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Casi­no
Ther­mal

Casi­no Thermal

Cha­pitres 5 à 8

PAR­TIE II — LE DOUBLE JEU

Cha­pitre 5

Il appe­la Voro­nov le len­de­main matin, depuis le lob­by, sur son propre télé­phone. Un appel pro­fes­sion­nel, trans­pa­rent, tra­çable. Un inter­prète qui rend ser­vice à une col­lègue anglaise.

Voro­nov décro­cha à la deuxième son­ne­rie. Sa voix était exac­te­ment comme Tomáš la gar­dait en mémoire — grave, posée, avec cet accent russe qui avait pris les inflexions du tchèque sans jamais perdre sa cou­leur d’o­ri­gine. Une voix d’homme qui a appris à vivre dans une langue étran­gère sans s’y perdre.

— Tomáš Kříž. Ça fait long­temps. Le contrat Dvořá­ková, n’est-ce pas ? L’im­meuble de Sadová.

— Vous avez bonne mémoire.

— J’ai bonne mémoire pour les gens qui font bien leur tra­vail. Que puis-je pour vous ?

Tomáš expli­qua. La pro­duc­tion. Le sto­ckage de maté­riel. La col­lègue anglaise qui s’oc­cu­pait des ques­tions logis­tiques. Est-ce que Voro­nov serait dis­po­nible pour un rendez-vous ?

— Avec plai­sir. Dites-lui de pas­ser au sana­to­rium Kriváň demain après-midi, vers quinze heures. Je serai dans mon bureau. Elle boit du thé ou du café ?

— Je ne sais pas.

— Ren­sei­gnez-vous. Un bon hôte sait ce que boivent ses invités.

Il rac­cro­cha. Tomáš res­ta un moment le télé­phone à la main, debout dans le lob­by où les tech­ni­ciens démon­taient les rails de tra­vel­ling de la veille. On tour­nait aujourd’­hui dans le par­king — la scène de l’As­ton Mar­tin, celle où Bond court vers sa voi­ture après avoir été empoi­son­né. Une dou­blure cas­cade allait cou­rir du hall de l’hô­tel au par­king, et une Aston Mar­tin DBS V12 — la vraie, pas un acces­soire, une voi­ture de deux cent mille livres — atten­dait dehors, lui­sante et grise comme un requin en costume.

Tomáš trou­va Helen dans la cour inté­rieure, où elle pre­nait un café debout, seule, en regar­dant la façade du Kai­ser­bad Spa à tra­vers les arbres du parc.

— Voro­nov peut vous rece­voir demain, quinze heures, au sana­to­rium Kriváň. Il veut savoir si vous buvez du thé ou du café.

— Du thé. Earl Grey, si pos­sible. Pas de lait.

— Je lui dirai.

Elle sou­rit.

— Vous vien­drez avec moi ? Pour traduire ?

— Il parle anglais.

— Alors pour me tenir compagnie.

Il y avait dans sa voix quelque chose de déli­bé­ré — pas de la séduc­tion, pas exac­te­ment, mais une inten­tion, une direc­tion, comme un navire qui cor­rige sa tra­jec­toire d’un degré, imper­cep­ti­ble­ment, suf­fi­sam­ment pour chan­ger de des­ti­na­tion sans que per­sonne ne s’en aperçoive.

— D’ac­cord, dit Tomáš.

Il pas­sa le reste de la mati­née sur le par­king. La scène de l’As­ton Mar­tin néces­si­tait vingt prises. La dou­blure cas­cade cou­rait, s’ef­fon­drait contre la por­tière, ouvrait la boîte à gants, simu­lait l’in­jec­tion du défi­bril­la­teur. Tomáš n’a­vait rien à tra­duire — la scène n’im­pli­quait pas de figu­rants tchèques — mais il res­tait à proxi­mi­té, au cas où. En réa­li­té, il regar­dait l’hô­tel. Il regar­dait les gens qui entraient et sor­taient par l’en­trée prin­ci­pale — les vrais clients, les curistes, les hommes d’af­faires, les membres de l’é­quipe. Il cher­chait l’homme cor­pu­lent de la veille au soir, celui qui avait par­lé vingt minutes avec Voro­nov au Becher’s Bar. Il ne le vit pas.

En revanche, il vit autre chose.

À treize heures, alors que l’é­quipe par­tait déjeu­ner et que le par­king se vidait, une Mer­cedes noire classe E, imma­tri­cu­lée Prague, se gara à l’ex­tré­mi­té du par­king, loin de l’en­trée. Un homme en des­cen­dit. Grand, mince, la qua­ran­taine, che­veux châ­tains, lunettes sans mon­ture, cos­tume bien cou­pé. Il ne se diri­gea pas vers l’hô­tel. Il tra­ver­sa le parc Charles IV en direc­tion du Kai­ser­bad Spa — le bâti­ment fer­mé, vide, dont la façade ser­vait de Casi­no Royale dans le film mais dont l’in­té­rieur, der­rière les palis­sades de chan­tier, n’é­tait qu’un sque­lette de murs humides et de pla­fonds effondrés.

L’homme dis­pa­rut du côté du bâti­ment. Pas par l’en­trée prin­ci­pale — condam­née — mais par une porte laté­rale que Tomáš n’a­vait jamais remarquée.

C’é­tait pro­ba­ble­ment rien. Un archi­tecte, un pro­mo­teur, un fonc­tion­naire de la mai­rie ins­pec­tant le chan­tier de réno­va­tion qui n’a­vait jamais com­men­cé. Kar­lo­vy Vary était plein de gens qui ins­pec­taient des bâti­ments vides en espé­rant y trou­ver de l’argent.

Mais Tomáš nota dans son car­net : 13h05. Mer­cedes noire, plaques Prague. Homme, 40–45 ans, châ­tain, lunettes, cos­tume gris clair. Entré par la porte laté­rale du Kai­ser­bad Spa. Non res­sor­ti à 13h30.

Il refer­ma le car­net et alla déjeuner.

*

L’a­près-midi, il plut. Une pluie de prin­temps, fine et per­sis­tante, qui trans­for­mait les rues de Kar­lo­vy Vary en miroirs et fai­sait mon­ter des sources une vapeur plus dense que d’ha­bi­tude. La ville sen­tait le soufre mouillé. Le tour­nage se replia à l’in­té­rieur — des scènes dans l’as­cen­seur du Pupp, celui où Ves­per monte seule et demande à Bond de prendre l’autre.

Tomáš obser­va les tech­ni­ciens ins­tal­ler la camé­ra dans la cabine d’as­cen­seur. L’as­cen­seur du Pupp était d’o­ri­gine — un méca­nisme de 1907, avec une porte en fer for­gé, une cabine en bois et un miroir inté­rieur que cent ans de visages avaient ter­ni. Dans le film, le miroir serait rem­pla­cé par une paroi de bois. Tomáš ne savait pas pour­quoi. Une déci­sion prise à Londres, pro­ba­ble­ment. Le Mon­té­né­gro n’a­vait appa­rem­ment pas de miroirs dans ses ascenseurs.

Helen n’é­tait pas sur le pla­teau. Il la cher­cha sans la cher­cher — ce balayage dis­cret, cette atten­tion qui ne se fixe pas, qui glisse sur les visages et les sil­houettes jus­qu’à trou­ver ce qu’elle veut. Il ne la trou­va pas. Elle était dans sa chambre, peut-être. Ou ailleurs dans l’hô­tel. Ou dehors, sous la pluie, à regar­der la ville à tra­vers le rideau d’eau, à poser des ques­tions à des gens qu’elle n’au­rait pas dû connaître.

À dix-sept heures, le tour­nage s’ar­rê­ta. Tomáš des­cen­dit au Becher’s Bar. Pavel était der­rière le comptoir.

— Un café ?

— Une bière.

Pavel ser­vit la Krušo­vice. Tomáš s’as­sit et regar­da le bar se rem­plir len­te­ment — l’é­quipe tech­nique d’a­bord, puis les acteurs secon­daires, puis les vrais clients de l’hô­tel qui repre­naient pos­ses­sion de leur ter­ri­toire avec la rési­gna­tion de gens habi­tués à être envahis.

Voro­nov arri­va à dix-neuf heures. Même tabou­ret. Même Macal­lan. Mais pas de livre cette fois. Il s’as­sit, com­man­da, et res­ta immo­bile, les yeux sur le miroir der­rière le bar. Exac­te­ment comme Tomáš. Deux hommes face au même miroir, obser­vant le même bar, voyant peut-être des choses différentes.

À dix-neuf heures trente, Helen entra. Elle avait chan­gé — robe noire, simple, che­veux déta­chés. Pas de maquillage visible, tou­jours. Elle s’as­sit au bar, entre Tomáš et Voro­nov, sans les regar­der ni l’un ni l’autre, comme si sa place avait été réservée.

— Bon­soir, dit-elle.

Pavel lui ser­vit un gin tonic sans qu’elle le com­mande. Tomáš nota ça aus­si — quand un bar­man sert votre bois­son sans que vous la deman­diez, c’est que vous êtes déjà venue assez sou­vent pour qu’il la connaisse. Helen Ash­ford était à Kar­lo­vy Vary depuis qua­rante-huit heures. Pavel ne connais­sait la bois­son d’un client qu’a­près au moins trois visites.

Com­bien de fois était-elle des­cen­due au Becher’s Bar sans que Tomáš le sache ?

— Demain, quinze heures, lui rap­pe­la Tomáš. Voro­nov. Le sana­to­rium Kriváň.

— Je n’ai pas oublié.

Elle but une gor­gée de gin tonic. Dans le miroir, Tomáš pou­vait voir Voro­nov qui les regar­dait — qui la regar­dait, elle, avec l’in­té­rêt poli et cali­bré d’un homme qui éva­lue. Puis Voro­nov ter­mi­na son whis­ky, posa un billet sur le comp­toir, et sortit.

Helen tour­na la tête pour le regar­der par­tir. Un mou­ve­ment natu­rel, bref, qu’on n’au­rait pas remar­qué si on ne fai­sait pas atten­tion. Mais Tomáš fai­sait atten­tion. C’é­tait, de nou­veau, son métier.

— C’est lui ? deman­da-t-elle. Voronov ?

— C’est lui.

— Il a l’air…

Elle cher­cha le mot.

— Conve­nable, dit-elle finalement.

C’é­tait le mot le plus étrange qu’elle pou­vait choi­sir. Pas élé­gant, pas impres­sion­nant, pas mena­çant. Conve­nable. Comme si elle jugeait non pas l’homme, mais sa capa­ci­té à jouer un rôle.

Tomáš ne répon­dit pas. Il ter­mi­na sa bière, lais­sa l’argent sur le comp­toir, et remon­ta dans sa chambre. En pas­sant devant l’as­cen­seur — celui du film, celui sans miroir — il s’ar­rê­ta un ins­tant. La porte en fer for­gé était ouverte. La cabine était vide. Le miroir ter­ni de 1907 avait été recou­vert d’un pan­neau de bois, et sur le pan­neau, un post-it de l’é­quipe tech­nique disait : NE PAS RETI­RER AVANT FIN DE TOURNAGE.

On avait recou­vert le miroir. On avait empê­ché l’as­cen­seur de reflé­ter ce qui s’y pas­sait. Tomáš mon­ta l’es­ca­lier à pied.

Cha­pitre 6

Le sana­to­rium Kriváň se trou­vait à huit minutes à pied du Pupp, en remon­tant la rue Petra Veli­ké­ho — Pierre le Grand, parce qu’à Kar­lo­vy Vary les rues por­taient les noms de leurs visi­teurs illustres comme d’autres villes portent ceux de leurs morts. C’é­tait un bâti­ment du début du XXe siècle, néo-clas­sique, avec une façade jaune pâle, des bal­cons en fer for­gé et des fenêtres hautes qui lais­saient entrer la lumière de l’a­près-midi. Avant 1989, il avait accueilli des délé­ga­tions syn­di­cales sovié­tiques en cure obli­ga­toire. Depuis, Voro­nov l’a­vait rache­té, réno­vé, moder­ni­sé, et en avait fait un centre de soins ther­maux haut de gamme pour une clien­tèle russe et alle­mande qui payait cher le droit de boire la même eau que les syn­di­cats buvaient gra­tui­te­ment vingt ans plus tôt.

Tomáš et Helen arri­vèrent à quinze heures pré­cises. La récep­tion du Kriváň sen­tait l’eu­ca­lyp­tus et le chlore — le spa au sous-sol fonc­tion­nait à plein régime. Une récep­tion­niste en blouse blanche les condui­sit au pre­mier étage, dans un bureau qui don­nait sur un jar­din inté­rieur plan­té de bouleaux.

Voro­nov les atten­dait debout, der­rière un bureau de bois sombre sur lequel il n’y avait rien — pas de papier, pas d’or­di­na­teur, pas de télé­phone. Juste le bureau, un vase avec une rose blanche, et deux tasses posées sur un pla­teau en argent. Du thé et du café. Il avait retenu.

— Mon­sieur Kříž. Et vous devez être Mme Ashford.

Il ser­ra la main d’He­len. Tomáš regar­da la scène — le Russe et l’An­glaise, debout face à face dans ce bureau trop propre, avec le bour­don­ne­ment du spa en des­sous et la lumière d’a­vril qui entrait par les fenêtres. Deux pro­fes­sion­nels qui se jaugent en souriant.

— Mer­ci de nous rece­voir, dit Helen dans un anglais dont Tomáš per­çut, pour la pre­mière fois, qu’il était légè­re­ment ajus­té — un peu plus lent, un peu plus arti­cu­lé que son anglais habi­tuel, cali­bré pour un inter­lo­cu­teur non natif.

— Tout le plai­sir est pour moi. Asseyez-vous.

Ils s’as­sirent. Helen expli­qua le besoin de la pro­duc­tion — du sto­ckage pour des élé­ments de décor, des cos­tumes, du maté­riel tech­nique. Rien de fra­gile, rien de volu­mi­neux. Deux cents mètres car­rés suf­fi­raient. Deux à trois semaines.

Voro­nov écou­ta, posa deux ou trois ques­tions pra­tiques — assu­rance, horaires d’ac­cès, res­pon­sa­bi­li­té en cas de dom­mage — et accep­ta avec une faci­li­té qui ne sur­prit pas Tomáš. Voro­nov ne refu­sait jamais rien aux étran­gers. C’é­tait sa méthode : rendre ser­vice, créer de la dette, accu­mu­ler du capi­tal social. Le réseau d’un homme comme Voro­nov ne se construi­sait pas avec de l’argent — il se construi­sait avec des faveurs.

Le contrat fut réglé en vingt minutes. Voro­nov pro­po­sa de visi­ter les locaux — un ancien entre­pôt à l’ar­rière du sana­to­rium, sec, propre, acces­sible par une cour inté­rieure. Il les fit des­cendre par un esca­lier en coli­ma­çon, tra­ver­ser une salle de repos où des femmes en pei­gnoir lisaient des maga­zines tchèques, lon­ger un cou­loir car­re­lé de blanc qui sen­tait la boue ther­male, et débou­cher dans la cour.

L’en­tre­pôt était exac­te­ment ce qu’il avait décrit. Mais Tomáš ne regar­dait pas l’en­tre­pôt. Il regar­dait le bâti­ment. Le Kriváň, vu de l’in­té­rieur, était un laby­rinthe — des cou­loirs qui bifur­quaient, des esca­liers qui mon­taient et des­cen­daient sans logique appa­rente, des portes fer­mées à clé, des ailes entières qui sem­blaient vides. Le genre de lieu où l’on pou­vait héber­ger un ser­veur infor­ma­tique sans que per­sonne ne le remarque.

— C’est par­fait, dit Helen. Exac­te­ment ce qu’il nous faut.

— Je pré­pare le bail et je vous l’en­voie par l’hô­tel, dit Voro­nov. Tomáš, vous pour­rez traduire ?

— Bien sûr.

Voro­nov les rac­com­pa­gna à la porte. Sur le seuil, il s’arrêta.

— Vous tour­nez le nou­veau James Bond, n’est-ce pas ? Casi­no Royale ?

— Oui, dit Helen.

— J’ai lu le roman. Le Fle­ming. Il y a long­temps, dans une édi­tion russe, à Mos­cou. Fle­ming avait une vision très par­ti­cu­lière de nous, les Russes. Nous étions tou­jours les méchants. Même quand nous ne l’é­tions pas.

Il sou­rit. Un sou­rire chaud, presque complice.

— J’es­père que ce nou­veau film sera plus nuancé.

— Le méchant est un ban­quier, dit Helen. Pas un Russe.

— Un ban­quier, répé­ta Voro­nov. Et il rit — un rire bref, sin­cère, comme si l’i­dée qu’un ban­quier puisse être plus dan­ge­reux qu’un Russe le réjouis­sait. Eh bien, c’est un progrès.

Ils redes­cen­dirent vers le Pupp en silence. La pluie avait ces­sé. Les trot­toirs séchaient len­te­ment, exha­lant cette vapeur carac­té­ris­tique de Kar­lo­vy Vary — l’eau chaude qui cir­cu­lait sous les pavés trans­for­mait chaque flaque en petite source fumante. On mar­chait sur de la vapeur. On mar­chait sur les pou­mons de la terre.

À mi-che­min, Helen prit le bras de Tomáš. Un geste léger, presque absent — le geste d’une femme qui marche à côté d’un homme et qui, natu­rel­le­ment, se rap­proche. Ou le geste cal­cu­lé d’une femme qui sait qu’un contact phy­sique, même bref, change la nature d’une relation.

— Qu’est-ce que tu en penses ? deman­da-t-elle. Et Tomáš nota le pas­sage au tutoie­ment — en anglais, il n’y avait pas de dif­fé­rence, mais elle avait dit ty, en tchèque, pas vy.

— De quoi ?

— De Voronov.

— Je pense qu’il est exac­te­ment ce qu’il a l’air d’être. Ce qui veut dire qu’il n’est pro­ba­ble­ment rien de ce qu’il a l’air d’être.

Helen ne répon­dit pas. Ils mar­chèrent encore un moment. La Teplá cou­lait à leur gauche, fumante, pres­sée. Des curistes en pei­gnoir tra­ver­saient le pont en direc­tion de la colon­nade du Mou­lin. Quelque part devant eux, le Pupp se dres­sait au fond de la gorge, ses fenêtres allu­mées dans le cré­pus­cule, et Tomáš pen­sa — sans rai­son, ou pour trop de rai­sons — à Esto­ril, en 1941. À un homme qui obser­vait un autre homme jouer au bac­ca­ra. À une femme qui obser­vait l’ob­ser­va­teur. Au cercle par­fait de la sur­veillance, où per­sonne ne sait qui regarde qui.

— Tomáš, dit Helen. Elle s’é­tait arrê­tée. Elle le regar­dait. La lumière du réver­bère le plus proche décou­pait son visage en deux — un côté éclai­ré, un côté dans l’ombre.

— Je dois te dire quelque chose.

— Non, dit Tomáš.

Il avait par­lé trop vite. Un réflexe. La peur de ce qu’elle allait dire — un aveu, une véri­té, quelque chose qui ren­drait tout plus com­pli­qué, qui l’o­bli­ge­rait à choi­sir entre ce qu’il savait et ce qu’il vou­lait savoir.

— Pas ce soir, ajou­ta-t-il. Demain. Ou après-demain. Quand tu seras prête.

Elle le regar­da long­temps. Puis elle hocha la tête.

— D’ac­cord. Pas ce soir.

Ils reprirent leur marche. Le Pupp se rap­pro­chait. À tra­vers les fenêtres du Grand Res­tau­rant, on pou­vait voir les lustres de Moser briller de tous leurs feux — le res­tau­rant avait rou­vert pour le ser­vice du soir, les câbles et les pro­jec­teurs ran­gés, les tables remises en place, le Splen­dide rede­ve­nu le Pupp, la fic­tion ren­trée dans sa boîte pour quelques heures.

Helen lâcha son bras à l’en­trée de l’hô­tel. Un geste net, sans hési­ta­tion, comme on coupe un fil. Ils se dirent bon­soir dans le lob­by. Elle prit l’as­cen­seur — celui avec le miroir caché sous le pan­neau de bois. Lui prit l’escalier.

Dans sa chambre, il ouvrit son car­net et nota : Kriváň. Struc­ture com­plexe, mul­tiple accès non sur­veillés. Voro­nov connaît par­fai­te­ment les lieux — les détours qu’il nous a fait prendre ne cor­res­pon­daient pas au che­min le plus court vers l’en­tre­pôt. Il nous mon­trait cer­taines choses. Il en cachait d’autres.

Puis, après un silence du sty­lo : Helen Ash­ford. Pas­sage au tutoie­ment (tchèque). « Je dois te dire quelque chose. » Non dit.

Il refer­ma le car­net. Par la fenêtre, il voyait le Kai­ser­bad Spa, de l’autre côté du parc — sa façade néo-Renais­sance éclai­rée par les réver­bères, ses fenêtres vides, sa porte laté­rale invi­sible dans l’ombre. Le Casi­no Royale fic­tif. L’en­droit où, dans le film, Bond jouait sa vie sur une main de poker.

Et der­rière cette façade, dans l’obs­cu­ri­té du bâti­ment aban­don­né, peut-être rien. Peut-être per­sonne. Ou peut-être l’homme à lunettes de la Mer­cedes noire, assis dans le noir, atten­dant quelque chose que Tomáš ne com­pre­nait pas encore.

Cha­pitre 7

Deux jours pas­sèrent sans inci­dent. Tomáš tra­dui­sit, coor­don­na, faci­li­ta. Le tour­nage avan­çait — on fil­mait les exté­rieurs, Bond mar­chant du Pupp au Casi­no sous les réver­bères de Kar­lo­vy Vary dégui­sée en Mon­té­né­gro. La ville jouait son rôle avec doci­li­té. Les com­mer­çants de Tržiště avaient reti­ré leurs enseignes tchèques et les avaient rem­pla­cées par des enseignes fic­tives en carac­tères latins vague­ment bal­ka­niques. Le kiosque à jour­naux au coin de la place affi­chait des quo­ti­diens inven­tés — le Mon­te­ne­gro Herald, le Pod­go­ri­ca Times — que quel­qu’un avait fabri­qués à Londres avec un soin maniaque.

Tomáš obser­vait Voro­nov chaque soir au Becher’s Bar. Le rituel ne variait pas. Arri­vée entre dix-neuf heures et dix-neuf heures trente. Macal­lan, single malt, un seul verre. Lec­ture — il avait fini le Hra­bal et atta­qué un Kun­de­ra, La Plai­san­te­rie, pre­mière édi­tion tchèque. Départ entre vingt et une heures et vingt-deux heures, selon qu’il allait ou non au casi­no. Les soirs de casi­no, il par­tait plus tôt, veste bou­ton­née, pas déci­dé. Les soirs sans casi­no, il res­tait, com­man­dait un deuxième whis­ky — jamais un troi­sième — et lisait.

L’homme cor­pu­lent ne revint pas.

L’homme à la Mer­cedes noire non plus.

Tomáš com­men­çait à se deman­der s’il n’a­vait pas ima­gi­né toute l’af­faire — le ser­veur GRU, les com­mu­ni­ca­tions chif­frées, la menace. Bureš l’a­vait envoyé obser­ver, et il n’y avait rien à obser­ver. Voro­nov lisait des romans tchèques et buvait du whis­ky écos­sais. C’é­tait un homme riche, seul, culti­vé, qui vivait dans une ville d’eau et pas­sait ses soi­rées au bar d’un grand hôtel. Il y avait des mil­liers d’hommes comme lui à tra­vers l’Eu­rope — des Russes qui avaient quit­té Mos­cou dans les années 90 et s’é­taient ins­tal­lés dans des villes où l’eau chaude sor­tait du sol et où per­sonne ne posait de questions.

Le cin­quième jour, un jeu­di, Helen l’in­vi­ta à dîner.

Pas au Pupp — elle connais­sait déjà les res­tau­rants de l’hô­tel, le Grand Res­tau­rant avec ses lustres, le Malá Dvo­ra­na plus intime, le Becher’s Bar. Elle vou­lait sor­tir. Tomáš l’emmena au Pro­mená­da, dans Tržiště, à cinq minutes à pied — un res­tau­rant tchèque, nappes blanches, bou­gies, voûtes de pierre, une cave à vin qui des­cen­dait dans les entrailles cal­caires de la ville.

Ils com­man­dèrent du canard — kach­na, rôti, avec du chou rouge et des knedlí­ky de pommes de terre, le plat qui résu­mait la Bohême en une assiette. Helen man­gea avec appé­tit. Elle buvait du vin rouge — un Fran­kov­ka morave, un cépage que Tomáš aimait pour son âpre­té, sa façon de ne pas cher­cher à plaire.

Pen­dant une heure, ils ne par­lèrent ni de Voro­nov, ni du tour­nage, ni du BIS, ni du MI6, ni de rien qui res­sem­blât à une mis­sion. Ils par­lèrent de Prague — Helen y était allée plu­sieurs fois, elle connais­sait Malá Stra­na, le pont Charles, les pas­sages du Sta­ré Měs­to. Ils par­lèrent de Londres — Tomáš y avait pas­sé six mois en 2001, une for­ma­tion au GCHQ dans le cadre de la coopé­ra­tion avec l’O­TAN, dont il ne pou­vait évi­dem­ment rien dire. Ils par­lèrent de musique — Helen aimait Janáček, ce qui fit rire Tomáš, parce que Voro­nov aus­si aimait Janáček, et il se deman­da si c’é­tait une coïn­ci­dence ou si quel­qu’un, quelque part dans un bureau de Vaux­hall Cross, avait ins­crit dans un dos­sier sujet : ama­teur de Janáček et avait choi­si Helen en conséquence.

Ils par­lèrent de la soli­tude. Pas direc­te­ment — per­sonne ne parle direc­te­ment de la soli­tude. Mais Helen dit qu’elle vivait seule à Hamps­tead, dans un appar­te­ment avec une baie vitrée qui don­nait sur le Heath, et que le matin, avant le lever du jour, elle voyait par­fois des renards tra­ver­ser la pelouse, et que c’é­taient les seuls êtres vivants qu’elle voyait cer­tains jours avant d’ar­ri­ver au bureau. Et Tomáš dit qu’il vivait seul dans un appar­te­ment de Dra­ho­vice, un quar­tier rési­den­tiel de Kar­lo­vy Vary, avec une vue sur les col­lines et un silence si pro­fond qu’il enten­dait les sources ther­males mur­mu­rer sous le plan­cher, et que par­fois il se réveillait la nuit en croyant entendre quel­qu’un par­ler, et que ce n’é­tait que l’eau.

— On est les mêmes, dit Helen.

— Non, dit Tomáš. Tu es venue ici pour faire quelque chose. Moi, je suis ici parce que j’ai arrê­té de faire quoi que ce soit.

— Et maintenant ?

— Main­te­nant, je recom­mence. Et je ne sais pas si c’est une bonne chose.

Helen posa sa main sur la sienne. Sur la table, entre les verres de vin et les bou­gies, sa main sur la sienne — chaude, sèche, ferme. Le geste le plus simple du monde. Et le plus dan­ge­reux, parce qu’il ren­dait tout le reste impos­sible — impos­sible de la consi­dé­rer uni­que­ment comme une menace, impos­sible de la réduire à sa cou­ver­ture, impos­sible de ne pas sen­tir le poids de cette main et ce qu’il signi­fiait, ou ce qu’il pré­ten­dait signi­fier, ou les deux à la fois.

— Helen, dit Tomáš.

— Oui.

— Tu n’es pas dans la post-production.

Un silence. La bou­gie trem­bla. Dans la cave voû­tée du Pro­mená­da, le bruit des autres tables — des couples tchèques, un groupe d’Al­le­mands, deux Russes — sem­blait très loin. Helen ne reti­ra pas sa main.

— Non, dit-elle. Je ne suis pas dans la post-production.

— Tu es du Service.

Elle ne répon­dit pas tout de suite. Elle but une gor­gée de Fran­kov­ka. Repo­sa le verre. Ses yeux, dans la lumière des bou­gies, étaient d’un vert sombre — le vert des forêts de Bohême, le vert de quelque chose de pro­fond et d’ancien.

— Oui.

— MI6.

— Oui.

— Et Voronov.

— Oui.

— Et moi.

Un temps.

— Toi, dit Helen, tu es un imprévu.

— Un imprévu.

— Je ne savais pas que le BIS avait quel­qu’un sur le même dos­sier. On pen­sait que c’é­tait notre opé­ra­tion. Londres et Prague ne se parlent pas toujours.

— Mais tu t’en es doutée.

— Dès le pre­mier jour. Tu observes comme quel­qu’un qui a été for­mé à obser­ver. Les civils ne regardent pas les gens dans les miroirs des bars.

Tomáš reti­ra sa main. Pas brus­que­ment — len­te­ment, comme on retire un pan­se­ment, en espé­rant que ça fasse moins mal si on prend son temps.

— Qu’est-ce que tu veux de Voronov ?

— La même chose que ton ser­vice, pro­ba­ble­ment. Mais pour d’autres raisons.

— Quelles raisons ?

Helen secoua la tête.

— Pas ici. Pas ce soir. Demain. Je te dirai tout demain.

Encore demain. Tou­jours demain. Le ren­voi per­pé­tuel de la véri­té, cette méca­nique de l’es­pion­nage où chaque révé­la­tion en cache une autre, où chaque couche de sin­cé­ri­té recouvre une couche de men­songe, comme les bâti­ments du Pupp — le Sál saský sous le Sál český sous le néo-baroque de Fell­ner et Hel­mer sous le nom de Mosk­va sous le nom de Pupp sous le nom de Splendide.

Ils sor­tirent dans Tržiště. La nuit était froide et claire, les étoiles visibles au-des­sus de la gorge, et la vapeur des sources mon­tait des grilles dans la chaus­sée comme la res­pi­ra­tion d’un ani­mal endor­mi sous la ville. Ils mar­chèrent vers le Pupp en silence.

Devant l’en­trée de l’hô­tel, Helen s’arrêta.

— Tomáš. Ce que j’ai dit au res­tau­rant — ce n’é­tait pas une stra­té­gie. Ma main sur la tienne. Ce n’é­tait pas le Service.

— Je sais, dit Tomáš.

Mais il ne savait pas. C’é­tait exac­te­ment le problème.

Cha­pitre 8

Le len­de­main, Helen lui dit tout. Ou tout ce qu’elle vou­lait qu’il sache — ce qui n’é­tait pas la même chose, mais dans ce métier, c’é­tait le mieux qu’on pou­vait espérer.

Ils se retrou­vèrent à six heures du matin dans le parc Charles IV, sur le banc face au Kai­ser­bad Spa. Le banc où ils s’é­taient assis la pre­mière fois. L’air du matin était humide, froid, char­gé de brume. Le Kai­ser­bad res­sem­blait, dans cette lumière lai­teuse, à un temple aban­don­né — les colonnes, les arcs, les fenêtres vides, tout ça flot­tant dans la vapeur comme un sou­ve­nir de quelque chose qui n’a­vait peut-être jamais existé.

Helen par­la à voix basse, les yeux sur le bâtiment.

— Voro­nov n’est pas ce que ton ser­vice pense. Il est pire. Ou mieux, selon le point de vue.

— Explique.

— Ton ser­vice le sur­veille parce qu’ils ont inter­cep­té des com­mu­ni­ca­tions GRU tran­si­tant par son sana­to­rium. Ils pensent qu’il est un inter­mé­diaire finan­cier — blan­chi­ment, trans­ferts pour les réseaux du SVR en Europe. Un homme d’af­faires com­pro­mis, au ser­vice de Mos­cou par inté­rêt ou par contrainte. C’est la lec­ture classique.

— Et la vôtre ?

— Voro­nov n’est pas un inter­mé­diaire. Il est un offi­cier. Un vrai. SVR, recru­té en 1986, for­mé à Iase­ne­vo, opé­ra­tion­nel depuis la chute de l’URSS. Son ins­tal­la­tion à Kar­lo­vy Vary en 94, l’im­mo­bi­lier, le sana­to­rium, la vie de notable local — tout ça est une cou­ver­ture. Pas une cou­ver­ture impro­vi­sée, une cou­ver­ture de long terme. Un « illé­gal » au sens tech­nique du terme. Pas un homme d’af­faires russe qui espionne sur le côté — un espion russe qui fait sem­blant d’être un homme d’affaires.

Tomáš sen­tit quelque chose se dépla­cer dans sa poi­trine — le déclic silen­cieux de la com­pré­hen­sion, quand les pièces s’emboîtent et que l’i­mage qui se forme est plus grande et plus sombre que ce qu’on avait imaginé.

— Depuis douze ans.

— Depuis douze ans. Kar­lo­vy Vary est une base. Pas un poste avan­cé — une base. La com­mu­nau­té russe ici est impor­tante, les liens avec Prague sont directs, la fron­tière alle­mande est à qua­rante kilo­mètres, et per­sonne — per­sonne — ne soup­çonne qu’une ville ther­male de Bohême puisse être un centre opé­ra­tion­nel du ren­sei­gne­ment russe. C’est la cou­ver­ture par­faite. Un lieu que tout le monde visite et que per­sonne ne regarde.

— Comme un grand hôtel.

— Exac­te­ment comme un grand hôtel.

Un silence. La brume se levait len­te­ment. Les pre­miers curistes appa­rais­saient — des ombres en pei­gnoir qui mar­chaient vers les colon­nades, gobe­let à la main, accom­plis­sant le rituel mil­lé­naire de l’eau et de la promenade.

— Qu’est-ce que Londres veut ? deman­da Tomáš.

— Voro­nov fait tran­si­ter de l’argent vers un réseau en Grande-Bre­tagne. Pas beau­coup d’argent — de petites sommes, régu­lières, des­ti­nées à finan­cer ce que le Ser­vice appelle des « agents d’in­fluence ». Des jour­na­listes, des uni­ver­si­taires, des consul­tants poli­tiques. Des gens qui ne savent pas tou­jours d’où vient l’argent, ou qui pré­fèrent ne pas le savoir. Le réseau est dis­cret, patient, et il fonc­tionne depuis des années. On a remon­té la piste finan­cière jus­qu’à un compte en Suisse, puis de la Suisse à Prague, puis de Prague à Kar­lo­vy Vary. À Voronov.

— Et les com­mu­ni­ca­tions GRU que le BIS a interceptées ?

Helen hési­ta. Une vraie hési­ta­tion — pas le silence cal­cu­lé de quel­qu’un qui gère ses révé­la­tions, mais le flot­te­ment de quel­qu’un qui ne sait pas elle-même ce que signi­fie le détail qu’on vient de lui soumettre.

— On ne sait pas. Le GRU et le SVR ne tra­vaillent pas ensemble. Ils se détestent, la plu­part du temps. Si du tra­fic GRU passe par le ser­veur de Voro­nov, soit le GRU a péné­tré son réseau sans qu’il le sache — ce qui est pos­sible —, soit Voro­nov tra­vaille pour les deux ser­vices — ce qui serait excep­tion­nel et très dan­ge­reux —, soit…

Elle s’in­ter­rom­pit.

— Soit ?

— Soit quel­qu’un a fait en sorte que le BIS inter­cepte ces com­mu­ni­ca­tions. Pour que le BIS s’in­té­resse à Voro­nov. Pour que le BIS envoie quel­qu’un l’ob­ser­ver. Pour que ce quel­qu’un soit toi.

Tomáš ne bou­gea pas. Le banc était froid sous ses cuisses. La vapeur mon­tait de la Teplá. Le Kai­ser­bad Spa flot­tait dans la brume comme un vais­seau fantôme.

— Tu es en train de me dire que quel­qu’un a mani­pu­lé mon propre ser­vice pour me pla­cer ici.

— Je suis en train de te dire que c’est une pos­si­bi­li­té. Et que cette pos­si­bi­li­té me terrife.

— Qui ?

— Je ne sais pas. Peut-être Voro­nov lui-même. Peut-être quel­qu’un au-des­sus de lui. Peut-être quel­qu’un chez vous — au BIS — qui ne tra­vaille pas pour le BIS.

— Une taupe.

— Ou quel­qu’un qui croit ser­vir les inté­rêts du ser­vice tout en ser­vant autre chose. C’est sou­vent comme ça que ça fonc­tionne. Les gens ne tra­hissent pas par mal­veillance. Ils tra­hissent parce qu’on leur a don­né une ver­sion de la réa­li­té qui res­semble suf­fi­sam­ment à la réa­li­té pour qu’ils n’aient pas besoin de vérifier.

Tomáš pen­sa à Bureš. Au svíč­ková au res­tau­rant Embas­sy. À l’en­ve­loppe. À la faci­li­té avec laquelle Bureš l’a­vait convain­cu. Tu connais la ville. Tu connais l’hô­tel. Tu connais les Russes d’i­ci. C’é­tait vrai. Et c’é­tait peut-être pré­ci­sé­ment la rai­son pour laquelle quel­qu’un vou­lait qu’il soit là — pas pour obser­ver Voro­nov, mais pour être observé.

L’ob­ser­va­teur obser­vé. Le miroir du bar retour­né. Esto­ril, 1941 — Fle­ming qui regarde le ban­quier nazi jouer au bac­ca­ra, et qui ne sait pas que quel­qu’un le regarde, lui, depuis un fau­teuil du casino.

— Et toi, dit Tomáš. Pour­quoi est-ce que tu me dis tout ça ?

Helen tour­na la tête vers lui. Dans la lumière du matin, sa peau était pâle, presque trans­lu­cide. Elle avait des cernes. Elle n’a­vait pas dormi.

— Parce que j’ai besoin de toi. Pas le Ser­vice — moi. Si Voro­nov sait que je suis MI6 — et il le sait peut-être —, je suis grillée. Mais toi, tu es local. Tu es son tra­duc­teur. Tu peux entrer au Kriváň sans éveiller de soup­çons. Tu peux conti­nuer à le voir au bar, à lui par­ler, à exis­ter dans son champ de vision sans qu’il s’in­quiète. Il te connaît depuis avant. Tu fais par­tie du décor.

— Comme un figurant.

— Comme un figu­rant, oui. Sauf que les figu­rants ne choi­sissent pas leur rôle. Toi, tu peux choisir.

— Et si je choi­sis de ne rien faire ? De ren­trer chez moi, à Dra­ho­vice, et de ne plus reve­nir au Pupp ?

Helen ne répon­dit pas tout de suite. Elle regar­da le Kai­ser­bad Spa, sa façade gran­diose, ses fenêtres creuses.

— Alors Voro­nov conti­nue. Le réseau conti­nue. L’argent conti­nue. Et dans cinq ans, dans dix ans, quel­qu’un en Grande-Bre­tagne ou en Répu­blique tchèque pren­dra une déci­sion poli­tique qui aura l’air nor­male, rai­son­nable, par­fai­te­ment démo­cra­tique, mais qui aura été, en réa­li­té, ache­tée. Pas avec un pot-de-vin — ce serait trop gros­sier. Avec une influence. Une orien­ta­tion. Un cadrage. Le genre de chose qu’on ne voit que quand c’est trop tard.

Tomáš se leva. La brume se dis­si­pait. Le Kai­ser­bad Spa deve­nait solide, concret — un bâti­ment, pas un fan­tôme. Der­rière lui, le Pupp s’é­veillait. Des fenêtres s’ou­vraient. Le bruit du tour­nage recom­men­çait — les camions, les voix, les talkies-walkies.

— Je ne te fais pas confiance, dit Tomáš.

— Je sais.

— Mais je vais t’aider.

— Pour­quoi ?

Il la regar­da. Il pen­sa à son père, au Grand Res­tau­rant, ser­vant des Sovié­tiques avec la même incli­nai­son de tête pen­dant dix-huit ans. L’in­cli­nai­son exacte de l’homme qui fait son tra­vail sans poser de ques­tions. Tomáš avait pas­sé trois ans à ne pas poser de ques­tions. Trois ans à tra­duire les mots des autres sans y mettre les siens. Trois ans à faire le mort.

— Parce que je suis fati­gué d’être un figu­rant, dit-il.

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