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Femme fatale

Femme fatale

Troi­sième partie

TROI­SIÈME PAR­TIE — L’APRÈS

Cha­pitre 11 — Le verre

Jackie Ken­ne­dy quit­ta le Cam­bodge le huit novembre, par le même C‑54 gris de l’US Air Force qui l’a­vait amenée.

Saren ne pho­to­gra­phia pas le départ. On ne lui avait pas deman­dé — Sirik vou­lait des images d’ar­ri­vée, pas de départ, parce que les départs ne sont jamais impec­cables, lumi­neux, joyeux. Les départs sont des choses tristes, même quand on sou­rit, même quand on agite la main, même quand les dra­peaux flottent et que les enfants chantent. Il y a dans tout départ une petite mort, une porte qui se ferme, et les pho­to­gra­phies de portes qui se ferment ne font pas de bonnes cou­ver­tures de magazine.

Mais Saren était à Pochen­tong quand même, avec son Nikon en ban­dou­lière, parce qu’il ne pou­vait pas ne pas être là. Il se tenait der­rière la bar­rière de sécu­ri­té, par­mi la foule clair­se­mée — quelques diplo­mates, des jour­na­listes, des curieux. Il vit Jackie mon­ter la pas­se­relle, se retour­ner une der­nière fois, lever la main. Le soleil était der­rière elle et son visage était une sil­houette noire bor­dée de lumière — un contre­jour par­fait, ciné­ma­to­gra­phique, que Saren aurait pu pho­to­gra­phier les yeux fer­més mais qu’il choi­sit de ne pas pho­to­gra­phier, parce que cer­taines images sont plus belles quand on les garde dans l’œil plu­tôt que dans la boîte.

L’a­vion décol­la. La pous­sière laté­rite mon­ta en nuage ocre. Le bruit des moteurs s’é­loi­gna, s’a­me­nui­sa, dis­pa­rut. Et le silence qui sui­vit — ce silence par­ti­cu­lier qui tombe après le pas­sage d’un avion, un silence qui semble plus pro­fond que le silence ordi­naire, comme si le bruit avait creu­sé un trou dans l’air — ce silence-là tom­ba sur Pochen­tong et sur Phnom Penh et sur le Cam­bodge tout entier comme un voile de gaze.

La fête était finie.

* * *

Au Royal, la vie reprit son cours.

Les dra­peaux furent reti­rés. Les guir­landes de fleurs, fanées, furent jetées. Les volets repeints retrou­vèrent la pous­sière quo­ti­dienne. Le per­son­nel, ten­du pen­dant une semaine comme une corde de vio­lon, se relâ­cha d’un coup — les femmes de chambre recom­men­cèrent à bavar­der dans les cou­loirs, les cui­si­niers à fumer entre les ser­vices, les por­tiers à s’as­seoir sur leurs tabou­rets quand per­sonne ne regar­dait. L’hô­tel ces­sa d’être un théâtre et rede­vint ce qu’il était : un lieu où les gens dorment, mangent, boivent, se parlent ou ne se parlent pas, et où les jours se res­semblent avec cette mono­to­nie bien­veillante qui est le propre des bons hôtels.

Khem retrou­va son bar.

Les pre­miers jours après le départ, les clients com­man­dèrent encore des Femme Fatale. Le cock­tail avait sa répu­ta­tion, désor­mais — on en par­lait dans les guides, dans les conver­sa­tions de ter­rasse, dans les lettres que les voya­geurs envoyaient à leurs amis en Europe ou en Amé­rique. « Il faut abso­lu­ment goû­ter le Femme Fatale au Raffles de Phnom Penh, un cock­tail inven­té pour Jackie Ken­ne­dy, divin. » Khem les pré­pa­rait avec le même soin qu’au pre­mier jour — les sept mil­li­litres de crème de fraise, le filet de cognac, le cham­pagne ver­sé le long de la paroi, la fleur de fran­gi­pa­nier. Le geste était deve­nu auto­ma­tique, comme tous les gestes de Khem, mais il n’é­tait pas deve­nu machi­nal — c’est-à-dire que la main fai­sait sans que la tête com­mande, mais que le cœur, lui, res­tait pré­sent, vigi­lant, atten­tif à chaque coupe comme si c’é­tait la première.

Puis les semaines pas­sèrent, et les com­mandes de Femme Fatale se raré­fièrent. Les tou­ristes qui venaient pour le cock­tail lais­sèrent place aux habi­tués qui venaient pour le pas­tis, le gin tonic, le whis­ky soda. L’E­le­phant Bar retrou­va son rythme — les cinq heures de l’a­près-midi et leur lumière ocre, les diplo­mates du soir et leurs confi­dences alcoo­li­sées, les jour­na­listes soli­taires et leurs car­nets. La vie reprit, comme elle reprend tou­jours, avec cette obs­ti­na­tion douce qui est la marque des choses vivantes.

Mais le verre était tou­jours là.

Dans le petit pla­card fer­mé à clef sous le comp­toir, la coupe de cris­tal atten­dait, avec sa trace de rouge à lèvres et son fond de cock­tail éva­po­ré qui avait lais­sé sur le verre une pel­li­cule rosée, trans­lu­cide, comme un ver­nis. La fleur de fran­gi­pa­nier avait séché — ses pétales, jadis char­nus et blancs, étaient deve­nus bruns et fins comme du papier de soie, mais ils n’a­vaient pas per­du leur forme, et la fleur, posée au fond de la coupe, res­sem­blait main­te­nant à un spé­ci­men de bota­niste, un objet de musée, une relique.

Khem ouvrait le pla­card chaque soir, après la fer­me­ture. Il sor­tait la coupe, la posait sur le comp­toir, la regar­dait. Ce n’é­tait pas un rituel — les rituels sont codi­fiés, et celui-ci n’o­béis­sait à aucune règle. C’é­tait plu­tôt une habi­tude, une pul­sion qu’il ne cher­chait pas à com­prendre, un geste aus­si natu­rel que celui de véri­fier que la porte est bien fer­mée ou que le gaz est éteint. Il regar­dait la trace de rouge à lèvres — elle s’es­tom­pait légè­re­ment, semaine après semaine, le gre­nat virant au rosé, le rosé au beige, comme si le temps effa­çait la bouche de Jackie Ken­ne­dy par couches suc­ces­sives, comme un palimp­seste. Et chaque soir, Khem repo­sait la coupe dans le pla­card, refer­mait la porte, tour­nait la clef.

Il ne se deman­dait pas pour­quoi il gar­dait ce verre. La ques­tion ne se posait pas en ces termes. Le verre était là, comme le comp­toir était là, comme le Pleyel de Des­forges était là, comme le Ton­lé Sap cou­lait au bout de la rue. Cer­taines choses existent et n’ont pas besoin de raison.

Un soir de décembre, Chen­da — l’a­mie de Botum, la femme de chambre — pas­sa au bar pour récu­pé­rer des ser­viettes. Elle vit Khem debout devant le pla­card ouvert, la coupe à la main, immobile.

— Lok Khem ? Tout va bien ?

Il refer­ma le pla­card d’un geste vif, presque coupable.

— Tout va bien, Néang Chenda.

Elle le regar­da avec cette pers­pi­ca­ci­té tran­quille des femmes de chambre, qui voient tout et ne disent rien — les lits défaits et les lits intacts, les bou­teilles vides et les lettres déchi­rées, les visages du matin et les visages du soir. Elle vit que Khem cachait quelque chose, et elle ne posa pas de ques­tions, parce que dans un hôtel, les secrets des autres sont sacrés.

Mais elle en par­la à Botum, le len­de­main, en pas­sant. « Le vieux Khem a un tré­sor dans son pla­card. Il le regarde chaque soir après la fer­me­ture. Je ne sais pas ce que c’est. Un verre, je crois. Un verre avec quelque chose dessus. »

Botum sou­rit. Elle ne savait pas ce que c’é­tait non plus. Mais elle connais­sait les tré­sors — elle en avait un elle-même, caché dans la dou­blure de sa taie d’o­reiller : un média­tor de gui­tare en écaille, que Dara lui avait don­né après leur pre­mière nuit ensemble, et qu’elle tou­chait chaque matin en se réveillant, du bout des doigts, comme une prière sans dieu.

* * *

Les jours rac­cour­cirent. Non pas en lumière — sous les tro­piques, les jours ne rac­cour­cissent pas — mais en inten­si­té. Novembre avait été un mois de feu, de cou­leur, de mou­ve­ment. Décembre fut un mois d’eau. La mous­son tar­dive envoya quelques pluies — des averses brèves, vio­lentes, qui trans­for­maient les rues en rivières de boue rouge et les jar­dins en maré­cages fumants, puis qui ces­saient aus­si sou­dai­ne­ment qu’elles avaient com­men­cé, lais­sant dans l’air une fraî­cheur pro­vi­soire et une odeur de terre mouillée qui était peut-être le par­fum le plus beau du monde.

Khem ser­vait ses clients. Des­forges accor­dait ses pia­nos. Saren pre­nait ses pho­tos. Botum dan­sait. La ville vivait. Les motos péta­ra­daient. Les ven­deurs criaient. Les bonzes mar­chaient pieds nus à l’aube. Les enfants allaient à l’é­cole. Les fruits mûris­saient sur les étals — les mangues de décembre, plus vertes et plus acides que celles de novembre, et les pome­los géants, et les bananes naines qu’on fai­sait frire dans la pâte de riz et qu’on man­geait brû­lantes, debout sur le trot­toir, en se brû­lant les doigts.

Phnom Penh était la même. Phnom Penh était tou­jours la même. Et pourtant.

Pour­tant, quelque chose avait chan­gé. Pas dans les rues — les rues étaient les mêmes. Pas dans les bâti­ments — les bâti­ments de Vann Moly­vann scin­tillaient tou­jours comme des temples futu­ristes. Pas dans la musique — Sisa­mouth chan­tait tou­jours à la radio, et Ros Serey Sothea, et les Bak­sey Cham Krong. Pas dans la nour­ri­ture — le pra­hok fumait tou­jours dans les woks et la papaye verte se pilait tou­jours au mor­tier avec le même bruit sourd et régu­lier. Non. Le chan­ge­ment n’é­tait nulle part et il était par­tout. Il était dans l’air, dans la lumière, dans l’angle des ombres, dans la façon dont les gens se regar­daient — ou ne se regar­daient pas — dans les silences qui tom­baient au milieu des conver­sa­tions, dans les jour­naux qu’on lisait trop vite et qu’on pliait trop soi­gneu­se­ment. C’é­tait un chan­ge­ment sans nom, sans forme, sans date — un chan­ge­ment comme un la bémol qui dérive, imper­cep­ti­ble­ment, sans que per­sonne ne l’en­tende sauf celui dont le métier est d’écouter.

Cha­pitre 12 — La nuit de Botum

C’est en décembre que Botum ces­sa de choisir.

Ou plu­tôt — c’est en décembre qu’elle com­prit qu’il n’y avait rien à choi­sir. Que les deux musiques n’é­taient pas deux musiques mais une seule, jouée dans des registres dif­fé­rents, comme un pia­no dont les graves et les aigus sont le même ins­tru­ment et qu’on ne peut pas cou­per en deux sans le détruire. Que ses doigts d’Ap­sa­ra et ses pieds de dan­seuse de rock appar­te­naient au même corps, et que ce corps n’a­vait pas à se divi­ser pour exister.

Elle com­prit cela un ven­dre­di soir, chez Vantha.

Le club était bon­dé. La cha­leur y était ani­male — une cha­leur de corps ser­rés, de souffles mêlés, de sueur et de fumée de ciga­rettes et de bière ren­ver­sée sur la sciure du sol. Les néons bleus et roses don­naient aux visages une cou­leur irréelle, lunaire, et dans cette lumière les gens ne res­sem­blaient plus tout à fait à des gens mais à des créa­tures d’un autre monde — un monde où les traits se dis­sol­vaient, où les iden­ti­tés se mêlaient, où il n’y avait plus de jeunes fonc­tion­naires ni d’é­tu­diants ni de filles de bonne famille mais seule­ment des corps en mou­ve­ment, des corps qui dan­saient, qui suaient, qui vivaient avec cette urgence joyeuse des êtres qui ne savent pas encore que la joie est un bien périssable.

Dara jouait. Il jouait un mor­ceau qu’il avait com­po­sé la semaine pré­cé­dente — un mor­ceau sans titre, un riff de gui­tare répé­ti­tif, hyp­no­tique, qui mon­tait en spi­rale, s’en­rou­lait sur lui-même, accé­lé­rait, puis retom­bait dans un silence sus­pen­du avant de repar­tir, plus fort, plus haut, comme un oiseau qui prend son élan. L’or­ga­niste sui­vait avec des nappes de son graves qui vibraient dans la poi­trine. Le bat­teur frap­pait un rythme syn­co­pé, déca­lé, qui boi­tait comme une danse ban­cale et qui était, peut-être, la chose la plus élé­gante que Botum eût jamais enten­due — une élé­gance de l’im­per­fec­tion, une grâce du déséquilibre.

Elle dan­sa.

Elle dan­sa d’a­bord comme elle dan­sait tou­jours chez Van­tha — libre­ment, les bras en l’air, les pieds dans la sciure, le corps offert au son. Mais ce soir-là, quelque chose de dif­fé­rent se pro­dui­sit. Au lieu de se défaire de la dan­seuse clas­sique pour deve­nir la fille qui danse le rock, elle sen­tit les deux se super­po­ser — les gestes codi­fiés des Apsa­ras se cou­ler dans les mou­ve­ments libres du rock, les angu­la­tions du bal­let royal épou­ser les ondu­la­tions de la danse moderne, le sacré et le pro­fane se mêler si inti­me­ment qu’on ne pou­vait plus les distinguer.

Ses doigts se ren­ver­sèrent — le geste du lotus, celui qu’elle avait fait devant Jackie Ken­ne­dy, celui qu’elle avait fait chez Van­tha l’autre soir. Mais cette fois, le geste ne citait rien, n’i­mi­tait rien, ne se sou­ve­nait de rien. Il était neuf. Il nais­sait là, main­te­nant, de la ren­contre entre ses mains et la musique de Dara, et il signi­fiait quelque chose que le bal­let clas­sique n’a­vait pas pré­vu et que le rock n’a­vait pas ima­gi­né — quelque chose qui n’a­vait de nom dans aucune langue, qui n’a­vait de code dans aucune tra­di­tion, et qui était peut-être la danse que le Cam­bodge dan­sait sans le savoir, la danse de l’entre-deux, la danse de celui qui n’a pas encore choi­si parce qu’il n’a pas besoin de choisir.

Dara la regar­dait en jouant. Ses doigts cou­raient sur le manche de la gui­tare avec cette agi­li­té ner­veuse qui était sa marque, et ses yeux ne quit­taient pas Botum, et la musique qu’il jouait et la danse qu’elle dan­sait étaient deve­nues la même chose — un dia­logue sans mots, une conver­sa­tion de corps, un accord.

Le mor­ceau dura douze minutes. Quand il s’ar­rê­ta, la salle était silen­cieuse. Pas un silence de gêne — un silence de stu­pé­fac­tion. Les dan­seurs s’é­taient arrê­tés. Les buveurs avaient repo­sé leurs verres. Même Van­tha, der­rière son bar de planches, avait ces­sé de comp­ter sa caisse. Tout le monde regar­dait Botum, qui se tenait au milieu de la piste, immo­bile, les bras bais­sés, les che­veux col­lés au visage par la sueur, le souffle court, et sur ses lèvres ce sou­rire — non pas le sou­rire des Apsa­ras, non pas le sou­rire social, mais un sou­rire de joie nue, un sou­rire d’a­ni­mal heu­reux, de corps qui a trou­vé ce qu’il cherchait.

Puis la salle explo­sa. Les cris, les applau­dis­se­ments, les sif­fle­ments. Un étu­diant lan­ça son verre en l’air — un geste stu­pide, dan­ge­reux, magni­fique. Dara pla­qua un accord triom­phal. L’or­ga­niste fit rugir ses basses. Et la fête reprit, plus forte, plus bruyante, plus vivante qu’avant.

Plus tard, dans la ruelle der­rière le club, ados­sés au mur de béton encore chaud de la cha­leur du jour, Botum et Dara fumèrent une ciga­rette en silence. La nuit était épaisse, sans étoiles. Les bruits du club leur par­ve­naient étouf­fés, loin­tains, comme une musique enten­due sous l’eau. L’air sen­tait le béton chauf­fé, la ciga­rette, et le jas­min sau­vage qui pous­sait dans les fis­sures du trot­toir avec cette obs­ti­na­tion joyeuse de la végé­ta­tion tropicale.

— Tu as fait quelque chose ce soir, dit Dara.

— Quoi ?

— Je ne sais pas. Quelque chose de nou­veau. Avec tes mains.

Botum regar­da ses mains. Ces mains que Lok Kru Vong avait façon­nées pen­dant quinze ans, ces mains qui savaient se ren­ver­ser jus­qu’à tou­cher le dos de la paume, ces mains qui avaient offert un lotus invi­sible à Jac­que­line Ken­ne­dy dans une salle aux trois cents bou­gies. Ces mains qui, ce soir, avaient inven­té un geste qui n’ap­par­te­nait à aucune tradition.

— C’est les deux, dit-elle. Le Palais et ici. Lok Kru Vong et toi. C’est les deux ensemble.

Dara tira sur sa ciga­rette. Le bout incan­des­cent fit un point orange dans le noir.

— Les vieux diront que tu pro­fanes la danse sacrée.

— Peut-être. Et toi, qu’est-ce que tu dis ?

Il se tour­na vers elle. Dans l’obs­cu­ri­té, elle ne voyait pas ses traits, seule­ment la lueur de la ciga­rette qui éclai­rait par inter­mit­tence ses lèvres, son men­ton, le bas de ses yeux.

— Je dis que c’est la plus belle chose que j’aie jamais vue.

Botum posa sa tête contre son épaule. Elle sen­tait la cha­leur de son corps à tra­vers la che­mise, le bat­te­ment de son cœur, l’o­deur de sa peau mêlée à celle du tabac et de la corde de gui­tare. Elle fer­ma les yeux.

Et der­rière ses pau­pières closes, elle eut une vision. Non pas une vision mys­tique, non pas une hal­lu­ci­na­tion — plu­tôt une image, une image d’une net­te­té insou­te­nable, comme si quel­qu’un avait pho­to­gra­phié l’in­té­rieur de sa tête avec l’ap­pa­reil de Saren. Elle vit Phnom Penh. Pas la Phnom Penh de cette nuit-là — une autre Phnom Penh, la même mais dif­fé­rente, une Phnom Penh vue d’en haut, vue de très loin, vue de si loin que les rues et les bâti­ments et les arbres et le fleuve se fon­daient en une seule tache de lumière, comme une galaxie, comme un feu d’ar­ti­fice figé, et cette tache de lumière pul­sait, vivait, res­pi­rait, et c’é­tait la plus belle chose qu’elle eût jamais vue et c’é­tait la plus effrayante, parce que la lumière pul­sait comme un cœur, et les cœurs s’arrêtent.

Elle ouvrit les yeux.

— Dara.

— Oui.

— Pro­mets-moi quelque chose.

— Quoi ?

Elle ne savait pas quoi. La pro­messe n’a­vait pas de conte­nu. C’é­tait une pro­messe vide, une pro­messe de forme pure — la forme d’un enga­ge­ment, la forme d’un lien, quelque chose pour rete­nir le monde en place, pour empê­cher la lumière de s’éteindre.

— Pro­mets-moi, c’est tout.

— Je te promets.

Ils res­tèrent là, dans la ruelle, dans la nuit, avec la musique qui pul­sait der­rière le mur et le jas­min qui pous­sait dans les fis­sures et les gre­nouilles qui chan­taient quelque part dans un jar­din invi­sible. Botum ser­ra la main de Dara dans la sienne et sen­tit le média­tor en écaille — celui qu’elle gar­dait dans sa taie d’o­reiller — pres­ser contre sa paume, dans la poche de son jean. Deux talis­mans : le média­tor et la pro­messe. Deux choses inutiles et indis­pen­sables, comme les fleurs de fran­gi­pa­nier dans un cock­tail, comme un la bémol dans un pia­no, comme une trace de rouge à lèvres sur un verre.

La nuit de Phnom Penh les enve­lop­pa. Tiède, épaisse, par­fu­mée. Une nuit comme il n’en exis­te­rait plus.

Cha­pitre 13 — Les harmoniques

Le la bémol ne déri­va plus.

Des­forges véri­fia chaque semaine, pen­dant tout le mois de décembre, avec la rigueur super­sti­tieuse d’un homme qui ne croit pas aux miracles mais qui en a vu un. Chaque lun­di matin, à huit heures, il sou­le­vait la housse du Pleyel, ouvrait le cou­vercle, sor­tait sa clef d’ac­cord et son dia­pa­son, et frap­pait la note. La bémol. La note rebelle, la note qui avait refu­sé pen­dant des jours de tenir sa place dans le spectre, qui avait déri­vé et oscil­lé et trem­blé comme un cœur malade. Et chaque lun­di, la note son­nait juste. Claire, pleine, stable. Un la bémol digne de ce nom, qui fai­sait son tra­vail de la bémol sans se plaindre ni se dérober.

Des­forges aurait dû en être sou­la­gé. Et il l’é­tait — pro­fes­sion­nel­le­ment. Un pia­no bien accor­dé est un pia­no heu­reux, et un pia­no heu­reux fait un accor­deur heu­reux, c’é­tait l’axiome fon­da­men­tal de son métier. Mais il y avait autre chose, sous le sou­la­ge­ment, une émo­tion plus com­plexe, plus nuan­cée, qu’il met­tait du temps à iden­ti­fier parce qu’il n’a­vait pas l’ha­bi­tude de nom­mer ses émo­tions — les accor­deurs de pia­no sont des gens de l’o­reille, pas du vocabulaire.

C’é­tait de la nos­tal­gie. La nos­tal­gie d’un défaut.

Le la bémol rebelle lui avait tenu com­pa­gnie. Pen­dant les jours de la visite Ken­ne­dy, quand l’hô­tel vibrait d’une éner­gie qu’il n’a­vait jamais eue, quand les cou­loirs bruis­saient de langues étran­gères et de frois­se­ments de soie, quand l’E­le­phant Bar sen­tait le cham­pagne et le fran­gi­pa­nier, le la bémol avait été le fil rouge de Des­forges, son inter­lo­cu­teur secret, sa conver­sa­tion pri­vée avec l’ins­tru­ment. Et main­te­nant que la conver­sa­tion était ter­mi­née, Des­forges se retrou­vait seul avec un pia­no docile, et la soli­tude d’un pia­no docile est peut-être la forme la plus sub­tile de la solitude.

Il en par­la à Mon­sieur Lo.

L’a­te­lier de luthe­rie, en décembre, sen­tait la colle chaude et le bois de rose. Mon­sieur Lo était pen­ché sur un cha­pei dong veng — un luth à deux cordes dont le manche, long de plus d’un mètre, était sculp­té dans du bois de jac­quier — et ses doigts noués tra­vaillaient les che­villes avec la déli­ca­tesse d’un orfèvre. Le thé fumait dans les bols. La lumière entrait par les inter­stices du mur de bam­bou et striait l’a­te­lier de barres d’or.

— Le la bémol tient, dit Desforges.

Mon­sieur Lo ne leva pas les yeux du chapei.

— Bien.

— Mais je ne com­prends pas pour­quoi il a ces­sé de déri­ver. Je n’ai rien fait de dif­fé­rent. La corde est la même. La che­ville est la même. L’hu­mi­di­té n’a pas changé.

— Peut-être que ce n’é­tait pas la corde.

— Quoi, alors ?

Mon­sieur Lo posa le cha­pei sur l’é­ta­bli et prit son bol de thé. Il but une gor­gée, len­te­ment, avec cette patience orien­tale que Des­forges admi­rait sans jamais pou­voir l’i­mi­ter — lui, le Lyon­nais ner­veux, l’homme du dia­pa­son et du quart de mil­li­mètre, l’homme qui vou­lait tou­jours com­prendre et qui com­pre­nait tou­jours trop vite.

— Vous connais­sez les har­mo­niques sym­pa­thiques ? dit Mon­sieur Lo.

— Bien sûr.

— Quand une corde vibre, les cordes voi­sines vibrent aus­si. Pas parce qu’on les frappe. Parce qu’elles résonnent. Parce que la vibra­tion se trans­met par l’air, par le bois, par tout ce qui relie les cordes entre elles. Un pia­no n’est pas une col­lec­tion de notes sépa­rées. C’est un sys­tème. Tout est relié à tout.

— Je sais cela, Mon­sieur Lo.

— Alors peut-être que votre la bémol ne vibrait pas à cause de lui-même. Peut-être qu’il vibrait à cause de quelque chose d’autre — quelque chose dans l’air, dans l’hô­tel, dans la ville. Une fré­quence. Une per­tur­ba­tion. Quelque chose qui fai­sait réson­ner cette corde-là et pas les autres.

Des­forges ne répon­dit pas. Il tenait son bol de thé entre ses grandes mains et regar­dait la vapeur mon­ter en spi­rales — des spi­rales qui res­sem­blaient, pen­sa-t-il, aux volutes de fumée dans l’E­le­phant Bar, aux vrilles des fran­gi­pa­niers, aux boucles du Mékong vu d’avion.

— Et quand cette chose a ces­sé, conti­nua Mon­sieur Lo, la corde a ces­sé aus­si. C’est tout.

— Vous êtes en train de me dire que mon la bémol déri­vait à cause de la visite de Jac­que­line Kennedy ?

Mon­sieur Lo sou­rit — un sou­rire fin, mali­cieux, qui creu­sait des rides autour de ses yeux presque aveugles.

— Je suis en train de vous dire que les pia­nos écoutent. Comme les gens. Et que quand il se passe quelque chose d’ex­tra­or­di­naire autour d’eux, ils réagissent. Pas tou­jours de la façon qu’on attend. Pas tou­jours de la façon qu’on comprend.

C’é­tait absurde. Des­forges le savait. Un pia­no est un objet — du bois, du métal, du feutre, des cordes. Il n’é­coute pas. Il ne réagit pas aux évé­ne­ments. Il obéit aux lois de la phy­sique, à la ten­sion des cordes, à l’hy­gro­mé­trie de l’air, au tem­pé­ra­ment du méca­nisme. La poé­sie de Mon­sieur Lo était char­mante, mais elle ne résis­tait pas à l’exa­men rationnel.

Et pour­tant.

Pour­tant, Des­forges avait pas­sé qua­torze ans à accor­der des pia­nos dans un pays où les esprits neak ta habi­taient les arbres et les car­re­fours, où les bonzes bénis­saient les voi­tures neuves et les mai­sons en construc­tion, où l’on consul­tait les astro­logues avant de fixer la date d’un mariage ou d’un démé­na­ge­ment, et où le monde visible et le monde invi­sible coexis­taient sans conflit, comme les graves et les aigus d’un même cla­vier. Qua­torze ans à vivre dans un pays où la ratio­na­li­té fran­çaise qu’il avait apprise au conser­va­toire de Lyon n’é­tait pas niée mais com­plé­tée — enri­chie, élar­gie, assou­plie — par une vision du monde qui accep­tait le mys­tère comme une com­po­sante natu­relle du réel.

Peut-être que Mon­sieur Lo avait rai­son. Peut-être que les pia­nos écoutent. Peut-être que le Pleyel du Royal, vieux de trente ans, impré­gné des voix et des musiques et des silences de trois décen­nies d’hô­tel­le­rie, avait sen­ti quelque chose — l’ar­ri­vée d’une femme extra­or­di­naire, l’a­gi­ta­tion d’une ville en fête, le fré­mis­se­ment d’un monde à son apo­gée — et avait répon­du de la seule façon dont un pia­no peut répondre : par une note qui dérive, par un la bémol qui refuse de tenir, par une dis­so­nance minus­cule qui dit, à qui sait l’en­tendre : atten­tion, quelque chose se passe.

Et quand la chose avait ces­sé — quand l’a­vion avait décol­lé, quand les dra­peaux avaient été reti­rés, quand la vie avait repris son cours — le la bémol avait ces­sé aus­si. Comme un sis­mo­graphe qui retrouve sa ligne droite après le trem­ble­ment de terre.

Des­forges ter­mi­na son thé, remer­cia Mon­sieur Lo, et sor­tit dans la ruelle. Le ven­deur de fruits était là, comme tou­jours, avec sa car­riole de man­gous­tans et de lon­ganes. Des­forges lui ache­ta un man­gous­tan, l’ou­vrit avec ses doigts — la peau vio­lette se fen­dit avec un cra­que­ment sec, révé­lant la chair blanche, nacrée, juteuse — et le man­gea debout sur le trot­toir, le jus cou­lant sur son men­ton, en regar­dant pas­ser les cyclo­pousses et les motos et les éco­liers en uni­forme blanc.

Le monde était là, entier, à por­tée de main. Le monde avec ses fruits et ses rues et ses bruits et sa lumière. Le monde avec ses pia­nos et ses cordes et ses har­mo­niques. Et quelque part dans ce monde, dans un cou­loir de palais, une femme lui avait dit : il y a des lieux qui résonnent. Et Des­forges, debout sur un trot­toir de Phnom Penh, un man­gous­tan à la main, sut qu’elle avait rai­son — que les lieux résonnent, que les pia­nos écoutent, que les villes ont des fré­quences, et que le Cam­bodge, en cet hiver 1967, réson­nait d’une note si belle et si fra­gile qu’on pou­vait à peine l’en­tendre, mais qu’elle était là, dans l’air, dans la lumière, dans le goût du man­gous­tan et le par­fum du jas­min et le bruit des geckos sur les murs, et qu’il suf­fi­sait d’écouter.

Il enfour­cha son Solex et repar­tit à tra­vers la ville, sa sacoche tin­tant à chaque cahot, et les enfants cou­raient der­rière lui en riant, comme ils fai­saient tou­jours, et Phnom Penh était dorée et bruyante et vivante autour de lui comme un orchestre qui joue sans par­ti­tion, et Des­forges, pour la pre­mière fois depuis long­temps, se sur­prit à chantonner.

Cha­pitre 14 — Le der­nier négatif

En jan­vier 1968, le diplo­mate amé­ri­cain Ches­ter Bowles arri­va à Phnom Penh.

Saren le sut parce que Sirik le convo­qua de nou­veau — même bureau, mêmes maquettes, même por­trait de Siha­nouk au mur — et lui confia la cou­ver­ture de la visite. « Pas de pho­tos cette fois, Saren. Bowles ne veut pas de presse. C’est offi­cieux. Mais le Prince veut que vous soyez là, au cas où. Au cas où quoi, Mon­sieur Sirik ? Au cas où. »

Au cas où. C’é­tait deve­nu la for­mule de l’é­poque. On vivait au cas où. On ran­geait ses affaires au cas où. On appre­nait le fran­çais au cas où. On enter­rait ses éco­no­mies dans le jar­din au cas où. Le Cam­bodge, en ce début d’an­née 1968, vivait dans un condi­tion­nel per­ma­nent, un futur hypo­thé­tique que per­sonne ne nom­mait mais que tout le monde sen­tait — comme le la bémol de Des­forges, comme les sil­houettes dans les marges de Saren, comme le « c’est dom­mage » du client incon­nu de Khem.

Saren ne pho­to­gra­phia pas Bowles. Il n’en eut pas l’oc­ca­sion — la visite fut courte, secrète, confi­née dans les salons du Cham­kar­mon. Mais il en pro­fi­ta pour retour­ner au Royal, avec son Nikon, pour un tra­vail qu’il avait repous­sé depuis des semaines et qui l’at­ten­dait avec la patience des choses inachevées.

Les néga­tifs.

Il avait accu­mu­lé, pen­dant la semaine de la visite Ken­ne­dy, vingt-trois rou­leaux de pel­li­cule — soit envi­ron huit cents images. Il en avait déve­lop­pé et tiré la plu­part dans les jours qui avaient sui­vi, pour Kam­bu­ja, pour les archives du Sang­kum, pour Dou­mer qui en vou­lait des copies enca­drées pour le hall du Royal. Mais cer­tains rou­leaux — les der­niers, ceux de la fin de la visite — étaient res­tés dans leur boîte en alu­mi­nium, au fond de son sac, non déve­lop­pés, comme des lettres qu’on n’ose pas ouvrir.

Ce soir-là, il les développa.

La chambre noire du sous-sol du Royal — le pla­card que Dou­mer lui avait cédé — était un espace minus­cule, à peine assez grand pour un homme debout, avec ses bacs de chi­mie posés sur une planche, son agran­dis­seur Durst vis­sé au mur, et son fil à linge en nylon ten­du d’un coin à l’autre, où les néga­tifs séchaient en se balan­çant dou­ce­ment dans le cou­rant d’air qui pas­sait sous la porte. L’o­deur était celle de tou­jours — le révé­la­teur acide, le fixa­teur âcre, le papier pho­to­gra­phique — et cette odeur, pour Saren, était celle de la véri­té, parce que la chambre noire est le seul lieu au monde où la lumière se trans­forme en matière, où ce qu’on a vu devient ce qu’on peut toucher.

Il déve­lop­pa les trois der­niers rou­leaux. Huit minutes dans le D‑76, trente secondes dans le bain d’ar­rêt, cinq minutes dans le fixa­teur, puis le rin­çage, long, méti­cu­leux, l’eau fraîche qui empor­tait les der­nières traces de chi­mie et lais­sait le néga­tif propre, trans­lu­cide, prêt à être lu.

Il sus­pen­dit les bandes de néga­tifs sur le fil et les exa­mi­na une par une, les yeux plis­sés, le film tenu devant la lampe inac­ti­nique rouge. Des images inver­sées défi­lèrent — les blancs noirs, les noirs blancs, les visages fan­to­ma­tiques, les pay­sages spec­traux. Les der­niers jours de la visite. Jackie à Siha­nouk­ville. Le bou­le­vard Ken­ne­dy. Les pal­miers à sucre. Les rizières. Le cor­tège de retour. L’aé­ro­port. Le C‑54 sur le tarmac.

Et puis, sur le tout der­nier rou­leau — le rou­leau qu’il avait char­gé le matin du départ, presque par habi­tude, comme on prend un para­pluie quand le ciel est incer­tain —, il trou­va les images qu’il ne se sou­ve­nait pas avoir prises.

Il y en avait trois.

La pre­mière mon­trait le jar­din du Royal à l’aube. La lumière était rasante, dorée, et les fran­gi­pa­niers pro­je­taient des ombres longues sur la pelouse humide de rosée. Au centre de l’i­mage, légè­re­ment déca­lé vers la droite, un fau­teuil en rotin — l’un des fau­teuils de la ter­rasse — était res­té dehors toute la nuit, et sur ce fau­teuil, posé comme si quel­qu’un l’a­vait oublié, un châle de soie claire, plié en deux, qui cap­tait la lumière du matin et la ren­voyait avec un éclat presque sur­na­tu­rel. Le châle de Jackie ? D’une autre femme ? Impos­sible à savoir. Mais l’i­mage avait une qua­li­té de rêve, une immo­bi­li­té vibrante, comme si le temps s’é­tait arrê­té au moment exact où le jour se lève et où la nuit consent à partir.

La deuxième mon­trait le hall du Royal, vu depuis l’es­ca­lier. La ver­rière Art déco pro­je­tait ses taches de cou­leur sur le sol de marbre — des bleus, des verts, des ors — et dans ces taches de cou­leur, une femme de chambre pas­sait la ser­pillière. Elle était cour­bée, le visage invi­sible, le corps réduit à une sil­houette en mou­ve­ment, et la ser­pillière tra­çait der­rière elle des arcs humides sur le marbre, des arcs qui reflé­taient les cou­leurs de la ver­rière et qui, l’es­pace d’un ins­tant, avant de sécher, trans­for­maient le sol en un tableau de lumière liquide. C’é­tait une image d’une beau­té acci­den­telle, invo­lon­taire — la beau­té de ceux qui tra­vaillent sans pen­ser à la beau­té, qui net­toient, qui servent, qui font fonc­tion­ner le monde visible pen­dant que le monde visible regarde ailleurs.

Et la troisième.

La troi­sième image était celle qu’il avait prise le pre­mier jour — la sil­houette dans le jar­din du Royal, sous le fran­gi­pa­nier, celle qu’il avait remar­quée sur ses pre­miers néga­tifs et qu’il avait oubliée. Mais ce n’é­tait pas le même néga­tif. C’é­tait un autre cli­ché, pris d’un autre angle, à un autre moment — et pour­tant la sil­houette était la même. Le même homme en che­mise sombre, les mains dans les poches, légè­re­ment pen­ché en avant. Mais cette fois, la mise au point était meilleure. Le visage était presque net. Presque. Les traits res­taient légè­re­ment flous — un nez, une mâchoire, l’ombre d’une bouche — mais l’ex­pres­sion était lisible. C’é­tait une expres­sion de concen­tra­tion intense, d’at­ten­tion abso­lue, le regard de quel­qu’un qui enre­gistre chaque détail d’un lieu, chaque angle, chaque dis­tance — le même regard d’in­ven­taire que Khem avait vu chez le client incon­nu au café, celui qui avait dit c’est dom­mage.

Était-ce le même homme ? Saren ne pou­vait pas l’af­fir­mer. Le néga­tif ne don­nait pas assez de détails. Et pour­tant, la pos­ture était la même — cette façon de se tenir, légè­re­ment pen­chée, les épaules basses, les mains dans les poches. Un homme qui regarde un lieu comme on regarde quelque chose qu’on va détruire — ou qu’on va perdre, ce qui revient au même.

Saren tira les trois épreuves. Il les posa côte à côte sur la tablette de l’a­gran­dis­seur et les regar­da lon­gue­ment, dans la lumière rouge de la chambre noire.

Le châle sur le fau­teuil vide. La femme de chambre et ses arcs de lumière. L’homme sans visage dans le jardin.

Trois images que Kam­bu­ja ne publie­rait jamais. Trois images qui n’é­taient ni impec­cables, ni lumi­neuses, ni joyeuses. Trois images qui ne mon­traient pas le Cam­bodge de Siha­nouk — le Cam­bodge des dis­cours et des maga­zines et des dra­peaux — mais un autre Cam­bodge, un Cam­bodge de silences et d’ombres et de pré­sences indéchiffrables.

Saren prit les trois épreuves, les glis­sa dans une enve­loppe kraft, et écri­vit des­sus, au crayon, d’une écri­ture rapide : Royal, novembre 1967. Ne pas publier.

Il ran­gea l’en­ve­loppe dans la boîte en car­ton où il conser­vait ses tirages per­son­nels — ceux qu’il ne mon­trait à per­sonne, ceux qui n’exis­taient que pour lui, ceux qui étaient la vraie mémoire de son regard, non cen­su­rée, non cadrée, non impec­cable. Il y avait dans cette boîte des cen­taines d’i­mages — des visages, des rues, des lumières, des gestes — tout un Phnom Penh secret, intime, fra­gile, qui n’exis­tait que sur du papier pho­to­gra­phique et dans les yeux d’un homme de vingt-huit ans qui aimait sa ville avec la fer­veur dou­lou­reuse de ceux qui pres­sentent qu’elle ne dure­ra pas.

Il refer­ma la boîte, étei­gnit la lampe rouge, et sor­tit du sous-sol.

Le hall du Royal l’ac­cueillit avec sa lumière du soir — la ver­rière pro­je­tait ses der­niers éclats de cou­leur sur le marbre, les mêmes bleus, les mêmes verts, les mêmes ors que sur sa pho­to­gra­phie, mais en mou­ve­ment cette fois, en vie, trem­blants et éphé­mères. Un baga­giste tra­ver­sait le hall avec une valise. Un couple de tou­ristes fran­çais signait le registre à la récep­tion. Le ven­ti­la­teur tour­nait. La fon­taine de la cour inté­rieure murmurait.

Saren tra­ver­sa le hall et s’ar­rê­ta devant l’E­le­phant Bar. Par la porte ouverte, il vit Khem der­rière son comp­toir, en train d’es­suyer un verre — tou­jours le même geste, le poi­gnet, le tor­chon, le cris­tal qui tour­nait. Il vit le bar vide, les bou­teilles ali­gnées, les pho­to­gra­phies au mur, la lumière d’ambre des lampes en lai­ton. Il vit tout cela et il sut — avec cette cer­ti­tude des pho­to­graphes, cette cer­ti­tude qui ne passe pas par la rai­son mais par l’œil — qu’il regar­dait quelque chose de précieux.

Pas pré­cieux comme l’or ou les bijoux. Pré­cieux comme le temps qui passe. Pré­cieux comme un après-midi de novembre dans un hôtel blanc sous les fran­gi­pa­niers, quand un bar­man essuie un verre et qu’une dan­seuse tra­verse un cou­loir et qu’un accor­deur de pia­no cherche une note rebelle et qu’un pho­to­graphe appuie sur le déclen­cheur — et que tout cela, tout cela ensemble, consti­tue un ins­tant de vie si ordi­naire et si mira­cu­leux qu’il méri­te­rait d’être conser­vé dans de l’ambre, figé pour tou­jours, offert aux siècles à venir comme la preuve qu’un jour, dans une ville au bord d’un fleuve, sous un ciel si bleu qu’il en deve­nait presque insou­te­nable, les gens vivaient et tra­vaillaient et s’ai­maient et dan­saient et jouaient de la musique et buvaient des cock­tails et pre­naient des pho­tos, et que c’é­tait beau, et que c’é­tait fra­gile, et que ça n’a­vait pas duré, et que rien ne dure, et que c’est pour cela, pré­ci­sé­ment, que les choses sont belles.

Saren sou­le­va son Nikon.

Il ne prit pas la photo.

Cer­taines choses sont au-delà de la pho­to­gra­phie. Cer­taines lumières refusent d’être cap­tu­rées. Cer­tains ins­tants ne peuvent exis­ter qu’une fois, dans l’œil de celui qui les voit, et dis­pa­raître avec lui.

Il lais­sa retom­ber l’ap­pa­reil sur sa poi­trine, sor­tit du Royal, et mar­cha vers le quai Siso­wath. Le fleuve cou­lait, brun et lent, vers le sud. Les pirogues ren­traient. Les lampes à huile s’al­lu­maient sur les étals. Un enfant lan­çait un cerf-volant rouge dans le ciel du cré­pus­cule. Et la radio d’un café jouait Sisa­mouth — tou­jours Sisa­mouth, sa voix de velours, sa voix de miel, sa voix qui chan­tait que les filles khmères étaient belles et que le Cam­bodge était le plus doux des pays et que la vie était un cadeau qu’il fal­lait prendre à deux mains, comme un fruit mûr, et cro­quer, et lais­ser le jus cou­ler sur les doigts, et sou­rire, et ne pas avoir peur.

Saren mar­cha le long du fleuve jus­qu’à la nuit.

Épi­logue — Lumières

Le Royal au crépuscule.

Vu de l’ex­té­rieur, depuis le trot­toir d’en face, de l’autre côté de l’al­lée de pal­miers royaux dont les troncs gris se décou­paient sur le ciel mauve comme les colonnes d’un temple sans toit. L’hô­tel était blanc — d’un blanc de lait, d’un blanc de lotus, d’un blanc qui n’exis­tait peut-être que dans la lumière de cette heure-là, entre jour et nuit, quand le soleil a dis­pa­ru der­rière le Palais mais que son sou­ve­nir traîne encore dans l’air et donne aux murs une phos­pho­res­cence douce, comme si le bâti­ment lui-même était une lampe qu’on venait d’allumer.

Les fenêtres s’é­clai­raient une à une.

Au rez-de-chaus­sée, la lumière d’ambre de l’E­le­phant Bar — et der­rière la vitre, si l’on regar­dait bien, si l’on avait les yeux d’un pho­to­graphe ou la patience d’un accor­deur de pia­no, on pou­vait dis­tin­guer la sil­houette de Khem der­rière son comp­toir, un verre à la main, le poi­gnet souple, le geste éter­nel. Au pre­mier étage, les fenêtres des suites — les rideaux de mous­se­line blanche qui gon­flaient dans la brise du soir, et der­rière les rideaux, des chambres vides, des lits faits, des fleurs fraîches dans des vases, tout un monde prêt à accueillir des gens qui n’é­taient pas encore arri­vés ou qui étaient déjà par­tis. Au deuxième étage, une fenêtre ouverte d’où mon­tait le son d’un pia­no — quel­qu’un jouait, pas très bien, un air hési­tant, mal­adroit, qui pou­vait être du jazz ou une ber­ceuse, et les notes tom­baient dans le jar­din comme les fleurs de fran­gi­pa­nier tom­baient des arbres, len­te­ment, une à une, sans bruit.

Dans le jar­din, les fran­gi­pa­niers étaient en fleurs.

Ils étaient tou­jours en fleurs — c’é­tait leur nature, leur voca­tion, leur seule rai­son d’être. Leurs fleurs blanches et jaunes, char­nues, par­fu­mées, jon­chaient la pelouse et bor­daient la pis­cine et flot­taient à la sur­face de l’eau tur­quoise comme des offrandes que per­sonne n’a­vait dépo­sées, des prières que per­sonne n’a­vait pro­non­cées, des mots que per­sonne n’a­vait écrits. Leur par­fum mon­tait dans l’air du soir et se mêlait à l’o­deur de la terre arro­sée, du jas­min, de la cui­sine — quel­qu’un, dans les cui­sines de l’hô­tel, pré­pa­rait un amok, et l’o­deur du galan­ga et de la citron­nelle et du lait de coco pas­sait par-des­sus les murs et venait se fondre dans le par­fum des fleurs et dans l’air tiède de la nuit.

Les gre­nouilles chantaient.

C’é­tait un chant ancien, plus ancien que l’hô­tel, plus ancien que la ville, plus ancien que les temples d’Ang­kor et que les royaumes khmers et que tout ce que les hommes avaient construit et détruit et recons­truit sur cette terre entre deux fleuves. Un chant de gre­nouilles, stu­pide et sublime, obs­ti­né et joyeux, un chant qui ne deman­dait rien et ne pro­met­tait rien et qui disait seule­ment : nous sommes là, la nuit est tiède, l’eau est proche, et nous chantons.

Un gecko tra­ver­sa le mur de la façade, rapide, trans­pa­rent, avec cette hâte absurde des petits ani­maux qui semblent tou­jours fuir quelque chose ou cou­rir vers quelque chose et qui ne font ni l’un ni l’autre mais qui bougent, sim­ple­ment, parce que bou­ger c’est vivre.

Le ciel pas­sa du mauve au vio­let. La pre­mière étoile appa­rut — pas une étoile, en véri­té, mais Vénus, l’é­toile du ber­ger, qui brillait au-des­sus du Ton­lé Sap avec une fixi­té de dia­mant. Les lumières de la ville s’al­lu­maient, elles aus­si, une à une, reflé­tées dans le fleuve — des guir­landes trem­blantes d’or et de rouge qui des­si­naient sur l’eau noire la carte d’une ville vivante, d’une ville qui res­pi­rait, qui man­geait, qui riait, qui écou­tait la radio, qui dan­sait, qui dor­mait, qui rêvait.

Phnom Penh. Novembre 1967, ou décembre, ou jan­vier 1968, qu’im­porte. Un soir par­mi les soirs. Un hôtel par­mi les hôtels. Un monde par­mi les mondes pos­sibles — celui-ci, le nôtre, le seul, celui où un bar­man garde un verre non lavé dans un pla­card, où une dan­seuse porte un média­tor de gui­tare dans sa taie d’o­reiller, où un accor­deur de pia­no chan­tonne sur un Solex, où un pho­to­graphe range ses images dans une boîte en car­ton sous son lit, et où tout cela — ces gestes minus­cules, ces objets déri­soires, ces secrets que per­sonne ne demande — est tout ce qui reste quand le reste a disparu.

Le Royal brillait dans la nuit comme un navire blanc.

Les fleurs tombaient.

Les gre­nouilles chantaient.

Et quelque part dans l’hô­tel, dans le petit pla­card fer­mé à clef sous le comp­toir de l’E­le­phant Bar, un verre de cris­tal atten­dait — avec sa fleur séchée et sa trace de rouge à lèvres qui s’ef­fa­çait len­te­ment, très len­te­ment, année après année, comme s’ef­facent les choses que le temps emporte et que la mémoire retient, comme s’ef­facent les voix et les visages et les musiques et les par­fums, comme s’ef­face tout ce qui fut vivant et qui ne l’est plus, sauf dans le cœur de ceux qui l’ont aimé, sauf dans le cœur de ceux qui se sou­viennent, sauf dans le cœur de ceux qui, un soir, dans un hôtel au bout du monde, ont posé un verre sur un comp­toir de teck sans faire de bruit, et ont su que ce geste-là, ce geste de rien, était la chose la plus impor­tante du monde.

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