Casino
Thermal
Casino Thermal
Chapitres 5 à 8
PARTIE II — LE DOUBLE JEU
Chapitre 5
Il appela Voronov le lendemain matin, depuis le lobby, sur son propre téléphone. Un appel professionnel, transparent, traçable. Un interprète qui rend service à une collègue anglaise.
Voronov décrocha à la deuxième sonnerie. Sa voix était exactement comme Tomáš la gardait en mémoire — grave, posée, avec cet accent russe qui avait pris les inflexions du tchèque sans jamais perdre sa couleur d’origine. Une voix d’homme qui a appris à vivre dans une langue étrangère sans s’y perdre.
— Tomáš Kříž. Ça fait longtemps. Le contrat Dvořáková, n’est-ce pas ? L’immeuble de Sadová.
— Vous avez bonne mémoire.
— J’ai bonne mémoire pour les gens qui font bien leur travail. Que puis-je pour vous ?
Tomáš expliqua. La production. Le stockage de matériel. La collègue anglaise qui s’occupait des questions logistiques. Est-ce que Voronov serait disponible pour un rendez-vous ?
— Avec plaisir. Dites-lui de passer au sanatorium Kriváň demain après-midi, vers quinze heures. Je serai dans mon bureau. Elle boit du thé ou du café ?
— Je ne sais pas.
— Renseignez-vous. Un bon hôte sait ce que boivent ses invités.
Il raccrocha. Tomáš resta un moment le téléphone à la main, debout dans le lobby où les techniciens démontaient les rails de travelling de la veille. On tournait aujourd’hui dans le parking — la scène de l’Aston Martin, celle où Bond court vers sa voiture après avoir été empoisonné. Une doublure cascade allait courir du hall de l’hôtel au parking, et une Aston Martin DBS V12 — la vraie, pas un accessoire, une voiture de deux cent mille livres — attendait dehors, luisante et grise comme un requin en costume.
Tomáš trouva Helen dans la cour intérieure, où elle prenait un café debout, seule, en regardant la façade du Kaiserbad Spa à travers les arbres du parc.
— Voronov peut vous recevoir demain, quinze heures, au sanatorium Kriváň. Il veut savoir si vous buvez du thé ou du café.
— Du thé. Earl Grey, si possible. Pas de lait.
— Je lui dirai.
Elle sourit.
— Vous viendrez avec moi ? Pour traduire ?
— Il parle anglais.
— Alors pour me tenir compagnie.
Il y avait dans sa voix quelque chose de délibéré — pas de la séduction, pas exactement, mais une intention, une direction, comme un navire qui corrige sa trajectoire d’un degré, imperceptiblement, suffisamment pour changer de destination sans que personne ne s’en aperçoive.
— D’accord, dit Tomáš.
Il passa le reste de la matinée sur le parking. La scène de l’Aston Martin nécessitait vingt prises. La doublure cascade courait, s’effondrait contre la portière, ouvrait la boîte à gants, simulait l’injection du défibrillateur. Tomáš n’avait rien à traduire — la scène n’impliquait pas de figurants tchèques — mais il restait à proximité, au cas où. En réalité, il regardait l’hôtel. Il regardait les gens qui entraient et sortaient par l’entrée principale — les vrais clients, les curistes, les hommes d’affaires, les membres de l’équipe. Il cherchait l’homme corpulent de la veille au soir, celui qui avait parlé vingt minutes avec Voronov au Becher’s Bar. Il ne le vit pas.
En revanche, il vit autre chose.
À treize heures, alors que l’équipe partait déjeuner et que le parking se vidait, une Mercedes noire classe E, immatriculée Prague, se gara à l’extrémité du parking, loin de l’entrée. Un homme en descendit. Grand, mince, la quarantaine, cheveux châtains, lunettes sans monture, costume bien coupé. Il ne se dirigea pas vers l’hôtel. Il traversa le parc Charles IV en direction du Kaiserbad Spa — le bâtiment fermé, vide, dont la façade servait de Casino Royale dans le film mais dont l’intérieur, derrière les palissades de chantier, n’était qu’un squelette de murs humides et de plafonds effondrés.
L’homme disparut du côté du bâtiment. Pas par l’entrée principale — condamnée — mais par une porte latérale que Tomáš n’avait jamais remarquée.
C’était probablement rien. Un architecte, un promoteur, un fonctionnaire de la mairie inspectant le chantier de rénovation qui n’avait jamais commencé. Karlovy Vary était plein de gens qui inspectaient des bâtiments vides en espérant y trouver de l’argent.
Mais Tomáš nota dans son carnet : 13h05. Mercedes noire, plaques Prague. Homme, 40–45 ans, châtain, lunettes, costume gris clair. Entré par la porte latérale du Kaiserbad Spa. Non ressorti à 13h30.
Il referma le carnet et alla déjeuner.
*
L’après-midi, il plut. Une pluie de printemps, fine et persistante, qui transformait les rues de Karlovy Vary en miroirs et faisait monter des sources une vapeur plus dense que d’habitude. La ville sentait le soufre mouillé. Le tournage se replia à l’intérieur — des scènes dans l’ascenseur du Pupp, celui où Vesper monte seule et demande à Bond de prendre l’autre.
Tomáš observa les techniciens installer la caméra dans la cabine d’ascenseur. L’ascenseur du Pupp était d’origine — un mécanisme de 1907, avec une porte en fer forgé, une cabine en bois et un miroir intérieur que cent ans de visages avaient terni. Dans le film, le miroir serait remplacé par une paroi de bois. Tomáš ne savait pas pourquoi. Une décision prise à Londres, probablement. Le Monténégro n’avait apparemment pas de miroirs dans ses ascenseurs.
Helen n’était pas sur le plateau. Il la chercha sans la chercher — ce balayage discret, cette attention qui ne se fixe pas, qui glisse sur les visages et les silhouettes jusqu’à trouver ce qu’elle veut. Il ne la trouva pas. Elle était dans sa chambre, peut-être. Ou ailleurs dans l’hôtel. Ou dehors, sous la pluie, à regarder la ville à travers le rideau d’eau, à poser des questions à des gens qu’elle n’aurait pas dû connaître.
À dix-sept heures, le tournage s’arrêta. Tomáš descendit au Becher’s Bar. Pavel était derrière le comptoir.
— Un café ?
— Une bière.
Pavel servit la Krušovice. Tomáš s’assit et regarda le bar se remplir lentement — l’équipe technique d’abord, puis les acteurs secondaires, puis les vrais clients de l’hôtel qui reprenaient possession de leur territoire avec la résignation de gens habitués à être envahis.
Voronov arriva à dix-neuf heures. Même tabouret. Même Macallan. Mais pas de livre cette fois. Il s’assit, commanda, et resta immobile, les yeux sur le miroir derrière le bar. Exactement comme Tomáš. Deux hommes face au même miroir, observant le même bar, voyant peut-être des choses différentes.
À dix-neuf heures trente, Helen entra. Elle avait changé — robe noire, simple, cheveux détachés. Pas de maquillage visible, toujours. Elle s’assit au bar, entre Tomáš et Voronov, sans les regarder ni l’un ni l’autre, comme si sa place avait été réservée.
— Bonsoir, dit-elle.
Pavel lui servit un gin tonic sans qu’elle le commande. Tomáš nota ça aussi — quand un barman sert votre boisson sans que vous la demandiez, c’est que vous êtes déjà venue assez souvent pour qu’il la connaisse. Helen Ashford était à Karlovy Vary depuis quarante-huit heures. Pavel ne connaissait la boisson d’un client qu’après au moins trois visites.
Combien de fois était-elle descendue au Becher’s Bar sans que Tomáš le sache ?
— Demain, quinze heures, lui rappela Tomáš. Voronov. Le sanatorium Kriváň.
— Je n’ai pas oublié.
Elle but une gorgée de gin tonic. Dans le miroir, Tomáš pouvait voir Voronov qui les regardait — qui la regardait, elle, avec l’intérêt poli et calibré d’un homme qui évalue. Puis Voronov termina son whisky, posa un billet sur le comptoir, et sortit.
Helen tourna la tête pour le regarder partir. Un mouvement naturel, bref, qu’on n’aurait pas remarqué si on ne faisait pas attention. Mais Tomáš faisait attention. C’était, de nouveau, son métier.
— C’est lui ? demanda-t-elle. Voronov ?
— C’est lui.
— Il a l’air…
Elle chercha le mot.
— Convenable, dit-elle finalement.
C’était le mot le plus étrange qu’elle pouvait choisir. Pas élégant, pas impressionnant, pas menaçant. Convenable. Comme si elle jugeait non pas l’homme, mais sa capacité à jouer un rôle.
Tomáš ne répondit pas. Il termina sa bière, laissa l’argent sur le comptoir, et remonta dans sa chambre. En passant devant l’ascenseur — celui du film, celui sans miroir — il s’arrêta un instant. La porte en fer forgé était ouverte. La cabine était vide. Le miroir terni de 1907 avait été recouvert d’un panneau de bois, et sur le panneau, un post-it de l’équipe technique disait : NE PAS RETIRER AVANT FIN DE TOURNAGE.
On avait recouvert le miroir. On avait empêché l’ascenseur de refléter ce qui s’y passait. Tomáš monta l’escalier à pied.
Chapitre 6
Le sanatorium Kriváň se trouvait à huit minutes à pied du Pupp, en remontant la rue Petra Velikého — Pierre le Grand, parce qu’à Karlovy Vary les rues portaient les noms de leurs visiteurs illustres comme d’autres villes portent ceux de leurs morts. C’était un bâtiment du début du XXe siècle, néo-classique, avec une façade jaune pâle, des balcons en fer forgé et des fenêtres hautes qui laissaient entrer la lumière de l’après-midi. Avant 1989, il avait accueilli des délégations syndicales soviétiques en cure obligatoire. Depuis, Voronov l’avait racheté, rénové, modernisé, et en avait fait un centre de soins thermaux haut de gamme pour une clientèle russe et allemande qui payait cher le droit de boire la même eau que les syndicats buvaient gratuitement vingt ans plus tôt.
Tomáš et Helen arrivèrent à quinze heures précises. La réception du Kriváň sentait l’eucalyptus et le chlore — le spa au sous-sol fonctionnait à plein régime. Une réceptionniste en blouse blanche les conduisit au premier étage, dans un bureau qui donnait sur un jardin intérieur planté de bouleaux.
Voronov les attendait debout, derrière un bureau de bois sombre sur lequel il n’y avait rien — pas de papier, pas d’ordinateur, pas de téléphone. Juste le bureau, un vase avec une rose blanche, et deux tasses posées sur un plateau en argent. Du thé et du café. Il avait retenu.
— Monsieur Kříž. Et vous devez être Mme Ashford.
Il serra la main d’Helen. Tomáš regarda la scène — le Russe et l’Anglaise, debout face à face dans ce bureau trop propre, avec le bourdonnement du spa en dessous et la lumière d’avril qui entrait par les fenêtres. Deux professionnels qui se jaugent en souriant.
— Merci de nous recevoir, dit Helen dans un anglais dont Tomáš perçut, pour la première fois, qu’il était légèrement ajusté — un peu plus lent, un peu plus articulé que son anglais habituel, calibré pour un interlocuteur non natif.
— Tout le plaisir est pour moi. Asseyez-vous.
Ils s’assirent. Helen expliqua le besoin de la production — du stockage pour des éléments de décor, des costumes, du matériel technique. Rien de fragile, rien de volumineux. Deux cents mètres carrés suffiraient. Deux à trois semaines.
Voronov écouta, posa deux ou trois questions pratiques — assurance, horaires d’accès, responsabilité en cas de dommage — et accepta avec une facilité qui ne surprit pas Tomáš. Voronov ne refusait jamais rien aux étrangers. C’était sa méthode : rendre service, créer de la dette, accumuler du capital social. Le réseau d’un homme comme Voronov ne se construisait pas avec de l’argent — il se construisait avec des faveurs.
Le contrat fut réglé en vingt minutes. Voronov proposa de visiter les locaux — un ancien entrepôt à l’arrière du sanatorium, sec, propre, accessible par une cour intérieure. Il les fit descendre par un escalier en colimaçon, traverser une salle de repos où des femmes en peignoir lisaient des magazines tchèques, longer un couloir carrelé de blanc qui sentait la boue thermale, et déboucher dans la cour.
L’entrepôt était exactement ce qu’il avait décrit. Mais Tomáš ne regardait pas l’entrepôt. Il regardait le bâtiment. Le Kriváň, vu de l’intérieur, était un labyrinthe — des couloirs qui bifurquaient, des escaliers qui montaient et descendaient sans logique apparente, des portes fermées à clé, des ailes entières qui semblaient vides. Le genre de lieu où l’on pouvait héberger un serveur informatique sans que personne ne le remarque.
— C’est parfait, dit Helen. Exactement ce qu’il nous faut.
— Je prépare le bail et je vous l’envoie par l’hôtel, dit Voronov. Tomáš, vous pourrez traduire ?
— Bien sûr.
Voronov les raccompagna à la porte. Sur le seuil, il s’arrêta.
— Vous tournez le nouveau James Bond, n’est-ce pas ? Casino Royale ?
— Oui, dit Helen.
— J’ai lu le roman. Le Fleming. Il y a longtemps, dans une édition russe, à Moscou. Fleming avait une vision très particulière de nous, les Russes. Nous étions toujours les méchants. Même quand nous ne l’étions pas.
Il sourit. Un sourire chaud, presque complice.
— J’espère que ce nouveau film sera plus nuancé.
— Le méchant est un banquier, dit Helen. Pas un Russe.
— Un banquier, répéta Voronov. Et il rit — un rire bref, sincère, comme si l’idée qu’un banquier puisse être plus dangereux qu’un Russe le réjouissait. Eh bien, c’est un progrès.
Ils redescendirent vers le Pupp en silence. La pluie avait cessé. Les trottoirs séchaient lentement, exhalant cette vapeur caractéristique de Karlovy Vary — l’eau chaude qui circulait sous les pavés transformait chaque flaque en petite source fumante. On marchait sur de la vapeur. On marchait sur les poumons de la terre.
À mi-chemin, Helen prit le bras de Tomáš. Un geste léger, presque absent — le geste d’une femme qui marche à côté d’un homme et qui, naturellement, se rapproche. Ou le geste calculé d’une femme qui sait qu’un contact physique, même bref, change la nature d’une relation.
— Qu’est-ce que tu en penses ? demanda-t-elle. Et Tomáš nota le passage au tutoiement — en anglais, il n’y avait pas de différence, mais elle avait dit ty, en tchèque, pas vy.
— De quoi ?
— De Voronov.
— Je pense qu’il est exactement ce qu’il a l’air d’être. Ce qui veut dire qu’il n’est probablement rien de ce qu’il a l’air d’être.
Helen ne répondit pas. Ils marchèrent encore un moment. La Teplá coulait à leur gauche, fumante, pressée. Des curistes en peignoir traversaient le pont en direction de la colonnade du Moulin. Quelque part devant eux, le Pupp se dressait au fond de la gorge, ses fenêtres allumées dans le crépuscule, et Tomáš pensa — sans raison, ou pour trop de raisons — à Estoril, en 1941. À un homme qui observait un autre homme jouer au baccara. À une femme qui observait l’observateur. Au cercle parfait de la surveillance, où personne ne sait qui regarde qui.
— Tomáš, dit Helen. Elle s’était arrêtée. Elle le regardait. La lumière du réverbère le plus proche découpait son visage en deux — un côté éclairé, un côté dans l’ombre.
— Je dois te dire quelque chose.
— Non, dit Tomáš.
Il avait parlé trop vite. Un réflexe. La peur de ce qu’elle allait dire — un aveu, une vérité, quelque chose qui rendrait tout plus compliqué, qui l’obligerait à choisir entre ce qu’il savait et ce qu’il voulait savoir.
— Pas ce soir, ajouta-t-il. Demain. Ou après-demain. Quand tu seras prête.
Elle le regarda longtemps. Puis elle hocha la tête.
— D’accord. Pas ce soir.
Ils reprirent leur marche. Le Pupp se rapprochait. À travers les fenêtres du Grand Restaurant, on pouvait voir les lustres de Moser briller de tous leurs feux — le restaurant avait rouvert pour le service du soir, les câbles et les projecteurs rangés, les tables remises en place, le Splendide redevenu le Pupp, la fiction rentrée dans sa boîte pour quelques heures.
Helen lâcha son bras à l’entrée de l’hôtel. Un geste net, sans hésitation, comme on coupe un fil. Ils se dirent bonsoir dans le lobby. Elle prit l’ascenseur — celui avec le miroir caché sous le panneau de bois. Lui prit l’escalier.
Dans sa chambre, il ouvrit son carnet et nota : Kriváň. Structure complexe, multiple accès non surveillés. Voronov connaît parfaitement les lieux — les détours qu’il nous a fait prendre ne correspondaient pas au chemin le plus court vers l’entrepôt. Il nous montrait certaines choses. Il en cachait d’autres.
Puis, après un silence du stylo : Helen Ashford. Passage au tutoiement (tchèque). « Je dois te dire quelque chose. » Non dit.
Il referma le carnet. Par la fenêtre, il voyait le Kaiserbad Spa, de l’autre côté du parc — sa façade néo-Renaissance éclairée par les réverbères, ses fenêtres vides, sa porte latérale invisible dans l’ombre. Le Casino Royale fictif. L’endroit où, dans le film, Bond jouait sa vie sur une main de poker.
Et derrière cette façade, dans l’obscurité du bâtiment abandonné, peut-être rien. Peut-être personne. Ou peut-être l’homme à lunettes de la Mercedes noire, assis dans le noir, attendant quelque chose que Tomáš ne comprenait pas encore.
Chapitre 7
Deux jours passèrent sans incident. Tomáš traduisit, coordonna, facilita. Le tournage avançait — on filmait les extérieurs, Bond marchant du Pupp au Casino sous les réverbères de Karlovy Vary déguisée en Monténégro. La ville jouait son rôle avec docilité. Les commerçants de Tržiště avaient retiré leurs enseignes tchèques et les avaient remplacées par des enseignes fictives en caractères latins vaguement balkaniques. Le kiosque à journaux au coin de la place affichait des quotidiens inventés — le Montenegro Herald, le Podgorica Times — que quelqu’un avait fabriqués à Londres avec un soin maniaque.
Tomáš observait Voronov chaque soir au Becher’s Bar. Le rituel ne variait pas. Arrivée entre dix-neuf heures et dix-neuf heures trente. Macallan, single malt, un seul verre. Lecture — il avait fini le Hrabal et attaqué un Kundera, La Plaisanterie, première édition tchèque. Départ entre vingt et une heures et vingt-deux heures, selon qu’il allait ou non au casino. Les soirs de casino, il partait plus tôt, veste boutonnée, pas décidé. Les soirs sans casino, il restait, commandait un deuxième whisky — jamais un troisième — et lisait.
L’homme corpulent ne revint pas.
L’homme à la Mercedes noire non plus.
Tomáš commençait à se demander s’il n’avait pas imaginé toute l’affaire — le serveur GRU, les communications chiffrées, la menace. Bureš l’avait envoyé observer, et il n’y avait rien à observer. Voronov lisait des romans tchèques et buvait du whisky écossais. C’était un homme riche, seul, cultivé, qui vivait dans une ville d’eau et passait ses soirées au bar d’un grand hôtel. Il y avait des milliers d’hommes comme lui à travers l’Europe — des Russes qui avaient quitté Moscou dans les années 90 et s’étaient installés dans des villes où l’eau chaude sortait du sol et où personne ne posait de questions.
Le cinquième jour, un jeudi, Helen l’invita à dîner.
Pas au Pupp — elle connaissait déjà les restaurants de l’hôtel, le Grand Restaurant avec ses lustres, le Malá Dvorana plus intime, le Becher’s Bar. Elle voulait sortir. Tomáš l’emmena au Promenáda, dans Tržiště, à cinq minutes à pied — un restaurant tchèque, nappes blanches, bougies, voûtes de pierre, une cave à vin qui descendait dans les entrailles calcaires de la ville.
Ils commandèrent du canard — kachna, rôti, avec du chou rouge et des knedlíky de pommes de terre, le plat qui résumait la Bohême en une assiette. Helen mangea avec appétit. Elle buvait du vin rouge — un Frankovka morave, un cépage que Tomáš aimait pour son âpreté, sa façon de ne pas chercher à plaire.
Pendant une heure, ils ne parlèrent ni de Voronov, ni du tournage, ni du BIS, ni du MI6, ni de rien qui ressemblât à une mission. Ils parlèrent de Prague — Helen y était allée plusieurs fois, elle connaissait Malá Strana, le pont Charles, les passages du Staré Město. Ils parlèrent de Londres — Tomáš y avait passé six mois en 2001, une formation au GCHQ dans le cadre de la coopération avec l’OTAN, dont il ne pouvait évidemment rien dire. Ils parlèrent de musique — Helen aimait Janáček, ce qui fit rire Tomáš, parce que Voronov aussi aimait Janáček, et il se demanda si c’était une coïncidence ou si quelqu’un, quelque part dans un bureau de Vauxhall Cross, avait inscrit dans un dossier sujet : amateur de Janáček et avait choisi Helen en conséquence.
Ils parlèrent de la solitude. Pas directement — personne ne parle directement de la solitude. Mais Helen dit qu’elle vivait seule à Hampstead, dans un appartement avec une baie vitrée qui donnait sur le Heath, et que le matin, avant le lever du jour, elle voyait parfois des renards traverser la pelouse, et que c’étaient les seuls êtres vivants qu’elle voyait certains jours avant d’arriver au bureau. Et Tomáš dit qu’il vivait seul dans un appartement de Drahovice, un quartier résidentiel de Karlovy Vary, avec une vue sur les collines et un silence si profond qu’il entendait les sources thermales murmurer sous le plancher, et que parfois il se réveillait la nuit en croyant entendre quelqu’un parler, et que ce n’était que l’eau.
— On est les mêmes, dit Helen.
— Non, dit Tomáš. Tu es venue ici pour faire quelque chose. Moi, je suis ici parce que j’ai arrêté de faire quoi que ce soit.
— Et maintenant ?
— Maintenant, je recommence. Et je ne sais pas si c’est une bonne chose.
Helen posa sa main sur la sienne. Sur la table, entre les verres de vin et les bougies, sa main sur la sienne — chaude, sèche, ferme. Le geste le plus simple du monde. Et le plus dangereux, parce qu’il rendait tout le reste impossible — impossible de la considérer uniquement comme une menace, impossible de la réduire à sa couverture, impossible de ne pas sentir le poids de cette main et ce qu’il signifiait, ou ce qu’il prétendait signifier, ou les deux à la fois.
— Helen, dit Tomáš.
— Oui.
— Tu n’es pas dans la post-production.
Un silence. La bougie trembla. Dans la cave voûtée du Promenáda, le bruit des autres tables — des couples tchèques, un groupe d’Allemands, deux Russes — semblait très loin. Helen ne retira pas sa main.
— Non, dit-elle. Je ne suis pas dans la post-production.
— Tu es du Service.
Elle ne répondit pas tout de suite. Elle but une gorgée de Frankovka. Reposa le verre. Ses yeux, dans la lumière des bougies, étaient d’un vert sombre — le vert des forêts de Bohême, le vert de quelque chose de profond et d’ancien.
— Oui.
— MI6.
— Oui.
— Et Voronov.
— Oui.
— Et moi.
Un temps.
— Toi, dit Helen, tu es un imprévu.
— Un imprévu.
— Je ne savais pas que le BIS avait quelqu’un sur le même dossier. On pensait que c’était notre opération. Londres et Prague ne se parlent pas toujours.
— Mais tu t’en es doutée.
— Dès le premier jour. Tu observes comme quelqu’un qui a été formé à observer. Les civils ne regardent pas les gens dans les miroirs des bars.
Tomáš retira sa main. Pas brusquement — lentement, comme on retire un pansement, en espérant que ça fasse moins mal si on prend son temps.
— Qu’est-ce que tu veux de Voronov ?
— La même chose que ton service, probablement. Mais pour d’autres raisons.
— Quelles raisons ?
Helen secoua la tête.
— Pas ici. Pas ce soir. Demain. Je te dirai tout demain.
Encore demain. Toujours demain. Le renvoi perpétuel de la vérité, cette mécanique de l’espionnage où chaque révélation en cache une autre, où chaque couche de sincérité recouvre une couche de mensonge, comme les bâtiments du Pupp — le Sál saský sous le Sál český sous le néo-baroque de Fellner et Helmer sous le nom de Moskva sous le nom de Pupp sous le nom de Splendide.
Ils sortirent dans Tržiště. La nuit était froide et claire, les étoiles visibles au-dessus de la gorge, et la vapeur des sources montait des grilles dans la chaussée comme la respiration d’un animal endormi sous la ville. Ils marchèrent vers le Pupp en silence.
Devant l’entrée de l’hôtel, Helen s’arrêta.
— Tomáš. Ce que j’ai dit au restaurant — ce n’était pas une stratégie. Ma main sur la tienne. Ce n’était pas le Service.
— Je sais, dit Tomáš.
Mais il ne savait pas. C’était exactement le problème.
Chapitre 8
Le lendemain, Helen lui dit tout. Ou tout ce qu’elle voulait qu’il sache — ce qui n’était pas la même chose, mais dans ce métier, c’était le mieux qu’on pouvait espérer.
Ils se retrouvèrent à six heures du matin dans le parc Charles IV, sur le banc face au Kaiserbad Spa. Le banc où ils s’étaient assis la première fois. L’air du matin était humide, froid, chargé de brume. Le Kaiserbad ressemblait, dans cette lumière laiteuse, à un temple abandonné — les colonnes, les arcs, les fenêtres vides, tout ça flottant dans la vapeur comme un souvenir de quelque chose qui n’avait peut-être jamais existé.
Helen parla à voix basse, les yeux sur le bâtiment.
— Voronov n’est pas ce que ton service pense. Il est pire. Ou mieux, selon le point de vue.
— Explique.
— Ton service le surveille parce qu’ils ont intercepté des communications GRU transitant par son sanatorium. Ils pensent qu’il est un intermédiaire financier — blanchiment, transferts pour les réseaux du SVR en Europe. Un homme d’affaires compromis, au service de Moscou par intérêt ou par contrainte. C’est la lecture classique.
— Et la vôtre ?
— Voronov n’est pas un intermédiaire. Il est un officier. Un vrai. SVR, recruté en 1986, formé à Iasenevo, opérationnel depuis la chute de l’URSS. Son installation à Karlovy Vary en 94, l’immobilier, le sanatorium, la vie de notable local — tout ça est une couverture. Pas une couverture improvisée, une couverture de long terme. Un « illégal » au sens technique du terme. Pas un homme d’affaires russe qui espionne sur le côté — un espion russe qui fait semblant d’être un homme d’affaires.
Tomáš sentit quelque chose se déplacer dans sa poitrine — le déclic silencieux de la compréhension, quand les pièces s’emboîtent et que l’image qui se forme est plus grande et plus sombre que ce qu’on avait imaginé.
— Depuis douze ans.
— Depuis douze ans. Karlovy Vary est une base. Pas un poste avancé — une base. La communauté russe ici est importante, les liens avec Prague sont directs, la frontière allemande est à quarante kilomètres, et personne — personne — ne soupçonne qu’une ville thermale de Bohême puisse être un centre opérationnel du renseignement russe. C’est la couverture parfaite. Un lieu que tout le monde visite et que personne ne regarde.
— Comme un grand hôtel.
— Exactement comme un grand hôtel.
Un silence. La brume se levait lentement. Les premiers curistes apparaissaient — des ombres en peignoir qui marchaient vers les colonnades, gobelet à la main, accomplissant le rituel millénaire de l’eau et de la promenade.
— Qu’est-ce que Londres veut ? demanda Tomáš.
— Voronov fait transiter de l’argent vers un réseau en Grande-Bretagne. Pas beaucoup d’argent — de petites sommes, régulières, destinées à financer ce que le Service appelle des « agents d’influence ». Des journalistes, des universitaires, des consultants politiques. Des gens qui ne savent pas toujours d’où vient l’argent, ou qui préfèrent ne pas le savoir. Le réseau est discret, patient, et il fonctionne depuis des années. On a remonté la piste financière jusqu’à un compte en Suisse, puis de la Suisse à Prague, puis de Prague à Karlovy Vary. À Voronov.
— Et les communications GRU que le BIS a interceptées ?
Helen hésita. Une vraie hésitation — pas le silence calculé de quelqu’un qui gère ses révélations, mais le flottement de quelqu’un qui ne sait pas elle-même ce que signifie le détail qu’on vient de lui soumettre.
— On ne sait pas. Le GRU et le SVR ne travaillent pas ensemble. Ils se détestent, la plupart du temps. Si du trafic GRU passe par le serveur de Voronov, soit le GRU a pénétré son réseau sans qu’il le sache — ce qui est possible —, soit Voronov travaille pour les deux services — ce qui serait exceptionnel et très dangereux —, soit…
Elle s’interrompit.
— Soit ?
— Soit quelqu’un a fait en sorte que le BIS intercepte ces communications. Pour que le BIS s’intéresse à Voronov. Pour que le BIS envoie quelqu’un l’observer. Pour que ce quelqu’un soit toi.
Tomáš ne bougea pas. Le banc était froid sous ses cuisses. La vapeur montait de la Teplá. Le Kaiserbad Spa flottait dans la brume comme un vaisseau fantôme.
— Tu es en train de me dire que quelqu’un a manipulé mon propre service pour me placer ici.
— Je suis en train de te dire que c’est une possibilité. Et que cette possibilité me terrife.
— Qui ?
— Je ne sais pas. Peut-être Voronov lui-même. Peut-être quelqu’un au-dessus de lui. Peut-être quelqu’un chez vous — au BIS — qui ne travaille pas pour le BIS.
— Une taupe.
— Ou quelqu’un qui croit servir les intérêts du service tout en servant autre chose. C’est souvent comme ça que ça fonctionne. Les gens ne trahissent pas par malveillance. Ils trahissent parce qu’on leur a donné une version de la réalité qui ressemble suffisamment à la réalité pour qu’ils n’aient pas besoin de vérifier.
Tomáš pensa à Bureš. Au svíčková au restaurant Embassy. À l’enveloppe. À la facilité avec laquelle Bureš l’avait convaincu. Tu connais la ville. Tu connais l’hôtel. Tu connais les Russes d’ici. C’était vrai. Et c’était peut-être précisément la raison pour laquelle quelqu’un voulait qu’il soit là — pas pour observer Voronov, mais pour être observé.
L’observateur observé. Le miroir du bar retourné. Estoril, 1941 — Fleming qui regarde le banquier nazi jouer au baccara, et qui ne sait pas que quelqu’un le regarde, lui, depuis un fauteuil du casino.
— Et toi, dit Tomáš. Pourquoi est-ce que tu me dis tout ça ?
Helen tourna la tête vers lui. Dans la lumière du matin, sa peau était pâle, presque translucide. Elle avait des cernes. Elle n’avait pas dormi.
— Parce que j’ai besoin de toi. Pas le Service — moi. Si Voronov sait que je suis MI6 — et il le sait peut-être —, je suis grillée. Mais toi, tu es local. Tu es son traducteur. Tu peux entrer au Kriváň sans éveiller de soupçons. Tu peux continuer à le voir au bar, à lui parler, à exister dans son champ de vision sans qu’il s’inquiète. Il te connaît depuis avant. Tu fais partie du décor.
— Comme un figurant.
— Comme un figurant, oui. Sauf que les figurants ne choisissent pas leur rôle. Toi, tu peux choisir.
— Et si je choisis de ne rien faire ? De rentrer chez moi, à Drahovice, et de ne plus revenir au Pupp ?
Helen ne répondit pas tout de suite. Elle regarda le Kaiserbad Spa, sa façade grandiose, ses fenêtres creuses.
— Alors Voronov continue. Le réseau continue. L’argent continue. Et dans cinq ans, dans dix ans, quelqu’un en Grande-Bretagne ou en République tchèque prendra une décision politique qui aura l’air normale, raisonnable, parfaitement démocratique, mais qui aura été, en réalité, achetée. Pas avec un pot-de-vin — ce serait trop grossier. Avec une influence. Une orientation. Un cadrage. Le genre de chose qu’on ne voit que quand c’est trop tard.
Tomáš se leva. La brume se dissipait. Le Kaiserbad Spa devenait solide, concret — un bâtiment, pas un fantôme. Derrière lui, le Pupp s’éveillait. Des fenêtres s’ouvraient. Le bruit du tournage recommençait — les camions, les voix, les talkies-walkies.
— Je ne te fais pas confiance, dit Tomáš.
— Je sais.
— Mais je vais t’aider.
— Pourquoi ?
Il la regarda. Il pensa à son père, au Grand Restaurant, servant des Soviétiques avec la même inclinaison de tête pendant dix-huit ans. L’inclinaison exacte de l’homme qui fait son travail sans poser de questions. Tomáš avait passé trois ans à ne pas poser de questions. Trois ans à traduire les mots des autres sans y mettre les siens. Trois ans à faire le mort.
— Parce que je suis fatigué d’être un figurant, dit-il.