Sorting by

×

Dalc’h mad

Dalc’h mad

Pre­mière partie

Cha­pitre 1 — L’arrivée

La Bre­tagne com­men­çait aux hortensias.

Auré­lien l’a­vait remar­qué quelque part après Quim­per, quand la natio­nale s’é­tait rétré­cie en une route à deux voies bor­dée de talus où les fleurs bleues, mauves, par­fois d’un rose sale, débor­daient comme si per­sonne ne s’en occu­pait — et peut-être que per­sonne ne s’en occu­pait. Le père condui­sait sans par­ler. Il avait éteint la radio après Rennes, ou peut-être avant, Auré­lien ne savait plus. La Renault 25 sen­tait le plas­tique chaud et le tabac froid. Sur la ban­quette arrière, entre sa valise et le sac de plage que le père avait ache­té au Mam­mouth de Quim­per en disant « on aura besoin de ça », Auré­lien comp­tait les pan­neaux en bre­ton. Il ne com­pre­nait rien. Les mots avaient trop de consonnes et pas assez de voyelles, comme une langue inven­tée par quel­qu’un qui n’aime pas ouvrir la bouche.

Le père avait dit : « Tu vas voir, c’est la plus belle baie du monde. »

Il avait dit ça sur l’au­to­route, quelque part dans le Mans, et depuis il n’a­vait plus rien dit sur la baie ni sur rien d’autre. Il condui­sait. Il fumait de temps en temps, le coude à la fenêtre, les Gitanes sans filtre dont l’o­deur res­te­rait à jamais dans la mémoire d’Au­ré­lien liée aux vacances avec le père — ce ter­ri­toire à part, bali­sé par le calen­drier du juge, deux week-ends par mois et la moi­tié des congés sco­laires. La deuxième quin­zaine d’août, cette année. La mère avait eu juillet et la pre­mière semaine d’août. Auré­lien ne savait pas ce qu’elle fai­sait en ce moment. Elle avait dit qu’elle res­te­rait à Paris, qu’elle avait des choses à faire dans l’ap­par­te­ment. Des choses. Le mot flot­tait, vague et un peu triste, comme les choses elles-mêmes.

Tré­boul appa­rut sans pré­ve­nir. La route des­cen­dait entre des mai­sons basses, des murs de pierre, des jar­dins minus­cules. Puis quelque chose s’ou­vrit — le ciel, d’a­bord, qui s’é­lar­git d’un coup comme si on avait reti­ré un cou­vercle, et des­sous, très loin et très près en même temps, la mer. La baie de Douar­ne­nez. Auré­lien se redres­sa sur la ban­quette. C’é­tait immense. L’eau n’a­vait pas une cou­leur mais plu­sieurs — du gris, du vert, du bleu très pâle, et par endroits des traî­nées d’un éclat presque métal­lique où le soleil d’août tapait entre les nuages. Et au milieu, ou pas tout à fait au milieu, une île. Petite, sombre, avec un phare.

— C’est l’île Tris­tan, dit le père.

Il l’a­vait dit comme on dit le nom d’une connais­sance — sans emphase, presque fami­liè­re­ment. Auré­lien regar­da l’île. Elle avait l’air d’un ani­mal cou­ché sur l’eau.

L’hô­tel se trou­vait au bout d’une rue étroite qui s’ap­pe­lait rue Saint-Jean. Le père se gara devant un mur cou­vert de lierre, cou­pa le moteur. Le silence, après six heures de route, avait une épais­seur presque phy­sique. On enten­dait la mer — pas les vagues, pas le fra­cas, juste un mur­mure conti­nu, une res­pi­ra­tion. Et des oiseaux. Et quelque chose d’autre qu’Au­ré­lien ne sut pas iden­ti­fier tout de suite et qui était l’ab­sence de bruit de la ville.

Le Ty Mad res­sem­blait à une grande mai­son plu­tôt qu’à un hôtel. Deux étages de pierre grise, des volets bleus, un toit d’ar­doise. Devant, un jar­din qui des­cen­dait vers la mer entre des mas­sifs de fleurs qu’Au­ré­lien ne connais­sait pas — des choses touf­fues, désor­don­nées, qui sen­taient fort dans la cha­leur d’août. Il y avait un por­tail en bois, une allée de gra­vier, et au bout de l’al­lée une femme qui atten­dait comme si elle les avait vus arri­ver de loin. Elle était grande, les che­veux gris rele­vés en chi­gnon, un tablier par-des­sus une robe bleue. Elle sou­rit au père et dit :

— Mon­sieur Bal­san ? Vous avez fait bonne route ?

Le père dit que oui, que c’é­tait un peu long mais que le pay­sage valait le détour, et Auré­lien pen­sa que c’é­tait faux, que le père n’a­vait pas regar­dé le pay­sage, qu’il avait regar­dé la route et rien d’autre pen­dant six heures. Mais les adultes disaient ce genre de choses. La femme — Mme Ker­meur, elle se pré­sen­ta en ser­rant la main d’Au­ré­lien avec une poigne ferme et chaude — les fit entrer.

L’in­té­rieur du Ty Mad sen­tait la cire et le sel. Le hall était petit, encom­bré de meubles sombres et de tableaux accro­chés par­tout — des marines, des bateaux, des falaises sous des ciels tumul­tueux. Un esca­lier en bois mon­tait vers les étages. Pas d’as­cen­seur. Les marches cra­quaient sous les pieds comme si elles avaient des choses à dire. Mme Ker­meur mon­ta devant, le père sui­vait avec les valises, Auré­lien fer­mait la marche en regar­dant tout : les portes des chambres, les cou­loirs étroits, un vase de fleurs séchées sur une console, une pho­to­gra­phie jau­nie dans un cadre ovale — un homme en cos­tume, une femme en cha­peau, devant ce qui res­sem­blait à l’hô­tel mais en plus jeune, en plus neuf, avec quelque chose de raide et d’ancien.

La chambre d’Au­ré­lien était au deuxième étage. Petite, blanche, avec un lit en fer for­gé et un par­quet qui grin­çait quand on mar­chait des­sus. Un bureau, une chaise, une armoire. Et la fenêtre. Auré­lien alla droit à la fenêtre et ce qu’il vit le cloua. La baie entière, d’un seul coup, comme une paume ouverte. L’eau, l’île Tris­tan avec son phare, les falaises de l’autre côté, et le ciel, ce ciel bre­ton d’août qui n’en finis­sait pas, tra­ver­sé de nuages rapides qui fai­saient cou­rir des ombres sur la sur­face de la mer. En contre­bas, juste en des­sous du jar­din, il aper­çut une cha­pelle en pierre — la cha­pelle Saint-Jean, petite, tra­pue, avec un cal­vaire devant — et au-delà, entre les rochers, une crique.

— Ça te plaît ?

Le père était dans l’en­ca­dre­ment de la porte. Sa chambre était au bout du cou­loir — pas à côté, au bout. C’é­tait la pre­mière fois qu’ils avaient des chambres sépa­rées. D’ha­bi­tude, dans les hôtels de week-end, c’é­tait une chambre double avec un lit d’ap­point pour Auré­lien, et le père ron­flait, et Auré­lien met­tait du temps à s’en­dor­mir. Là, c’é­tait dif­fé­rent. Deux chambres, un cou­loir entre les deux. De la dis­tance. Auré­lien ne savait pas si c’é­tait mieux ou pire.

— C’est bien, dit-il.

Le père hocha la tête, res­ta une seconde de trop dans l’en­ca­dre­ment, puis dit qu’il allait se rafraî­chir et qu’on se retrou­ve­rait pour le dîner à huit heures.

Auré­lien débal­la sa valise. La mère avait tout plié, tout ran­gé — les tee-shirts, les shorts, le maillot de bain, le pull pour les soirs (« il fait frais en Bre­tagne le soir, même en août »), les livres. Elle avait glis­sé trois livres au fond de la valise : un Tin­tin qu’il avait déjà lu, un Club des Cinq, et un roman dont il n’a­vait jamais enten­du par­ler, avec une cou­ver­ture bleue et un titre en lettres blanches. L’En­fant de la haute mer. Il le posa sur le bureau sans l’ouvrir.

Le dîner fut ce que seraient presque tous les dîners de ces quinze jours : le père et le fils, face à face, dans la salle à man­ger du Ty Mad. Une pièce claire avec des boi­se­ries et de grandes fenêtres don­nant sur le jar­din. D’autres clients man­geaient autour d’eux — un couple dont l’homme par­lait fort avec un accent qu’Au­ré­lien ne recon­nut pas (belge, appren­drait-il le len­de­main), une vieille dame seule devant un livre, un couple d’An­glais qui chu­cho­taient. Le père com­man­da du bar grillé et un pichet de mus­ca­det. Auré­lien prit la même chose que le père, sans le vin. Le pois­son arri­va entier, avec l’œil. Auré­lien regar­da l’œil du pois­son et l’œil du pois­son le regarda.

— C’est du bar de ligne, dit le père. Pêché ce matin dans la baie.

Auré­lien hocha la tête. Le bar était bon. Le beurre était salé, d’un salé dif­fé­rent de celui de Paris, un salé qui avait quelque chose de la mer dedans. Le père man­gea en silence, but son vin, regar­da par la fenêtre. Le jar­din s’as­som­bris­sait. La baie virait au mauve.

— Tu ver­ras, dit le père. Demain je t’emmène voir le port.

— D’ac­cord.

— Il y a un musée de bateaux, il paraît que c’est bien.

— D’ac­cord.

Ils res­tèrent un moment après le repas. Le père prit un café, Auré­lien une crème cara­mel. Puis le père dit qu’il allait lire un peu au salon et qu’Au­ré­lien pou­vait mon­ter se cou­cher quand il vou­lait. Auré­lien monta.

La chambre, la nuit, était dif­fé­rente. Le par­quet cra­quait tout seul — les lattes qui tra­vaillaient, dirait le père, mais Auré­lien n’en était pas sûr. Par la fenêtre ouverte entraient l’o­deur de la mer et un air tiède qui n’a­vait rien de bre­ton, un air d’août pié­gé entre les côtes. Il se mit en pyja­ma, se bros­sa les dents dans le lava­bo minus­cule de la chambre (la salle de bains était au bout du cou­loir, par­ta­gée), et s’as­sit sur le rebord de la fenêtre.

La baie dans le noir n’é­tait pas noire. Elle était gris fon­cé, avec des éclats de lune sur l’eau, et on voyait le phare de l’île Tris­tan qui cli­gno­tait — une pul­sa­tion lente, régu­lière, comme un cœur. Auré­lien le regar­da battre un moment. Puis il vit autre chose.

Une lumière sur l’île. Pas le phare — autre chose. Plus bas, plus faible, comme une fenêtre éclai­rée ou une lampe qu’on porte. Elle appa­rut, brilla quelques secondes, puis s’é­tei­gnit. Auré­lien atten­dit. Elle revint, à un endroit légè­re­ment dif­fé­rent, puis dis­pa­rut de nouveau.

Il était fati­gué du voyage. Six heures de voi­ture et le silence du père et le pois­son avec son œil et la chambre nou­velle et le par­quet qui cra­quait. Il se cou­cha. La lumière de l’île conti­nua un moment der­rière ses pau­pières, puis elle aus­si s’éteignit.

Cha­pitre 2 — Le Ty Mad

Le matin entra par la fenêtre comme une gifle de lumière.

Auré­lien ouvrit les yeux et ne sut pas où il était. Le pla­fond était blanc, bas, avec une poutre qui le tra­ver­sait. Les murs sen­taient la chaux. Puis il enten­dit la mer — pas un bruit, presque un souffle — et se rap­pe­la. Tré­boul. Le Ty Mad. Les vacances avec le père. Il res­ta allon­gé un moment, à écou­ter. L’hô­tel vivait autour de lui : des pas dans le cou­loir, une porte qui se fer­mait dou­ce­ment, le tin­te­ment loin­tain de vais­selle, et quelque part en des­sous, une voix de femme qui par­lait en bre­ton — ou en fran­çais avec un accent si épais que ça reve­nait au même.

Il des­cen­dit à huit heures. La salle du petit déjeu­ner était la même pièce que le res­tau­rant de la veille, mais trans­fi­gu­rée par la lumière du matin. Le soleil entrait par les grandes fenêtres et fai­sait briller les boi­se­ries, les verres, les pots de confi­ture ali­gnés sur une nappe blanche. Et quelle confi­ture — des pots de toutes les cou­leurs, avec des éti­quettes écrites à la main : fraise, abri­cot, mûre, figue, et quelque chose qui s’ap­pe­lait « confi­ture de lait » et qu’Au­ré­lien n’a­vait jamais vu. Le beurre était en motte, jaune vif, avec des cris­taux de sel à la sur­face. Le pain sor­tait du four.

Le père était déjà là, assis près de la fenêtre, le nez dans Ouest-France. Il leva les yeux quand Auré­lien s’as­sit et dit :

— Bien dormi ?

— Oui.

— Moi aussi.

Ils man­gèrent. Le père beur­rait ses tar­tines avec méthode, une couche égale jus­qu’aux bords, et Auré­lien trou­vait ça ras­su­rant — cette pré­ci­sion du père dans les petits gestes, cette façon d’être com­pé­tent pour les choses sans impor­tance. La confi­ture de lait avait un goût de cara­mel et de enfance, un goût qu’on recon­naît sans l’a­voir jamais goûté.

Après le petit déjeu­ner, le père dit qu’il allait mar­cher un peu sur le sen­tier côtier avant la cha­leur et qu’Au­ré­lien pou­vait faire ce qu’il vou­lait. Faire ce qu’il vou­lait. La phrase tom­ba dans le silence du matin comme une pièce dans un puits. C’é­tait ça, les vacances avec le père — une liber­té immense et légè­re­ment ter­ri­fiante, parce que le père ne savait pas quoi en faire non plus. La mère aurait orga­ni­sé : la plage le matin, le déjeu­ner, la sieste, la visite l’a­près-midi, le bain avant le dîner. Le père, lui, offrait le vide et espé­rait que le vide se rem­pli­rait tout seul.

Auré­lien explo­ra l’hôtel.

Il com­men­ça par le rez-de-chaus­sée. La salle du petit déjeu­ner, qu’il connais­sait déjà. Le salon, à côté — plus sombre, plus intime, avec des fau­teuils en cuir cra­que­lé, une biblio­thèque vitrée pleine de livres jau­nis, une che­mi­née qui ne ser­vait évi­dem­ment pas en août mais dont le man­teau de pierre était cou­vert de bibe­lots marins : un sex­tant, un modèle réduit de bateau, une coquille d’or­meau grande comme une assiette. Aux murs, des tableaux — par­tout des tableaux. Des marines, des falaises, des scènes de port, mais aus­si des choses plus étranges : un visage de femme aux yeux fer­més, peint en bleu et en or, un pay­sage abs­trait qui res­sem­blait à la baie vue à tra­vers un vitrail bri­sé, une gouache petite comme la main qui repré­sen­tait un homme assis devant un cal­vaire, avec un béret et des lunettes rondes.

— C’est Max Jacob, dit une voix der­rière lui.

Auré­lien se retour­na. Mme Ker­meur était là, un tor­chon à la main, avec son sou­rire qui n’é­tait ni joyeux ni triste mais quelque chose entre les deux — accueillant, peut-être.

— Max Jacob, répé­ta-t-elle. Un poète. Un peintre aus­si. Il venait ici avant la guerre. C’é­tait un ami de la maison.

— Il est mort ? deman­da Auré­lien, parce que les gens dont on parle comme ça sont tou­jours morts.

— Oui. Pen­dant la guerre. C’é­tait un homme très drôle, à ce qu’on dit, et très mal­heu­reux aus­si. Les deux en même temps.

Elle repar­tit avec son tor­chon. Auré­lien regar­da la gouache. L’homme au béret avait l’air de quel­qu’un qui sait quelque chose que les autres ne savent pas et qui ne sait pas s’il doit en rire ou en pleurer.

Il conti­nua. Un cou­loir menait à l’ar­rière de l’hô­tel, vers la cui­sine (porte fer­mée, bruits de cas­se­roles, odeur de beurre en train de fondre) et une porte vitrée qui don­nait sur le jar­din. Le jar­din du Ty Mad était un monde. Pas un jar­din de ville, pas un jar­din ordon­né — quelque chose de touf­fu, de grim­pant, de débor­dant, où les hor­ten­sias côtoyaient des plantes qu’Au­ré­lien ne connais­sait pas, des choses à feuilles grasses, des buis­sons de roma­rin et de lavande, des rosiers qui avaient pous­sé dans tous les sens et qu’on n’a­vait pas taillés depuis long­temps, ou qu’on avait taillés exprès pour qu’ils aient l’air sau­vages. Un che­min de dalles tra­ver­sait le jar­din en zig­zag et des­cen­dait vers un muret de pierre au-delà duquel on voyait la mer. Un banc, sous un figuier. Deux chaises longues en toile rayée, à moi­tié dépliées. Et au fond, dans l’angle le plus abri­té, un chevalet.

Un homme peignait.

Il était vieux — pas vieux comme un grand-père, vieux comme quelque chose d’u­sé par le temps et le vent. Maigre, le dos voû­té, un cha­peau de paille sur le crâne, une che­mise tachée de pein­ture. Il pei­gnait sans se retour­ner, avec des gestes lents et pré­cis, le pin­ceau allant de la palette à la toile et de la toile à la palette dans un mou­ve­ment pen­du­laire. Auré­lien s’ap­pro­cha. Le tableau mon­trait la baie — mais une baie dif­fé­rente de celle qu’on voyait en levant les yeux, une baie plus verte, plus pro­fonde, avec des ombres que la vraie baie n’a­vait pas ou qu’Au­ré­lien ne savait pas voir.

Il res­ta là un moment, der­rière le peintre, sans rien dire. Le peintre ne se retour­na pas. Auré­lien repartit.

Il remon­ta à l’in­té­rieur, prit l’es­ca­lier vers le pre­mier étage. Les chambres des clients — portes fer­mées, numé­ros en lai­ton ter­ni. Au bout du cou­loir, une porte plus petite, sans numé­ro. Auré­lien essaya la poi­gnée. Fer­mée. Il col­la son oreille. Rien. Plus loin, un autre esca­lier, plus étroit, mon­tait vers le deuxième — son étage. Il pas­sa devant sa chambre, conti­nua. Le cou­loir se ter­mi­nait par une porte basse qu’il n’a­vait pas remar­quée la veille. Il posa la main sur la poignée.

— Le gre­nier, c’est pas pour les clients, dit Mme Kermeur.

Elle était appa­rue sans bruit, comme si l’hô­tel la dépla­çait d’un endroit à l’autre selon ses besoins.

— La mai­son a ses coins à elle, ajou­ta-t-elle. Il faut les respecter.

Auré­lien reti­ra sa main. Mme Ker­meur lui sou­rit — ce sou­rire à mi-che­min — et redescendit.

Il sor­tit.

Devant l’hô­tel, la rue Saint-Jean était silen­cieuse. Des mai­sons de pêcheurs, des murs de gra­nit, du linge qui séchait. Plus bas, le che­min vers la crique. Auré­lien le prit, dépas­sa la cha­pelle — petite, fer­mée, avec son cal­vaire de pierre ron­gé par le lichen — et arri­va sur les rochers. La crique de Saint-Jean était minus­cule : une langue de sable gris entre deux avan­cées rocheuses, avec des flaques de marée où des ané­mones ouvraient et fer­maient leurs doigts. L’eau était d’un vert trans­pa­rent. On voyait le fond — les algues, les cailloux, un crabe qui filait de côté. Au-delà de la crique, la baie s’é­ten­dait, et l’île Tris­tan flot­tait au milieu comme une chose posée là par mégarde.

Auré­lien s’as­sit sur un rocher. La cha­leur d’août pesait sur ses épaules. Il pen­sa à la mère, dans l’ap­par­te­ment de Paris, avec ses « choses à faire ». Il pen­sa au père, sur le sen­tier côtier, qui mar­chait seul. Il pen­sa à la lumière qu’il avait vue la nuit sur l’île. Puis il ne pen­sa plus à rien. La mer fai­sait son bruit de mer. Le soleil tapait. Il fer­ma les yeux.

Quand il les rou­vrit, il était midi et il avait faim.

Il remon­ta vers l’hô­tel. Le père était au jar­din, dans une chaise longue, un polar sur les genoux. Il avait l’air de quel­qu’un qui a mar­ché long­temps et qui a trou­vé un endroit où s’ar­rê­ter — pas heu­reux, pas mal­heu­reux, juste arrêté.

— On va man­ger ? pro­po­sa le père.

— Oui.

Ils déjeu­nèrent au res­tau­rant de l’hô­tel. Des cre­vettes grises, une salade, du fro­mage. Le père par­la un peu — du sen­tier côtier, de la vue, des falaises. Auré­lien écou­ta. Puis le père dit :

— C’est pas mal, ici, hein ?

— C’est bien, dit Aurélien.

Et il le pen­sait. Quelque chose dans cet hôtel — la lumière, l’o­deur, le par­quet qui par­lait, les tableaux, le jar­din fou, la mer en des­sous de tout — quelque chose lui disait qu’il était au bon endroit, même s’il ne savait pas pour­quoi, même s’il ne savait pas pour com­bien de temps.

L’a­près-midi, il retour­na dans le salon. Il prit un livre dans la biblio­thèque — un vieux roman d’a­ven­tures avec une cou­ver­ture car­ton­née — et s’ins­tal­la dans un fau­teuil. La dame au Sime­non était là aus­si, dans l’autre fau­teuil, tour­nant ses pages avec une régu­la­ri­té de métro­nome. Elle ne leva pas les yeux. Auré­lien ouvrit le livre. L’his­toire par­lait d’un gar­çon sur une île. Il lut trois pages, s’ar­rê­ta, regar­da par la fenêtre. Le peintre était tou­jours dans le jar­din, devant son che­va­let. Le couple belge — les Del­vaux, il avait enten­du leur nom au déjeu­ner — tra­ver­sait le jar­din en riant, elle en robe à fleurs, lui en pan­ta­lon de lin. Ils avaient l’air de per­son­nages de ciné­ma, de gens dont la vie est faite pour être regardée.

Le soleil tour­na. Les ombres dans le salon s’al­lon­gèrent. Mme Ker­meur appor­ta du thé sans qu’on le lui demande — un pla­teau avec une théière, des tasses, et des petits gâteaux secs qui s’ap­pe­laient, Auré­lien l’ap­pren­drait plus tard, des palets bre­tons. La dame au Sime­non prit une tasse sans inter­rompre sa lec­ture. Auré­lien prit un gâteau. Il était beur­ré, friable, avec un goût de sel au fond qui reve­nait comme un souvenir.

Le soir, au dîner, le père com­man­da du homard. C’é­tait un évé­ne­ment — à Paris, on ne man­geait pas de homard, le homard appar­te­nait à une caté­go­rie de choses trop chères ou trop com­pli­quées ou réser­vées aux res­tau­rants où le père n’al­lait pas. Mais ici, au Ty Mad, le homard était sur la carte, à un prix que le père jugea rai­son­nable, et il le com­man­da avec un geste de la main qui res­sem­blait presque à de l’au­dace. Le homard arri­va, énorme, rouge, sur un lit d’algues. Le père l’at­ta­qua avec des ins­tru­ments qu’Au­ré­lien ne connais­sait pas — des pinces, un cro­chet, une four­chette à deux dents — et il y avait quelque chose de joyeux dans cette bataille, quelque chose qui res­sem­blait au père d’a­vant le divorce, au père qui savait s’amuser.

— Goûte, dit-il en ten­dant un mor­ceau de pince.

Auré­lien goû­ta. La chair était sucrée, ferme, avec le beurre fon­du par-des­sus. C’é­tait la meilleure chose qu’il avait man­gée de sa vie. Il le dit au père et le père sou­rit — un vrai sou­rire, pas le sou­rire de poli­tesse qu’il avait d’ha­bi­tude, un sou­rire qui lui remon­tait jus­qu’aux yeux et qui fit qu’Au­ré­lien, pen­dant une seconde, le reconnut.

Plus tard, Auré­lien mon­ta se cou­cher. Le père res­ta au salon, où Le Guel­lec — il avait fini par se pré­sen­ter, Her­vé Le Guel­lec, au moment du café — lui pro­po­sa un whis­ky. Auré­lien les enten­dit depuis le palier du pre­mier étage, la voix du père et celle du vieux peintre, mêlées, indis­tinctes, comme deux ins­tru­ments qui cherchent le même accord.

Dans sa chambre, il ouvrit la fenêtre. La baie, la nuit, le phare. Il cher­cha la lumière sur l’île. Il atten­dit cinq minutes, dix. Rien. Le phare bat­tait, les étoiles étaient là, mais l’île res­tait sombre. Il s’en­dor­mit en l’attendant.

Cha­pitre 3 — La crique

Le troi­sième jour, Auré­lien trou­va Nolwenn.

Ou peut-être que c’est Nol­wenn qui le trou­va. Il n’en fut jamais cer­tain. Ce qu’il savait, c’est qu’il était des­cen­du à la crique après le petit déjeu­ner — le père était par­ti mar­cher, comme chaque matin, avec ses chaus­sures de ran­don­née et sa Gitane du matin, un rituel qui n’ap­par­te­nait qu’à lui et dont Auré­lien était exclu sans que per­sonne l’ait déci­dé — et qu’elle était là, assise sur le rocher plat qui avan­çait dans l’eau comme un pon­ton naturel.

Elle avait les pieds nus. C’est la pre­mière chose qu’il vit. Les pieds bruns, les che­villes fines, les jambes repliées. Elle regar­dait la mer avec l’air de quel­qu’un qui ne la regarde plus depuis long­temps, qui la connaît par cœur et qui regarde autre chose à tra­vers — quelque chose que la mer laisse voir à ceux qui savent attendre.

Auré­lien s’ar­rê­ta sur le sen­tier. Il ne savait pas s’il devait avan­cer ou recu­ler. La fille ne l’a­vait pas vu, ou fai­sait sem­blant de ne pas l’a­voir vu. Elle avait des che­veux noirs, courts, cou­pés n’im­porte com­ment, et un tee-shirt trop grand qui avait été bleu. Elle pou­vait avoir qua­torze ans, quinze, quelque chose comme ça — un âge qui pour Auré­lien, du haut de ses douze ans, appar­te­nait déjà au conti­nent des grands, à cette zone inter­mé­diaire où les filles cessent d’être des filles et com­mencent à deve­nir autre chose, quelque chose d’in­ti­mi­dant et de magnétique.

Il des­cen­dit sur les rochers. Fit du bruit exprès — ses san­dales sur la pierre, un caillou qui rou­la. Elle tour­na la tête. Des yeux très sombres, presque noirs. Pas de sou­rire. Pas d’hos­ti­li­té non plus. Une neu­tra­li­té qui res­sem­blait à celle des chats.

— T’es de l’hô­tel ? dit-elle.

— Oui.

— En vacances ?

— Oui. Avec mon père.

Elle hocha la tête comme si c’é­tait une réponse suf­fi­sante, et se retour­na vers la mer. Auré­lien res­ta debout, stu­pide, ne sachant que faire de ses mains, de son corps, de sa pré­sence devant cette fille qui ne lui deman­dait rien. Il finit par s’as­seoir sur un rocher voi­sin, à deux ou trois mètres d’elle, et regar­da la mer lui aussi.

Ils res­tèrent comme ça un moment. Le soleil tapait. La marée des­cen­dait — Auré­lien voyait les rochers émer­ger len­te­ment, cou­verts d’algues vertes et de moules, et les flaques se for­mer entre les cre­vasses, pié­geant des cre­vettes trans­pa­rentes et des ané­mones rouges. La fille ne bou­geait pas. Auré­lien non plus. C’é­tait un silence étrange — pas un silence gêné, pas un silence de gens qui ne savent pas quoi se dire, plu­tôt un silence qui se suf­fi­sait à lui-même, comme si par­ler aurait gâché quelque chose.

Au bout d’un long moment, la fille ten­dit le bras et mon­tra quelque chose entre deux rochers.

— Regarde.

Un crabe. Énorme, brun-vert, avec des pinces qui sem­blaient dis­pro­por­tion­nées par rap­port au corps. Il avan­çait de côté, très len­te­ment, à tra­vers une flaque, avec la pru­dence maniaque de quel­qu’un qui tra­verse un champ de mines.

— C’est un tour­teau, dit la fille. Celui-là, il est vieux. Il vient ici tous les étés.

— Com­ment tu sais que c’est le même ?

— Il lui manque une pince.

C’é­tait vrai. La pince gauche était plus petite, défor­mée, comme si elle avait repous­sé après avoir été arra­chée. Le crabe les regar­dait de ses yeux en billes noires, immo­bile main­te­nant, les pinces levées.

— Si tu le laisses tran­quille, il revient, dit la fille. Si tu le touches, il part et il revient pas avant trois jours.

Auré­lien ne tou­cha pas le crabe.

La fille dit qu’elle s’ap­pe­lait Nol­wenn. Elle le dit comme on dit l’heure — un fait, pas une confi­dence. Elle habi­tait Tré­boul, un peu plus haut dans la rue, dans une mai­son qu’on ne voyait pas depuis la crique. Sa mère tra­vaillait au Ty Mad — le ménage, le ser­vice, les chambres. Son père était pêcheur. Ou avait été pêcheur. Elle ne pré­ci­sa pas.

— Tu connais bien ici ? deman­da Aurélien.

Elle le regar­da comme si la ques­tion n’a­vait pas de sens.

— Je suis née ici, dit-elle.

Elle se leva, d’un mou­ve­ment souple, sans les mains, et com­men­ça à mar­cher sur les rochers avec une aisance qui don­na le ver­tige à Auré­lien — pieds nus sur les algues glis­santes, les arêtes tran­chantes, les trous d’eau noire, elle avan­çait comme sur un trot­toir. Elle ne lui dit pas de la suivre, mais elle ne lui dit pas de res­ter, alors il la sui­vit, mal­adroi­te­ment, tré­bu­chant, se rat­tra­pant aux aspé­ri­tés, les san­dales pati­nant sur les algues.

Ils contour­nèrent la pointe rocheuse qui fer­mait la crique à l’est et arri­vèrent sur un autre ver­sant, plus escar­pé, où les rochers tom­baient droit dans l’eau. Nol­wenn grim­pait sans effort. Auré­lien la sui­vait, essouf­flé, les genoux éra­flés. Ils arri­vèrent en haut d’une sorte de pro­mon­toire d’où l’on voyait toute la baie — et en se retour­nant, les toits de Tré­boul, le clo­cher de l’é­glise, et plus haut, sur la col­line, un cimetière.

— Le cime­tière marin, dit Nolwenn.

Auré­lien regar­da. Les tombes étaient tour­nées vers la mer. Pas toutes — mais la plu­part, les plus anciennes sur­tout, celles dont les pierres étaient ron­gées par le vent et le sel et le temps, regar­daient le large comme des visages.

— Pour­quoi elles sont tour­nées vers la mer ? demanda-t-il.

Nol­wenn ne répon­dit pas tout de suite. Le vent leur pous­sait les che­veux dans la figure. En bas, la mer cla­quait sur les rochers avec un bruit sourd et régu­lier, comme une porte qu’on frappe.

— Pour qu’ils voient reve­nir les bateaux, dit-elle.

Elle avait dit ça sim­ple­ment, sans solen­ni­té, comme une chose qu’on sait depuis tou­jours et qu’on ne pense plus à trou­ver belle ou triste. Auré­lien regar­da les tombes, puis la mer, puis les tombes de nou­veau. Il pen­sa aux pêcheurs qui par­taient et qui ne reve­naient pas tou­jours, et aux femmes qui atten­daient sur la côte en regar­dant l’ho­ri­zon, et aux morts qui conti­nuaient d’at­tendre sous la terre, les yeux de pierre tour­nés vers le large.

Ils redes­cen­dirent par un che­min qu’Au­ré­lien n’au­rait jamais trou­vé seul — un sen­tier entre les ajoncs, si étroit qu’il fal­lait mar­cher de pro­fil, qui débou­chait direc­te­ment sur la rue Saint-Jean, à cin­quante mètres de l’hô­tel. Nol­wenn s’ar­rê­ta là.

— Demain, si tu veux, je te montre autre chose, dit-elle.

Puis elle dis­pa­rut dans la rue comme si elle n’a­vait jamais exis­té, et Auré­lien res­ta debout sur le trot­toir avec le goût du sel sur les lèvres et quelque chose de neuf dans la poi­trine — un ser­re­ment, pas une dou­leur, plu­tôt une atten­tion, comme si un muscle qu’il ne connais­sait pas s’é­tait contrac­té pour la pre­mière fois.

Le père l’at­ten­dait au jardin.

— T’é­tais où ?

— À la crique.

— C’est bien ?

— C’est bien.

Le père n’in­sis­ta pas. Il lisait un Man­chette — Auré­lien recon­nut la cou­ver­ture de la col­lec­tion Folio, les lettres blanches sur fond noir. Le père aimait les polars, les vrais, pas les polars de plage, et il les lisait avec une concen­tra­tion qu’il n’a­vait pour rien d’autre — ni pour son fils, ni pour son tra­vail, ni pour les femmes, depuis le divorce du moins. Les polars étaient le seul endroit où Patrick Bal­san se sen­tait chez lui, ou du moins c’est ce qu’Au­ré­lien croyait, à douze ans, avec la cruau­té inno­cente des enfants qui jugent leurs parents sans savoir qu’ils les jugent.

Le dîner. Le pois­son. Le pichet de mus­ca­det. Le père essaya :

— Tu t’es fait un copain ?

— Non.

— Il y a d’autres enfants, ici ?

Auré­lien haus­sa les épaules. Il ne vou­lait pas par­ler de Nol­wenn. Elle n’ap­par­te­nait pas au monde du père — elle appar­te­nait aux rochers, à la crique, au sen­tier secret dans les ajoncs. La mettre en mots, la décrire au père, c’eût été la réduire à quelque chose d’ex­pli­cable, et elle ne l’é­tait pas.

Ce soir-là, dans sa chambre, il prit le livre que la mère avait glis­sé dans sa valise. L’En­fant de la haute mer. Il l’ou­vrit. La pre­mière nou­velle racon­tait l’his­toire d’une petite fille qui vit seule dans une rue posée sur l’o­céan, au milieu de nulle part, une rue avec des mai­sons et une école mais sans per­sonne. Elle attend. Elle ne sait pas ce qu’elle attend. Elle est là, entre le ciel et l’eau, et elle fait les choses que font les vivants — elle balaye, elle ouvre les volets, elle met le cou­vert pour un repas que per­sonne ne vien­dra man­ger — avec une appli­ca­tion qui est la forme la plus pure de l’espoir.

Auré­lien lut la nou­velle d’un trait. Quand il eut fini, il res­ta long­temps immo­bile, le livre ouvert sur le ventre, à regar­der le pla­fond. Il ne savait pas pour­quoi cette his­toire le tou­chait à ce point. Il ne savait pas que les livres pou­vaient faire ça — vous ouvrir quelque chose à l’in­té­rieur, comme une porte dont on igno­rait l’exis­tence. Il pen­sa à la petite fille sur l’eau. Il pen­sa à Nol­wenn sur les rochers. Il pen­sa aux morts du cime­tière marin qui regar­daient la mer.

Puis il alla à la fenêtre.

L’île Tris­tan était là, dans le noir, avec son phare qui bat­tait. Et au bout d’un moment — cinq minutes, dix, il ne comp­tait pas — la lumière revint. Faible, mobile, quelque part sur l’île, du côté où il n’y avait pas de phare. Quel­qu’un mar­chait là-bas avec une lampe. Quel­qu’un vivait sur l’île, dans le noir, pen­dant que tout le monde dormait.

Auré­lien regar­da la lumière jus­qu’à ce qu’elle s’é­teigne. Puis il se cou­cha et rêva de rues posées sur la mer.

Lire la suite…

Tags de cet article: ,