Femme fatale
Femme fatale
Troisième partie
TROISIÈME PARTIE — L’APRÈS
Chapitre 11 — Le verre
Jackie Kennedy quitta le Cambodge le huit novembre, par le même C‑54 gris de l’US Air Force qui l’avait amenée.
Saren ne photographia pas le départ. On ne lui avait pas demandé — Sirik voulait des images d’arrivée, pas de départ, parce que les départs ne sont jamais impeccables, lumineux, joyeux. Les départs sont des choses tristes, même quand on sourit, même quand on agite la main, même quand les drapeaux flottent et que les enfants chantent. Il y a dans tout départ une petite mort, une porte qui se ferme, et les photographies de portes qui se ferment ne font pas de bonnes couvertures de magazine.
Mais Saren était à Pochentong quand même, avec son Nikon en bandoulière, parce qu’il ne pouvait pas ne pas être là. Il se tenait derrière la barrière de sécurité, parmi la foule clairsemée — quelques diplomates, des journalistes, des curieux. Il vit Jackie monter la passerelle, se retourner une dernière fois, lever la main. Le soleil était derrière elle et son visage était une silhouette noire bordée de lumière — un contrejour parfait, cinématographique, que Saren aurait pu photographier les yeux fermés mais qu’il choisit de ne pas photographier, parce que certaines images sont plus belles quand on les garde dans l’œil plutôt que dans la boîte.
L’avion décolla. La poussière latérite monta en nuage ocre. Le bruit des moteurs s’éloigna, s’amenuisa, disparut. Et le silence qui suivit — ce silence particulier qui tombe après le passage d’un avion, un silence qui semble plus profond que le silence ordinaire, comme si le bruit avait creusé un trou dans l’air — ce silence-là tomba sur Pochentong et sur Phnom Penh et sur le Cambodge tout entier comme un voile de gaze.
La fête était finie.
* * *
Au Royal, la vie reprit son cours.
Les drapeaux furent retirés. Les guirlandes de fleurs, fanées, furent jetées. Les volets repeints retrouvèrent la poussière quotidienne. Le personnel, tendu pendant une semaine comme une corde de violon, se relâcha d’un coup — les femmes de chambre recommencèrent à bavarder dans les couloirs, les cuisiniers à fumer entre les services, les portiers à s’asseoir sur leurs tabourets quand personne ne regardait. L’hôtel cessa d’être un théâtre et redevint ce qu’il était : un lieu où les gens dorment, mangent, boivent, se parlent ou ne se parlent pas, et où les jours se ressemblent avec cette monotonie bienveillante qui est le propre des bons hôtels.
Khem retrouva son bar.
Les premiers jours après le départ, les clients commandèrent encore des Femme Fatale. Le cocktail avait sa réputation, désormais — on en parlait dans les guides, dans les conversations de terrasse, dans les lettres que les voyageurs envoyaient à leurs amis en Europe ou en Amérique. « Il faut absolument goûter le Femme Fatale au Raffles de Phnom Penh, un cocktail inventé pour Jackie Kennedy, divin. » Khem les préparait avec le même soin qu’au premier jour — les sept millilitres de crème de fraise, le filet de cognac, le champagne versé le long de la paroi, la fleur de frangipanier. Le geste était devenu automatique, comme tous les gestes de Khem, mais il n’était pas devenu machinal — c’est-à-dire que la main faisait sans que la tête commande, mais que le cœur, lui, restait présent, vigilant, attentif à chaque coupe comme si c’était la première.
Puis les semaines passèrent, et les commandes de Femme Fatale se raréfièrent. Les touristes qui venaient pour le cocktail laissèrent place aux habitués qui venaient pour le pastis, le gin tonic, le whisky soda. L’Elephant Bar retrouva son rythme — les cinq heures de l’après-midi et leur lumière ocre, les diplomates du soir et leurs confidences alcoolisées, les journalistes solitaires et leurs carnets. La vie reprit, comme elle reprend toujours, avec cette obstination douce qui est la marque des choses vivantes.
Mais le verre était toujours là.
Dans le petit placard fermé à clef sous le comptoir, la coupe de cristal attendait, avec sa trace de rouge à lèvres et son fond de cocktail évaporé qui avait laissé sur le verre une pellicule rosée, translucide, comme un vernis. La fleur de frangipanier avait séché — ses pétales, jadis charnus et blancs, étaient devenus bruns et fins comme du papier de soie, mais ils n’avaient pas perdu leur forme, et la fleur, posée au fond de la coupe, ressemblait maintenant à un spécimen de botaniste, un objet de musée, une relique.
Khem ouvrait le placard chaque soir, après la fermeture. Il sortait la coupe, la posait sur le comptoir, la regardait. Ce n’était pas un rituel — les rituels sont codifiés, et celui-ci n’obéissait à aucune règle. C’était plutôt une habitude, une pulsion qu’il ne cherchait pas à comprendre, un geste aussi naturel que celui de vérifier que la porte est bien fermée ou que le gaz est éteint. Il regardait la trace de rouge à lèvres — elle s’estompait légèrement, semaine après semaine, le grenat virant au rosé, le rosé au beige, comme si le temps effaçait la bouche de Jackie Kennedy par couches successives, comme un palimpseste. Et chaque soir, Khem reposait la coupe dans le placard, refermait la porte, tournait la clef.
Il ne se demandait pas pourquoi il gardait ce verre. La question ne se posait pas en ces termes. Le verre était là, comme le comptoir était là, comme le Pleyel de Desforges était là, comme le Tonlé Sap coulait au bout de la rue. Certaines choses existent et n’ont pas besoin de raison.
Un soir de décembre, Chenda — l’amie de Botum, la femme de chambre — passa au bar pour récupérer des serviettes. Elle vit Khem debout devant le placard ouvert, la coupe à la main, immobile.
— Lok Khem ? Tout va bien ?
Il referma le placard d’un geste vif, presque coupable.
— Tout va bien, Néang Chenda.
Elle le regarda avec cette perspicacité tranquille des femmes de chambre, qui voient tout et ne disent rien — les lits défaits et les lits intacts, les bouteilles vides et les lettres déchirées, les visages du matin et les visages du soir. Elle vit que Khem cachait quelque chose, et elle ne posa pas de questions, parce que dans un hôtel, les secrets des autres sont sacrés.
Mais elle en parla à Botum, le lendemain, en passant. « Le vieux Khem a un trésor dans son placard. Il le regarde chaque soir après la fermeture. Je ne sais pas ce que c’est. Un verre, je crois. Un verre avec quelque chose dessus. »
Botum sourit. Elle ne savait pas ce que c’était non plus. Mais elle connaissait les trésors — elle en avait un elle-même, caché dans la doublure de sa taie d’oreiller : un médiator de guitare en écaille, que Dara lui avait donné après leur première nuit ensemble, et qu’elle touchait chaque matin en se réveillant, du bout des doigts, comme une prière sans dieu.
* * *
Les jours raccourcirent. Non pas en lumière — sous les tropiques, les jours ne raccourcissent pas — mais en intensité. Novembre avait été un mois de feu, de couleur, de mouvement. Décembre fut un mois d’eau. La mousson tardive envoya quelques pluies — des averses brèves, violentes, qui transformaient les rues en rivières de boue rouge et les jardins en marécages fumants, puis qui cessaient aussi soudainement qu’elles avaient commencé, laissant dans l’air une fraîcheur provisoire et une odeur de terre mouillée qui était peut-être le parfum le plus beau du monde.
Khem servait ses clients. Desforges accordait ses pianos. Saren prenait ses photos. Botum dansait. La ville vivait. Les motos pétaradaient. Les vendeurs criaient. Les bonzes marchaient pieds nus à l’aube. Les enfants allaient à l’école. Les fruits mûrissaient sur les étals — les mangues de décembre, plus vertes et plus acides que celles de novembre, et les pomelos géants, et les bananes naines qu’on faisait frire dans la pâte de riz et qu’on mangeait brûlantes, debout sur le trottoir, en se brûlant les doigts.
Phnom Penh était la même. Phnom Penh était toujours la même. Et pourtant.
Pourtant, quelque chose avait changé. Pas dans les rues — les rues étaient les mêmes. Pas dans les bâtiments — les bâtiments de Vann Molyvann scintillaient toujours comme des temples futuristes. Pas dans la musique — Sisamouth chantait toujours à la radio, et Ros Serey Sothea, et les Baksey Cham Krong. Pas dans la nourriture — le prahok fumait toujours dans les woks et la papaye verte se pilait toujours au mortier avec le même bruit sourd et régulier. Non. Le changement n’était nulle part et il était partout. Il était dans l’air, dans la lumière, dans l’angle des ombres, dans la façon dont les gens se regardaient — ou ne se regardaient pas — dans les silences qui tombaient au milieu des conversations, dans les journaux qu’on lisait trop vite et qu’on pliait trop soigneusement. C’était un changement sans nom, sans forme, sans date — un changement comme un la bémol qui dérive, imperceptiblement, sans que personne ne l’entende sauf celui dont le métier est d’écouter.
Chapitre 12 — La nuit de Botum
C’est en décembre que Botum cessa de choisir.
Ou plutôt — c’est en décembre qu’elle comprit qu’il n’y avait rien à choisir. Que les deux musiques n’étaient pas deux musiques mais une seule, jouée dans des registres différents, comme un piano dont les graves et les aigus sont le même instrument et qu’on ne peut pas couper en deux sans le détruire. Que ses doigts d’Apsara et ses pieds de danseuse de rock appartenaient au même corps, et que ce corps n’avait pas à se diviser pour exister.
Elle comprit cela un vendredi soir, chez Vantha.
Le club était bondé. La chaleur y était animale — une chaleur de corps serrés, de souffles mêlés, de sueur et de fumée de cigarettes et de bière renversée sur la sciure du sol. Les néons bleus et roses donnaient aux visages une couleur irréelle, lunaire, et dans cette lumière les gens ne ressemblaient plus tout à fait à des gens mais à des créatures d’un autre monde — un monde où les traits se dissolvaient, où les identités se mêlaient, où il n’y avait plus de jeunes fonctionnaires ni d’étudiants ni de filles de bonne famille mais seulement des corps en mouvement, des corps qui dansaient, qui suaient, qui vivaient avec cette urgence joyeuse des êtres qui ne savent pas encore que la joie est un bien périssable.
Dara jouait. Il jouait un morceau qu’il avait composé la semaine précédente — un morceau sans titre, un riff de guitare répétitif, hypnotique, qui montait en spirale, s’enroulait sur lui-même, accélérait, puis retombait dans un silence suspendu avant de repartir, plus fort, plus haut, comme un oiseau qui prend son élan. L’organiste suivait avec des nappes de son graves qui vibraient dans la poitrine. Le batteur frappait un rythme syncopé, décalé, qui boitait comme une danse bancale et qui était, peut-être, la chose la plus élégante que Botum eût jamais entendue — une élégance de l’imperfection, une grâce du déséquilibre.
Elle dansa.
Elle dansa d’abord comme elle dansait toujours chez Vantha — librement, les bras en l’air, les pieds dans la sciure, le corps offert au son. Mais ce soir-là, quelque chose de différent se produisit. Au lieu de se défaire de la danseuse classique pour devenir la fille qui danse le rock, elle sentit les deux se superposer — les gestes codifiés des Apsaras se couler dans les mouvements libres du rock, les angulations du ballet royal épouser les ondulations de la danse moderne, le sacré et le profane se mêler si intimement qu’on ne pouvait plus les distinguer.
Ses doigts se renversèrent — le geste du lotus, celui qu’elle avait fait devant Jackie Kennedy, celui qu’elle avait fait chez Vantha l’autre soir. Mais cette fois, le geste ne citait rien, n’imitait rien, ne se souvenait de rien. Il était neuf. Il naissait là, maintenant, de la rencontre entre ses mains et la musique de Dara, et il signifiait quelque chose que le ballet classique n’avait pas prévu et que le rock n’avait pas imaginé — quelque chose qui n’avait de nom dans aucune langue, qui n’avait de code dans aucune tradition, et qui était peut-être la danse que le Cambodge dansait sans le savoir, la danse de l’entre-deux, la danse de celui qui n’a pas encore choisi parce qu’il n’a pas besoin de choisir.
Dara la regardait en jouant. Ses doigts couraient sur le manche de la guitare avec cette agilité nerveuse qui était sa marque, et ses yeux ne quittaient pas Botum, et la musique qu’il jouait et la danse qu’elle dansait étaient devenues la même chose — un dialogue sans mots, une conversation de corps, un accord.
Le morceau dura douze minutes. Quand il s’arrêta, la salle était silencieuse. Pas un silence de gêne — un silence de stupéfaction. Les danseurs s’étaient arrêtés. Les buveurs avaient reposé leurs verres. Même Vantha, derrière son bar de planches, avait cessé de compter sa caisse. Tout le monde regardait Botum, qui se tenait au milieu de la piste, immobile, les bras baissés, les cheveux collés au visage par la sueur, le souffle court, et sur ses lèvres ce sourire — non pas le sourire des Apsaras, non pas le sourire social, mais un sourire de joie nue, un sourire d’animal heureux, de corps qui a trouvé ce qu’il cherchait.
Puis la salle explosa. Les cris, les applaudissements, les sifflements. Un étudiant lança son verre en l’air — un geste stupide, dangereux, magnifique. Dara plaqua un accord triomphal. L’organiste fit rugir ses basses. Et la fête reprit, plus forte, plus bruyante, plus vivante qu’avant.
Plus tard, dans la ruelle derrière le club, adossés au mur de béton encore chaud de la chaleur du jour, Botum et Dara fumèrent une cigarette en silence. La nuit était épaisse, sans étoiles. Les bruits du club leur parvenaient étouffés, lointains, comme une musique entendue sous l’eau. L’air sentait le béton chauffé, la cigarette, et le jasmin sauvage qui poussait dans les fissures du trottoir avec cette obstination joyeuse de la végétation tropicale.
— Tu as fait quelque chose ce soir, dit Dara.
— Quoi ?
— Je ne sais pas. Quelque chose de nouveau. Avec tes mains.
Botum regarda ses mains. Ces mains que Lok Kru Vong avait façonnées pendant quinze ans, ces mains qui savaient se renverser jusqu’à toucher le dos de la paume, ces mains qui avaient offert un lotus invisible à Jacqueline Kennedy dans une salle aux trois cents bougies. Ces mains qui, ce soir, avaient inventé un geste qui n’appartenait à aucune tradition.
— C’est les deux, dit-elle. Le Palais et ici. Lok Kru Vong et toi. C’est les deux ensemble.
Dara tira sur sa cigarette. Le bout incandescent fit un point orange dans le noir.
— Les vieux diront que tu profanes la danse sacrée.
— Peut-être. Et toi, qu’est-ce que tu dis ?
Il se tourna vers elle. Dans l’obscurité, elle ne voyait pas ses traits, seulement la lueur de la cigarette qui éclairait par intermittence ses lèvres, son menton, le bas de ses yeux.
— Je dis que c’est la plus belle chose que j’aie jamais vue.
Botum posa sa tête contre son épaule. Elle sentait la chaleur de son corps à travers la chemise, le battement de son cœur, l’odeur de sa peau mêlée à celle du tabac et de la corde de guitare. Elle ferma les yeux.
Et derrière ses paupières closes, elle eut une vision. Non pas une vision mystique, non pas une hallucination — plutôt une image, une image d’une netteté insoutenable, comme si quelqu’un avait photographié l’intérieur de sa tête avec l’appareil de Saren. Elle vit Phnom Penh. Pas la Phnom Penh de cette nuit-là — une autre Phnom Penh, la même mais différente, une Phnom Penh vue d’en haut, vue de très loin, vue de si loin que les rues et les bâtiments et les arbres et le fleuve se fondaient en une seule tache de lumière, comme une galaxie, comme un feu d’artifice figé, et cette tache de lumière pulsait, vivait, respirait, et c’était la plus belle chose qu’elle eût jamais vue et c’était la plus effrayante, parce que la lumière pulsait comme un cœur, et les cœurs s’arrêtent.
Elle ouvrit les yeux.
— Dara.
— Oui.
— Promets-moi quelque chose.
— Quoi ?
Elle ne savait pas quoi. La promesse n’avait pas de contenu. C’était une promesse vide, une promesse de forme pure — la forme d’un engagement, la forme d’un lien, quelque chose pour retenir le monde en place, pour empêcher la lumière de s’éteindre.
— Promets-moi, c’est tout.
— Je te promets.
Ils restèrent là, dans la ruelle, dans la nuit, avec la musique qui pulsait derrière le mur et le jasmin qui poussait dans les fissures et les grenouilles qui chantaient quelque part dans un jardin invisible. Botum serra la main de Dara dans la sienne et sentit le médiator en écaille — celui qu’elle gardait dans sa taie d’oreiller — presser contre sa paume, dans la poche de son jean. Deux talismans : le médiator et la promesse. Deux choses inutiles et indispensables, comme les fleurs de frangipanier dans un cocktail, comme un la bémol dans un piano, comme une trace de rouge à lèvres sur un verre.
La nuit de Phnom Penh les enveloppa. Tiède, épaisse, parfumée. Une nuit comme il n’en existerait plus.
Chapitre 13 — Les harmoniques
Le la bémol ne dériva plus.
Desforges vérifia chaque semaine, pendant tout le mois de décembre, avec la rigueur superstitieuse d’un homme qui ne croit pas aux miracles mais qui en a vu un. Chaque lundi matin, à huit heures, il soulevait la housse du Pleyel, ouvrait le couvercle, sortait sa clef d’accord et son diapason, et frappait la note. La bémol. La note rebelle, la note qui avait refusé pendant des jours de tenir sa place dans le spectre, qui avait dérivé et oscillé et tremblé comme un cœur malade. Et chaque lundi, la note sonnait juste. Claire, pleine, stable. Un la bémol digne de ce nom, qui faisait son travail de la bémol sans se plaindre ni se dérober.
Desforges aurait dû en être soulagé. Et il l’était — professionnellement. Un piano bien accordé est un piano heureux, et un piano heureux fait un accordeur heureux, c’était l’axiome fondamental de son métier. Mais il y avait autre chose, sous le soulagement, une émotion plus complexe, plus nuancée, qu’il mettait du temps à identifier parce qu’il n’avait pas l’habitude de nommer ses émotions — les accordeurs de piano sont des gens de l’oreille, pas du vocabulaire.
C’était de la nostalgie. La nostalgie d’un défaut.
Le la bémol rebelle lui avait tenu compagnie. Pendant les jours de la visite Kennedy, quand l’hôtel vibrait d’une énergie qu’il n’avait jamais eue, quand les couloirs bruissaient de langues étrangères et de froissements de soie, quand l’Elephant Bar sentait le champagne et le frangipanier, le la bémol avait été le fil rouge de Desforges, son interlocuteur secret, sa conversation privée avec l’instrument. Et maintenant que la conversation était terminée, Desforges se retrouvait seul avec un piano docile, et la solitude d’un piano docile est peut-être la forme la plus subtile de la solitude.
Il en parla à Monsieur Lo.
L’atelier de lutherie, en décembre, sentait la colle chaude et le bois de rose. Monsieur Lo était penché sur un chapei dong veng — un luth à deux cordes dont le manche, long de plus d’un mètre, était sculpté dans du bois de jacquier — et ses doigts noués travaillaient les chevilles avec la délicatesse d’un orfèvre. Le thé fumait dans les bols. La lumière entrait par les interstices du mur de bambou et striait l’atelier de barres d’or.
— Le la bémol tient, dit Desforges.
Monsieur Lo ne leva pas les yeux du chapei.
— Bien.
— Mais je ne comprends pas pourquoi il a cessé de dériver. Je n’ai rien fait de différent. La corde est la même. La cheville est la même. L’humidité n’a pas changé.
— Peut-être que ce n’était pas la corde.
— Quoi, alors ?
Monsieur Lo posa le chapei sur l’établi et prit son bol de thé. Il but une gorgée, lentement, avec cette patience orientale que Desforges admirait sans jamais pouvoir l’imiter — lui, le Lyonnais nerveux, l’homme du diapason et du quart de millimètre, l’homme qui voulait toujours comprendre et qui comprenait toujours trop vite.
— Vous connaissez les harmoniques sympathiques ? dit Monsieur Lo.
— Bien sûr.
— Quand une corde vibre, les cordes voisines vibrent aussi. Pas parce qu’on les frappe. Parce qu’elles résonnent. Parce que la vibration se transmet par l’air, par le bois, par tout ce qui relie les cordes entre elles. Un piano n’est pas une collection de notes séparées. C’est un système. Tout est relié à tout.
— Je sais cela, Monsieur Lo.
— Alors peut-être que votre la bémol ne vibrait pas à cause de lui-même. Peut-être qu’il vibrait à cause de quelque chose d’autre — quelque chose dans l’air, dans l’hôtel, dans la ville. Une fréquence. Une perturbation. Quelque chose qui faisait résonner cette corde-là et pas les autres.
Desforges ne répondit pas. Il tenait son bol de thé entre ses grandes mains et regardait la vapeur monter en spirales — des spirales qui ressemblaient, pensa-t-il, aux volutes de fumée dans l’Elephant Bar, aux vrilles des frangipaniers, aux boucles du Mékong vu d’avion.
— Et quand cette chose a cessé, continua Monsieur Lo, la corde a cessé aussi. C’est tout.
— Vous êtes en train de me dire que mon la bémol dérivait à cause de la visite de Jacqueline Kennedy ?
Monsieur Lo sourit — un sourire fin, malicieux, qui creusait des rides autour de ses yeux presque aveugles.
— Je suis en train de vous dire que les pianos écoutent. Comme les gens. Et que quand il se passe quelque chose d’extraordinaire autour d’eux, ils réagissent. Pas toujours de la façon qu’on attend. Pas toujours de la façon qu’on comprend.
C’était absurde. Desforges le savait. Un piano est un objet — du bois, du métal, du feutre, des cordes. Il n’écoute pas. Il ne réagit pas aux événements. Il obéit aux lois de la physique, à la tension des cordes, à l’hygrométrie de l’air, au tempérament du mécanisme. La poésie de Monsieur Lo était charmante, mais elle ne résistait pas à l’examen rationnel.
Et pourtant.
Pourtant, Desforges avait passé quatorze ans à accorder des pianos dans un pays où les esprits neak ta habitaient les arbres et les carrefours, où les bonzes bénissaient les voitures neuves et les maisons en construction, où l’on consultait les astrologues avant de fixer la date d’un mariage ou d’un déménagement, et où le monde visible et le monde invisible coexistaient sans conflit, comme les graves et les aigus d’un même clavier. Quatorze ans à vivre dans un pays où la rationalité française qu’il avait apprise au conservatoire de Lyon n’était pas niée mais complétée — enrichie, élargie, assouplie — par une vision du monde qui acceptait le mystère comme une composante naturelle du réel.
Peut-être que Monsieur Lo avait raison. Peut-être que les pianos écoutent. Peut-être que le Pleyel du Royal, vieux de trente ans, imprégné des voix et des musiques et des silences de trois décennies d’hôtellerie, avait senti quelque chose — l’arrivée d’une femme extraordinaire, l’agitation d’une ville en fête, le frémissement d’un monde à son apogée — et avait répondu de la seule façon dont un piano peut répondre : par une note qui dérive, par un la bémol qui refuse de tenir, par une dissonance minuscule qui dit, à qui sait l’entendre : attention, quelque chose se passe.
Et quand la chose avait cessé — quand l’avion avait décollé, quand les drapeaux avaient été retirés, quand la vie avait repris son cours — le la bémol avait cessé aussi. Comme un sismographe qui retrouve sa ligne droite après le tremblement de terre.
Desforges termina son thé, remercia Monsieur Lo, et sortit dans la ruelle. Le vendeur de fruits était là, comme toujours, avec sa carriole de mangoustans et de longanes. Desforges lui acheta un mangoustan, l’ouvrit avec ses doigts — la peau violette se fendit avec un craquement sec, révélant la chair blanche, nacrée, juteuse — et le mangea debout sur le trottoir, le jus coulant sur son menton, en regardant passer les cyclopousses et les motos et les écoliers en uniforme blanc.
Le monde était là, entier, à portée de main. Le monde avec ses fruits et ses rues et ses bruits et sa lumière. Le monde avec ses pianos et ses cordes et ses harmoniques. Et quelque part dans ce monde, dans un couloir de palais, une femme lui avait dit : il y a des lieux qui résonnent. Et Desforges, debout sur un trottoir de Phnom Penh, un mangoustan à la main, sut qu’elle avait raison — que les lieux résonnent, que les pianos écoutent, que les villes ont des fréquences, et que le Cambodge, en cet hiver 1967, résonnait d’une note si belle et si fragile qu’on pouvait à peine l’entendre, mais qu’elle était là, dans l’air, dans la lumière, dans le goût du mangoustan et le parfum du jasmin et le bruit des geckos sur les murs, et qu’il suffisait d’écouter.
Il enfourcha son Solex et repartit à travers la ville, sa sacoche tintant à chaque cahot, et les enfants couraient derrière lui en riant, comme ils faisaient toujours, et Phnom Penh était dorée et bruyante et vivante autour de lui comme un orchestre qui joue sans partition, et Desforges, pour la première fois depuis longtemps, se surprit à chantonner.
Chapitre 14 — Le dernier négatif
En janvier 1968, le diplomate américain Chester Bowles arriva à Phnom Penh.
Saren le sut parce que Sirik le convoqua de nouveau — même bureau, mêmes maquettes, même portrait de Sihanouk au mur — et lui confia la couverture de la visite. « Pas de photos cette fois, Saren. Bowles ne veut pas de presse. C’est officieux. Mais le Prince veut que vous soyez là, au cas où. Au cas où quoi, Monsieur Sirik ? Au cas où. »
Au cas où. C’était devenu la formule de l’époque. On vivait au cas où. On rangeait ses affaires au cas où. On apprenait le français au cas où. On enterrait ses économies dans le jardin au cas où. Le Cambodge, en ce début d’année 1968, vivait dans un conditionnel permanent, un futur hypothétique que personne ne nommait mais que tout le monde sentait — comme le la bémol de Desforges, comme les silhouettes dans les marges de Saren, comme le « c’est dommage » du client inconnu de Khem.
Saren ne photographia pas Bowles. Il n’en eut pas l’occasion — la visite fut courte, secrète, confinée dans les salons du Chamkarmon. Mais il en profita pour retourner au Royal, avec son Nikon, pour un travail qu’il avait repoussé depuis des semaines et qui l’attendait avec la patience des choses inachevées.
Les négatifs.
Il avait accumulé, pendant la semaine de la visite Kennedy, vingt-trois rouleaux de pellicule — soit environ huit cents images. Il en avait développé et tiré la plupart dans les jours qui avaient suivi, pour Kambuja, pour les archives du Sangkum, pour Doumer qui en voulait des copies encadrées pour le hall du Royal. Mais certains rouleaux — les derniers, ceux de la fin de la visite — étaient restés dans leur boîte en aluminium, au fond de son sac, non développés, comme des lettres qu’on n’ose pas ouvrir.
Ce soir-là, il les développa.
La chambre noire du sous-sol du Royal — le placard que Doumer lui avait cédé — était un espace minuscule, à peine assez grand pour un homme debout, avec ses bacs de chimie posés sur une planche, son agrandisseur Durst vissé au mur, et son fil à linge en nylon tendu d’un coin à l’autre, où les négatifs séchaient en se balançant doucement dans le courant d’air qui passait sous la porte. L’odeur était celle de toujours — le révélateur acide, le fixateur âcre, le papier photographique — et cette odeur, pour Saren, était celle de la vérité, parce que la chambre noire est le seul lieu au monde où la lumière se transforme en matière, où ce qu’on a vu devient ce qu’on peut toucher.
Il développa les trois derniers rouleaux. Huit minutes dans le D‑76, trente secondes dans le bain d’arrêt, cinq minutes dans le fixateur, puis le rinçage, long, méticuleux, l’eau fraîche qui emportait les dernières traces de chimie et laissait le négatif propre, translucide, prêt à être lu.
Il suspendit les bandes de négatifs sur le fil et les examina une par une, les yeux plissés, le film tenu devant la lampe inactinique rouge. Des images inversées défilèrent — les blancs noirs, les noirs blancs, les visages fantomatiques, les paysages spectraux. Les derniers jours de la visite. Jackie à Sihanoukville. Le boulevard Kennedy. Les palmiers à sucre. Les rizières. Le cortège de retour. L’aéroport. Le C‑54 sur le tarmac.
Et puis, sur le tout dernier rouleau — le rouleau qu’il avait chargé le matin du départ, presque par habitude, comme on prend un parapluie quand le ciel est incertain —, il trouva les images qu’il ne se souvenait pas avoir prises.
Il y en avait trois.
La première montrait le jardin du Royal à l’aube. La lumière était rasante, dorée, et les frangipaniers projetaient des ombres longues sur la pelouse humide de rosée. Au centre de l’image, légèrement décalé vers la droite, un fauteuil en rotin — l’un des fauteuils de la terrasse — était resté dehors toute la nuit, et sur ce fauteuil, posé comme si quelqu’un l’avait oublié, un châle de soie claire, plié en deux, qui captait la lumière du matin et la renvoyait avec un éclat presque surnaturel. Le châle de Jackie ? D’une autre femme ? Impossible à savoir. Mais l’image avait une qualité de rêve, une immobilité vibrante, comme si le temps s’était arrêté au moment exact où le jour se lève et où la nuit consent à partir.
La deuxième montrait le hall du Royal, vu depuis l’escalier. La verrière Art déco projetait ses taches de couleur sur le sol de marbre — des bleus, des verts, des ors — et dans ces taches de couleur, une femme de chambre passait la serpillière. Elle était courbée, le visage invisible, le corps réduit à une silhouette en mouvement, et la serpillière traçait derrière elle des arcs humides sur le marbre, des arcs qui reflétaient les couleurs de la verrière et qui, l’espace d’un instant, avant de sécher, transformaient le sol en un tableau de lumière liquide. C’était une image d’une beauté accidentelle, involontaire — la beauté de ceux qui travaillent sans penser à la beauté, qui nettoient, qui servent, qui font fonctionner le monde visible pendant que le monde visible regarde ailleurs.
Et la troisième.
La troisième image était celle qu’il avait prise le premier jour — la silhouette dans le jardin du Royal, sous le frangipanier, celle qu’il avait remarquée sur ses premiers négatifs et qu’il avait oubliée. Mais ce n’était pas le même négatif. C’était un autre cliché, pris d’un autre angle, à un autre moment — et pourtant la silhouette était la même. Le même homme en chemise sombre, les mains dans les poches, légèrement penché en avant. Mais cette fois, la mise au point était meilleure. Le visage était presque net. Presque. Les traits restaient légèrement flous — un nez, une mâchoire, l’ombre d’une bouche — mais l’expression était lisible. C’était une expression de concentration intense, d’attention absolue, le regard de quelqu’un qui enregistre chaque détail d’un lieu, chaque angle, chaque distance — le même regard d’inventaire que Khem avait vu chez le client inconnu au café, celui qui avait dit c’est dommage.
Était-ce le même homme ? Saren ne pouvait pas l’affirmer. Le négatif ne donnait pas assez de détails. Et pourtant, la posture était la même — cette façon de se tenir, légèrement penchée, les épaules basses, les mains dans les poches. Un homme qui regarde un lieu comme on regarde quelque chose qu’on va détruire — ou qu’on va perdre, ce qui revient au même.
Saren tira les trois épreuves. Il les posa côte à côte sur la tablette de l’agrandisseur et les regarda longuement, dans la lumière rouge de la chambre noire.
Le châle sur le fauteuil vide. La femme de chambre et ses arcs de lumière. L’homme sans visage dans le jardin.
Trois images que Kambuja ne publierait jamais. Trois images qui n’étaient ni impeccables, ni lumineuses, ni joyeuses. Trois images qui ne montraient pas le Cambodge de Sihanouk — le Cambodge des discours et des magazines et des drapeaux — mais un autre Cambodge, un Cambodge de silences et d’ombres et de présences indéchiffrables.
Saren prit les trois épreuves, les glissa dans une enveloppe kraft, et écrivit dessus, au crayon, d’une écriture rapide : Royal, novembre 1967. Ne pas publier.
Il rangea l’enveloppe dans la boîte en carton où il conservait ses tirages personnels — ceux qu’il ne montrait à personne, ceux qui n’existaient que pour lui, ceux qui étaient la vraie mémoire de son regard, non censurée, non cadrée, non impeccable. Il y avait dans cette boîte des centaines d’images — des visages, des rues, des lumières, des gestes — tout un Phnom Penh secret, intime, fragile, qui n’existait que sur du papier photographique et dans les yeux d’un homme de vingt-huit ans qui aimait sa ville avec la ferveur douloureuse de ceux qui pressentent qu’elle ne durera pas.
Il referma la boîte, éteignit la lampe rouge, et sortit du sous-sol.
Le hall du Royal l’accueillit avec sa lumière du soir — la verrière projetait ses derniers éclats de couleur sur le marbre, les mêmes bleus, les mêmes verts, les mêmes ors que sur sa photographie, mais en mouvement cette fois, en vie, tremblants et éphémères. Un bagagiste traversait le hall avec une valise. Un couple de touristes français signait le registre à la réception. Le ventilateur tournait. La fontaine de la cour intérieure murmurait.
Saren traversa le hall et s’arrêta devant l’Elephant Bar. Par la porte ouverte, il vit Khem derrière son comptoir, en train d’essuyer un verre — toujours le même geste, le poignet, le torchon, le cristal qui tournait. Il vit le bar vide, les bouteilles alignées, les photographies au mur, la lumière d’ambre des lampes en laiton. Il vit tout cela et il sut — avec cette certitude des photographes, cette certitude qui ne passe pas par la raison mais par l’œil — qu’il regardait quelque chose de précieux.
Pas précieux comme l’or ou les bijoux. Précieux comme le temps qui passe. Précieux comme un après-midi de novembre dans un hôtel blanc sous les frangipaniers, quand un barman essuie un verre et qu’une danseuse traverse un couloir et qu’un accordeur de piano cherche une note rebelle et qu’un photographe appuie sur le déclencheur — et que tout cela, tout cela ensemble, constitue un instant de vie si ordinaire et si miraculeux qu’il mériterait d’être conservé dans de l’ambre, figé pour toujours, offert aux siècles à venir comme la preuve qu’un jour, dans une ville au bord d’un fleuve, sous un ciel si bleu qu’il en devenait presque insoutenable, les gens vivaient et travaillaient et s’aimaient et dansaient et jouaient de la musique et buvaient des cocktails et prenaient des photos, et que c’était beau, et que c’était fragile, et que ça n’avait pas duré, et que rien ne dure, et que c’est pour cela, précisément, que les choses sont belles.
Saren souleva son Nikon.
Il ne prit pas la photo.
Certaines choses sont au-delà de la photographie. Certaines lumières refusent d’être capturées. Certains instants ne peuvent exister qu’une fois, dans l’œil de celui qui les voit, et disparaître avec lui.
Il laissa retomber l’appareil sur sa poitrine, sortit du Royal, et marcha vers le quai Sisowath. Le fleuve coulait, brun et lent, vers le sud. Les pirogues rentraient. Les lampes à huile s’allumaient sur les étals. Un enfant lançait un cerf-volant rouge dans le ciel du crépuscule. Et la radio d’un café jouait Sisamouth — toujours Sisamouth, sa voix de velours, sa voix de miel, sa voix qui chantait que les filles khmères étaient belles et que le Cambodge était le plus doux des pays et que la vie était un cadeau qu’il fallait prendre à deux mains, comme un fruit mûr, et croquer, et laisser le jus couler sur les doigts, et sourire, et ne pas avoir peur.
Saren marcha le long du fleuve jusqu’à la nuit.
Épilogue — Lumières
Le Royal au crépuscule.
Vu de l’extérieur, depuis le trottoir d’en face, de l’autre côté de l’allée de palmiers royaux dont les troncs gris se découpaient sur le ciel mauve comme les colonnes d’un temple sans toit. L’hôtel était blanc — d’un blanc de lait, d’un blanc de lotus, d’un blanc qui n’existait peut-être que dans la lumière de cette heure-là, entre jour et nuit, quand le soleil a disparu derrière le Palais mais que son souvenir traîne encore dans l’air et donne aux murs une phosphorescence douce, comme si le bâtiment lui-même était une lampe qu’on venait d’allumer.
Les fenêtres s’éclairaient une à une.
Au rez-de-chaussée, la lumière d’ambre de l’Elephant Bar — et derrière la vitre, si l’on regardait bien, si l’on avait les yeux d’un photographe ou la patience d’un accordeur de piano, on pouvait distinguer la silhouette de Khem derrière son comptoir, un verre à la main, le poignet souple, le geste éternel. Au premier étage, les fenêtres des suites — les rideaux de mousseline blanche qui gonflaient dans la brise du soir, et derrière les rideaux, des chambres vides, des lits faits, des fleurs fraîches dans des vases, tout un monde prêt à accueillir des gens qui n’étaient pas encore arrivés ou qui étaient déjà partis. Au deuxième étage, une fenêtre ouverte d’où montait le son d’un piano — quelqu’un jouait, pas très bien, un air hésitant, maladroit, qui pouvait être du jazz ou une berceuse, et les notes tombaient dans le jardin comme les fleurs de frangipanier tombaient des arbres, lentement, une à une, sans bruit.
Dans le jardin, les frangipaniers étaient en fleurs.
Ils étaient toujours en fleurs — c’était leur nature, leur vocation, leur seule raison d’être. Leurs fleurs blanches et jaunes, charnues, parfumées, jonchaient la pelouse et bordaient la piscine et flottaient à la surface de l’eau turquoise comme des offrandes que personne n’avait déposées, des prières que personne n’avait prononcées, des mots que personne n’avait écrits. Leur parfum montait dans l’air du soir et se mêlait à l’odeur de la terre arrosée, du jasmin, de la cuisine — quelqu’un, dans les cuisines de l’hôtel, préparait un amok, et l’odeur du galanga et de la citronnelle et du lait de coco passait par-dessus les murs et venait se fondre dans le parfum des fleurs et dans l’air tiède de la nuit.
Les grenouilles chantaient.
C’était un chant ancien, plus ancien que l’hôtel, plus ancien que la ville, plus ancien que les temples d’Angkor et que les royaumes khmers et que tout ce que les hommes avaient construit et détruit et reconstruit sur cette terre entre deux fleuves. Un chant de grenouilles, stupide et sublime, obstiné et joyeux, un chant qui ne demandait rien et ne promettait rien et qui disait seulement : nous sommes là, la nuit est tiède, l’eau est proche, et nous chantons.
Un gecko traversa le mur de la façade, rapide, transparent, avec cette hâte absurde des petits animaux qui semblent toujours fuir quelque chose ou courir vers quelque chose et qui ne font ni l’un ni l’autre mais qui bougent, simplement, parce que bouger c’est vivre.
Le ciel passa du mauve au violet. La première étoile apparut — pas une étoile, en vérité, mais Vénus, l’étoile du berger, qui brillait au-dessus du Tonlé Sap avec une fixité de diamant. Les lumières de la ville s’allumaient, elles aussi, une à une, reflétées dans le fleuve — des guirlandes tremblantes d’or et de rouge qui dessinaient sur l’eau noire la carte d’une ville vivante, d’une ville qui respirait, qui mangeait, qui riait, qui écoutait la radio, qui dansait, qui dormait, qui rêvait.
Phnom Penh. Novembre 1967, ou décembre, ou janvier 1968, qu’importe. Un soir parmi les soirs. Un hôtel parmi les hôtels. Un monde parmi les mondes possibles — celui-ci, le nôtre, le seul, celui où un barman garde un verre non lavé dans un placard, où une danseuse porte un médiator de guitare dans sa taie d’oreiller, où un accordeur de piano chantonne sur un Solex, où un photographe range ses images dans une boîte en carton sous son lit, et où tout cela — ces gestes minuscules, ces objets dérisoires, ces secrets que personne ne demande — est tout ce qui reste quand le reste a disparu.
Le Royal brillait dans la nuit comme un navire blanc.
Les fleurs tombaient.
Les grenouilles chantaient.
Et quelque part dans l’hôtel, dans le petit placard fermé à clef sous le comptoir de l’Elephant Bar, un verre de cristal attendait — avec sa fleur séchée et sa trace de rouge à lèvres qui s’effaçait lentement, très lentement, année après année, comme s’effacent les choses que le temps emporte et que la mémoire retient, comme s’effacent les voix et les visages et les musiques et les parfums, comme s’efface tout ce qui fut vivant et qui ne l’est plus, sauf dans le cœur de ceux qui l’ont aimé, sauf dans le cœur de ceux qui se souviennent, sauf dans le cœur de ceux qui, un soir, dans un hôtel au bout du monde, ont posé un verre sur un comptoir de teck sans faire de bruit, et ont su que ce geste-là, ce geste de rien, était la chose la plus importante du monde.