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Casi­no
Ther­mal

Casi­no Thermal

Cha­pitres 9 à 12

PAR­TIE III — LA MISE

Cha­pitre 9

Le plan était simple. Les plans simples sont les meilleurs et les plus dan­ge­reux, parce qu’ils laissent moins de place à l’er­reur et aucune à l’excuse.

Tomáš retour­ne­rait au Kriváň. Seul, cette fois. Pré­texte : récu­pé­rer le bail signé par Voro­nov. Un aller-retour de vingt minutes, une visite banale, un inter­prète qui fait son tra­vail. Mais en che­min — dans les cou­loirs, dans les esca­liers, dans les inter­stices du laby­rinthe — il cher­che­rait le local tech­nique où le BIS avait loca­li­sé le ser­veur. Pas pour le trou­ver — il n’é­tait ni infor­ma­ti­cien ni tech­ni­cien. Juste pour confir­mer son exis­tence. Un cou­loir fer­mé, une porte ver­rouillée, un bruit de ven­ti­la­tion là où il n’y avait aucune rai­son d’en avoir. Un indice. Un grain de sable.

Helen lui avait don­né un télé­phone — pas le sien, un Nokia pré­payé, ache­té à Prague, sans carte SIM enre­gis­trée. Un télé­phone jetable. Un télé­phone d’es­pion. Tomáš l’a­vait tenu dans sa main comme un objet d’un autre temps — un temps qu’il croyait révo­lu, le temps des boîtes aux lettres mortes, des signaux conve­nus, des vies dédoublées.

— Tu prends des pho­tos si tu trouves quelque chose, avait dit Helen. Pas plus de trois. Tu les envoies au numé­ro enre­gis­tré. Puis tu effaces les pho­tos et tu éteins le télé­phone. Ne le ral­lume pas.

— Et si je ne trouve rien ?

— Tu rentres et tu me le dis. Et on avise.

Tomáš y alla le lun­di, en fin de mati­née. Le tour­nage se concen­trait sur les scènes du par­king — l’As­ton Mar­tin, la pour­suite — et per­sonne n’a­vait besoin de lui avant l’a­près-midi. Il tra­ver­sa le parc Charles IV sous un ciel gris, lon­gea la Teplá, remon­ta Petra Veli­ké­ho. La rue était calme. Les patients du Kriváň étaient en soin ou en pro­me­nade. Quelques voi­tures garées. Pas de Mer­cedes noire.

La récep­tion­niste en blouse blanche le reconnut.

— Mon­sieur Kříž. Vous venez pour le bail ?

— M. Voro­nov m’a dit qu’il serait prêt.

— Il est en ren­dez-vous, mais j’ai une enve­loppe pour vous. Atten­dez un instant.

Elle dis­pa­rut dans le bureau der­rière la récep­tion. Tomáš res­ta debout dans le hall. L’o­deur d’eu­ca­lyp­tus et de chlore. Le bour­don­ne­ment du spa au sous-sol. Et un cou­loir, sur sa droite, qu’il n’a­vait pas emprun­té lors de la pre­mière visite — un cou­loir qui par­tait vers l’aile est du bâti­ment, celle que Voro­nov leur avait fait contourner.

Il eut trente secondes. Peut-être quarante.

Il s’en­ga­gea dans le cou­loir. Sol car­re­lé de blanc, murs blancs, pla­fond bas. Portes de part et d’autre — des salles de soin, la plu­part fer­mées, cer­taines entrou­vertes sur des tables de mas­sage vides, des ser­viettes pliées, des fla­cons d’huile. Au bout du cou­loir, un esca­lier des­cen­dait. Tomáš le prit. L’es­ca­lier menait à un sous-sol — plus frais, plus humide, avec des tuyaux appa­rents au pla­fond et un sol de béton brut. Un second cou­loir, per­pen­di­cu­laire, avec des portes métal­liques. Buan­de­rie. Chauf­fe­rie. Réserve. Toutes por­taient des éti­quettes en tchèque. Sauf une, au fond, à gauche. Pas d’é­ti­quette. Ser­rure élec­tro­nique — un boî­tier à code, récent, qui tran­chait avec la vétus­té du reste. Et der­rière la porte, un bruit — un ron­ron­ne­ment conti­nu, régu­lier, méca­nique. Le son d’un sys­tème de ven­ti­la­tion, ou d’un ser­veur infor­ma­tique, ou des deux.

Tomáš sor­tit le Nokia. Prit une pho­to de la porte. Une pho­to du boî­tier à code. Une pho­to du cou­loir, avec la porte au fond, pour situer l’emplacement dans le bâtiment.

Trois pho­tos. Pas une de plus.

Il remon­ta l’es­ca­lier, reprit le cou­loir, débou­cha dans le hall au moment où la récep­tion­niste reve­nait avec une enveloppe.

— Voi­là. Le bail en deux exem­plaires. M. Voro­nov a signé les deux. Il suf­fit que votre col­lègue anglaise signe et nous ren­voie un exemplaire.

— Mer­ci.

— Vous avez trou­vé les toilettes ?

— Par­don ?

— Je vous ai vu par­tir dans le cou­loir. Les toi­lettes sont de l’autre côté, mais je sais que la signa­lé­tique n’est pas très claire.

— Oui, dit Tomáš. J’ai trou­vé. Merci.

Il sor­tit. L’air du dehors le frap­pa — froid, vif, char­gé de cette odeur de pin et de soufre qui était deve­nue son oxy­gène. Il mar­cha jus­qu’au pont de Sadová, s’ar­rê­ta au milieu, au-des­sus de la Teplá. La rivière fumait. Il envoya les trois pho­tos au numé­ro enre­gis­tré dans le Nokia. Effa­ça les pho­tos. Étei­gnit le téléphone.

Ses mains trem­blaient. Pas de peur — d’a­dré­na­line. Ce fluide oublié, cette chi­mie du risque, qui reve­nait dans ses veines comme un poi­son fami­lier. Il avait pas­sé trois ans à se sevrer de cette drogue, et il venait de rechu­ter en qua­rante secondes dans un sous-sol de sanatorium.

Il jeta le Nokia dans la Teplá. Le télé­phone fit un bruit déri­soire en tou­chant l’eau — un petit ploc, absor­bé par le gron­de­ment de la rivière, et il dis­pa­rut. Ava­lé par une eau tiède vieille de six cents ans.

*

Le soir, Helen l’at­ten­dait au Becher’s Bar. Pas à côté de lui — à l’autre bout du comp­toir, avec un gin tonic et un sou­rire pro­fes­sion­nel. Ils ne se par­lèrent pas. Pavel cir­cu­lait entre eux, essuyant des verres, ser­vant des Beche­rov­ka à l’é­quipe tech­nique qui fêtait la der­nière scène du par­king. L’As­ton Mar­tin avait fait vingt-sept prises. Daniel Craig avait fait les trois der­nières lui-même, sans dou­blure. L’é­quipe était exal­tée. On par­lait d’al­ler au casino.

Voro­nov n’é­tait pas là. Pour la pre­mière fois en six jours, son tabou­ret du coin était vide.

Tomáš sen­tit quelque chose — pas un signal, pas une cer­ti­tude, juste un chan­ge­ment de pres­sion, comme quand l’at­mo­sphère se modi­fie avant un orage. L’ab­sence de Voro­nov était un fait. Un petit fait, peut-être insi­gni­fiant. Peut-être pas.

À vingt-deux heures, Helen sor­tit du bar. Tomáš atten­dit cinq minutes, puis la sui­vit. Ils se retrou­vèrent dans le parc, sur le banc — leur banc, main­te­nant, celui qui fai­sait face au Kai­ser­bad Spa, au Casi­no Royale de ciné­ma, à ce monu­ment de pierre et de colonnes qui abri­tait une fic­tion à l’in­té­rieur de ses murs comme le Kriváň abri­tait un ser­veur dans ses entrailles.

— J’ai trou­vé la porte, dit Tomáš. Sous-sol, aile est. Ser­rure élec­tro­nique. Ven­ti­la­tion active der­rière. Les pho­tos sont envoyées.

— Je les ai reçues. Londres les analyse.

— Il y a autre chose. Voro­nov n’est pas au bar ce soir.

Helen ne répon­dit pas tout de suite. Elle regar­dait le Kaiserbad.

— Il est au Kriváň, dit-elle. J’ai fait véri­fier. Il est arri­vé à dix-huit heures et il n’est pas ressorti.

— Com­ment tu as fait vérifier ?

— J’ai quel­qu’un. Pas au Kriváň — dehors. Quel­qu’un qui sur­veille l’entrée.

— Depuis quand ?

— Depuis trois jours.

Tomáš absor­ba l’in­for­ma­tion. Helen avait un agent de sur­veillance pos­té devant le sana­to­rium depuis trois jours. Ce qui signi­fiait que le MI6 avait une équipe à Kar­lo­vy Vary — pas juste Helen, mais une infra­struc­ture. Des gens. Des moyens. Ce n’é­tait pas une opé­ra­tion impro­vi­sée autour d’une coor­di­na­trice de post-pro­duc­tion. C’é­tait une opé­ra­tion pla­ni­fiée, avec des res­sources, et Helen n’en avait révé­lé qu’une fraction.

Comme tou­jours. Comme Vera à Esto­ril. On ne vous montre jamais le jeu entier. On vous montre les cartes dont on a besoin que vous les voyiez.

— Helen, dit Tomáš. Com­bien de choses est-ce que tu ne me dis pas ?

Elle tour­na la tête. Dans l’obs­cu­ri­té du parc, il ne voyait presque plus son visage — juste la ligne de la mâchoire, l’é­clat des yeux, le des­sin de la bouche.

— Suf­fi­sam­ment pour te pro­té­ger. Pas assez pour que ça marche sans toi.

C’é­tait la réponse la plus hon­nête qu’il avait obte­nue d’elle. Et c’é­tait, en même temps, la réponse qui confir­mait tout ce qu’il crai­gnait : il n’é­tait pas un par­te­naire. Il était un ins­tru­ment. Un pion avan­cé sur l’é­chi­quier par quel­qu’un qui voyait plus loin que lui.

Mais le pion, sur un échi­quier, est la seule pièce qui peut se trans­for­mer en reine.

— Qu’est-ce qu’on fait main­te­nant ? deman­da Tomáš.

— On attend. Londres véri­fie les pho­tos. Le tour­nage se ter­mine dans quatre jours. Après, on perd la cou­ver­ture. Il faut que tout se passe avant.

— Que quoi se passe ?

Helen se leva. Elle ajus­ta son blou­son. Dans le parc, la vapeur mon­tait de la Teplá, épaisse, lente, et le Kai­ser­bad Spa dis­pa­rais­sait et réap­pa­rais­sait dans la brume comme un navire qui tangue.

— Tu le sau­ras quand ce sera le moment, dit-elle.

Et elle s’é­loi­gna vers le Pupp, sa sil­houette se décou­pant briè­ve­ment dans la lumière de l’en­trée de l’hô­tel, puis ava­lée par la porte, par le lob­by, par les lustres, par la fiction.

Cha­pitre 10

L’a­vant-der­nier jour de tour­nage, un mer­cre­di, tout changea.

Il fai­sait beau — un ciel de mai, bleu, lavé, sans nuage, le genre de ciel que Kar­lo­vy Vary offre rare­ment et qui, quand il arrive, donne à la ville un aspect irréel, comme si quel­qu’un avait reti­ré le filtre de vapeur et de brume qui d’or­di­naire adou­cis­sait tout, et que la ville appa­rais­sait sou­dain dans sa nudi­té — les façades trop colo­rées, les colon­nades trop blanches, la gorge trop étroite, le Pupp trop mas­sif, tout ça expo­sé à une lumière crue qui ne par­don­nait rien.

On tour­nait la der­nière scène d’ex­té­rieur — Bond mar­chant de l’Hô­tel Splen­dide au Casi­no Royale, de nuit, en smo­king, sous les réver­bères. Mais on la tour­nait de jour, avec des filtres et un éclai­rage arti­fi­ciel qui simu­laient la nuit. Le para­doxe avait quelque chose de phi­lo­so­phique : on fabri­quait de l’obs­cu­ri­té en plein soleil. On men­tait à la lumière.

Tomáš était sur le pla­teau depuis huit heures. Il avait coor­don­né les figu­rants, tra­duit les ins­truc­tions du réa­li­sa­teur à un groupe de badauds karls­ba­dois qui s’é­taient agglu­ti­nés der­rière les bar­rières et que la pro­duc­tion avait déci­dé d’in­té­grer à la scène — le Mon­té­né­gro avait besoin de pas­sants, et les pas­sants de Kar­lo­vy Vary feraient l’af­faire. Mme Horá­ková était reve­nue, cette fois sans résis­tance au rouge à lèvres. Elle avait même appor­té des gau­frettes — des oplat­ky Koloná­da, four­rées au cho­co­lat — qu’elle dis­tri­buait à l’é­quipe tech­nique avec l’au­to­ri­té d’une femme qui a com­pris que nour­rir les Anglais était le meilleur moyen de s’en faire respecter.

À onze heures, pen­dant une pause, Tomáš vit la Mer­cedes noire.

Elle était garée dans Goe­tho­va stez­ka, le sen­tier qui mon­tait der­rière le Pupp vers la forêt et la tour Dia­na. Pas dans le par­king de l’hô­tel — en retrait, à moi­tié cachée par les arbres. Mêmes plaques de Prague. Même modèle. Tomáš nota le numé­ro d’im­ma­tri­cu­la­tion dans son car­net — il ne l’a­vait pas fait la pre­mière fois, et il s’en voulait.

L’homme à lunettes n’é­tait pas dans la voiture.

Tomáš regar­da vers le Kai­ser­bad Spa. La façade brillait dans le soleil de mai, ses colonnes pro­je­tant des ombres nettes sur le gra­vier. La porte laté­rale — celle par laquelle l’homme avait dis­pa­ru la pre­mière fois — était fer­mée. Mais le cade­nas qui la main­te­nait d’ha­bi­tude n’é­tait pas en place. Il pen­dait, ouvert, contre le chambranle.

Tomáš tra­ver­sa le parc. Per­sonne ne le regar­dait — l’é­quipe de tour­nage était concen­trée sur la scène, les badauds regar­daient les camé­ras, les curistes regar­daient les sources. Il était invi­sible. Le figu­rant parfait.

Il pous­sa la porte. Elle s’ou­vrit sans bruit.

L’in­té­rieur du Kai­ser­bad Spa était un monde mort. Un hall immense, avec un pla­fond à cou­pole dont la ver­rière avait été condam­née par des planches, et une lumière dif­fuse, pous­sié­reuse, qui fil­trait par les inter­stices. Le sol de mosaïque — des motifs géo­mé­triques Art nou­veau, bleus et dorés, cra­que­lés par des décen­nies d’a­ban­don — cris­sait sous ses pas. Des colon­nettes de marbre sou­te­naient des gale­ries vides. Un esca­lier monu­men­tal mon­tait vers un pre­mier étage où des portes pen­daient sur leurs gonds. L’o­deur était celle de tous les bâti­ments aban­don­nés — le plâtre humide, le bois pour­ri, le temps qui se décom­pose — mais avec, en des­sous, cette note ther­male, cette exha­lai­son de soufre et de miné­ral, parce que les sources pas­saient ici aus­si, sous le sol, chauf­fant les mosaïques mortes d’un feu qui ne s’é­tei­gnait jamais.

Tomáš avan­ça dans le hall. Ses pas réson­naient. Il enten­dait, dehors, les bruits étouf­fés du tour­nage — des voix, un moteur, un clap. Ici, le silence était celui d’un lieu qui attend. Qui attend d’être réno­vé, ou d’être démo­li, ou sim­ple­ment d’être oublié.

Il mon­ta l’es­ca­lier. Pre­mier étage. Un cou­loir avec des cabines de bain — les anciennes cabines de l’É­ta­blis­se­ment ther­mal impé­rial, avec des bai­gnoires en fonte, cer­taines encore en place, rouillées, leurs pattes de lion posées sur le car­re­lage comme des ani­maux pétri­fiés. Au bout du cou­loir, une salle plus grande — la salle Zan­der, celle qui, dans le film, ser­vait de salle de poker. Tomáš la recon­nut. Les colonnes, les arcs, l’es­pace. Ici, on avait ins­tal­lé la table de poker de Bond. Ici, Le Chiffre avait joué ses mil­lions. Ici, Bond avait été empoisonné.

La salle était vide. Les décors avaient été reti­rés. Il ne res­tait que les colonnes, les arcs, et la lumière grise qui entrait par les fenêtres sales.

Et, dans un coin de la salle, assis sur une chaise pliante, l’homme à lunettes.

Il était seul. Il lisait un docu­ment — des feuilles A4 dac­ty­lo­gra­phiées, qu’il tour­nait avec méthode. Il leva les yeux quand Tomáš entra. Il ne parut pas surpris.

— Mon­sieur Kříž, dit-il. En tchèque. Un tchèque sans accent.

Tomáš s’ar­rê­ta. Dix mètres les sépa­raient. La salle Zan­der réson­nait — le moindre son y pre­nait une qua­li­té de cathédrale.

— On se connaît ? deman­da Tomáš.

— Non. Mais je vous connais. J’é­tais à Stodůl­ky quand vous y étiez. Troi­sième étage. Sec­tion Russie.

Le BIS. L’homme à lunettes était du BIS.

— Bureš vous a envoyé ? deman­da Tomáš.

L’homme sou­rit. Un sou­rire patient, fati­gué — le sou­rire d’un homme qui a vu beau­coup de gens poser des ques­tions dont ils connais­saient déjà la réponse.

— Bureš est un relais. Pas une source. Bureš fait ce qu’on lui dit.

— Et qui lui dit quoi faire ?

— La même per­sonne qui m’a deman­dé de venir ici. Et qui vous a deman­dé, à vous, de venir ici. Et qui a deman­dé à votre amie anglaise de venir ici.

Tomáš sen­tit le sol se déro­ber — pas lit­té­ra­le­ment, mais presque, parce que le sol du Kai­ser­bad Spa était de toute façon instable, miné par les sources, et parce que ce que l’homme venait de dire était le genre de phrase qui change la gra­vi­té d’une pièce.

— Vous êtes en train de me dire que le BIS et le MI6 tra­vaillent ensemble sur Voronov.

— Non. Je suis en train de vous dire que quel­qu’un — quel­qu’un qui n’est ni le BIS ni le MI6 — nous uti­lise tous. Vous, moi, la fille de Londres, Bureš. Nous sommes tous des figu­rants, Kříž. La ques­tion est : qui est le réalisateur ?

L’homme plia ses feuilles, les ran­gea dans une sacoche de cuir brun, et se leva. Il était plus grand que Tomáš ne l’a­vait esti­mé — grand, mince, un corps d’homme qui fait du sport sans osten­ta­tion. Ses lunettes sans mon­ture lui don­naient un air d’u­ni­ver­si­taire, mais ses yeux, der­rière les verres, avaient la qua­li­té miné­rale de quel­qu’un qui a pas­sé trop de temps à regar­der des choses qu’il ne vou­lait pas voir.

— Voro­nov orga­nise un trans­fert. Pas d’argent — de don­nées. Une clé USB, pro­ba­ble­ment. Quelque chose de phy­sique, qui ne passe pas par les réseaux. Le trans­fert doit avoir lieu avant la fin du tour­nage — tant que la ville est en désordre, tant que les gens vont et viennent, tant que per­sonne ne fait atten­tion à per­sonne. Le Casi­no Royale est la cou­ver­ture parfaite.

— À qui ?

— C’est la ques­tion. Et c’est pour ça que vous êtes utile. Parce que Voro­nov vous fait confiance. Et parce que votre amie anglaise ne vous dit pas tout.

Il mar­cha vers la porte. Ses pas réson­naient sur la mosaïque bri­sée. Avant de sor­tir, il se retourna.

— Un conseil, Kříž. Quand vous jouez au poker, ne regar­dez pas vos cartes. Regar­dez les mains des autres joueurs.

Il dis­pa­rut dans l’es­ca­lier. Tomáš res­ta seul dans la salle Zan­der, debout entre les colonnes, dans la lumière grise, à l’en­droit exact où James Bond avait joué sa vie sur un full aux as, et où lui, Tomáš Kříž, venait de com­prendre qu’il ne jouait pas au même jeu que les autres.

Cha­pitre 11

Il ne dit rien à Helen. Pas tout de suite. Il vou­lait d’a­bord com­prendre ce qu’il avait, et ce qu’il avait était une troi­sième voix dans un dia­logue qu’il croyait bila­té­ral. Le BIS. Le MI6. Et un troi­sième joueur — l’homme à lunettes, qui pré­ten­dait être du BIS mais par­lait comme quel­qu’un qui tra­vaillait au-des­sus du BIS, ou à côté, ou contre.

Le der­nier jour de tour­nage arri­va. Un jeu­di. Le ciel s’é­tait cou­vert — une chape de nuages bas qui pesait sur la gorge de la Teplá et don­nait à Kar­lo­vy Vary son visage habi­tuel, celui des jours où la ville res­sem­blait à un bain de vapeur à ciel ouvert. L’é­quipe tour­nait les der­niers rac­cords — des plans de coupe, des inserts, des détails d’ar­chi­tec­ture que le mon­teur uti­li­se­rait pour les tran­si­tions. Les câbles étaient rem­bo­bi­nés. Les pro­jec­teurs démon­tés. Les fausses enseignes mon­té­né­grines reti­rées des façades de Tržiště. Le Mon­té­né­gro deve­nait la Répu­blique tchèque à mesure qu’on enle­vait le maquillage.

Tomáš pas­sa la mati­née à régler les der­nières for­ma­li­tés avec la mai­rie — res­ti­tu­tion des auto­ri­sa­tions, net­toyage des espaces publics, com­pen­sa­tion pour le fleu­riste dont les lys avaient été mal payés. Un tra­vail admi­nis­tra­tif, méca­nique, qui lui per­mit de ne pas pen­ser. Ou de pen­ser à autre chose.

Il pen­sa à son père. À ce que son père aurait fait. Son père, qui avait ser­vi des Sovié­tiques pen­dant dix-huit ans avec la même incli­nai­son de tête, la même cour­toi­sie vide — et qui, le soir, dans la cui­sine de l’ap­par­te­ment de Dra­ho­vice, écou­tait Radio Free Europe sur un tran­sis­tor caché sous l’é­vier, le volume si bas qu’on l’en­ten­dait à peine, juste un mur­mure, le mur­mure de la véri­té qui pas­sait en contre­bande dans une vie de ser­vi­tudes consen­ties. Son père n’a­vait jamais agi. Il avait écou­té, obser­vé, tra­duit les gestes et les silences de ses clients comme Tomáš tra­dui­sait les mots, et il était mort en 1994, cinq ans après la Révo­lu­tion, sans avoir jamais dit un mot de ce qu’il avait vu.

Tomáš ne vou­lait pas mou­rir comme son père. Pas en silence.

À qua­torze heures, il trou­va Helen dans la cour inté­rieure du Pupp. Elle fumait une ciga­rette — la pre­mière qu’il lui voyait fumer. Ses mains étaient stables, mais ses yeux avaient quelque chose de ten­du, de trop éveillé, qu’il recon­nais­sait : l’a­dré­na­line de la fin d’o­pé­ra­tion, quand tout va se jouer et qu’on ne peut plus reculer.

— Ce soir, dit-elle. Voro­nov est atten­du au casi­no à vingt et une heures. Il joue le jeu­di. C’est régu­lier. Et ce soir, quel­qu’un doit le retrou­ver là-bas pour récu­pé­rer quelque chose.

— Une clé USB.

Helen le regarda.

— Com­ment tu sais ça ?

— Il y a un troi­sième joueur, Helen. Un homme du BIS — ou qui pré­tend l’être. Il m’a trou­vé dans le Kai­ser­bad. Il savait tout. Ma mis­sion, la tienne, Voro­nov. Il dit que quel­qu’un nous mani­pule tous.

Le visage d’He­len ne chan­gea pas. Mais Tomáš vit ses doigts se cris­per sur la ciga­rette — un mou­ve­ment infime, invo­lon­taire, le genre de mou­ve­ment qu’on ne contrôle pas parce qu’il vient de plus pro­fond que la volonté.

— À quoi il ressemble ?

— Grand, mince, qua­rante-cinq ans, lunettes sans mon­ture, cos­tume gris clair. Mer­cedes noire, plaques Prague.

— Marek, dit Helen.

— Tu le connais.

— Marek Šil­havý. Ancien­ne­ment BIS, sec­tion contre-espion­nage. Il a quit­té le ser­vice en 2004. Offi­ciel­le­ment, pour rai­sons per­son­nelles. Offi­cieu­se­ment — on ne sait pas. Il a dis­pa­ru des radars pen­dant un an, puis il est réap­pa­ru comme consul­tant en sécu­ri­té pour des entre­prises pri­vées. Prague, Brno, Bra­ti­sla­va. Des entre­prises avec des connexions russes.

— Tu es en train de me dire qu’il tra­vaille pour Voronov.

— Je suis en train de te dire que c’est pos­sible. Et que s’il t’a contac­té, ce n’est pas pour t’ai­der. C’est pour te désta­bi­li­ser. Pour que tu doutes de moi. Pour que tu ne saches plus qui croire.

— C’est réussi.

Helen jeta sa ciga­rette. L’é­cra­sa sous sa chaus­sure. Leva les yeux vers le ciel gris.

— Tomáš. Écoute-moi. Ce soir, au casi­no, Voro­nov va remettre quelque chose à quel­qu’un. Des don­nées. Des noms. Le réseau d’a­gents d’in­fluence en Grande-Bre­tagne — les vrais noms, les mon­tants, les dates. Tout ce qu’il faut pour que le réseau soit acti­vé ou, au contraire, pour qu’il soit expo­sé. Selon qui met la main dessus.

— Et qui doit mettre la main dessus ?

— C’est ça, la ques­tion. Le trans­fert est pré­vu — mais pour qui ? Un offi­cier du GRU qui ramène les don­nées à Mos­cou ? Un inter­mé­diaire qui les vend au plus offrant ? Ou quel­qu’un d’autre — quel­qu’un que ni le BIS, ni le MI6, ni Voro­nov lui-même n’ont vu venir ?

— Marek.

— Peut-être Marek. Peut-être quel­qu’un der­rière Marek. Le point, c’est qu’il faut qu’on soit au casi­no ce soir. Toi et moi. Et qu’on iden­ti­fie le réci­pien­daire avant que le trans­fert ait lieu.

— Et ensuite ?

— Ensuite, mes gens inter­viennent. On inter­cepte. Proprement.

— Tes gens. L’é­quipe que tu ne m’as jamais montrée.

— Oui.

Tomáš la regar­da. La cour inté­rieure du Pupp était silen­cieuse — les camions de la pro­duc­tion étaient par­tis, les câbles enrou­lés, les rails de tra­vel­ling remi­sés. L’hô­tel rede­ve­nait un hôtel. Le décor rede­ve­nait la réa­li­té. Et dans cette réa­li­té, deux per­sonnes se tenaient debout dans une cour, sous un ciel gris, et l’une deman­dait à l’autre de lui faire confiance, et l’autre ne savait pas si la confiance était un choix ou un piège.

— D’ac­cord, dit Tomáš. Ce soir.

— Ce soir.

*

Il pas­sa l’a­près-midi seul. Il mar­cha. Il remon­ta Goe­tho­va stez­ka à pied, sans prendre le funi­cu­laire, grim­pant à tra­vers la forêt de pins jus­qu’à la tour Dia­na. L’ef­fort phy­sique lui vidait la tête — les muscles qui tra­vaillent, le souffle qui s’ac­cé­lère, le corps qui reprend ses droits sur l’es­prit. En haut, la vue était noyée dans la brume. Kar­lo­vy Vary, en contre­bas, n’é­tait plus qu’un amas de cou­leurs pas­tel à peine visibles, un mirage de ville, un décor qui se dis­sol­vait dans la vapeur.

Il pen­sa à Esto­ril. À Fle­ming, en 1941, assis dans le casi­no du Palá­cio, regar­dant un ban­quier nazi jouer au bac­ca­ra. Fle­ming ne savait pas qu’il vivait la scène fon­da­trice de toute son œuvre. Il ne savait pas que ce qu’il voyait — un homme élé­gant misant de grosses sommes dans un casi­no de ville d’eau pen­dant que le monde brû­lait — devien­drait Casi­no Royale, devien­drait James Bond, devien­drait le mythe le plus durable du XXe siècle.

Et main­te­nant, soixante-cinq ans plus tard, le mythe était reve­nu. Il s’é­tait maté­ria­li­sé dans la même ville d’eau, dans le même genre d’hô­tel, devant les mêmes mosaïques Art nou­veau. Et Tomáš, comme Fle­ming avant lui, était l’homme qui regar­dait — l’homme dont le métier était de trans­for­mer ce qu’il voyait en quelque chose qui avait un sens.

Sauf que Fle­ming était deve­nu un écri­vain. Et Tomáš ne savait pas encore ce qu’il allait devenir.

Il redes­cen­dit vers le Pupp. La brume s’é­pais­sis­sait. La ville dis­pa­rais­sait par mor­ceaux — d’a­bord les col­lines, puis les toits, puis les colon­nades, puis les façades, jus­qu’à ce qu’il ne reste que le bruit de ses pas sur le sen­tier et l’o­deur de résine et de soufre, et la sen­sa­tion d’a­van­cer vers quelque chose d’in­vi­sible, de néces­saire, d’inévitable.

Cha­pitre 12

Le casi­no de Kar­lo­vy Vary occu­pait le rez-de-chaus­sée du Pupp — le Pupp Casi­no Club, une salle tapis­sée de vert sombre, avec des tables de bla­ck­jack, de rou­lette et de poker, des lustres moins gran­dioses que ceux du Grand Res­tau­rant mais suf­fi­sam­ment brillants pour don­ner à chaque joueur l’illu­sion d’être un per­son­nage, et des crou­piers en gilet noir qui mani­pu­laient les cartes avec l’in­dif­fé­rence pro­fes­sion­nelle de gens qui voient pas­ser l’argent des autres huit heures par jour.

Ce n’é­tait pas le casi­no du film. Le vrai Casi­no Royale était le Kai­ser­bad, de l’autre côté du parc — le bâti­ment aban­don­né aux mosaïques mortes, où un homme à lunettes lisait des docu­ments dans la salle Zan­der. Mais le casi­no du Pupp avait son propre pou­voir : il était réel. Les mises étaient réelles. L’argent était réel. Et les gens qui jouaient n’é­taient pas des acteurs.

Tomáš entra à vingt heures trente. Il por­tait une veste sombre et une che­mise blanche — pas de cra­vate, le casi­no du Pupp n’é­tait pas le Splen­dide, on n’exi­geait pas le smo­king. Il s’ins­tal­la au bar — un petit comp­toir dans un ren­fon­ce­ment, d’où l’on voyait l’en­semble de la salle sans en faire par­tie. Il com­man­da un tonic sans gin. Il avait besoin d’a­voir la tête claire.

Helen arri­va à vingt heures qua­rante-cinq. Robe noire, la même que la pre­mière fois au Becher’s Bar. Che­veux rele­vés. Elle ne regar­da pas Tomáš. Elle alla direc­te­ment à la table de bla­ck­jack, ache­ta des jetons — pas beau­coup, deux mille cou­ronnes, l’é­qui­valent de quatre-vingts euros —, et com­men­ça à jouer. Elle jouait mal, volon­tai­re­ment, avec la mal­adresse stu­dieuse d’une tou­riste qui s’a­muse. Per­sonne ne la regar­dait deux fois.

Voro­nov entra à vingt et une heures précises.

Il tra­ver­sa la salle avec la démarche assu­rée d’un habi­tué. Cos­tume sombre, che­mise blanche, bou­tons de man­chettes en argent. Il ser­ra la main du chef crou­pier — un homme grand et chauve appe­lé Jiří que tout le monde connais­sait — et s’ins­tal­la à la table de poker, celle du fond, la table des joueurs sérieux. Trois autres hommes étaient déjà assis. Deux Alle­mands que Tomáš avait vus dans le lob­by — des hommes d’af­faires bava­rois, clients régu­liers du Pupp. Et un troi­sième homme.

Tomáš le recon­nut. L’homme cor­pu­lent du Becher’s Bar. Celui qui avait par­lé vingt minutes avec Voro­nov, six jours plus tôt, en russe, avec des mains ner­veuses et un front en sueur. Il était là, assis à la table de poker, avec une pile de jetons devant lui et un verre de bière à por­tée de main. Il por­tait le même cos­tume frois­sé. Il avait le même visage rouge.

La par­tie commença.

Tomáš obser­vait depuis le bar. Dans le reflet de la vitre du fond — pas un miroir, mais un sub­sti­tut accep­table —, il voyait la table, les joueurs, les cartes. Voro­nov jouait avec méthode, sans émo­tion, des mises régu­lières, ni trop grosses ni trop petites. L’homme cor­pu­lent jouait mal — des mises erra­tiques, des relances inap­pro­priées, des bluffs trans­pa­rents. Il per­dait. Mais il ne sem­blait pas s’en sou­cier. Il res­tait à la table. Il atten­dait quelque chose.

À vingt-deux heures, Helen se leva de la table de bla­ck­jack. Elle avait per­du ses deux mille cou­ronnes. Elle tra­ver­sa la salle, s’ar­rê­ta près de Tomáš, com­man­da un gin tonic au bar.

— L’homme cor­pu­lent, mur­mu­ra-t-elle sans le regar­der. Tu le vois ?

— Oui.

— C’est le réci­pien­daire. On pense qu’il s’ap­pelle Gusev. GRU, poste de Vienne. Il est entré en Répu­blique tchèque il y a trois jours, par la route, avec un pas­se­port autri­chien au nom de Weber.

— Il perd au poker.

— Il ne joue pas au poker. Il attend que la salle se vide. Le trans­fert se fait à la fer­me­ture. Voro­nov lui remet la clé USB dans la poi­gnée de main de fin de par­tie. Le geste le plus natu­rel du monde — deux joueurs qui se serrent la main en quit­tant la table.

— Com­ment vous savez tout ça ?

— On a une source. À Vienne.

La par­tie conti­nuait. Les Alle­mands se cou­chaient tour à tour — le poker n’é­tait pas leur jeu, ils étaient venus pour l’am­biance, pour le whis­ky, pour le fris­son modeste de perdre mille euros dans un cadre his­to­rique. Bien­tôt, il ne res­ta que Voro­nov et Gusev à la table. Le crou­pier pro­po­sa de conti­nuer en tête-à-tête. Voro­nov accep­ta. Gusev aussi.

Le casi­no se vidait. Les tables de bla­ck­jack et de rou­lette fer­maient une par une. Les crou­piers ran­geaient les jetons. L’é­clai­rage bais­sait imper­cep­ti­ble­ment — les lustres pas­saient de l’é­clat à la lueur, comme si le bâti­ment lui-même fer­mait les yeux. Bien­tôt, il ne res­ta plus que la table du fond, éclai­rée par un cercle de lumière qui sem­blait exis­ter indé­pen­dam­ment du reste de la salle, comme une scène de théâtre après que le public est parti.

Tomáš les regar­dait. Voro­nov et Gusev, face à face, sépa­rés par un tapis vert et des jetons en plas­tique. Deux hommes qui jouaient aux cartes. La scène la plus banale du monde. Et en des­sous — comme les sources sous la ville, comme le ser­veur sous le Kriváň, comme la véri­té sous chaque couche de men­songe — quelque chose d’autre. Un trans­fert de don­nées. Des noms. Des vies. Le pou­voir de détruire un réseau ou de le faire durer vingt ans de plus.

Helen avait quit­té le bar. Tomáš ne savait pas où elle était. Quelque part dans l’hô­tel, pro­ba­ble­ment, en contact avec son équipe. Les gens de Londres qui atten­daient dans une voi­ture, dans un appar­te­ment loué, dans une chambre du Pupp sous un faux nom. Prêts à intervenir.

À vingt-trois heures trente, Gusev per­dit sa der­nière mise. Il rit — un rire bref, gras, le rire d’un mau­vais joueur qui ne se sou­cie pas de perdre. Voro­nov ran­gea ses jetons. Ils se levèrent. Le crou­pier nota les résul­tats. Les chaises furent repoussées.

Voro­nov ten­dit la main.

Et c’est à ce moment que Tomáš vit Marek Šilhavý.

Il était dans la salle — depuis quand ? Tomáš ne l’a­vait pas vu entrer. Il se tenait dans l’ombre, près de la porte qui menait au lob­by, en cos­tume sombre, sans lunettes cette fois, le visage nu, et il regar­dait la scène avec une atten­tion qui n’é­tait ni celle d’un spec­ta­teur ni celle d’un agent — c’é­tait l’at­ten­tion d’un homme qui attend son tour.

Gusev prit la main de Voro­nov. La poi­gnée de main dura une seconde, peut-être deux. Puis ils se sépa­rèrent. Gusev mit la main dans sa poche — la droite, celle qui avait ser­ré la main de Voro­nov — et mar­cha vers la sortie.

Marek bou­gea.

Il inter­cep­ta Gusev à la porte. Un mou­ve­ment fluide, natu­rel — il lui tou­cha le bras, se pen­cha vers lui, mur­mu­ra quelque chose. Gusev s’ar­rê­ta. Son visage chan­gea — la rou­geur vira au blanc. Marek par­la encore. Gusev hocha la tête. Puis Marek prit quelque chose dans la main de Gusev — un mou­ve­ment si rapide que Tomáš ne le vit pas, ou plu­tôt qu’il le vit sans le voir, comme on voit un pres­ti­di­gi­ta­teur esca­mo­ter une carte —, et les deux hommes sor­tirent ensemble.

Voro­nov, res­té seul près de la table de poker, regar­da la porte se fer­mer. Puis il tour­na la tête et regar­da Tomáš.

Leurs yeux se croi­sèrent à tra­vers la salle vide.

Voro­nov ne sou­riait pas. Il ne mon­trait aucune émo­tion. Ses yeux clairs étaient fixes, immo­biles, comme les yeux d’un joueur qui vient de perdre la der­nière main et qui le sait, et qui sait que l’autre le sait, et qui n’a rien à dire parce qu’il n’y a rien à dire.

Puis il bou­ton­na sa veste, hocha la tête — cette incli­nai­son brève, cour­toise, la recon­nais­sance mutuelle de deux hommes qui se com­prennent —, et sor­tit par la porte de service.

Tomáš res­ta seul dans le casi­no vide.

*

Il ne trou­va pas Helen.

Elle n’é­tait pas au Becher’s Bar — fer­mé. Pas dans le lob­by — vide, sauf le récep­tion­niste de nuit qui lisait un jour­nal der­rière le comp­toir. Pas dans le parc — le banc était vide, le Kai­ser­bad Spa se dres­sait dans le brouillard, ses colonnes lui­sant fai­ble­ment sous les réver­bères. Pas dans sa chambre — il frap­pa, per­sonne ne répondit.

Il mon­ta dans sa propre chambre, au troi­sième étage de l’aile River­side. Il ouvrit la porte. Allu­ma la lumière.

Sur le lit, il y avait une enve­loppe. Blanche, for­mat A5, non cache­tée. Exac­te­ment comme celle de Bureš.

Il l’ou­vrit. Une seule feuille. Pas de signa­ture. Trois lignes tapées à la machine :

Marek Šil­havý tra­vaille pour nous. Le trans­fert a été inter­cep­té. Voro­nov sera exfil­tré cette nuit par ses propres gens. Ne cherche pas Helen. Elle est en route pour Londres.

Tu as bien joué, Tomáš. Tu ne le savais pas, mais c’est toi qui l’as fait sor­tir du bois.

Mer­ci pour les gaufrettes.

Les gau­frettes. Mme Horá­ková. Les oplat­ky Koloná­da four­rées au cho­co­lat qu’elle avait dis­tri­buées à l’é­quipe. Quel­qu’un avait vu ça. Quel­qu’un qui était sur le pla­teau, par­mi l’é­quipe, par­mi les figu­rants, et qui avait tout vu, tout le temps, sans que Tomáš le remarque.

Un figu­rant.

Le figu­rant ultime — celui qu’on ne voit pas parce qu’il fait par­tie du décor.

Tomáš s’as­sit sur le lit. Il tint la feuille dans ses mains. Dehors, par la fenêtre, le par­king était vide. Plus de camions, plus de remorques, plus de HAIR & MAKE-UP. Plus d’As­ton Mar­tin fic­tive. Plus de Casi­no Royale. Plus de Mon­té­né­gro. Juste le par­king du Grand Hotel Pupp, éclai­ré par les réver­bères, avec la pluie qui com­men­çait à tom­ber — fine, régu­lière, la pluie de Bohême qui lavait les trot­toirs et fai­sait mon­ter des grilles une vapeur nouvelle.

Il pen­sa à Helen. À sa main sur la sienne, au Pro­mená­da. À sa phrase, dans le parc : « Ce n’é­tait pas le Ser­vice. » Il ne sau­rait jamais si c’é­tait vrai. C’é­tait le prix. Le prix de ce métier, de cette vie, de cette façon d’exis­ter dans les inter­stices entre la réa­li­té et la fic­tion — on ne sait jamais ce qui est vrai, et au bout d’un moment, la ques­tion elle-même perd son sens, comme un mot qu’on répète trop long­temps et qui se vide de sa substance.

Il pen­sa à Voro­nov, exfil­tré dans la nuit, ava­lé par la brume, ren­trant à Mos­cou ou dis­pa­rais­sant dans un autre pays sous un autre nom, avec d’autres livres à lire et d’autres whis­kys à boire, et la même che­va­lière en or à l’an­nu­laire droit. Un homme qui avait joué pen­dant douze ans et qui avait per­du — pas à cause d’une erreur, pas à cause d’une tra­hi­son, mais à cause d’un inter­prète qui ne savait pas qu’il était un pion.

Il pen­sa à son père. Au Grand Res­tau­rant. À l’in­cli­nai­son de la tête.

Il posa la feuille sur la table de nuit, à côté du guide tou­ris­tique de Kar­lo­vy Vary qu’il n’a­vait jamais ouvert. Il se désha­billa. Se cou­cha. Étei­gnit la lumière.

Par la fenêtre ouverte, il enten­dait la pluie, la Teplá, les cana­li­sa­tions. Le Grand Hotel Pupp vibrait dans la nuit — ce trem­ble­ment infime, per­ma­nent, le souffle de la terre sous le marbre, l’eau bouillante sous les fon­da­tions, le feu sous la glace. L’hô­tel avait sur­vé­cu à six géné­ra­tions de Pupp, à deux guerres mon­diales, à l’an­nexion nazie, à qua­rante ans de com­mu­nisme, à un renom­mage en Mosk­va, à un tour­nage de James Bond, et à une opé­ra­tion d’es­pion­nage qui s’é­tait jouée dans ses murs sans qu’il le sache — ou peut-être qu’il le savait, à sa manière, comme les vieux bâti­ments savent les choses, dans leurs murs, dans leurs plan­chers, dans le grin­ce­ment de leurs esca­liers et la patine de leurs miroirs.

L’hô­tel savait. L’hô­tel avait tou­jours su. C’é­tait, depuis 1701, sa fonc­tion — accueillir les his­toires des autres, les conte­nir, les gar­der. Les sources chauf­faient le sol. Les lustres éclai­raient les visages. Les murs absor­baient les secrets. Et le matin, quand les curistes des­cen­daient boire leur pre­mière eau, l’hô­tel fai­sait comme si rien ne s’é­tait passé.

Tomáš fer­ma les yeux.

Quelque part entre la veille et le som­meil, il enten­dit — ou crut entendre — le bruit d’un moteur dans le par­king. Une voi­ture qui par­tait. Ou qui arri­vait. Ou qui n’exis­tait pas.

Dehors, la pluie tom­bait sur Kar­lo­vy Vary, sur les colon­nades, sur la Teplá, sur le Kai­ser­bad Spa et ses mosaïques mortes, sur la tour Dia­na dans les nuages, sur les forêts de pins et les col­lines de Bohême, sur les sources qui ne s’ar­rê­te­raient jamais, sur la ville qui ne savait plus très bien si elle était un décor ou un lieu, une fic­tion ou une réa­li­té, un film ou un souvenir.

Sur la table de nuit, à côté du guide tou­ris­tique fer­mé, l’en­ve­loppe blanche lui­sait fai­ble­ment dans l’obs­cu­ri­té. Le mot gau­frettes brillait comme un code que per­sonne ne déchif­fre­rait jamais.

Le Grand Hotel Pupp res­pi­ra. La terre tour­na. L’eau coula.

Les sources ne s’ar­rêtent jamais.

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