Femme fatale
Femme fatale
Deuxième partie
DEUXIÈME PARTIE — LA VISITE
Chapitre 6 — L’avion
L’avion apparut dans le ciel de Phnom Penh à seize heures douze, le deux novembre 1967.
Saren le vit avant tout le monde. Il était posté depuis une heure sur le toit-terrasse du terminal de Pochentong — un bâtiment bas, moderniste, aux lignes pures, conçu dans le style Nouvel Khmer que Saren photographiait chaque fois qu’il en avait l’occasion, parce que ces bâtiments-là étaient la preuve tangible que le Cambodge pouvait être à la fois ancien et neuf, khmer et mondial, enraciné et libre. Il avait son Nikon armé d’un téléobjectif de 200 mm, un objectif lourd comme un obusier qui lui faisait mal au cou mais qui permettait de capturer un visage à cent mètres avec la précision d’un chirurgien.
Le C‑54 de l’US Air Force descendit du ciel comme un oiseau fatigué. C’était un avion de transport militaire, gris, massif, sans grâce — le genre d’appareil qui transporte des troupes et des caisses de munitions, pas des anciennes premières dames en robe de soie. Le contraste entre la brutalité de l’avion et la délicatesse supposée de sa passagère était presque comique, et Saren pensa que si quelqu’un avait voulu résumer en une seule image la relation entre l’Amérique et l’Asie du Sud-Est — la puissance et la fragilité, la machine et la fleur —, il n’aurait pas trouvé mieux que ce C‑54 atterrissant sur la piste poussiéreuse de Pochentong dans la lumière de l’après-midi.
Le premier avion américain à toucher le sol cambodgien depuis deux ans. Saren enregistra cette information comme il enregistrait tout — en la cadrant, en la découpant, en la transformant en image. Clic. L’avion au sol, les hélices ralentissant, la poussière latérite qui retombait en nuage ocre autour du fuselage. Clic. La passerelle qu’on roulait vers la carlingue, les soldats cambodgiens au garde-à-vous, les drapeaux qui claquaient. Clic. La porte de l’avion qui s’ouvrait.
Et puis elle apparut.
Saren avait vu des milliers de photographies d’elle — dans les magazines, dans les journaux, dans les numéros spéciaux de Life et de Paris Match qui circulaient à Phnom Penh parmi les expatriés et les élites francophones. Il connaissait ce visage par cœur : les yeux écartés, les pommettes hautes, la bouche large, les cheveux bruns coupés au carré. Mais la photographie, il le savait mieux que personne, est un mensonge — un mensonge magnifique, mais un mensonge tout de même. La photographie fige, aplatit, extrait. Elle ne dit rien de la façon dont une femme se tient debout dans l’encadrement d’une porte d’avion, avec derrière elle l’obscurité de la carlingue et devant elle la lumière aveuglante des tropiques, et dont le corps entier semble dire : je suis là, je suis venue, regardez-moi, mais ne croyez pas que vous me connaissez.
Elle portait une robe de soie ivoire, sans manches, avec un col rond et une ceinture à la taille — simple, presque austère, mais d’une coupe si parfaite que la simplicité devenait une forme d’ostentation. Des lunettes de soleil noires cachaient ses yeux. Des gants blancs. Des escarpins à talons bas, adaptés à la chaleur. Et ce sourire — ce sourire que le monde entier connaissait, ce sourire qui était à la fois une offrande et un bouclier, un geste de générosité et un acte de défense, un sourire qui disait : oui, je suis celle que vous croyez, mais je suis aussi quelqu’un d’autre, quelqu’un que vous ne verrez jamais.
Saren déclencha. Dix fois, vingt fois. Son doigt sur le déclencheur était devenu autonome, mécanique, et son œil dans le viseur captait tout sans rien trier — la robe, le sourire, les mains gantées, le souffle de vent qui soulevait ses cheveux, et aussi, dans les marges du cadre, les détails que personne ne regardait : un soldat qui essuyait sa sueur d’un revers de main, un enfant qui s’était faufilé entre les jambes des officiels et qui regardait l’avion avec des yeux grands comme des soucoupes, un chien errant qui traversait le tarmac avec cette indifférence souveraine des chiens errants de Phnom Penh.
Elle descendit la passerelle. Sihanouk l’attendait en bas — petit, rond, souriant de ce sourire lunaire qui était sa marque, en costume blanc et cravate, la Princesse Monique à ses côtés, ravissante dans un ensemble de soie bleu roi. La rencontre fut brève et chorégraphiée comme un ballet : poignée de main, inclinaison de tête, échange de paroles inaudibles à cette distance, sourires. Les photographes officiels — Saren n’était pas le seul, il y avait l’équipe de la télévision nationale, le photographe de l’AFP, deux journalistes japonais — mitraillèrent la scène avec une frénésie polie.
Mais Saren, depuis son perchoir sur le toit-terrasse, voyait ce que les autres ne voyaient pas. Il voyait la scène d’en haut — non pas les visages, mais les corps dans l’espace, les trajectoires, les distances. Il voyait Sihanouk qui se tenait un peu trop près de Jackie, avec cette familiarité vorace qu’il avait avec les femmes célèbres. Il voyait Lord Harlech, l’accompagnateur britannique, grand, maigre, distingué, qui se tenait un pas en arrière avec la discrétion apprise des aristocrates anglais mais dont les yeux ne quittaient pas Jackie — des yeux de chien fidèle, pensa Saren, des yeux d’homme amoureux qui ne sait pas encore qu’il sera éconduit. Il voyait les gardes du corps, quatre, peut-être cinq, en civil, qui scrutaient la foule avec cette tension particulière des hommes dont le métier est d’imaginer le pire. Il voyait le cortège de Mercedes noires qui attendait, moteur en marche, avec leurs petits drapeaux cambodgiens et américains fixés aux ailes.
Et il voyait, au fond du tarmac, un groupe d’hommes en costume sombre qui ne faisaient pas partie du comité d’accueil officiel. Ils étaient debout près d’un hangar, à cinquante mètres de la scène, et ils regardaient sans participer, sans sourire, sans applaudir. Saren braqua son téléobjectif vers eux. Trois hommes. L’un d’eux, il le reconnut — le colonel Lon Non, le frère de Lon Nol, chef de la police militaire. Les deux autres, il ne les connaissait pas. Ils parlaient entre eux, à voix basse, les yeux fixés sur le cortège qui se formait.
Saren prit une photo. Une seule. Puis il redescendit du toit pour rejoindre le cortège.
La route de l’aéroport à la ville passait par le boulevard de la Russie — une avenue large, bordée d’arbres, que Sihanouk avait fait construire comme une vitrine du Cambodge nouveau. Des enfants en uniforme scolaire bordaient la chaussée, agitant des drapeaux et jetant des pétales de fleurs au passage des voitures. La foule était dense, joyeuse, bruyante — des femmes en sarong, des moines en robe safran, des vieillards accroupis sur les trottoirs, des vendeurs ambulants qui profitaient de l’occasion pour vendre des beignets et des cannes à sucre pressées. On aurait dit un Nouvel An anticipé, une fête improvisée, une de ces explosions de gaieté collective dont Phnom Penh avait le secret.
Saren était maintenant dans une jeep de presse, derrière le cortège. Il photographiait à travers le pare-brise — les Mercedes noires, la foule, les fleurs, le boulevard. Et il pensa que si Monsieur Sirik voulait des images impeccables, lumineuses, joyeuses, il les aurait. Parce que Phnom Penh, ce jour-là, était impeccable, lumineuse, joyeuse. Ce n’était pas un mensonge. C’était la vérité. C’était une vérité qui ne disait pas tout, mais c’était une vérité tout de même — celle d’un peuple qui accueillait une étrangère avec des fleurs et des cris de joie, dans une ville qui sentait le jasmin et la friture et le gasoil, sous un ciel si bleu qu’il en devenait presque obscène de beauté.
Le cortège arriva au Royal à dix-sept heures.
L’hôtel l’avait attendue toute la journée, et maintenant il se tenait droit dans la lumière du soir, sa façade blanche étincelante, ses palmiers immobiles comme des gardes d’honneur végétaux, ses volets fraîchement peints, ses cuivres astiqués, ses lustres allumés derrière les fenêtres du grand hall, tout entier tendu vers ce moment — ce moment où la Mercedes noire de tête s’arrêterait devant le perron, où la portière s’ouvrirait, et où une femme en robe de soie ivoire poserait le pied sur les marches de pierre et entrerait dans sa vie.
Saren photographia l’arrivée depuis le jardin. Il photographia la portière qui s’ouvrait, le pied chaussé d’escarpin qui cherchait la marche, la main gantée qui se posait sur la portière, et enfin le visage — les lunettes de soleil ôtées, les yeux visibles pour la première fois, des yeux brun-vert, immenses, fatigués et brillants, le regard d’une femme qui avait traversé le monde pour voir un temple et qui trouvait, en attendant, un hôtel blanc sous les frangipaniers.
Elle leva les yeux vers la façade du Royal. Saren vit son regard monter le long des colonnes, des volets, de la verrière du toit, s’arrêter un instant sur le puits de lumière central — cette verrière Art déco qui projetait des couleurs sur le hall comme un kaléidoscope —, puis redescendre, et quelque chose passa sur son visage, une expression fugace, un attendrissement, peut-être, ou une reconnaissance, comme si elle avait déjà vu cet hôtel en rêve.
Saren déclencha.
C’était la photo. Il le sut immédiatement, avec cette certitude absolue et irrationnelle que les photographes connaissent — la certitude qu’on a capturé non pas une image mais un instant, non pas une surface mais une profondeur, non pas ce qu’une femme montrait au monde mais ce qu’elle se montrait à elle-même, dans le secret de ce quart de seconde où les défenses tombent et où le visage devient vrai.
Il savait aussi que cette photo ne serait jamais publiée dans Kambuja. Elle n’était ni impeccable, ni lumineuse, ni joyeuse. Elle était quelque chose de bien plus rare : elle était vraie.
Chapitre 7 — La première gorgée
Ce soir-là, l’Elephant Bar fut un théâtre.
Khem avait tout préparé avec le soin maniaque d’un metteur en scène qui n’a droit qu’à une seule représentation. Les verres — des coupes de cristal à pied long, qu’il avait fait monter de la réserve et lavés un par un à la main, puis inspectés sous la lampe pour traquer le moindre dépôt, la moindre empreinte, le moindre voile — étaient alignés derrière le comptoir comme des soldats de verre. Les bouteilles de champagne — six Veuve Clicquot demi-sec — reposaient dans la glace, couchées sur le flanc, à la température exacte de huit degrés que Khem vérifiait avec un thermomètre plongé dans le seau toutes les quinze minutes. La crème de fraise des bois était à portée de main, dans sa bouteille trapue. Le cognac — un Rémy Martin VSOP — attendait avec la patience des vieux alcools.
L’Elephant Bar, le soir, avait une personnalité différente de celle de l’après-midi. Les lampes en laiton, à abat-jour de verre ambré, diffusaient une lumière d’or liquide qui adoucissait les angles, arrondissait les visages, donnait aux peaux claires un hâle de santé et aux peaux sombres un éclat de bronze. Les murs lambrissés de bois exhalaient une odeur de cire et de tabac refroidi qui était l’odeur même de la civilité — cette civilité coloniale, imparfaite, parfois cruelle, mais qui avait au moins cet héritage : le goût des choses bien faites. Le ventilateur à pales de bois tournait avec la même lenteur qu’à cinq heures, mais le soir il brassait un air différent — un air chargé de parfums, de fumée, de conversation, de désir.
Les premiers clients arrivèrent à dix-neuf heures. Le protocole imposait un cocktail au bar avant le dîner au Restaurant Le Royal. Khem vit entrer les diplomates — l’ambassadeur de France, rigide dans son smoking, avec son épouse, une femme mince et nerveuse qui portait ses bijoux comme des décorations de guerre ; le consul d’Australie, un géant roux qui transpirait déjà et qui commanderait un whisky soda, Khem le savait, parce que les Australiens commandaient toujours un whisky soda, c’était une loi de la nature ; le représentant de la Croix-Rouge internationale, un Suisse dont la discrétion était si parfaite qu’on l’oubliait sitôt qu’on cessait de le regarder. Puis les officiels cambodgiens — des hommes en costume sombre, avec des épouses en sampot de soie chatoyants, qui parlaient français entre eux avec cet accent musical du Cambodge qui arrondissait les voyelles et adoucissait les consonnes. Et puis la presse — quelques journalistes étrangers accrédités, carnets et appareils photo en bandoulière, qui buvaient vite et regardaient partout.
Khem servait. Son corps fonctionnait en pilote automatique — la main qui saisit la bouteille, le poignet qui verse, le torchon qui essuie, le verre qui glisse sur le comptoir — tandis que son esprit, lui, était ailleurs, concentré sur la porte du bar, sur le moment où cette porte s’ouvrirait et où la femme pour qui il avait travaillé pendant des jours entrerait dans son champ de vision.
Elle entra à dix-neuf heures trente.
La rumeur du bar s’interrompit — pas d’un coup, pas comme un silence brutal, mais par vagues, comme le ressac, chaque conversation mourant l’une après l’autre à mesure que les visages se tournaient vers la porte. Jacqueline Kennedy portait une robe longue en crêpe de soie turquoise — une robe grecque, plissée, drapée sur une épaule, qui laissait l’autre nue. Elle n’avait plus ses lunettes de soleil et ses yeux étaient visibles, immenses et calmes, balayant la pièce avec cette attention courtoise des gens habitués à être regardés. Lord Harlech était à son côté — impeccable dans un smoking dont la coupe disait Londres, Savile Row, des générations de couturiers au service de l’aristocratie britannique. Il tenait Jackie par le coude, un geste à la fois protecteur et possessif, et Khem nota — parce que Khem notait tout, c’était son métier et sa malédiction — que Jackie ne se dégagea pas mais ne s’appuya pas non plus, qu’elle acceptait le contact sans le demander ni le refuser, avec cette grâce ambiguë qui était peut-être la clef de toute sa personne.
Sihanouk les suivait, avec la Princesse Monique. Le Prince était en forme — c’est-à-dire qu’il parlait, riait, gesticulait, touchait les gens, racontait des anecdotes, se retournait vers Jackie toutes les trente secondes pour vérifier qu’elle souriait, ce qu’elle faisait invariablement, avec la régularité d’un métronome de courtoisie.
Le groupe s’installa dans le coin du bar que Khem avait préparé — les meilleurs fauteuils, en rotin et cuir, disposés en cercle autour d’une table basse sur laquelle il avait posé un vase de lotus frais. Les serveurs apportèrent des amuse-bouches — des mee katang, petites bouchées de porc mariné au citron vert et à la citronnelle, des num pang pâté, ces petits sandwiches au pâté franco-khmer qui étaient une spécialité de l’hôtel, et des tranches de mangue verte saupoudrées de sel, de piment et de sucre de palme, cette combinaison qui résumait à elle seule la cuisine cambodgienne : le sucré, le salé, l’acide, le piquant, tous ensemble, tous nécessaires.
Khem attendit.
Sihanouk commanda du champagne. Le serveur — un jeune homme que Khem avait formé, et qui était tellement intimidé qu’il faillit renverser le seau à glace — apporta une bouteille de Dom Pérignon que le Prince avait fait monter de sa propre cave. Les coupes furent remplies. On trinqua. Sihanouk porta un toast en français — « À la beauté, à la paix, à l’amitié entre nos peuples » — avec cette grandiloquence naturelle qui était chez lui non pas un artifice mais une forme de sincérité. Jackie sourit et trempa ses lèvres dans le champagne.
Et puis Sihanouk se tourna vers le bar et dit, assez fort pour que Khem entende :
— Mais il paraît qu’on a préparé quelque chose de spécial pour notre invitée ?
C’était le signal. Khem prit une coupe propre — la coupe qu’il avait choisie entre toutes, celle dont le cristal était le plus fin, le plus transparent, celui qui chanterait le mieux au contact du liquide. Il versa la crème de fraise des bois — sept millilitres exactement, mesurés à l’œil, parce qu’un barman qui a besoin d’un doseur n’est pas un barman. Le liquide rosé coula au fond de la coupe comme un coucher de soleil liquéfié. Puis le cognac — un filet, une larme, quelques gouttes ambrées qui tombèrent dans le rose et y dessinèrent des volutes brunes avant de s’y fondre. Et enfin le champagne — versé le long de la paroi de la coupe, lentement, pour ne pas tuer les bulles, pour que la mousse monte avec douceur et vienne coiffer le cocktail d’une écume blonde et légère.
Il déposa une fleur de frangipanier à la surface. La fleur flotta, blanche sur le rose doré, ses cinq pétales ouverts comme une main offerte.
Il porta la coupe jusqu’à la table. Son pas était régulier, son bras stable, sa main ne tremblait pas — pas plus qu’elle ne tremblait quand il servait un pastis à Desforges ou un Coca-Cola à l’officier des renseignements. Mais à l’intérieur de son corps, dans cette zone du sternum qu’il ne montrait à personne, quelque chose vibrait avec l’intensité d’une corde de piano frappée trop fort.
Il posa la coupe devant Jacqueline Kennedy.
— Madame, dit-il en français. En votre honneur.
Elle leva les yeux vers lui. Et pendant un instant — un instant d’une durée incalculable, un de ces instants qui existent en dehors du temps, dans un espace où les secondes ne comptent plus —, leurs regards se croisèrent. Les yeux de Jackie Kennedy, brun-vert, immenses, entourés de cils si noirs qu’ils semblaient dessinés au pinceau, le regardèrent. Lui. Khem. Le barman. L’homme qui avait passé des jours à chercher la formule d’un cocktail pour une femme dont il ne savait rien sinon qu’elle avait vu mourir le monde et qu’elle était venue au Cambodge voir des temples.
Et dans ce regard, Khem ne lut ni la condescendance des puissants, ni la distraction polie des célébrités, ni le vide des regards qui ont trop vu. Il lut quelque chose d’autre — quelque chose qu’il reconnut, parce qu’il le portait en lui depuis toujours : l’attention. L’attention véritable, celle qui voit l’autre, celle qui dit : je sais que vous êtes là, je sais que vous avez fait cela pour moi, et je le reçois.
— Merci, dit-elle.
Sa voix était basse, légèrement rauque, avec cet accent américain qui transformait le merci français en quelque chose de plus doux, de plus rond, comme un galet poli par la mer.
Elle prit la coupe, la porta à ses lèvres, et but.
Khem la regarda boire. Il vit le liquide rosé toucher ses lèvres, il vit la façon dont elle fermait les yeux — un réflexe, pas une pose — au moment où le goût l’atteignait, il vit la légère surprise qui passa sur son visage quand la fraise et le cognac et le champagne se combinèrent sur sa langue, il vit le sourire — un vrai sourire, cette fois, pas le sourire officiel, pas le sourire-bouclier, mais un sourire de plaisir simple, le sourire de quelqu’un qui découvre un goût nouveau et qui l’aime.
— C’est délicieux, dit-elle. Comment s’appelle cette merveille ?
Khem s’inclina légèrement.
— Femme Fatale, Madame.
Il y eut un silence d’une demi-seconde. Puis Jackie Kennedy rit. Un rire bref, grave, sincère — un rire qui n’avait rien de la politesse mondaine, un rire de surprise et de reconnaissance, le rire de quelqu’un qui entend un mot juste au moment juste.
— Femme Fatale, répéta-t-elle. Bien sûr.
Sihanouk, qui avait tout suivi, applaudit. La table applaudit. Et Khem retourna derrière son comptoir avec le même pas régulier, le même visage impassible, les mêmes yeux plissés, et personne — personne — ne vit que ses mains, sous le comptoir, tremblaient.
Il servit une deuxième coupe, puis une troisième. Le cocktail fit le tour de la table. La Princesse Monique le trouva « exquis ». Lord Harlech le jugea « remarquable, vraiment ». L’ambassadeur de France demanda la recette, que Khem refusa de donner avec un sourire — le premier sourire que le personnel du Royal lui voyait depuis des semaines.
La soirée continua. On passa au Restaurant Le Royal, où le chef avait préparé un menu de gala — amok de poisson dans des feuilles de bananier, crevettes géantes de Kampot grillées au poivre vert, canard laqué à la mode khmère avec sa sauce au tamarin, et pour dessert un bâbâ au rhum accompagné de fruits tropicaux — des ramboutans, des mangoustans, des longanes, des tranches d’ananas grillé au sucre de palme, toute la palette des fruits du Cambodge, disposée sur un plateau d’argent comme un jardin comestible.
Khem ne vit rien de tout cela. Il resta à son bar, servant les clients qui n’avaient pas été invités au dîner et qui buvaient avec cette application mélancolique des gens exclus de la fête. Mais de temps en temps, par la porte entrouverte qui reliait le bar au restaurant, il entendait des éclats de voix, des rires, le tintement des couverts sur la porcelaine, et la musique — un petit orchestre khmer qui jouait des airs traditionnels adaptés en jazz, à la demande de Sihanouk, qui dirigeait la musique depuis sa chaise avec une cuillère en guise de baguette.
Et dans ces éclats de voix, dans ces rires et ces tintements, Khem entendait la note que son cocktail avait frappée — la note juste, la note qu’il avait cherchée pendant des jours et qui résonnait maintenant dans la bouche d’une femme qui avait vu mourir le monde et qui, ce soir, dans un hôtel blanc au bout du monde, avait ri en entendant le mot Femme Fatale.
À minuit, quand le dernier client fut parti et que le restaurant se vida, Khem fit sa ronde. Il ramassa les verres, vida les cendriers, essuya le comptoir. Et dans un coin de la table où Jackie Kennedy avait été assise, il trouva une coupe. La dernière coupe. Celle dans laquelle elle avait bu son premier Femme Fatale. La fleur de frangipanier flottait encore à la surface du fond de cocktail, fanée mais intacte.
Sur le bord de la coupe, une marque. Rouge sombre, presque grenat. La trace de ses lèvres.
Khem prit la coupe et la regarda longuement. La marque de rouge à lèvres avait la forme exacte d’une bouche — une demi-lune, fine, légèrement asymétrique, un peu plus épaisse du côté gauche, comme si Jackie Kennedy souriait même en buvant.
Il aurait dû laver le verre. C’était son travail. C’était le geste que ses mains connaissaient par cœur — prendre le verre, le plonger dans l’eau chaude, le frotter, le rincer, le sécher, le ranger. Le cycle. L’ordre. La propreté. Tout ce qui faisait de l’Elephant Bar un lieu où les choses étaient faites correctement.
Mais il ne le fit pas.
Il ne savait pas pourquoi. C’était un geste irrationnel, un geste qui ne lui ressemblait pas — Khem, l’homme du protocole, l’homme de l’exactitude, l’homme qui lavait chaque verre comme si c’était le dernier. Et pourtant il prit la coupe, la posa à l’écart, dans le petit placard fermé à clef sous le comptoir où il rangeait ses affaires personnelles — son portefeuille, ses clefs, un peigne, une photographie jaunie de sa femme morte —, et il la laissa là, non lavée, avec sa trace de rouge à lèvres et son fond de Femme Fatale, comme on conserve un objet dont on ne comprend pas encore la valeur mais dont on pressent qu’un jour, bien plus tard, il sera le seul témoignage d’un soir où le monde fut doux.
Il ferma le bar, éteignit les lumières, et sortit dans le jardin.
La nuit était tiède et parfumée. Les grenouilles chantaient. Un croissant de lune se reflétait dans l’eau noire de la piscine. Quelque part dans l’hôtel, à l’étage, une fenêtre était encore éclairée — la suite Kennedy, peut-être. Khem imagina Jackie Kennedy debout à cette fenêtre, regardant le jardin, le jasmin, la nuit cambodgienne, et pensant à — à quoi ? À Dallas ? À ses enfants ? Au goût de la crème de fraise des bois sur sa langue ? À l’homme aux yeux plissés qui lui avait dit Femme Fatale avec l’ombre d’un sourire ?
Non. Ce n’était pas à lui de savoir. Ce n’était pas à lui d’imaginer. Il était le barman. Son rôle était de servir, de voir, de se taire. Et de garder, parfois, un verre non lavé dans un placard, comme un secret que personne ne lui avait demandé de garder mais qu’il gardait tout de même, parce que certaines choses — les gestes inutiles, les objets insignifiants, les traces de rouge à lèvres sur le cristal — sont tout ce qui reste quand le reste a disparu.
Chapitre 8 — La danse de Mera
Le Palais Chamkarmon resplendissait.
On avait allumé trois cents bougies — Botum les avait comptées, par nervosité, pendant l’attente dans les coulisses, accroupie derrière le rideau de soie rouge avec les onze autres danseuses, leurs tiares d’or inclinées les unes contre les autres comme des tournesols dans un champ. Trois cents bougies dans des chandeliers de bronze alignés le long des murs de la grande salle de réception, dont les flammes se reflétaient dans le sol de marbre poli et dans les plaques de feuille d’or qui couvraient le plafond, de sorte que toute la pièce semblait être en feu — un feu froid, un feu de lumière, un feu d’apparat qui ne brûlait rien mais qui illuminait tout.
La salle sentait le jasmin, l’encens et la cire. On avait disposé des coupes de fleurs sur les tables — lotus roses, orchidées blanches, frangipaniers — et des assiettes de fruits en pyramides savantes : mangues, papayes découpées en forme de fleurs, ramboutans ouverts dont la chair translucide brillait comme des perles, mangoustans à la peau violette et à la chair de neige, des grappes de longanes dorés, et au sommet de chaque pyramide, un ananas sculpté en forme de cygne, une tradition khmère que Botum trouvait à la fois absurde et magnifique.
Par une fente du rideau, elle voyait la salle se remplir.
Les invités arrivaient par groupes — les diplomates, les ministres, les militaires en uniforme de gala, les épouses en sampot de soie dont les couleurs — pourpre, émeraude, saphir, or — composaient un tableau vivant qui rivalisait avec les Apsaras peintes sur les murs. Elle vit Sihanouk entrer, suivi de Monique, puis l’Américaine — la femme en turquoise dont tout le Palais parlait depuis des jours, celle pour qui on avait ressorti la vaisselle de la collection royale, celle pour qui le chef cuisinier avait préparé des recettes secrètes du Palais que l’on ne servait d’ordinaire qu’au roi.
Botum ne voyait pas son visage — trop loin, trop de monde —, mais elle voyait sa silhouette, cette façon de se tenir droite sans raideur, de bouger sans hâte, de tourner la tête avec une lenteur qui n’était pas de la paresse mais de la maîtrise. Une danseuse, pensa Botum. Cette femme bouge comme une danseuse. Pas comme une danseuse khmère — les mouvements étaient trop fluides, trop continus, sans les ruptures angulaires du ballet classique — mais comme une danseuse tout de même. Quelqu’un qui sait que le corps est un instrument et qui en joue.
— Préparez-vous.
Lok Kru Vong était apparue derrière elles, fantomatique, en sarong noir et blouse blanche, son chignon serré comme un poing. Son visage ne trahissait aucune émotion. Mais ses mains — ses vieilles mains de maîtresse de danse, noueuses et tremblantes, qui avaient guidé des centaines de corps vers la grâce — ses mains, Botum le vit, se crispaient l’une dans l’autre.
Les douze danseuses se levèrent en silence. Botum vérifia sa tiare — l’or pesait sur son crâne comme une couronne, les piques dorées qui jaillissaient du sommet tremblaient à chaque mouvement de tête. Son sampot était noué si serré qu’elle sentait le tissu couper dans la chair de ses hanches — la soie brodée d’or et d’argent, rigide, architecturale, qui transformait le bas de son corps en une colonne immobile sur laquelle le torse, les bras, les mains et le visage devaient danser seuls, sans l’aide des jambes, sans le soutien du mouvement naturel. C’était la discipline suprême de la danse khmère : danser en étant à moitié prisonnière, trouver la liberté dans la contrainte, l’envol dans l’immobilité.
Son maquillage était un masque. Le visage enduit de crème blanche, les sourcils redessinés en arcs parfaits, les lèvres peintes en rouge vif, les yeux soulignés de khôl noir. Ce n’était plus le visage de Botum. C’était le visage d’une Apsara — une nymphe céleste, un être qui n’appartenait ni au monde des vivants ni à celui des morts mais à un entre-deux, un espace sacré où le temps n’existait pas et où la beauté était une forme de prière.
L’orchestre commença à jouer.
Le pin peat — l’ensemble musical classique khmer — avait pris place derrière un paravent. Les roneat ek, xylophones de bois, égrénaient des notes cristallines qui tombaient dans l’air comme des gouttes de pluie sur un lac. Les skor thom, grands tambours à deux faces, battaient un rythme lent, solennel, qui ressemblait à un cœur géant pulsant sous le sol de marbre. Le sralai, hautbois khmer, lança une mélodie nasale, sinueuse, hypnotique, qui monta dans la salle comme un serpent de son et fit taire les conversations.
Le rideau s’ouvrit.
Les douze danseuses entrèrent en file, pieds nus sur le marbre froid, les bras relevés en angle droit, les mains renversées, les doigts ouverts comme des fleurs de lotus. Elles marchaient sans bruit, glissant plus qu’elles ne marchaient, le bas du corps immobile sous le sampot, le torse ondulant avec une lenteur aquatique, les visages figés dans le sourire des Apsaras — ce sourire vieux de huit siècles qui ne demandait rien et ne promettait rien mais qui offrait, simplement, la contemplation de la grâce.
Botum était au centre. Elle tenait dans sa main droite une fleur de lotus — un vrai lotus, cueilli le matin même dans le bassin du Palais, dont les pétales roses étaient encore humides de rosée. Son rôle était celui de Mera, la nymphe qui offre le lotus au ciel, qui danse entre les dieux et les hommes, qui porte dans ses gestes toute la beauté du monde et toute sa fragilité.
Elle dansa.
Elle dansa comme Lok Kru Vong le lui avait appris — avec précision, avec rigueur, chaque geste à sa place, chaque angle exact, chaque transition fluide. Mais elle dansa aussi comme autre chose la poussait — quelque chose qui venait de plus profond que la formation, plus profond que la tradition, quelque chose qui venait du corps même, de cette mémoire musculaire qui est aussi une mémoire spirituelle, un savoir qui ne passe pas par la tête mais par les os, le sang, la peau.
Ses doigts se renversèrent. Sa main droite décrivit un arc et présenta le lotus — non pas au ciel, comme le voulait la chorégraphie, mais vers la salle, vers les visages qui la regardaient, vers cette femme en turquoise assise à la droite du Prince, dont elle ne voyait pas les traits mais dont elle sentait le regard, un regard intense, concentré, le regard de quelqu’un qui sait reconnaître un art quand il le voit, même s’il ne connaît pas les codes de cet art.
La musique accéléra. Les xylophones montèrent en cascades vertigineuses. Les tambours frappèrent plus vite, plus fort. Botum tourna — lentement, les bras ouverts, la tiare d’or scintillant dans la lumière des bougies — et dans ce mouvement circulaire, elle eut l’impression que la salle tournait avec elle, que les murs dorés, les bougies, les visages, les fleurs, tout se mettait à tourner dans un vortex de lumière et de son, et qu’au centre de ce vortex il y avait elle, Botum, la petite fille de Takeo aux pieds boueux, devenue Mera, devenue Apsara, devenue le geste même.
Puis la musique ralentit. Les xylophones descendirent. Les tambours s’espacèrent. Le sralai tint une note longue, plaintive, qui monta dans la salle comme une fumée d’encens. Les douze danseuses s’immobilisèrent dans la position finale — genoux pliés, bras relevés, mains renversées, sourire éternel — et le silence tomba.
Puis les applaudissements.
Ce ne fut pas un tonnerre — les dîners d’État ne sont pas des lieux de tonnerre — mais un bruissement chaud, soutenu, sincère, qui monta des tables comme une vague. Sihanouk applaudissait debout, ce qui n’était pas dans le protocole mais qui était dans sa nature. La Princesse Monique applaudissait avec cette élégance mesurée des femmes qui savent applaudir sans se décoiffer. Lord Harlech applaudissait en gentleman. Les ministres applaudissaient en fonctionnaires.
Et Jacqueline Kennedy applaudissait les yeux brillants.
Botum la vit — maintenant elle la voyait, parce que la distance entre la scène et la table d’honneur n’était plus un obstacle, parce que dans l’intensité de l’instant les espaces se réduisent et les visages se rapprochent. Elle vit les yeux brun-vert, immenses, humides. Elle vit les mains qui applaudissaient — des mains fines, sans bijoux sauf une bague discrète, des mains qui frappaient l’une contre l’autre avec une conviction qui n’avait rien de protocolaire.
Et elle vit quelque chose d’autre, quelque chose de fugace, une ombre qui passa sur le visage de Jackie Kennedy comme un nuage passe sur le soleil — une émotion qu’elle ne maîtrisait pas, ou plutôt qu’elle maîtrisait trop tard, une fêlure dans le sourire, une lueur dans les yeux qui pouvait être de l’admiration ou du chagrin, ou les deux à la fois, parce que la beauté, quand elle atteint un certain degré de perfection, ressemble au chagrin — elle serre le cœur et elle laisse sans voix.
Les danseuses se retirèrent derrière le rideau. Botum déposa sa tiare, s’essuya le front, sentit ses chevilles palpiter de douleur. Les autres danseuses chuchotaient entre elles, excitées, soulagées. Lok Kru Vong apparut, les regarda une par une, et ne dit rien. Ne dit rien. Pas un mot. Pas un compliment. Pas un reproche. Rien. Et ce rien, Botum le savait, était le plus grand éloge que la vieille femme pouvait offrir — un silence qui signifiait : c’était juste.
On servit le dîner. Botum resta dans les coulisses, avec les autres danseuses, mangeant leur riz dans des bols de métal — du riz blanc, de l’amok de poisson, des légumes sautés, la même nourriture que celle des invités mais servie sans cérémonie, sans argenterie, sans bougies. C’était l’envers du décor, le monde de ceux qui servent et qui regardent — et Botum, assise en tailleur sur le sol de ciment, son sampot d’or relevé sur les genoux, mangeant avec ses doigts, pensa que c’était peut-être depuis cet envers-là qu’on voyait le mieux le monde.
Par la porte des coulisses, elle entendait Sihanouk qui parlait. Il parlait de musique — il parlait toujours de musique, c’était son sujet de prédilection après la politique, et souvent les deux se confondaient. Il racontait à Jackie comment il avait composé November Blues, un morceau de jazz qu’il avait écrit pour l’occasion, en son honneur, et dont le titre était un jeu de mots — novembre comme le mois de sa visite, blues comme la mélancolie, celle de Jackie peut-être, ou celle du monde, ou celle de Sihanouk lui-même, qui sous ses airs de prince jovial portait en lui une tristesse que peu de gens voyaient.
Puis la musique commença — pas le pin peat cette fois, mais un petit ensemble de jazz. Saxophone, piano, contrebasse, batterie. Le piano, Botum le devina, était celui que Desforges avait accordé. Les notes montèrent dans la salle — des notes de jazz, bleues et dorées, mélancoliques et dansantes, qui se mêlaient à l’odeur de la cire et des fleurs et qui disaient, comme tout ce qui se disait ce soir-là au Palais Chamkarmon, que le Cambodge était un pays où la beauté prenait des formes que le reste du monde n’avait pas encore inventées.
Botum ferma les yeux et écouta.
Elle pensait à Dara. À cette heure-ci, il jouait chez Vantha — les Oiseaux de l’Ombre, leurs guitares saturées, leur rock sauvage et bâtard. Deux musiques. Deux mondes. Le jazz de Sihanouk et le rock de Dara, le Palais et l’entrepôt, l’or et la tôle. Et entre les deux, elle, Botum, assise sur le ciment, son sampot d’or sur les genoux, ses chevilles en feu, son cœur partagé entre la grâce apprise et la liberté désirée.
Ce soir, elle avait dansé pour une reine sans couronne.
Ce soir, la reine sans couronne avait eu les yeux brillants.
Ce soir, le Cambodge avait montré au monde ce qu’il savait faire de mieux : transformer la contrainte en beauté, la douleur en grâce, le silence en musique.
Et demain — demain elle irait chez Vantha, elle ôterait ses sandales, elle danserait pieds nus sur la sciure, et Dara jouerait pour elle un morceau qui n’avait pas de nom, un morceau qui était ni khmer ni américain ni français, un morceau qui était simplement le bruit que fait le monde quand il est jeune et qu’il ne sait pas encore qu’il va vieillir.
Chapitre 9 — Rencontre dans un couloir
C’est le lendemain que Desforges la croisa.
Le trois novembre, la ville flottait dans cette torpeur heureuse qui suit les grandes soirées. L’air sentait le feu de bois — les gardiens des temples avaient brûlé des offrandes à l’aube, comme chaque matin — et le jasmin, et quelque chose de plus lourd, de plus sucré, peut-être les frangipaniers du Palais dont les fleurs tombaient en grappes blanches sur les pelouses, si nombreuses qu’on aurait dit une averse de pétales.
Desforges avait été convoqué au Chamkarmon. Le piano de la salle de réception — un Steinway quart de queue, plus récent que son Pleyel du Royal mais moins noble à son oreille — avait besoin d’une révision après la soirée de la veille. Les musiciens de jazz l’avaient malmené, comme le font toujours les jazzmen, avec cette brutalité affectueuse qui est leur manière d’aimer les instruments. Des verres avaient été posés sur le couvercle — Desforges vit les auréoles humides avec un frémissement de dégoût — et quelqu’un avait laissé une cigarette se consumer sur le rebord, brûlant une petite ligne noire dans le vernis.
Il travailla en silence dans la salle vide. Le personnel de nettoyage avait débarrassé les tables, emporté les fleurs fanées, balayé les pétales. Il ne restait de la soirée que l’odeur de la cire fondue dans les chandeliers et, dans l’air, cette vibration imperceptible que laissent les fêtes quand elles sont finies — un écho de voix, de rires, de musique, une présence résiduelle, comme la chaleur que garde un mur longtemps après que le soleil l’a quitté.
Desforges accorda le Steinway en une heure. C’était un instrument docile, bien entretenu, qui n’avait pas les humeurs de son Pleyel. Pas de la bémol récalcitrant. Pas de résonances fantômes. Un piano honnête, sans mystère. Desforges lui en voulait presque de cette facilité.
Il referma le couvercle et rangea sa clef d’accord dans sa sacoche de cuir — une sacoche qu’il trimballait depuis trente ans, dont le cuir fauve avait pris la couleur du tabac, et dont les fermetures de laiton ne fermaient plus tout à fait, de sorte qu’il entendait ses outils tinter à chaque pas, comme un carillon portatif. Il traversa la salle, longea le couloir des réceptions, et s’arrêta pour ajuster sa sacoche devant une fenêtre qui donnait sur les jardins du Palais — des jardins ordonnés, à la française, avec des parterres de fleurs tropicales qui obéissaient à une géométrie improbable, des massifs de bougainvilliers taillés en boules, des allées de gravier blanc ratissé chaque matin par des jardiniers silencieux.
Ce fut alors qu’il entendit des pas.
Des talons. Légers. Réguliers. Venant du couloir perpendiculaire, celui qui menait aux appartements d’honneur. Desforges, par réflexe, se rangea contre le mur pour laisser passer — les couloirs du Palais étaient étroits, et l’étiquette voulait qu’un visiteur s’efface devant un résident.
Elle tourna le coin du couloir et faillit le heurter.
Jacqueline Kennedy, en pantalon de toile blanche et chemisier de coton clair, les cheveux retenus par un bandeau, les pieds dans des sandales plates, un livre à la main. Sans maquillage, ou presque — un soupçon de poudre, un trait de crayon aux yeux. Sans entourage. Sans photographe. Sans Lord Harlech. Seule. Une femme seule dans un couloir de palais, un livre à la main, surprise de rencontrer un homme long et voûté avec une sacoche qui tintait.
Ils se regardèrent.
Desforges vit ses yeux — ces yeux dont Saren avait tenté de capturer la vérité, ces yeux que tout Phnom Penh scrutait depuis la veille. De près, à un mètre, sans l’interposition d’un objectif ou d’un protocole, ces yeux étaient différents de ce qu’on imaginait. Ils étaient plus petits, plus mobiles, cerclés de fines rides que les photographies gommaient. Et ils avaient une couleur que les photographies ne pouvaient pas rendre — non pas brun-vert, mais quelque chose de changeant, d’instable, comme l’eau du Tonlé Sap qui est brune le matin et dorée le soir.
— Pardon, dit-elle en français. Je ne voulais pas…
— Madame, dit Desforges en s’inclinant.
Un silence. Le genre de silence qui ne dure qu’une seconde mais qui contient en puissance toutes les conversations possibles — ou aucune.
— Vous êtes… ? demanda-t-elle, avec cette politesse américaine qui consiste à s’intéresser à tout le monde, même — surtout — aux gens qu’on rencontre par hasard dans un couloir.
— Accordeur de piano, Madame.
— Oh.
Elle regarda sa sacoche. La sacoche qui tintait. Puis elle sourit — pas le sourire officiel, pas le sourire du dîner d’État, mais un sourire plus petit, plus privé, un sourire de coin de bouche qui disait : comme c’est étrange de rencontrer un accordeur de piano dans un couloir de palais, et comme le monde est plein de choses inattendues.
— C’est vous qui avez accordé le piano hier soir ? Le piano du concert ?
— Le Steinway, oui, Madame.
— Il sonnait très bien.
Desforges inclina la tête. Un compliment sur un piano qu’il avait accordé lui faisait plus plaisir qu’un compliment sur sa personne — ce qui, de toute façon, n’arrivait jamais, sa personne n’étant pas du genre à susciter des compliments.
— Vous êtes français ?
— Lyonnais, Madame.
— Et vous vivez ici ? À Phnom Penh ?
— Depuis quatorze ans.
Elle le regarda avec une attention nouvelle — cette attention que Khem avait vue la veille, celle qui ne glisse pas sur les gens mais qui s’arrête, qui creuse, qui cherche.
— Quatorze ans, répéta-t-elle. C’est long.
— Ça dépend comment on compte, Madame. Les pianos vieillissent plus vite que les hommes sous les tropiques. En années de piano, je suis ici depuis un siècle.
Elle rit. Le même rire que Khem avait entendu — bref, grave, sincère. Un rire qui sortait du ventre et pas de la gorge, un rire de plaisir et non de politesse.
— Vous aimez ce pays, dit-elle. Ce n’était pas une question.
Desforges hésita. Non pas parce qu’il ne savait pas quoi répondre — il savait exactement quoi répondre — mais parce que la vérité, quand on la dit à une inconnue dans un couloir de palais, prend un poids qu’elle n’a pas quand on se la dit à soi-même.
— C’est le pays le plus musical que je connaisse, dit-il. Tout ici est musique. Les bonzes qui chantent à l’aube. Les vendeurs de soupe qui crient dans les rues. Les geckos sur les murs. Le fleuve. La pluie. Même le silence est musical, ici. Il a des harmoniques.
Jackie Kennedy le regarda sans rien dire. Puis elle baissa les yeux vers son livre — Desforges aperçut la couverture, un ouvrage en anglais sur les temples d’Angkor, avec des photographies en noir et blanc — et dit, d’une voix plus basse, comme si elle se parlait à elle-même :
— Oui. Je comprends ce que vous voulez dire. Il y a des lieux qui… résonnent.
Elle leva les yeux de nouveau. Ils se regardèrent encore un instant — un instant de cette qualité particulière que Desforges ne retrouverait jamais, un instant où deux étrangers se reconnaissent sans se connaître, où quelque chose passe entre eux qui n’est ni de l’amour ni de l’amitié mais une forme de complicité plus rare : la reconnaissance d’un même rapport au monde, d’une même écoute, d’une même attention aux choses que les autres n’entendent pas.
— Merci, dit-elle. Pour le piano.
— Madame.
Elle passa. Ses sandales claquèrent doucement sur le sol de marbre. Elle tourna le coin du couloir et disparut, emportant avec elle son livre, son sourire de coin de bouche, et cette phrase — il y a des lieux qui résonnent — qui resta dans l’air du couloir comme une note tenue, comme un la bémol qui refuse de mourir.
Desforges ne bougea pas pendant une longue minute. Il était debout dans le couloir vide, sa sacoche à la main, et il pensait à ce qui venait de se passer — ou plutôt à ce qui n’avait pas eu lieu, parce qu’il ne s’était rien passé, à proprement parler. Un échange de quelques mots entre un accordeur de piano et une veuve célèbre. Rien d’historique. Rien de mémorable. Rien que les journaux rapporteraient. Et pourtant.
Pourtant, quelque chose avait changé. Pas dans le monde — le monde était le même qu’avant, le couloir était le même, le Palais était le même, le Steinway était accordé et le la bémol du Pleyel était toujours instable. Mais dans Desforges, quelque chose avait bougé. Comme une corde qu’on touche du bout du doigt et qui vibre pendant des heures. Comme un piano qui reçoit un son venu du dehors — un klaxon, un cri d’oiseau, un éclat de voix — et qui le transforme en musique par la seule vertu de ses cordes et de sa table d’harmonie.
Il y a des lieux qui résonnent.
Oui. Le Cambodge résonnait. Et Desforges, qui vivait au milieu de cette résonance depuis quatorze ans, venait de rencontrer quelqu’un qui l’entendait aussi — quelqu’un qui venait de l’autre bout du monde, qui portait le deuil d’un président assassiné, et qui avait traversé des océans pour voir un temple, et qui avait dit, dans un couloir de palais, les mots exacts que Desforges n’avait jamais su formuler.
Il sortit du Palais, retrouva son Solex, et partit vers le Royal.
Le Pleyel l’attendait. Il souleva la housse, ouvrit le couvercle, et frappa le la bémol.
La note tint. Pure. Claire. Sans battement.
Desforges la frappa de nouveau, incrédule. Le la bémol sonna, vibra, et s’éteignit proprement, comme n’importe quelle note bien accordée d’un piano bien entretenu. Pas d’oscillation. Pas de dérive. La corde avait cessé de résister. Le la bémol était redevenu un la bémol.
Desforges resta immobile devant le clavier. Il aurait dû être satisfait — c’était ce qu’il avait cherché pendant des jours, cette stabilité, cet accord juste. Et pourtant il ressentit quelque chose d’inattendu : un regret. Infime, absurde, mais réel. Comme si le la bémol rebelle lui avait tenu compagnie, comme si sa petite rébellion avait été une conversation, un dialogue entre l’homme et l’instrument, et que maintenant que la corde avait cédé, le dialogue était clos.
Il referma le couvercle et posa sa main à plat sur le bois du Pleyel — un geste qu’il ne faisait jamais, un geste qui n’appartenait pas à son répertoire de gestes professionnels mais qui s’imposa comme une caresse, un remerciement, un au revoir.
Puis il alla s’asseoir à l’Elephant Bar, commanda son pastis, et regarda par la fenêtre le jardin du Royal où les frangipaniers, insensibles aux drames et aux rencontres, continuaient de laisser tomber leurs fleurs blanches sur l’herbe, une à une, comme des notes de musique.
Chapitre 10 — Ce que l’appareil voit
Les jours de la visite passèrent comme un fleuve — à la fois lents et rapides, chargés de matière et pourtant insaisissables, et quand ils furent écoulés, il ne resta dans leur sillage que des images, des odeurs, des sons épars, et cette impression étrange d’avoir vécu quelque chose d’important sans savoir exactement quoi.
Saren photographia tout.
Il photographia Jackie Kennedy au Palais Royal, debout devant la Pagode d’Argent dont le sol pavé de cinq mille carreaux d’argent massif luisait sous ses pieds comme un lac gelé. Il photographia sa visite au Musée national — ce bâtiment rouge sang, chef-d’œuvre d’architecture khmère-coloniale, où les statues de grès d’Angkor la regardaient passer avec leurs yeux de pierre, ces yeux vieux de huit siècles qui avaient vu défiler des rois, des moines, des soldats, des touristes, et maintenant cette Américaine en blanc qui s’arrêtait devant un Bouddha du XIIe siècle avec une expression de reconnaissance, comme si elle retrouvait quelqu’un qu’elle connaissait depuis longtemps.
Il la photographia sur le quai Sisowath, marchant le long du fleuve avec Lord Harlech, les gardes du corps à dix pas derrière eux, et la lumière de fin d’après-midi qui découpait leurs silhouettes sur le fond brun du Tonlé Sap. Il vit Harlech se pencher vers elle, lui dire quelque chose à l’oreille. Il vit Jackie secouer la tête — un mouvement léger, presque imperceptible, mais définitif. Saren ne sut jamais ce que Harlech avait dit, mais il vit le visage de l’Anglais après le refus — un visage qui se recomposait, qui rassemblait ses morceaux, qui redevenait aimable et neutre comme un masque qu’on remet en place. Il prit la photo. Un homme et une femme au bord d’un fleuve, en fin de journée, séparés par vingt centimètres et par un abîme.
Il photographia la visite au boulevard Kennedy de Sihanoukville — le long cortège de voitures roulant vers la côte, les palmiers à sucre qui bordaient la route comme des parasols, les rizières vert émeraude où les paysans travaillaient courbés dans l’eau jusqu’aux genoux. Il photographia l’inauguration du boulevard — Jackie coupant un ruban devant une plaque de marbre où était gravé le nom de son mari mort, et son visage à cet instant précis, qu’il ne montra à personne, un visage où la diplomatie et le deuil se livraient un combat silencieux dont le deuil, l’espace d’un battement de cils, semblait l’emporter.
Et il photographia les marges.
Car les marges étaient partout, dès qu’on décalait le regard de quelques degrés, dès qu’on tournait l’objectif d’un quart de tour — et Saren, dont le Nikon était devenu un organe, une extension de son système nerveux, ne pouvait pas ne pas voir ce qui se trouvait dans les marges.
Il vit le colonel Lon Non, de nouveau. Pas au premier plan — jamais au premier plan. Mais dans les coulisses, dans les arrière-salles, dans les couloirs du Chamkarmon, à dix mètres de la fête, parlant à voix basse avec des hommes dont Saren ne connaissait pas les noms. Il photographia l’un de ces hommes — de dos, en costume gris, avec une mallette — sortant d’une porte de service du Palais à une heure où les portes de service auraient dû être fermées. La photo n’était pas nette. L’homme bougeait. Mais la mallette, elle, était nette — une mallette en cuir noir, de fabrication américaine, avec des fermoirs dorés qui brillaient dans la lumière du couloir.
Il vit, dans un jardin public près du Phsar Thmey, un attroupement qu’un policier dispersait — des étudiants, apparemment, des jeunes gens en chemise blanche, dont l’un tenait à la main une liasse de papiers qu’il fourra dans sa chemise au moment où le policier s’approchait. Saren passa en cyclopousse, trop vite pour cadrer correctement, mais il déclencha quand même — clic — et l’image, quand il la développa ce soir-là, montra un flou de corps en mouvement, des chemises blanches comme des ailes, et au centre, net par accident, le visage du jeune homme aux papiers, un visage tendu, intelligent, apeuré, un visage qui regardait vers le futur avec des yeux qui savaient déjà.
Il vit, au Royal même, quelque chose de plus discret et de plus troublant. Un soir, alors qu’il développait ses pellicules dans la chambre noire que le directeur adjoint Doumer lui avait permis d’installer dans un placard du sous-sol — une faveur qui profitait aux deux parties, Saren ayant un lieu de travail et Doumer s’assurant un accès aux photos avant leur publication —, il entendit des voix dans le couloir. Deux hommes parlaient en français, à voix basse. L’un avait l’accent cambodgien. L’autre avait un accent que Saren ne reconnut pas — américain, peut-être, ou un français appris tardivement. Les mots lui parvenaient par fragments, à travers la porte :
« …après la visite… conditions non remplies… Bowles viendra en janvier… le Prince ne changera pas… »
Puis un silence. Puis la voix cambodgienne, plus basse encore :
« …il changera. Ou on changera pour lui. »
Des pas s’éloignèrent. Le silence revint. Saren resta immobile dans sa chambre noire, les mains dans le bain de fixateur, le cœur battant. Il ne savait pas qui avaient parlé. Il ne savait pas de quoi. Mais les mots s’étaient imprimés dans sa mémoire comme la lumière s’imprime sur la pellicule — sans qu’on le veuille, sans qu’on le demande, par la seule vertu de l’exposition.
On changera pour lui.
Il ne photographia pas les voix. On ne photographie pas les voix. Mais il écrivit la phrase dans un carnet qu’il gardait dans la poche intérieure de sa chemise — un carnet à spirale, format de poche, dont les pages étaient déjà couvertes de notes, de croquis, de rappels techniques (« Tri‑X 400, diaphragme 2.8, 1/60, lumière faible couloir Chamkarmon »), et maintenant de cette phrase flottante, orpheline, qui ne se rattachait à rien de visible et qui pourtant pesait dans sa poche comme une pierre.
* * *
Ces soirs-là, Khem regardait Phnom Penh se consumer de joie.
L’Elephant Bar ne désemplissait pas. La visite Kennedy avait attiré dans la capitale un flux inhabituel de visiteurs — journalistes étrangers, diplomates de passage, hommes d’affaires flairant des opportunités, aventuriers de toutes sortes qui gravitaient autour des événements comme les papillons de nuit autour des lampes. Khem les servait tous avec la même attention équanime. Il versait des Femme Fatale — le cocktail avait déjà une réputation, les clients le commandaient par son nom, certains faisaient un détour par le Royal uniquement pour le goûter — et chaque fois qu’il mélangeait la crème de fraise, le cognac et le champagne, il revoyait le visage de Jackie Kennedy fermant les yeux au moment de la première gorgée.
Le quatrième soir, un client qu’il ne connaissait pas s’assit au comptoir. Un homme jeune, cambodgien, en chemise sombre, les cheveux courts, le regard calme. Il commanda un café. Khem le prépara — le café noir, le verre, le lait concentré au fond — et le posa devant lui.
— Merci, Lok.
La voix était douce, éduquée, avec cet accent de la campagne que Khem reconnaissait — un accent des provinces, du Kampong, de la terre rouge. L’homme but son café lentement, en regardant le bar avec une attention qui n’avait rien de la curiosité du touriste. C’était un regard d’inventaire. Un regard qui mesurait les distances, comptait les sorties, évaluait les volumes. Un regard d’architecte — ou de militaire.
— C’est un bel hôtel, dit l’homme.
— Le plus beau du Cambodge, répondit Khem, parce que c’était ce qu’on répondait.
— Oui. C’est dommage.
L’homme posa quelques billets sur le comptoir, se leva, et sortit. Khem ne le revit jamais. Mais la phrase — c’est dommage — lui resta. Elle s’accrocha quelque part dans sa mémoire, à côté du goût de la crème de fraise des bois et de la trace de rouge à lèvres sur le verre qu’il gardait dans son placard. C’est dommage. Ce n’était rien. C’était tout. C’était le genre de phrase qu’on dit devant un beau paysage qu’on sait menacé, devant un visage qu’on ne reverra plus, devant un monde dont on pressent la fin sans pouvoir la nommer.
* * *
Et Botum dansait.
Chaque soir, après les obligations du Palais — les répétitions, les récitals, les représentations commandées pour les invités de marque —, elle filait chez Vantha. Elle ôtait la danseuse sacrée comme on ôte un costume. Elle libérait ses cheveux, enfilait un jean — un vrai jean américain, acheté au marché russe, importé clandestinement de Thaïlande —, et elle disparaissait dans la nuit de Phnom Penh.
Chez Vantha, le monde était à l’envers. Pas de bougies mais des néons. Pas de soie mais de la sciure. Pas de xylophones mais des amplis Vox à plein volume. Les Oiseaux de l’Ombre jouaient ce soir-là devant une salle comble — des étudiants, des jeunes fonctionnaires, des filles en mini-jupe, des garçons en veste à col Mao, toute la jeunesse de Phnom Penh qui avait besoin de bruit, de mouvement, de sueur, de tout ce que le Palais interdisait par sa seule existence, par sa beauté trop ordonnée, trop ancienne, trop parfaite.
Dara jouait. Et ce soir-là, Sinn Sisamouth était venu.
Il était assis dans un coin, presque invisible — un homme discret, à la voix immense, qui buvait une bière Angkor et regardait les jeunes musiciens avec un mélange d’amusement et de tendresse. Sisamouth avait la quarantaine. Son visage était rond, doux, avec des yeux qui souriaient toujours, même quand il chantait les chansons les plus tristes. Il portait une chemise à fleurs — sa marque de fabrique — et un pantalon de toile claire. Rien dans son apparence ne trahissait qu’il était la voix la plus célèbre du Cambodge, l’homme dont les chansons passaient à la radio du matin au soir, l’homme que les enfants reconnaissaient dans la rue et que les vieillards écoutaient en pleurant.
À un moment, entre deux morceaux, Dara se tourna vers lui et lui fit signe. Sisamouth secoua la tête — non, pas ce soir. Mais les étudiants l’avaient vu. Un murmure parcourut la salle. « Sisamouth… Sisamouth est là… » Et bientôt toute la salle scandait son nom, en frappant dans ses mains, et Sisamouth, avec un sourire résigné et ravi, se leva et monta sur scène.
Il prit le micro. Dara plaqua un accord. L’organiste suivit. Et Sisamouth chanta.
Il chanta Champa Battambang — la chanson de la fleur de Battambang, sa chanson la plus célèbre, celle que tout le Cambodge connaissait par cœur. Mais il ne la chanta pas comme à la radio — pas en crooner, pas en velours. Il la chanta en rock. Les guitares grondaient, l’orgue vrombissait, la batterie cognait, et sa voix montait au-dessus de tout cela, intacte, inaltérable, cette voix qui pouvait tout traverser — le bruit, la distance, le temps — et qui arrivait dans l’oreille de celui qui l’écoutait aussi pure, aussi chaude, aussi intime que si Sisamouth chantait pour lui seul.
Botum dansa. Elle dansa dans la foule, au milieu des corps, avec les étudiants et les filles en mini-jupe, dans la fumée des cigarettes et l’odeur de la bière et de la sueur. Elle dansa sans code, sans tradition, sans tiare. Ses pieds nus frappaient la sciure. Ses bras traçaient dans l’air des gestes qui n’appartenaient à aucune chorégraphie — des gestes neufs, libres, nés de la musique et du moment.
Et à un instant — un instant de grâce pure, de ceux qui arrivent sans prévenir et qui ne se reproduisent jamais —, ses mains firent le geste du lotus. Le même geste qu’elle avait fait la veille au Palais, devant Jackie Kennedy et les trois cents bougies. Le même renversement du poignet, la même ouverture des doigts, la même offrande de la paume vers le ciel. Mais ici, dans l’entrepôt de tôle, avec Sisamouth qui chantait et Dara qui jouait et la foule qui criait, le geste ne signifiait plus la même chose. Il ne signifiait plus la prière ni la tradition ni le sacré. Il signifiait la joie. La joie pure, celle qui ne demande rien et qui ne doit rien, celle qui est sa propre raison d’être.
Sisamouth la vit. Du haut de la scène, il la vit danser, et ses yeux souriants sourirent un peu plus, et il chanta un peu plus fort, comme s’il chantait pour elle — pour cette fille qui dansait pieds nus avec des gestes d’Apsara dans un club de rock à minuit, et qui était, sans le savoir, l’image exacte du Cambodge de 1967 : un pays qui dansait entre les siècles, entre les musiques, entre les mondes, avec une grâce folle et sans filet.
Le morceau se termina. La salle explosa en applaudissements. Sisamouth salua, redescendit de scène, et retourna à sa bière avec la même discrétion qu’il était monté. Botum, essoufflée, en sueur, alla s’asseoir à côté de Dara qui rangeait sa guitare. Il la regarda. Elle le regarda. Il ne dit rien. Elle ne dit rien. Mais leurs mains se trouvèrent dans l’obscurité, et restèrent l’une dans l’autre, et c’était assez.
Dehors, la nuit de Phnom Penh bruissait de ses mille bruits — les motos, les chiens, les grenouilles, les radios, les voix, le fleuve. Les étoiles étaient invisibles, masquées par la brume de chaleur qui montait de la ville comme une fièvre. Quelque part dans cette nuit, au Royal, Khem rangeait ses verres. Quelque part dans cette nuit, Desforges dormait dans sa véranda, son chat sur les genoux. Quelque part dans cette nuit, Jackie Kennedy regardait peut-être par la fenêtre de sa suite, les pieds dans des pantoufles, un livre ouvert sur les genoux, et le goût de la crème de fraise des bois encore sur les lèvres. Et quelque part dans cette nuit, Saren, dans sa chambre noire, développait les pellicules du jour, et les négatifs mouillés se balançaient sur le fil comme des drapeaux de prière, comme des fragments de mémoire suspendus entre deux mondes — le monde visible et le monde vrai, le monde qu’on montre et le monde qu’on cache, le monde de Kambuja et le monde d’en dessous.
L’eau du bac de fixateur clapotait doucement. La lampe rouge pulsait. Et sur le dernier négatif du rouleau, Saren vit — mais il ne le saurait que plus tard, bien plus tard, quand il tirerait cette image dans une autre chambre noire, dans une autre ville, dans une autre vie — il vit la photo qu’il avait prise presque par accident, en quittant Sihanoukville : Jackie Kennedy de dos, marchant seule sur un chemin de terre, entre deux rangées de palmiers à sucre, vers un horizon de rizières vertes, et au-dessus d’elle le ciel immense du Cambodge, bleu et vide, un ciel qui ne promettait rien et ne menaçait rien, un ciel qui était simplement là, immense et indifférent, comme le temps qui passe et qui ne dit jamais où il va.