Dalc’h mad
Dalc’h mad
Troisième partie
Chapitre 8 — Les fissures
L’été basculait.
Aurélien ne savait pas comment il le savait, mais il le savait. Quelque chose dans la lumière avait changé — pas beaucoup, pas assez pour qu’on le mesure, mais assez pour qu’on le sente. Les matins étaient un peu moins chauds. Le soir tombait un peu plus tôt. Les hortensias du jardin, qui avaient été d’un bleu électrique la première semaine, viraient au mauve, comme si quelqu’un avait ajouté une goutte de rouge dans le pot de peinture. Août avançait vers sa fin avec la lenteur implacable des choses qu’on ne veut pas voir finir.
Les Delvaux partirent un mardi. Il y eut une scène la veille au soir — pas une scène publique, mais les murs du Ty Mad étaient minces, et Aurélien, dans sa chambre, entendit des voix montant de la chambre du premier, celle des Belges, une montée en puissance de reproches et de justifications dont il ne comprit pas le contenu mais dont il comprit parfaitement le rythme, parce que c’était un rythme qu’il connaissait, celui des disputes qui ne sont pas de vraies disputes mais des répétitions générales de la séparation. Le lendemain matin, Delvaux avait une valise à la main et sa femme avait des lunettes de soleil en plein petit déjeuner. Ils partirent sans bruit, comme s’ils avaient toujours su qu’ils finiraient par partir.
Leur absence laissa un vide dans l’hôtel — pas un vide de personnes, un vide de bruit. Sans les Delvaux, le salon était plus calme, les dîners plus silencieux. La dame au gros livre rouge monta d’un cran dans la hiérarchie invisible des clients — elle devenait, par défaut, la présence la plus remarquable, elle et son silence de lecture et sa certitude d’avoir entendu les cloches.
Le Guellec, lui, peignait un nouveau tableau.
Aurélien le vit le matin, en descendant au jardin. Le chevalet avait été déplacé — il n’était plus face à la baie mais face au large, tourné vers l’ouest, vers l’endroit où le soleil se couchait. Et le tableau n’était pas un tableau de jour. C’était un tableau de nuit.
La baie dans le noir. Le ciel d’un bleu très sombre, presque noir, avec quelques étoiles. L’eau sombre, opaque, sans reflets. Et sous l’eau — Aurélien se pencha, plissa les yeux — sous l’eau, des formes. Des rectangles, des triangles, des lignes droites qui n’avaient rien de naturel. Des toits. Des murs. Des fenêtres. Et des lumières — minuscules, à peine visibles, comme des bougies vues à travers une vitre d’eau sale.
— C’est quoi ? demanda Aurélien, bien qu’il sût.
Le Guellec ne se retourna pas. Il peignait les lumières sous l’eau — des points de jaune dans le noir, si petits que le pinceau devait à peine toucher la toile.
— C’est Ys, dit-il. Ou ce qu’il en reste dans la tête de ceux qui regardent.
— C’est beau.
— C’est pas beau. C’est vrai. C’est pas la même chose.
Le vieux peintre posa son pinceau et regarda Aurélien — un de ces regards qui semblaient descendre sous la surface, comme les lumières de son tableau.
— Les choses importantes ne sont pas belles, dit-il. Elles sont vraies. La beauté, c’est un accident. La vérité, c’est un travail.
Aurélien ne comprit pas tout à fait, mais il enregistra. Il enregistrait beaucoup de choses, cet été-là, sans les comprendre — des phrases, des images, des sensations — comme si son corps et son esprit faisaient des provisions pour plus tard, stockaient de la nourriture pour un hiver qu’il ne pouvait pas encore imaginer.
Le père proposa une excursion. La pointe du Raz.
Ils prirent la voiture après le déjeuner. La route longeait la côte, passait par des villages aux noms impossibles — Beuzec-Cap-Sizun, Goulien, Cléden-Cap-Sizun — et montait vers l’extrémité de la terre. Le père conduisait lentement, la fenêtre ouverte, la Gitane au coin de la bouche. Aurélien regardait le paysage — la lande, les ajoncs d’un jaune violent, les murets de pierre, les vaches qui broutaient au bord des falaises avec une indifférence totale pour le vide.
La pointe du Raz était le bout du monde.
Aurélien le comprit dès qu’il sortit de la voiture. Le vent, d’abord — un vent qui n’avait rien de commun avec les petites brises de Tréboul, un vent qui poussait, qui tirait, qui semblait venir de toutes les directions en même temps, un vent qui avait traversé tout l’Atlantique sans rencontrer un seul obstacle. Puis le bruit — la mer, cent mètres en dessous, qui fracassait les rochers avec une violence stupéfiante, une colère de bête, un vacarme continu qui couvrait tout. Et le paysage — les falaises à pic, les rochers noirs, l’écume blanche, et au loin, dans la brume, la silhouette du phare de la Vieille, posé sur un rocher au milieu du courant, seul.
Le père et le fils marchèrent sur le sentier qui longeait la falaise. Le vent les poussait de côté. L’herbe était rase, plaquée au sol, et les ajoncs étaient taillés par le vent en formes aérodynamiques, comme les voitures de course. Aurélien s’approcha du bord — le père le retint par le bras, le premier contact physique entre eux depuis le début des vacances, et la main du père sur son bras était ferme, chaude, et Aurélien sentit les doigts serrer un peu trop fort, comme si le père, en le retenant du vide, se retenait lui-même de quelque chose.
— Pas trop près, dit le père.
Ils restèrent debout côte à côte, face à l’Atlantique, face au vent, face à cette immensité qui n’avait pas de fin. Le père fumait sa Gitane, le vent emportait la fumée avant qu’elle n’ait le temps de se former. Aurélien regardait les vagues exploser contre les rochers en gerbes blanches, et il pensait que c’était ça, la vraie mer — pas la baie protégée de Douarnenez, pas la crique de Saint-Jean avec ses flaques tièdes, mais ça, cette force brutale, indifférente, qui cassait la pierre depuis des millénaires et qui continuerait après que tout le monde serait mort.
— C’est ici que la terre finit, dit le père. Après, c’est l’Amérique.
Il y avait dans sa voix quelque chose d’inhabituel — pas de l’émotion, le père ne faisait pas d’émotion, mais une gravité, une solennité presque, comme s’il avait conscience de dire quelque chose d’important, pas sur la géographie mais sur autre chose, sur le fait d’être là, debout au bout du monde, avec son fils.
Puis, sur le chemin du retour, dans la voiture qui redescendait vers Douarnenez à travers la lande, le père dit :
— Ta mère et moi, on s’est mariés trop jeunes.
Aurélien ne répondit pas. Il regardait la route.
— On n’a pas su, dit le père. C’est pas une question de faute. On n’a pas su. C’est tout.
Le père ne regardait pas Aurélien. Il regardait la route, les mains sur le volant, la Gitane éteinte entre les lèvres. Sa voix était plate, sans affect, la voix d’un homme qui dit des choses qu’il a tournées longtemps dans sa tête avant de les sortir.
— Je voudrais pas que tu penses que c’est de ta faute. Les enfants pensent toujours que c’est de leur faute. C’est pas de ta faute.
— Je sais, dit Aurélien.
Mais il ne savait pas. Ou plutôt, il savait avec sa tête et ne savait pas avec le reste — avec le ventre, avec le cœur, avec cette partie de lui qui se réveillait la nuit en pensant que s’il avait été différent, s’il avait été mieux, s’il avait fait quelque chose ou n’avait pas fait quelque chose, ses parents seraient encore ensemble et il ne serait pas dans une voiture sur une route bretonne à écouter son père dire des choses qui faisaient mal sans faire mal.
Le silence revint. Mais c’était un silence après les mots, pas un silence à la place des mots, et c’est une différence immense.
De retour à l’hôtel, Aurélien chercha Nolwenn. Elle n’était pas à la crique. Elle n’était pas dans la rue. Il la chercha jusqu’au soir sans la trouver. Au dîner, il demanda à Mme Kermeur si la fille de la femme qui faisait le ménage — il ne connaissait pas le nom de la mère de Nolwenn — était venue aujourd’hui. Mme Kermeur le regarda avec son sourire à mi-chemin et dit :
— Nolwenn ? Elle a ses affaires. Elle va et elle vient.
Aurélien ne demanda pas quelles affaires. Il monta se coucher avec un sentiment nouveau — pas de l’inquiétude, pas de la colère, quelque chose entre les deux, un sentiment qui ressemblait à ce qu’on éprouve quand on découvre qu’une personne qu’on pensait connaître a une vie entière dont on ne sait rien.
Il regarda par la fenêtre. L’île Tristan, le phare, le noir. Il attendit la lumière. Elle ne vint pas.
Chapitre 9 — La nuit
Il attendit trois jours.
Trois jours pendant lesquels Nolwenn ne se montra pas, la lumière sur l’île ne se montra pas, et Aurélien vécut les heures du Ty Mad dans un état de suspension — présent mais pas là, attentif mais ailleurs, comme ces radios mal réglées qui captent deux stations à la fois. Il alla à la crique, s’assit sur le rocher de Nolwenn, attendit. Il lut L’Enfant de la haute mer pour la troisième fois. Il regarda Le Guellec peindre — le tableau de nuit avançait, les lumières sous l’eau devenaient plus nombreuses, plus précises, et Aurélien avait l’impression que la ville d’Ys prenait forme sur la toile comme une photographie dans un bain de révélateur, lentement, irrévocablement. Il mangea du poisson avec le père, but du Coca, écouta la pluie quand elle revint une après-midi, pas longtemps. Il fit tout ce qu’il devait faire. Mais il pensait à l’île.
Le quatrième soir, il décida d’y aller.
Il ne prit pas la décision — la décision se prit en lui, comme un fruit qui tombe quand il est mûr. Il était allongé dans le noir, les yeux ouverts, à écouter l’hôtel s’endormir. Le dernier bruit fut celui du père qui montait l’escalier — un pas lourd, un peu lent, le pas d’un homme qui a bu un whisky de trop avec Le Guellec — et la porte de sa chambre qui se fermait, au bout du couloir. Puis le silence. Le silence du Ty Mad la nuit, qui n’était pas un vrai silence mais un tissu de petits bruits — le parquet, la mer, le vent dans le jardin, une chouette quelque part dans les arbres.
Aurélien se leva. Il s’habilla dans le noir — jean, tee-shirt, les tennis qu’il avait apportées pour les jours de pluie. Il prit la lampe de poche du père — empruntée en douce dans le tiroir de la cuisine, le premier soir, quand il avait compris qu’il aurait besoin d’une lampe — et la mit dans sa poche sans l’allumer. Il ouvrit la porte de sa chambre. Le couloir était noir. Il avança à tâtons, les doigts sur le mur, le parquet craquant sous ses pas avec une insolence de complice. L’escalier. Il le descendit en posant les pieds sur les bords des marches, là où le bois était le plus solide et le moins bruyant — un truc qu’il avait appris dans un livre, ou dans un film, il ne savait plus.
Le rez-de-chaussée. Le hall, avec l’odeur de cire et le tic-tac de la pendule. La porte vitrée du jardin. Elle n’était pas fermée à clé — personne ne fermait à clé au Ty Mad, comme si l’hôtel était au-dessus de ces précautions, comme si rien de mauvais ne pouvait arriver dans ses murs. Aurélien poussa la porte. L’air de la nuit l’enveloppa — tiède, salé, avec cette douceur d’août qui ressemblait à une main posée sur le visage.
Le jardin dans le noir était un autre jardin. Les formes familières — les massifs, le figuier, le banc — étaient devenues des silhouettes étranges, des présences immobiles et guettantes. Le chevalet de Le Guellec était une ombre maigre au bout de l’allée. Aurélien traversa le jardin, enjamba le muret de pierre, et descendit vers la crique par le sentier qu’il connaissait maintenant par cœur — ou qu’il croyait connaître, parce que la nuit changeait tout, les distances, les pentes, les bruits, et ce qui était un sentier facile en plein jour devenait un parcours d’obstacles dans le noir.
La chapelle Saint-Jean apparut à sa droite, trapue, noire, le calvaire devant comme un gardien de pierre. Aurélien longea le mur sans la toucher — il avait peur des églises la nuit, une peur qu’il ne s’expliquait pas et qu’il n’aurait avouée à personne. Le sentier descendait. Les rochers de la crique, luisants de lune. Et au-delà, le passage vers l’île.
La marée était basse. Il le savait — il avait regardé les horaires affichés dans le hall de l’hôtel, un tableau manuscrit que Mme Kermeur mettait à jour chaque jour avec une précision d’horloger. Marée basse à vingt-trois heures quarante. Il était minuit passé. Il avait une heure, peut-être une heure et demie, avant que l’eau ne commence à remonter.
Il s’engagea sur le passage.
La nuit transformait la traversée en quelque chose d’halluciné. Le sable mouillé brillait sous la lune comme du métal. Les flaques étaient des miroirs noirs dans lesquels les étoiles tremblaient. Les rochers avaient des formes de bêtes — des tortues, des chiens, des visages. L’eau résiduelle, aux chevilles, était froide — une froideur de nuit qui n’avait rien à voir avec celle du jour, une froideur qui montait dans les os. Aurélien avançait en allumant la lampe de poche par intermittence — trois secondes de lumière, dix secondes de noir, trois secondes de lumière — pour économiser les piles et pour ne pas être vu, bien qu’il n’y eût personne pour le voir, personne sauf la lune et les oiseaux de mer qui dormaient quelque part dans les rochers.
L’île surgit devant lui. Plus noire que la nuit, plus dense, une masse végétale et minérale qui sentait la terre mouillée et le pin. Il grimpa sur les premiers rochers, quitta le sable, et posa le pied sur l’île Tristan.
Le silence, ici, était différent. Plus épais. Plus ancien. Le bruit de la mer était étouffé par la végétation, remplacé par d’autres sons — le craquement des branches, le froissement des feuilles, le grondement sourd du ressac sur la côte sud, là où les rochers tombaient droit dans l’eau. Et des bruits d’animaux — un oiseau qui s’envolait, un froissement dans les buissons, quelque chose qui courait sur le sol.
Aurélien prit le sentier qu’il avait suivi avec Nolwenn. Il montait dans le noir, les mains devant lui pour écarter les branches, la lampe de poche éteinte. Les ruines de la conserverie, à gauche — les murs comme des dents cassées contre le ciel. Le phare, plus loin, sa silhouette blanche dans le noir. Et le sentier qui descendait vers la côte sud, vers le mur de lierre, vers la pièce.
Il vit la lumière avant d’arriver. Un halo jaune, tremblant, qui filtrait à travers le lierre — la même lumière qu’il avait vue de sa fenêtre, nuit après nuit, la même lueur de bougie dans la même pièce cachée. Quelqu’un était là.
Aurélien s’arrêta à dix mètres du mur. Son cœur battait si fort qu’il était sûr qu’on pouvait l’entendre de l’autre côté du lierre. Il s’approcha. Écarta les feuilles. Se pencha vers l’ouverture.
L’homme était assis par terre, le dos contre le mur, une bougie allumée à côté de lui. Il lisait. Le cahier d’écolier — le même qu’Aurélien avait vu la dernière fois, la couverture cartonnée, les pages écrites au stylo bleu. L’homme n’était pas vieux — trente ans, peut-être un peu moins, avec une barbe de plusieurs jours, des cheveux en désordre, un pull marin troué aux coudes. Il avait le visage de quelqu’un qui ne dort pas assez et qui ne mange pas assez mais qui n’est pas malheureux — ou qui a trouvé une forme de malheur qui lui convient, qui le nourrit au lieu de le détruire.
Aurélien bougea. Une branche craqua sous son pied. L’homme leva les yeux.
Il n’eut pas peur. C’est ce qui frappa Aurélien — l’absence de peur dans les yeux de l’homme, comme si la visite d’un garçon de douze ans au milieu de la nuit sur une île déserte était une chose normale, une chose qui devait arriver. L’homme referma le cahier et regarda Aurélien à travers l’ouverture dans le mur.
— T’es le gamin de l’hôtel, dit-il.
Ce n’était pas une question.
— Oui, dit Aurélien.
— Nolwenn m’a parlé de toi.
Aurélien entra dans la pièce. Il dut se baisser pour passer l’ouverture, et quand il se redressa, la lumière de la bougie lui monta au visage et l’homme le regarda — un regard long, calme, un regard qui ne jugeait pas.
— Tu devrais pas être là, dit l’homme. C’est dangereux, la nuit, le passage.
— Je sais.
— Tu devrais rentrer.
— Pas encore.
L’homme sourit. Un sourire fatigué, un sourire de quelqu’un qui reconnaît dans un autre quelque chose qu’il a été.
— Assieds-toi, dit-il.
Aurélien s’assit sur la pierre en face. La bougie tremblait entre eux. L’ombre de l’homme montait sur le mur derrière lui, immense, déformée.
— T’as vu la lumière depuis l’hôtel, dit l’homme.
— Oui. Depuis le premier soir.
— Et t’as voulu savoir.
— Oui.
L’homme hocha la tête. Il prit la bougie, la tint devant lui, la regarda comme s’il la voyait pour la première fois.
— Les bougies, c’est pas discret, dit-il. Mais j’aime pas le noir. Pas la nuit. Le jour, ça va. La nuit, il me faut de la lumière.
— Pourquoi vous vivez ici ?
L’homme reposa la bougie. Il regarda Aurélien, et dans ce regard il y avait quelque chose de familier — la même chose que dans le regard du père quand il avait parlé du divorce dans la voiture, la même recherche de mots justes, la même peur de dire trop ou pas assez.
— Il y a des gens, dit l’homme, qui ont besoin de disparaître un moment pour se retrouver. Tu comprends ça ?
— Non, dit Aurélien honnêtement.
— Non. T’as douze ans. Tu comprendras plus tard. Ou pas. Peut-être que t’auras pas besoin.
L’homme se leva, alla jusqu’à l’ouverture, regarda dehors. La nuit, le vent dans les arbres, la mer au loin.
— L’île, c’est un bon endroit pour disparaître, dit-il sans se retourner. C’est assez loin pour qu’on vous oublie et assez près pour qu’on puisse revenir. C’est une distance parfaite. Deux cents mètres. Le passage qui existe et qui n’existe pas, selon les heures. Tu comprends ? C’est pas une fuite. C’est un temps mort.
Il se retourna.
— Nolwenn m’apporte à manger. Elle dit rien à ma mère. Enfin, ma mère sait — les mères savent toujours — mais elle fait semblant de pas savoir, et Nolwenn fait semblant que c’est un secret, et moi je fais semblant d’être invisible. On est une famille de gens qui font semblant, et ça marche pas trop mal.
Il rit — un rire bref, sans joie, mais pas amer non plus. Un rire de constat.
— Faut que tu rentres, dit-il. La marée va tourner.
Aurélien se leva. Il ne savait pas quoi dire. Il ne savait pas s’il devait poser d’autres questions ou si ce qu’il avait reçu était déjà trop. Il regarda le cahier sur le sol.
— Vous écrivez quoi ?
L’homme baissa les yeux vers le cahier.
— Des lettres. À des gens à qui j’envoie pas les lettres. C’est une habitude idiote.
— C’est pas idiot, dit Aurélien, sans savoir pourquoi il disait ça.
L’homme le regarda une dernière fois. Puis il dit :
— Allez. File.
Aurélien sortit. La nuit le reprit. Le sentier, les arbres, le phare blanc dans le noir. Il redescendit vers le passage. La marée n’avait pas encore tourné mais le sable semblait plus mouillé, les flaques plus larges. Il traversa vite, sans courir, les dents serrées, la lampe de poche allumée cette fois — tant pis pour la discrétion. L’eau aux chevilles. Le sable mou. Les rochers glissants. Et enfin la crique, les rochers familiers, le sentier qui remontait vers le Ty Mad.
Le jardin. La porte vitrée — toujours ouverte. Le hall. L’escalier. Le couloir. Sa chambre.
Il referma la porte, ôta ses tennis trempées, se coucha tout habillé. Il tremblait — de froid, de fatigue, de quelque chose d’autre qu’il ne pouvait pas nommer. La bougie de l’homme brûlait encore derrière ses paupières. Les mots de l’homme — « disparaître pour se retrouver » — tournaient dans sa tête comme une comptine dont on ne comprend pas le sens.
Dans le couloir, aucun bruit. Le père dormait. Ou ne dormait pas — mais ne dit rien.
Chapitre 10 — Le départ
Les derniers jours eurent la texture des choses qui finissent — plus denses, plus lentes, comme si le temps, sachant qu’il lui restait peu, décidait de peser davantage sur chaque heure.
Aurélien les vécut dans un état de lucidité qu’il ne se connaissait pas. Il voyait tout. Les choses qu’il avait vues sans les voir les premiers jours — la façon dont la lumière entrait dans la salle du petit déjeuner le matin, le bruit exact du gravier sous les pieds dans l’allée, la forme du nuage qui stationnait chaque après-midi au-dessus de l’île Tristan comme un chapeau posé de travers — tout cela lui apparaissait maintenant avec une netteté presque douloureuse, comme si ses yeux avaient été nettoyés pendant la nuit et qu’il découvrait le monde en haute définition.
Le père aussi avait changé. Quelque chose s’était ouvert dans les derniers jours — pas grand-chose, une fissure, un interstice — mais assez pour qu’Aurélien le perçoive. Le père parlait plus. Pas beaucoup plus, mais autrement. Il posait des questions qui n’étaient pas des questions de politesse — « À quoi tu penses ? », dit-il un matin, et Aurélien faillit répondre la vérité. Le père riait aux blagues de Le Guellec. Le père commanda un deuxième kouign-amann. Le père, un soir, proposa une partie de cartes — ils jouèrent à la bataille, le jeu le plus bête du monde, et le père trouva ça drôle, et Aurélien trouva ça drôle que le père trouve ça drôle, et ce double rire — le père qui rit et le fils qui rit du père qui rit — fut peut-être le moment le plus heureux des vacances, bien qu’il ne durât que quelques secondes et qu’aucun des deux ne le sût sur le moment.
Deux jours avant le départ, Le Guellec appela Aurélien dans le jardin.
Le vieux peintre avait fini son tableau de nuit. La toile était posée sur le chevalet, encore humide par endroits, et Aurélien la regarda longuement. La baie nocturne, le ciel sombre, l’eau opaque. Et dessous, les toits, les murs, les fenêtres de la ville engloutie — Ys, rendue visible par le pinceau du vieux, Ys avec ses lumières qui brillaient sous la surface comme des étoiles noyées. C’était le plus beau tableau qu’Aurélien avait vu de sa vie, mais il n’avait vu que très peu de tableaux, et ce jugement ne valait pas grand-chose. Ce qui valait quelque chose, c’était l’émotion — ce serrement dans la gorge, cette impression de voir une vérité qu’on ne peut pas dire avec des mots et qui n’existe que dans la peinture, dans la musique, dans les silences entre les gens.
— Tiens, dit Le Guellec.
Il lui tendit quelque chose — pas le tableau, un dessin. Un petit dessin au crayon, sur une feuille de carnet, qui représentait la baie vue du jardin du Ty Mad. L’île Tristan au milieu, le phare, les falaises, et au premier plan, un coin du jardin avec le figuier et le muret de pierre. C’était simple, rapide, tracé en quelques lignes, mais chaque ligne était juste — chaque ligne disait exactement ce qu’elle devait dire et rien de plus.
— C’est pour toi, dit Le Guellec. Pour que tu te rappelles.
Aurélien prit le dessin. Le papier était doux, un peu grenu, avec l’odeur du crayon.
— Merci, dit-il.
— Reviens, dit le vieux peintre. Pas l’an prochain, pas dans cinq ans. Reviens quand tu sauras pourquoi tu reviens.
Aurélien ne comprit pas, mais il hocha la tête, et Le Guellec se retourna vers son chevalet, et ce fut la fin de leur conversation, la dernière, comme toutes celles d’avant — ni commencée ni finie, juste passée.
La veille du départ, Nolwenn réapparut.
Elle était à la crique, bien sûr, sur le rocher plat, les pieds dans l’eau. Aurélien s’assit à côté d’elle — pas à trois mètres comme le premier jour, à côté, presque épaule contre épaule — et pendant un moment ils ne dirent rien. La baie brillait sous le soleil d’août, un soleil qui commençait à descendre, à prendre cette teinte cuivrée des fins de saison. L’île Tristan flottait au milieu.
— C’est ton frère, dit Aurélien.
Ce n’était pas une question. Il savait — il savait depuis la nuit sur l’île, depuis que l’homme avait dit « Nolwenn m’apporte à manger » et « ma mère sait ». Nolwenn ne nia pas. Elle regarda ses pieds dans l’eau.
— Yann, dit-elle. Il a vingt-huit ans. Il était dans la marine marchande. Il a tout quitté au printemps. Il est revenu ici, mais il voulait pas rentrer à la maison. Il voulait pas… être quelque part de défini. L’île, c’était sa solution.
— Depuis combien de temps ?
— Depuis mai. Quatre mois.
Quatre mois sur une île, avec des bougies et des boîtes de sardines et un cahier de lettres qu’il n’envoyait pas. Aurélien essaya d’imaginer — quatre mois seul, avec le bruit de la mer et le vent et le passage qui apparaît et disparaît deux fois par jour, comme un battement de cœur. Quatre mois à disparaître pour se retrouver.
— Il va rester ? demanda Aurélien.
Nolwenn haussa les épaules. Le geste avait quelque chose de las, quelque chose qui disait qu’elle avait posé la question elle-même beaucoup de fois et qu’elle n’avait jamais eu de réponse.
— L’hiver, il pourra pas, dit-elle. Les tempêtes. Le passage est impraticable pendant des semaines. Et le froid. Il faudra bien qu’il rentre.
Elle se tut. Puis :
— C’est quelqu’un de bien. C’est juste… il avait besoin de temps. Les gens ont besoin de temps, des fois.
Aurélien pensa au père. Au père dans sa chambre au bout du couloir, au père avec ses polars et ses Gitanes et ses silences, au père qui avait dit « on n’a pas su » dans la voiture, au père qui avait peur quand son fils rentrait trempé de la marée. Le père aussi avait besoin de temps. Ces quinze jours au Ty Mad étaient son île à lui — un endroit à deux cents mètres de la vie normale, assez loin pour souffler, assez près pour revenir.
Ils se levèrent. Marchèrent sur le sentier côtier, celui qui longeait les falaises vers les Sables Blancs. Le sentier était étroit, ils marchaient l’un derrière l’autre, Nolwenn devant, et Aurélien regardait ses cheveux noirs, sa nuque brune, ses épaules sous le tee-shirt trop grand, et il savait qu’il ne la reverrait pas — pas demain, pas l’an prochain, peut-être jamais — et cette certitude avait un goût qu’il ne connaissait pas, un goût qui n’était pas celui de la tristesse mais celui de quelque chose de plus vaste, quelque chose qui contenait la tristesse mais qui la dépassait, comme la baie contient la crique mais ne se réduit pas à elle.
Au retour, devant l’hôtel, Nolwenn s’arrêta.
— Bonne route, dit-elle.
— Merci. Pour… tout.
Elle eut un geste de la main — rapide, imprécis, un geste qui balayait le remerciement et l’été et les rochers et l’île et le secret et tout ce qu’ils avaient partagé sans le nommer. Puis elle tourna dans la rue et disparut, comme chaque fois, et Aurélien resta sur le trottoir avec le sel sur les lèvres et le muscle inconnu dans la poitrine qui se contractait une dernière fois.
* * *
Le dernier matin.
Aurélien se réveilla tôt. La lumière entrait par la fenêtre — la même lumière que le premier jour, mais différente, parce qu’il était différent. Il regarda la chambre : le lit en fer forgé, le parquet, le bureau avec le dessin de Le Guellec et les livres de la mère. Il avait fini L’Enfant de la haute mer. Il avait fini le Club des Cinq. Il n’avait pas ouvert le Tintin. Il prit le livre de Supervielle, le tourna dans ses mains, le mit dans sa valise.
Il descendit. Le petit déjeuner. Les confitures, le beurre en motte, le pain. Le père était là, rasé de frais, un peu nerveux — la nervosité du départ, des valises, de la route. Mme Kermeur leur servit le café et le chocolat avec des gestes plus lents que d’habitude, comme si elle aussi voulait ralentir le temps.
— Vous reviendrez, dit-elle au père. La maison se souviendra de vous.
Le père sourit — un de ses rares sourires vrais — et dit qu’il espérait bien.
Ils montèrent chercher les valises. Aurélien fit le tour de sa chambre une dernière fois. Vérifia les tiroirs, le dessous du lit, l’armoire. Tout était vide. Il ouvrit la fenêtre une dernière fois. La baie était là — immense, calme, d’un bleu de porcelaine sous le soleil du matin. L’île Tristan flottait au milieu. Le phare brillait. Quelque part là-bas, dans une pièce derrière un mur de lierre, un homme lisait peut-être un cahier de lettres qu’il n’enverrait jamais.
Aurélien ferma la fenêtre.
En bas, Le Guellec était dans le jardin, devant un chevalet vide. Il avait déjà commencé un nouveau tableau — ou il allait le commencer, ou il attendait que la lumière lui dise quoi peindre. Il leva la main quand Aurélien passa.
— Dalc’h mad, dit-il.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Tiens bon. C’est ce que disent les marins d’ici quand ça souffle.
— Dalc’h mad, répéta Aurélien.
Le vieux peintre sourit et reprit ses pinceaux.
La dame au gros livre rouge était dans le hall, sa valise à la main. Elle partait aussi. Elle fit un signe de tête à Aurélien — le premier signe qu’elle lui adressait en deux semaines — et dit :
— Tu les entendras, un jour. Les cloches. Si tu écoutes bien.
Puis elle sortit.
Le père chargea les valises dans la Renault 25. Le coffre se referma avec un bruit sourd. Mme Kermeur était sur le pas de la porte, les bras croisés, avec son sourire à mi-chemin. Le couple anglais la rejoignit, fit un petit geste de la main. Tout le monde se disait au revoir sans que personne ne dise au revoir, parce qu’au Ty Mad on ne disait pas au revoir, on partait et on revenait, et entre les deux il y avait la baie, et la baie ne disait au revoir à personne.
Aurélien monta dans la voiture. Le père mit le contact. La Renault démarra. La rue Saint-Jean. Le virage. Le dernier virage, celui où l’on voyait encore le jardin, le toit d’ardoise, le haut de la chapelle. Aurélien se retourna.
L’hôtel disparut.
La route remontait vers Quimper, vers l’autoroute, vers Paris. Le père conduisait. Le silence était revenu — le silence de la voiture, le silence de la route — mais c’était un silence différent de celui de l’aller. Pas un silence de gêne, pas un silence vide. Un silence habité. Un silence qui contenait quinze jours de poisson grillé et de beurre salé et de parquet qui craque et de lumière sur l’île et de crique à marée basse et de vent au bout du monde et de mots dits dans une voiture entre un père et un fils qui ne savent pas encore que ces mots sont les plus importants qu’ils échangeront de toute leur vie.
Le père alluma la radio. France Inter. Une chanson qu’Aurélien ne connaissait pas, une chanson en français, une voix d’homme qui chantait quelque chose sur la mer. Le père ne changea pas de station. Aurélien le laissa faire.
Au bout d’un moment, quelque part après Quimper, sur la nationale qui filait vers Lorient, le père dit :
— C’était bien, hein ?
Aurélien regarda par la vitre. Les talus, les hortensias, les panneaux en breton. La Bretagne qui défilait en sens inverse, qui se rembobinait comme un film.
— C’était bien, dit-il.
Et dans la voiture qui roulait vers Paris, dans le silence qui suivit, quelque chose tint bon.