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Dalc’h mad

Dalc’h mad

Troi­sième partie

Cha­pitre 8 — Les fissures

L’é­té basculait.

Auré­lien ne savait pas com­ment il le savait, mais il le savait. Quelque chose dans la lumière avait chan­gé — pas beau­coup, pas assez pour qu’on le mesure, mais assez pour qu’on le sente. Les matins étaient un peu moins chauds. Le soir tom­bait un peu plus tôt. Les hor­ten­sias du jar­din, qui avaient été d’un bleu élec­trique la pre­mière semaine, viraient au mauve, comme si quel­qu’un avait ajou­té une goutte de rouge dans le pot de pein­ture. Août avan­çait vers sa fin avec la len­teur impla­cable des choses qu’on ne veut pas voir finir.

Les Del­vaux par­tirent un mar­di. Il y eut une scène la veille au soir — pas une scène publique, mais les murs du Ty Mad étaient minces, et Auré­lien, dans sa chambre, enten­dit des voix mon­tant de la chambre du pre­mier, celle des Belges, une mon­tée en puis­sance de reproches et de jus­ti­fi­ca­tions dont il ne com­prit pas le conte­nu mais dont il com­prit par­fai­te­ment le rythme, parce que c’é­tait un rythme qu’il connais­sait, celui des dis­putes qui ne sont pas de vraies dis­putes mais des répé­ti­tions géné­rales de la sépa­ra­tion. Le len­de­main matin, Del­vaux avait une valise à la main et sa femme avait des lunettes de soleil en plein petit déjeu­ner. Ils par­tirent sans bruit, comme s’ils avaient tou­jours su qu’ils fini­raient par partir.

Leur absence lais­sa un vide dans l’hô­tel — pas un vide de per­sonnes, un vide de bruit. Sans les Del­vaux, le salon était plus calme, les dîners plus silen­cieux. La dame au gros livre rouge mon­ta d’un cran dans la hié­rar­chie invi­sible des clients — elle deve­nait, par défaut, la pré­sence la plus remar­quable, elle et son silence de lec­ture et sa cer­ti­tude d’a­voir enten­du les cloches.

Le Guel­lec, lui, pei­gnait un nou­veau tableau.

Auré­lien le vit le matin, en des­cen­dant au jar­din. Le che­va­let avait été dépla­cé — il n’é­tait plus face à la baie mais face au large, tour­né vers l’ouest, vers l’en­droit où le soleil se cou­chait. Et le tableau n’é­tait pas un tableau de jour. C’é­tait un tableau de nuit.

La baie dans le noir. Le ciel d’un bleu très sombre, presque noir, avec quelques étoiles. L’eau sombre, opaque, sans reflets. Et sous l’eau — Auré­lien se pen­cha, plis­sa les yeux — sous l’eau, des formes. Des rec­tangles, des tri­angles, des lignes droites qui n’a­vaient rien de natu­rel. Des toits. Des murs. Des fenêtres. Et des lumières — minus­cules, à peine visibles, comme des bou­gies vues à tra­vers une vitre d’eau sale.

— C’est quoi ? deman­da Auré­lien, bien qu’il sût.

Le Guel­lec ne se retour­na pas. Il pei­gnait les lumières sous l’eau — des points de jaune dans le noir, si petits que le pin­ceau devait à peine tou­cher la toile.

— C’est Ys, dit-il. Ou ce qu’il en reste dans la tête de ceux qui regardent.

— C’est beau.

— C’est pas beau. C’est vrai. C’est pas la même chose.

Le vieux peintre posa son pin­ceau et regar­da Auré­lien — un de ces regards qui sem­blaient des­cendre sous la sur­face, comme les lumières de son tableau.

— Les choses impor­tantes ne sont pas belles, dit-il. Elles sont vraies. La beau­té, c’est un acci­dent. La véri­té, c’est un travail.

Auré­lien ne com­prit pas tout à fait, mais il enre­gis­tra. Il enre­gis­trait beau­coup de choses, cet été-là, sans les com­prendre — des phrases, des images, des sen­sa­tions — comme si son corps et son esprit fai­saient des pro­vi­sions pour plus tard, sto­ckaient de la nour­ri­ture pour un hiver qu’il ne pou­vait pas encore imaginer.

Le père pro­po­sa une excur­sion. La pointe du Raz.

Ils prirent la voi­ture après le déjeu­ner. La route lon­geait la côte, pas­sait par des vil­lages aux noms impos­sibles — Beu­zec-Cap-Sizun, Gou­lien, Clé­den-Cap-Sizun — et mon­tait vers l’ex­tré­mi­té de la terre. Le père condui­sait len­te­ment, la fenêtre ouverte, la Gitane au coin de la bouche. Auré­lien regar­dait le pay­sage — la lande, les ajoncs d’un jaune violent, les murets de pierre, les vaches qui brou­taient au bord des falaises avec une indif­fé­rence totale pour le vide.

La pointe du Raz était le bout du monde.

Auré­lien le com­prit dès qu’il sor­tit de la voi­ture. Le vent, d’a­bord — un vent qui n’a­vait rien de com­mun avec les petites brises de Tré­boul, un vent qui pous­sait, qui tirait, qui sem­blait venir de toutes les direc­tions en même temps, un vent qui avait tra­ver­sé tout l’At­lan­tique sans ren­con­trer un seul obs­tacle. Puis le bruit — la mer, cent mètres en des­sous, qui fra­cas­sait les rochers avec une vio­lence stu­pé­fiante, une colère de bête, un vacarme conti­nu qui cou­vrait tout. Et le pay­sage — les falaises à pic, les rochers noirs, l’é­cume blanche, et au loin, dans la brume, la sil­houette du phare de la Vieille, posé sur un rocher au milieu du cou­rant, seul.

Le père et le fils mar­chèrent sur le sen­tier qui lon­geait la falaise. Le vent les pous­sait de côté. L’herbe était rase, pla­quée au sol, et les ajoncs étaient taillés par le vent en formes aéro­dy­na­miques, comme les voi­tures de course. Auré­lien s’ap­pro­cha du bord — le père le retint par le bras, le pre­mier contact phy­sique entre eux depuis le début des vacances, et la main du père sur son bras était ferme, chaude, et Auré­lien sen­tit les doigts ser­rer un peu trop fort, comme si le père, en le rete­nant du vide, se rete­nait lui-même de quelque chose.

— Pas trop près, dit le père.

Ils res­tèrent debout côte à côte, face à l’At­lan­tique, face au vent, face à cette immen­si­té qui n’a­vait pas de fin. Le père fumait sa Gitane, le vent empor­tait la fumée avant qu’elle n’ait le temps de se for­mer. Auré­lien regar­dait les vagues explo­ser contre les rochers en gerbes blanches, et il pen­sait que c’é­tait ça, la vraie mer — pas la baie pro­té­gée de Douar­ne­nez, pas la crique de Saint-Jean avec ses flaques tièdes, mais ça, cette force bru­tale, indif­fé­rente, qui cas­sait la pierre depuis des mil­lé­naires et qui conti­nue­rait après que tout le monde serait mort.

— C’est ici que la terre finit, dit le père. Après, c’est l’Amérique.

Il y avait dans sa voix quelque chose d’in­ha­bi­tuel — pas de l’é­mo­tion, le père ne fai­sait pas d’é­mo­tion, mais une gra­vi­té, une solen­ni­té presque, comme s’il avait conscience de dire quelque chose d’im­por­tant, pas sur la géo­gra­phie mais sur autre chose, sur le fait d’être là, debout au bout du monde, avec son fils.

Puis, sur le che­min du retour, dans la voi­ture qui redes­cen­dait vers Douar­ne­nez à tra­vers la lande, le père dit :

— Ta mère et moi, on s’est mariés trop jeunes.

Auré­lien ne répon­dit pas. Il regar­dait la route.

— On n’a pas su, dit le père. C’est pas une ques­tion de faute. On n’a pas su. C’est tout.

Le père ne regar­dait pas Auré­lien. Il regar­dait la route, les mains sur le volant, la Gitane éteinte entre les lèvres. Sa voix était plate, sans affect, la voix d’un homme qui dit des choses qu’il a tour­nées long­temps dans sa tête avant de les sortir.

— Je vou­drais pas que tu penses que c’est de ta faute. Les enfants pensent tou­jours que c’est de leur faute. C’est pas de ta faute.

— Je sais, dit Aurélien.

Mais il ne savait pas. Ou plu­tôt, il savait avec sa tête et ne savait pas avec le reste — avec le ventre, avec le cœur, avec cette par­tie de lui qui se réveillait la nuit en pen­sant que s’il avait été dif­fé­rent, s’il avait été mieux, s’il avait fait quelque chose ou n’a­vait pas fait quelque chose, ses parents seraient encore ensemble et il ne serait pas dans une voi­ture sur une route bre­tonne à écou­ter son père dire des choses qui fai­saient mal sans faire mal.

Le silence revint. Mais c’é­tait un silence après les mots, pas un silence à la place des mots, et c’est une dif­fé­rence immense.

De retour à l’hô­tel, Auré­lien cher­cha Nol­wenn. Elle n’é­tait pas à la crique. Elle n’é­tait pas dans la rue. Il la cher­cha jus­qu’au soir sans la trou­ver. Au dîner, il deman­da à Mme Ker­meur si la fille de la femme qui fai­sait le ménage — il ne connais­sait pas le nom de la mère de Nol­wenn — était venue aujourd’­hui. Mme Ker­meur le regar­da avec son sou­rire à mi-che­min et dit :

— Nol­wenn ? Elle a ses affaires. Elle va et elle vient.

Auré­lien ne deman­da pas quelles affaires. Il mon­ta se cou­cher avec un sen­ti­ment nou­veau — pas de l’in­quié­tude, pas de la colère, quelque chose entre les deux, un sen­ti­ment qui res­sem­blait à ce qu’on éprouve quand on découvre qu’une per­sonne qu’on pen­sait connaître a une vie entière dont on ne sait rien.

Il regar­da par la fenêtre. L’île Tris­tan, le phare, le noir. Il atten­dit la lumière. Elle ne vint pas.

Cha­pitre 9 — La nuit

Il atten­dit trois jours.

Trois jours pen­dant les­quels Nol­wenn ne se mon­tra pas, la lumière sur l’île ne se mon­tra pas, et Auré­lien vécut les heures du Ty Mad dans un état de sus­pen­sion — pré­sent mais pas là, atten­tif mais ailleurs, comme ces radios mal réglées qui captent deux sta­tions à la fois. Il alla à la crique, s’as­sit sur le rocher de Nol­wenn, atten­dit. Il lut L’En­fant de la haute mer pour la troi­sième fois. Il regar­da Le Guel­lec peindre — le tableau de nuit avan­çait, les lumières sous l’eau deve­naient plus nom­breuses, plus pré­cises, et Auré­lien avait l’im­pres­sion que la ville d’Ys pre­nait forme sur la toile comme une pho­to­gra­phie dans un bain de révé­la­teur, len­te­ment, irré­vo­ca­ble­ment. Il man­gea du pois­son avec le père, but du Coca, écou­ta la pluie quand elle revint une après-midi, pas long­temps. Il fit tout ce qu’il devait faire. Mais il pen­sait à l’île.

Le qua­trième soir, il déci­da d’y aller.

Il ne prit pas la déci­sion — la déci­sion se prit en lui, comme un fruit qui tombe quand il est mûr. Il était allon­gé dans le noir, les yeux ouverts, à écou­ter l’hô­tel s’en­dor­mir. Le der­nier bruit fut celui du père qui mon­tait l’es­ca­lier — un pas lourd, un peu lent, le pas d’un homme qui a bu un whis­ky de trop avec Le Guel­lec — et la porte de sa chambre qui se fer­mait, au bout du cou­loir. Puis le silence. Le silence du Ty Mad la nuit, qui n’é­tait pas un vrai silence mais un tis­su de petits bruits — le par­quet, la mer, le vent dans le jar­din, une chouette quelque part dans les arbres.

Auré­lien se leva. Il s’ha­billa dans le noir — jean, tee-shirt, les ten­nis qu’il avait appor­tées pour les jours de pluie. Il prit la lampe de poche du père — emprun­tée en douce dans le tiroir de la cui­sine, le pre­mier soir, quand il avait com­pris qu’il aurait besoin d’une lampe — et la mit dans sa poche sans l’al­lu­mer. Il ouvrit la porte de sa chambre. Le cou­loir était noir. Il avan­ça à tâtons, les doigts sur le mur, le par­quet cra­quant sous ses pas avec une inso­lence de com­plice. L’es­ca­lier. Il le des­cen­dit en posant les pieds sur les bords des marches, là où le bois était le plus solide et le moins bruyant — un truc qu’il avait appris dans un livre, ou dans un film, il ne savait plus.

Le rez-de-chaus­sée. Le hall, avec l’o­deur de cire et le tic-tac de la pen­dule. La porte vitrée du jar­din. Elle n’é­tait pas fer­mée à clé — per­sonne ne fer­mait à clé au Ty Mad, comme si l’hô­tel était au-des­sus de ces pré­cau­tions, comme si rien de mau­vais ne pou­vait arri­ver dans ses murs. Auré­lien pous­sa la porte. L’air de la nuit l’en­ve­lop­pa — tiède, salé, avec cette dou­ceur d’août qui res­sem­blait à une main posée sur le visage.

Le jar­din dans le noir était un autre jar­din. Les formes fami­lières — les mas­sifs, le figuier, le banc — étaient deve­nues des sil­houettes étranges, des pré­sences immo­biles et guet­tantes. Le che­va­let de Le Guel­lec était une ombre maigre au bout de l’al­lée. Auré­lien tra­ver­sa le jar­din, enjam­ba le muret de pierre, et des­cen­dit vers la crique par le sen­tier qu’il connais­sait main­te­nant par cœur — ou qu’il croyait connaître, parce que la nuit chan­geait tout, les dis­tances, les pentes, les bruits, et ce qui était un sen­tier facile en plein jour deve­nait un par­cours d’obs­tacles dans le noir.

La cha­pelle Saint-Jean appa­rut à sa droite, tra­pue, noire, le cal­vaire devant comme un gar­dien de pierre. Auré­lien lon­gea le mur sans la tou­cher — il avait peur des églises la nuit, une peur qu’il ne s’ex­pli­quait pas et qu’il n’au­rait avouée à per­sonne. Le sen­tier des­cen­dait. Les rochers de la crique, lui­sants de lune. Et au-delà, le pas­sage vers l’île.

La marée était basse. Il le savait — il avait regar­dé les horaires affi­chés dans le hall de l’hô­tel, un tableau manus­crit que Mme Ker­meur met­tait à jour chaque jour avec une pré­ci­sion d’hor­lo­ger. Marée basse à vingt-trois heures qua­rante. Il était minuit pas­sé. Il avait une heure, peut-être une heure et demie, avant que l’eau ne com­mence à remonter.

Il s’en­ga­gea sur le passage.

La nuit trans­for­mait la tra­ver­sée en quelque chose d’hal­lu­ci­né. Le sable mouillé brillait sous la lune comme du métal. Les flaques étaient des miroirs noirs dans les­quels les étoiles trem­blaient. Les rochers avaient des formes de bêtes — des tor­tues, des chiens, des visages. L’eau rési­duelle, aux che­villes, était froide — une froi­deur de nuit qui n’a­vait rien à voir avec celle du jour, une froi­deur qui mon­tait dans les os. Auré­lien avan­çait en allu­mant la lampe de poche par inter­mit­tence — trois secondes de lumière, dix secondes de noir, trois secondes de lumière — pour éco­no­mi­ser les piles et pour ne pas être vu, bien qu’il n’y eût per­sonne pour le voir, per­sonne sauf la lune et les oiseaux de mer qui dor­maient quelque part dans les rochers.

L’île sur­git devant lui. Plus noire que la nuit, plus dense, une masse végé­tale et miné­rale qui sen­tait la terre mouillée et le pin. Il grim­pa sur les pre­miers rochers, quit­ta le sable, et posa le pied sur l’île Tristan.

Le silence, ici, était dif­fé­rent. Plus épais. Plus ancien. Le bruit de la mer était étouf­fé par la végé­ta­tion, rem­pla­cé par d’autres sons — le cra­que­ment des branches, le frois­se­ment des feuilles, le gron­de­ment sourd du res­sac sur la côte sud, là où les rochers tom­baient droit dans l’eau. Et des bruits d’a­ni­maux — un oiseau qui s’en­vo­lait, un frois­se­ment dans les buis­sons, quelque chose qui cou­rait sur le sol.

Auré­lien prit le sen­tier qu’il avait sui­vi avec Nol­wenn. Il mon­tait dans le noir, les mains devant lui pour écar­ter les branches, la lampe de poche éteinte. Les ruines de la conser­ve­rie, à gauche — les murs comme des dents cas­sées contre le ciel. Le phare, plus loin, sa sil­houette blanche dans le noir. Et le sen­tier qui des­cen­dait vers la côte sud, vers le mur de lierre, vers la pièce.

Il vit la lumière avant d’ar­ri­ver. Un halo jaune, trem­blant, qui fil­trait à tra­vers le lierre — la même lumière qu’il avait vue de sa fenêtre, nuit après nuit, la même lueur de bou­gie dans la même pièce cachée. Quel­qu’un était là.

Auré­lien s’ar­rê­ta à dix mètres du mur. Son cœur bat­tait si fort qu’il était sûr qu’on pou­vait l’en­tendre de l’autre côté du lierre. Il s’ap­pro­cha. Écar­ta les feuilles. Se pen­cha vers l’ouverture.

L’homme était assis par terre, le dos contre le mur, une bou­gie allu­mée à côté de lui. Il lisait. Le cahier d’é­co­lier — le même qu’Au­ré­lien avait vu la der­nière fois, la cou­ver­ture car­ton­née, les pages écrites au sty­lo bleu. L’homme n’é­tait pas vieux — trente ans, peut-être un peu moins, avec une barbe de plu­sieurs jours, des che­veux en désordre, un pull marin troué aux coudes. Il avait le visage de quel­qu’un qui ne dort pas assez et qui ne mange pas assez mais qui n’est pas mal­heu­reux — ou qui a trou­vé une forme de mal­heur qui lui convient, qui le nour­rit au lieu de le détruire.

Auré­lien bou­gea. Une branche cra­qua sous son pied. L’homme leva les yeux.

Il n’eut pas peur. C’est ce qui frap­pa Auré­lien — l’ab­sence de peur dans les yeux de l’homme, comme si la visite d’un gar­çon de douze ans au milieu de la nuit sur une île déserte était une chose nor­male, une chose qui devait arri­ver. L’homme refer­ma le cahier et regar­da Auré­lien à tra­vers l’ou­ver­ture dans le mur.

— T’es le gamin de l’hô­tel, dit-il.

Ce n’é­tait pas une question.

— Oui, dit Aurélien.

— Nol­wenn m’a par­lé de toi.

Auré­lien entra dans la pièce. Il dut se bais­ser pour pas­ser l’ou­ver­ture, et quand il se redres­sa, la lumière de la bou­gie lui mon­ta au visage et l’homme le regar­da — un regard long, calme, un regard qui ne jugeait pas.

— Tu devrais pas être là, dit l’homme. C’est dan­ge­reux, la nuit, le passage.

— Je sais.

— Tu devrais rentrer.

— Pas encore.

L’homme sou­rit. Un sou­rire fati­gué, un sou­rire de quel­qu’un qui recon­naît dans un autre quelque chose qu’il a été.

— Assieds-toi, dit-il.

Auré­lien s’as­sit sur la pierre en face. La bou­gie trem­blait entre eux. L’ombre de l’homme mon­tait sur le mur der­rière lui, immense, déformée.

— T’as vu la lumière depuis l’hô­tel, dit l’homme.

— Oui. Depuis le pre­mier soir.

— Et t’as vou­lu savoir.

— Oui.

L’homme hocha la tête. Il prit la bou­gie, la tint devant lui, la regar­da comme s’il la voyait pour la pre­mière fois.

— Les bou­gies, c’est pas dis­cret, dit-il. Mais j’aime pas le noir. Pas la nuit. Le jour, ça va. La nuit, il me faut de la lumière.

— Pour­quoi vous vivez ici ?

L’homme repo­sa la bou­gie. Il regar­da Auré­lien, et dans ce regard il y avait quelque chose de fami­lier — la même chose que dans le regard du père quand il avait par­lé du divorce dans la voi­ture, la même recherche de mots justes, la même peur de dire trop ou pas assez.

— Il y a des gens, dit l’homme, qui ont besoin de dis­pa­raître un moment pour se retrou­ver. Tu com­prends ça ?

— Non, dit Auré­lien honnêtement.

— Non. T’as douze ans. Tu com­pren­dras plus tard. Ou pas. Peut-être que t’au­ras pas besoin.

L’homme se leva, alla jus­qu’à l’ou­ver­ture, regar­da dehors. La nuit, le vent dans les arbres, la mer au loin.

— L’île, c’est un bon endroit pour dis­pa­raître, dit-il sans se retour­ner. C’est assez loin pour qu’on vous oublie et assez près pour qu’on puisse reve­nir. C’est une dis­tance par­faite. Deux cents mètres. Le pas­sage qui existe et qui n’existe pas, selon les heures. Tu com­prends ? C’est pas une fuite. C’est un temps mort.

Il se retourna.

— Nol­wenn m’ap­porte à man­ger. Elle dit rien à ma mère. Enfin, ma mère sait — les mères savent tou­jours — mais elle fait sem­blant de pas savoir, et Nol­wenn fait sem­blant que c’est un secret, et moi je fais sem­blant d’être invi­sible. On est une famille de gens qui font sem­blant, et ça marche pas trop mal.

Il rit — un rire bref, sans joie, mais pas amer non plus. Un rire de constat.

— Faut que tu rentres, dit-il. La marée va tourner.

Auré­lien se leva. Il ne savait pas quoi dire. Il ne savait pas s’il devait poser d’autres ques­tions ou si ce qu’il avait reçu était déjà trop. Il regar­da le cahier sur le sol.

— Vous écri­vez quoi ?

L’homme bais­sa les yeux vers le cahier.

— Des lettres. À des gens à qui j’en­voie pas les lettres. C’est une habi­tude idiote.

— C’est pas idiot, dit Auré­lien, sans savoir pour­quoi il disait ça.

L’homme le regar­da une der­nière fois. Puis il dit :

— Allez. File.

Auré­lien sor­tit. La nuit le reprit. Le sen­tier, les arbres, le phare blanc dans le noir. Il redes­cen­dit vers le pas­sage. La marée n’a­vait pas encore tour­né mais le sable sem­blait plus mouillé, les flaques plus larges. Il tra­ver­sa vite, sans cou­rir, les dents ser­rées, la lampe de poche allu­mée cette fois — tant pis pour la dis­cré­tion. L’eau aux che­villes. Le sable mou. Les rochers glis­sants. Et enfin la crique, les rochers fami­liers, le sen­tier qui remon­tait vers le Ty Mad.

Le jar­din. La porte vitrée — tou­jours ouverte. Le hall. L’es­ca­lier. Le cou­loir. Sa chambre.

Il refer­ma la porte, ôta ses ten­nis trem­pées, se cou­cha tout habillé. Il trem­blait — de froid, de fatigue, de quelque chose d’autre qu’il ne pou­vait pas nom­mer. La bou­gie de l’homme brû­lait encore der­rière ses pau­pières. Les mots de l’homme — « dis­pa­raître pour se retrou­ver » — tour­naient dans sa tête comme une comp­tine dont on ne com­prend pas le sens.

Dans le cou­loir, aucun bruit. Le père dor­mait. Ou ne dor­mait pas — mais ne dit rien.

Cha­pitre 10 — Le départ

Les der­niers jours eurent la tex­ture des choses qui finissent — plus denses, plus lentes, comme si le temps, sachant qu’il lui res­tait peu, déci­dait de peser davan­tage sur chaque heure.

Auré­lien les vécut dans un état de luci­di­té qu’il ne se connais­sait pas. Il voyait tout. Les choses qu’il avait vues sans les voir les pre­miers jours — la façon dont la lumière entrait dans la salle du petit déjeu­ner le matin, le bruit exact du gra­vier sous les pieds dans l’al­lée, la forme du nuage qui sta­tion­nait chaque après-midi au-des­sus de l’île Tris­tan comme un cha­peau posé de tra­vers — tout cela lui appa­rais­sait main­te­nant avec une net­te­té presque dou­lou­reuse, comme si ses yeux avaient été net­toyés pen­dant la nuit et qu’il décou­vrait le monde en haute définition.

Le père aus­si avait chan­gé. Quelque chose s’é­tait ouvert dans les der­niers jours — pas grand-chose, une fis­sure, un inter­stice — mais assez pour qu’Au­ré­lien le per­çoive. Le père par­lait plus. Pas beau­coup plus, mais autre­ment. Il posait des ques­tions qui n’é­taient pas des ques­tions de poli­tesse — « À quoi tu penses ? », dit-il un matin, et Auré­lien faillit répondre la véri­té. Le père riait aux blagues de Le Guel­lec. Le père com­man­da un deuxième koui­gn-amann. Le père, un soir, pro­po­sa une par­tie de cartes — ils jouèrent à la bataille, le jeu le plus bête du monde, et le père trou­va ça drôle, et Auré­lien trou­va ça drôle que le père trouve ça drôle, et ce double rire — le père qui rit et le fils qui rit du père qui rit — fut peut-être le moment le plus heu­reux des vacances, bien qu’il ne durât que quelques secondes et qu’au­cun des deux ne le sût sur le moment.

Deux jours avant le départ, Le Guel­lec appe­la Auré­lien dans le jardin.

Le vieux peintre avait fini son tableau de nuit. La toile était posée sur le che­va­let, encore humide par endroits, et Auré­lien la regar­da lon­gue­ment. La baie noc­turne, le ciel sombre, l’eau opaque. Et des­sous, les toits, les murs, les fenêtres de la ville englou­tie — Ys, ren­due visible par le pin­ceau du vieux, Ys avec ses lumières qui brillaient sous la sur­face comme des étoiles noyées. C’é­tait le plus beau tableau qu’Au­ré­lien avait vu de sa vie, mais il n’a­vait vu que très peu de tableaux, et ce juge­ment ne valait pas grand-chose. Ce qui valait quelque chose, c’é­tait l’é­mo­tion — ce ser­re­ment dans la gorge, cette impres­sion de voir une véri­té qu’on ne peut pas dire avec des mots et qui n’existe que dans la pein­ture, dans la musique, dans les silences entre les gens.

— Tiens, dit Le Guellec.

Il lui ten­dit quelque chose — pas le tableau, un des­sin. Un petit des­sin au crayon, sur une feuille de car­net, qui repré­sen­tait la baie vue du jar­din du Ty Mad. L’île Tris­tan au milieu, le phare, les falaises, et au pre­mier plan, un coin du jar­din avec le figuier et le muret de pierre. C’é­tait simple, rapide, tra­cé en quelques lignes, mais chaque ligne était juste — chaque ligne disait exac­te­ment ce qu’elle devait dire et rien de plus.

— C’est pour toi, dit Le Guel­lec. Pour que tu te rappelles.

Auré­lien prit le des­sin. Le papier était doux, un peu gre­nu, avec l’o­deur du crayon.

— Mer­ci, dit-il.

— Reviens, dit le vieux peintre. Pas l’an pro­chain, pas dans cinq ans. Reviens quand tu sau­ras pour­quoi tu reviens.

Auré­lien ne com­prit pas, mais il hocha la tête, et Le Guel­lec se retour­na vers son che­va­let, et ce fut la fin de leur conver­sa­tion, la der­nière, comme toutes celles d’a­vant — ni com­men­cée ni finie, juste passée.

La veille du départ, Nol­wenn réapparut.

Elle était à la crique, bien sûr, sur le rocher plat, les pieds dans l’eau. Auré­lien s’as­sit à côté d’elle — pas à trois mètres comme le pre­mier jour, à côté, presque épaule contre épaule — et pen­dant un moment ils ne dirent rien. La baie brillait sous le soleil d’août, un soleil qui com­men­çait à des­cendre, à prendre cette teinte cui­vrée des fins de sai­son. L’île Tris­tan flot­tait au milieu.

— C’est ton frère, dit Aurélien.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Il savait — il savait depuis la nuit sur l’île, depuis que l’homme avait dit « Nol­wenn m’ap­porte à man­ger » et « ma mère sait ». Nol­wenn ne nia pas. Elle regar­da ses pieds dans l’eau.

— Yann, dit-elle. Il a vingt-huit ans. Il était dans la marine mar­chande. Il a tout quit­té au prin­temps. Il est reve­nu ici, mais il vou­lait pas ren­trer à la mai­son. Il vou­lait pas… être quelque part de défi­ni. L’île, c’é­tait sa solution.

— Depuis com­bien de temps ?

— Depuis mai. Quatre mois.

Quatre mois sur une île, avec des bou­gies et des boîtes de sar­dines et un cahier de lettres qu’il n’en­voyait pas. Auré­lien essaya d’i­ma­gi­ner — quatre mois seul, avec le bruit de la mer et le vent et le pas­sage qui appa­raît et dis­pa­raît deux fois par jour, comme un bat­te­ment de cœur. Quatre mois à dis­pa­raître pour se retrouver.

— Il va res­ter ? deman­da Aurélien.

Nol­wenn haus­sa les épaules. Le geste avait quelque chose de las, quelque chose qui disait qu’elle avait posé la ques­tion elle-même beau­coup de fois et qu’elle n’a­vait jamais eu de réponse.

— L’hi­ver, il pour­ra pas, dit-elle. Les tem­pêtes. Le pas­sage est impra­ti­cable pen­dant des semaines. Et le froid. Il fau­dra bien qu’il rentre.

Elle se tut. Puis :

— C’est quel­qu’un de bien. C’est juste… il avait besoin de temps. Les gens ont besoin de temps, des fois.

Auré­lien pen­sa au père. Au père dans sa chambre au bout du cou­loir, au père avec ses polars et ses Gitanes et ses silences, au père qui avait dit « on n’a pas su » dans la voi­ture, au père qui avait peur quand son fils ren­trait trem­pé de la marée. Le père aus­si avait besoin de temps. Ces quinze jours au Ty Mad étaient son île à lui — un endroit à deux cents mètres de la vie nor­male, assez loin pour souf­fler, assez près pour revenir.

Ils se levèrent. Mar­chèrent sur le sen­tier côtier, celui qui lon­geait les falaises vers les Sables Blancs. Le sen­tier était étroit, ils mar­chaient l’un der­rière l’autre, Nol­wenn devant, et Auré­lien regar­dait ses che­veux noirs, sa nuque brune, ses épaules sous le tee-shirt trop grand, et il savait qu’il ne la rever­rait pas — pas demain, pas l’an pro­chain, peut-être jamais — et cette cer­ti­tude avait un goût qu’il ne connais­sait pas, un goût qui n’é­tait pas celui de la tris­tesse mais celui de quelque chose de plus vaste, quelque chose qui conte­nait la tris­tesse mais qui la dépas­sait, comme la baie contient la crique mais ne se réduit pas à elle.

Au retour, devant l’hô­tel, Nol­wenn s’arrêta.

— Bonne route, dit-elle.

— Mer­ci. Pour… tout.

Elle eut un geste de la main — rapide, impré­cis, un geste qui balayait le remer­cie­ment et l’é­té et les rochers et l’île et le secret et tout ce qu’ils avaient par­ta­gé sans le nom­mer. Puis elle tour­na dans la rue et dis­pa­rut, comme chaque fois, et Auré­lien res­ta sur le trot­toir avec le sel sur les lèvres et le muscle incon­nu dans la poi­trine qui se contrac­tait une der­nière fois.

*     *     *

Le der­nier matin.

Auré­lien se réveilla tôt. La lumière entrait par la fenêtre — la même lumière que le pre­mier jour, mais dif­fé­rente, parce qu’il était dif­fé­rent. Il regar­da la chambre : le lit en fer for­gé, le par­quet, le bureau avec le des­sin de Le Guel­lec et les livres de la mère. Il avait fini L’En­fant de la haute mer. Il avait fini le Club des Cinq. Il n’a­vait pas ouvert le Tin­tin. Il prit le livre de Super­vielle, le tour­na dans ses mains, le mit dans sa valise.

Il des­cen­dit. Le petit déjeu­ner. Les confi­tures, le beurre en motte, le pain. Le père était là, rasé de frais, un peu ner­veux — la ner­vo­si­té du départ, des valises, de la route. Mme Ker­meur leur ser­vit le café et le cho­co­lat avec des gestes plus lents que d’ha­bi­tude, comme si elle aus­si vou­lait ralen­tir le temps.

— Vous revien­drez, dit-elle au père. La mai­son se sou­vien­dra de vous.

Le père sou­rit — un de ses rares sou­rires vrais — et dit qu’il espé­rait bien.

Ils mon­tèrent cher­cher les valises. Auré­lien fit le tour de sa chambre une der­nière fois. Véri­fia les tiroirs, le des­sous du lit, l’ar­moire. Tout était vide. Il ouvrit la fenêtre une der­nière fois. La baie était là — immense, calme, d’un bleu de por­ce­laine sous le soleil du matin. L’île Tris­tan flot­tait au milieu. Le phare brillait. Quelque part là-bas, dans une pièce der­rière un mur de lierre, un homme lisait peut-être un cahier de lettres qu’il n’en­ver­rait jamais.

Auré­lien fer­ma la fenêtre.

En bas, Le Guel­lec était dans le jar­din, devant un che­va­let vide. Il avait déjà com­men­cé un nou­veau tableau — ou il allait le com­men­cer, ou il atten­dait que la lumière lui dise quoi peindre. Il leva la main quand Auré­lien passa.

— Dalc’h mad, dit-il.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Tiens bon. C’est ce que disent les marins d’i­ci quand ça souffle.

— Dalc’h mad, répé­ta Aurélien.

Le vieux peintre sou­rit et reprit ses pinceaux.

La dame au gros livre rouge était dans le hall, sa valise à la main. Elle par­tait aus­si. Elle fit un signe de tête à Auré­lien — le pre­mier signe qu’elle lui adres­sait en deux semaines — et dit :

— Tu les enten­dras, un jour. Les cloches. Si tu écoutes bien.

Puis elle sortit.

Le père char­gea les valises dans la Renault 25. Le coffre se refer­ma avec un bruit sourd. Mme Ker­meur était sur le pas de la porte, les bras croi­sés, avec son sou­rire à mi-che­min. Le couple anglais la rejoi­gnit, fit un petit geste de la main. Tout le monde se disait au revoir sans que per­sonne ne dise au revoir, parce qu’au Ty Mad on ne disait pas au revoir, on par­tait et on reve­nait, et entre les deux il y avait la baie, et la baie ne disait au revoir à personne.

Auré­lien mon­ta dans la voi­ture. Le père mit le contact. La Renault démar­ra. La rue Saint-Jean. Le virage. Le der­nier virage, celui où l’on voyait encore le jar­din, le toit d’ar­doise, le haut de la cha­pelle. Auré­lien se retourna.

L’hô­tel disparut.

La route remon­tait vers Quim­per, vers l’au­to­route, vers Paris. Le père condui­sait. Le silence était reve­nu — le silence de la voi­ture, le silence de la route — mais c’é­tait un silence dif­fé­rent de celui de l’al­ler. Pas un silence de gêne, pas un silence vide. Un silence habi­té. Un silence qui conte­nait quinze jours de pois­son grillé et de beurre salé et de par­quet qui craque et de lumière sur l’île et de crique à marée basse et de vent au bout du monde et de mots dits dans une voi­ture entre un père et un fils qui ne savent pas encore que ces mots sont les plus impor­tants qu’ils échan­ge­ront de toute leur vie.

Le père allu­ma la radio. France Inter. Une chan­son qu’Au­ré­lien ne connais­sait pas, une chan­son en fran­çais, une voix d’homme qui chan­tait quelque chose sur la mer. Le père ne chan­gea pas de sta­tion. Auré­lien le lais­sa faire.

Au bout d’un moment, quelque part après Quim­per, sur la natio­nale qui filait vers Lorient, le père dit :

— C’é­tait bien, hein ?

Auré­lien regar­da par la vitre. Les talus, les hor­ten­sias, les pan­neaux en bre­ton. La Bre­tagne qui défi­lait en sens inverse, qui se rem­bo­bi­nait comme un film.

— C’é­tait bien, dit-il.

Et dans la voi­ture qui rou­lait vers Paris, dans le silence qui sui­vit, quelque chose tint bon.

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