils, malgré tout, une forme de respect pour les choses qui sont accrochées trop haut pour qu’on les atteigne.
Le restaurant fut le pire. Nong ne pouvait pas y penser sans que ses mâchoires se serrent, un réflexe de colère silencieuse qui n’avait pas diminué en vingt ans. Le restaurant où la Reine Mère avait dîné. Le restaurant aux nappes blanches, aux chaises en rotin, au menu annoté. Un soir — elle ne savait plus lequel, les soirs se confondaient eux aussi, les soirs sombres étaient une seule longue nuit interminable —, elle avait poussé la porte battante de la cuisine et elle avait vu, à la table de la Reine Mère, deux hommes penchés sur la surface du bois, le nez dans une poudre blanche, pendant qu’un troisième regardait un film pornographique sur un téléviseur suspendu au mur par un crochet de boucher. Le téléviseur n’avait jamais été là. Le crochet non plus. La poudre non plus. Rien de ce qu’elle voyait n’aurait dû être là, et pourtant tout était là, avec l’évidence obscène des choses qui ont trouvé leur place dans un monde à l’envers.
Nong avait reculé. Elle avait laissé la porte battante se refermer sans bruit. Elle était retournée dans la cuisine — sa cuisine, son périmètre, le seul endroit de l’hôtel qu’elle contrôlait encore — et elle avait continué à couper les légumes pour le lendemain. Des oignons, des piments, du galanga. Le couteau frappait la planche avec un rythme régulier, machinal, et chaque coup était un mot qu’elle ne prononçait pas.
Elle avait gardé la cuisine. Elle avait gardé la réserve. Elle avait gardé la fosse aux cobras — la piscine, qu’elle continuait de nettoyer chaque matin, bien que plus personne ne s’y baignât, bien que l’eau fût devenue verte, bien que des feuilles mortes s’y accumulassent comme des lettres dans une boîte aux lettres abandonnée. Elle nettoyait la piscine parce que le Dr. Henn lui avait dit de nettoyer la piscine. Le Dr. Henn n’était plus là, mais l’instruction était là, intacte, fossilisée, aussi réelle que le carrelage bleu sous la saleté.
Les chats étaient partis. Berlin, München, Hamburg, Dresden, Köln — tous partis, dispersés, morts peut-être. Nong ne voulait pas y penser. Les chats étaient revenus plus tard, d’autres chats, des chats de la rue, des chats blessés, des chats borgnes, des chats sans queue, et Nong les avait recueillis un par un, comme le docteur avait recueilli les cinq premiers, parce que c’était dans l’ordre des choses, parce que l’Atlanta était un lieu qui recueillait ce que le monde jetait.
*
Puis Charles était arrivé.
Un matin de 1986. Nong balayait le lobby — elle balayait le lobby chaque matin, même quand il n’y avait rien à balayer, même quand le sol était plus propre que la veille, parce que balayer le lobby était le premier geste de la journée et que sans ce geste la journée n’avait pas de commencement. Elle balayait, et la porte vitrée s’était ouverte, et un homme était entré.
Il était jeune — la trentaine, peut-être un peu moins. Mince, le teint mat, les cheveux noirs coupés court. Il portait un pantalon de toile et une chemise bleue à col boutonné, et il avait des chaussures anglaises, des chaussures cirées, qui produisaient sur le damier un son net, précis, un son de décision. Il s’était arrêté au milieu du lobby. Il avait regardé autour de lui. Il avait regardé le lustre, le canapé, le standard téléphonique, le scriptorium. Il avait regardé le mur où manquaient les lampes, le sol où manquaient des carreaux, le plafond où une tache d’humidité dessinait la carte d’un pays inexistant.
Nong l’avait reconnu. Pas son visage — elle ne l’avait pas vu depuis qu’il était enfant, un petit garçon silencieux qui jouait dans le jardin et nageait dans la piscine et parlait thaï avec sa mère et anglais avec son père et qui avait disparu un jour, envoyé en Angleterre, dans des écoles dont les noms — Oxford, Cambridge — étaient pour Nong aussi abstraits et lointains que le nom du maharaja de Bikaner. Ce n’est pas son visage qu’elle avait reconnu, c’est sa façon de regarder. Il regardait l’Atlanta comme son père le regardait — de haut, avec une exigence douloureuse, avec l’œil d’un homme qui voit simultanément ce qui est et ce qui devrait être, et qui souffre de la distance entre les deux.
— My God, dit Charles Henn.
Ce furent ses premiers mots. Nong s’en souvenait parce qu’ils étaient dits en anglais, avec un accent qu’elle n’avait jamais entendu — pas l’accent des hippies, pas l’accent des soldats, pas l’accent des touristes, mais un accent qui coupait les mots en tranches nettes, un accent de salle de classe et de tribunal, un accent qui ne laissait aucune place à l’approximation.
— My God, what happened here.
Ce n’était pas une question. C’était un constat. Un verdict. Charles traversa le lobby, monta l’escalier, ouvrit les portes des chambres une par une. Nong resta en bas, le balai à la main. Elle entendait ses pas à l’étage, le bruit des portes qui claquaient, et de temps en temps un juron — en anglais, toujours en anglais, car Charles Henn jurait comme un professeur d’Oxford, c’est-à-dire avec une précision lexicale qui transformait chaque insulte en phrase subordonnée.
Il redescendit vingt minutes plus tard. Son visage avait changé. La stupeur avait cédé la place à autre chose — pas de la colère, pas exactement, plutôt une détermination froide, minérale, la détermination d’un homme qui vient de décider quelque chose et qui ne reviendra pas sur sa décision, jamais, dût-il en mourir.
— What is your name? demanda-t-il à Nong.
— Nong, khâ.
— How long have you been here?
— Twelve years, khâ.
Il la regarda. Pour la première fois, quelqu’un la regardait comme si elle comptait. Non pas comme un meuble, non pas comme une servante, mais comme un témoin. Comme quelqu’un qui savait.
— Nong, dit Charles. We are going to fix this.
Et ils avaient fixé. Charles avait congédié les cousins, les nièces, les parents de Mukda. Il avait expulsé les junkies, les prostituées, les dealers, les « undomesticated people » — ce mot qu’il employait et que Nong trouvait magnifique dans son imprécision aristocratique. Il avait repeint les murs, réparé les fenêtres, remplacé les carreaux cassés du damier. Il avait réécrit le menu du restaurant — l’ancien menu, celui du Dr. Henn, celui des années 50, mais augmenté, annoté, commenté avec une érudition maniaque qui transformait chaque plat en cours magistral. Il avait fait poser les panneaux. « Sex Tourists Not Welcome. » « No Bar Girls. No Catamites. » Il avait fait installer les caméras de surveillance. Il avait fait imprimer les règles de la maison — seize pages, reliées, distribuées à chaque client à l’arrivée, comme un catéchisme.
L’Atlanta était redevenu l’Atlanta. Pas le même — jamais le même. Pas l’Atlanta du Dr. Henn, pas l’Atlanta des diplomates et des stars de cinéma et de la Reine Mère. Un autre Atlanta. L’Atlanta de Charles. Un lieu plus austère, plus rigide, plus étrange aussi — un lieu qui se définissait autant par ce qu’il refusait que par ce qu’il offrait, un lieu qui avait fait de son refus une esthétique, de sa résistance un art de vivre.
Et Nong était restée.
Elle était restée parce que Charles avait dit « we ». We are going to fix this. Pas I. Pas you. We. Ce pronom-là, dans la bouche d’un homme qui ne disait jamais rien par hasard, valait tous les contrats du monde.