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La fosse
aux cobras

La fosse aux cobras

Cha­pitres 1 à 4

Atlan­ta Hotel, Bangkok

2001 – 2002

Cha­pitre 1 — Le pla­teau d’argent

Le pla­teau n’é­tait pas en argent. Étain, peut-être, ou un alliage que per­sonne n’a­vait jamais su nom­mer, mais Nong l’ap­pe­lait le pla­teau d’argent parce que c’é­tait ain­si que le Dr. Henn l’a­vait appe­lé la pre­mière fois, en 1974, quand elle avait dix-huit ans et ne com­pre­nait pas un mot d’an­glais. « The sil­ver tray, Nong. Always the sil­ver tray. » Elle avait com­pris sil­ver. Elle avait com­pris tray. Le reste avait sui­vi, mot après mot, année après année, comme les car­reaux noirs et blancs du lob­by qu’on appre­nait à tra­ver­ser sans les regar­der, à force.

Six heures du matin. Octobre. Bang­kok n’a­vait pas de sai­sons, disaient les tou­ristes, mais ils se trom­paient. Il y avait la sai­son où la cha­leur mon­tait du sol comme une haleine de chien et la sai­son où elle tom­bait du ciel comme un cou­vercle. En octobre, c’é­tait les deux à la fois, et la mous­son cra­chait ses der­nières averses avec une sorte de las­si­tude, comme si même la pluie en avait assez.

Nong tra­ver­sa la cui­sine pieds nus. Elle avait tou­jours tra­vaillé pieds nus, sauf les jours où Charles était là — Charles exi­geait des chaus­sures, Charles exi­geait beau­coup de choses, et toutes ces choses avaient un rap­port avec l’An­gle­terre. Elle posa l’a­na­nas sur la planche. Il venait de Rat­cha­bu­ri, un bon ana­nas, petit, dense, à la chair presque orange. Elle le pela au cou­teau, en spi­rale, len­te­ment, reti­rant les yeux un par un avec la pointe — un geste qu’elle avait fait peut-être trente mille fois. Elle cal­cu­la : vingt-sept ans, trois cent soixante-cinq jours, moins les jours où il n’y avait pas d’a­na­nas au mar­ché, moins les jours de fer­me­ture, moins les jours de crue quand Sukhum­vit se trans­for­mait en rivière. Vingt-cinq mille fois, peut-être. Ses mains fai­saient le geste sans elle. Ses mains avaient leur propre mémoire, plus fiable que la sienne.

Le jus. Le presse-agrumes était un modèle alle­mand des années 60 que le Dr. Henn avait fait venir de Ham­bourg et que per­sonne n’a­vait jamais rem­pla­cé parce que per­sonne ne savait où en trou­ver un sem­blable. La mani­velle grin­çait. Le jus tom­bait dans le bol en céra­mique bleue, épais, mous­seux, d’un jaune presque indé­cent. Nong le fil­tra à tra­vers un linge, ver­sa dans le grand verre — tou­jours le même, un verre à pied dépa­reillé, légè­re­ment ébré­ché sur le bord, qui datait de l’é­poque où l’At­lan­ta avait du cris­tal. Gla­çons. Trois. Jamais deux, jamais quatre. Le Dr. Henn avait dit trois. Le Dr. Henn avait dit beau­coup de choses, autre­fois, et Nong les avait toutes rete­nues, même celles qu’elle n’a­vait pas comprises.

Elle posa le verre sur le pla­teau, à côté de la ser­viette pliée en tri­angle — encore une ins­truc­tion du doc­teur, qui remon­tait à un temps si loin­tain que l’ins­truc­tion elle-même était deve­nue une relique, un fos­sile com­por­te­men­tal, un geste dont plus per­sonne ne connais­sait la rai­son mais que tout le monde accom­plis­sait parce qu’il avait tou­jours été accom­pli. L’At­lan­ta fonc­tion­nait ain­si. L’At­lan­ta fonc­tion­nait par accu­mu­la­tion de gestes que per­sonne ne remet­tait en ques­tion, parce que remettre en ques­tion un geste, c’é­tait remettre en ques­tion le doc­teur, et remettre en ques­tion le doc­teur, c’é­tait remettre en ques­tion l’hô­tel, et remettre en ques­tion l’hô­tel, c’é­tait remettre en ques­tion le sol même sous vos pieds, le damier noir et blanc, les murs, le lustre de cris­tal de Bohême, les cana­pés cra­moi­sis, toute la struc­ture absurde et magni­fique de ce lieu qui n’au­rait jamais dû exister.

Nong tra­ver­sa le lobby.

C’é­tait son moment pré­fé­ré. Six heures dix, peut-être six heures quinze. Per­sonne. Les chats dor­maient sur le cana­pé rond — Som­chai, le tigré borgne, lové contre la cuisse de bronze du bas­set en sta­tue, et Piak, la chatte blanche aux oreilles déchi­rées, allon­gée sur l’ac­cou­doir comme une duchesse. La lumière entrait par les portes vitrées et frap­pait le sol en dia­go­nale, trans­for­mant les car­reaux blancs en rec­tangles d’or pâle et lais­sant les car­reaux noirs dans leur obs­cu­ri­té. Le lustre pen­dait immo­bile. L’es­ca­lier mon­tait en courbe vers l’é­tage, avec sa rampe de fer for­gé et son mur rouge à rayures blanches — « comme un paquet cadeau », avait dit un jour un client aus­tra­lien, et Nong avait trou­vé ça assez juste. Le stan­dard télé­pho­nique ancien occu­pait son poste der­rière la récep­tion, un objet en baké­lite noire héris­sé de fiches et de câbles que Nong savait encore action­ner et que les clients pho­to­gra­phiaient comme s’il s’a­gis­sait d’un ani­mal en voie d’ex­tinc­tion, ce qui, d’une cer­taine façon, était le cas.

Elle posa le pla­teau sur le comp­toir de la récep­tion. Wan, la récep­tion­niste de nuit, dor­mait la tête sur les bras, à côté du registre ouvert. Nong ne la réveilla pas. Elle redres­sa le vase de fleurs — des orchi­dées, tou­jours des orchi­dées, pas les grosses orchi­dées vul­gaires qu’on ven­dait aux tou­ristes dans la rue, mais des petites, des modestes, cou­leur lavande, que Nong allait cher­cher elle-même au mar­ché de Pak Khlong Talat le dimanche à l’aube.

Un bruit à l’é­tage. Le frois­se­ment d’une porte. Puis des pas, lents, hési­tants, et le tapo­te­ment d’une canne sur le car­re­lage. Le Dr. Henn descendait.

Il por­tait son pei­gnoir bleu — il n’y en avait qu’un, un pei­gnoir en coton égyp­tien que Nong lavait à la main chaque semaine et dont le col était usé jus­qu’à la trame. Il avait des pan­toufles en cuir, aus­si vieilles que le pei­gnoir, qui pro­dui­saient sur les marches un son doux, régu­lier, presque musi­cal. Il tenait la rampe de la main gauche. De la main droite il tenait sa canne — une canne en teck, tête de dra­gon, qu’il pré­ten­dait avoir reçue du maha­ra­ja de Bika­ner en 1943 et que Charles pré­ten­dait avoir été ache­tée à un bro­can­teur de Cha­tu­chak en 1988. Les deux ver­sions étaient pro­ba­ble­ment fausses.

Nong s’a­van­ça au bas de l’es­ca­lier. Elle ne l’ai­dait pas à des­cendre — il refu­sait toute aide, il avait tou­jours refu­sé toute aide, c’é­tait peut-être la seule chose qui n’a­vait pas chan­gé depuis qu’elle le connais­sait. Elle atten­dait, sim­ple­ment, les mains jointes devant le ventre, dans la pos­ture que les femmes d’I­san adoptent devant les anciens, et qui est à mi-che­min entre le res­pect et la vigi­lance, parce qu’on ne sait jamais si un ancien va tomber.

Il attei­gnit le lob­by. Ses yeux — presque aveugles main­te­nant, voi­lés d’un blanc lai­teux — balayèrent l’es­pace comme s’ils cher­chaient quelque chose. Som­chai le chat leva la tête, bâilla, se ren­dor­mit. Le doc­teur regar­da Nong. Il ne la recon­nais­sait pas tou­jours. Cer­tains matins, elle était Nong. D’autres matins, elle était Muk­da — sa femme, la chi­miste thaï­lan­daise qu’il avait aimée et dont il s’é­tait sépa­ré trente ans plus tôt. D’autres matins encore, elle était per­sonne, une sil­houette dans un pei­gnoir bleu reflé­tée dans un car­reau noir.

— Der Maha­rad­scha war­tet, dit-il.

Le maha­ra­ja attend.

Nong ne par­lait pas alle­mand, mais elle avait appris cette phrase. Il la disait sou­vent, ces der­niers temps.

— Oui, doc­teur, dit-elle en thaï. Mais d’a­bord le jus d’ananas.

Elle le gui­da vers le cana­pé. Il s’as­sit. Piak la chatte sau­ta de l’ac­cou­doir avec un miau­le­ment indi­gné. Nong alla cher­cher le pla­teau, revint, posa le verre devant lui. Il but une gor­gée, puis une autre, puis repo­sa le verre. Ses lèvres remuèrent. Il dit quelque chose que Nong n’en­ten­dit pas, ou qu’elle enten­dit sans com­prendre, un mot qui n’ap­par­te­nait à aucune des trois langues qu’il mélan­geait désor­mais en une seule bouillie crépusculaire.

Le télé­phone son­na. Wan se réveilla en sur­saut, ren­ver­sa le vase d’or­chi­dées, jura, décrocha.

— Atlan­ta Hotel, good morning.

C’é­tait Charles, depuis Bir­min­gham. Il appe­lait chaque matin à la même heure — midi en Angle­terre, six heures à Bang­kok — avec la régu­la­ri­té maniaque d’un homme qui essaie de contrô­ler un monde situé à dix mille kilo­mètres. Wan lui pas­sa le com­bi­né. Charles vou­lait savoir si le pan­neau « Sex Tou­rists Not Wel­come » avait été rever­nis. Charles vou­lait savoir si le menu du res­tau­rant avait été cor­ri­gé — il avait trou­vé une faute de frappe dans l’an­no­ta­tion du pad thai végé­ta­rien. Charles vou­lait savoir com­ment allait son père.

Nong n’é­cou­tait pas. Elle regar­dait le Dr. Henn boire son jus d’a­na­nas dans la lumière du matin, sur le cana­pé rond, sous le lustre de Bohême, avec le chat tigré qui s’é­tait réins­tal­lé contre sa cuisse, et elle pen­sait que c’é­tait exac­te­ment comme ça depuis vingt-sept ans, et que c’é­tait exac­te­ment comme ça depuis tou­jours, et que rien ne chan­ge­rait jamais, et que tout avait déjà changé.

Cha­pitre 2 — La fosse aux cobras

Elle était arri­vée en mars 1974, par le bus de nuit depuis Udon Tha­ni. Dix-huit ans. Un sac en toile. Une adresse grif­fon­née sur un papier par sa tante Bua, qui tra­vaillait dans une blan­chis­se­rie de Silom et qui avait enten­du dire qu’un hôtel de Sukhum­vit cher­chait une fille pour faire les chambres. « Un hôtel tenu par un farang, avait dit tante Bua. Un vieux farang bizarre. Mais il paye. »

Le bus l’a­vait dépo­sée à Eka­mai à cinq heures du matin. Bang­kok était un choc — non pas le bruit, car Nong venait d’un vil­lage où les coqs, les chiens et les haut-par­leurs du temple fai­saient un vacarme consi­dé­rable dès l’aube, mais la den­si­té. La den­si­té des odeurs, la den­si­té des corps, la den­si­té de la lumière elle-même, qui sem­blait plus épaisse ici, plus jaune, char­gée de gaz d’é­chap­pe­ment et de fumée de char­bon. Elle avait mar­ché jus­qu’à Sukhum­vit en sui­vant les indi­ca­tions de sa tante — tout droit, puis tour­ner au grand arbre, puis lon­ger le klong — sauf que le klong avait été en par­tie com­blé et que le grand arbre avait été cou­pé, et qu’elle s’é­tait per­due trois fois avant de trou­ver le Soi 2.

Il y avait encore des ver­gers. Elle s’en sou­ve­nait très bien — des man­guiers, des jac­quiers, un petit ter­rain vague où des poules pico­traient entre des pneus aban­don­nés. Le Soi 2 n’é­tait pas une rue, c’é­tait un che­min, un sen­tier bor­dé de clô­tures basses et de mai­sons en bois, au bout duquel se dres­sait un bloc de béton gris qui res­sem­blait à un immeuble de bureaux ou à un petit hôpi­tal. L’Atlanta.

Elle avait pous­sé la porte vitrée. Le lob­by — mais elle ne connais­sait pas le mot lob­by, elle ne connais­sait aucun mot de cette vie-là — l’a­vait sai­sie. Le sol en damier. Le lustre. L’es­ca­lier qui mon­tait en tour­nant comme un ser­pent dres­sé. Le cana­pé rond, rouge, immense, au milieu de tout, comme un trône ou un autel. Et le silence. Un silence de cathé­drale, de caverne, un silence qui n’a­vait rien à voir avec le silence des rizières d’I­san — celui-ci était fabri­qué, vou­lu, entre­te­nu, un silence de biblio­thèque ou de musée, et Nong avait com­pris, sans pou­voir le for­mu­ler, qu’elle entrait dans un lieu qui avait des règles, et que ces règles étaient aus­si anciennes et aus­si incom­pré­hen­sibles que celles du temple de son village.

Le Dr. Henn était assis dans un fau­teuil, près de la récep­tion. Il lisait le Bang­kok Post. Il por­tait un cos­tume en lin blanc, frois­sé, et des lunettes rondes à mon­ture d’é­caille. Il avait soixante-huit ans mais en parais­sait davan­tage — grand, sec, le visage buri­né par quelque chose qui n’é­tait pas le soleil, plu­tôt une irri­ta­tion per­ma­nente contre le monde. Il avait levé les yeux, regar­dé Nong par-des­sus ses lunettes, et dit quelque chose en anglais qu’elle n’a­vait pas compris.

— Bua, dit Nong. Tante Bua.

Il avait hoché la tête. Il avait plié son jour­nal. Il s’é­tait levé — il était très grand, une mon­tagne d’os et de lin blanc — et avait fait signe à Nong de le suivre.

Il lui avait mon­tré l’hô­tel. Pas comme un patron montre son éta­blis­se­ment à une nou­velle employée, mais comme un roi montre son royaume à un visi­teur étran­ger, avec une fier­té mêlée de mélan­co­lie, car le royaume avait connu des jours meilleurs. Les chambres de l’é­tage — petites, spar­tiates, avec leurs lits étroits et leurs ven­ti­la­teurs au pla­fond et leurs fenêtres à per­siennes qui don­naient sur le jar­din tro­pi­cal. La salle à man­ger, avec ses tables rondes et ses chaises en rotin et ses nappes blanches et ses menus enca­drés sur le mur. La cui­sine, vaste, car­re­lée, où un cui­si­nier dont Nong ne se rap­pe­lait plus le nom décou­pait des légumes avec une concen­tra­tion de chi­rur­gien. Le scrip­to­rium — une alcôve à côté de la récep­tion, avec des bureaux à cylindre en bois sombre, du papier à lettres, des enve­loppes, des crayons taillés. « For the wri­ters », avait dit le Dr. Henn, et Nong avait com­pris le mot wri­ters, et elle avait trou­vé étrange qu’un hôtel ait un endroit spé­cia­le­ment réser­vé à l’é­cri­ture, comme si écrire était un besoin aus­si fon­da­men­tal que man­ger ou dormir.

Puis il l’a­vait emme­née dehors. Le jar­din. Le jar­din était extra­or­di­naire — pas un jar­din des­si­né, pas un jar­din entre­te­nu, mais une jungle minia­ture, une explo­sion de ver­dure empri­son­née entre les murs de béton, avec des pal­miers, des bou­gain­vil­liers, des fran­gi­pa­niers, des fou­gères géantes, des lianes, des orchi­dées sau­vages accro­chées aux troncs, et par­tout des bruits d’oi­seaux, des bruis­se­ments, des cra­que­ments, comme si la forêt elle-même pro­tes­tait contre l’es­pace trop étroit qu’on lui avait assigné.

Et au milieu du jar­din, la piscine.

Le Dr. Henn s’é­tait arrê­té au bord. Il avait posé ses mains sur la balus­trade en fer — une balus­trade rouillée, dont la pein­ture blanche s’é­caillait. La pis­cine était grande, rec­tan­gu­laire, d’un bleu pro­fond, presque noir dans l’ombre des pal­miers. À une extré­mi­té, un plon­geoir en pierre s’a­van­çait au-des­sus de l’eau. À l’autre, un esca­lier de pierre des­cen­dait dans le bas­sin. L’eau était immo­bile, opaque, comme un œil qui regarde le ciel sans ciller.

— Snakes, avait dit le Dr. Henn.

Il avait fait un geste cir­cu­laire, englo­bant la pis­cine, le plon­geoir, les pal­miers, tout.

— Before. Snakes. Cobras. Hier.

Nong avait com­pris. Avant, il y avait des ser­pents. Avant, c’é­tait une fosse. Avant, cet endroit où des farangs en maillot de bain venaient flot­ter dans l’eau chlo­rée était un trou plein de cobras dont on extra­yait le venin pour l’en­voyer en Amé­rique. Elle avait regar­dé la pis­cine avec un res­pect nou­veau. Dans sa culture, les ser­pents n’é­taient pas des ani­maux ordi­naires. Les nagas gar­daient les temples. Les cobras pro­té­geaient le Boud­dha pen­dant sa médi­ta­tion. Une fosse à cobras trans­for­mée en pis­cine, c’é­tait un lieu de pou­voir, un lieu où quelque chose d’an­cien dor­mait sous la surface.

Elle n’a­vait jamais nagé dans cette pis­cine. En vingt-sept ans, pas une seule fois. Elle la net­toyait, elle ramas­sait les feuilles de fran­gi­pa­nier qui tom­baient à la sur­face, elle véri­fiait le chlore, elle éta­lait les ser­viettes sur les tran­sats, mais elle ne nageait pas. Ce n’é­tait pas une ques­tion de pudeur ou de hié­rar­chie — per­sonne ne lui avait inter­dit de nager. C’é­tait une ques­tion de res­pect. On ne nage pas dans un lieu de pou­voir. On le sert.

*

En 1974, l’At­lan­ta n’é­tait plus le pre­mier hôtel de Bang­kok. Il n’é­tait même plus le deuxième, ni le troi­sième. Le Dusit Tha­ni avait ouvert ses portes trois ans plus tôt, avec ses vingt-trois étages et son hall de marbre et ses ascen­seurs dorés, et l’O­rien­tal, au bord du fleuve, était déjà le palace que le monde entier connaî­trait bien­tôt. L’At­lan­ta était une curio­si­té, un ves­tige, un endroit où s’é­chouaient ceux que les grands hôtels n’in­té­res­saient pas ou ne pou­vaient pas payer.

Les hip­pies. Nong les avait trou­vés étranges et inof­fen­sifs — ces jeunes Occi­den­taux aux che­veux longs, pieds nus, qui sen­taient le pat­chou­li et la sueur, qui fumaient sur la ter­rasse en regar­dant le ciel avec des yeux immenses, qui jouaient de la gui­tare le soir au bord de la pis­cine et qui appe­laient le Dr. Henn « Max » avec une fami­lia­ri­té qui le fai­sait grin­cer des dents mais qu’il tolé­rait, car ils étaient gen­tils, au fond, et ils payaient, pas beau­coup, mais ils payaient, et l’At­lan­ta avait besoin d’argent.

Ils venaient d’Inde, la plu­part. Ils avaient tra­ver­sé l’Af­gha­nis­tan, le Pakis­tan, le Népal. Ils avaient des his­toires de temples, d’ash­rams, de gou­rous. Le Dr. Henn les écou­tait avec un mélange d’a­ga­ce­ment et de fas­ci­na­tion — lui aus­si avait été en Inde, lui aus­si avait ser­vi un maha­ra­ja, mais son Inde à lui était une Inde de palais et de pro­to­cole, pas une Inde de haschisch et de man­tras. « They think India is a spi­ri­tual expe­rience, disait-il à Nong, qui ne com­pre­nait pas encore toutes les nuances. India is not a spi­ri­tual expe­rience. India is a very hot coun­try full of very dif­fi­cult people. I should know. I lived there. »

Et il y avait les sol­dats. Pas beau­coup, en 1974 — la plu­part étaient déjà par­tis, la guerre finis­sait, ou plu­tôt elle s’é­crou­lait, elle tom­bait en mor­ceaux comme un bâti­ment miné, et les der­niers Amé­ri­cains qui traî­naient encore à Bang­kok avaient l’air de gens qui savent qu’ils sont au mau­vais endroit au mau­vais moment mais qui ne savent pas où aller. Nong les croi­sait par­fois dans le lob­by — des hommes en civil, che­mise à fleurs, visages fer­més, qui buvaient au bar de l’hô­tel des bières qu’ils ne finis­saient pas. Ils ne par­laient pas beau­coup. Ils regar­daient le damier du sol comme s’ils comp­taient les carreaux.

Le Dr. Henn disait que le géné­ral West­mo­re­land avait séjour­né à l’At­lan­ta dans les années 60. Il le disait avec une fier­té amère — fier que son hôtel ait héber­gé un géné­ral, amer que ce géné­ral ait per­du une guerre. Nong ne savait pas qui était West­mo­re­land. Elle ne savait pas grand-chose de la guerre du Viet­nam, sinon qu’elle avait ren­du Sukhum­vit bruyant et dan­ge­reux et plein de bars où des filles de son âge dan­saient pour des hommes qui auraient pu être leurs pères. Tante Bua l’a­vait pré­ve­nue : « Ne va jamais à Nana Pla­za. Ne va jamais à Soi Cow­boy. Ne parle pas aux farangs dans la rue. » Nong avait obéi. Elle n’a­vait pas besoin d’al­ler à Nana Pla­za. Elle avait l’Atlanta.

Elle apprit les rituels. Le jus d’a­na­nas le matin — le presse-agrumes alle­mand, la spi­rale, les trois gla­çons. Le linge — les draps ami­don­nés, les ser­viettes pliées en trois, pas en deux, jamais en deux. Les fleurs — orchi­dées le lun­di, le mer­cre­di et le ven­dre­di, jas­min le mar­di et le jeu­di, fran­gi­pa­niers le week-end. Les chats — ils étaient cinq à l’é­poque, cinq chats errants que le Dr. Henn avait recueillis et nom­més d’a­près des villes alle­mandes : Ber­lin, Mün­chen, Ham­burg, Dres­den, Köln. Nong les nour­ris­sait le soir, dans la cui­sine, avec les restes du res­tau­rant — du riz, du pois­son, par­fois un peu de cette sau­cisse alle­mande que le Dr. Henn fai­sait venir de Dieu sait où et que les chats adoraient.

Elle apprit le Dr. Henn. C’é­tait le plus dif­fi­cile. Il n’é­tait pas méchant — il était impos­sible. Il exi­geait la per­fec­tion dans les moindres choses et par­don­nait les grandes catas­trophes avec un haus­se­ment d’é­paules. Il pou­vait entrer dans une colère ter­rible parce qu’une tasse avait été posée sans sa sou­coupe, puis contem­pler un pla­fond qui fuyait avec une séré­ni­té phi­lo­so­phique. Il par­lait trois langues en même temps — anglais avec les clients, alle­mand avec lui-même, thaï avec Nong et le per­son­nel, un thaï approxi­ma­tif, gram­ma­ti­ca­le­ment anar­chique, mais pro­non­cé avec une assu­rance de prince qui don­nait à chaque phrase l’au­to­ri­té d’un décret royal. Il man­geait seul, à sa table, dans le res­tau­rant, tou­jours la même table, près de la fenêtre, et il man­geait len­te­ment, métho­di­que­ment, comme un homme qui sait que man­ger est un acte sérieux, un acte de résis­tance contre le désordre du monde.

Nong le regar­dait. Elle le regar­dait comme on regarde un monu­ment — de loin, avec un mélange de res­pect et de per­plexi­té. Elle ne l’ai­mait pas, pas encore. L’a­mour vien­drait plus tard, comme les orchi­dées qui finissent par pous­ser sur n’im­porte quel tronc si on leur laisse le temps. Pour l’ins­tant, elle le ser­vait. Elle ser­vait le pla­teau d’argent, les draps ami­don­nés, les chats, la fosse aux cobras, le damier noir et blanc, le lustre de Bohême, tout l’é­di­fice impro­bable de cet hôtel fon­dé par un chi­miste prus­sien en fuite qui avait trans­for­mé un labo­ra­toire à ser­pents en der­nier bas­tion de la civi­li­sa­tion au fond d’un soi de Bangkok.

Et Sukhum­vit chan­geait. Chaque mois, quelque chose dis­pa­rais­sait — un ver­ger, une mai­son en bois, un ter­rain vague — et quelque chose appa­rais­sait — un bar, un immeuble, un néon. Le klong fut défi­ni­ti­ve­ment com­blé. Les poules du ter­rain vague furent rem­pla­cées par un par­king. Les man­guiers furent abat­tus pour faire place à un mas­sage par­lour dont l’en­seigne cli­gno­tait en rose jus­qu’à trois heures du matin. Nong obser­vait la trans­for­ma­tion depuis la porte vitrée du lob­by, comme on observe une marée mon­tante depuis un rocher. L’eau mon­tait. Le rocher tenait. Mais l’eau montait.

Cha­pitre 3 — Margaret

Elle arri­vait tou­jours un mar­di. Nong ne savait pas pour­quoi un mar­di — peut-être les billets étaient-ils moins chers ce jour-là, peut-être était-ce une super­sti­tion, peut-être était-ce sim­ple­ment l’ha­bi­tude, et l’ha­bi­tude, à l’At­lan­ta, avait force de loi. Mar­ga­ret arri­vait un mar­di, en fin d’a­près-midi, par le taxi depuis Don Muang, avec une seule valise en cuir brun, tou­jours la même, une valise à fer­moirs dorés dont les coins étaient usés jus­qu’au car­ton et qui sen­tait le cuir ancien et le savon à la lavande. Nong recon­nais­sait cette odeur avant même de voir la valise. Elle recon­nais­sait Mar­ga­ret avant même de la voir — quelque chose dans l’air du lob­by chan­geait quand Mar­ga­ret appro­chait, une vibra­tion infime, comme le fré­mis­se­ment d’une sur­face d’eau quand un pois­son remonte.

Ce mar­di d’oc­tobre 2001, Nong avait pré­pa­ré la chambre 34. C’é­tait la chambre de Mar­ga­ret — pas offi­ciel­le­ment, car l’At­lan­ta n’a­vait pas de chambres atti­trées, mais dans les faits, depuis vingt ans, Mar­ga­ret dor­mait dans la 34, au deuxième étage, avec sa fenêtre à per­siennes don­nant sur le jar­din et son ven­ti­la­teur au pla­fond qui tour­nait avec un chuin­te­ment doux, régu­lier, comme une res­pi­ra­tion méca­nique. Nong avait chan­gé les draps — ami­don­nés, pliés en trois —, posé une ser­viette propre sur le lit, véri­fié que le robi­net ne gout­tait pas, que la mous­ti­quaire était intacte, que le petit savon dans la salle de bain était bien un savon neuf et non pas l’an­cien savon à peine enta­mé du client pré­cé­dent. Charles était très strict sur les savons. Charles avait écrit un mémo­ran­dum de deux pages sur les savons.

À seize heures, le taxi s’ar­rê­ta devant la porte vitrée. Le por­tier — un homme si ancien que Nong avait oublié son vrai nom et l’ap­pe­lait sim­ple­ment Lung, oncle — ouvrit la porte avec sa len­teur céré­mo­nielle. Mar­ga­ret entra.

Elle avait vieilli. Chaque année, Nong s’en aper­ce­vait, et chaque année, elle s’en éton­nait, comme si entre deux visites elle avait oublié que le temps pas­sait aus­si en Cali­for­nie. Mar­ga­ret avait soixante et un ans main­te­nant, les che­veux gris cou­pés court, un visage tan­né par le soleil de Sacra­men­to, des rides pro­fondes aux coins des yeux qui n’é­taient pas des rides de tris­tesse mais des rides de vent, des rides de femme qui a pas­sé beau­coup de temps dehors. Elle por­tait un pan­ta­lon de lin frois­sé par le vol et une che­mise blanche et des san­dales en cuir, et elle avait l’air fati­guée et heu­reuse, dans cet ordre, ce qui est l’air qu’ont les gens qui arrivent à l’At­lan­ta après qua­torze heures d’avion.

— Nong, dit Margaret.

— Mar­ga­ret, dit Nong.

Elles ne s’embrassaient pas. Elles ne se ser­raient pas la main. Elles se regar­daient, et c’é­tait suf­fi­sant. Vingt ans de regards. Vingt ans de ce lan­gage muet que pra­tiquent les gens qui se connaissent sans se com­prendre tout à fait, qui s’aiment sans le dire tout à fait, qui par­tagent un lieu sans par­ta­ger une langue — car Mar­ga­ret par­lait un anglais de Cali­for­nie et Nong par­lait un anglais d’At­lan­ta, et ces deux anglais étaient aus­si dif­fé­rents que le thaï d’I­san et le thaï de Bang­kok, c’est-à-dire mutuel­le­ment intel­li­gibles mais émo­tion­nel­le­ment décalés.

Nong prit la valise. Mar­ga­ret pro­tes­ta, comme tou­jours. Nong insis­ta, comme tou­jours. Elles mon­tèrent l’es­ca­lier ensemble, en silence, pas­sant devant les pan­neaux que Charles avait fait ins­tal­ler sur les murs — ces pan­neaux com­mi­na­toires, rédi­gés dans un anglais d’Ox­bridge truf­fé de mots que Nong ne connais­sait pas mais dont elle devi­nait la sévé­ri­té. « Those who must frequent pros­ti­tutes should do so in their own coun­try. » Mar­ga­ret lut le pan­neau, sou­rit, hocha la tête. Elle connais­sait ces pan­neaux par cœur. Ils fai­saient par­tie du décor, comme le lustre, comme le damier, comme les chats.

La chambre 34. Mar­ga­ret posa son sac, ouvrit les per­siennes, regar­da le jar­din. Les fran­gi­pa­niers étaient en fleur — blancs, lourds, leur par­fum mon­tait jus­qu’à la fenêtre mêlé à l’o­deur de chlore de la pis­cine et au gron­de­ment sourd de Bang­kok au-delà des murs. Un mar­tin-pêcheur se posa sur la branche d’un bou­gain­vil­lier, res­ta une seconde, repar­tit. Mar­ga­ret fer­ma les yeux. Nong la regar­da fer­mer les yeux.

— How is the doc­tor? deman­da Mar­ga­ret sans ouvrir les yeux.

— Same same, dit Nong.

C’é­tait la réponse thaï­lan­daise à tout. Same same. Pareil pareil. Sauf que ce n’é­tait pas pareil. Le doc­teur n’é­tait pas pareil. Le doc­teur était un peu moins chaque jour, un peu moins pré­sent, un peu moins là, comme une pho­to­gra­phie qui pâlit, comme un bruit qui s’é­loigne. Mais Nong ne savait pas com­ment dire ça en anglais, et même si elle l’a­vait su, elle ne l’au­rait peut-être pas dit, parce que cer­taines choses ne se disent pas, sur­tout à quel­qu’un qui vient de voya­ger qua­torze heures, sur­tout le pre­mier soir, sur­tout dans la chambre 34 avec les fran­gi­pa­niers en fleur et le mar­tin-pêcheur qui revient.

— Same same, répé­ta Nong. But different.

Mar­ga­ret rou­vrit les yeux. Elle regar­da Nong. Elle avait compris.

*

Le len­de­main matin, Mar­ga­ret des­cen­dit à huit heures, en short et che­mise à fleurs, avec un roman de poche — Nong n’a­vait jamais réus­si à déchif­frer les titres, les cou­ver­tures étaient tou­jours des pho­tos de plages ou de forêts avec des lettres argen­tées en relief — et s’ins­tal­la au bord de la pis­cine. Son tran­sat était le troi­sième en par­tant de la gauche. Per­sonne ne s’as­seyait dans le troi­sième tran­sat quand Mar­ga­ret n’é­tait pas là, mais dès qu’elle était là, le tran­sat deve­nait le sien, comme la chambre 34 était la sienne, comme la table ronde près de la fenêtre du res­tau­rant devien­drait la sienne le soir, par une logique d’ap­pro­pria­tion silen­cieuse que l’At­lan­ta pra­ti­quait mieux que n’im­porte quel palace.

Nong lui appor­ta une mangue.

Elle l’a­vait décou­pée à sa façon — en héris­son, la chair sca­ri­fiée en petits cubes encore atta­chés à la peau, retour­née sur elle-même, les cubes dres­sés comme les piquants d’un our­sin doré. C’é­tait un geste d’a­mi­tié. Pas un ser­vice, pas une pres­ta­tion — un geste. La dif­fé­rence était cru­ciale, et Mar­ga­ret le savait, et Nong savait que Mar­ga­ret le savait.

— Beau­ti­ful, dit Mar­ga­ret en pre­nant la mangue.

— Nam dok mai, dit Nong. Le nom de la varié­té. Mangue fleur de jasmin.

Mar­ga­ret mor­dit dans un cube. Le jus cou­la sur son men­ton. Elle ne s’es­suya pas. Nong s’as­sit sur le bord du tran­sat voi­sin — elle ne s’as­seyait jamais fran­che­ment, elle se posait, comme un oiseau sur une branche, prête à se rele­ver à la moindre sol­li­ci­ta­tion. Les tor­tues dor­maient sur leur rocher, dans l’en­clos au fond du jar­din. Les chats cir­cu­laient entre les tran­sats avec l’in­dif­fé­rence sou­ve­raine des vrais propriétaires.

— Charles cal­led, dit Nong. New rules.

— Again?

— Menu. He found a mis­take. Pad thai.

Mar­ga­ret rit. C’é­tait un rire doux, sans moque­rie, un rire de femme qui connaît Charles Henn depuis assez long­temps pour savoir qu’une faute de frappe dans l’an­no­ta­tion du pad thai est, dans l’u­ni­vers men­tal de Charles, un évé­ne­ment d’une gra­vi­té com­pa­rable à une crise diplomatique.

— What kind of mistake?

— I don’t know. Spelling.

Le menu de l’At­lan­ta était célèbre. Non pas pour les plats — quoi­qu’ils fussent excel­lents, sur­tout les plats végé­ta­riens, dont la carte comp­tait plus de cent varié­tés, ce qui consti­tuait, selon Charles, « la plus grande sélec­tion de plats végé­ta­riens thaï­lan­dais au monde » —, mais pour les anno­ta­tions. Chaque plat était accom­pa­gné d’une notice expli­ca­tive, rédi­gée par Charles, qui détaillait l’o­ri­gine du plat, ses ingré­dients, sa place dans la gas­tro­no­mie thaï­lan­daise, et par­fois, quand Charles s’emportait, sa signi­fi­ca­tion cultu­relle, his­to­rique et même phi­lo­so­phique. Le pad thai avait droit à un para­graphe de quinze lignes. Le tom kha gai en avait vingt. Le som tam, cette salade de papaye verte que Nong pré­pa­rait mieux que qui­conque car c’é­tait le plat de son enfance, le plat d’I­san, le plat de la faim et de la joie mêlées, avait une notice si longue qu’elle débor­dait sur la page sui­vante et incluait une réfé­rence à la Route de la Soie.

Mar­ga­ret man­gea sa mangue. Nong res­ta assise sur le bord du tran­sat. Elles ne par­lèrent pas pen­dant un moment. Le silence de la pis­cine — ce silence par­ti­cu­lier, fait du cla­po­tis de l’eau, du bruis­se­ment des pal­miers, du chant d’un oiseau invi­sible et du ron­ron­ne­ment loin­tain de Bang­kok — les enve­lop­pait comme un tis­su léger.

— I’m staying three weeks this time, dit Margaret.

D’ha­bi­tude, c’é­tait deux semaines. Nong ne deman­da pas pour­quoi. Elle hocha la tête. Elle se leva. Elle alla cher­cher une deuxième mangue.

Cha­pitre 4 — Les années sombres

Il y avait eu un moment — Nong ne savait plus l’an­née exacte, 1981 peut-être, ou 1982, les années sombres se confon­daient dans sa mémoire comme des taches d’encre sur un buvard — où elle avait failli par­tir. Pas failli, en véri­té. Elle y avait pen­sé. Elle y avait pen­sé une nuit, une seule, allon­gée sur sa natte dans la chambre du per­son­nel au rez-de-chaus­sée, en écou­tant les bruits qui venaient de l’é­tage — la musique, les cris, les rires, les cla­que­ments de portes — et en se disant qu’elle pour­rait se lever, prendre son sac en toile, celui-là même avec lequel elle était arri­vée en 1974, et mar­cher jus­qu’à la sta­tion de bus, et ren­trer à Isan, et ne jamais revenir.

Elle ne l’a­vait pas fait. Non par loyau­té — la loyau­té est un mot trop noble pour ce qui la rete­nait —, mais par une sorte d’i­ner­tie têtue, la même force qui empêche un arbre de se déra­ci­ner quand le vent souffle, non pas parce que l’arbre aime le sol, mais parce que ses racines sont trop pro­fondes et qu’il ne sait rien faire d’autre que tenir.

Le Dr. Henn était par­ti. Pas mort — par­ti. Il avait quit­té l’hô­tel à la fin des années 70, après le divorce d’a­vec Muk­da. Il vivait quelque part en ville, dans un appar­te­ment que Nong n’a­vait jamais vu, et il ne venait presque plus. L’At­lan­ta avait été lais­sé aux mains de la famille de Muk­da — des cou­sins, des nièces, des gens que Nong ne connais­sait pas et qui ne connais­saient pas l’hô­tel, qui ne connais­saient pas les rituels, qui ne connais­saient pas les trois gla­çons ni les ser­viettes pliées en trois ni les orchi­dées du lun­di, mer­cre­di et ven­dre­di. Ces gens-là connais­saient une seule chose : l’argent. Et l’At­lan­ta, vidé de son fon­da­teur, vidé de sa rai­son d’être, n’en pro­dui­sait pas assez.

Alors ils avaient ouvert les portes.

Nong se sou­ve­nait du jour — c’é­tait un jeu­di, elle en était sûre, car le jeu­di était le jour du jas­min, et elle avait ache­té du jas­min au mar­ché ce matin-là, et le jas­min qu’elle tenait dans sa main sen­tait tel­le­ment bon qu’elle avait fer­mé les yeux un ins­tant dans le lob­by, et quand elle les avait rou­verts, il y avait trois hommes qu’elle ne connais­sait pas, assis sur le cana­pé rond, avec des valises en plas­tique et des sou­rires de gens qui savent exac­te­ment ce qu’ils sont venus faire. Les hip­pies étaient par­tis depuis long­temps. Les nou­veaux clients n’a­vaient rien de com­mun avec les hip­pies. Les hip­pies fumaient et rêvaient. Les nou­veaux clients ne rêvaient pas.

Bang­kok, dans les années 80, était deve­nue ce que le monde entier savait qu’elle était deve­nue. Pat­pong. Nana Pla­za. Soi Cow­boy. Les noms cli­gno­taient en néon rose et bleu dans la nuit de Sukhum­vit, et les filles — des filles de l’âge de Nong quand elle était arri­vée, des filles d’I­san, des filles du Nord, des filles qui auraient pu être ses sœurs, ses cou­sines, ses nièces — dan­saient dans les vitrines comme des pois­sons dans des aqua­riums. L’At­lan­ta était au milieu de tout ça. L’At­lan­ta, avec son damier noir et blanc et son lustre de Bohême et son scrip­to­rium aux bureaux à cylindre, était deve­nu un îlot cer­né, puis submergé.

Les dorures par­tirent en pre­mier. Les lampes pla­quées or des chambres — dis­pa­rues. Les rideaux de velours du res­tau­rant — arra­chés. Les cou­verts en argent — non, pas en argent, en étain, le même étain que le pla­teau, mais c’é­taient de beaux cou­verts, des cou­verts lourds, avec des manches ouvra­gés — volés, un par un, nuit après nuit, par des mains que Nong n’a­vait jamais vues mais dont elle devi­nait les contours. Le lustre de Bohême, mira­cu­leu­se­ment, sur­vé­cut. Trop haut, peut-être. Trop lourd. Trop visible. Ou peut-être les voleurs avaient-ils, mal­gré tout, une forme de res­pect pour les choses qui sont accro­chées trop haut pour qu’on les atteigne.

Le res­tau­rant fut le pire. Nong ne pou­vait pas y pen­ser sans que ses mâchoires se serrent, un réflexe de colère silen­cieuse qui n’a­vait pas dimi­nué en vingt ans. Le res­tau­rant où la Reine Mère avait dîné. Le res­tau­rant aux nappes blanches, aux chaises en rotin, au menu anno­té. Un soir — elle ne savait plus lequel, les soirs se confon­daient eux aus­si, les soirs sombres étaient une seule longue nuit inter­mi­nable —, elle avait pous­sé la porte bat­tante de la cui­sine et elle avait vu, à la table de la Reine Mère, deux hommes pen­chés sur la sur­face du bois, le nez dans une poudre blanche, pen­dant qu’un troi­sième regar­dait un film por­no­gra­phique sur un télé­vi­seur sus­pen­du au mur par un cro­chet de bou­cher. Le télé­vi­seur n’a­vait jamais été là. Le cro­chet non plus. La poudre non plus. Rien de ce qu’elle voyait n’au­rait dû être là, et pour­tant tout était là, avec l’é­vi­dence obs­cène des choses qui ont trou­vé leur place dans un monde à l’envers.

Nong avait recu­lé. Elle avait lais­sé la porte bat­tante se refer­mer sans bruit. Elle était retour­née dans la cui­sine — sa cui­sine, son péri­mètre, le seul endroit de l’hô­tel qu’elle contrô­lait encore — et elle avait conti­nué à cou­per les légumes pour le len­de­main. Des oignons, des piments, du galan­ga. Le cou­teau frap­pait la planche avec un rythme régu­lier, machi­nal, et chaque coup était un mot qu’elle ne pro­non­çait pas.

Elle avait gar­dé la cui­sine. Elle avait gar­dé la réserve. Elle avait gar­dé la fosse aux cobras — la pis­cine, qu’elle conti­nuait de net­toyer chaque matin, bien que plus per­sonne ne s’y bai­gnât, bien que l’eau fût deve­nue verte, bien que des feuilles mortes s’y accu­mu­lassent comme des lettres dans une boîte aux lettres aban­don­née. Elle net­toyait la pis­cine parce que le Dr. Henn lui avait dit de net­toyer la pis­cine. Le Dr. Henn n’é­tait plus là, mais l’ins­truc­tion était là, intacte, fos­si­li­sée, aus­si réelle que le car­re­lage bleu sous la saleté.

Les chats étaient par­tis. Ber­lin, Mün­chen, Ham­burg, Dres­den, Köln — tous par­tis, dis­per­sés, morts peut-être. Nong ne vou­lait pas y pen­ser. Les chats étaient reve­nus plus tard, d’autres chats, des chats de la rue, des chats bles­sés, des chats borgnes, des chats sans queue, et Nong les avait recueillis un par un, comme le doc­teur avait recueilli les cinq pre­miers, parce que c’é­tait dans l’ordre des choses, parce que l’At­lan­ta était un lieu qui recueillait ce que le monde jetait.

*

Puis Charles était arrivé.

Un matin de 1986. Nong balayait le lob­by — elle balayait le lob­by chaque matin, même quand il n’y avait rien à balayer, même quand le sol était plus propre que la veille, parce que balayer le lob­by était le pre­mier geste de la jour­née et que sans ce geste la jour­née n’a­vait pas de com­men­ce­ment. Elle balayait, et la porte vitrée s’é­tait ouverte, et un homme était entré.

Il était jeune — la tren­taine, peut-être un peu moins. Mince, le teint mat, les che­veux noirs cou­pés court. Il por­tait un pan­ta­lon de toile et une che­mise bleue à col bou­ton­né, et il avait des chaus­sures anglaises, des chaus­sures cirées, qui pro­dui­saient sur le damier un son net, pré­cis, un son de déci­sion. Il s’é­tait arrê­té au milieu du lob­by. Il avait regar­dé autour de lui. Il avait regar­dé le lustre, le cana­pé, le stan­dard télé­pho­nique, le scrip­to­rium. Il avait regar­dé le mur où man­quaient les lampes, le sol où man­quaient des car­reaux, le pla­fond où une tache d’hu­mi­di­té des­si­nait la carte d’un pays inexistant.

Nong l’a­vait recon­nu. Pas son visage — elle ne l’a­vait pas vu depuis qu’il était enfant, un petit gar­çon silen­cieux qui jouait dans le jar­din et nageait dans la pis­cine et par­lait thaï avec sa mère et anglais avec son père et qui avait dis­pa­ru un jour, envoyé en Angle­terre, dans des écoles dont les noms — Oxford, Cam­bridge — étaient pour Nong aus­si abs­traits et loin­tains que le nom du maha­ra­ja de Bika­ner. Ce n’est pas son visage qu’elle avait recon­nu, c’est sa façon de regar­der. Il regar­dait l’At­lan­ta comme son père le regar­dait — de haut, avec une exi­gence dou­lou­reuse, avec l’œil d’un homme qui voit simul­ta­né­ment ce qui est et ce qui devrait être, et qui souffre de la dis­tance entre les deux.

— My God, dit Charles Henn.

Ce furent ses pre­miers mots. Nong s’en sou­ve­nait parce qu’ils étaient dits en anglais, avec un accent qu’elle n’a­vait jamais enten­du — pas l’ac­cent des hip­pies, pas l’ac­cent des sol­dats, pas l’ac­cent des tou­ristes, mais un accent qui cou­pait les mots en tranches nettes, un accent de salle de classe et de tri­bu­nal, un accent qui ne lais­sait aucune place à l’approximation.

— My God, what hap­pe­ned here.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait un constat. Un ver­dict. Charles tra­ver­sa le lob­by, mon­ta l’es­ca­lier, ouvrit les portes des chambres une par une. Nong res­ta en bas, le balai à la main. Elle enten­dait ses pas à l’é­tage, le bruit des portes qui cla­quaient, et de temps en temps un juron — en anglais, tou­jours en anglais, car Charles Henn jurait comme un pro­fes­seur d’Ox­ford, c’est-à-dire avec une pré­ci­sion lexi­cale qui trans­for­mait chaque insulte en phrase subordonnée.

Il redes­cen­dit vingt minutes plus tard. Son visage avait chan­gé. La stu­peur avait cédé la place à autre chose — pas de la colère, pas exac­te­ment, plu­tôt une déter­mi­na­tion froide, miné­rale, la déter­mi­na­tion d’un homme qui vient de déci­der quelque chose et qui ne revien­dra pas sur sa déci­sion, jamais, dût-il en mourir.

— What is your name? deman­da-t-il à Nong.

— Nong, khâ.

— How long have you been here?

— Twelve years, khâ.

Il la regar­da. Pour la pre­mière fois, quel­qu’un la regar­dait comme si elle comp­tait. Non pas comme un meuble, non pas comme une ser­vante, mais comme un témoin. Comme quel­qu’un qui savait.

— Nong, dit Charles. We are going to fix this.

Et ils avaient fixé. Charles avait congé­dié les cou­sins, les nièces, les parents de Muk­da. Il avait expul­sé les jun­kies, les pros­ti­tuées, les dea­lers, les « undo­mes­ti­ca­ted people » — ce mot qu’il employait et que Nong trou­vait magni­fique dans son impré­ci­sion aris­to­cra­tique. Il avait repeint les murs, répa­ré les fenêtres, rem­pla­cé les car­reaux cas­sés du damier. Il avait réécrit le menu du res­tau­rant — l’an­cien menu, celui du Dr. Henn, celui des années 50, mais aug­men­té, anno­té, com­men­té avec une éru­di­tion maniaque qui trans­for­mait chaque plat en cours magis­tral. Il avait fait poser les pan­neaux. « Sex Tou­rists Not Wel­come. » « No Bar Girls. No Cata­mites. » Il avait fait ins­tal­ler les camé­ras de sur­veillance. Il avait fait impri­mer les règles de la mai­son — seize pages, reliées, dis­tri­buées à chaque client à l’ar­ri­vée, comme un catéchisme.

L’At­lan­ta était rede­ve­nu l’At­lan­ta. Pas le même — jamais le même. Pas l’At­lan­ta du Dr. Henn, pas l’At­lan­ta des diplo­mates et des stars de ciné­ma et de la Reine Mère. Un autre Atlan­ta. L’At­lan­ta de Charles. Un lieu plus aus­tère, plus rigide, plus étrange aus­si — un lieu qui se défi­nis­sait autant par ce qu’il refu­sait que par ce qu’il offrait, un lieu qui avait fait de son refus une esthé­tique, de sa résis­tance un art de vivre.

Et Nong était restée.

Elle était res­tée parce que Charles avait dit « we ». We are going to fix this. Pas I. Pas you. We. Ce pro­nom-là, dans la bouche d’un homme qui ne disait jamais rien par hasard, valait tous les contrats du monde.

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