Dalc’h mad
Dalc’h mad
Première partie
Chapitre 1 — L’arrivée
La Bretagne commençait aux hortensias.
Aurélien l’avait remarqué quelque part après Quimper, quand la nationale s’était rétrécie en une route à deux voies bordée de talus où les fleurs bleues, mauves, parfois d’un rose sale, débordaient comme si personne ne s’en occupait — et peut-être que personne ne s’en occupait. Le père conduisait sans parler. Il avait éteint la radio après Rennes, ou peut-être avant, Aurélien ne savait plus. La Renault 25 sentait le plastique chaud et le tabac froid. Sur la banquette arrière, entre sa valise et le sac de plage que le père avait acheté au Mammouth de Quimper en disant « on aura besoin de ça », Aurélien comptait les panneaux en breton. Il ne comprenait rien. Les mots avaient trop de consonnes et pas assez de voyelles, comme une langue inventée par quelqu’un qui n’aime pas ouvrir la bouche.
Le père avait dit : « Tu vas voir, c’est la plus belle baie du monde. »
Il avait dit ça sur l’autoroute, quelque part dans le Mans, et depuis il n’avait plus rien dit sur la baie ni sur rien d’autre. Il conduisait. Il fumait de temps en temps, le coude à la fenêtre, les Gitanes sans filtre dont l’odeur resterait à jamais dans la mémoire d’Aurélien liée aux vacances avec le père — ce territoire à part, balisé par le calendrier du juge, deux week-ends par mois et la moitié des congés scolaires. La deuxième quinzaine d’août, cette année. La mère avait eu juillet et la première semaine d’août. Aurélien ne savait pas ce qu’elle faisait en ce moment. Elle avait dit qu’elle resterait à Paris, qu’elle avait des choses à faire dans l’appartement. Des choses. Le mot flottait, vague et un peu triste, comme les choses elles-mêmes.
Tréboul apparut sans prévenir. La route descendait entre des maisons basses, des murs de pierre, des jardins minuscules. Puis quelque chose s’ouvrit — le ciel, d’abord, qui s’élargit d’un coup comme si on avait retiré un couvercle, et dessous, très loin et très près en même temps, la mer. La baie de Douarnenez. Aurélien se redressa sur la banquette. C’était immense. L’eau n’avait pas une couleur mais plusieurs — du gris, du vert, du bleu très pâle, et par endroits des traînées d’un éclat presque métallique où le soleil d’août tapait entre les nuages. Et au milieu, ou pas tout à fait au milieu, une île. Petite, sombre, avec un phare.
— C’est l’île Tristan, dit le père.
Il l’avait dit comme on dit le nom d’une connaissance — sans emphase, presque familièrement. Aurélien regarda l’île. Elle avait l’air d’un animal couché sur l’eau.
L’hôtel se trouvait au bout d’une rue étroite qui s’appelait rue Saint-Jean. Le père se gara devant un mur couvert de lierre, coupa le moteur. Le silence, après six heures de route, avait une épaisseur presque physique. On entendait la mer — pas les vagues, pas le fracas, juste un murmure continu, une respiration. Et des oiseaux. Et quelque chose d’autre qu’Aurélien ne sut pas identifier tout de suite et qui était l’absence de bruit de la ville.
Le Ty Mad ressemblait à une grande maison plutôt qu’à un hôtel. Deux étages de pierre grise, des volets bleus, un toit d’ardoise. Devant, un jardin qui descendait vers la mer entre des massifs de fleurs qu’Aurélien ne connaissait pas — des choses touffues, désordonnées, qui sentaient fort dans la chaleur d’août. Il y avait un portail en bois, une allée de gravier, et au bout de l’allée une femme qui attendait comme si elle les avait vus arriver de loin. Elle était grande, les cheveux gris relevés en chignon, un tablier par-dessus une robe bleue. Elle sourit au père et dit :
— Monsieur Balsan ? Vous avez fait bonne route ?
Le père dit que oui, que c’était un peu long mais que le paysage valait le détour, et Aurélien pensa que c’était faux, que le père n’avait pas regardé le paysage, qu’il avait regardé la route et rien d’autre pendant six heures. Mais les adultes disaient ce genre de choses. La femme — Mme Kermeur, elle se présenta en serrant la main d’Aurélien avec une poigne ferme et chaude — les fit entrer.
L’intérieur du Ty Mad sentait la cire et le sel. Le hall était petit, encombré de meubles sombres et de tableaux accrochés partout — des marines, des bateaux, des falaises sous des ciels tumultueux. Un escalier en bois montait vers les étages. Pas d’ascenseur. Les marches craquaient sous les pieds comme si elles avaient des choses à dire. Mme Kermeur monta devant, le père suivait avec les valises, Aurélien fermait la marche en regardant tout : les portes des chambres, les couloirs étroits, un vase de fleurs séchées sur une console, une photographie jaunie dans un cadre ovale — un homme en costume, une femme en chapeau, devant ce qui ressemblait à l’hôtel mais en plus jeune, en plus neuf, avec quelque chose de raide et d’ancien.
La chambre d’Aurélien était au deuxième étage. Petite, blanche, avec un lit en fer forgé et un parquet qui grinçait quand on marchait dessus. Un bureau, une chaise, une armoire. Et la fenêtre. Aurélien alla droit à la fenêtre et ce qu’il vit le cloua. La baie entière, d’un seul coup, comme une paume ouverte. L’eau, l’île Tristan avec son phare, les falaises de l’autre côté, et le ciel, ce ciel breton d’août qui n’en finissait pas, traversé de nuages rapides qui faisaient courir des ombres sur la surface de la mer. En contrebas, juste en dessous du jardin, il aperçut une chapelle en pierre — la chapelle Saint-Jean, petite, trapue, avec un calvaire devant — et au-delà, entre les rochers, une crique.
— Ça te plaît ?
Le père était dans l’encadrement de la porte. Sa chambre était au bout du couloir — pas à côté, au bout. C’était la première fois qu’ils avaient des chambres séparées. D’habitude, dans les hôtels de week-end, c’était une chambre double avec un lit d’appoint pour Aurélien, et le père ronflait, et Aurélien mettait du temps à s’endormir. Là, c’était différent. Deux chambres, un couloir entre les deux. De la distance. Aurélien ne savait pas si c’était mieux ou pire.
— C’est bien, dit-il.
Le père hocha la tête, resta une seconde de trop dans l’encadrement, puis dit qu’il allait se rafraîchir et qu’on se retrouverait pour le dîner à huit heures.
Aurélien déballa sa valise. La mère avait tout plié, tout rangé — les tee-shirts, les shorts, le maillot de bain, le pull pour les soirs (« il fait frais en Bretagne le soir, même en août »), les livres. Elle avait glissé trois livres au fond de la valise : un Tintin qu’il avait déjà lu, un Club des Cinq, et un roman dont il n’avait jamais entendu parler, avec une couverture bleue et un titre en lettres blanches. L’Enfant de la haute mer. Il le posa sur le bureau sans l’ouvrir.
Le dîner fut ce que seraient presque tous les dîners de ces quinze jours : le père et le fils, face à face, dans la salle à manger du Ty Mad. Une pièce claire avec des boiseries et de grandes fenêtres donnant sur le jardin. D’autres clients mangeaient autour d’eux — un couple dont l’homme parlait fort avec un accent qu’Aurélien ne reconnut pas (belge, apprendrait-il le lendemain), une vieille dame seule devant un livre, un couple d’Anglais qui chuchotaient. Le père commanda du bar grillé et un pichet de muscadet. Aurélien prit la même chose que le père, sans le vin. Le poisson arriva entier, avec l’œil. Aurélien regarda l’œil du poisson et l’œil du poisson le regarda.
— C’est du bar de ligne, dit le père. Pêché ce matin dans la baie.
Aurélien hocha la tête. Le bar était bon. Le beurre était salé, d’un salé différent de celui de Paris, un salé qui avait quelque chose de la mer dedans. Le père mangea en silence, but son vin, regarda par la fenêtre. Le jardin s’assombrissait. La baie virait au mauve.
— Tu verras, dit le père. Demain je t’emmène voir le port.
— D’accord.
— Il y a un musée de bateaux, il paraît que c’est bien.
— D’accord.
Ils restèrent un moment après le repas. Le père prit un café, Aurélien une crème caramel. Puis le père dit qu’il allait lire un peu au salon et qu’Aurélien pouvait monter se coucher quand il voulait. Aurélien monta.
La chambre, la nuit, était différente. Le parquet craquait tout seul — les lattes qui travaillaient, dirait le père, mais Aurélien n’en était pas sûr. Par la fenêtre ouverte entraient l’odeur de la mer et un air tiède qui n’avait rien de breton, un air d’août piégé entre les côtes. Il se mit en pyjama, se brossa les dents dans le lavabo minuscule de la chambre (la salle de bains était au bout du couloir, partagée), et s’assit sur le rebord de la fenêtre.
La baie dans le noir n’était pas noire. Elle était gris foncé, avec des éclats de lune sur l’eau, et on voyait le phare de l’île Tristan qui clignotait — une pulsation lente, régulière, comme un cœur. Aurélien le regarda battre un moment. Puis il vit autre chose.
Une lumière sur l’île. Pas le phare — autre chose. Plus bas, plus faible, comme une fenêtre éclairée ou une lampe qu’on porte. Elle apparut, brilla quelques secondes, puis s’éteignit. Aurélien attendit. Elle revint, à un endroit légèrement différent, puis disparut de nouveau.
Il était fatigué du voyage. Six heures de voiture et le silence du père et le poisson avec son œil et la chambre nouvelle et le parquet qui craquait. Il se coucha. La lumière de l’île continua un moment derrière ses paupières, puis elle aussi s’éteignit.
Chapitre 2 — Le Ty Mad
Le matin entra par la fenêtre comme une gifle de lumière.
Aurélien ouvrit les yeux et ne sut pas où il était. Le plafond était blanc, bas, avec une poutre qui le traversait. Les murs sentaient la chaux. Puis il entendit la mer — pas un bruit, presque un souffle — et se rappela. Tréboul. Le Ty Mad. Les vacances avec le père. Il resta allongé un moment, à écouter. L’hôtel vivait autour de lui : des pas dans le couloir, une porte qui se fermait doucement, le tintement lointain de vaisselle, et quelque part en dessous, une voix de femme qui parlait en breton — ou en français avec un accent si épais que ça revenait au même.
Il descendit à huit heures. La salle du petit déjeuner était la même pièce que le restaurant de la veille, mais transfigurée par la lumière du matin. Le soleil entrait par les grandes fenêtres et faisait briller les boiseries, les verres, les pots de confiture alignés sur une nappe blanche. Et quelle confiture — des pots de toutes les couleurs, avec des étiquettes écrites à la main : fraise, abricot, mûre, figue, et quelque chose qui s’appelait « confiture de lait » et qu’Aurélien n’avait jamais vu. Le beurre était en motte, jaune vif, avec des cristaux de sel à la surface. Le pain sortait du four.
Le père était déjà là, assis près de la fenêtre, le nez dans Ouest-France. Il leva les yeux quand Aurélien s’assit et dit :
— Bien dormi ?
— Oui.
— Moi aussi.
Ils mangèrent. Le père beurrait ses tartines avec méthode, une couche égale jusqu’aux bords, et Aurélien trouvait ça rassurant — cette précision du père dans les petits gestes, cette façon d’être compétent pour les choses sans importance. La confiture de lait avait un goût de caramel et de enfance, un goût qu’on reconnaît sans l’avoir jamais goûté.
Après le petit déjeuner, le père dit qu’il allait marcher un peu sur le sentier côtier avant la chaleur et qu’Aurélien pouvait faire ce qu’il voulait. Faire ce qu’il voulait. La phrase tomba dans le silence du matin comme une pièce dans un puits. C’était ça, les vacances avec le père — une liberté immense et légèrement terrifiante, parce que le père ne savait pas quoi en faire non plus. La mère aurait organisé : la plage le matin, le déjeuner, la sieste, la visite l’après-midi, le bain avant le dîner. Le père, lui, offrait le vide et espérait que le vide se remplirait tout seul.
Aurélien explora l’hôtel.
Il commença par le rez-de-chaussée. La salle du petit déjeuner, qu’il connaissait déjà. Le salon, à côté — plus sombre, plus intime, avec des fauteuils en cuir craquelé, une bibliothèque vitrée pleine de livres jaunis, une cheminée qui ne servait évidemment pas en août mais dont le manteau de pierre était couvert de bibelots marins : un sextant, un modèle réduit de bateau, une coquille d’ormeau grande comme une assiette. Aux murs, des tableaux — partout des tableaux. Des marines, des falaises, des scènes de port, mais aussi des choses plus étranges : un visage de femme aux yeux fermés, peint en bleu et en or, un paysage abstrait qui ressemblait à la baie vue à travers un vitrail brisé, une gouache petite comme la main qui représentait un homme assis devant un calvaire, avec un béret et des lunettes rondes.
— C’est Max Jacob, dit une voix derrière lui.
Aurélien se retourna. Mme Kermeur était là, un torchon à la main, avec son sourire qui n’était ni joyeux ni triste mais quelque chose entre les deux — accueillant, peut-être.
— Max Jacob, répéta-t-elle. Un poète. Un peintre aussi. Il venait ici avant la guerre. C’était un ami de la maison.
— Il est mort ? demanda Aurélien, parce que les gens dont on parle comme ça sont toujours morts.
— Oui. Pendant la guerre. C’était un homme très drôle, à ce qu’on dit, et très malheureux aussi. Les deux en même temps.
Elle repartit avec son torchon. Aurélien regarda la gouache. L’homme au béret avait l’air de quelqu’un qui sait quelque chose que les autres ne savent pas et qui ne sait pas s’il doit en rire ou en pleurer.
Il continua. Un couloir menait à l’arrière de l’hôtel, vers la cuisine (porte fermée, bruits de casseroles, odeur de beurre en train de fondre) et une porte vitrée qui donnait sur le jardin. Le jardin du Ty Mad était un monde. Pas un jardin de ville, pas un jardin ordonné — quelque chose de touffu, de grimpant, de débordant, où les hortensias côtoyaient des plantes qu’Aurélien ne connaissait pas, des choses à feuilles grasses, des buissons de romarin et de lavande, des rosiers qui avaient poussé dans tous les sens et qu’on n’avait pas taillés depuis longtemps, ou qu’on avait taillés exprès pour qu’ils aient l’air sauvages. Un chemin de dalles traversait le jardin en zigzag et descendait vers un muret de pierre au-delà duquel on voyait la mer. Un banc, sous un figuier. Deux chaises longues en toile rayée, à moitié dépliées. Et au fond, dans l’angle le plus abrité, un chevalet.
Un homme peignait.
Il était vieux — pas vieux comme un grand-père, vieux comme quelque chose d’usé par le temps et le vent. Maigre, le dos voûté, un chapeau de paille sur le crâne, une chemise tachée de peinture. Il peignait sans se retourner, avec des gestes lents et précis, le pinceau allant de la palette à la toile et de la toile à la palette dans un mouvement pendulaire. Aurélien s’approcha. Le tableau montrait la baie — mais une baie différente de celle qu’on voyait en levant les yeux, une baie plus verte, plus profonde, avec des ombres que la vraie baie n’avait pas ou qu’Aurélien ne savait pas voir.
Il resta là un moment, derrière le peintre, sans rien dire. Le peintre ne se retourna pas. Aurélien repartit.
Il remonta à l’intérieur, prit l’escalier vers le premier étage. Les chambres des clients — portes fermées, numéros en laiton terni. Au bout du couloir, une porte plus petite, sans numéro. Aurélien essaya la poignée. Fermée. Il colla son oreille. Rien. Plus loin, un autre escalier, plus étroit, montait vers le deuxième — son étage. Il passa devant sa chambre, continua. Le couloir se terminait par une porte basse qu’il n’avait pas remarquée la veille. Il posa la main sur la poignée.
— Le grenier, c’est pas pour les clients, dit Mme Kermeur.
Elle était apparue sans bruit, comme si l’hôtel la déplaçait d’un endroit à l’autre selon ses besoins.
— La maison a ses coins à elle, ajouta-t-elle. Il faut les respecter.
Aurélien retira sa main. Mme Kermeur lui sourit — ce sourire à mi-chemin — et redescendit.
Il sortit.
Devant l’hôtel, la rue Saint-Jean était silencieuse. Des maisons de pêcheurs, des murs de granit, du linge qui séchait. Plus bas, le chemin vers la crique. Aurélien le prit, dépassa la chapelle — petite, fermée, avec son calvaire de pierre rongé par le lichen — et arriva sur les rochers. La crique de Saint-Jean était minuscule : une langue de sable gris entre deux avancées rocheuses, avec des flaques de marée où des anémones ouvraient et fermaient leurs doigts. L’eau était d’un vert transparent. On voyait le fond — les algues, les cailloux, un crabe qui filait de côté. Au-delà de la crique, la baie s’étendait, et l’île Tristan flottait au milieu comme une chose posée là par mégarde.
Aurélien s’assit sur un rocher. La chaleur d’août pesait sur ses épaules. Il pensa à la mère, dans l’appartement de Paris, avec ses « choses à faire ». Il pensa au père, sur le sentier côtier, qui marchait seul. Il pensa à la lumière qu’il avait vue la nuit sur l’île. Puis il ne pensa plus à rien. La mer faisait son bruit de mer. Le soleil tapait. Il ferma les yeux.
Quand il les rouvrit, il était midi et il avait faim.
Il remonta vers l’hôtel. Le père était au jardin, dans une chaise longue, un polar sur les genoux. Il avait l’air de quelqu’un qui a marché longtemps et qui a trouvé un endroit où s’arrêter — pas heureux, pas malheureux, juste arrêté.
— On va manger ? proposa le père.
— Oui.
Ils déjeunèrent au restaurant de l’hôtel. Des crevettes grises, une salade, du fromage. Le père parla un peu — du sentier côtier, de la vue, des falaises. Aurélien écouta. Puis le père dit :
— C’est pas mal, ici, hein ?
— C’est bien, dit Aurélien.
Et il le pensait. Quelque chose dans cet hôtel — la lumière, l’odeur, le parquet qui parlait, les tableaux, le jardin fou, la mer en dessous de tout — quelque chose lui disait qu’il était au bon endroit, même s’il ne savait pas pourquoi, même s’il ne savait pas pour combien de temps.
L’après-midi, il retourna dans le salon. Il prit un livre dans la bibliothèque — un vieux roman d’aventures avec une couverture cartonnée — et s’installa dans un fauteuil. La dame au Simenon était là aussi, dans l’autre fauteuil, tournant ses pages avec une régularité de métronome. Elle ne leva pas les yeux. Aurélien ouvrit le livre. L’histoire parlait d’un garçon sur une île. Il lut trois pages, s’arrêta, regarda par la fenêtre. Le peintre était toujours dans le jardin, devant son chevalet. Le couple belge — les Delvaux, il avait entendu leur nom au déjeuner — traversait le jardin en riant, elle en robe à fleurs, lui en pantalon de lin. Ils avaient l’air de personnages de cinéma, de gens dont la vie est faite pour être regardée.
Le soleil tourna. Les ombres dans le salon s’allongèrent. Mme Kermeur apporta du thé sans qu’on le lui demande — un plateau avec une théière, des tasses, et des petits gâteaux secs qui s’appelaient, Aurélien l’apprendrait plus tard, des palets bretons. La dame au Simenon prit une tasse sans interrompre sa lecture. Aurélien prit un gâteau. Il était beurré, friable, avec un goût de sel au fond qui revenait comme un souvenir.
Le soir, au dîner, le père commanda du homard. C’était un événement — à Paris, on ne mangeait pas de homard, le homard appartenait à une catégorie de choses trop chères ou trop compliquées ou réservées aux restaurants où le père n’allait pas. Mais ici, au Ty Mad, le homard était sur la carte, à un prix que le père jugea raisonnable, et il le commanda avec un geste de la main qui ressemblait presque à de l’audace. Le homard arriva, énorme, rouge, sur un lit d’algues. Le père l’attaqua avec des instruments qu’Aurélien ne connaissait pas — des pinces, un crochet, une fourchette à deux dents — et il y avait quelque chose de joyeux dans cette bataille, quelque chose qui ressemblait au père d’avant le divorce, au père qui savait s’amuser.
— Goûte, dit-il en tendant un morceau de pince.
Aurélien goûta. La chair était sucrée, ferme, avec le beurre fondu par-dessus. C’était la meilleure chose qu’il avait mangée de sa vie. Il le dit au père et le père sourit — un vrai sourire, pas le sourire de politesse qu’il avait d’habitude, un sourire qui lui remontait jusqu’aux yeux et qui fit qu’Aurélien, pendant une seconde, le reconnut.
Plus tard, Aurélien monta se coucher. Le père resta au salon, où Le Guellec — il avait fini par se présenter, Hervé Le Guellec, au moment du café — lui proposa un whisky. Aurélien les entendit depuis le palier du premier étage, la voix du père et celle du vieux peintre, mêlées, indistinctes, comme deux instruments qui cherchent le même accord.
Dans sa chambre, il ouvrit la fenêtre. La baie, la nuit, le phare. Il chercha la lumière sur l’île. Il attendit cinq minutes, dix. Rien. Le phare battait, les étoiles étaient là, mais l’île restait sombre. Il s’endormit en l’attendant.
Chapitre 3 — La crique
Le troisième jour, Aurélien trouva Nolwenn.
Ou peut-être que c’est Nolwenn qui le trouva. Il n’en fut jamais certain. Ce qu’il savait, c’est qu’il était descendu à la crique après le petit déjeuner — le père était parti marcher, comme chaque matin, avec ses chaussures de randonnée et sa Gitane du matin, un rituel qui n’appartenait qu’à lui et dont Aurélien était exclu sans que personne l’ait décidé — et qu’elle était là, assise sur le rocher plat qui avançait dans l’eau comme un ponton naturel.
Elle avait les pieds nus. C’est la première chose qu’il vit. Les pieds bruns, les chevilles fines, les jambes repliées. Elle regardait la mer avec l’air de quelqu’un qui ne la regarde plus depuis longtemps, qui la connaît par cœur et qui regarde autre chose à travers — quelque chose que la mer laisse voir à ceux qui savent attendre.
Aurélien s’arrêta sur le sentier. Il ne savait pas s’il devait avancer ou reculer. La fille ne l’avait pas vu, ou faisait semblant de ne pas l’avoir vu. Elle avait des cheveux noirs, courts, coupés n’importe comment, et un tee-shirt trop grand qui avait été bleu. Elle pouvait avoir quatorze ans, quinze, quelque chose comme ça — un âge qui pour Aurélien, du haut de ses douze ans, appartenait déjà au continent des grands, à cette zone intermédiaire où les filles cessent d’être des filles et commencent à devenir autre chose, quelque chose d’intimidant et de magnétique.
Il descendit sur les rochers. Fit du bruit exprès — ses sandales sur la pierre, un caillou qui roula. Elle tourna la tête. Des yeux très sombres, presque noirs. Pas de sourire. Pas d’hostilité non plus. Une neutralité qui ressemblait à celle des chats.
— T’es de l’hôtel ? dit-elle.
— Oui.
— En vacances ?
— Oui. Avec mon père.
Elle hocha la tête comme si c’était une réponse suffisante, et se retourna vers la mer. Aurélien resta debout, stupide, ne sachant que faire de ses mains, de son corps, de sa présence devant cette fille qui ne lui demandait rien. Il finit par s’asseoir sur un rocher voisin, à deux ou trois mètres d’elle, et regarda la mer lui aussi.
Ils restèrent comme ça un moment. Le soleil tapait. La marée descendait — Aurélien voyait les rochers émerger lentement, couverts d’algues vertes et de moules, et les flaques se former entre les crevasses, piégeant des crevettes transparentes et des anémones rouges. La fille ne bougeait pas. Aurélien non plus. C’était un silence étrange — pas un silence gêné, pas un silence de gens qui ne savent pas quoi se dire, plutôt un silence qui se suffisait à lui-même, comme si parler aurait gâché quelque chose.
Au bout d’un long moment, la fille tendit le bras et montra quelque chose entre deux rochers.
— Regarde.
Un crabe. Énorme, brun-vert, avec des pinces qui semblaient disproportionnées par rapport au corps. Il avançait de côté, très lentement, à travers une flaque, avec la prudence maniaque de quelqu’un qui traverse un champ de mines.
— C’est un tourteau, dit la fille. Celui-là, il est vieux. Il vient ici tous les étés.
— Comment tu sais que c’est le même ?
— Il lui manque une pince.
C’était vrai. La pince gauche était plus petite, déformée, comme si elle avait repoussé après avoir été arrachée. Le crabe les regardait de ses yeux en billes noires, immobile maintenant, les pinces levées.
— Si tu le laisses tranquille, il revient, dit la fille. Si tu le touches, il part et il revient pas avant trois jours.
Aurélien ne toucha pas le crabe.
La fille dit qu’elle s’appelait Nolwenn. Elle le dit comme on dit l’heure — un fait, pas une confidence. Elle habitait Tréboul, un peu plus haut dans la rue, dans une maison qu’on ne voyait pas depuis la crique. Sa mère travaillait au Ty Mad — le ménage, le service, les chambres. Son père était pêcheur. Ou avait été pêcheur. Elle ne précisa pas.
— Tu connais bien ici ? demanda Aurélien.
Elle le regarda comme si la question n’avait pas de sens.
— Je suis née ici, dit-elle.
Elle se leva, d’un mouvement souple, sans les mains, et commença à marcher sur les rochers avec une aisance qui donna le vertige à Aurélien — pieds nus sur les algues glissantes, les arêtes tranchantes, les trous d’eau noire, elle avançait comme sur un trottoir. Elle ne lui dit pas de la suivre, mais elle ne lui dit pas de rester, alors il la suivit, maladroitement, trébuchant, se rattrapant aux aspérités, les sandales patinant sur les algues.
Ils contournèrent la pointe rocheuse qui fermait la crique à l’est et arrivèrent sur un autre versant, plus escarpé, où les rochers tombaient droit dans l’eau. Nolwenn grimpait sans effort. Aurélien la suivait, essoufflé, les genoux éraflés. Ils arrivèrent en haut d’une sorte de promontoire d’où l’on voyait toute la baie — et en se retournant, les toits de Tréboul, le clocher de l’église, et plus haut, sur la colline, un cimetière.
— Le cimetière marin, dit Nolwenn.
Aurélien regarda. Les tombes étaient tournées vers la mer. Pas toutes — mais la plupart, les plus anciennes surtout, celles dont les pierres étaient rongées par le vent et le sel et le temps, regardaient le large comme des visages.
— Pourquoi elles sont tournées vers la mer ? demanda-t-il.
Nolwenn ne répondit pas tout de suite. Le vent leur poussait les cheveux dans la figure. En bas, la mer claquait sur les rochers avec un bruit sourd et régulier, comme une porte qu’on frappe.
— Pour qu’ils voient revenir les bateaux, dit-elle.
Elle avait dit ça simplement, sans solennité, comme une chose qu’on sait depuis toujours et qu’on ne pense plus à trouver belle ou triste. Aurélien regarda les tombes, puis la mer, puis les tombes de nouveau. Il pensa aux pêcheurs qui partaient et qui ne revenaient pas toujours, et aux femmes qui attendaient sur la côte en regardant l’horizon, et aux morts qui continuaient d’attendre sous la terre, les yeux de pierre tournés vers le large.
Ils redescendirent par un chemin qu’Aurélien n’aurait jamais trouvé seul — un sentier entre les ajoncs, si étroit qu’il fallait marcher de profil, qui débouchait directement sur la rue Saint-Jean, à cinquante mètres de l’hôtel. Nolwenn s’arrêta là.
— Demain, si tu veux, je te montre autre chose, dit-elle.
Puis elle disparut dans la rue comme si elle n’avait jamais existé, et Aurélien resta debout sur le trottoir avec le goût du sel sur les lèvres et quelque chose de neuf dans la poitrine — un serrement, pas une douleur, plutôt une attention, comme si un muscle qu’il ne connaissait pas s’était contracté pour la première fois.
Le père l’attendait au jardin.
— T’étais où ?
— À la crique.
— C’est bien ?
— C’est bien.
Le père n’insista pas. Il lisait un Manchette — Aurélien reconnut la couverture de la collection Folio, les lettres blanches sur fond noir. Le père aimait les polars, les vrais, pas les polars de plage, et il les lisait avec une concentration qu’il n’avait pour rien d’autre — ni pour son fils, ni pour son travail, ni pour les femmes, depuis le divorce du moins. Les polars étaient le seul endroit où Patrick Balsan se sentait chez lui, ou du moins c’est ce qu’Aurélien croyait, à douze ans, avec la cruauté innocente des enfants qui jugent leurs parents sans savoir qu’ils les jugent.
Le dîner. Le poisson. Le pichet de muscadet. Le père essaya :
— Tu t’es fait un copain ?
— Non.
— Il y a d’autres enfants, ici ?
Aurélien haussa les épaules. Il ne voulait pas parler de Nolwenn. Elle n’appartenait pas au monde du père — elle appartenait aux rochers, à la crique, au sentier secret dans les ajoncs. La mettre en mots, la décrire au père, c’eût été la réduire à quelque chose d’explicable, et elle ne l’était pas.
Ce soir-là, dans sa chambre, il prit le livre que la mère avait glissé dans sa valise. L’Enfant de la haute mer. Il l’ouvrit. La première nouvelle racontait l’histoire d’une petite fille qui vit seule dans une rue posée sur l’océan, au milieu de nulle part, une rue avec des maisons et une école mais sans personne. Elle attend. Elle ne sait pas ce qu’elle attend. Elle est là, entre le ciel et l’eau, et elle fait les choses que font les vivants — elle balaye, elle ouvre les volets, elle met le couvert pour un repas que personne ne viendra manger — avec une application qui est la forme la plus pure de l’espoir.
Aurélien lut la nouvelle d’un trait. Quand il eut fini, il resta longtemps immobile, le livre ouvert sur le ventre, à regarder le plafond. Il ne savait pas pourquoi cette histoire le touchait à ce point. Il ne savait pas que les livres pouvaient faire ça — vous ouvrir quelque chose à l’intérieur, comme une porte dont on ignorait l’existence. Il pensa à la petite fille sur l’eau. Il pensa à Nolwenn sur les rochers. Il pensa aux morts du cimetière marin qui regardaient la mer.
Puis il alla à la fenêtre.
L’île Tristan était là, dans le noir, avec son phare qui battait. Et au bout d’un moment — cinq minutes, dix, il ne comptait pas — la lumière revint. Faible, mobile, quelque part sur l’île, du côté où il n’y avait pas de phare. Quelqu’un marchait là-bas avec une lampe. Quelqu’un vivait sur l’île, dans le noir, pendant que tout le monde dormait.
Aurélien regarda la lumière jusqu’à ce qu’elle s’éteigne. Puis il se coucha et rêva de rues posées sur la mer.