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Femme fatale

Femme fatale

Deuxième par­tie

DEUXIÈME PAR­TIE — LA VISITE

Cha­pitre 6 — L’avion

L’a­vion appa­rut dans le ciel de Phnom Penh à seize heures douze, le deux novembre 1967.

Saren le vit avant tout le monde. Il était pos­té depuis une heure sur le toit-ter­rasse du ter­mi­nal de Pochen­tong — un bâti­ment bas, moder­niste, aux lignes pures, conçu dans le style Nou­vel Khmer que Saren pho­to­gra­phiait chaque fois qu’il en avait l’oc­ca­sion, parce que ces bâti­ments-là étaient la preuve tan­gible que le Cam­bodge pou­vait être à la fois ancien et neuf, khmer et mon­dial, enra­ci­né et libre. Il avait son Nikon armé d’un télé­ob­jec­tif de 200 mm, un objec­tif lourd comme un obu­sier qui lui fai­sait mal au cou mais qui per­met­tait de cap­tu­rer un visage à cent mètres avec la pré­ci­sion d’un chirurgien.

Le C‑54 de l’US Air Force des­cen­dit du ciel comme un oiseau fati­gué. C’é­tait un avion de trans­port mili­taire, gris, mas­sif, sans grâce — le genre d’ap­pa­reil qui trans­porte des troupes et des caisses de muni­tions, pas des anciennes pre­mières dames en robe de soie. Le contraste entre la bru­ta­li­té de l’a­vion et la déli­ca­tesse sup­po­sée de sa pas­sa­gère était presque comique, et Saren pen­sa que si quel­qu’un avait vou­lu résu­mer en une seule image la rela­tion entre l’A­mé­rique et l’A­sie du Sud-Est — la puis­sance et la fra­gi­li­té, la machine et la fleur —, il n’au­rait pas trou­vé mieux que ce C‑54 atter­ris­sant sur la piste pous­sié­reuse de Pochen­tong dans la lumière de l’après-midi.

Le pre­mier avion amé­ri­cain à tou­cher le sol cam­bod­gien depuis deux ans. Saren enre­gis­tra cette infor­ma­tion comme il enre­gis­trait tout — en la cadrant, en la décou­pant, en la trans­for­mant en image. Clic. L’a­vion au sol, les hélices ralen­tis­sant, la pous­sière laté­rite qui retom­bait en nuage ocre autour du fuse­lage. Clic. La pas­se­relle qu’on rou­lait vers la car­lingue, les sol­dats cam­bod­giens au garde-à-vous, les dra­peaux qui cla­quaient. Clic. La porte de l’a­vion qui s’ouvrait.

Et puis elle apparut.

Saren avait vu des mil­liers de pho­to­gra­phies d’elle — dans les maga­zines, dans les jour­naux, dans les numé­ros spé­ciaux de Life et de Paris Match qui cir­cu­laient à Phnom Penh par­mi les expa­triés et les élites fran­co­phones. Il connais­sait ce visage par cœur : les yeux écar­tés, les pom­mettes hautes, la bouche large, les che­veux bruns cou­pés au car­ré. Mais la pho­to­gra­phie, il le savait mieux que per­sonne, est un men­songe — un men­songe magni­fique, mais un men­songe tout de même. La pho­to­gra­phie fige, apla­tit, extrait. Elle ne dit rien de la façon dont une femme se tient debout dans l’en­ca­dre­ment d’une porte d’a­vion, avec der­rière elle l’obs­cu­ri­té de la car­lingue et devant elle la lumière aveu­glante des tro­piques, et dont le corps entier semble dire : je suis là, je suis venue, regar­dez-moi, mais ne croyez pas que vous me connaissez.

Elle por­tait une robe de soie ivoire, sans manches, avec un col rond et une cein­ture à la taille — simple, presque aus­tère, mais d’une coupe si par­faite que la sim­pli­ci­té deve­nait une forme d’os­ten­ta­tion. Des lunettes de soleil noires cachaient ses yeux. Des gants blancs. Des escar­pins à talons bas, adap­tés à la cha­leur. Et ce sou­rire — ce sou­rire que le monde entier connais­sait, ce sou­rire qui était à la fois une offrande et un bou­clier, un geste de géné­ro­si­té et un acte de défense, un sou­rire qui disait : oui, je suis celle que vous croyez, mais je suis aus­si quel­qu’un d’autre, quel­qu’un que vous ne ver­rez jamais.

Saren déclen­cha. Dix fois, vingt fois. Son doigt sur le déclen­cheur était deve­nu auto­nome, méca­nique, et son œil dans le viseur cap­tait tout sans rien trier — la robe, le sou­rire, les mains gan­tées, le souffle de vent qui sou­le­vait ses che­veux, et aus­si, dans les marges du cadre, les détails que per­sonne ne regar­dait : un sol­dat qui essuyait sa sueur d’un revers de main, un enfant qui s’é­tait fau­fi­lé entre les jambes des offi­ciels et qui regar­dait l’a­vion avec des yeux grands comme des sou­coupes, un chien errant qui tra­ver­sait le tar­mac avec cette indif­fé­rence sou­ve­raine des chiens errants de Phnom Penh.

Elle des­cen­dit la pas­se­relle. Siha­nouk l’at­ten­dait en bas — petit, rond, sou­riant de ce sou­rire lunaire qui était sa marque, en cos­tume blanc et cra­vate, la Prin­cesse Monique à ses côtés, ravis­sante dans un ensemble de soie bleu roi. La ren­contre fut brève et cho­ré­gra­phiée comme un bal­let : poi­gnée de main, incli­nai­son de tête, échange de paroles inau­dibles à cette dis­tance, sou­rires. Les pho­to­graphes offi­ciels — Saren n’é­tait pas le seul, il y avait l’é­quipe de la télé­vi­sion natio­nale, le pho­to­graphe de l’AFP, deux jour­na­listes japo­nais — mitraillèrent la scène avec une fré­né­sie polie.

Mais Saren, depuis son per­choir sur le toit-ter­rasse, voyait ce que les autres ne voyaient pas. Il voyait la scène d’en haut — non pas les visages, mais les corps dans l’es­pace, les tra­jec­toires, les dis­tances. Il voyait Siha­nouk qui se tenait un peu trop près de Jackie, avec cette fami­lia­ri­té vorace qu’il avait avec les femmes célèbres. Il voyait Lord Har­lech, l’ac­com­pa­gna­teur bri­tan­nique, grand, maigre, dis­tin­gué, qui se tenait un pas en arrière avec la dis­cré­tion apprise des aris­to­crates anglais mais dont les yeux ne quit­taient pas Jackie — des yeux de chien fidèle, pen­sa Saren, des yeux d’homme amou­reux qui ne sait pas encore qu’il sera écon­duit. Il voyait les gardes du corps, quatre, peut-être cinq, en civil, qui scru­taient la foule avec cette ten­sion par­ti­cu­lière des hommes dont le métier est d’i­ma­gi­ner le pire. Il voyait le cor­tège de Mer­cedes noires qui atten­dait, moteur en marche, avec leurs petits dra­peaux cam­bod­giens et amé­ri­cains fixés aux ailes.

Et il voyait, au fond du tar­mac, un groupe d’hommes en cos­tume sombre qui ne fai­saient pas par­tie du comi­té d’ac­cueil offi­ciel. Ils étaient debout près d’un han­gar, à cin­quante mètres de la scène, et ils regar­daient sans par­ti­ci­per, sans sou­rire, sans applau­dir. Saren bra­qua son télé­ob­jec­tif vers eux. Trois hommes. L’un d’eux, il le recon­nut — le colo­nel Lon Non, le frère de Lon Nol, chef de la police mili­taire. Les deux autres, il ne les connais­sait pas. Ils par­laient entre eux, à voix basse, les yeux fixés sur le cor­tège qui se formait.

Saren prit une pho­to. Une seule. Puis il redes­cen­dit du toit pour rejoindre le cortège.

La route de l’aé­ro­port à la ville pas­sait par le bou­le­vard de la Rus­sie — une ave­nue large, bor­dée d’arbres, que Siha­nouk avait fait construire comme une vitrine du Cam­bodge nou­veau. Des enfants en uni­forme sco­laire bor­daient la chaus­sée, agi­tant des dra­peaux et jetant des pétales de fleurs au pas­sage des voi­tures. La foule était dense, joyeuse, bruyante — des femmes en sarong, des moines en robe safran, des vieillards accrou­pis sur les trot­toirs, des ven­deurs ambu­lants qui pro­fi­taient de l’oc­ca­sion pour vendre des bei­gnets et des cannes à sucre pres­sées. On aurait dit un Nou­vel An anti­ci­pé, une fête impro­vi­sée, une de ces explo­sions de gaie­té col­lec­tive dont Phnom Penh avait le secret.

Saren était main­te­nant dans une jeep de presse, der­rière le cor­tège. Il pho­to­gra­phiait à tra­vers le pare-brise — les Mer­cedes noires, la foule, les fleurs, le bou­le­vard. Et il pen­sa que si Mon­sieur Sirik vou­lait des images impec­cables, lumi­neuses, joyeuses, il les aurait. Parce que Phnom Penh, ce jour-là, était impec­cable, lumi­neuse, joyeuse. Ce n’é­tait pas un men­songe. C’é­tait la véri­té. C’é­tait une véri­té qui ne disait pas tout, mais c’é­tait une véri­té tout de même — celle d’un peuple qui accueillait une étran­gère avec des fleurs et des cris de joie, dans une ville qui sen­tait le jas­min et la fri­ture et le gasoil, sous un ciel si bleu qu’il en deve­nait presque obs­cène de beauté.

Le cor­tège arri­va au Royal à dix-sept heures.

L’hô­tel l’a­vait atten­due toute la jour­née, et main­te­nant il se tenait droit dans la lumière du soir, sa façade blanche étin­ce­lante, ses pal­miers immo­biles comme des gardes d’hon­neur végé­taux, ses volets fraî­che­ment peints, ses cuivres asti­qués, ses lustres allu­més der­rière les fenêtres du grand hall, tout entier ten­du vers ce moment — ce moment où la Mer­cedes noire de tête s’ar­rê­te­rait devant le per­ron, où la por­tière s’ou­vri­rait, et où une femme en robe de soie ivoire pose­rait le pied sur les marches de pierre et entre­rait dans sa vie.

Saren pho­to­gra­phia l’ar­ri­vée depuis le jar­din. Il pho­to­gra­phia la por­tière qui s’ou­vrait, le pied chaus­sé d’es­car­pin qui cher­chait la marche, la main gan­tée qui se posait sur la por­tière, et enfin le visage — les lunettes de soleil ôtées, les yeux visibles pour la pre­mière fois, des yeux brun-vert, immenses, fati­gués et brillants, le regard d’une femme qui avait tra­ver­sé le monde pour voir un temple et qui trou­vait, en atten­dant, un hôtel blanc sous les frangipaniers.

Elle leva les yeux vers la façade du Royal. Saren vit son regard mon­ter le long des colonnes, des volets, de la ver­rière du toit, s’ar­rê­ter un ins­tant sur le puits de lumière cen­tral — cette ver­rière Art déco qui pro­je­tait des cou­leurs sur le hall comme un kaléi­do­scope —, puis redes­cendre, et quelque chose pas­sa sur son visage, une expres­sion fugace, un atten­dris­se­ment, peut-être, ou une recon­nais­sance, comme si elle avait déjà vu cet hôtel en rêve.

Saren déclen­cha.

C’é­tait la pho­to. Il le sut immé­dia­te­ment, avec cette cer­ti­tude abso­lue et irra­tion­nelle que les pho­to­graphes connaissent — la cer­ti­tude qu’on a cap­tu­ré non pas une image mais un ins­tant, non pas une sur­face mais une pro­fon­deur, non pas ce qu’une femme mon­trait au monde mais ce qu’elle se mon­trait à elle-même, dans le secret de ce quart de seconde où les défenses tombent et où le visage devient vrai.

Il savait aus­si que cette pho­to ne serait jamais publiée dans Kam­bu­ja. Elle n’é­tait ni impec­cable, ni lumi­neuse, ni joyeuse. Elle était quelque chose de bien plus rare : elle était vraie.

Cha­pitre 7 — La pre­mière gorgée

Ce soir-là, l’E­le­phant Bar fut un théâtre.

Khem avait tout pré­pa­ré avec le soin maniaque d’un met­teur en scène qui n’a droit qu’à une seule repré­sen­ta­tion. Les verres — des coupes de cris­tal à pied long, qu’il avait fait mon­ter de la réserve et lavés un par un à la main, puis ins­pec­tés sous la lampe pour tra­quer le moindre dépôt, la moindre empreinte, le moindre voile — étaient ali­gnés der­rière le comp­toir comme des sol­dats de verre. Les bou­teilles de cham­pagne — six Veuve Clic­quot demi-sec — repo­saient dans la glace, cou­chées sur le flanc, à la tem­pé­ra­ture exacte de huit degrés que Khem véri­fiait avec un ther­mo­mètre plon­gé dans le seau toutes les quinze minutes. La crème de fraise des bois était à por­tée de main, dans sa bou­teille tra­pue. Le cognac — un Rémy Mar­tin VSOP — atten­dait avec la patience des vieux alcools.

L’E­le­phant Bar, le soir, avait une per­son­na­li­té dif­fé­rente de celle de l’a­près-midi. Les lampes en lai­ton, à abat-jour de verre ambré, dif­fu­saient une lumière d’or liquide qui adou­cis­sait les angles, arron­dis­sait les visages, don­nait aux peaux claires un hâle de san­té et aux peaux sombres un éclat de bronze. Les murs lam­bris­sés de bois exha­laient une odeur de cire et de tabac refroi­di qui était l’o­deur même de la civi­li­té — cette civi­li­té colo­niale, impar­faite, par­fois cruelle, mais qui avait au moins cet héri­tage : le goût des choses bien faites. Le ven­ti­la­teur à pales de bois tour­nait avec la même len­teur qu’à cinq heures, mais le soir il bras­sait un air dif­fé­rent — un air char­gé de par­fums, de fumée, de conver­sa­tion, de désir.

Les pre­miers clients arri­vèrent à dix-neuf heures. Le pro­to­cole impo­sait un cock­tail au bar avant le dîner au Res­tau­rant Le Royal. Khem vit entrer les diplo­mates — l’am­bas­sa­deur de France, rigide dans son smo­king, avec son épouse, une femme mince et ner­veuse qui por­tait ses bijoux comme des déco­ra­tions de guerre ; le consul d’Aus­tra­lie, un géant roux qui trans­pi­rait déjà et qui com­man­de­rait un whis­ky soda, Khem le savait, parce que les Aus­tra­liens com­man­daient tou­jours un whis­ky soda, c’é­tait une loi de la nature ; le repré­sen­tant de la Croix-Rouge inter­na­tio­nale, un Suisse dont la dis­cré­tion était si par­faite qu’on l’ou­bliait sitôt qu’on ces­sait de le regar­der. Puis les offi­ciels cam­bod­giens — des hommes en cos­tume sombre, avec des épouses en sam­pot de soie cha­toyants, qui par­laient fran­çais entre eux avec cet accent musi­cal du Cam­bodge qui arron­dis­sait les voyelles et adou­cis­sait les consonnes. Et puis la presse — quelques jour­na­listes étran­gers accré­di­tés, car­nets et appa­reils pho­to en ban­dou­lière, qui buvaient vite et regar­daient partout.

Khem ser­vait. Son corps fonc­tion­nait en pilote auto­ma­tique — la main qui sai­sit la bou­teille, le poi­gnet qui verse, le tor­chon qui essuie, le verre qui glisse sur le comp­toir — tan­dis que son esprit, lui, était ailleurs, concen­tré sur la porte du bar, sur le moment où cette porte s’ou­vri­rait et où la femme pour qui il avait tra­vaillé pen­dant des jours entre­rait dans son champ de vision.

Elle entra à dix-neuf heures trente.

La rumeur du bar s’in­ter­rom­pit — pas d’un coup, pas comme un silence bru­tal, mais par vagues, comme le res­sac, chaque conver­sa­tion mou­rant l’une après l’autre à mesure que les visages se tour­naient vers la porte. Jac­que­line Ken­ne­dy por­tait une robe longue en crêpe de soie tur­quoise — une robe grecque, plis­sée, dra­pée sur une épaule, qui lais­sait l’autre nue. Elle n’a­vait plus ses lunettes de soleil et ses yeux étaient visibles, immenses et calmes, balayant la pièce avec cette atten­tion cour­toise des gens habi­tués à être regar­dés. Lord Har­lech était à son côté — impec­cable dans un smo­king dont la coupe disait Londres, Savile Row, des géné­ra­tions de cou­tu­riers au ser­vice de l’a­ris­to­cra­tie bri­tan­nique. Il tenait Jackie par le coude, un geste à la fois pro­tec­teur et pos­ses­sif, et Khem nota — parce que Khem notait tout, c’é­tait son métier et sa malé­dic­tion — que Jackie ne se déga­gea pas mais ne s’ap­puya pas non plus, qu’elle accep­tait le contact sans le deman­der ni le refu­ser, avec cette grâce ambi­guë qui était peut-être la clef de toute sa personne.

Siha­nouk les sui­vait, avec la Prin­cesse Monique. Le Prince était en forme — c’est-à-dire qu’il par­lait, riait, ges­ti­cu­lait, tou­chait les gens, racon­tait des anec­dotes, se retour­nait vers Jackie toutes les trente secondes pour véri­fier qu’elle sou­riait, ce qu’elle fai­sait inva­ria­ble­ment, avec la régu­la­ri­té d’un métro­nome de courtoisie.

Le groupe s’ins­tal­la dans le coin du bar que Khem avait pré­pa­ré — les meilleurs fau­teuils, en rotin et cuir, dis­po­sés en cercle autour d’une table basse sur laquelle il avait posé un vase de lotus frais. Les ser­veurs appor­tèrent des amuse-bouches — des mee katang, petites bou­chées de porc mari­né au citron vert et à la citron­nelle, des num pang pâté, ces petits sand­wiches au pâté fran­co-khmer qui étaient une spé­cia­li­té de l’hô­tel, et des tranches de mangue verte sau­pou­drées de sel, de piment et de sucre de palme, cette com­bi­nai­son qui résu­mait à elle seule la cui­sine cam­bod­gienne : le sucré, le salé, l’a­cide, le piquant, tous ensemble, tous nécessaires.

Khem atten­dit.

Siha­nouk com­man­da du cham­pagne. Le ser­veur — un jeune homme que Khem avait for­mé, et qui était tel­le­ment inti­mi­dé qu’il faillit ren­ver­ser le seau à glace — appor­ta une bou­teille de Dom Péri­gnon que le Prince avait fait mon­ter de sa propre cave. Les coupes furent rem­plies. On trin­qua. Siha­nouk por­ta un toast en fran­çais — « À la beau­té, à la paix, à l’a­mi­tié entre nos peuples » — avec cette gran­di­lo­quence natu­relle qui était chez lui non pas un arti­fice mais une forme de sin­cé­ri­té. Jackie sou­rit et trem­pa ses lèvres dans le champagne.

Et puis Siha­nouk se tour­na vers le bar et dit, assez fort pour que Khem entende :

— Mais il paraît qu’on a pré­pa­ré quelque chose de spé­cial pour notre invitée ?

C’é­tait le signal. Khem prit une coupe propre — la coupe qu’il avait choi­sie entre toutes, celle dont le cris­tal était le plus fin, le plus trans­pa­rent, celui qui chan­te­rait le mieux au contact du liquide. Il ver­sa la crème de fraise des bois — sept mil­li­litres exac­te­ment, mesu­rés à l’œil, parce qu’un bar­man qui a besoin d’un doseur n’est pas un bar­man. Le liquide rosé cou­la au fond de la coupe comme un cou­cher de soleil liqué­fié. Puis le cognac — un filet, une larme, quelques gouttes ambrées qui tom­bèrent dans le rose et y des­si­nèrent des volutes brunes avant de s’y fondre. Et enfin le cham­pagne — ver­sé le long de la paroi de la coupe, len­te­ment, pour ne pas tuer les bulles, pour que la mousse monte avec dou­ceur et vienne coif­fer le cock­tail d’une écume blonde et légère.

Il dépo­sa une fleur de fran­gi­pa­nier à la sur­face. La fleur flot­ta, blanche sur le rose doré, ses cinq pétales ouverts comme une main offerte.

Il por­ta la coupe jus­qu’à la table. Son pas était régu­lier, son bras stable, sa main ne trem­blait pas — pas plus qu’elle ne trem­blait quand il ser­vait un pas­tis à Des­forges ou un Coca-Cola à l’of­fi­cier des ren­sei­gne­ments. Mais à l’in­té­rieur de son corps, dans cette zone du ster­num qu’il ne mon­trait à per­sonne, quelque chose vibrait avec l’in­ten­si­té d’une corde de pia­no frap­pée trop fort.

Il posa la coupe devant Jac­que­line Kennedy.

— Madame, dit-il en fran­çais. En votre honneur.

Elle leva les yeux vers lui. Et pen­dant un ins­tant — un ins­tant d’une durée incal­cu­lable, un de ces ins­tants qui existent en dehors du temps, dans un espace où les secondes ne comptent plus —, leurs regards se croi­sèrent. Les yeux de Jackie Ken­ne­dy, brun-vert, immenses, entou­rés de cils si noirs qu’ils sem­blaient des­si­nés au pin­ceau, le regar­dèrent. Lui. Khem. Le bar­man. L’homme qui avait pas­sé des jours à cher­cher la for­mule d’un cock­tail pour une femme dont il ne savait rien sinon qu’elle avait vu mou­rir le monde et qu’elle était venue au Cam­bodge voir des temples.

Et dans ce regard, Khem ne lut ni la condes­cen­dance des puis­sants, ni la dis­trac­tion polie des célé­bri­tés, ni le vide des regards qui ont trop vu. Il lut quelque chose d’autre — quelque chose qu’il recon­nut, parce qu’il le por­tait en lui depuis tou­jours : l’at­ten­tion. L’at­ten­tion véri­table, celle qui voit l’autre, celle qui dit : je sais que vous êtes là, je sais que vous avez fait cela pour moi, et je le reçois.

— Mer­ci, dit-elle.

Sa voix était basse, légè­re­ment rauque, avec cet accent amé­ri­cain qui trans­for­mait le mer­ci fran­çais en quelque chose de plus doux, de plus rond, comme un galet poli par la mer.

Elle prit la coupe, la por­ta à ses lèvres, et but.

Khem la regar­da boire. Il vit le liquide rosé tou­cher ses lèvres, il vit la façon dont elle fer­mait les yeux — un réflexe, pas une pose — au moment où le goût l’at­tei­gnait, il vit la légère sur­prise qui pas­sa sur son visage quand la fraise et le cognac et le cham­pagne se com­bi­nèrent sur sa langue, il vit le sou­rire — un vrai sou­rire, cette fois, pas le sou­rire offi­ciel, pas le sou­rire-bou­clier, mais un sou­rire de plai­sir simple, le sou­rire de quel­qu’un qui découvre un goût nou­veau et qui l’aime.

— C’est déli­cieux, dit-elle. Com­ment s’ap­pelle cette merveille ?

Khem s’in­cli­na légèrement.

— Femme Fatale, Madame.

Il y eut un silence d’une demi-seconde. Puis Jackie Ken­ne­dy rit. Un rire bref, grave, sin­cère — un rire qui n’a­vait rien de la poli­tesse mon­daine, un rire de sur­prise et de recon­nais­sance, le rire de quel­qu’un qui entend un mot juste au moment juste.

— Femme Fatale, répé­ta-t-elle. Bien sûr.

Siha­nouk, qui avait tout sui­vi, applau­dit. La table applau­dit. Et Khem retour­na der­rière son comp­toir avec le même pas régu­lier, le même visage impas­sible, les mêmes yeux plis­sés, et per­sonne — per­sonne — ne vit que ses mains, sous le comp­toir, tremblaient.

Il ser­vit une deuxième coupe, puis une troi­sième. Le cock­tail fit le tour de la table. La Prin­cesse Monique le trou­va « exquis ». Lord Har­lech le jugea « remar­quable, vrai­ment ». L’am­bas­sa­deur de France deman­da la recette, que Khem refu­sa de don­ner avec un sou­rire — le pre­mier sou­rire que le per­son­nel du Royal lui voyait depuis des semaines.

La soi­rée conti­nua. On pas­sa au Res­tau­rant Le Royal, où le chef avait pré­pa­ré un menu de gala — amok de pois­son dans des feuilles de bana­nier, cre­vettes géantes de Kam­pot grillées au poivre vert, canard laqué à la mode khmère avec sa sauce au tama­rin, et pour des­sert un bâbâ au rhum accom­pa­gné de fruits tro­pi­caux — des ram­bou­tans, des man­gous­tans, des lon­ganes, des tranches d’a­na­nas grillé au sucre de palme, toute la palette des fruits du Cam­bodge, dis­po­sée sur un pla­teau d’argent comme un jar­din comestible.

Khem ne vit rien de tout cela. Il res­ta à son bar, ser­vant les clients qui n’a­vaient pas été invi­tés au dîner et qui buvaient avec cette appli­ca­tion mélan­co­lique des gens exclus de la fête. Mais de temps en temps, par la porte entrou­verte qui reliait le bar au res­tau­rant, il enten­dait des éclats de voix, des rires, le tin­te­ment des cou­verts sur la por­ce­laine, et la musique — un petit orchestre khmer qui jouait des airs tra­di­tion­nels adap­tés en jazz, à la demande de Siha­nouk, qui diri­geait la musique depuis sa chaise avec une cuillère en guise de baguette.

Et dans ces éclats de voix, dans ces rires et ces tin­te­ments, Khem enten­dait la note que son cock­tail avait frap­pée — la note juste, la note qu’il avait cher­chée pen­dant des jours et qui réson­nait main­te­nant dans la bouche d’une femme qui avait vu mou­rir le monde et qui, ce soir, dans un hôtel blanc au bout du monde, avait ri en enten­dant le mot Femme Fatale.

À minuit, quand le der­nier client fut par­ti et que le res­tau­rant se vida, Khem fit sa ronde. Il ramas­sa les verres, vida les cen­driers, essuya le comp­toir. Et dans un coin de la table où Jackie Ken­ne­dy avait été assise, il trou­va une coupe. La der­nière coupe. Celle dans laquelle elle avait bu son pre­mier Femme Fatale. La fleur de fran­gi­pa­nier flot­tait encore à la sur­face du fond de cock­tail, fanée mais intacte.

Sur le bord de la coupe, une marque. Rouge sombre, presque gre­nat. La trace de ses lèvres.

Khem prit la coupe et la regar­da lon­gue­ment. La marque de rouge à lèvres avait la forme exacte d’une bouche — une demi-lune, fine, légè­re­ment asy­mé­trique, un peu plus épaisse du côté gauche, comme si Jackie Ken­ne­dy sou­riait même en buvant.

Il aurait dû laver le verre. C’é­tait son tra­vail. C’é­tait le geste que ses mains connais­saient par cœur — prendre le verre, le plon­ger dans l’eau chaude, le frot­ter, le rin­cer, le sécher, le ran­ger. Le cycle. L’ordre. La pro­pre­té. Tout ce qui fai­sait de l’E­le­phant Bar un lieu où les choses étaient faites correctement.

Mais il ne le fit pas.

Il ne savait pas pour­quoi. C’é­tait un geste irra­tion­nel, un geste qui ne lui res­sem­blait pas — Khem, l’homme du pro­to­cole, l’homme de l’exac­ti­tude, l’homme qui lavait chaque verre comme si c’é­tait le der­nier. Et pour­tant il prit la coupe, la posa à l’é­cart, dans le petit pla­card fer­mé à clef sous le comp­toir où il ran­geait ses affaires per­son­nelles — son por­te­feuille, ses clefs, un peigne, une pho­to­gra­phie jau­nie de sa femme morte —, et il la lais­sa là, non lavée, avec sa trace de rouge à lèvres et son fond de Femme Fatale, comme on conserve un objet dont on ne com­prend pas encore la valeur mais dont on pressent qu’un jour, bien plus tard, il sera le seul témoi­gnage d’un soir où le monde fut doux.

Il fer­ma le bar, étei­gnit les lumières, et sor­tit dans le jardin.

La nuit était tiède et par­fu­mée. Les gre­nouilles chan­taient. Un crois­sant de lune se reflé­tait dans l’eau noire de la pis­cine. Quelque part dans l’hô­tel, à l’é­tage, une fenêtre était encore éclai­rée — la suite Ken­ne­dy, peut-être. Khem ima­gi­na Jackie Ken­ne­dy debout à cette fenêtre, regar­dant le jar­din, le jas­min, la nuit cam­bod­gienne, et pen­sant à — à quoi ? À Dal­las ? À ses enfants ? Au goût de la crème de fraise des bois sur sa langue ? À l’homme aux yeux plis­sés qui lui avait dit Femme Fatale avec l’ombre d’un sourire ?

Non. Ce n’é­tait pas à lui de savoir. Ce n’é­tait pas à lui d’i­ma­gi­ner. Il était le bar­man. Son rôle était de ser­vir, de voir, de se taire. Et de gar­der, par­fois, un verre non lavé dans un pla­card, comme un secret que per­sonne ne lui avait deman­dé de gar­der mais qu’il gar­dait tout de même, parce que cer­taines choses — les gestes inutiles, les objets insi­gni­fiants, les traces de rouge à lèvres sur le cris­tal — sont tout ce qui reste quand le reste a disparu.

Cha­pitre 8 — La danse de Mera

Le Palais Cham­kar­mon resplendissait.

On avait allu­mé trois cents bou­gies — Botum les avait comp­tées, par ner­vo­si­té, pen­dant l’at­tente dans les cou­lisses, accrou­pie der­rière le rideau de soie rouge avec les onze autres dan­seuses, leurs tiares d’or incli­nées les unes contre les autres comme des tour­ne­sols dans un champ. Trois cents bou­gies dans des chan­de­liers de bronze ali­gnés le long des murs de la grande salle de récep­tion, dont les flammes se reflé­taient dans le sol de marbre poli et dans les plaques de feuille d’or qui cou­vraient le pla­fond, de sorte que toute la pièce sem­blait être en feu — un feu froid, un feu de lumière, un feu d’ap­pa­rat qui ne brû­lait rien mais qui illu­mi­nait tout.

La salle sen­tait le jas­min, l’en­cens et la cire. On avait dis­po­sé des coupes de fleurs sur les tables — lotus roses, orchi­dées blanches, fran­gi­pa­niers — et des assiettes de fruits en pyra­mides savantes : mangues, papayes décou­pées en forme de fleurs, ram­bou­tans ouverts dont la chair trans­lu­cide brillait comme des perles, man­gous­tans à la peau vio­lette et à la chair de neige, des grappes de lon­ganes dorés, et au som­met de chaque pyra­mide, un ana­nas sculp­té en forme de cygne, une tra­di­tion khmère que Botum trou­vait à la fois absurde et magnifique.

Par une fente du rideau, elle voyait la salle se remplir.

Les invi­tés arri­vaient par groupes — les diplo­mates, les ministres, les mili­taires en uni­forme de gala, les épouses en sam­pot de soie dont les cou­leurs — pourpre, éme­raude, saphir, or — com­po­saient un tableau vivant qui riva­li­sait avec les Apsa­ras peintes sur les murs. Elle vit Siha­nouk entrer, sui­vi de Monique, puis l’A­mé­ri­caine — la femme en tur­quoise dont tout le Palais par­lait depuis des jours, celle pour qui on avait res­sor­ti la vais­selle de la col­lec­tion royale, celle pour qui le chef cui­si­nier avait pré­pa­ré des recettes secrètes du Palais que l’on ne ser­vait d’or­di­naire qu’au roi.

Botum ne voyait pas son visage — trop loin, trop de monde —, mais elle voyait sa sil­houette, cette façon de se tenir droite sans rai­deur, de bou­ger sans hâte, de tour­ner la tête avec une len­teur qui n’é­tait pas de la paresse mais de la maî­trise. Une dan­seuse, pen­sa Botum. Cette femme bouge comme une dan­seuse. Pas comme une dan­seuse khmère — les mou­ve­ments étaient trop fluides, trop conti­nus, sans les rup­tures angu­laires du bal­let clas­sique — mais comme une dan­seuse tout de même. Quel­qu’un qui sait que le corps est un ins­tru­ment et qui en joue.

— Pré­pa­rez-vous.

Lok Kru Vong était appa­rue der­rière elles, fan­to­ma­tique, en sarong noir et blouse blanche, son chi­gnon ser­ré comme un poing. Son visage ne tra­his­sait aucune émo­tion. Mais ses mains — ses vieilles mains de maî­tresse de danse, noueuses et trem­blantes, qui avaient gui­dé des cen­taines de corps vers la grâce — ses mains, Botum le vit, se cris­paient l’une dans l’autre.

Les douze dan­seuses se levèrent en silence. Botum véri­fia sa tiare — l’or pesait sur son crâne comme une cou­ronne, les piques dorées qui jaillis­saient du som­met trem­blaient à chaque mou­ve­ment de tête. Son sam­pot était noué si ser­ré qu’elle sen­tait le tis­su cou­per dans la chair de ses hanches — la soie bro­dée d’or et d’argent, rigide, archi­tec­tu­rale, qui trans­for­mait le bas de son corps en une colonne immo­bile sur laquelle le torse, les bras, les mains et le visage devaient dan­ser seuls, sans l’aide des jambes, sans le sou­tien du mou­ve­ment natu­rel. C’é­tait la dis­ci­pline suprême de la danse khmère : dan­ser en étant à moi­tié pri­son­nière, trou­ver la liber­té dans la contrainte, l’en­vol dans l’immobilité.

Son maquillage était un masque. Le visage enduit de crème blanche, les sour­cils redes­si­nés en arcs par­faits, les lèvres peintes en rouge vif, les yeux sou­li­gnés de khôl noir. Ce n’é­tait plus le visage de Botum. C’é­tait le visage d’une Apsa­ra — une nymphe céleste, un être qui n’ap­par­te­nait ni au monde des vivants ni à celui des morts mais à un entre-deux, un espace sacré où le temps n’exis­tait pas et où la beau­té était une forme de prière.

L’or­chestre com­men­ça à jouer.

Le pin peat — l’en­semble musi­cal clas­sique khmer — avait pris place der­rière un paravent. Les roneat ek, xylo­phones de bois, égré­naient des notes cris­tal­lines qui tom­baient dans l’air comme des gouttes de pluie sur un lac. Les skor thom, grands tam­bours à deux faces, bat­taient un rythme lent, solen­nel, qui res­sem­blait à un cœur géant pul­sant sous le sol de marbre. Le sra­lai, haut­bois khmer, lan­ça une mélo­die nasale, sinueuse, hyp­no­tique, qui mon­ta dans la salle comme un ser­pent de son et fit taire les conversations.

Le rideau s’ouvrit.

Les douze dan­seuses entrèrent en file, pieds nus sur le marbre froid, les bras rele­vés en angle droit, les mains ren­ver­sées, les doigts ouverts comme des fleurs de lotus. Elles mar­chaient sans bruit, glis­sant plus qu’elles ne mar­chaient, le bas du corps immo­bile sous le sam­pot, le torse ondu­lant avec une len­teur aqua­tique, les visages figés dans le sou­rire des Apsa­ras — ce sou­rire vieux de huit siècles qui ne deman­dait rien et ne pro­met­tait rien mais qui offrait, sim­ple­ment, la contem­pla­tion de la grâce.

Botum était au centre. Elle tenait dans sa main droite une fleur de lotus — un vrai lotus, cueilli le matin même dans le bas­sin du Palais, dont les pétales roses étaient encore humides de rosée. Son rôle était celui de Mera, la nymphe qui offre le lotus au ciel, qui danse entre les dieux et les hommes, qui porte dans ses gestes toute la beau­té du monde et toute sa fragilité.

Elle dan­sa.

Elle dan­sa comme Lok Kru Vong le lui avait appris — avec pré­ci­sion, avec rigueur, chaque geste à sa place, chaque angle exact, chaque tran­si­tion fluide. Mais elle dan­sa aus­si comme autre chose la pous­sait — quelque chose qui venait de plus pro­fond que la for­ma­tion, plus pro­fond que la tra­di­tion, quelque chose qui venait du corps même, de cette mémoire mus­cu­laire qui est aus­si une mémoire spi­ri­tuelle, un savoir qui ne passe pas par la tête mais par les os, le sang, la peau.

Ses doigts se ren­ver­sèrent. Sa main droite décri­vit un arc et pré­sen­ta le lotus — non pas au ciel, comme le vou­lait la cho­ré­gra­phie, mais vers la salle, vers les visages qui la regar­daient, vers cette femme en tur­quoise assise à la droite du Prince, dont elle ne voyait pas les traits mais dont elle sen­tait le regard, un regard intense, concen­tré, le regard de quel­qu’un qui sait recon­naître un art quand il le voit, même s’il ne connaît pas les codes de cet art.

La musique accé­lé­ra. Les xylo­phones mon­tèrent en cas­cades ver­ti­gi­neuses. Les tam­bours frap­pèrent plus vite, plus fort. Botum tour­na — len­te­ment, les bras ouverts, la tiare d’or scin­tillant dans la lumière des bou­gies — et dans ce mou­ve­ment cir­cu­laire, elle eut l’im­pres­sion que la salle tour­nait avec elle, que les murs dorés, les bou­gies, les visages, les fleurs, tout se met­tait à tour­ner dans un vor­tex de lumière et de son, et qu’au centre de ce vor­tex il y avait elle, Botum, la petite fille de Takeo aux pieds boueux, deve­nue Mera, deve­nue Apsa­ra, deve­nue le geste même.

Puis la musique ralen­tit. Les xylo­phones des­cen­dirent. Les tam­bours s’es­pa­cèrent. Le sra­lai tint une note longue, plain­tive, qui mon­ta dans la salle comme une fumée d’en­cens. Les douze dan­seuses s’im­mo­bi­li­sèrent dans la posi­tion finale — genoux pliés, bras rele­vés, mains ren­ver­sées, sou­rire éter­nel — et le silence tomba.

Puis les applaudissements.

Ce ne fut pas un ton­nerre — les dîners d’É­tat ne sont pas des lieux de ton­nerre — mais un bruis­se­ment chaud, sou­te­nu, sin­cère, qui mon­ta des tables comme une vague. Siha­nouk applau­dis­sait debout, ce qui n’é­tait pas dans le pro­to­cole mais qui était dans sa nature. La Prin­cesse Monique applau­dis­sait avec cette élé­gance mesu­rée des femmes qui savent applau­dir sans se décoif­fer. Lord Har­lech applau­dis­sait en gent­le­man. Les ministres applau­dis­saient en fonctionnaires.

Et Jac­que­line Ken­ne­dy applau­dis­sait les yeux brillants.

Botum la vit — main­te­nant elle la voyait, parce que la dis­tance entre la scène et la table d’hon­neur n’é­tait plus un obs­tacle, parce que dans l’in­ten­si­té de l’ins­tant les espaces se réduisent et les visages se rap­prochent. Elle vit les yeux brun-vert, immenses, humides. Elle vit les mains qui applau­dis­saient — des mains fines, sans bijoux sauf une bague dis­crète, des mains qui frap­paient l’une contre l’autre avec une convic­tion qui n’a­vait rien de protocolaire.

Et elle vit quelque chose d’autre, quelque chose de fugace, une ombre qui pas­sa sur le visage de Jackie Ken­ne­dy comme un nuage passe sur le soleil — une émo­tion qu’elle ne maî­tri­sait pas, ou plu­tôt qu’elle maî­tri­sait trop tard, une fêlure dans le sou­rire, une lueur dans les yeux qui pou­vait être de l’ad­mi­ra­tion ou du cha­grin, ou les deux à la fois, parce que la beau­té, quand elle atteint un cer­tain degré de per­fec­tion, res­semble au cha­grin — elle serre le cœur et elle laisse sans voix.

Les dan­seuses se reti­rèrent der­rière le rideau. Botum dépo­sa sa tiare, s’es­suya le front, sen­tit ses che­villes pal­pi­ter de dou­leur. Les autres dan­seuses chu­cho­taient entre elles, exci­tées, sou­la­gées. Lok Kru Vong appa­rut, les regar­da une par une, et ne dit rien. Ne dit rien. Pas un mot. Pas un com­pli­ment. Pas un reproche. Rien. Et ce rien, Botum le savait, était le plus grand éloge que la vieille femme pou­vait offrir — un silence qui signi­fiait : c’é­tait juste.

On ser­vit le dîner. Botum res­ta dans les cou­lisses, avec les autres dan­seuses, man­geant leur riz dans des bols de métal — du riz blanc, de l’a­mok de pois­son, des légumes sau­tés, la même nour­ri­ture que celle des invi­tés mais ser­vie sans céré­mo­nie, sans argen­te­rie, sans bou­gies. C’é­tait l’en­vers du décor, le monde de ceux qui servent et qui regardent — et Botum, assise en tailleur sur le sol de ciment, son sam­pot d’or rele­vé sur les genoux, man­geant avec ses doigts, pen­sa que c’é­tait peut-être depuis cet envers-là qu’on voyait le mieux le monde.

Par la porte des cou­lisses, elle enten­dait Siha­nouk qui par­lait. Il par­lait de musique — il par­lait tou­jours de musique, c’é­tait son sujet de pré­di­lec­tion après la poli­tique, et sou­vent les deux se confon­daient. Il racon­tait à Jackie com­ment il avait com­po­sé Novem­ber Blues, un mor­ceau de jazz qu’il avait écrit pour l’oc­ca­sion, en son hon­neur, et dont le titre était un jeu de mots — novembre comme le mois de sa visite, blues comme la mélan­co­lie, celle de Jackie peut-être, ou celle du monde, ou celle de Siha­nouk lui-même, qui sous ses airs de prince jovial por­tait en lui une tris­tesse que peu de gens voyaient.

Puis la musique com­men­ça — pas le pin peat cette fois, mais un petit ensemble de jazz. Saxo­phone, pia­no, contre­basse, bat­te­rie. Le pia­no, Botum le devi­na, était celui que Des­forges avait accor­dé. Les notes mon­tèrent dans la salle — des notes de jazz, bleues et dorées, mélan­co­liques et dan­santes, qui se mêlaient à l’o­deur de la cire et des fleurs et qui disaient, comme tout ce qui se disait ce soir-là au Palais Cham­kar­mon, que le Cam­bodge était un pays où la beau­té pre­nait des formes que le reste du monde n’a­vait pas encore inventées.

Botum fer­ma les yeux et écouta.

Elle pen­sait à Dara. À cette heure-ci, il jouait chez Van­tha — les Oiseaux de l’Ombre, leurs gui­tares satu­rées, leur rock sau­vage et bâtard. Deux musiques. Deux mondes. Le jazz de Siha­nouk et le rock de Dara, le Palais et l’en­tre­pôt, l’or et la tôle. Et entre les deux, elle, Botum, assise sur le ciment, son sam­pot d’or sur les genoux, ses che­villes en feu, son cœur par­ta­gé entre la grâce apprise et la liber­té désirée.

Ce soir, elle avait dan­sé pour une reine sans couronne.

Ce soir, la reine sans cou­ronne avait eu les yeux brillants.

Ce soir, le Cam­bodge avait mon­tré au monde ce qu’il savait faire de mieux : trans­for­mer la contrainte en beau­té, la dou­leur en grâce, le silence en musique.

Et demain — demain elle irait chez Van­tha, elle ôte­rait ses san­dales, elle dan­se­rait pieds nus sur la sciure, et Dara joue­rait pour elle un mor­ceau qui n’a­vait pas de nom, un mor­ceau qui était ni khmer ni amé­ri­cain ni fran­çais, un mor­ceau qui était sim­ple­ment le bruit que fait le monde quand il est jeune et qu’il ne sait pas encore qu’il va vieillir.

Cha­pitre 9 — Ren­contre dans un couloir

C’est le len­de­main que Des­forges la croisa.

Le trois novembre, la ville flot­tait dans cette tor­peur heu­reuse qui suit les grandes soi­rées. L’air sen­tait le feu de bois — les gar­diens des temples avaient brû­lé des offrandes à l’aube, comme chaque matin — et le jas­min, et quelque chose de plus lourd, de plus sucré, peut-être les fran­gi­pa­niers du Palais dont les fleurs tom­baient en grappes blanches sur les pelouses, si nom­breuses qu’on aurait dit une averse de pétales.

Des­forges avait été convo­qué au Cham­kar­mon. Le pia­no de la salle de récep­tion — un Stein­way quart de queue, plus récent que son Pleyel du Royal mais moins noble à son oreille — avait besoin d’une révi­sion après la soi­rée de la veille. Les musi­ciens de jazz l’a­vaient mal­me­né, comme le font tou­jours les jazz­men, avec cette bru­ta­li­té affec­tueuse qui est leur manière d’ai­mer les ins­tru­ments. Des verres avaient été posés sur le cou­vercle — Des­forges vit les auréoles humides avec un fré­mis­se­ment de dégoût — et quel­qu’un avait lais­sé une ciga­rette se consu­mer sur le rebord, brû­lant une petite ligne noire dans le vernis.

Il tra­vailla en silence dans la salle vide. Le per­son­nel de net­toyage avait débar­ras­sé les tables, empor­té les fleurs fanées, balayé les pétales. Il ne res­tait de la soi­rée que l’o­deur de la cire fon­due dans les chan­de­liers et, dans l’air, cette vibra­tion imper­cep­tible que laissent les fêtes quand elles sont finies — un écho de voix, de rires, de musique, une pré­sence rési­duelle, comme la cha­leur que garde un mur long­temps après que le soleil l’a quitté.

Des­forges accor­da le Stein­way en une heure. C’é­tait un ins­tru­ment docile, bien entre­te­nu, qui n’a­vait pas les humeurs de son Pleyel. Pas de la bémol récal­ci­trant. Pas de réso­nances fan­tômes. Un pia­no hon­nête, sans mys­tère. Des­forges lui en vou­lait presque de cette facilité.

Il refer­ma le cou­vercle et ran­gea sa clef d’ac­cord dans sa sacoche de cuir — une sacoche qu’il trim­bal­lait depuis trente ans, dont le cuir fauve avait pris la cou­leur du tabac, et dont les fer­me­tures de lai­ton ne fer­maient plus tout à fait, de sorte qu’il enten­dait ses outils tin­ter à chaque pas, comme un carillon por­ta­tif. Il tra­ver­sa la salle, lon­gea le cou­loir des récep­tions, et s’ar­rê­ta pour ajus­ter sa sacoche devant une fenêtre qui don­nait sur les jar­dins du Palais — des jar­dins ordon­nés, à la fran­çaise, avec des par­terres de fleurs tro­pi­cales qui obéis­saient à une géo­mé­trie impro­bable, des mas­sifs de bou­gain­vil­liers taillés en boules, des allées de gra­vier blanc ratis­sé chaque matin par des jar­di­niers silencieux.

Ce fut alors qu’il enten­dit des pas.

Des talons. Légers. Régu­liers. Venant du cou­loir per­pen­di­cu­laire, celui qui menait aux appar­te­ments d’hon­neur. Des­forges, par réflexe, se ran­gea contre le mur pour lais­ser pas­ser — les cou­loirs du Palais étaient étroits, et l’é­ti­quette vou­lait qu’un visi­teur s’ef­face devant un résident.

Elle tour­na le coin du cou­loir et faillit le heurter.

Jac­que­line Ken­ne­dy, en pan­ta­lon de toile blanche et che­mi­sier de coton clair, les che­veux rete­nus par un ban­deau, les pieds dans des san­dales plates, un livre à la main. Sans maquillage, ou presque — un soup­çon de poudre, un trait de crayon aux yeux. Sans entou­rage. Sans pho­to­graphe. Sans Lord Har­lech. Seule. Une femme seule dans un cou­loir de palais, un livre à la main, sur­prise de ren­con­trer un homme long et voû­té avec une sacoche qui tintait.

Ils se regardèrent.

Des­forges vit ses yeux — ces yeux dont Saren avait ten­té de cap­tu­rer la véri­té, ces yeux que tout Phnom Penh scru­tait depuis la veille. De près, à un mètre, sans l’in­ter­po­si­tion d’un objec­tif ou d’un pro­to­cole, ces yeux étaient dif­fé­rents de ce qu’on ima­gi­nait. Ils étaient plus petits, plus mobiles, cer­clés de fines rides que les pho­to­gra­phies gom­maient. Et ils avaient une cou­leur que les pho­to­gra­phies ne pou­vaient pas rendre — non pas brun-vert, mais quelque chose de chan­geant, d’ins­table, comme l’eau du Ton­lé Sap qui est brune le matin et dorée le soir.

— Par­don, dit-elle en fran­çais. Je ne vou­lais pas…

— Madame, dit Des­forges en s’inclinant.

Un silence. Le genre de silence qui ne dure qu’une seconde mais qui contient en puis­sance toutes les conver­sa­tions pos­sibles — ou aucune.

— Vous êtes… ? deman­da-t-elle, avec cette poli­tesse amé­ri­caine qui consiste à s’in­té­res­ser à tout le monde, même — sur­tout — aux gens qu’on ren­contre par hasard dans un couloir.

— Accor­deur de pia­no, Madame.

— Oh.

Elle regar­da sa sacoche. La sacoche qui tin­tait. Puis elle sou­rit — pas le sou­rire offi­ciel, pas le sou­rire du dîner d’É­tat, mais un sou­rire plus petit, plus pri­vé, un sou­rire de coin de bouche qui disait : comme c’est étrange de ren­con­trer un accor­deur de pia­no dans un cou­loir de palais, et comme le monde est plein de choses inattendues.

— C’est vous qui avez accor­dé le pia­no hier soir ? Le pia­no du concert ?

— Le Stein­way, oui, Madame.

— Il son­nait très bien.

Des­forges incli­na la tête. Un com­pli­ment sur un pia­no qu’il avait accor­dé lui fai­sait plus plai­sir qu’un com­pli­ment sur sa per­sonne — ce qui, de toute façon, n’ar­ri­vait jamais, sa per­sonne n’é­tant pas du genre à sus­ci­ter des compliments.

— Vous êtes français ?

— Lyon­nais, Madame.

— Et vous vivez ici ? À Phnom Penh ?

— Depuis qua­torze ans.

Elle le regar­da avec une atten­tion nou­velle — cette atten­tion que Khem avait vue la veille, celle qui ne glisse pas sur les gens mais qui s’ar­rête, qui creuse, qui cherche.

— Qua­torze ans, répé­ta-t-elle. C’est long.

— Ça dépend com­ment on compte, Madame. Les pia­nos vieillissent plus vite que les hommes sous les tro­piques. En années de pia­no, je suis ici depuis un siècle.

Elle rit. Le même rire que Khem avait enten­du — bref, grave, sin­cère. Un rire qui sor­tait du ventre et pas de la gorge, un rire de plai­sir et non de politesse.

— Vous aimez ce pays, dit-elle. Ce n’é­tait pas une question.

Des­forges hési­ta. Non pas parce qu’il ne savait pas quoi répondre — il savait exac­te­ment quoi répondre — mais parce que la véri­té, quand on la dit à une incon­nue dans un cou­loir de palais, prend un poids qu’elle n’a pas quand on se la dit à soi-même.

— C’est le pays le plus musi­cal que je connaisse, dit-il. Tout ici est musique. Les bonzes qui chantent à l’aube. Les ven­deurs de soupe qui crient dans les rues. Les geckos sur les murs. Le fleuve. La pluie. Même le silence est musi­cal, ici. Il a des harmoniques.

Jackie Ken­ne­dy le regar­da sans rien dire. Puis elle bais­sa les yeux vers son livre — Des­forges aper­çut la cou­ver­ture, un ouvrage en anglais sur les temples d’Ang­kor, avec des pho­to­gra­phies en noir et blanc — et dit, d’une voix plus basse, comme si elle se par­lait à elle-même :

— Oui. Je com­prends ce que vous vou­lez dire. Il y a des lieux qui… résonnent.

Elle leva les yeux de nou­veau. Ils se regar­dèrent encore un ins­tant — un ins­tant de cette qua­li­té par­ti­cu­lière que Des­forges ne retrou­ve­rait jamais, un ins­tant où deux étran­gers se recon­naissent sans se connaître, où quelque chose passe entre eux qui n’est ni de l’a­mour ni de l’a­mi­tié mais une forme de com­pli­ci­té plus rare : la recon­nais­sance d’un même rap­port au monde, d’une même écoute, d’une même atten­tion aux choses que les autres n’en­tendent pas.

— Mer­ci, dit-elle. Pour le piano.

— Madame.

Elle pas­sa. Ses san­dales cla­quèrent dou­ce­ment sur le sol de marbre. Elle tour­na le coin du cou­loir et dis­pa­rut, empor­tant avec elle son livre, son sou­rire de coin de bouche, et cette phrase — il y a des lieux qui résonnent — qui res­ta dans l’air du cou­loir comme une note tenue, comme un la bémol qui refuse de mourir.

Des­forges ne bou­gea pas pen­dant une longue minute. Il était debout dans le cou­loir vide, sa sacoche à la main, et il pen­sait à ce qui venait de se pas­ser — ou plu­tôt à ce qui n’a­vait pas eu lieu, parce qu’il ne s’é­tait rien pas­sé, à pro­pre­ment par­ler. Un échange de quelques mots entre un accor­deur de pia­no et une veuve célèbre. Rien d’his­to­rique. Rien de mémo­rable. Rien que les jour­naux rap­por­te­raient. Et pourtant.

Pour­tant, quelque chose avait chan­gé. Pas dans le monde — le monde était le même qu’a­vant, le cou­loir était le même, le Palais était le même, le Stein­way était accor­dé et le la bémol du Pleyel était tou­jours instable. Mais dans Des­forges, quelque chose avait bou­gé. Comme une corde qu’on touche du bout du doigt et qui vibre pen­dant des heures. Comme un pia­no qui reçoit un son venu du dehors — un klaxon, un cri d’oi­seau, un éclat de voix — et qui le trans­forme en musique par la seule ver­tu de ses cordes et de sa table d’harmonie.

Il y a des lieux qui résonnent.

Oui. Le Cam­bodge réson­nait. Et Des­forges, qui vivait au milieu de cette réso­nance depuis qua­torze ans, venait de ren­con­trer quel­qu’un qui l’en­ten­dait aus­si — quel­qu’un qui venait de l’autre bout du monde, qui por­tait le deuil d’un pré­sident assas­si­né, et qui avait tra­ver­sé des océans pour voir un temple, et qui avait dit, dans un cou­loir de palais, les mots exacts que Des­forges n’a­vait jamais su formuler.

Il sor­tit du Palais, retrou­va son Solex, et par­tit vers le Royal.

Le Pleyel l’at­ten­dait. Il sou­le­va la housse, ouvrit le cou­vercle, et frap­pa le la bémol.

La note tint. Pure. Claire. Sans battement.

Des­forges la frap­pa de nou­veau, incré­dule. Le la bémol son­na, vibra, et s’é­tei­gnit pro­pre­ment, comme n’im­porte quelle note bien accor­dée d’un pia­no bien entre­te­nu. Pas d’os­cil­la­tion. Pas de dérive. La corde avait ces­sé de résis­ter. Le la bémol était rede­ve­nu un la bémol.

Des­forges res­ta immo­bile devant le cla­vier. Il aurait dû être satis­fait — c’é­tait ce qu’il avait cher­ché pen­dant des jours, cette sta­bi­li­té, cet accord juste. Et pour­tant il res­sen­tit quelque chose d’i­nat­ten­du : un regret. Infime, absurde, mais réel. Comme si le la bémol rebelle lui avait tenu com­pa­gnie, comme si sa petite rébel­lion avait été une conver­sa­tion, un dia­logue entre l’homme et l’ins­tru­ment, et que main­te­nant que la corde avait cédé, le dia­logue était clos.

Il refer­ma le cou­vercle et posa sa main à plat sur le bois du Pleyel — un geste qu’il ne fai­sait jamais, un geste qui n’ap­par­te­nait pas à son réper­toire de gestes pro­fes­sion­nels mais qui s’im­po­sa comme une caresse, un remer­cie­ment, un au revoir.

Puis il alla s’as­seoir à l’E­le­phant Bar, com­man­da son pas­tis, et regar­da par la fenêtre le jar­din du Royal où les fran­gi­pa­niers, insen­sibles aux drames et aux ren­contres, conti­nuaient de lais­ser tom­ber leurs fleurs blanches sur l’herbe, une à une, comme des notes de musique.

Cha­pitre 10 — Ce que l’ap­pa­reil voit

Les jours de la visite pas­sèrent comme un fleuve — à la fois lents et rapides, char­gés de matière et pour­tant insai­sis­sables, et quand ils furent écou­lés, il ne res­ta dans leur sillage que des images, des odeurs, des sons épars, et cette impres­sion étrange d’a­voir vécu quelque chose d’im­por­tant sans savoir exac­te­ment quoi.

Saren pho­to­gra­phia tout.

Il pho­to­gra­phia Jackie Ken­ne­dy au Palais Royal, debout devant la Pagode d’Argent dont le sol pavé de cinq mille car­reaux d’argent mas­sif lui­sait sous ses pieds comme un lac gelé. Il pho­to­gra­phia sa visite au Musée natio­nal — ce bâti­ment rouge sang, chef-d’œuvre d’ar­chi­tec­ture khmère-colo­niale, où les sta­tues de grès d’Ang­kor la regar­daient pas­ser avec leurs yeux de pierre, ces yeux vieux de huit siècles qui avaient vu défi­ler des rois, des moines, des sol­dats, des tou­ristes, et main­te­nant cette Amé­ri­caine en blanc qui s’ar­rê­tait devant un Boud­dha du XIIe siècle avec une expres­sion de recon­nais­sance, comme si elle retrou­vait quel­qu’un qu’elle connais­sait depuis longtemps.

Il la pho­to­gra­phia sur le quai Siso­wath, mar­chant le long du fleuve avec Lord Har­lech, les gardes du corps à dix pas der­rière eux, et la lumière de fin d’a­près-midi qui décou­pait leurs sil­houettes sur le fond brun du Ton­lé Sap. Il vit Har­lech se pen­cher vers elle, lui dire quelque chose à l’o­reille. Il vit Jackie secouer la tête — un mou­ve­ment léger, presque imper­cep­tible, mais défi­ni­tif. Saren ne sut jamais ce que Har­lech avait dit, mais il vit le visage de l’An­glais après le refus — un visage qui se recom­po­sait, qui ras­sem­blait ses mor­ceaux, qui rede­ve­nait aimable et neutre comme un masque qu’on remet en place. Il prit la pho­to. Un homme et une femme au bord d’un fleuve, en fin de jour­née, sépa­rés par vingt cen­ti­mètres et par un abîme.

Il pho­to­gra­phia la visite au bou­le­vard Ken­ne­dy de Siha­nouk­ville — le long cor­tège de voi­tures rou­lant vers la côte, les pal­miers à sucre qui bor­daient la route comme des para­sols, les rizières vert éme­raude où les pay­sans tra­vaillaient cour­bés dans l’eau jus­qu’aux genoux. Il pho­to­gra­phia l’i­nau­gu­ra­tion du bou­le­vard — Jackie cou­pant un ruban devant une plaque de marbre où était gra­vé le nom de son mari mort, et son visage à cet ins­tant pré­cis, qu’il ne mon­tra à per­sonne, un visage où la diplo­ma­tie et le deuil se livraient un com­bat silen­cieux dont le deuil, l’es­pace d’un bat­te­ment de cils, sem­blait l’emporter.

Et il pho­to­gra­phia les marges.

Car les marges étaient par­tout, dès qu’on déca­lait le regard de quelques degrés, dès qu’on tour­nait l’ob­jec­tif d’un quart de tour — et Saren, dont le Nikon était deve­nu un organe, une exten­sion de son sys­tème ner­veux, ne pou­vait pas ne pas voir ce qui se trou­vait dans les marges.

Il vit le colo­nel Lon Non, de nou­veau. Pas au pre­mier plan — jamais au pre­mier plan. Mais dans les cou­lisses, dans les arrière-salles, dans les cou­loirs du Cham­kar­mon, à dix mètres de la fête, par­lant à voix basse avec des hommes dont Saren ne connais­sait pas les noms. Il pho­to­gra­phia l’un de ces hommes — de dos, en cos­tume gris, avec une mal­lette — sor­tant d’une porte de ser­vice du Palais à une heure où les portes de ser­vice auraient dû être fer­mées. La pho­to n’é­tait pas nette. L’homme bou­geait. Mais la mal­lette, elle, était nette — une mal­lette en cuir noir, de fabri­ca­tion amé­ri­caine, avec des fer­moirs dorés qui brillaient dans la lumière du couloir.

Il vit, dans un jar­din public près du Phsar Thmey, un attrou­pe­ment qu’un poli­cier dis­per­sait — des étu­diants, appa­rem­ment, des jeunes gens en che­mise blanche, dont l’un tenait à la main une liasse de papiers qu’il four­ra dans sa che­mise au moment où le poli­cier s’ap­pro­chait. Saren pas­sa en cyclo­pousse, trop vite pour cadrer cor­rec­te­ment, mais il déclen­cha quand même — clic — et l’i­mage, quand il la déve­lop­pa ce soir-là, mon­tra un flou de corps en mou­ve­ment, des che­mises blanches comme des ailes, et au centre, net par acci­dent, le visage du jeune homme aux papiers, un visage ten­du, intel­li­gent, apeu­ré, un visage qui regar­dait vers le futur avec des yeux qui savaient déjà.

Il vit, au Royal même, quelque chose de plus dis­cret et de plus trou­blant. Un soir, alors qu’il déve­lop­pait ses pel­li­cules dans la chambre noire que le direc­teur adjoint Dou­mer lui avait per­mis d’ins­tal­ler dans un pla­card du sous-sol — une faveur qui pro­fi­tait aux deux par­ties, Saren ayant un lieu de tra­vail et Dou­mer s’as­su­rant un accès aux pho­tos avant leur publi­ca­tion —, il enten­dit des voix dans le cou­loir. Deux hommes par­laient en fran­çais, à voix basse. L’un avait l’ac­cent cam­bod­gien. L’autre avait un accent que Saren ne recon­nut pas — amé­ri­cain, peut-être, ou un fran­çais appris tar­di­ve­ment. Les mots lui par­ve­naient par frag­ments, à tra­vers la porte :

« …après la visite… condi­tions non rem­plies… Bowles vien­dra en jan­vier… le Prince ne chan­ge­ra pas… »

Puis un silence. Puis la voix cam­bod­gienne, plus basse encore :

« …il chan­ge­ra. Ou on chan­ge­ra pour lui. »

Des pas s’é­loi­gnèrent. Le silence revint. Saren res­ta immo­bile dans sa chambre noire, les mains dans le bain de fixa­teur, le cœur bat­tant. Il ne savait pas qui avaient par­lé. Il ne savait pas de quoi. Mais les mots s’é­taient impri­més dans sa mémoire comme la lumière s’im­prime sur la pel­li­cule — sans qu’on le veuille, sans qu’on le demande, par la seule ver­tu de l’exposition.

On chan­ge­ra pour lui.

Il ne pho­to­gra­phia pas les voix. On ne pho­to­gra­phie pas les voix. Mais il écri­vit la phrase dans un car­net qu’il gar­dait dans la poche inté­rieure de sa che­mise — un car­net à spi­rale, for­mat de poche, dont les pages étaient déjà cou­vertes de notes, de cro­quis, de rap­pels tech­niques (« Tri‑X 400, dia­phragme 2.8, 1/60, lumière faible cou­loir Cham­kar­mon »), et main­te­nant de cette phrase flot­tante, orphe­line, qui ne se rat­ta­chait à rien de visible et qui pour­tant pesait dans sa poche comme une pierre.

* * *

Ces soirs-là, Khem regar­dait Phnom Penh se consu­mer de joie.

L’E­le­phant Bar ne désem­plis­sait pas. La visite Ken­ne­dy avait atti­ré dans la capi­tale un flux inha­bi­tuel de visi­teurs — jour­na­listes étran­gers, diplo­mates de pas­sage, hommes d’af­faires flai­rant des oppor­tu­ni­tés, aven­tu­riers de toutes sortes qui gra­vi­taient autour des évé­ne­ments comme les papillons de nuit autour des lampes. Khem les ser­vait tous avec la même atten­tion équa­nime. Il ver­sait des Femme Fatale — le cock­tail avait déjà une répu­ta­tion, les clients le com­man­daient par son nom, cer­tains fai­saient un détour par le Royal uni­que­ment pour le goû­ter — et chaque fois qu’il mélan­geait la crème de fraise, le cognac et le cham­pagne, il revoyait le visage de Jackie Ken­ne­dy fer­mant les yeux au moment de la pre­mière gorgée.

Le qua­trième soir, un client qu’il ne connais­sait pas s’as­sit au comp­toir. Un homme jeune, cam­bod­gien, en che­mise sombre, les che­veux courts, le regard calme. Il com­man­da un café. Khem le pré­pa­ra — le café noir, le verre, le lait concen­tré au fond — et le posa devant lui.

— Mer­ci, Lok.

La voix était douce, édu­quée, avec cet accent de la cam­pagne que Khem recon­nais­sait — un accent des pro­vinces, du Kam­pong, de la terre rouge. L’homme but son café len­te­ment, en regar­dant le bar avec une atten­tion qui n’a­vait rien de la curio­si­té du tou­riste. C’é­tait un regard d’in­ven­taire. Un regard qui mesu­rait les dis­tances, comp­tait les sor­ties, éva­luait les volumes. Un regard d’ar­chi­tecte — ou de militaire.

— C’est un bel hôtel, dit l’homme.

— Le plus beau du Cam­bodge, répon­dit Khem, parce que c’é­tait ce qu’on répondait.

— Oui. C’est dommage.

L’homme posa quelques billets sur le comp­toir, se leva, et sor­tit. Khem ne le revit jamais. Mais la phrase — c’est dom­mage — lui res­ta. Elle s’ac­cro­cha quelque part dans sa mémoire, à côté du goût de la crème de fraise des bois et de la trace de rouge à lèvres sur le verre qu’il gar­dait dans son pla­card. C’est dom­mage. Ce n’é­tait rien. C’é­tait tout. C’é­tait le genre de phrase qu’on dit devant un beau pay­sage qu’on sait mena­cé, devant un visage qu’on ne rever­ra plus, devant un monde dont on pressent la fin sans pou­voir la nommer.

* * *

Et Botum dansait.

Chaque soir, après les obli­ga­tions du Palais — les répé­ti­tions, les réci­tals, les repré­sen­ta­tions com­man­dées pour les invi­tés de marque —, elle filait chez Van­tha. Elle ôtait la dan­seuse sacrée comme on ôte un cos­tume. Elle libé­rait ses che­veux, enfi­lait un jean — un vrai jean amé­ri­cain, ache­té au mar­ché russe, impor­té clan­des­ti­ne­ment de Thaï­lande —, et elle dis­pa­rais­sait dans la nuit de Phnom Penh.

Chez Van­tha, le monde était à l’en­vers. Pas de bou­gies mais des néons. Pas de soie mais de la sciure. Pas de xylo­phones mais des amplis Vox à plein volume. Les Oiseaux de l’Ombre jouaient ce soir-là devant une salle comble — des étu­diants, des jeunes fonc­tion­naires, des filles en mini-jupe, des gar­çons en veste à col Mao, toute la jeu­nesse de Phnom Penh qui avait besoin de bruit, de mou­ve­ment, de sueur, de tout ce que le Palais inter­di­sait par sa seule exis­tence, par sa beau­té trop ordon­née, trop ancienne, trop parfaite.

Dara jouait. Et ce soir-là, Sinn Sisa­mouth était venu.

Il était assis dans un coin, presque invi­sible — un homme dis­cret, à la voix immense, qui buvait une bière Ang­kor et regar­dait les jeunes musi­ciens avec un mélange d’a­mu­se­ment et de ten­dresse. Sisa­mouth avait la qua­ran­taine. Son visage était rond, doux, avec des yeux qui sou­riaient tou­jours, même quand il chan­tait les chan­sons les plus tristes. Il por­tait une che­mise à fleurs — sa marque de fabrique — et un pan­ta­lon de toile claire. Rien dans son appa­rence ne tra­his­sait qu’il était la voix la plus célèbre du Cam­bodge, l’homme dont les chan­sons pas­saient à la radio du matin au soir, l’homme que les enfants recon­nais­saient dans la rue et que les vieillards écou­taient en pleurant.

À un moment, entre deux mor­ceaux, Dara se tour­na vers lui et lui fit signe. Sisa­mouth secoua la tête — non, pas ce soir. Mais les étu­diants l’a­vaient vu. Un mur­mure par­cou­rut la salle. « Sisa­mouth… Sisa­mouth est là… » Et bien­tôt toute la salle scan­dait son nom, en frap­pant dans ses mains, et Sisa­mouth, avec un sou­rire rési­gné et ravi, se leva et mon­ta sur scène.

Il prit le micro. Dara pla­qua un accord. L’or­ga­niste sui­vit. Et Sisa­mouth chanta.

Il chan­ta Cham­pa Bat­tam­bang — la chan­son de la fleur de Bat­tam­bang, sa chan­son la plus célèbre, celle que tout le Cam­bodge connais­sait par cœur. Mais il ne la chan­ta pas comme à la radio — pas en croo­ner, pas en velours. Il la chan­ta en rock. Les gui­tares gron­daient, l’orgue vrom­bis­sait, la bat­te­rie cognait, et sa voix mon­tait au-des­sus de tout cela, intacte, inal­té­rable, cette voix qui pou­vait tout tra­ver­ser — le bruit, la dis­tance, le temps — et qui arri­vait dans l’o­reille de celui qui l’é­cou­tait aus­si pure, aus­si chaude, aus­si intime que si Sisa­mouth chan­tait pour lui seul.

Botum dan­sa. Elle dan­sa dans la foule, au milieu des corps, avec les étu­diants et les filles en mini-jupe, dans la fumée des ciga­rettes et l’o­deur de la bière et de la sueur. Elle dan­sa sans code, sans tra­di­tion, sans tiare. Ses pieds nus frap­paient la sciure. Ses bras tra­çaient dans l’air des gestes qui n’ap­par­te­naient à aucune cho­ré­gra­phie — des gestes neufs, libres, nés de la musique et du moment.

Et à un ins­tant — un ins­tant de grâce pure, de ceux qui arrivent sans pré­ve­nir et qui ne se repro­duisent jamais —, ses mains firent le geste du lotus. Le même geste qu’elle avait fait la veille au Palais, devant Jackie Ken­ne­dy et les trois cents bou­gies. Le même ren­ver­se­ment du poi­gnet, la même ouver­ture des doigts, la même offrande de la paume vers le ciel. Mais ici, dans l’en­tre­pôt de tôle, avec Sisa­mouth qui chan­tait et Dara qui jouait et la foule qui criait, le geste ne signi­fiait plus la même chose. Il ne signi­fiait plus la prière ni la tra­di­tion ni le sacré. Il signi­fiait la joie. La joie pure, celle qui ne demande rien et qui ne doit rien, celle qui est sa propre rai­son d’être.

Sisa­mouth la vit. Du haut de la scène, il la vit dan­ser, et ses yeux sou­riants sou­rirent un peu plus, et il chan­ta un peu plus fort, comme s’il chan­tait pour elle — pour cette fille qui dan­sait pieds nus avec des gestes d’Ap­sa­ra dans un club de rock à minuit, et qui était, sans le savoir, l’i­mage exacte du Cam­bodge de 1967 : un pays qui dan­sait entre les siècles, entre les musiques, entre les mondes, avec une grâce folle et sans filet.

Le mor­ceau se ter­mi­na. La salle explo­sa en applau­dis­se­ments. Sisa­mouth salua, redes­cen­dit de scène, et retour­na à sa bière avec la même dis­cré­tion qu’il était mon­té. Botum, essouf­flée, en sueur, alla s’as­seoir à côté de Dara qui ran­geait sa gui­tare. Il la regar­da. Elle le regar­da. Il ne dit rien. Elle ne dit rien. Mais leurs mains se trou­vèrent dans l’obs­cu­ri­té, et res­tèrent l’une dans l’autre, et c’é­tait assez.

Dehors, la nuit de Phnom Penh bruis­sait de ses mille bruits — les motos, les chiens, les gre­nouilles, les radios, les voix, le fleuve. Les étoiles étaient invi­sibles, mas­quées par la brume de cha­leur qui mon­tait de la ville comme une fièvre. Quelque part dans cette nuit, au Royal, Khem ran­geait ses verres. Quelque part dans cette nuit, Des­forges dor­mait dans sa véran­da, son chat sur les genoux. Quelque part dans cette nuit, Jackie Ken­ne­dy regar­dait peut-être par la fenêtre de sa suite, les pieds dans des pan­toufles, un livre ouvert sur les genoux, et le goût de la crème de fraise des bois encore sur les lèvres. Et quelque part dans cette nuit, Saren, dans sa chambre noire, déve­lop­pait les pel­li­cules du jour, et les néga­tifs mouillés se balan­çaient sur le fil comme des dra­peaux de prière, comme des frag­ments de mémoire sus­pen­dus entre deux mondes — le monde visible et le monde vrai, le monde qu’on montre et le monde qu’on cache, le monde de Kam­bu­ja et le monde d’en dessous.

L’eau du bac de fixa­teur cla­po­tait dou­ce­ment. La lampe rouge pul­sait. Et sur le der­nier néga­tif du rou­leau, Saren vit — mais il ne le sau­rait que plus tard, bien plus tard, quand il tire­rait cette image dans une autre chambre noire, dans une autre ville, dans une autre vie — il vit la pho­to qu’il avait prise presque par acci­dent, en quit­tant Siha­nouk­ville : Jackie Ken­ne­dy de dos, mar­chant seule sur un che­min de terre, entre deux ran­gées de pal­miers à sucre, vers un hori­zon de rizières vertes, et au-des­sus d’elle le ciel immense du Cam­bodge, bleu et vide, un ciel qui ne pro­met­tait rien et ne mena­çait rien, un ciel qui était sim­ple­ment là, immense et indif­fé­rent, comme le temps qui passe et qui ne dit jamais où il va.

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