CÀ PHÊ TRỨNG
CÀ PHÊ TRỨNG
Chapitres 6 à 10
CHAPITRE 6 — Mieux vaut renifler
Le 6 mars 1946 commença par un bruit de moteurs.
Giang les entendit avant l’aube — un grondement sourd, lointain, qui venait du port fluvial et remontait les boulevards comme une rumeur de tonnerre. Des camions, des véhicules blindés, les premiers éléments du corps expéditionnaire français qui attendaient dans la baie d’Haiphong et qui commençaient, disait-on, à remonter vers Hanoï. Mais ils n’entreraient pas encore. Pas ce jour-là. Ce jour-là, il fallait d’abord signer.
Le Metropole était en état de siège diplomatique.
Madame Lê avait décrété le grand nettoyage — un grand nettoyage comme elle seule savait en organiser, c’est-à-dire un événement d’une ampleur militaire, mobilisant tout le personnel disponible, avec des objectifs précis, un calendrier serré et une tolérance zéro pour l’approximation. Les sols furent lavés deux fois. Les cuivres astiqués. Les fenêtres — celles qui avaient encore des vitres — nettoyées au vinaigre. Le papier huilé des fenêtres brisées fut remplacé par du papier neuf, acheté la veille au marché noir à un prix que Madame Lê refusa de divulguer mais qui, à en juger par l’expression de ses lèvres, lui avait coûté une part significative de sa réserve personnelle de dignité.
Giang prépara le bar comme pour une cérémonie.
Il sortit ses meilleures bouteilles — les survivantes, les rescapées, celles qu’il avait cachées dans un double fond qu’il avait lui-même construit derrière l’étagère du fond. Un cognac Hennessy dont l’étiquette jaunissait mais dont le liquide ambré n’avait rien perdu de sa noblesse. Un armagnac oublié depuis 1939 dans une caisse que les Japonais n’avaient pas trouvée. Deux bouteilles de vin rouge — un bordeaux indéfinissable, importé avant la guerre, dont le bouchon tenait par miracle et par prière. Et du champagne. Une seule bouteille, la dernière, que Giang avait enterrée dans la cour intérieure pendant l’occupation japonaise, enveloppée dans des chiffons et enfouie au pied du frangipanier, comme un trésor de pirate, comme une promesse de jours meilleurs.
Il ne savait pas si l’occasion méritait le champagne. Mais il sentait, avec cet instinct des gens de service qui perçoivent la température des événements avant ceux qui les font, que ce jour-là n’était pas un jour ordinaire.
Dès huit heures, les allées et venues commencèrent.
Des Vietnamiens d’abord — les mêmes cadres en tunique sombre que lors de la dernière visite, mais plus nombreux, plus nerveux, portant des dossiers plus épais et des visages plus creusés. Ils s’installèrent dans le salon de lecture, qui avait été réaménagé pour l’occasion : la table basse remplacée par une table de conférence empruntée au bureau de la direction, huit chaises disposées en cercle, des cendriers en porcelaine posés à intervalles réguliers car les négociateurs, aussi bien français que vietnamiens, fumaient comme des locomotives.
Puis les Chinois. Pas des soldats cette fois — des officiers supérieurs, en uniforme propre, avec des galons dorés et des bottes cirées, envoyés par le général Lu Han pour surveiller les négociations. Car c’était là le nœud de l’affaire : les accords ne concernaient pas seulement la France et le Vietnam, ils concernaient aussi la Chine, qui devait accepter de retirer ses troupes pour laisser entrer les Français. Trois puissances autour d’une table, avec un barman derrière une porte entrouverte.
Puis les Français. Sainteny arriva à neuf heures, accompagné de trois officiers et d’un interprète dont il n’avait pas besoin — il parlait lui-même un vietnamien rudimentaire, suffisant pour les politesses — mais dont la présence était protocolaire. Sainteny était différent de la dernière fois. Plus tendu, mais aussi plus lumineux, comme un homme qui approche du but après une longue course et qui sent ses jambes faiblir au moment même où il voit la ligne d’arrivée.
Il passa devant le bar. S’arrêta. Regarda Giang.
— Un café ?
— Maintenant ?
— Maintenant.
Giang lui prépara un café. Le robusta, le phin, la lenteur. Sainteny but debout, accoudé au comptoir, en trois gorgées rapides qui contredisaient la lenteur de la préparation. Il avait des cernes. Sa cravate était légèrement de travers. Ses doigts, posés sur le rebord de la tasse, tremblaient — un tremblement infime, à peine perceptible, que seul un barman pouvait remarquer.
— Si tout va bien, dit-il à mi-voix, comme s’il se parlait à lui-même, si tout va bien, nous signerons aujourd’hui.
Giang ne répondit pas. Que pouvait-il répondre ? Que savait-il des traités, des protocoles, des subtilités diplomatiques qui se jouaient dans le salon d’à côté ? Rien. Il savait faire du café. Il savait que les mains de cet homme tremblaient. Et il savait — parce qu’il avait vu assez de gens boire au comptoir du Metropole pour avoir développé un sixième sens en la matière — que Sainteny avait peur. Pas peur de l’échec. Peur de réussir. Peur de ce qui viendrait après la signature, quand les mots couchés sur le papier devraient se transformer en actes, et que les actes, eux, n’obéissent à personne.
Sainteny posa la tasse vide sur le comptoir. La retourna — geste instinctif de marin, de résistant, d’homme qui a appris que les tasses se retournent pour ne pas recueillir la pluie dans les tranchées.
— Merci, dit-il. C’est un bon café.
— Le meilleur que j’aie, monsieur.
— Alors gardez-en pour ce soir. Si nous réussissons, j’en aurai besoin.
Il lissa sa cravate, redressa ses épaules, et entra dans le salon de lecture comme un homme qui entre dans l’arène.
La matinée fut longue.
Giang ne quitta pas le bar. Il prépara du thé — des litres de thé, envoyés dans le salon par l’intermédiaire de Liên, qui faisait la navette entre la cuisine et le couloir avec une discrétion de fantôme. Chaque fois qu’elle revenait, Giang la regardait, et chaque fois elle secouait imperceptiblement la tête, ce qui signifiait : pas encore. Ils discutent. Ça traîne.
À onze heures, un éclat de voix. En français. Giang reconnut la voix de Sainteny — plus haute, plus aiguë que d’habitude. Quelqu’un avait haussé le ton de l’autre côté, en vietnamien. Les officiers chinois, dans le hall, échangèrent un regard. Liên, qui passait à ce moment-là, s’arrêta net dans le couloir, le plateau en suspens, les yeux fixés sur la porte du salon. Pendant trente secondes — les plus longues trente secondes de la matinée — le Metropole retint son souffle.
Puis un rire. Un rire vietnamien, collectif, qui détendit l’atmosphère comme un ressort qui se relâche. Liên exhala. Giang aussi, sans s’en apercevoir.
À midi, on demanda du riz.
Ce fut le signe. Quand des négociateurs demandent à manger, c’est qu’ils ont décidé de rester, et quand ils ont décidé de rester, c’est qu’ils sont proches d’un accord. Le cuisinier Bảo prépara en catastrophe un repas improvisé — du riz blanc, un poulet sauté au gingembre, des légumes à la vapeur, une soupe de liseron d’eau — qu’il fit porter dans le salon par deux serveurs. Giang remarqua que les Français et les Vietnamiens mangeaient ensemble, assis autour de la même table, ce qui n’était pas rien. On pouvait négocier dos à dos. On ne pouvait pas manger dos à dos.
L’après-midi reprit. Plus calme. Des voix basses, des murmures, le grattement des stylos sur le papier. Giang fit l’inventaire de ses bouteilles. Polit ses verres. Trois fois. Quand il n’avait rien d’autre à faire, il polissait les verres, et les verres ne s’en plaignaient jamais.
À quinze heures, Oncle Quốc arriva.
C’était inhabituel — le vieil homme venait le matin, jamais l’après-midi. Il s’assit à sa table, commanda son thé, et dit, sans regarder Giang, en fixant la fenêtre de papier huilé :
— Le roi Lê Lợi a signé un traité avec les Ming, en 1428. Cela n’a pas empêché la guerre de recommencer cinquante ans plus tard.
— Vous pensez que ça ne servira à rien ?
— Je pense que les traités sont comme les digues. Ils retiennent l’eau un temps. Puis l’eau trouve un autre chemin.
Il but son thé. Replia son éventail. Et resta assis, les yeux mi-clos, à attendre — à attendre quoi ? La même chose que tout le monde, probablement. La même chose que Giang, que Liên, que Madame Lê, que le cuisinier Bảo, que le lézard derrière le miroir. Le bruit d’une porte qui s’ouvre.
La porte s’ouvrit à seize heures quarante-cinq.
Sainteny sortit le premier. Il avait le visage d’un homme qui vient de traverser une rivière à la nage — épuisé, trempé de sueur, mais debout sur l’autre rive. Derrière lui, les cadres vietnamiens sortaient en ordre, dossiers sous le bras, visages fermés. Les officiers chinois se levèrent. L’interprète cherchait ses lunettes.
Puis Hồ Chí Minh apparut dans l’encadrement de la porte.
Il ne souriait pas. Il avait l’expression grave, presque funèbre, d’un homme qui vient de prendre une décision dont il connaît le prix. Il se tourna vers un de ses collaborateurs — un homme jeune, maigre, dont Giang ne connaissait pas le nom — et murmura quelque chose en vietnamien.
Giang était trop loin pour entendre. Mais Liên, elle, était près de la porte. Elle servait du thé aux officiers chinois dans le hall. Elle entendit. Et ce soir-là, bien plus tard, quand le Metropole fut vide et que les lumières furent éteintes, elle rapporta à Giang ce que Hồ Chí Minh avait dit.
Il avait dit — en vietnamien, d’une voix basse, avec cette intonation particulière qu’ont les phrases qu’on prononce pour soi-même mais qu’on ne peut pas s’empêcher de dire à voix haute :
— Mieux vaut renifler la crotte française pendant cinq ans que manger la merde chinoise pour l’éternité.
Giang resta silencieux un long moment quand Liên lui répéta ces mots. Il pensa au thé de céladon qu’il avait servi ce matin-là. Au français impeccable de cet homme. À ses sandales de caoutchouc. À son rire bref. Et à cette phrase — cette phrase crue, violente, désespérée — qui disait tout ce que les accords ne disaient pas. Que l’indépendance n’était pas acquise. Que la signature n’était qu’un sursis. Que le pays avait fait le choix du moins pire, et que le moins pire, dans la bouche de Hồ Chí Minh, sentait la crotte française.
Le soir, Sainteny revint au bar.
Il était seul. Les autres étaient partis — les officiers à la caserne, les diplomates à leurs hôtels respectifs, les Vietnamiens dans la nuit. Sainteny s’assit au comptoir, à la place que Dorvil occupait d’habitude, et posa ses deux mains à plat sur l’acajou. Ses mains ne tremblaient plus.
— C’est fait, dit-il.
— Félicitations, monsieur.
— Ne me félicitez pas. Pas encore. Un accord n’est qu’un accord. Il reste à le tenir.
— Le cognac ou le champagne ?
Sainteny leva les yeux. Un éclair de surprise — pas d’avoir le choix, mais de constater que Giang avait du champagne. Dans ce Hanoï de pénurie et de rationnement, un barman qui sort une bouteille de champagne ressemble à un magicien qui sort un lapin de son chapeau — c’est-à-dire quelqu’un dont le pouvoir est à la fois absurde et indispensable.
— Du champagne. D’où sort-il ?
— Du jardin.
— Du jardin ?
— Je l’avais enterré. Sous le frangipanier.
Sainteny le regarda. Et pour la première fois depuis que Giang le connaissait, le diplomate rit — un vrai rire, un rire qui montait du ventre, qui secouait les épaules, qui faisait trembler le comptoir. Un rire disproportionné, presque violent, qui n’était pas une réaction au champagne enterré mais un relâchement de tout ce que la journée avait comprimé — la tension, la peur, la responsabilité, les mots pesés, les silences calculés, les heures passées à jongler avec le destin de millions de gens dans un salon aux fauteuils recouverts de tissu de rideau.
— Du champagne enterré sous un frangipanier, répéta-t-il en s’essuyant les yeux. Si ce n’est pas un symbole de l’Indochine, je ne sais pas ce que c’est.
Giang ouvrit la bouteille. Il la déboucha sans bruit — il détestait le bruit du bouchon qui saute, il trouvait ça vulgaire, et un barman du Metropole, même dans un Metropole dévasté, ne versait pas dans la vulgarité. Le champagne coula dans deux flûtes — les deux dernières flûtes intactes, des cristalleries de Baccarat dont l’une avait un minuscule éclat sur le pied, si petit qu’il fallait le toucher du doigt pour le sentir. Giang servit à Sainteny la flûte sans éclat. Il garda l’autre pour lui.
Car Sainteny, dans un geste que Giang n’attendait pas, avait dit :
— Buvez avec moi.
Ce n’était pas un ordre. Ce n’était pas une politesse. C’était une demande — la demande d’un homme qui ne voulait pas boire seul, qui ne pouvait pas boire seul, parce que boire seul après avoir signé un traité qui engageait l’avenir de deux nations n’était pas de la solitude mais de l’abandon.
Giang hésita. Un barman ne boit pas avec un client. C’était une règle — pas écrite, pas dite, mais gravée dans la chair même du métier, comme les commandements d’une religion séculaire. Mais ce soir-là, dans ce bar presque vide, dans cet hôtel presque vide, dans cette ville suspendue entre deux mondes, Giang fit quelque chose qu’il n’avait jamais fait.
Il leva sa flûte.
Ils burent.
Le champagne avait un goût de terre — un goût de terre et de fleurs, comme s’il avait absorbé, pendant ses mois d’enfouissement sous le frangipanier, quelque chose du sol de Hanoï, quelque chose de la boue fertile du fleuve Rouge, quelque chose de ces racines qui s’enfonçaient dans l’obscurité pour nourrir des fleurs blanches en surface. C’était un champagne imparfait — un peu tiède, un peu trouble, avec des bulles un peu grosses — mais c’était un champagne, et c’était ce soir, et c’était maintenant, et Sainteny ferma les yeux en buvant comme un homme qui s’autorise, pour une seconde, à croire que le monde peut changer.
— Qu’est-ce que vous pensez de tout cela ? demanda-t-il à Giang.
— Je pense que le champagne a survécu au frangipanier.
— Ce n’est pas ce que je vous demande.
— Je sais. Mais c’est ce que je sais répondre.
Sainteny sourit. Un sourire fatigué, un sourire de fin de journée, de fin de bataille, de fin de quelque chose.
— Vous êtes un homme prudent, Giang.
— Je suis un barman. La prudence est dans le contrat.
— J’aimerais que mes collègues à Paris soient aussi prudents que vous. Mais ils ne le sont pas. Ils ne connaissent pas ce pays. Ils n’ont pas bu votre thé. Ils n’ont pas vu ce que j’ai vu aujourd’hui — un homme en sandales de caoutchouc qui vient de signer un traité avec la cinquième puissance mondiale et qui n’a pas cillé.
Giang ne dit rien. Il savait que Sainteny ne parlait pas pour lui — il parlait pour lui-même, il parlait dans le vide, il parlait au comptoir d’acajou et aux verres alignés et à la nuit qui tombait derrière les fenêtres de papier huilé. C’était un homme qui avait besoin de déposer ses mots quelque part, et le bar de Giang était, depuis toujours, un lieu de dépôt.
Sainteny finit sa flûte. La reposa. Se leva.
— Merci, Giang. Pour le champagne. Et pour le café de ce matin. Les deux meilleurs de ma vie.
— Vous savez où me trouver, monsieur.
Sainteny hocha la tête, boutonna sa veste, et sortit dans la nuit de Hanoï. Giang entendit ses pas sur le perron, puis le claquement d’une portière, puis le grondement d’un moteur qui s’éloignait vers le quartier français.
Il resta seul dans le bar.
Il lava les deux flûtes. L’une après l’autre, avec soin, avec lenteur, en tournant le cristal entre ses doigts pour vérifier qu’aucune goutte ne restait, qu’aucune trace ne subsistait. Puis il les reposa sur l’étagère, côte à côte, la parfaite et l’ébréchée, et il pensa que ces deux flûtes, ce soir, contenaient tout ce qu’il y avait à savoir sur les accords du 6 mars — l’apparence de perfection et la fêlure invisible, la transparence du cristal et la buée du doute, et ce goût de terre au fond du champagne qui rappelait que tout ce qui brille sort de la boue et y retournera.
Dehors, quelque part dans le vieux quartier, quelqu’un fit éclater un pétard. Puis un autre. Puis une rafale de pétards, comme un feu d’artifice de poche, un éclat de joie populaire qui monta dans la nuit, rebondit sur les murs des maisons-tubes, traversa le boulevard et vint mourir dans la cour du Metropole, au pied du frangipanier, exactement là où le champagne avait dormi pendant deux ans en attendant qu’on le réveille.
CHAPITRE 7 — Le défilé
Le sergent Zhao vint boire son dernier verre un soir de mars.
Il arriva à vingt et une heures, ce qui était inhabituel — d’ordinaire il venait plus tôt, vers dix-neuf heures, quand le bar était encore à moitié plein et que sa présence se noyait dans le brouhaha des conversations. Mais ce soir-là il vint tard, seul, dans un Metropole presque vide, et Giang comprit tout de suite que quelque chose avait changé. Zhao avait mis sa plus belle chemise — une chemise qui n’était pas militaire, une chemise bleue à col rond, en coton, qu’il gardait au fond de son paquetage comme un civil garde un costume dans un placard — et il avait rasé de près son visage rond de garçon du Yunnan, et ses cheveux noirs étaient peignés sur le côté avec une raie si nette qu’elle ressemblait à une ligne tracée au cordeau.
— Demain, dit-il.
Il n’eut pas besoin d’en dire plus. Giang parlait à peine trois mots de mandarin, Zhao parlait à peine trois mots de vietnamien, et aucun des deux ne parlait français. Mais ils avaient développé, au fil des semaines, un langage propre — un pidgin de gestes, de sourires, de grimaces, de mots isolés, d’onomatopées et de silences partagés qui constituait, à sa manière, l’une des langues les plus expressives que Giang eût jamais pratiquées. « Demain » était l’un des mots que Zhao connaissait en vietnamien. Il l’avait appris le premier, peut-être parce que les soldats ont toujours besoin de savoir dire demain — demain on mange, demain on marche, demain on rentre.
Demain, les Chinois partaient.
C’était la conséquence directe des accords du 6 mars. La France reconnaissait le Vietnam comme État libre, le Vietnam acceptait le retour temporaire de troupes françaises, et la Chine retirait ses deux cent mille soldats. La grande permutation. Le tour de passe-passe diplomatique par lequel trois puissances échangeaient leurs pions sur l’échiquier d’un pays qui n’avait pas demandé à être joué.
Giang prépara un verre. Pas un cocktail, pas ce soir. Un verre simple — du rhum de canne dans un verre droit, sans glace, sans décoration. Le rhum que les hommes boivent quand ils n’ont plus envie de se cacher derrière un goût. Zhao prit le verre, le leva, le porta à ses lèvres, but. Ses yeux étaient humides. Pas de larmes — Zhao n’était pas un homme qui pleurait — mais une humidité brillante, une rosée de fatigue et de soulagement et de quelque chose d’autre que Giang identifia comme de la honte. La honte d’un soldat dont l’armée a occupé un pays étranger, réquisitionné sa nourriture, bousculé ses habitants, cassé les verres de son hôtel — et qui s’en va sans avoir rien réparé.
Ils burent en silence un long moment.
L’horloge du bar — une horloge française, à balancier, dont le tic-tac était la seule voix régulière du Metropole — marquait les minutes avec une indifférence mécanique. Au-dehors, des bruits de chargement : on empilait des caisses sur des camions, on roulait des barils, on criait des ordres en mandarin. L’armée de Lu Han pliait bagage. Deux cent mille hommes qui s’étaient installés dans Hanoï comme un fleuve dans son lit allaient refluer vers le nord, vers la frontière, vers la Chine où une autre guerre les attendait — la guerre civile entre Mao et Tchang Kaï-chek, qui serait bien plus terrible que tout ce qu’ils avaient vécu ici.
Zhao posa son verre. Sortit de la poche de sa chemise bleue un objet qu’il plaça sur le comptoir, entre eux deux, avec la délicatesse d’un homme qui dépose un œuf sur une table.
C’était un briquet.
Un briquet en laiton, usé, cabossé, gravé sur un côté de caractères chinois que Giang ne pouvait pas lire et de l’autre d’un motif — un dragon, minuscule, enroulé sur lui-même, dont les écailles avaient été creusées au burin par une main patiente. Le briquet ne fonctionnait plus — la mèche était consumée, la molette grippée — mais il avait la beauté des objets qui ont servi, qui ont été touchés mille fois, qui ont passé de poche en poche et de main en main.
Zhao poussa le briquet vers Giang.
— Pour toi.
Il avait appris ces mots aussi. Pour toi. Deux mots en vietnamien, prononcés avec un accent du Yunnan qui les rendait presque méconnaissables mais que Giang comprit immédiatement, parce que certaines phrases n’ont pas besoin d’être bien prononcées pour être bien entendues.
Giang prit le briquet. Le tourna dans sa main. Sentit le métal tiède — tiède de la poche de Zhao, tiède de son corps, tiède de tous les moments où cet objet avait été serré dans un poing, frotté contre un pouce, approché d’une cigarette dans le froid des montagnes ou la chaleur des bivouacs.
— Je ne peux pas accepter, dit-il, sachant que Zhao ne comprendrait pas les mots mais comprendrait le geste — cette hésitation, ce recul poli qui est la première étape de l’acceptation dans toute culture civilisée.
Zhao secoua la tête. Ferme. Non négociable. Il posa sa main sur celle de Giang — un geste bref, un geste d’homme — et referma les doigts de Giang autour du briquet.
Puis il se leva. Finit son verre debout. Posa le verre sur le comptoir — sans le casser, nota Giang avec un mélange de soulagement et de tendresse — et dit quelque chose en mandarin. Une phrase longue, musicale, pleine de tons montants et descendants, que Giang n’avait aucun moyen de comprendre et dont il ne saurait jamais le contenu. Un adieu ? Un remerciement ? Une prière ? Un juron du Yunnan ? Cela n’avait pas d’importance. Ce qui avait de l’importance, c’était la façon dont Zhao prononça cette phrase — en le regardant dans les yeux, sans sourire, avec une gravité qui était, en soi, la plus belle forme de respect.
Puis Zhao se dirigea vers la porte.
Et Giang fit quelque chose qu’il n’avait pas prévu.
— Attends.
Zhao se retourna.
— Viens, dit Giang.
Il ôta son tablier, le plia sur le comptoir, éteignit la lampe à huile du bar, et sortit avec Zhao dans la nuit de Hanoï. Zhao le suivit sans poser de question — leur amitié était comme ça, fondée sur une confiance aveugle que les mots n’avaient jamais ni construite ni entamée. Giang marchait vite, par les ruelles qu’il connaissait mieux que quiconque, celles que les plans ignoraient, celles qui serpentaient entre les maisons-tubes comme des veines entre des organes. Zhao le suivait, sa chemise bleue flottant dans l’obscurité, ses bottes de soldat résonnant sur les pavés.
Ils débouchèrent dans une ruelle du quartier chinois de Hanoï — Hàng Buồm, la rue des Voiles, qui était depuis des siècles le cœur de la communauté chinoise de la ville. Ici, les enseignes étaient en caractères Han, les lanternes étaient rouges, et l’air avait un parfum différent — huile de sésame noire, poivre du Sichuan, vapeur de raviolis, encens de santal.
Giang s’arrêta devant une porte étroite.
On ne la voyait presque pas. Elle était coincée entre une échoppe de nouilles et un atelier de réparation de vélos, et sa couleur — un rouge fané, presque brun — se fondait dans la pénombre comme un secret qui ne veut pas être découvert. Au-dessus de la porte, une plaque de bois gravée de caractères dorés que Giang ne savait pas lire mais dont il connaissait la signification parce qu’un vieux Chinois du marché la lui avait traduite un jour : Temple de la Bienveillance Céleste.
Zhao regarda la porte. Regarda Giang. Et dans ses yeux passa quelque chose — un éclair de gratitude si vif qu’il ressemblait à de la douleur.
Ils entrèrent.
Le temple était minuscule. Trois mètres de large, peut-être cinq de profondeur, et si bas de plafond que Giang, qui n’était pourtant pas grand, sentait la fumée d’encens lui lécher le front. Mais ce qui manquait en espace était compensé par une densité visuelle qui coupait le souffle. Tout était rouge. Les murs étaient rouge laqué. Les colonnes étaient rouge vermillon. Le plafond était constellé de spirales d’encens suspendues — des cônes immenses, de la taille d’un chapeau conique, qui pendaient comme des stalactites de fumée et dont la combustion lente, millimétrique, pouvait durer des semaines. Chaque spirale portait en son centre un petit papier rouge sur lequel était inscrit un vœu — un nom, une date, une prière — et l’ensemble, vu d’en bas, ressemblait à une voûte céleste inversée, un ciel de fumée et de papier rouge sous lequel les dieux dormaient avec un sourire.
L’autel, au fond, brillait.
Un autel doré — or et laque, or et bois, or et encens — sur lequel trônaient trois statues noircies par la fumée dont les visages sereins regardaient les visiteurs avec une bienveillance minérale. Des oranges étaient posées en pyramide devant les statues — des oranges d’un orange si vif, si pur, qu’elles semblaient émettre leur propre lumière. Des bâtons d’encens, fichés dans un brûloir de bronze, se consumaient en silence, et leur fumée montait en volutes paresseuses qui se mêlaient à celle des spirales du plafond pour former un brouillard sacré, un nuage d’intérieur, une atmosphère de rêve.
Zhao resta immobile un moment.
Puis il s’avança. Il prit un bâton d’encens dans le pot qui se trouvait à gauche de l’autel. L’alluma à la flamme d’une bougie — la seule source de lumière vive dans le temple, une bougie rouge, trapue, dont la flamme ne tremblait pas. Il tint le bâton d’encens entre ses deux mains jointes, le leva à hauteur de son front, et ferma les yeux.
Giang se tint en retrait.
Il ne connaissait pas les prières de Zhao. Il ne connaissait pas ses dieux, ses ancêtres, ses morts. Mais il connaissait le geste — les mains jointes, les yeux fermés, les lèvres qui bougent sans bruit — et ce geste-là était universel. C’était le geste d’un homme qui demande quelque chose à plus grand que lui. Quoi ? Giang ne le saurait jamais. La protection pour le voyage du retour. Le pardon pour les mois d’occupation. Le souvenir d’un père mort, d’une mère lointaine, d’un village du Yunnan aux toits de chaume. Ou peut-être rien de précis — peut-être juste le besoin de se tenir debout, les yeux fermés, dans un lieu rouge et doré, et de sentir la fumée d’encens entrer dans ses poumons comme une prière entre dans un cœur.
Zhao planta le bâton d’encens dans le brûloir de bronze. Fit trois révérences — profondes, lentes, le buste plié à angle droit. Puis il se redressa, ouvrit les yeux, et regarda Giang.
Ni l’un ni l’autre ne dit rien. La fumée d’encens tournoyait entre eux, douce et âcre, et les spirales rouges du plafond continuaient leur combustion patiente, et les oranges continuaient de briller, et les dieux dorés continuaient de sourire, et quelque part dans la ruelle un chat miaula, et le bruit du monde reprit ses droits sur le silence du temple.
Ils sortirent.
Marchèrent en silence jusqu’au Metropole. La ville, autour d’eux, était en mouvement — les camions chinois qui se chargeaient, les soldats qui couraient, les ordres criés dans la nuit. Mais dans la bulle de silence que les deux hommes avaient créée autour d’eux, rien de tout cela ne pénétrait. Ils marchaient côte à côte, le barman et le soldat, le Vietnamien et le Chinois, et leur silence était plus éloquent que n’importe quel discours de n’importe quel général.
Devant le Metropole, Zhao s’arrêta. Il tendit la main. Giang la serra. Une poignée de main brève, ferme, sans effusion — la poignée de main de deux hommes qui savent qu’ils ne se reverront pas et qui ont décidé de ne pas en faire un drame.
Zhao tourna les talons et disparut dans la nuit.
Giang resta un moment sur le perron, le briquet de laiton au fond de sa poche, à écouter les pas de Zhao s’éloigner — d’abord distincts, puis confondus avec le bruit des autres bottes sur le pavé, puis perdus, absorbés, effacés par le vacarme de l’armée en mouvement, comme une voix individuelle se perd dans un chœur.
*
Le lendemain matin, le 18 mars, Giang fut réveillé par la musique.
Pas la musique des rues — les vendeurs ambulants, les radios crachotantes, les chants d’oiseaux — mais une musique organisée, martiale, triomphale, qui montait du boulevard avec la puissance d’un fleuve en crue. Il s’habilla en hâte, descendit, traversa le hall et sortit sur le perron du Metropole.
Le spectacle lui coupa le souffle.
Le boulevard — l’ancien boulevard Henri-Rivière, le plus large de Hanoï, bordé de tamariniers centenaires dont les frondaisons formaient une voûte verte au-dessus de la chaussée — était noir de monde. Des deux côtés, une foule compacte s’était massée, et au centre, dans un espace dégagé par des barrières de bambou, une colonne militaire avançait.
Les Français étaient de retour.
C’était le corps expéditionnaire du général Leclerc. Des blindés légers d’abord — des automitrailleuses dont les tourelles pivotaient lentement, comme des têtes de tortues métalliques — puis des jeeps décapotées chargées d’officiers en uniforme impeccable, puis l’infanterie, en rangs serrés, le pas cadencé, les casques à l’ordonnance. Derrière eux, des camions de transport, des ambulances, des véhicules de transmission hérissés d’antennes. Et au-dessus de tout cela, accroché aux réverbères, aux balcons, aux fenêtres — le drapeau tricolore. Des dizaines, des centaines de drapeaux tricolores qui avaient surgi de nulle part, sortis de tiroirs, de malles, de cachettes où ils avaient dormi pendant cinq ans, et qui claquaient maintenant dans le vent du matin avec une arrogance joyeuse.
Giang observait depuis le perron.
Il observait la foule — car la foule, ce matin-là, était le véritable spectacle. Il y avait les Français de Hanoï — les colons, les fonctionnaires, les commerçants qui étaient restés malgré tout et qui pleuraient de joie, ouvertement, sans retenue, les femmes agitant des mouchoirs, les hommes se découvrant au passage du drapeau, les enfants perchés sur les épaules de leurs pères. Il y avait les Vietnamiens — et c’est là que le spectacle devenait plus complexe, plus ambigu, plus intéressant. Certains regardaient en silence, le visage fermé, les bras croisés, avec cette immobilité qui est la forme vietnamienne de la protestation. D’autres regardaient avec curiosité — ni hostilité ni enthousiasme, juste le regard de gens qui voient passer un défilé et qui se demandent ce que cela va changer à leur vie quotidienne. D’autres encore — les commerçants, les employés des maisons françaises, ceux dont le gagne-pain dépendait de la présence coloniale — applaudissaient, timidement, comme des figurants qui ne sont pas sûrs d’avoir compris la scène qu’on leur demande de jouer.
Et il y avait ceux qu’on ne voyait pas. Ceux qui étaient dans la foule mais qui n’en faisaient pas partie. Ceux qui regardaient avec des yeux différents, des yeux qui comptaient — les blindés, les fusils, les hommes — et qui enregistraient, classaient, transmettaient. Liên était peut-être parmi eux. Giang ne la chercha pas du regard. Il ne voulait pas la trouver.
Le défilé passa devant le Metropole.
Un officier — dans une jeep découverte, un homme trapu, avec un visage carré et des yeux d’acier sous un képi étoilé — tourna la tête vers l’hôtel. C’était Leclerc. Giang ne le savait pas encore — il l’apprit plus tard, quand Dorvil, qui avait regardé le défilé depuis sa fenêtre avec des jumelles empruntées à un voisin, lui décrivit l’homme en détail. Leclerc regarda le Metropole comme on regarde un vieil ami qu’on retrouve après une longue absence — avec soulagement et avec inquiétude, parce que l’ami a vieilli et que ses rides racontent des choses qu’on préférerait ne pas savoir.
L’après-midi, le bar se remplit.
Pour la première fois depuis des mois, le Metropole résonna de voix françaises — des voix fortes, des voix de victoire, des voix d’hommes qui venaient de parcourir des milliers de kilomètres pour reprendre pied dans un pays qu’ils considéraient comme le leur. Les officiers de Leclerc envahirent le bar, commandèrent tout ce que Giang avait, burent vite, parlèrent fort, trinquèrent à la France, à l’Indochine, à l’armée, à la paix. L’atmosphère était celle d’une fête — mais une fête étrange, une fête à laquelle manquait la moitié des invités, une fête dont la gaieté sonnait un peu creux, comme une cloche dont le battant ne touche plus tout à fait le bronze.
Le capitaine Morizot entra à dix-sept heures.
Il entra comme on entre chez soi — en poussant la porte du pied, en lançant sa casquette sur une chaise, en saluant l’assemblée d’un geste large et bruyant. Un homme jeune — vingt-huit, trente ans — avec des épaules de nageur, des cheveux blonds coupés court, un sourire trop blanc, et cette assurance des officiers qui n’ont jamais perdu une bataille parce qu’ils n’en ont jamais livré une seule. Il portait un uniforme si neuf qu’il craquait encore aux entournures et des bottes si cirées qu’elles reflétaient les lampes du bar comme des miroirs.
— Barman ! Un gin tonic.
Giang le servit. Morizot but d’un trait, claqua le verre sur le comptoir — Giang tressaillit imperceptiblement — et en commanda un deuxième.
— Quel hôtel magnifique. Un peu délabré, certes, mais magnifique. C’est vous qui tenez le bar ?
— Oui, monsieur.
— Depuis longtemps ?
— Dix ans.
— Dix ans ! Vous avez vu les Japonais, alors. Et les Chinois. Et maintenant nous. Ha ! Vous devez être content de nous voir.
Giang ne répondit pas. Il prépara le deuxième gin tonic — le gin compté au millilitre, le tonic rationné, une rondelle de kumquat en guise de citron — et le posa devant Morizot avec le geste mesuré d’un homme qui ne se presse pas et qui ne veut pas qu’on le presse.
Morizot ne remarqua ni le geste ni le silence. Il était déjà lancé — il parlait aux autres officiers, racontait la traversée en bateau depuis Marseille, la remontée depuis Haiphong, l’excitation de fouler le sol de l’Indochine pour la première fois. Il parlait de l’avenir avec la certitude de ceux qui croient que l’avenir leur appartient. La France allait remettre de l’ordre. On allait reconstruire, moderniser, civiliser. Les indigènes comprendraient vite où était leur intérêt. Ce Ho Chi Minh n’était qu’un agitateur communiste, on en avait vu d’autres, on en viendrait à bout en quelques mois.
Giang essuyait ses verres.
Il essuyait ses verres et il pensait au sergent Zhao, qui était parti la veille avec son armée, qui marchait peut-être en ce moment même sur une route du nord, vers la frontière chinoise, avec ses bottes usées et sa chemise bleue, et qui ne savait pas — ne saurait peut-être jamais — que l’homme qui avait pris sa place au comptoir du Metropole était en train de dire exactement les mêmes choses que les soldats chinois avaient dites en arrivant, six mois plus tôt. Nous sommes là. Tout ira bien. Faites-nous confiance.
Les langues changeaient. Le refrain restait le même.
Ce soir-là, très tard, quand le bar fut vide et que le silence eut repris ses droits, Giang sortit le briquet de Zhao de sa poche. Il le posa sur le comptoir. Le regarda. Le dragon gravé dans le laiton. Les caractères chinois qu’il ne savait pas lire. L’usure du métal, la patine du temps, la chaleur persistante d’une main absente.
Il rangea le briquet dans le tiroir du comptoir — le tiroir de gauche, celui où il gardait ses affaires personnelles, son carnet de recettes, un stylo, une photographie de sa mère qu’il ne montrait à personne.
Puis il éteignit les lampes, ferma le bar, et monta se coucher.
Dans la cour du Metropole, le frangipanier laissait tomber ses fleurs dans le noir. Et quelque part au nord de la ville, sur la route de Lạng Sơn, une colonne de soldats chinois marchait dans la poussière, vers un pays qui ne les attendait pas plus que celui qu’ils quittaient, et parmi eux un sergent du Yunnan serrait ses mains vides dans ses poches en pensant au goût du rhum.
CHAPITRE 8 — L’acheteur
L’homme apparut un mardi d’avril, à quatorze heures, qui est l’heure morte des hôtels.
Quatorze heures au Metropole, c’était le moment où le restaurant se vidait, où la cuisine rangeait ses casseroles, où Madame Lê s’accordait sa sieste inavouée, et où Giang, seul derrière son comptoir, pouvait enfin s’asseoir — il ne s’asseyait jamais devant les clients — et feuilleter son carnet de recettes en buvant un thé refroidi. C’était l’heure où l’hôtel se repliait sur lui-même, comme un animal qui digère, et où les bruits du dehors — cyclo-pousse, vendeurs ambulants, klaxons des jeeps françaises — parvenaient au bar assourdi, lointains, presque irréels, comme un monde dont on aurait baissé le volume.
La porte du hall s’ouvrit sans bruit.
Giang leva les yeux de son carnet. Un homme se tenait dans l’entrée. Il ne bougeait pas. Il ne regardait pas autour de lui avec la curiosité d’un touriste ou l’empressement d’un voyageur. Il regardait droit devant, les mains croisées dans le dos, avec cette immobilité particulière des gens qui savent exactement où ils sont et pourquoi ils y sont.
C’était un Chinois. Giang le sut immédiatement — pas à cause des traits, car beaucoup de Vietnamiens du nord avaient des traits similaires, mais à cause de la tenue. L’homme portait un costume trois-pièces de couleur anthracite, coupé dans un tissu qui n’était ni de la soie ni du coton mais quelque chose d’intermédiaire, un tissu qui avait le tombé de la soie et la solidité du coton, un tissu qu’on ne trouvait pas à Hanoï et probablement pas à Saigon non plus. Le gilet était boutonné haut. La cravate — gris perle, sobre — formait un nœud dont la perfection géométrique tenait du prodige. Et les chaussures.
Les chaussures étaient noires. Des richelieus à bout droit, lacés, cirés à un degré de brillance qui frisait l’abstraction. Pas un grain de poussière. Pas une éraflure. Pas une trace de boue, alors qu’il était impossible de traverser Hanoï en avril sans ramasser sur ses souliers au moins une couche de terre rouge, une éclaboussure de flaque, un souvenir des ruelles défoncées. Ces chaussures étaient une déclaration — une déclaration d’un homme qui refuse la réalité des rues ou qui a les moyens de s’en affranchir.
L’homme traversa le hall à pas lents.
Il ne se dirigea pas vers la réception — il n’y avait personne à la réception, le réceptionniste étant parti déjeuner. Il ne se dirigea pas vers le bar. Il se dirigea vers l’escalier, puis changea d’avis, pivota vers le salon de lecture, en poussa la porte, entra, resta une minute exacte — Giang compta — puis ressortit. Fit trois pas dans le couloir, s’arrêta devant le tableau qui représentait la baie d’Along — une croûte coloniale dont les couleurs avaient viré au jaune mais dont le cadre doré gardait une certaine majesté — et l’examina avec l’attention d’un commissaire-priseur.
Puis il se tourna vers le bar.
Il marcha vers Giang. S’assit sur le tabouret central — pas celui de Dorvil, pas celui de Madame Lê, le tabouret du milieu, le tabouret neutre, le tabouret que personne ne réclamait jamais et qui était, pour cette raison, le plus disponible. Il posa ses mains sur le comptoir. Des mains soignées. Des ongles taillés courts, propres, avec un éclat de vernis transparent qui aurait pu être naturel mais qui ne l’était pas.
— Un thé, dit-il en français.
Un français parfait. Pas un français d’étranger — pas un français laborieux, hésitant, truffé de pièges grammaticaux — mais un français fluide, naturel, avec un accent que Giang n’arrivait pas à situer. Pas un accent chinois. Pas un accent vietnamien. Quelque chose d’autre — une inflexion qui évoquait Shanghai, ou peut-être Hong Kong, ou peut-être une ville européenne dans laquelle cet homme avait vécu assez longtemps pour que la langue lui colle à la peau.
Giang prépara le thé. Le thé vert du Thái Nguyên, le même qu’il servait à Oncle Quốc, le même qu’il avait servi à Hồ Chí Minh. Il le posa devant l’homme dans une tasse de céladon — la belle vaisselle, instinctivement, sans y réfléchir, parce que quelque chose chez cet homme commandait la belle vaisselle.
L’homme but une gorgée. Reposa la tasse. Regarda Giang.
— Ce thé est du Thái Nguyên ?
— Oui, monsieur.
— Première récolte ?
— Deuxième, monsieur.
— La première est meilleure. Plus douce. Moins d’amertume en fin de bouche.
Giang ne répondit pas, mais quelque chose bougea à l’intérieur de lui — un frisson de reconnaissance, le frisson du spécialiste qui rencontre un autre spécialiste. L’homme connaissait le thé. Pas comme un amateur qui a lu un livre. Comme quelqu’un qui a bu, comparé, goûté, jugé, pendant des années, dans des villes différentes, avec des eaux différentes, à des altitudes différentes.
— Comment vous appelez-vous ? demanda l’homme.
— Giang. Nguyễn Văn Giang.
— Vous êtes barman.
— Oui, monsieur.
— Depuis longtemps ?
— Dix ans.
— C’est long. Cet hôtel a de la chance de vous avoir.
Ce n’était pas un compliment — c’était un constat. Prononcé sans chaleur mais sans froideur non plus, avec la neutralité d’un homme qui évalue un actif. Giang eut l’impression fugace d’être pesé, mesuré, coté — non pas comme un être humain mais comme un élément d’un ensemble, une pièce d’un mécanisme, un composant qu’on examine avant d’acheter la machine.
L’homme finit son thé. Se leva. Laissa sur le comptoir un billet — un billet en piastres indochinoises, pas en monnaie chinoise — d’une valeur qui correspondait à dix tasses de thé.
— Je reviendrai, dit-il.
Et il sortit du Metropole comme il y était entré — sans bruit, sans hâte, avec des chaussures impeccables.
*
Il revint trois jours plus tard. Puis une semaine après. Puis deux fois dans la même semaine.
Chaque fois, le même rituel. Quatorze heures. Le thé vert. Le tabouret central. Les chaussures. Mais à chaque visite, l’homme élargissait son périmètre. Il demanda à voir la salle de restaurant. Puis les cuisines — où le cuisinier Bảo, surpris par cette intrusion, faillit lâcher sa louche dans la soupe. Puis les chambres — il monta au premier étage, ouvrit les portes une à une, entra, ressortit, sans commentaire. Puis la cour intérieure. Puis les combles. Puis la cave.
Madame Lê fut la première à comprendre.
— Il achète, dit-elle à Giang un soir, debout dans le couloir, son carnet serré contre la poitrine.
— Il achète quoi ?
— L’hôtel.
— Comment le savez-vous ?
— Parce que j’ai fait la même chose quand je suis arrivée ici, il y a trente ans. On regarde tout. On touche les murs. On ouvre les placards. On goûte l’eau. On vérifie la plomberie. Et ensuite, on décide.
— Mais qui est-il ?
Madame Lê pinça les lèvres. Elle n’aimait pas ne pas savoir. Toute sa vie avait été construite sur le savoir — savoir où étaient les draps, savoir qui avait volé le chandelier, savoir quel régime venait après l’autre. Ne pas savoir était une faiblesse qu’elle ne s’autorisait pas.
— Je vais me renseigner, dit-elle.
Elle se renseigna. Il lui fallut trois jours — trois jours de conversations murmurées avec les commerçants chinois du quartier Hàng Buồm, les réceptionnistes des autres hôtels, un fonctionnaire vietnamien du service du cadastre à qui elle apporta, en guise de pot-de-vin, un paquet de thé et un sourire, ce qui, venant de Madame Lê, équivalait à une fortune.
Elle revint avec un nom : Giu Sinh Hoi.
— Un homme d’affaires chinois. Basé à Cholon, le quartier chinois de Saigon. Fortune dans le commerce du riz et de l’opium — l’un légal, l’autre moins. Des connexions à Shanghai, à Hong Kong, à Singapour. Personne ne sait son âge exact. Personne ne sait s’il est marié. Personne ne sait ce qu’il veut.
— Sauf acheter le Metropole.
— Sauf acheter le Metropole.
Giang digéra l’information comme il digérait tout — en silence, derrière son comptoir, en polissant un verre. Le Metropole allait changer de mains. C’était logique — dans un pays qui changeait de régime comme d’autres changent de chemise, les propriétés changeaient de propriétaire avec la même fluidité. Les Français avaient construit l’hôtel. Les Japonais l’avaient occupé. Les Chinois l’avaient pillé. Le gouvernement vietnamien l’avait récupéré. Et maintenant, un homme d’affaires chinois de Cholon allait l’acheter avec de l’argent gagné dans le riz et l’opium. C’était la valse des propriétaires, le carrousel des puissances, et Giang, planté derrière son comptoir comme un arbre au milieu d’un fleuve, regardait passer les saisons.
La visite suivante de Giu Sinh Hoi fut différente.
Il arriva à quatorze heures, comme d’habitude, mais cette fois il n’était pas seul. Deux hommes l’accompagnaient — un comptable, à en juger par la serviette de cuir et le crayon derrière l’oreille, et un homme plus corpulent, en costume gris, dont le rôle n’était pas immédiatement identifiable mais dont la carrure suggérait qu’il n’était pas là pour compter les serviettes.
Giu Sinh Hoi s’assit au comptoir. Les deux autres restèrent debout.
— Du thé, dit-il. Pour trois.
Giang prépara trois tasses. Giu Sinh Hoi but la sienne, les deux autres ne touchèrent pas aux leurs — par discipline, par déférence, ou parce qu’ils n’aimaient pas le thé, Giang n’aurait pas su dire.
— Giang, dit Giu Sinh Hoi.
C’était la première fois qu’il l’appelait par son prénom. Pas « monsieur Giang », pas « le barman » — Giang, tout court, comme un ami. Sauf que cet homme n’avait pas d’amis — Giang en était aussi sûr que de la qualité de son robusta.
— Oui, monsieur ?
— Qu’est-ce que vous buvez, ici, quand il n’y a plus de champagne, plus de whisky, plus de rien ?
— On invente.
— Montrez-moi.
Giang hésita un quart de seconde. Puis il fit ce qu’il faisait le mieux — il improvisa. Il sortit sa petite bouteille sans étiquette — celle qui rendait Dorvil fou de curiosité —, versa un trait de son rhum de canne, pressa un kumquat, ajouta du gingembre râpé, une pincée de sucre, et finit par une feuille de citronnelle froissée entre ses doigts pour en libérer l’huile essentielle. Il mélangea le tout, versa dans un verre droit, et le posa devant Giu Sinh Hoi.
L’homme goûta. Ses lèvres ne bougèrent pas. Ses yeux non plus. Rien, sur ce visage parfaitement composé, ne trahissait une réaction. Puis il reposa le verre, et dit, d’une voix égale :
— C’est remarquable.
Il se tourna vers le comptable. Dit quelque chose en cantonais — une phrase brève, sèche, qui ressemblait à un ordre. Le comptable ouvrit sa serviette, en sortit un document, le posa sur le comptoir. Giu Sinh Hoi ne le regarda pas. Il regardait Giang.
— Je vais acheter cet hôtel, dit-il. Les papiers sont en cours. Je voulais que vous le sachiez.
— Merci de me prévenir, monsieur.
— Je ne vous préviens pas. Je vous informe. Ce n’est pas la même chose. Je vous informe parce que cet hôtel a besoin de son barman, et je ne veux pas que son barman parte.
Giang soutint le regard de l’homme. C’était un regard qui ne cillait pas — un regard de joueur, de commerçant, de survivant. Un regard qui avait vu des choses que Giang ne pouvait pas imaginer — les fumeries de Cholon, les entrepôts du port de Saigon, les salons feutrés de Shanghai où les empires se jouaient à la table de mah-jong. C’était un regard qui ne demandait pas la confiance mais qui n’avait pas besoin de la demander, parce qu’il offrait en échange quelque chose de plus fiable que la confiance — l’intérêt mutuel.
— Je ne pars pas, dit Giang.
Giu Sinh Hoi hocha la tête. Un seul hochement, minimal, suffisant. Puis il finit son verre — le cocktail improvisé, le mélange de rhum et de kumquat et de gingembre et de citronnelle — et se leva.
— Une dernière chose, dit-il en se retournant sur le seuil du bar. Ce que vous mettez dans votre bouteille sans étiquette — c’est de l’alcool de riz infusé au pamplemousse, n’est-ce pas ?
Giang le regarda, stupéfait. Personne — ni Dorvil, ni Madame Lê, ni aucun client en dix ans — n’avait deviné.
— Oui, monsieur.
Giu Sinh Hoi esquissa quelque chose qui n’était pas tout à fait un sourire mais qui était la chose la plus proche d’un sourire que son visage semblait capable de produire — un léger relèvement du coin droit de la bouche, une lueur dans l’œil, un adoucissement fugitif des traits qui disparut aussi vite qu’il était apparu.
— Je m’en doutais, dit-il. Mon grand-père en faisait.
Et il sortit, suivi de ses deux hommes, avec ses chaussures impeccables et son mystère intact.
*
Ce soir-là, Dorvil descendit au bar à dix-huit heures.
— J’ai entendu dire que l’hôtel a été vendu.
— Pas encore. Mais bientôt.
— Un Chinois ?
— Un homme d’affaires.
— Chinois.
— Oui.
Dorvil s’accouda au comptoir. Il avait son air des mauvais jours — les cernes plus profonds, le regard plus lourd, la barbe de trois jours qui lui donnait l’aspect d’un naufragé élégant.
— C’est parfait, dit-il avec une ironie lasse. Les Français construisent, les Japonais occupent, les Chinois achètent. Et nous, au milieu, on boit. Fais-moi un de tes trucs, Giang. Un de tes trucs qui n’ont pas de nom et qui font oublier le nom des choses.
Giang prépara le cocktail. Il le prépara avec du rhum, du kumquat, du gingembre, et un trait de sa bouteille sans étiquette — l’alcool de riz au pamplemousse, le secret éventé par les chaussures impeccables d’un homme qui ne souriait pas.
Dorvil but.
— L’hôtel change, dit-il. La ville change. Le pays change. Et toi, Giang, tu ne changes pas. Tu es toujours là, derrière ton comptoir, avec ton chiffon et tes verres. Tu es le seul point fixe de cet endroit.
— Les points fixes sont ennuyeux.
— Les points fixes sont nécessaires. Sans eux, le monde tourne dans le vide.
Giang ne répondit pas. Il pensa à Giu Sinh Hoi et à ses chaussures. À Zhao et à son briquet. À Sainteny et à ses mains qui tremblaient. À Hồ Chí Minh et à ses sandales de caoutchouc. Tant de pieds différents avaient foulé ce sol. Tant de semelles avaient usé ces dalles. Et lui, Giang, il les regardait passer, du matin au soir, debout derrière un comptoir d’acajou, dans un hôtel qui changeait de nom comme d’autres changeaient de drapeau, et dont la seule constante — la seule, l’unique, l’irréductible — était le goût du café, l’odeur du thé, et le bruit d’un verre qu’on pose sur le bois.
CHAPITRE 9 — Le lac
Il y avait des dimanches où Giang n’appartenait à personne.
Pas au Metropole, pas aux clients, pas aux verres, pas au comptoir d’acajou — à personne. Madame Lê lui accordait un dimanche sur deux, à condition qu’il laissât le bar en état et qu’il ne posât pas de questions sur ce qu’elle ferait en son absence, ce qui, traduit dans la langue de Madame Lê, signifiait qu’elle tiendrait le bar elle-même, qu’elle le tiendrait mal, qu’elle le savait, et qu’il n’avait pas intérêt à le lui faire remarquer.
Ce dimanche d’avril, Giang se leva tôt — plus tôt que d’habitude, ce qui était dire, car il se levait d’habitude avant le soleil — et sortit du Metropole par la porte de service, sans tablier, sans chiffon, sans la moindre responsabilité envers un verre quelconque. Il portait une chemise blanche — toujours — et un pantalon de coton sombre, et des sandales en cuir qui avaient la souplesse des choses longtemps portées. Il n’emportait rien. Pas de panier, pas de carnet, pas de liste de courses. Un homme libre, pendant quelques heures, dans une ville qui ne l’était pas tout à fait.
Il marcha vers le lac.
Le lac Hoàn Kiếm était à dix minutes du Metropole — dix minutes de Hanoï, c’est-à-dire une éternité sensorielle, un monde complet de bruits, d’odeurs et de rencontres comprimé dans quelques centaines de mètres. Giang longea le boulevard, tourna dans une ruelle où une vieille dame vendait du xôi — du riz gluant cuit à la vapeur, teint en violet par des feuilles de gấc, saupoudré de graines de sésame et de cacahuètes pilées — et en acheta une portion qu’elle lui tendit dans une feuille de bananier avec un sourire édenté qui valait tous les emballages du monde. Il mangea en marchant, le riz gluant tiède et sucré fondant sur la langue, les grains de sésame craquant entre les dents, et il pensa que le bonheur, quand il existait, avait exactement cette consistance — tiède, compact, éphémère, et enveloppé dans une feuille.
Le lac apparut au détour d’une rue, comme il apparaissait toujours — d’un seul coup, sans prévenir, comme une phrase qui commence au milieu.
Hoàn Kiếm. Le lac de l’Épée restituée. Un ovale d’eau verte au centre de la ville, entouré de saules pleureurs et de banians dont les racines aériennes tombaient vers la surface comme des doigts cherchant leur reflet. L’eau n’était pas claire — elle ne l’avait jamais été, elle ne le serait jamais, car le lac était vivant, nourri par les pluies et les eaux souterraines, habité par des tortues géantes dont certaines, disait la légende, avaient plusieurs siècles et portaient sur leur carapace la mémoire de la ville. L’eau était verte, d’un vert profond, opaque, un vert de jade, un vert de mousse, un vert qui absorbait la lumière et ne la rendait pas.
Au milieu du lac, sur un îlot minuscule, se dressait la tour de la Tortue — Tháp Rùa — une petite pagode de pierre grise dont la silhouette, reflétée dans l’eau verte, semblait flotter entre deux mondes, entre le ciel et le fond, entre le réel et le rêve. Et sur un autre îlot, relié à la rive par un pont de bois laqué rouge — rouge vif, rouge éclatant, rouge irréel, un rouge qui n’existait dans aucune palette occidentale et qui était le rouge des temples, des lanternes, des enveloppes de chance — se trouvait le temple Ngọc Sơn, le temple de la Montagne de Jade.
Giang traversa le pont.
Le pont Thê Húc — le pont du Soleil Levant — était une courbe de bois rouge qui enjambait l’eau avec la grâce d’un sourcil levé. Sous ses pas, les planches craquaient doucement, et l’eau du lac, en dessous, reflétait le rouge des balustrades en le mêlant au vert de sa propre surface, créant une couleur qui n’avait pas de nom — un vert-rouge, un rouge-vert, une couleur de songe. Des lotus poussaient le long des berges de l’îlot, leurs grandes feuilles rondes étalées sur l’eau comme des plateaux de jade, leurs fleurs roses dressées vers le ciel avec cette dignité verticale qui avait fait du lotus le symbole de tout ce qui est pur dans un monde qui ne l’est pas.
Le temple Ngọc Sơn était petit, ancien, saturé de sens.
Un portique de pierre en marquait l’entrée, surmonté de caractères chinois gravés dans la pierre — des invocations, des bénédictions, des fragments de sagesse confucéenne que les siècles avaient rendus à moitié illisibles mais qui continuaient de veiller sur les visiteurs comme des gardes endormis. À l’intérieur, la pénombre sentait l’encens et le bois vieux. Des colonnes laquées rouge et or soutenaient un plafond bas sur lequel des dragons peints s’enroulaient dans des nuages de fumée stylisés. Un autel, au fond, portait des statues — des généraux, des lettrés, des divinités taoïstes dont les visages sévères étaient adoucis par la lueur des bougies et par la patine de la fumée accumulée sur des décennies de prières.
Mais ce qui fascinait le plus Giang, ce n’étaient ni les statues ni les dragons — c’était la tortue.
Dans une vitrine de verre, au centre du temple, reposait le corps empaillé d’une tortue géante du lac Hoàn Kiếm. Elle mesurait plus d’un mètre de long. Sa carapace, d’un brun verdâtre, portait les marques du temps comme un visage porte ses rides — chaque écaille racontait une année, chaque fissure racontait une saison, et l’ensemble composait une carte de la longévité que les hommes rêvaient de posséder et que seules les tortues savaient lire. On l’avait pêchée morte dans le lac en 1968 — non, se corrigea Giang, pas encore, on la pêcherait plus tard, bien plus tard, il mélangait les temps parce que la tortue, justement, annulait le temps, parce que sa présence dans le temple était à la fois passée, présente et future, comme le lac lui-même, comme Hanoï elle-même, comme tout ce qui vit assez longtemps pour ne plus appartenir à aucune époque.
Giang s’assit sur un banc de pierre, à l’ombre d’un banian, face au lac.
Le dimanche matin, Hoàn Kiếm appartenait aux Hanoïens. Pas aux soldats, pas aux diplomates, pas aux occupants de passage — aux gens. Des couples se promenaient le long de la rive, les femmes en áo dài de couleur, les hommes en chemise blanche, marchant lentement, sans but, avec cette lenteur délibérée qui est la forme vietnamienne de la liberté. Des vieux messieurs pratiquaient le tai-chi sous les saules, leurs mouvements si fluides qu’ils semblaient nager dans l’air. Des enfants couraient entre les arbres en poussant des cerceaux de bambou. Un joueur de đàn bầu — la cithare monocorde, l’instrument le plus mélancolique du Vietnam, dont la note unique, modulée par une tige de bambou flexible, pouvait exprimer toute la gamme des émotions humaines avec une seule corde — était assis au bord de l’eau et faisait monter dans le matin une mélodie si triste et si belle que les passants ralentissaient pour l’écouter, comme on ralentit devant un coucher de soleil.
— La ville des mille ans respire encore, dit une voix derrière Giang.
Il n’eut pas besoin de se retourner. L’éventail de papier de riz, la voix de parchemin, l’odeur d’encens froid qui suivait le vieil homme comme un parfum personnel — c’était Oncle Quốc.
— Vous venez souvent ici ? demanda Giang.
— Chaque dimanche. Depuis plus longtemps que tu ne peux l’imaginer.
Le vieil homme s’assit à côté de lui sur le banc de pierre. Son áo dài de soie brune se fondit dans l’ombre du banian comme si le tissu et l’écorce étaient faits de la même matière. Il posa son éventail fermé sur ses genoux. Regarda le lac.
— Tu connais l’histoire de l’épée ? demanda-t-il.
— Tout le monde la connaît.
— Tout le monde connaît les mots. Pas tout le monde connaît l’histoire.
Giang sourit. C’était la manière d’Oncle Quốc — poser une question dont il connaissait la réponse, attendre qu’on réponde, puis corriger la réponse sans avoir l’air de corriger. Une pédagogie de lettré confucéen, patiente, oblique, infatigable.
— Raconte-moi, alors.
Oncle Quốc ferma les yeux. Quand il parlait les yeux fermés, sa voix changeait — elle devenait plus profonde, plus lente, comme si elle venait de plus loin que sa gorge, comme si elle remontait d’un puits intérieur où les siècles étaient stockés en couches successives.
— Au XVe siècle, le pays était occupé par les Ming. La Chine avait envahi le Đại Việt et imposé sa loi — ses fonctionnaires, sa langue, ses impôts, ses dieux. Pendant dix ans, les Vietnamiens avaient résisté, dans les montagnes, dans les forêts, avec des armes de fortune et une colère patiente. Et puis un jour, un pêcheur du lac — ce lac, Giang, celui que tu regardes en ce moment — trouva dans ses filets une lame. Une lame d’acier, parfaite, sans rouille, comme si le lac l’avait conservée depuis la nuit des temps pour ce moment précis.
Il fit une pause. Ouvrit les yeux. Les referma.
— Le pêcheur apporta la lame à Lê Lợi, le chef de la résistance. Lê Lợi la monta sur une poignée d’or et en fit une épée. Avec cette épée, il vainquit les Ming. Il les chassa du pays. Il restaura l’indépendance. Dix ans de guerre, des milliers de morts, des villages brûlés, des familles détruites — et au bout, la victoire. Le Đại Việt était libre.
Le joueur de đàn bầu, au bord de l’eau, tira une note longue, vibrante, qui monta dans l’air comme une question.
— Mais l’histoire ne s’arrête pas là, continua Oncle Quốc. Après la victoire, Lê Lợi devint roi. Il régna depuis Hanoï. Et un jour, il se promenait sur ce lac — sur ce même lac, Giang, à l’endroit exact où nous sommes — quand une tortue géante surgit de l’eau. La tortue ouvrit la gueule et prit l’épée dans la main du roi. Et elle plongea. Elle emporta l’épée au fond du lac. Et depuis ce jour, personne ne l’a jamais revue.
Silence. Le banian au-dessus d’eux laissa tomber une feuille qui se posa sur l’eau sans bruit.
— Pourquoi ? demanda Giang. Pourquoi la tortue a‑t-elle repris l’épée ?
— Parce que l’épée n’avait jamais appartenu au roi. Elle appartenait au lac. Au pays. Au temps. Elle avait été prêtée — prêtée pour un usage précis, dans un moment précis. Et quand cet usage était accompli, elle devait être rendue. Rien ne nous appartient, Giang. Ni les épées, ni les victoires, ni les hôtels, ni les pays. Tout est prêté. Tout est rendu.
Il ouvrit les yeux. Regarda Giang. Et dans ce regard de vieil homme — un regard qui avait la couleur du lac, un vert profond, opaque, insondable — Giang vit quelque chose qui ressemblait à un avertissement.
— Les Français sont revenus, dit Oncle Quốc. Ils croient que ce pays leur appartient. Les Chinois sont partis. Ils croyaient que ce pays leur appartenait. Ho Chi Minh croit que ce pays lui appartient. Ils ont tous tort. Ce pays appartient au lac. Aux tortues. Au temps. Et le temps est patient. Le temps attend.
Il se leva. Épousseta son áo dài d’un geste machinal. Prit son éventail.
— Je rentre. Le thé m’attend.
— Le thé peut attendre.
— Le thé peut attendre. Pas moi. Je suis vieux, Giang. Je n’ai plus le luxe de la patience.
Il rit — un rire sec, un rire de feuille morte — et s’éloigna sur le chemin qui longeait la rive, sa silhouette brune se fondant peu à peu dans le vert des saules et le rouge du pont, jusqu’à disparaître, comme tout disparaissait autour du lac Hoàn Kiếm — les rois, les épées, les tortues, les empires — happé par cette eau verte qui ne rendait rien de ce qu’elle avait pris.
Giang resta.
Il resta longtemps, assis sur son banc de pierre, à regarder le lac. Le soleil montait et la lumière changeait — d’or pâle elle devenait blanche, puis jaune, puis presque violente, cette lumière d’avril à Hanoï qui fait vibrer les couleurs et trembler les ombres. Les promeneurs se multipliaient. Un vendeur de kem — de glace — passa avec sa carriole et Giang lui acheta un cornet de glace au coco, qu’il mangea lentement, en le tournant pour attraper les gouttes qui coulaient, avec l’application d’un enfant et le plaisir d’un homme qui s’autorise, pour une fois, à ne rien faire d’utile.
Il pensa à sa vie. Pas à la vie de barman — celle-là, il la connaissait par cœur, il en connaissait les gestes, les rythmes, les gratifications et les limites. Non, il pensa à l’autre vie, celle qu’il n’avait pas encore vécue, celle qui existait quelque part dans un avenir qu’il n’arrivait pas à imaginer clairement mais dont il sentait la présence, comme on sent un courant sous-marin quand on nage en surface. Liên avait dit : un jour, tu ouvriras ton propre café. Un endroit à toi. Petit, beau, avec de la musique. Les mots étaient restés. Ils avaient germé quelque part, dans un recoin de sa pensée, et maintenant ils poussaient, lentement, comme les lotus du lac poussaient à travers la boue — d’abord une tige, puis une feuille, puis cette fleur improbable qui jaillit du fond le plus sombre pour s’ouvrir à la surface.
Un café à lui. Un endroit où il ne servirait pas sous un drapeau — ni français, ni japonais, ni chinois, ni même vietnamien. Un endroit où le seul drapeau serait l’arôme du café, et la seule allégeance celle du goût.
Il regarda la surface du lac. Pas une ride. L’eau verte, immobile, gardait ses secrets — l’épée, les tortues, les siècles.
Puis Giang se leva, jeta le bout de son cornet de glace aux poissons du lac, et rentra au Metropole.
Il avait des verres à polir.
CHAPITRE 10 — Les fantômes du Metropole
La nuit, l’hôtel parlait.
Pas avec des mots — avec des bruits. Des craquements dans les boiseries, des grincements de portes que personne n’avait ouvertes, des soupirs de tuyauterie, des claquements de volets que le vent du fleuve Rouge poussait avec l’obstination d’un visiteur qui insiste. Le Metropole, la nuit, n’était plus un hôtel — c’était un organisme, un être vivant fait de bois et de pierre et de mémoire, qui respirait dans le noir avec la régularité d’un dormeur et qui, parfois, comme les dormeurs, murmurait dans son sommeil des choses incompréhensibles.
Giang aimait la nuit.
Il aimait la nuit parce que la nuit, le bar lui appartenait entièrement. Plus de clients, plus de commandes, plus de sourires obligatoires. Juste le comptoir, les verres, la lampe à huile, et ce silence particulier de la nuit tropicale qui n’est pas vraiment un silence — c’est un fourmillement, une tapisserie sonore tissée de grillons, de geckos, de grenouilles lointaines, de chiens errants qui dialoguent d’un bout à l’autre de la ville avec l’urgence de messagers porteurs de nouvelles que personne ne comprend.
Ce soir-là — un soir de mai, tiède, lourd, chargé de l’humidité qui annonçait la mousson — Giang ferma le bar à vingt-trois heures. Le dernier client était parti depuis une heure — un journaliste australien, installé au Metropole depuis une semaine, qui buvait du gin avec une régularité métronomique et qui n’adressait la parole à personne, sauf à son carnet, dans lequel il écrivait des choses que Giang n’essayait pas de lire mais dont il soupçonnait qu’elles concernaient la situation politique, car le journaliste avait ce regard — ce regard fixe, calculateur, légèrement absent — des gens qui observent le monde pour le raconter à d’autres.
Giang lava les derniers verres. Éteignit la lampe principale. N’en garda qu’une — la petite, celle qu’il posait au bout du comptoir, dont la flamme basse et dorée transformait le bar en grotte.
Il s’assit.
Il ne s’asseyait presque jamais — dix heures debout par jour, six jours par semaine, mais debout par choix, debout par principe, parce qu’un barman assis n’est plus un barman, c’est un client de l’autre côté du comptoir. Mais la nuit, quand il n’y avait personne, il s’autorisait ce luxe. Il s’asseyait sur le tabouret de Dorvil — le deuxième en partant de la gauche — et il regardait le bar depuis l’autre côté, depuis le côté des clients, et il voyait ce qu’ils voyaient : les bouteilles alignées, les verres qui brillaient dans la pénombre, le bois du comptoir poli par des milliers de coudes, et derrière, le mur où une photographie jaunie montrait le Metropole en 1901, le jour de son inauguration — une façade blanche éblouissante, des colonnes, un perron, des messieurs en costume de lin et des dames en robes longues, et au-dessus de la porte, en lettres dorées : GRAND HÔTEL METROPOLE PALACE.
Quarante-cinq ans.
L’hôtel avait quarante-cinq ans. Pour un homme, c’était la maturité. Pour un bâtiment tropical, c’était déjà la vieillesse. Quarante-cinq ans de chaleur, d’humidité, de termites, de typhons, de guerres, d’occupations, de négligences et de rafistolages. Quarante-cinq ans de mains posées sur les rampes d’escalier, de pieds traînés sur les dalles, de corps couchés sur les matelas, de voix résonnant dans les couloirs. L’hôtel avait absorbé tout cela. Il l’avait absorbé comme une éponge absorbe l’eau — sans tri, sans jugement, sans distinction entre le général français et le soldat japonais, entre la danseuse de cabaret et l’épouse du gouverneur, entre le cri de plaisir et le cri de peur.
Giang ferma les yeux et les laissa venir.
Les fantômes.
Pas des fantômes au sens où Madame Lê l’entendait — Madame Lê ne croyait pas aux fantômes, elle croyait aux inventaires. Pas des fantômes au sens des contes vietnamiens — les esprits affamés, les âmes errantes, les revenants du septième mois lunaire à qui l’on offrait des repas sur des autels de fortune. Non, les fantômes de Giang étaient plus discrets, plus intimes. C’étaient des empreintes. Des rémanences. Des traces de vies laissées dans les murs, dans le bois, dans l’air, comme le parfum d’une femme reste dans une pièce longtemps après qu’elle en est sortie.
Il voyait — ou croyait voir, ou inventait, ce qui revenait au même — les soirées de l’époque coloniale. Le bar illuminé par des lustres de cristal, les officiers en uniforme blanc, les femmes en robes de soie, la musique d’un gramophone jouant un tango argentin qui se mêlait au bruit des ventilateurs et aux rires un peu trop aigus de gens qui buvaient un peu trop vite. Il voyait André Ducamp, le fondateur, debout sur le perron le jour de l’inauguration, en 1901, avec sa moustache en guidon de vélo et sa fierté de bâtisseur — un homme qui avait regardé un terrain vague au coin du boulevard Henri-Rivière et qui avait vu, dans le vide, un palais. Il voyait les premières projections de cinéma, en 1916 — les images tremblantes sur un drap tendu dans la salle de restaurant, les spectateurs médusés, ce miracle de lumière et d’ombre qui faisait du Metropole, pour un soir, le lieu le plus moderne de toute l’Indochine.
Il voyait Charlie Chaplin.
Chaplin était venu en 1936, en voyage de noces avec Paulette Goddard. Giang n’était pas encore au Metropole — il était arrivé la même année, quelques mois plus tard — mais le personnel ancien en parlait comme d’une apparition. Chaplin avait dormi dans la suite du premier étage, avait pris son petit-déjeuner dans la cour intérieure, avait fait rire le personnel en mimant un serveur qui renverse un plateau — un numéro qu’il avait improvisé en trois secondes et qui avait été, de l’avis unanime, plus drôle que tous les films jamais projetés dans la salle de restaurant. Paulette Goddard, disait-on, était si belle que les fleurs du frangipanier se tournaient vers elle quand elle passait — une affirmation botaniquement douteuse mais poétiquement irréfutable.
Il voyait Somerset Maugham — venu avant Giang, lui aussi, dans les années vingt, un Anglais flegmatique qui buvait du whisky soda et qui observait le monde avec le regard d’un chirurgien — froid, précis, impitoyable. On disait qu’il avait pris des notes dans le hall du Metropole, des notes qui étaient devenues des nouvelles, des nouvelles qui avaient fait le tour du monde, et que quelque part dans la prose de Maugham vivait l’écho d’un cocktail bu au comptoir de cet hôtel.
Il voyait Noël Coward — un autre Anglais, mais l’opposé de Maugham : flamboyant, bavard, théâtral, qui avait transformé le salon de lecture en scène de spectacle improvisé et qui avait chanté des chansons de sa composition devant un public de fonctionnaires coloniaux sidérés, dont certains n’avaient jamais entendu un Anglais chanter en français avec un accent aussi résolument britannique.
Et il voyait les autres — les anonymes, les sans-nom, les oubliés. Les voyageurs de commerce qui avaient dormi une nuit et étaient repartis sans laisser de trace. Les femmes seules qui avaient bu un thé dans le salon en regardant la pluie. Les enfants qui avaient couru dans les couloirs en riant. Les domestiques qui avaient fait les lits, vidé les cendriers, ciré les chaussures, porté les valises, sans jamais figurer dans aucune photographie, dans aucun registre, dans aucune mémoire — sauf celle de l’hôtel, qui gardait tout, qui n’oubliait rien, et qui restituait parfois, la nuit, dans un craquement de plancher ou un courant d’air inexpliqué, le passage furtif d’une présence effacée.
La porte du bar s’ouvrit.
Giang sursauta. Puis reconnut la silhouette.
— Tu ne dors jamais ? demanda-t-il.
— Dormir est une perte de temps, répondit Madame Lê en s’asseyant sur son tabouret — le dernier à droite, celui qu’elle avait usé à force d’y poser le même poids au même endroit depuis trente ans.
Elle portait un áo dài noir — toujours noir — mais avait défait son chignon, et ses cheveux gris tombaient sur ses épaules, ce qui lui donnait un air différent, un air presque doux, un air que Giang ne lui avait jamais vu et qui le troubla. Madame Lê sans son chignon n’était plus la gouvernante — elle était une femme, tout simplement, une femme de soixante ans qui ne dormait pas à une heure du matin et qui venait s’asseoir au bar comme n’importe quel être humain que l’insomnie pousse vers la compagnie d’autrui.
— Du thé ? proposa Giang.
— Quelque chose de plus fort.
Il haussa un sourcil. Madame Lê ne buvait jamais d’alcool — c’était une règle aussi absolue que son chignon et que son áo dài noir. Mais ce soir, apparemment, les règles étaient suspendues.
Il lui servit un petit verre de son rhum de canne. Elle le prit, le huma — comme une professionnelle, nota Giang avec surprise —, puis le but d’un trait, sans tousser, sans grimacer, avec l’assurance de quelqu’un qui a déjà bu et qui n’a pas oublié comment on fait.
— Merci, dit-elle. Ne me regarde pas comme ça.
— Comme quoi ?
— Comme si j’avais trois têtes. J’ai eu trente ans, moi aussi. J’ai bu du champagne et j’ai dansé sur des tables.
Giang essaya d’imaginer Madame Lê dansant sur une table et échoua spectaculairement. Mais il eut la sagesse de ne pas le dire.
— C’était quand ? demanda-t-il.
— En 1920. Peut-être 1921. L’hôtel était plein tous les soirs. Il y avait un orchestre — un vrai orchestre, pas un gramophone — un pianiste, un violoniste et un joueur de clarinette qui étaient tous les trois amoureux de la même femme, ce qui donnait à leur musique une tension particulière. Les officiers français venaient avec leurs femmes. Les commerçants chinois venaient avec leurs maîtresses. Les journalistes venaient seuls et repartaient accompagnés. Et moi, j’avais vingt ans, et j’étais la plus jolie femme de chambre du Metropole.
Elle dit cela sans vanité — comme un fait, comme une donnée comptable inscrite dans son carnet.
— Un officier m’a demandée en mariage.
— Je sais. Vous me l’avez déjà raconté.
— Je ne te l’ai pas tout raconté. Je t’ai dit que j’avais refusé. Je ne t’ai pas dit pourquoi.
Giang attendit. Le silence nocturne du Metropole enveloppait leur conversation comme un écrin enveloppe un bijou — protecteur, intime, légèrement étouffant.
— J’ai refusé parce qu’il voulait m’emmener en France. Et je ne voulais pas quitter l’hôtel.
— L’hôtel ?
— L’hôtel. Pas Hanoï. Pas le Vietnam. L’hôtel. Cet hôtel. Ces murs. Ces couloirs. Ce plancher qui craque. Cette odeur de cire et de frangipaniers. J’avais vingt ans et je savais déjà que cet endroit serait ma vie. Qu’il serait tout — mon mari, mes enfants, ma maison, mon pays. Les gens passent, Giang. Les régimes passent. Les drapeaux passent. Mais le Metropole reste.
Elle se tut. Regarda ses mains posées sur le comptoir — des mains sèches, noueuses, des mains qui avaient fait des milliers de lits, compté des milliers de serviettes, caché des milliers d’objets aux regards des pillards.
— Et maintenant il va être vendu, dit-elle. À un Chinois qui porte des chaussures impeccables et qui ne sourit jamais.
— Il restera quand même un hôtel.
— Bien sûr qu’il restera un hôtel. Mais ce ne sera plus le même hôtel. Ce ne sera plus l’hôtel de Dumoutier et Ducamp. Ce ne sera plus l’hôtel des Français. Ce sera l’hôtel de Giu Sinh Hoi. Et je ne sais pas ce que cela signifie.
Giang lui resservit un verre de rhum. Elle le regarda avec une surprise feinte, puis le but, avec la même aisance que le premier.
— Tu crois aux fantômes, Giang ?
— Je crois aux bruits que fait l’hôtel la nuit.
— Ce n’est pas la même chose.
— C’est exactement la même chose. Les bruits sont les fantômes. Les fantômes sont les bruits. Tout ce qui a été vécu ici continue de vibrer dans les murs. Les conversations, les rires, la musique. Le pianiste amoureux. L’officier qui voulait t’épouser. Charlie Chaplin qui mimait le serveur. Tout est encore là. Le bois a tout gardé.
Madame Lê le regarda. Longtemps. Avec une expression qu’il ne lui connaissait pas — pas de l’attendrissement, non, Madame Lê ne s’attendrissait pas, mais quelque chose de voisin, quelque chose qui ressemblait à de la gratitude, comme si Giang venait de lui confirmer une chose qu’elle savait depuis toujours mais qu’elle avait besoin d’entendre.
— Tu es un bon garçon, Giang. Un bon barman et un bon garçon. Ne change pas.
— Je n’ai pas l’intention de changer.
— Personne n’a l’intention de changer. On change quand même.
Elle se leva. Rattacha ses cheveux en chignon — le geste fut rapide, expert, définitif, et en trois secondes Madame Lê redevint Madame Lê, la gouvernante, l’inventoriste, la gardienne. Le moment d’abandon était terminé. Le rhum était bu. La nuit avait reçu sa confession.
— Bonne nuit, Giang.
— Bonne nuit, Madame Lê.
Elle s’arrêta sur le seuil.
— Le chandelier en argent, dit-elle. Celui qui a disparu en janvier.
— Oui ?
— Je l’ai retrouvé. Il était dans la chambre du journaliste australien. Sous le lit.
— Sous le lit ?
— Les Chinois n’étaient pas les seuls voleurs de cet hôtel.
Et elle disparut dans le couloir, son áo dài noir se fondant dans l’obscurité comme une encre dans l’eau, et Giang resta seul dans son bar, avec le bruit des grillons et le craquement du bois et la flamme de la lampe à huile qui projetait sur les murs des ombres mouvantes, des ombres qui ressemblaient à des silhouettes, des silhouettes qui ressemblaient à des souvenirs, des souvenirs qui ressemblaient à des fantômes, et les fantômes, cette nuit-là, étaient les maîtres du Metropole.