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CÀ PHÊ TRỨNG

CÀ PHÊ TRỨNG

Cha­pitres 6 à 10

CHA­PITRE 6 — Mieux vaut renifler

Le 6 mars 1946 com­men­ça par un bruit de moteurs.

Giang les enten­dit avant l’aube — un gron­de­ment sourd, loin­tain, qui venait du port flu­vial et remon­tait les bou­le­vards comme une rumeur de ton­nerre. Des camions, des véhi­cules blin­dés, les pre­miers élé­ments du corps expé­di­tion­naire fran­çais qui atten­daient dans la baie d’Hai­phong et qui com­men­çaient, disait-on, à remon­ter vers Hanoï. Mais ils n’en­tre­raient pas encore. Pas ce jour-là. Ce jour-là, il fal­lait d’a­bord signer.

Le Metro­pole était en état de siège diplomatique.

Madame Lê avait décré­té le grand net­toyage — un grand net­toyage comme elle seule savait en orga­ni­ser, c’est-à-dire un évé­ne­ment d’une ampleur mili­taire, mobi­li­sant tout le per­son­nel dis­po­nible, avec des objec­tifs pré­cis, un calen­drier ser­ré et une tolé­rance zéro pour l’ap­proxi­ma­tion. Les sols furent lavés deux fois. Les cuivres asti­qués. Les fenêtres — celles qui avaient encore des vitres — net­toyées au vinaigre. Le papier hui­lé des fenêtres bri­sées fut rem­pla­cé par du papier neuf, ache­té la veille au mar­ché noir à un prix que Madame Lê refu­sa de divul­guer mais qui, à en juger par l’ex­pres­sion de ses lèvres, lui avait coû­té une part signi­fi­ca­tive de sa réserve per­son­nelle de dignité.

Giang pré­pa­ra le bar comme pour une cérémonie.

Il sor­tit ses meilleures bou­teilles — les sur­vi­vantes, les res­ca­pées, celles qu’il avait cachées dans un double fond qu’il avait lui-même construit der­rière l’é­ta­gère du fond. Un cognac Hen­nes­sy dont l’é­ti­quette jau­nis­sait mais dont le liquide ambré n’a­vait rien per­du de sa noblesse. Un arma­gnac oublié depuis 1939 dans une caisse que les Japo­nais n’a­vaient pas trou­vée. Deux bou­teilles de vin rouge — un bor­deaux indé­fi­nis­sable, impor­té avant la guerre, dont le bou­chon tenait par miracle et par prière. Et du cham­pagne. Une seule bou­teille, la der­nière, que Giang avait enter­rée dans la cour inté­rieure pen­dant l’oc­cu­pa­tion japo­naise, enve­lop­pée dans des chif­fons et enfouie au pied du fran­gi­pa­nier, comme un tré­sor de pirate, comme une pro­messe de jours meilleurs.

Il ne savait pas si l’oc­ca­sion méri­tait le cham­pagne. Mais il sen­tait, avec cet ins­tinct des gens de ser­vice qui per­çoivent la tem­pé­ra­ture des évé­ne­ments avant ceux qui les font, que ce jour-là n’é­tait pas un jour ordinaire.

Dès huit heures, les allées et venues commencèrent.

Des Viet­na­miens d’a­bord — les mêmes cadres en tunique sombre que lors de la der­nière visite, mais plus nom­breux, plus ner­veux, por­tant des dos­siers plus épais et des visages plus creu­sés. Ils s’ins­tal­lèrent dans le salon de lec­ture, qui avait été réamé­na­gé pour l’oc­ca­sion : la table basse rem­pla­cée par une table de confé­rence emprun­tée au bureau de la direc­tion, huit chaises dis­po­sées en cercle, des cen­driers en por­ce­laine posés à inter­valles régu­liers car les négo­cia­teurs, aus­si bien fran­çais que viet­na­miens, fumaient comme des locomotives.

Puis les Chi­nois. Pas des sol­dats cette fois — des offi­ciers supé­rieurs, en uni­forme propre, avec des galons dorés et des bottes cirées, envoyés par le géné­ral Lu Han pour sur­veiller les négo­cia­tions. Car c’é­tait là le nœud de l’af­faire : les accords ne concer­naient pas seule­ment la France et le Viet­nam, ils concer­naient aus­si la Chine, qui devait accep­ter de reti­rer ses troupes pour lais­ser entrer les Fran­çais. Trois puis­sances autour d’une table, avec un bar­man der­rière une porte entrouverte.

Puis les Fran­çais. Sain­te­ny arri­va à neuf heures, accom­pa­gné de trois offi­ciers et d’un inter­prète dont il n’a­vait pas besoin — il par­lait lui-même un viet­na­mien rudi­men­taire, suf­fi­sant pour les poli­tesses — mais dont la pré­sence était pro­to­co­laire. Sain­te­ny était dif­fé­rent de la der­nière fois. Plus ten­du, mais aus­si plus lumi­neux, comme un homme qui approche du but après une longue course et qui sent ses jambes fai­blir au moment même où il voit la ligne d’arrivée.

Il pas­sa devant le bar. S’ar­rê­ta. Regar­da Giang.

— Un café ?

— Main­te­nant ?

— Main­te­nant.

Giang lui pré­pa­ra un café. Le robus­ta, le phin, la len­teur. Sain­te­ny but debout, accou­dé au comp­toir, en trois gor­gées rapides qui contre­di­saient la len­teur de la pré­pa­ra­tion. Il avait des cernes. Sa cra­vate était légè­re­ment de tra­vers. Ses doigts, posés sur le rebord de la tasse, trem­blaient — un trem­ble­ment infime, à peine per­cep­tible, que seul un bar­man pou­vait remarquer.

— Si tout va bien, dit-il à mi-voix, comme s’il se par­lait à lui-même, si tout va bien, nous signe­rons aujourd’hui.

Giang ne répon­dit pas. Que pou­vait-il répondre ? Que savait-il des trai­tés, des pro­to­coles, des sub­ti­li­tés diplo­ma­tiques qui se jouaient dans le salon d’à côté ? Rien. Il savait faire du café. Il savait que les mains de cet homme trem­blaient. Et il savait — parce qu’il avait vu assez de gens boire au comp­toir du Metro­pole pour avoir déve­lop­pé un sixième sens en la matière — que Sain­te­ny avait peur. Pas peur de l’é­chec. Peur de réus­sir. Peur de ce qui vien­drait après la signa­ture, quand les mots cou­chés sur le papier devraient se trans­for­mer en actes, et que les actes, eux, n’o­béissent à personne.

Sain­te­ny posa la tasse vide sur le comp­toir. La retour­na — geste ins­tinc­tif de marin, de résis­tant, d’homme qui a appris que les tasses se retournent pour ne pas recueillir la pluie dans les tranchées.

— Mer­ci, dit-il. C’est un bon café.

— Le meilleur que j’aie, monsieur.

— Alors gar­dez-en pour ce soir. Si nous réus­sis­sons, j’en aurai besoin.

Il lis­sa sa cra­vate, redres­sa ses épaules, et entra dans le salon de lec­ture comme un homme qui entre dans l’arène.

La mati­née fut longue.

Giang ne quit­ta pas le bar. Il pré­pa­ra du thé — des litres de thé, envoyés dans le salon par l’in­ter­mé­diaire de Liên, qui fai­sait la navette entre la cui­sine et le cou­loir avec une dis­cré­tion de fan­tôme. Chaque fois qu’elle reve­nait, Giang la regar­dait, et chaque fois elle secouait imper­cep­ti­ble­ment la tête, ce qui signi­fiait : pas encore. Ils dis­cutent. Ça traîne.

À onze heures, un éclat de voix. En fran­çais. Giang recon­nut la voix de Sain­te­ny — plus haute, plus aiguë que d’ha­bi­tude. Quel­qu’un avait haus­sé le ton de l’autre côté, en viet­na­mien. Les offi­ciers chi­nois, dans le hall, échan­gèrent un regard. Liên, qui pas­sait à ce moment-là, s’ar­rê­ta net dans le cou­loir, le pla­teau en sus­pens, les yeux fixés sur la porte du salon. Pen­dant trente secondes — les plus longues trente secondes de la mati­née — le Metro­pole retint son souffle.

Puis un rire. Un rire viet­na­mien, col­lec­tif, qui déten­dit l’at­mo­sphère comme un res­sort qui se relâche. Liên exha­la. Giang aus­si, sans s’en apercevoir.

À midi, on deman­da du riz.

Ce fut le signe. Quand des négo­cia­teurs demandent à man­ger, c’est qu’ils ont déci­dé de res­ter, et quand ils ont déci­dé de res­ter, c’est qu’ils sont proches d’un accord. Le cui­si­nier Bảo pré­pa­ra en catas­trophe un repas impro­vi­sé — du riz blanc, un pou­let sau­té au gin­gembre, des légumes à la vapeur, une soupe de lise­ron d’eau — qu’il fit por­ter dans le salon par deux ser­veurs. Giang remar­qua que les Fran­çais et les Viet­na­miens man­geaient ensemble, assis autour de la même table, ce qui n’é­tait pas rien. On pou­vait négo­cier dos à dos. On ne pou­vait pas man­ger dos à dos.

L’a­près-midi reprit. Plus calme. Des voix basses, des mur­mures, le grat­te­ment des sty­los sur le papier. Giang fit l’in­ven­taire de ses bou­teilles. Polit ses verres. Trois fois. Quand il n’a­vait rien d’autre à faire, il polis­sait les verres, et les verres ne s’en plai­gnaient jamais.

À quinze heures, Oncle Quốc arriva.

C’é­tait inha­bi­tuel — le vieil homme venait le matin, jamais l’a­près-midi. Il s’as­sit à sa table, com­man­da son thé, et dit, sans regar­der Giang, en fixant la fenêtre de papier huilé :

— Le roi Lê Lợi a signé un trai­té avec les Ming, en 1428. Cela n’a pas empê­ché la guerre de recom­men­cer cin­quante ans plus tard.

— Vous pen­sez que ça ne ser­vi­ra à rien ?

— Je pense que les trai­tés sont comme les digues. Ils retiennent l’eau un temps. Puis l’eau trouve un autre chemin.

Il but son thé. Replia son éven­tail. Et res­ta assis, les yeux mi-clos, à attendre — à attendre quoi ? La même chose que tout le monde, pro­ba­ble­ment. La même chose que Giang, que Liên, que Madame Lê, que le cui­si­nier Bảo, que le lézard der­rière le miroir. Le bruit d’une porte qui s’ouvre.

La porte s’ou­vrit à seize heures quarante-cinq.

Sain­te­ny sor­tit le pre­mier. Il avait le visage d’un homme qui vient de tra­ver­ser une rivière à la nage — épui­sé, trem­pé de sueur, mais debout sur l’autre rive. Der­rière lui, les cadres viet­na­miens sor­taient en ordre, dos­siers sous le bras, visages fer­més. Les offi­ciers chi­nois se levèrent. L’in­ter­prète cher­chait ses lunettes.

Puis Hồ Chí Minh appa­rut dans l’en­ca­dre­ment de la porte.

Il ne sou­riait pas. Il avait l’ex­pres­sion grave, presque funèbre, d’un homme qui vient de prendre une déci­sion dont il connaît le prix. Il se tour­na vers un de ses col­la­bo­ra­teurs — un homme jeune, maigre, dont Giang ne connais­sait pas le nom — et mur­mu­ra quelque chose en vietnamien.

Giang était trop loin pour entendre. Mais Liên, elle, était près de la porte. Elle ser­vait du thé aux offi­ciers chi­nois dans le hall. Elle enten­dit. Et ce soir-là, bien plus tard, quand le Metro­pole fut vide et que les lumières furent éteintes, elle rap­por­ta à Giang ce que Hồ Chí Minh avait dit.

Il avait dit — en viet­na­mien, d’une voix basse, avec cette into­na­tion par­ti­cu­lière qu’ont les phrases qu’on pro­nonce pour soi-même mais qu’on ne peut pas s’empêcher de dire à voix haute :

— Mieux vaut reni­fler la crotte fran­çaise pen­dant cinq ans que man­ger la merde chi­noise pour l’éternité.

Giang res­ta silen­cieux un long moment quand Liên lui répé­ta ces mots. Il pen­sa au thé de céla­don qu’il avait ser­vi ce matin-là. Au fran­çais impec­cable de cet homme. À ses san­dales de caou­tchouc. À son rire bref. Et à cette phrase — cette phrase crue, vio­lente, déses­pé­rée — qui disait tout ce que les accords ne disaient pas. Que l’in­dé­pen­dance n’é­tait pas acquise. Que la signa­ture n’é­tait qu’un sur­sis. Que le pays avait fait le choix du moins pire, et que le moins pire, dans la bouche de Hồ Chí Minh, sen­tait la crotte française.

Le soir, Sain­te­ny revint au bar.

Il était seul. Les autres étaient par­tis — les offi­ciers à la caserne, les diplo­mates à leurs hôtels res­pec­tifs, les Viet­na­miens dans la nuit. Sain­te­ny s’as­sit au comp­toir, à la place que Dor­vil occu­pait d’ha­bi­tude, et posa ses deux mains à plat sur l’a­ca­jou. Ses mains ne trem­blaient plus.

— C’est fait, dit-il.

— Féli­ci­ta­tions, monsieur.

— Ne me féli­ci­tez pas. Pas encore. Un accord n’est qu’un accord. Il reste à le tenir.

— Le cognac ou le champagne ?

Sain­te­ny leva les yeux. Un éclair de sur­prise — pas d’a­voir le choix, mais de consta­ter que Giang avait du cham­pagne. Dans ce Hanoï de pénu­rie et de ration­ne­ment, un bar­man qui sort une bou­teille de cham­pagne res­semble à un magi­cien qui sort un lapin de son cha­peau — c’est-à-dire quel­qu’un dont le pou­voir est à la fois absurde et indispensable.

— Du cham­pagne. D’où sort-il ?

— Du jardin.

— Du jardin ?

— Je l’a­vais enter­ré. Sous le frangipanier.

Sain­te­ny le regar­da. Et pour la pre­mière fois depuis que Giang le connais­sait, le diplo­mate rit — un vrai rire, un rire qui mon­tait du ventre, qui secouait les épaules, qui fai­sait trem­bler le comp­toir. Un rire dis­pro­por­tion­né, presque violent, qui n’é­tait pas une réac­tion au cham­pagne enter­ré mais un relâ­che­ment de tout ce que la jour­née avait com­pri­mé — la ten­sion, la peur, la res­pon­sa­bi­li­té, les mots pesés, les silences cal­cu­lés, les heures pas­sées à jon­gler avec le des­tin de mil­lions de gens dans un salon aux fau­teuils recou­verts de tis­su de rideau.

— Du cham­pagne enter­ré sous un fran­gi­pa­nier, répé­ta-t-il en s’es­suyant les yeux. Si ce n’est pas un sym­bole de l’In­do­chine, je ne sais pas ce que c’est.

Giang ouvrit la bou­teille. Il la débou­cha sans bruit — il détes­tait le bruit du bou­chon qui saute, il trou­vait ça vul­gaire, et un bar­man du Metro­pole, même dans un Metro­pole dévas­té, ne ver­sait pas dans la vul­ga­ri­té. Le cham­pagne cou­la dans deux flûtes — les deux der­nières flûtes intactes, des cris­tal­le­ries de Bac­ca­rat dont l’une avait un minus­cule éclat sur le pied, si petit qu’il fal­lait le tou­cher du doigt pour le sen­tir. Giang ser­vit à Sain­te­ny la flûte sans éclat. Il gar­da l’autre pour lui.

Car Sain­te­ny, dans un geste que Giang n’at­ten­dait pas, avait dit :

— Buvez avec moi.

Ce n’é­tait pas un ordre. Ce n’é­tait pas une poli­tesse. C’é­tait une demande — la demande d’un homme qui ne vou­lait pas boire seul, qui ne pou­vait pas boire seul, parce que boire seul après avoir signé un trai­té qui enga­geait l’a­ve­nir de deux nations n’é­tait pas de la soli­tude mais de l’abandon.

Giang hési­ta. Un bar­man ne boit pas avec un client. C’é­tait une règle — pas écrite, pas dite, mais gra­vée dans la chair même du métier, comme les com­man­de­ments d’une reli­gion sécu­laire. Mais ce soir-là, dans ce bar presque vide, dans cet hôtel presque vide, dans cette ville sus­pen­due entre deux mondes, Giang fit quelque chose qu’il n’a­vait jamais fait.

Il leva sa flûte.

Ils burent.

Le cham­pagne avait un goût de terre — un goût de terre et de fleurs, comme s’il avait absor­bé, pen­dant ses mois d’en­fouis­se­ment sous le fran­gi­pa­nier, quelque chose du sol de Hanoï, quelque chose de la boue fer­tile du fleuve Rouge, quelque chose de ces racines qui s’en­fon­çaient dans l’obs­cu­ri­té pour nour­rir des fleurs blanches en sur­face. C’é­tait un cham­pagne impar­fait — un peu tiède, un peu trouble, avec des bulles un peu grosses — mais c’é­tait un cham­pagne, et c’é­tait ce soir, et c’é­tait main­te­nant, et Sain­te­ny fer­ma les yeux en buvant comme un homme qui s’au­to­rise, pour une seconde, à croire que le monde peut changer.

— Qu’est-ce que vous pen­sez de tout cela ? deman­da-t-il à Giang.

— Je pense que le cham­pagne a sur­vé­cu au frangipanier.

— Ce n’est pas ce que je vous demande.

— Je sais. Mais c’est ce que je sais répondre.

Sain­te­ny sou­rit. Un sou­rire fati­gué, un sou­rire de fin de jour­née, de fin de bataille, de fin de quelque chose.

— Vous êtes un homme pru­dent, Giang.

— Je suis un bar­man. La pru­dence est dans le contrat.

— J’ai­me­rais que mes col­lègues à Paris soient aus­si pru­dents que vous. Mais ils ne le sont pas. Ils ne connaissent pas ce pays. Ils n’ont pas bu votre thé. Ils n’ont pas vu ce que j’ai vu aujourd’­hui — un homme en san­dales de caou­tchouc qui vient de signer un trai­té avec la cin­quième puis­sance mon­diale et qui n’a pas cillé.

Giang ne dit rien. Il savait que Sain­te­ny ne par­lait pas pour lui — il par­lait pour lui-même, il par­lait dans le vide, il par­lait au comp­toir d’a­ca­jou et aux verres ali­gnés et à la nuit qui tom­bait der­rière les fenêtres de papier hui­lé. C’é­tait un homme qui avait besoin de dépo­ser ses mots quelque part, et le bar de Giang était, depuis tou­jours, un lieu de dépôt.

Sain­te­ny finit sa flûte. La repo­sa. Se leva.

— Mer­ci, Giang. Pour le cham­pagne. Et pour le café de ce matin. Les deux meilleurs de ma vie.

— Vous savez où me trou­ver, monsieur.

Sain­te­ny hocha la tête, bou­ton­na sa veste, et sor­tit dans la nuit de Hanoï. Giang enten­dit ses pas sur le per­ron, puis le cla­que­ment d’une por­tière, puis le gron­de­ment d’un moteur qui s’é­loi­gnait vers le quar­tier français.

Il res­ta seul dans le bar.

Il lava les deux flûtes. L’une après l’autre, avec soin, avec len­teur, en tour­nant le cris­tal entre ses doigts pour véri­fier qu’au­cune goutte ne res­tait, qu’au­cune trace ne sub­sis­tait. Puis il les repo­sa sur l’é­ta­gère, côte à côte, la par­faite et l’é­bré­chée, et il pen­sa que ces deux flûtes, ce soir, conte­naient tout ce qu’il y avait à savoir sur les accords du 6 mars — l’ap­pa­rence de per­fec­tion et la fêlure invi­sible, la trans­pa­rence du cris­tal et la buée du doute, et ce goût de terre au fond du cham­pagne qui rap­pe­lait que tout ce qui brille sort de la boue et y retournera.

Dehors, quelque part dans le vieux quar­tier, quel­qu’un fit écla­ter un pétard. Puis un autre. Puis une rafale de pétards, comme un feu d’ar­ti­fice de poche, un éclat de joie popu­laire qui mon­ta dans la nuit, rebon­dit sur les murs des mai­sons-tubes, tra­ver­sa le bou­le­vard et vint mou­rir dans la cour du Metro­pole, au pied du fran­gi­pa­nier, exac­te­ment là où le cham­pagne avait dor­mi pen­dant deux ans en atten­dant qu’on le réveille.

CHA­PITRE 7 — Le défilé

Le ser­gent Zhao vint boire son der­nier verre un soir de mars.

Il arri­va à vingt et une heures, ce qui était inha­bi­tuel — d’or­di­naire il venait plus tôt, vers dix-neuf heures, quand le bar était encore à moi­tié plein et que sa pré­sence se noyait dans le brou­ha­ha des conver­sa­tions. Mais ce soir-là il vint tard, seul, dans un Metro­pole presque vide, et Giang com­prit tout de suite que quelque chose avait chan­gé. Zhao avait mis sa plus belle che­mise — une che­mise qui n’é­tait pas mili­taire, une che­mise bleue à col rond, en coton, qu’il gar­dait au fond de son paque­tage comme un civil garde un cos­tume dans un pla­card — et il avait rasé de près son visage rond de gar­çon du Yun­nan, et ses che­veux noirs étaient pei­gnés sur le côté avec une raie si nette qu’elle res­sem­blait à une ligne tra­cée au cordeau.

— Demain, dit-il.

Il n’eut pas besoin d’en dire plus. Giang par­lait à peine trois mots de man­da­rin, Zhao par­lait à peine trois mots de viet­na­mien, et aucun des deux ne par­lait fran­çais. Mais ils avaient déve­lop­pé, au fil des semaines, un lan­gage propre — un pid­gin de gestes, de sou­rires, de gri­maces, de mots iso­lés, d’o­no­ma­to­pées et de silences par­ta­gés qui consti­tuait, à sa manière, l’une des langues les plus expres­sives que Giang eût jamais pra­ti­quées. « Demain » était l’un des mots que Zhao connais­sait en viet­na­mien. Il l’a­vait appris le pre­mier, peut-être parce que les sol­dats ont tou­jours besoin de savoir dire demain — demain on mange, demain on marche, demain on rentre.

Demain, les Chi­nois partaient.

C’é­tait la consé­quence directe des accords du 6 mars. La France recon­nais­sait le Viet­nam comme État libre, le Viet­nam accep­tait le retour tem­po­raire de troupes fran­çaises, et la Chine reti­rait ses deux cent mille sol­dats. La grande per­mu­ta­tion. Le tour de passe-passe diplo­ma­tique par lequel trois puis­sances échan­geaient leurs pions sur l’é­chi­quier d’un pays qui n’a­vait pas deman­dé à être joué.

Giang pré­pa­ra un verre. Pas un cock­tail, pas ce soir. Un verre simple — du rhum de canne dans un verre droit, sans glace, sans déco­ra­tion. Le rhum que les hommes boivent quand ils n’ont plus envie de se cacher der­rière un goût. Zhao prit le verre, le leva, le por­ta à ses lèvres, but. Ses yeux étaient humides. Pas de larmes — Zhao n’é­tait pas un homme qui pleu­rait — mais une humi­di­té brillante, une rosée de fatigue et de sou­la­ge­ment et de quelque chose d’autre que Giang iden­ti­fia comme de la honte. La honte d’un sol­dat dont l’ar­mée a occu­pé un pays étran­ger, réqui­si­tion­né sa nour­ri­ture, bous­cu­lé ses habi­tants, cas­sé les verres de son hôtel — et qui s’en va sans avoir rien réparé.

Ils burent en silence un long moment.

L’hor­loge du bar — une hor­loge fran­çaise, à balan­cier, dont le tic-tac était la seule voix régu­lière du Metro­pole — mar­quait les minutes avec une indif­fé­rence méca­nique. Au-dehors, des bruits de char­ge­ment : on empi­lait des caisses sur des camions, on rou­lait des barils, on criait des ordres en man­da­rin. L’ar­mée de Lu Han pliait bagage. Deux cent mille hommes qui s’é­taient ins­tal­lés dans Hanoï comme un fleuve dans son lit allaient refluer vers le nord, vers la fron­tière, vers la Chine où une autre guerre les atten­dait — la guerre civile entre Mao et Tchang Kaï-chek, qui serait bien plus ter­rible que tout ce qu’ils avaient vécu ici.

Zhao posa son verre. Sor­tit de la poche de sa che­mise bleue un objet qu’il pla­ça sur le comp­toir, entre eux deux, avec la déli­ca­tesse d’un homme qui dépose un œuf sur une table.

C’é­tait un briquet.

Un bri­quet en lai­ton, usé, cabos­sé, gra­vé sur un côté de carac­tères chi­nois que Giang ne pou­vait pas lire et de l’autre d’un motif — un dra­gon, minus­cule, enrou­lé sur lui-même, dont les écailles avaient été creu­sées au burin par une main patiente. Le bri­quet ne fonc­tion­nait plus — la mèche était consu­mée, la molette grip­pée — mais il avait la beau­té des objets qui ont ser­vi, qui ont été tou­chés mille fois, qui ont pas­sé de poche en poche et de main en main.

Zhao pous­sa le bri­quet vers Giang.

— Pour toi.

Il avait appris ces mots aus­si. Pour toi. Deux mots en viet­na­mien, pro­non­cés avec un accent du Yun­nan qui les ren­dait presque mécon­nais­sables mais que Giang com­prit immé­dia­te­ment, parce que cer­taines phrases n’ont pas besoin d’être bien pro­non­cées pour être bien entendues.

Giang prit le bri­quet. Le tour­na dans sa main. Sen­tit le métal tiède — tiède de la poche de Zhao, tiède de son corps, tiède de tous les moments où cet objet avait été ser­ré dans un poing, frot­té contre un pouce, appro­ché d’une ciga­rette dans le froid des mon­tagnes ou la cha­leur des bivouacs.

— Je ne peux pas accep­ter, dit-il, sachant que Zhao ne com­pren­drait pas les mots mais com­pren­drait le geste — cette hési­ta­tion, ce recul poli qui est la pre­mière étape de l’ac­cep­ta­tion dans toute culture civilisée.

Zhao secoua la tête. Ferme. Non négo­ciable. Il posa sa main sur celle de Giang — un geste bref, un geste d’homme — et refer­ma les doigts de Giang autour du briquet.

Puis il se leva. Finit son verre debout. Posa le verre sur le comp­toir — sans le cas­ser, nota Giang avec un mélange de sou­la­ge­ment et de ten­dresse — et dit quelque chose en man­da­rin. Une phrase longue, musi­cale, pleine de tons mon­tants et des­cen­dants, que Giang n’a­vait aucun moyen de com­prendre et dont il ne sau­rait jamais le conte­nu. Un adieu ? Un remer­cie­ment ? Une prière ? Un juron du Yun­nan ? Cela n’a­vait pas d’im­por­tance. Ce qui avait de l’im­por­tance, c’é­tait la façon dont Zhao pro­non­ça cette phrase — en le regar­dant dans les yeux, sans sou­rire, avec une gra­vi­té qui était, en soi, la plus belle forme de respect.

Puis Zhao se diri­gea vers la porte.

Et Giang fit quelque chose qu’il n’a­vait pas prévu.

— Attends.

Zhao se retourna.

— Viens, dit Giang.

Il ôta son tablier, le plia sur le comp­toir, étei­gnit la lampe à huile du bar, et sor­tit avec Zhao dans la nuit de Hanoï. Zhao le sui­vit sans poser de ques­tion — leur ami­tié était comme ça, fon­dée sur une confiance aveugle que les mots n’a­vaient jamais ni construite ni enta­mée. Giang mar­chait vite, par les ruelles qu’il connais­sait mieux que qui­conque, celles que les plans igno­raient, celles qui ser­pen­taient entre les mai­sons-tubes comme des veines entre des organes. Zhao le sui­vait, sa che­mise bleue flot­tant dans l’obs­cu­ri­té, ses bottes de sol­dat réson­nant sur les pavés.

Ils débou­chèrent dans une ruelle du quar­tier chi­nois de Hanoï — Hàng Buồm, la rue des Voiles, qui était depuis des siècles le cœur de la com­mu­nau­té chi­noise de la ville. Ici, les enseignes étaient en carac­tères Han, les lan­ternes étaient rouges, et l’air avait un par­fum dif­fé­rent — huile de sésame noire, poivre du Sichuan, vapeur de ravio­lis, encens de santal.

Giang s’ar­rê­ta devant une porte étroite.

On ne la voyait presque pas. Elle était coin­cée entre une échoppe de nouilles et un ate­lier de répa­ra­tion de vélos, et sa cou­leur — un rouge fané, presque brun — se fon­dait dans la pénombre comme un secret qui ne veut pas être décou­vert. Au-des­sus de la porte, une plaque de bois gra­vée de carac­tères dorés que Giang ne savait pas lire mais dont il connais­sait la signi­fi­ca­tion parce qu’un vieux Chi­nois du mar­ché la lui avait tra­duite un jour : Temple de la Bien­veillance Céleste.

Zhao regar­da la porte. Regar­da Giang. Et dans ses yeux pas­sa quelque chose — un éclair de gra­ti­tude si vif qu’il res­sem­blait à de la douleur.

Ils entrèrent.

Le temple était minus­cule. Trois mètres de large, peut-être cinq de pro­fon­deur, et si bas de pla­fond que Giang, qui n’é­tait pour­tant pas grand, sen­tait la fumée d’en­cens lui lécher le front. Mais ce qui man­quait en espace était com­pen­sé par une den­si­té visuelle qui cou­pait le souffle. Tout était rouge. Les murs étaient rouge laqué. Les colonnes étaient rouge ver­millon. Le pla­fond était constel­lé de spi­rales d’en­cens sus­pen­dues — des cônes immenses, de la taille d’un cha­peau conique, qui pen­daient comme des sta­lac­tites de fumée et dont la com­bus­tion lente, mil­li­mé­trique, pou­vait durer des semaines. Chaque spi­rale por­tait en son centre un petit papier rouge sur lequel était ins­crit un vœu — un nom, une date, une prière — et l’en­semble, vu d’en bas, res­sem­blait à une voûte céleste inver­sée, un ciel de fumée et de papier rouge sous lequel les dieux dor­maient avec un sourire.

L’au­tel, au fond, brillait.

Un autel doré — or et laque, or et bois, or et encens — sur lequel trô­naient trois sta­tues noir­cies par la fumée dont les visages sereins regar­daient les visi­teurs avec une bien­veillance miné­rale. Des oranges étaient posées en pyra­mide devant les sta­tues — des oranges d’un orange si vif, si pur, qu’elles sem­blaient émettre leur propre lumière. Des bâtons d’en­cens, fichés dans un brû­loir de bronze, se consu­maient en silence, et leur fumée mon­tait en volutes pares­seuses qui se mêlaient à celle des spi­rales du pla­fond pour for­mer un brouillard sacré, un nuage d’in­té­rieur, une atmo­sphère de rêve.

Zhao res­ta immo­bile un moment.

Puis il s’a­van­ça. Il prit un bâton d’en­cens dans le pot qui se trou­vait à gauche de l’au­tel. L’al­lu­ma à la flamme d’une bou­gie — la seule source de lumière vive dans le temple, une bou­gie rouge, tra­pue, dont la flamme ne trem­blait pas. Il tint le bâton d’en­cens entre ses deux mains jointes, le leva à hau­teur de son front, et fer­ma les yeux.

Giang se tint en retrait.

Il ne connais­sait pas les prières de Zhao. Il ne connais­sait pas ses dieux, ses ancêtres, ses morts. Mais il connais­sait le geste — les mains jointes, les yeux fer­més, les lèvres qui bougent sans bruit — et ce geste-là était uni­ver­sel. C’é­tait le geste d’un homme qui demande quelque chose à plus grand que lui. Quoi ? Giang ne le sau­rait jamais. La pro­tec­tion pour le voyage du retour. Le par­don pour les mois d’oc­cu­pa­tion. Le sou­ve­nir d’un père mort, d’une mère loin­taine, d’un vil­lage du Yun­nan aux toits de chaume. Ou peut-être rien de pré­cis — peut-être juste le besoin de se tenir debout, les yeux fer­més, dans un lieu rouge et doré, et de sen­tir la fumée d’en­cens entrer dans ses pou­mons comme une prière entre dans un cœur.

Zhao plan­ta le bâton d’en­cens dans le brû­loir de bronze. Fit trois révé­rences — pro­fondes, lentes, le buste plié à angle droit. Puis il se redres­sa, ouvrit les yeux, et regar­da Giang.

Ni l’un ni l’autre ne dit rien. La fumée d’en­cens tour­noyait entre eux, douce et âcre, et les spi­rales rouges du pla­fond conti­nuaient leur com­bus­tion patiente, et les oranges conti­nuaient de briller, et les dieux dorés conti­nuaient de sou­rire, et quelque part dans la ruelle un chat miau­la, et le bruit du monde reprit ses droits sur le silence du temple.

Ils sor­tirent.

Mar­chèrent en silence jus­qu’au Metro­pole. La ville, autour d’eux, était en mou­ve­ment — les camions chi­nois qui se char­geaient, les sol­dats qui cou­raient, les ordres criés dans la nuit. Mais dans la bulle de silence que les deux hommes avaient créée autour d’eux, rien de tout cela ne péné­trait. Ils mar­chaient côte à côte, le bar­man et le sol­dat, le Viet­na­mien et le Chi­nois, et leur silence était plus élo­quent que n’im­porte quel dis­cours de n’im­porte quel général.

Devant le Metro­pole, Zhao s’ar­rê­ta. Il ten­dit la main. Giang la ser­ra. Une poi­gnée de main brève, ferme, sans effu­sion — la poi­gnée de main de deux hommes qui savent qu’ils ne se rever­ront pas et qui ont déci­dé de ne pas en faire un drame.

Zhao tour­na les talons et dis­pa­rut dans la nuit.

Giang res­ta un moment sur le per­ron, le bri­quet de lai­ton au fond de sa poche, à écou­ter les pas de Zhao s’é­loi­gner — d’a­bord dis­tincts, puis confon­dus avec le bruit des autres bottes sur le pavé, puis per­dus, absor­bés, effa­cés par le vacarme de l’ar­mée en mou­ve­ment, comme une voix indi­vi­duelle se perd dans un chœur.

*

Le len­de­main matin, le 18 mars, Giang fut réveillé par la musique.

Pas la musique des rues — les ven­deurs ambu­lants, les radios cra­cho­tantes, les chants d’oi­seaux — mais une musique orga­ni­sée, mar­tiale, triom­phale, qui mon­tait du bou­le­vard avec la puis­sance d’un fleuve en crue. Il s’ha­billa en hâte, des­cen­dit, tra­ver­sa le hall et sor­tit sur le per­ron du Metropole.

Le spec­tacle lui cou­pa le souffle.

Le bou­le­vard — l’an­cien bou­le­vard Hen­ri-Rivière, le plus large de Hanoï, bor­dé de tama­ri­niers cen­te­naires dont les fron­dai­sons for­maient une voûte verte au-des­sus de la chaus­sée — était noir de monde. Des deux côtés, une foule com­pacte s’é­tait mas­sée, et au centre, dans un espace déga­gé par des bar­rières de bam­bou, une colonne mili­taire avançait.

Les Fran­çais étaient de retour.

C’é­tait le corps expé­di­tion­naire du géné­ral Leclerc. Des blin­dés légers d’a­bord — des auto­mi­trailleuses dont les tou­relles pivo­taient len­te­ment, comme des têtes de tor­tues métal­liques — puis des jeeps déca­po­tées char­gées d’of­fi­ciers en uni­forme impec­cable, puis l’in­fan­te­rie, en rangs ser­rés, le pas caden­cé, les casques à l’or­don­nance. Der­rière eux, des camions de trans­port, des ambu­lances, des véhi­cules de trans­mis­sion héris­sés d’an­tennes. Et au-des­sus de tout cela, accro­ché aux réver­bères, aux bal­cons, aux fenêtres — le dra­peau tri­co­lore. Des dizaines, des cen­taines de dra­peaux tri­co­lores qui avaient sur­gi de nulle part, sor­tis de tiroirs, de malles, de cachettes où ils avaient dor­mi pen­dant cinq ans, et qui cla­quaient main­te­nant dans le vent du matin avec une arro­gance joyeuse.

Giang obser­vait depuis le perron.

Il obser­vait la foule — car la foule, ce matin-là, était le véri­table spec­tacle. Il y avait les Fran­çais de Hanoï — les colons, les fonc­tion­naires, les com­mer­çants qui étaient res­tés mal­gré tout et qui pleu­raient de joie, ouver­te­ment, sans rete­nue, les femmes agi­tant des mou­choirs, les hommes se décou­vrant au pas­sage du dra­peau, les enfants per­chés sur les épaules de leurs pères. Il y avait les Viet­na­miens — et c’est là que le spec­tacle deve­nait plus com­plexe, plus ambi­gu, plus inté­res­sant. Cer­tains regar­daient en silence, le visage fer­mé, les bras croi­sés, avec cette immo­bi­li­té qui est la forme viet­na­mienne de la pro­tes­ta­tion. D’autres regar­daient avec curio­si­té — ni hos­ti­li­té ni enthou­siasme, juste le regard de gens qui voient pas­ser un défi­lé et qui se demandent ce que cela va chan­ger à leur vie quo­ti­dienne. D’autres encore — les com­mer­çants, les employés des mai­sons fran­çaises, ceux dont le gagne-pain dépen­dait de la pré­sence colo­niale — applau­dis­saient, timi­de­ment, comme des figu­rants qui ne sont pas sûrs d’a­voir com­pris la scène qu’on leur demande de jouer.

Et il y avait ceux qu’on ne voyait pas. Ceux qui étaient dans la foule mais qui n’en fai­saient pas par­tie. Ceux qui regar­daient avec des yeux dif­fé­rents, des yeux qui comp­taient — les blin­dés, les fusils, les hommes — et qui enre­gis­traient, clas­saient, trans­met­taient. Liên était peut-être par­mi eux. Giang ne la cher­cha pas du regard. Il ne vou­lait pas la trouver.

Le défi­lé pas­sa devant le Metropole.

Un offi­cier — dans une jeep décou­verte, un homme tra­pu, avec un visage car­ré et des yeux d’a­cier sous un képi étoi­lé — tour­na la tête vers l’hô­tel. C’é­tait Leclerc. Giang ne le savait pas encore — il l’ap­prit plus tard, quand Dor­vil, qui avait regar­dé le défi­lé depuis sa fenêtre avec des jumelles emprun­tées à un voi­sin, lui décri­vit l’homme en détail. Leclerc regar­da le Metro­pole comme on regarde un vieil ami qu’on retrouve après une longue absence — avec sou­la­ge­ment et avec inquié­tude, parce que l’a­mi a vieilli et que ses rides racontent des choses qu’on pré­fé­re­rait ne pas savoir.

L’a­près-midi, le bar se remplit.

Pour la pre­mière fois depuis des mois, le Metro­pole réson­na de voix fran­çaises — des voix fortes, des voix de vic­toire, des voix d’hommes qui venaient de par­cou­rir des mil­liers de kilo­mètres pour reprendre pied dans un pays qu’ils consi­dé­raient comme le leur. Les offi­ciers de Leclerc enva­hirent le bar, com­man­dèrent tout ce que Giang avait, burent vite, par­lèrent fort, trin­quèrent à la France, à l’In­do­chine, à l’ar­mée, à la paix. L’at­mo­sphère était celle d’une fête — mais une fête étrange, une fête à laquelle man­quait la moi­tié des invi­tés, une fête dont la gaie­té son­nait un peu creux, comme une cloche dont le bat­tant ne touche plus tout à fait le bronze.

Le capi­taine Mori­zot entra à dix-sept heures.

Il entra comme on entre chez soi — en pous­sant la porte du pied, en lan­çant sa cas­quette sur une chaise, en saluant l’as­sem­blée d’un geste large et bruyant. Un homme jeune — vingt-huit, trente ans — avec des épaules de nageur, des che­veux blonds cou­pés court, un sou­rire trop blanc, et cette assu­rance des offi­ciers qui n’ont jamais per­du une bataille parce qu’ils n’en ont jamais livré une seule. Il por­tait un uni­forme si neuf qu’il cra­quait encore aux entour­nures et des bottes si cirées qu’elles reflé­taient les lampes du bar comme des miroirs.

— Bar­man ! Un gin tonic.

Giang le ser­vit. Mori­zot but d’un trait, cla­qua le verre sur le comp­toir — Giang tres­saillit imper­cep­ti­ble­ment — et en com­man­da un deuxième.

— Quel hôtel magni­fique. Un peu déla­bré, certes, mais magni­fique. C’est vous qui tenez le bar ?

— Oui, monsieur.

— Depuis longtemps ?

— Dix ans.

— Dix ans ! Vous avez vu les Japo­nais, alors. Et les Chi­nois. Et main­te­nant nous. Ha ! Vous devez être content de nous voir.

Giang ne répon­dit pas. Il pré­pa­ra le deuxième gin tonic — le gin comp­té au mil­li­litre, le tonic ration­né, une ron­delle de kum­quat en guise de citron — et le posa devant Mori­zot avec le geste mesu­ré d’un homme qui ne se presse pas et qui ne veut pas qu’on le presse.

Mori­zot ne remar­qua ni le geste ni le silence. Il était déjà lan­cé — il par­lait aux autres offi­ciers, racon­tait la tra­ver­sée en bateau depuis Mar­seille, la remon­tée depuis Hai­phong, l’ex­ci­ta­tion de fou­ler le sol de l’In­do­chine pour la pre­mière fois. Il par­lait de l’a­ve­nir avec la cer­ti­tude de ceux qui croient que l’a­ve­nir leur appar­tient. La France allait remettre de l’ordre. On allait recons­truire, moder­ni­ser, civi­li­ser. Les indi­gènes com­pren­draient vite où était leur inté­rêt. Ce Ho Chi Minh n’é­tait qu’un agi­ta­teur com­mu­niste, on en avait vu d’autres, on en vien­drait à bout en quelques mois.

Giang essuyait ses verres.

Il essuyait ses verres et il pen­sait au ser­gent Zhao, qui était par­ti la veille avec son armée, qui mar­chait peut-être en ce moment même sur une route du nord, vers la fron­tière chi­noise, avec ses bottes usées et sa che­mise bleue, et qui ne savait pas — ne sau­rait peut-être jamais — que l’homme qui avait pris sa place au comp­toir du Metro­pole était en train de dire exac­te­ment les mêmes choses que les sol­dats chi­nois avaient dites en arri­vant, six mois plus tôt. Nous sommes là. Tout ira bien. Faites-nous confiance.

Les langues chan­geaient. Le refrain res­tait le même.

Ce soir-là, très tard, quand le bar fut vide et que le silence eut repris ses droits, Giang sor­tit le bri­quet de Zhao de sa poche. Il le posa sur le comp­toir. Le regar­da. Le dra­gon gra­vé dans le lai­ton. Les carac­tères chi­nois qu’il ne savait pas lire. L’u­sure du métal, la patine du temps, la cha­leur per­sis­tante d’une main absente.

Il ran­gea le bri­quet dans le tiroir du comp­toir — le tiroir de gauche, celui où il gar­dait ses affaires per­son­nelles, son car­net de recettes, un sty­lo, une pho­to­gra­phie de sa mère qu’il ne mon­trait à personne.

Puis il étei­gnit les lampes, fer­ma le bar, et mon­ta se coucher.

Dans la cour du Metro­pole, le fran­gi­pa­nier lais­sait tom­ber ses fleurs dans le noir. Et quelque part au nord de la ville, sur la route de Lạng Sơn, une colonne de sol­dats chi­nois mar­chait dans la pous­sière, vers un pays qui ne les atten­dait pas plus que celui qu’ils quit­taient, et par­mi eux un ser­gent du Yun­nan ser­rait ses mains vides dans ses poches en pen­sant au goût du rhum.

CHA­PITRE 8 — L’acheteur

L’homme appa­rut un mar­di d’a­vril, à qua­torze heures, qui est l’heure morte des hôtels.

Qua­torze heures au Metro­pole, c’é­tait le moment où le res­tau­rant se vidait, où la cui­sine ran­geait ses cas­se­roles, où Madame Lê s’ac­cor­dait sa sieste inavouée, et où Giang, seul der­rière son comp­toir, pou­vait enfin s’as­seoir — il ne s’as­seyait jamais devant les clients — et feuille­ter son car­net de recettes en buvant un thé refroi­di. C’é­tait l’heure où l’hô­tel se repliait sur lui-même, comme un ani­mal qui digère, et où les bruits du dehors — cyclo-pousse, ven­deurs ambu­lants, klaxons des jeeps fran­çaises — par­ve­naient au bar assour­di, loin­tains, presque irréels, comme un monde dont on aurait bais­sé le volume.

La porte du hall s’ou­vrit sans bruit.

Giang leva les yeux de son car­net. Un homme se tenait dans l’en­trée. Il ne bou­geait pas. Il ne regar­dait pas autour de lui avec la curio­si­té d’un tou­riste ou l’empressement d’un voya­geur. Il regar­dait droit devant, les mains croi­sées dans le dos, avec cette immo­bi­li­té par­ti­cu­lière des gens qui savent exac­te­ment où ils sont et pour­quoi ils y sont.

C’é­tait un Chi­nois. Giang le sut immé­dia­te­ment — pas à cause des traits, car beau­coup de Viet­na­miens du nord avaient des traits simi­laires, mais à cause de la tenue. L’homme por­tait un cos­tume trois-pièces de cou­leur anthra­cite, cou­pé dans un tis­su qui n’é­tait ni de la soie ni du coton mais quelque chose d’in­ter­mé­diaire, un tis­su qui avait le tom­bé de la soie et la soli­di­té du coton, un tis­su qu’on ne trou­vait pas à Hanoï et pro­ba­ble­ment pas à Sai­gon non plus. Le gilet était bou­ton­né haut. La cra­vate — gris perle, sobre — for­mait un nœud dont la per­fec­tion géo­mé­trique tenait du pro­dige. Et les chaussures.

Les chaus­sures étaient noires. Des riche­lieus à bout droit, lacés, cirés à un degré de brillance qui fri­sait l’abs­trac­tion. Pas un grain de pous­sière. Pas une éra­flure. Pas une trace de boue, alors qu’il était impos­sible de tra­ver­ser Hanoï en avril sans ramas­ser sur ses sou­liers au moins une couche de terre rouge, une écla­bous­sure de flaque, un sou­ve­nir des ruelles défon­cées. Ces chaus­sures étaient une décla­ra­tion — une décla­ra­tion d’un homme qui refuse la réa­li­té des rues ou qui a les moyens de s’en affranchir.

L’homme tra­ver­sa le hall à pas lents.

Il ne se diri­gea pas vers la récep­tion — il n’y avait per­sonne à la récep­tion, le récep­tion­niste étant par­ti déjeu­ner. Il ne se diri­gea pas vers le bar. Il se diri­gea vers l’es­ca­lier, puis chan­gea d’a­vis, pivo­ta vers le salon de lec­ture, en pous­sa la porte, entra, res­ta une minute exacte — Giang comp­ta — puis res­sor­tit. Fit trois pas dans le cou­loir, s’ar­rê­ta devant le tableau qui repré­sen­tait la baie d’A­long — une croûte colo­niale dont les cou­leurs avaient viré au jaune mais dont le cadre doré gar­dait une cer­taine majes­té — et l’exa­mi­na avec l’at­ten­tion d’un commissaire-priseur.

Puis il se tour­na vers le bar.

Il mar­cha vers Giang. S’as­sit sur le tabou­ret cen­tral — pas celui de Dor­vil, pas celui de Madame Lê, le tabou­ret du milieu, le tabou­ret neutre, le tabou­ret que per­sonne ne récla­mait jamais et qui était, pour cette rai­son, le plus dis­po­nible. Il posa ses mains sur le comp­toir. Des mains soi­gnées. Des ongles taillés courts, propres, avec un éclat de ver­nis trans­pa­rent qui aurait pu être natu­rel mais qui ne l’é­tait pas.

— Un thé, dit-il en français.

Un fran­çais par­fait. Pas un fran­çais d’é­tran­ger — pas un fran­çais labo­rieux, hési­tant, truf­fé de pièges gram­ma­ti­caux — mais un fran­çais fluide, natu­rel, avec un accent que Giang n’ar­ri­vait pas à situer. Pas un accent chi­nois. Pas un accent viet­na­mien. Quelque chose d’autre — une inflexion qui évo­quait Shan­ghai, ou peut-être Hong Kong, ou peut-être une ville euro­péenne dans laquelle cet homme avait vécu assez long­temps pour que la langue lui colle à la peau.

Giang pré­pa­ra le thé. Le thé vert du Thái Nguyên, le même qu’il ser­vait à Oncle Quốc, le même qu’il avait ser­vi à Hồ Chí Minh. Il le posa devant l’homme dans une tasse de céla­don — la belle vais­selle, ins­tinc­ti­ve­ment, sans y réflé­chir, parce que quelque chose chez cet homme com­man­dait la belle vaisselle.

L’homme but une gor­gée. Repo­sa la tasse. Regar­da Giang.

— Ce thé est du Thái Nguyên ?

— Oui, monsieur.

— Pre­mière récolte ?

— Deuxième, monsieur.

— La pre­mière est meilleure. Plus douce. Moins d’a­mer­tume en fin de bouche.

Giang ne répon­dit pas, mais quelque chose bou­gea à l’in­té­rieur de lui — un fris­son de recon­nais­sance, le fris­son du spé­cia­liste qui ren­contre un autre spé­cia­liste. L’homme connais­sait le thé. Pas comme un ama­teur qui a lu un livre. Comme quel­qu’un qui a bu, com­pa­ré, goû­té, jugé, pen­dant des années, dans des villes dif­fé­rentes, avec des eaux dif­fé­rentes, à des alti­tudes différentes.

— Com­ment vous appe­lez-vous ? deman­da l’homme.

— Giang. Nguyễn Văn Giang.

— Vous êtes barman.

— Oui, monsieur.

— Depuis longtemps ?

— Dix ans.

— C’est long. Cet hôtel a de la chance de vous avoir.

Ce n’é­tait pas un com­pli­ment — c’é­tait un constat. Pro­non­cé sans cha­leur mais sans froi­deur non plus, avec la neu­tra­li­té d’un homme qui éva­lue un actif. Giang eut l’im­pres­sion fugace d’être pesé, mesu­ré, coté — non pas comme un être humain mais comme un élé­ment d’un ensemble, une pièce d’un méca­nisme, un com­po­sant qu’on exa­mine avant d’a­che­ter la machine.

L’homme finit son thé. Se leva. Lais­sa sur le comp­toir un billet — un billet en piastres indo­chi­noises, pas en mon­naie chi­noise — d’une valeur qui cor­res­pon­dait à dix tasses de thé.

— Je revien­drai, dit-il.

Et il sor­tit du Metro­pole comme il y était entré — sans bruit, sans hâte, avec des chaus­sures impeccables.

*

Il revint trois jours plus tard. Puis une semaine après. Puis deux fois dans la même semaine.

Chaque fois, le même rituel. Qua­torze heures. Le thé vert. Le tabou­ret cen­tral. Les chaus­sures. Mais à chaque visite, l’homme élar­gis­sait son péri­mètre. Il deman­da à voir la salle de res­tau­rant. Puis les cui­sines — où le cui­si­nier Bảo, sur­pris par cette intru­sion, faillit lâcher sa louche dans la soupe. Puis les chambres — il mon­ta au pre­mier étage, ouvrit les portes une à une, entra, res­sor­tit, sans com­men­taire. Puis la cour inté­rieure. Puis les combles. Puis la cave.

Madame Lê fut la pre­mière à comprendre.

— Il achète, dit-elle à Giang un soir, debout dans le cou­loir, son car­net ser­ré contre la poitrine.

— Il achète quoi ?

— L’hô­tel.

— Com­ment le savez-vous ?

— Parce que j’ai fait la même chose quand je suis arri­vée ici, il y a trente ans. On regarde tout. On touche les murs. On ouvre les pla­cards. On goûte l’eau. On véri­fie la plom­be­rie. Et ensuite, on décide.

— Mais qui est-il ?

Madame Lê pin­ça les lèvres. Elle n’ai­mait pas ne pas savoir. Toute sa vie avait été construite sur le savoir — savoir où étaient les draps, savoir qui avait volé le chan­de­lier, savoir quel régime venait après l’autre. Ne pas savoir était une fai­blesse qu’elle ne s’au­to­ri­sait pas.

— Je vais me ren­sei­gner, dit-elle.

Elle se ren­sei­gna. Il lui fal­lut trois jours — trois jours de conver­sa­tions mur­mu­rées avec les com­mer­çants chi­nois du quar­tier Hàng Buồm, les récep­tion­nistes des autres hôtels, un fonc­tion­naire viet­na­mien du ser­vice du cadastre à qui elle appor­ta, en guise de pot-de-vin, un paquet de thé et un sou­rire, ce qui, venant de Madame Lê, équi­va­lait à une fortune.

Elle revint avec un nom : Giu Sinh Hoi.

— Un homme d’af­faires chi­nois. Basé à Cho­lon, le quar­tier chi­nois de Sai­gon. For­tune dans le com­merce du riz et de l’o­pium — l’un légal, l’autre moins. Des connexions à Shan­ghai, à Hong Kong, à Sin­ga­pour. Per­sonne ne sait son âge exact. Per­sonne ne sait s’il est marié. Per­sonne ne sait ce qu’il veut.

— Sauf ache­ter le Metropole.

— Sauf ache­ter le Metropole.

Giang digé­ra l’in­for­ma­tion comme il digé­rait tout — en silence, der­rière son comp­toir, en polis­sant un verre. Le Metro­pole allait chan­ger de mains. C’é­tait logique — dans un pays qui chan­geait de régime comme d’autres changent de che­mise, les pro­prié­tés chan­geaient de pro­prié­taire avec la même flui­di­té. Les Fran­çais avaient construit l’hô­tel. Les Japo­nais l’a­vaient occu­pé. Les Chi­nois l’a­vaient pillé. Le gou­ver­ne­ment viet­na­mien l’a­vait récu­pé­ré. Et main­te­nant, un homme d’af­faires chi­nois de Cho­lon allait l’a­che­ter avec de l’argent gagné dans le riz et l’o­pium. C’é­tait la valse des pro­prié­taires, le car­rou­sel des puis­sances, et Giang, plan­té der­rière son comp­toir comme un arbre au milieu d’un fleuve, regar­dait pas­ser les saisons.

La visite sui­vante de Giu Sinh Hoi fut différente.

Il arri­va à qua­torze heures, comme d’ha­bi­tude, mais cette fois il n’é­tait pas seul. Deux hommes l’ac­com­pa­gnaient — un comp­table, à en juger par la ser­viette de cuir et le crayon der­rière l’o­reille, et un homme plus cor­pu­lent, en cos­tume gris, dont le rôle n’é­tait pas immé­dia­te­ment iden­ti­fiable mais dont la car­rure sug­gé­rait qu’il n’é­tait pas là pour comp­ter les serviettes.

Giu Sinh Hoi s’as­sit au comp­toir. Les deux autres res­tèrent debout.

— Du thé, dit-il. Pour trois.

Giang pré­pa­ra trois tasses. Giu Sinh Hoi but la sienne, les deux autres ne tou­chèrent pas aux leurs — par dis­ci­pline, par défé­rence, ou parce qu’ils n’ai­maient pas le thé, Giang n’au­rait pas su dire.

— Giang, dit Giu Sinh Hoi.

C’é­tait la pre­mière fois qu’il l’ap­pe­lait par son pré­nom. Pas « mon­sieur Giang », pas « le bar­man » — Giang, tout court, comme un ami. Sauf que cet homme n’a­vait pas d’a­mis — Giang en était aus­si sûr que de la qua­li­té de son robusta.

— Oui, monsieur ?

— Qu’est-ce que vous buvez, ici, quand il n’y a plus de cham­pagne, plus de whis­ky, plus de rien ?

— On invente.

— Mon­trez-moi.

Giang hési­ta un quart de seconde. Puis il fit ce qu’il fai­sait le mieux — il impro­vi­sa. Il sor­tit sa petite bou­teille sans éti­quette — celle qui ren­dait Dor­vil fou de curio­si­té —, ver­sa un trait de son rhum de canne, pres­sa un kum­quat, ajou­ta du gin­gembre râpé, une pin­cée de sucre, et finit par une feuille de citron­nelle frois­sée entre ses doigts pour en libé­rer l’huile essen­tielle. Il mélan­gea le tout, ver­sa dans un verre droit, et le posa devant Giu Sinh Hoi.

L’homme goû­ta. Ses lèvres ne bou­gèrent pas. Ses yeux non plus. Rien, sur ce visage par­fai­te­ment com­po­sé, ne tra­his­sait une réac­tion. Puis il repo­sa le verre, et dit, d’une voix égale :

— C’est remarquable.

Il se tour­na vers le comp­table. Dit quelque chose en can­to­nais — une phrase brève, sèche, qui res­sem­blait à un ordre. Le comp­table ouvrit sa ser­viette, en sor­tit un docu­ment, le posa sur le comp­toir. Giu Sinh Hoi ne le regar­da pas. Il regar­dait Giang.

— Je vais ache­ter cet hôtel, dit-il. Les papiers sont en cours. Je vou­lais que vous le sachiez.

— Mer­ci de me pré­ve­nir, monsieur.

— Je ne vous pré­viens pas. Je vous informe. Ce n’est pas la même chose. Je vous informe parce que cet hôtel a besoin de son bar­man, et je ne veux pas que son bar­man parte.

Giang sou­tint le regard de l’homme. C’é­tait un regard qui ne cil­lait pas — un regard de joueur, de com­mer­çant, de sur­vi­vant. Un regard qui avait vu des choses que Giang ne pou­vait pas ima­gi­ner — les fume­ries de Cho­lon, les entre­pôts du port de Sai­gon, les salons feu­trés de Shan­ghai où les empires se jouaient à la table de mah-jong. C’é­tait un regard qui ne deman­dait pas la confiance mais qui n’a­vait pas besoin de la deman­der, parce qu’il offrait en échange quelque chose de plus fiable que la confiance — l’in­té­rêt mutuel.

— Je ne pars pas, dit Giang.

Giu Sinh Hoi hocha la tête. Un seul hoche­ment, mini­mal, suf­fi­sant. Puis il finit son verre — le cock­tail impro­vi­sé, le mélange de rhum et de kum­quat et de gin­gembre et de citron­nelle — et se leva.

— Une der­nière chose, dit-il en se retour­nant sur le seuil du bar. Ce que vous met­tez dans votre bou­teille sans éti­quette — c’est de l’al­cool de riz infu­sé au pam­ple­mousse, n’est-ce pas ?

Giang le regar­da, stu­pé­fait. Per­sonne — ni Dor­vil, ni Madame Lê, ni aucun client en dix ans — n’a­vait deviné.

— Oui, monsieur.

Giu Sinh Hoi esquis­sa quelque chose qui n’é­tait pas tout à fait un sou­rire mais qui était la chose la plus proche d’un sou­rire que son visage sem­blait capable de pro­duire — un léger relè­ve­ment du coin droit de la bouche, une lueur dans l’œil, un adou­cis­se­ment fugi­tif des traits qui dis­pa­rut aus­si vite qu’il était apparu.

— Je m’en dou­tais, dit-il. Mon grand-père en faisait.

Et il sor­tit, sui­vi de ses deux hommes, avec ses chaus­sures impec­cables et son mys­tère intact.

*

Ce soir-là, Dor­vil des­cen­dit au bar à dix-huit heures.

— J’ai enten­du dire que l’hô­tel a été vendu.

— Pas encore. Mais bientôt.

— Un Chinois ?

— Un homme d’affaires.

— Chi­nois.

— Oui.

Dor­vil s’ac­cou­da au comp­toir. Il avait son air des mau­vais jours — les cernes plus pro­fonds, le regard plus lourd, la barbe de trois jours qui lui don­nait l’as­pect d’un nau­fra­gé élégant.

— C’est par­fait, dit-il avec une iro­nie lasse. Les Fran­çais construisent, les Japo­nais occupent, les Chi­nois achètent. Et nous, au milieu, on boit. Fais-moi un de tes trucs, Giang. Un de tes trucs qui n’ont pas de nom et qui font oublier le nom des choses.

Giang pré­pa­ra le cock­tail. Il le pré­pa­ra avec du rhum, du kum­quat, du gin­gembre, et un trait de sa bou­teille sans éti­quette — l’al­cool de riz au pam­ple­mousse, le secret éven­té par les chaus­sures impec­cables d’un homme qui ne sou­riait pas.

Dor­vil but.

— L’hô­tel change, dit-il. La ville change. Le pays change. Et toi, Giang, tu ne changes pas. Tu es tou­jours là, der­rière ton comp­toir, avec ton chif­fon et tes verres. Tu es le seul point fixe de cet endroit.

— Les points fixes sont ennuyeux.

— Les points fixes sont néces­saires. Sans eux, le monde tourne dans le vide.

Giang ne répon­dit pas. Il pen­sa à Giu Sinh Hoi et à ses chaus­sures. À Zhao et à son bri­quet. À Sain­te­ny et à ses mains qui trem­blaient. À Hồ Chí Minh et à ses san­dales de caou­tchouc. Tant de pieds dif­fé­rents avaient fou­lé ce sol. Tant de semelles avaient usé ces dalles. Et lui, Giang, il les regar­dait pas­ser, du matin au soir, debout der­rière un comp­toir d’a­ca­jou, dans un hôtel qui chan­geait de nom comme d’autres chan­geaient de dra­peau, et dont la seule constante — la seule, l’u­nique, l’ir­ré­duc­tible — était le goût du café, l’o­deur du thé, et le bruit d’un verre qu’on pose sur le bois.

CHA­PITRE 9 — Le lac

Il y avait des dimanches où Giang n’ap­par­te­nait à personne.

Pas au Metro­pole, pas aux clients, pas aux verres, pas au comp­toir d’a­ca­jou — à per­sonne. Madame Lê lui accor­dait un dimanche sur deux, à condi­tion qu’il lais­sât le bar en état et qu’il ne posât pas de ques­tions sur ce qu’elle ferait en son absence, ce qui, tra­duit dans la langue de Madame Lê, signi­fiait qu’elle tien­drait le bar elle-même, qu’elle le tien­drait mal, qu’elle le savait, et qu’il n’a­vait pas inté­rêt à le lui faire remarquer.

Ce dimanche d’a­vril, Giang se leva tôt — plus tôt que d’ha­bi­tude, ce qui était dire, car il se levait d’ha­bi­tude avant le soleil — et sor­tit du Metro­pole par la porte de ser­vice, sans tablier, sans chif­fon, sans la moindre res­pon­sa­bi­li­té envers un verre quel­conque. Il por­tait une che­mise blanche — tou­jours — et un pan­ta­lon de coton sombre, et des san­dales en cuir qui avaient la sou­plesse des choses long­temps por­tées. Il n’emportait rien. Pas de panier, pas de car­net, pas de liste de courses. Un homme libre, pen­dant quelques heures, dans une ville qui ne l’é­tait pas tout à fait.

Il mar­cha vers le lac.

Le lac Hoàn Kiếm était à dix minutes du Metro­pole — dix minutes de Hanoï, c’est-à-dire une éter­ni­té sen­so­rielle, un monde com­plet de bruits, d’o­deurs et de ren­contres com­pri­mé dans quelques cen­taines de mètres. Giang lon­gea le bou­le­vard, tour­na dans une ruelle où une vieille dame ven­dait du xôi — du riz gluant cuit à la vapeur, teint en vio­let par des feuilles de gấc, sau­pou­dré de graines de sésame et de caca­huètes pilées — et en ache­ta une por­tion qu’elle lui ten­dit dans une feuille de bana­nier avec un sou­rire éden­té qui valait tous les embal­lages du monde. Il man­gea en mar­chant, le riz gluant tiède et sucré fon­dant sur la langue, les grains de sésame cra­quant entre les dents, et il pen­sa que le bon­heur, quand il exis­tait, avait exac­te­ment cette consis­tance — tiède, com­pact, éphé­mère, et enve­lop­pé dans une feuille.

Le lac appa­rut au détour d’une rue, comme il appa­rais­sait tou­jours — d’un seul coup, sans pré­ve­nir, comme une phrase qui com­mence au milieu.

Hoàn Kiếm. Le lac de l’É­pée res­ti­tuée. Un ovale d’eau verte au centre de la ville, entou­ré de saules pleu­reurs et de banians dont les racines aériennes tom­baient vers la sur­face comme des doigts cher­chant leur reflet. L’eau n’é­tait pas claire — elle ne l’a­vait jamais été, elle ne le serait jamais, car le lac était vivant, nour­ri par les pluies et les eaux sou­ter­raines, habi­té par des tor­tues géantes dont cer­taines, disait la légende, avaient plu­sieurs siècles et por­taient sur leur cara­pace la mémoire de la ville. L’eau était verte, d’un vert pro­fond, opaque, un vert de jade, un vert de mousse, un vert qui absor­bait la lumière et ne la ren­dait pas.

Au milieu du lac, sur un îlot minus­cule, se dres­sait la tour de la Tor­tue — Tháp Rùa — une petite pagode de pierre grise dont la sil­houette, reflé­tée dans l’eau verte, sem­blait flot­ter entre deux mondes, entre le ciel et le fond, entre le réel et le rêve. Et sur un autre îlot, relié à la rive par un pont de bois laqué rouge — rouge vif, rouge écla­tant, rouge irréel, un rouge qui n’exis­tait dans aucune palette occi­den­tale et qui était le rouge des temples, des lan­ternes, des enve­loppes de chance — se trou­vait le temple Ngọc Sơn, le temple de la Mon­tagne de Jade.

Giang tra­ver­sa le pont.

Le pont Thê Húc — le pont du Soleil Levant — était une courbe de bois rouge qui enjam­bait l’eau avec la grâce d’un sour­cil levé. Sous ses pas, les planches cra­quaient dou­ce­ment, et l’eau du lac, en des­sous, reflé­tait le rouge des balus­trades en le mêlant au vert de sa propre sur­face, créant une cou­leur qui n’a­vait pas de nom — un vert-rouge, un rouge-vert, une cou­leur de songe. Des lotus pous­saient le long des berges de l’î­lot, leurs grandes feuilles rondes éta­lées sur l’eau comme des pla­teaux de jade, leurs fleurs roses dres­sées vers le ciel avec cette digni­té ver­ti­cale qui avait fait du lotus le sym­bole de tout ce qui est pur dans un monde qui ne l’est pas.

Le temple Ngọc Sơn était petit, ancien, satu­ré de sens.

Un por­tique de pierre en mar­quait l’en­trée, sur­mon­té de carac­tères chi­nois gra­vés dans la pierre — des invo­ca­tions, des béné­dic­tions, des frag­ments de sagesse confu­céenne que les siècles avaient ren­dus à moi­tié illi­sibles mais qui conti­nuaient de veiller sur les visi­teurs comme des gardes endor­mis. À l’in­té­rieur, la pénombre sen­tait l’en­cens et le bois vieux. Des colonnes laquées rouge et or sou­te­naient un pla­fond bas sur lequel des dra­gons peints s’en­rou­laient dans des nuages de fumée sty­li­sés. Un autel, au fond, por­tait des sta­tues — des géné­raux, des let­trés, des divi­ni­tés taoïstes dont les visages sévères étaient adou­cis par la lueur des bou­gies et par la patine de la fumée accu­mu­lée sur des décen­nies de prières.

Mais ce qui fas­ci­nait le plus Giang, ce n’é­taient ni les sta­tues ni les dra­gons — c’é­tait la tortue.

Dans une vitrine de verre, au centre du temple, repo­sait le corps empaillé d’une tor­tue géante du lac Hoàn Kiếm. Elle mesu­rait plus d’un mètre de long. Sa cara­pace, d’un brun ver­dâtre, por­tait les marques du temps comme un visage porte ses rides — chaque écaille racon­tait une année, chaque fis­sure racon­tait une sai­son, et l’en­semble com­po­sait une carte de la lon­gé­vi­té que les hommes rêvaient de pos­sé­der et que seules les tor­tues savaient lire. On l’a­vait pêchée morte dans le lac en 1968 — non, se cor­ri­gea Giang, pas encore, on la pêche­rait plus tard, bien plus tard, il mélan­gait les temps parce que la tor­tue, jus­te­ment, annu­lait le temps, parce que sa pré­sence dans le temple était à la fois pas­sée, pré­sente et future, comme le lac lui-même, comme Hanoï elle-même, comme tout ce qui vit assez long­temps pour ne plus appar­te­nir à aucune époque.

Giang s’as­sit sur un banc de pierre, à l’ombre d’un banian, face au lac.

Le dimanche matin, Hoàn Kiếm appar­te­nait aux Hanoïens. Pas aux sol­dats, pas aux diplo­mates, pas aux occu­pants de pas­sage — aux gens. Des couples se pro­me­naient le long de la rive, les femmes en áo dài de cou­leur, les hommes en che­mise blanche, mar­chant len­te­ment, sans but, avec cette len­teur déli­bé­rée qui est la forme viet­na­mienne de la liber­té. Des vieux mes­sieurs pra­ti­quaient le tai-chi sous les saules, leurs mou­ve­ments si fluides qu’ils sem­blaient nager dans l’air. Des enfants cou­raient entre les arbres en pous­sant des cer­ceaux de bam­bou. Un joueur de đàn bầu — la cithare mono­corde, l’ins­tru­ment le plus mélan­co­lique du Viet­nam, dont la note unique, modu­lée par une tige de bam­bou flexible, pou­vait expri­mer toute la gamme des émo­tions humaines avec une seule corde — était assis au bord de l’eau et fai­sait mon­ter dans le matin une mélo­die si triste et si belle que les pas­sants ralen­tis­saient pour l’é­cou­ter, comme on ralen­tit devant un cou­cher de soleil.

— La ville des mille ans res­pire encore, dit une voix der­rière Giang.

Il n’eut pas besoin de se retour­ner. L’é­ven­tail de papier de riz, la voix de par­che­min, l’o­deur d’en­cens froid qui sui­vait le vieil homme comme un par­fum per­son­nel — c’é­tait Oncle Quốc.

— Vous venez sou­vent ici ? deman­da Giang.

— Chaque dimanche. Depuis plus long­temps que tu ne peux l’imaginer.

Le vieil homme s’as­sit à côté de lui sur le banc de pierre. Son áo dài de soie brune se fon­dit dans l’ombre du banian comme si le tis­su et l’é­corce étaient faits de la même matière. Il posa son éven­tail fer­mé sur ses genoux. Regar­da le lac.

— Tu connais l’his­toire de l’é­pée ? demanda-t-il.

— Tout le monde la connaît.

— Tout le monde connaît les mots. Pas tout le monde connaît l’histoire.

Giang sou­rit. C’é­tait la manière d’Oncle Quốc — poser une ques­tion dont il connais­sait la réponse, attendre qu’on réponde, puis cor­ri­ger la réponse sans avoir l’air de cor­ri­ger. Une péda­go­gie de let­tré confu­céen, patiente, oblique, infatigable.

— Raconte-moi, alors.

Oncle Quốc fer­ma les yeux. Quand il par­lait les yeux fer­més, sa voix chan­geait — elle deve­nait plus pro­fonde, plus lente, comme si elle venait de plus loin que sa gorge, comme si elle remon­tait d’un puits inté­rieur où les siècles étaient sto­ckés en couches successives.

— Au XVe siècle, le pays était occu­pé par les Ming. La Chine avait enva­hi le Đại Việt et impo­sé sa loi — ses fonc­tion­naires, sa langue, ses impôts, ses dieux. Pen­dant dix ans, les Viet­na­miens avaient résis­té, dans les mon­tagnes, dans les forêts, avec des armes de for­tune et une colère patiente. Et puis un jour, un pêcheur du lac — ce lac, Giang, celui que tu regardes en ce moment — trou­va dans ses filets une lame. Une lame d’a­cier, par­faite, sans rouille, comme si le lac l’a­vait conser­vée depuis la nuit des temps pour ce moment précis.

Il fit une pause. Ouvrit les yeux. Les referma.

— Le pêcheur appor­ta la lame à Lê Lợi, le chef de la résis­tance. Lê Lợi la mon­ta sur une poi­gnée d’or et en fit une épée. Avec cette épée, il vain­quit les Ming. Il les chas­sa du pays. Il res­tau­ra l’in­dé­pen­dance. Dix ans de guerre, des mil­liers de morts, des vil­lages brû­lés, des familles détruites — et au bout, la vic­toire. Le Đại Việt était libre.

Le joueur de đàn bầu, au bord de l’eau, tira une note longue, vibrante, qui mon­ta dans l’air comme une question.

— Mais l’his­toire ne s’ar­rête pas là, conti­nua Oncle Quốc. Après la vic­toire, Lê Lợi devint roi. Il régna depuis Hanoï. Et un jour, il se pro­me­nait sur ce lac — sur ce même lac, Giang, à l’en­droit exact où nous sommes — quand une tor­tue géante sur­git de l’eau. La tor­tue ouvrit la gueule et prit l’é­pée dans la main du roi. Et elle plon­gea. Elle empor­ta l’é­pée au fond du lac. Et depuis ce jour, per­sonne ne l’a jamais revue.

Silence. Le banian au-des­sus d’eux lais­sa tom­ber une feuille qui se posa sur l’eau sans bruit.

— Pour­quoi ? deman­da Giang. Pour­quoi la tor­tue a‑t-elle repris l’épée ?

— Parce que l’é­pée n’a­vait jamais appar­te­nu au roi. Elle appar­te­nait au lac. Au pays. Au temps. Elle avait été prê­tée — prê­tée pour un usage pré­cis, dans un moment pré­cis. Et quand cet usage était accom­pli, elle devait être ren­due. Rien ne nous appar­tient, Giang. Ni les épées, ni les vic­toires, ni les hôtels, ni les pays. Tout est prê­té. Tout est rendu.

Il ouvrit les yeux. Regar­da Giang. Et dans ce regard de vieil homme — un regard qui avait la cou­leur du lac, un vert pro­fond, opaque, inson­dable — Giang vit quelque chose qui res­sem­blait à un avertissement.

— Les Fran­çais sont reve­nus, dit Oncle Quốc. Ils croient que ce pays leur appar­tient. Les Chi­nois sont par­tis. Ils croyaient que ce pays leur appar­te­nait. Ho Chi Minh croit que ce pays lui appar­tient. Ils ont tous tort. Ce pays appar­tient au lac. Aux tor­tues. Au temps. Et le temps est patient. Le temps attend.

Il se leva. Épous­se­ta son áo dài d’un geste machi­nal. Prit son éventail.

— Je rentre. Le thé m’attend.

— Le thé peut attendre.

— Le thé peut attendre. Pas moi. Je suis vieux, Giang. Je n’ai plus le luxe de la patience.

Il rit — un rire sec, un rire de feuille morte — et s’é­loi­gna sur le che­min qui lon­geait la rive, sa sil­houette brune se fon­dant peu à peu dans le vert des saules et le rouge du pont, jus­qu’à dis­pa­raître, comme tout dis­pa­rais­sait autour du lac Hoàn Kiếm — les rois, les épées, les tor­tues, les empires — hap­pé par cette eau verte qui ne ren­dait rien de ce qu’elle avait pris.

Giang res­ta.

Il res­ta long­temps, assis sur son banc de pierre, à regar­der le lac. Le soleil mon­tait et la lumière chan­geait — d’or pâle elle deve­nait blanche, puis jaune, puis presque vio­lente, cette lumière d’a­vril à Hanoï qui fait vibrer les cou­leurs et trem­bler les ombres. Les pro­me­neurs se mul­ti­pliaient. Un ven­deur de kem — de glace — pas­sa avec sa car­riole et Giang lui ache­ta un cor­net de glace au coco, qu’il man­gea len­te­ment, en le tour­nant pour attra­per les gouttes qui cou­laient, avec l’ap­pli­ca­tion d’un enfant et le plai­sir d’un homme qui s’au­to­rise, pour une fois, à ne rien faire d’utile.

Il pen­sa à sa vie. Pas à la vie de bar­man — celle-là, il la connais­sait par cœur, il en connais­sait les gestes, les rythmes, les gra­ti­fi­ca­tions et les limites. Non, il pen­sa à l’autre vie, celle qu’il n’a­vait pas encore vécue, celle qui exis­tait quelque part dans un ave­nir qu’il n’ar­ri­vait pas à ima­gi­ner clai­re­ment mais dont il sen­tait la pré­sence, comme on sent un cou­rant sous-marin quand on nage en sur­face. Liên avait dit : un jour, tu ouvri­ras ton propre café. Un endroit à toi. Petit, beau, avec de la musique. Les mots étaient res­tés. Ils avaient ger­mé quelque part, dans un recoin de sa pen­sée, et main­te­nant ils pous­saient, len­te­ment, comme les lotus du lac pous­saient à tra­vers la boue — d’a­bord une tige, puis une feuille, puis cette fleur impro­bable qui jaillit du fond le plus sombre pour s’ou­vrir à la surface.

Un café à lui. Un endroit où il ne ser­vi­rait pas sous un dra­peau — ni fran­çais, ni japo­nais, ni chi­nois, ni même viet­na­mien. Un endroit où le seul dra­peau serait l’a­rôme du café, et la seule allé­geance celle du goût.

Il regar­da la sur­face du lac. Pas une ride. L’eau verte, immo­bile, gar­dait ses secrets — l’é­pée, les tor­tues, les siècles.

Puis Giang se leva, jeta le bout de son cor­net de glace aux pois­sons du lac, et ren­tra au Metropole.

Il avait des verres à polir.

CHA­PITRE 10 — Les fan­tômes du Metropole

La nuit, l’hô­tel parlait.

Pas avec des mots — avec des bruits. Des cra­que­ments dans les boi­se­ries, des grin­ce­ments de portes que per­sonne n’a­vait ouvertes, des sou­pirs de tuyau­te­rie, des cla­que­ments de volets que le vent du fleuve Rouge pous­sait avec l’obs­ti­na­tion d’un visi­teur qui insiste. Le Metro­pole, la nuit, n’é­tait plus un hôtel — c’é­tait un orga­nisme, un être vivant fait de bois et de pierre et de mémoire, qui res­pi­rait dans le noir avec la régu­la­ri­té d’un dor­meur et qui, par­fois, comme les dor­meurs, mur­mu­rait dans son som­meil des choses incompréhensibles.

Giang aimait la nuit.

Il aimait la nuit parce que la nuit, le bar lui appar­te­nait entiè­re­ment. Plus de clients, plus de com­mandes, plus de sou­rires obli­ga­toires. Juste le comp­toir, les verres, la lampe à huile, et ce silence par­ti­cu­lier de la nuit tro­pi­cale qui n’est pas vrai­ment un silence — c’est un four­mille­ment, une tapis­se­rie sonore tis­sée de grillons, de geckos, de gre­nouilles loin­taines, de chiens errants qui dia­loguent d’un bout à l’autre de la ville avec l’ur­gence de mes­sa­gers por­teurs de nou­velles que per­sonne ne comprend.

Ce soir-là — un soir de mai, tiède, lourd, char­gé de l’hu­mi­di­té qui annon­çait la mous­son — Giang fer­ma le bar à vingt-trois heures. Le der­nier client était par­ti depuis une heure — un jour­na­liste aus­tra­lien, ins­tal­lé au Metro­pole depuis une semaine, qui buvait du gin avec une régu­la­ri­té métro­no­mique et qui n’a­dres­sait la parole à per­sonne, sauf à son car­net, dans lequel il écri­vait des choses que Giang n’es­sayait pas de lire mais dont il soup­çon­nait qu’elles concer­naient la situa­tion poli­tique, car le jour­na­liste avait ce regard — ce regard fixe, cal­cu­la­teur, légè­re­ment absent — des gens qui observent le monde pour le racon­ter à d’autres.

Giang lava les der­niers verres. Étei­gnit la lampe prin­ci­pale. N’en gar­da qu’une — la petite, celle qu’il posait au bout du comp­toir, dont la flamme basse et dorée trans­for­mait le bar en grotte.

Il s’as­sit.

Il ne s’as­seyait presque jamais — dix heures debout par jour, six jours par semaine, mais debout par choix, debout par prin­cipe, parce qu’un bar­man assis n’est plus un bar­man, c’est un client de l’autre côté du comp­toir. Mais la nuit, quand il n’y avait per­sonne, il s’au­to­ri­sait ce luxe. Il s’as­seyait sur le tabou­ret de Dor­vil — le deuxième en par­tant de la gauche — et il regar­dait le bar depuis l’autre côté, depuis le côté des clients, et il voyait ce qu’ils voyaient : les bou­teilles ali­gnées, les verres qui brillaient dans la pénombre, le bois du comp­toir poli par des mil­liers de coudes, et der­rière, le mur où une pho­to­gra­phie jau­nie mon­trait le Metro­pole en 1901, le jour de son inau­gu­ra­tion — une façade blanche éblouis­sante, des colonnes, un per­ron, des mes­sieurs en cos­tume de lin et des dames en robes longues, et au-des­sus de la porte, en lettres dorées : GRAND HÔTEL METRO­POLE PALACE.

Qua­rante-cinq ans.

L’hô­tel avait qua­rante-cinq ans. Pour un homme, c’é­tait la matu­ri­té. Pour un bâti­ment tro­pi­cal, c’é­tait déjà la vieillesse. Qua­rante-cinq ans de cha­leur, d’hu­mi­di­té, de ter­mites, de typhons, de guerres, d’oc­cu­pa­tions, de négli­gences et de rafis­to­lages. Qua­rante-cinq ans de mains posées sur les rampes d’es­ca­lier, de pieds traî­nés sur les dalles, de corps cou­chés sur les mate­las, de voix réson­nant dans les cou­loirs. L’hô­tel avait absor­bé tout cela. Il l’a­vait absor­bé comme une éponge absorbe l’eau — sans tri, sans juge­ment, sans dis­tinc­tion entre le géné­ral fran­çais et le sol­dat japo­nais, entre la dan­seuse de caba­ret et l’é­pouse du gou­ver­neur, entre le cri de plai­sir et le cri de peur.

Giang fer­ma les yeux et les lais­sa venir.

Les fan­tômes.

Pas des fan­tômes au sens où Madame Lê l’en­ten­dait — Madame Lê ne croyait pas aux fan­tômes, elle croyait aux inven­taires. Pas des fan­tômes au sens des contes viet­na­miens — les esprits affa­més, les âmes errantes, les reve­nants du sep­tième mois lunaire à qui l’on offrait des repas sur des autels de for­tune. Non, les fan­tômes de Giang étaient plus dis­crets, plus intimes. C’é­taient des empreintes. Des réma­nences. Des traces de vies lais­sées dans les murs, dans le bois, dans l’air, comme le par­fum d’une femme reste dans une pièce long­temps après qu’elle en est sortie.

Il voyait — ou croyait voir, ou inven­tait, ce qui reve­nait au même — les soi­rées de l’é­poque colo­niale. Le bar illu­mi­né par des lustres de cris­tal, les offi­ciers en uni­forme blanc, les femmes en robes de soie, la musique d’un gra­mo­phone jouant un tan­go argen­tin qui se mêlait au bruit des ven­ti­la­teurs et aux rires un peu trop aigus de gens qui buvaient un peu trop vite. Il voyait André Ducamp, le fon­da­teur, debout sur le per­ron le jour de l’i­nau­gu­ra­tion, en 1901, avec sa mous­tache en gui­don de vélo et sa fier­té de bâtis­seur — un homme qui avait regar­dé un ter­rain vague au coin du bou­le­vard Hen­ri-Rivière et qui avait vu, dans le vide, un palais. Il voyait les pre­mières pro­jec­tions de ciné­ma, en 1916 — les images trem­blantes sur un drap ten­du dans la salle de res­tau­rant, les spec­ta­teurs médu­sés, ce miracle de lumière et d’ombre qui fai­sait du Metro­pole, pour un soir, le lieu le plus moderne de toute l’Indochine.

Il voyait Char­lie Chaplin.

Cha­plin était venu en 1936, en voyage de noces avec Pau­lette God­dard. Giang n’é­tait pas encore au Metro­pole — il était arri­vé la même année, quelques mois plus tard — mais le per­son­nel ancien en par­lait comme d’une appa­ri­tion. Cha­plin avait dor­mi dans la suite du pre­mier étage, avait pris son petit-déjeu­ner dans la cour inté­rieure, avait fait rire le per­son­nel en mimant un ser­veur qui ren­verse un pla­teau — un numé­ro qu’il avait impro­vi­sé en trois secondes et qui avait été, de l’a­vis una­nime, plus drôle que tous les films jamais pro­je­tés dans la salle de res­tau­rant. Pau­lette God­dard, disait-on, était si belle que les fleurs du fran­gi­pa­nier se tour­naient vers elle quand elle pas­sait — une affir­ma­tion bota­ni­que­ment dou­teuse mais poé­ti­que­ment irréfutable.

Il voyait Somer­set Mau­gham — venu avant Giang, lui aus­si, dans les années vingt, un Anglais fleg­ma­tique qui buvait du whis­ky soda et qui obser­vait le monde avec le regard d’un chi­rur­gien — froid, pré­cis, impi­toyable. On disait qu’il avait pris des notes dans le hall du Metro­pole, des notes qui étaient deve­nues des nou­velles, des nou­velles qui avaient fait le tour du monde, et que quelque part dans la prose de Mau­gham vivait l’é­cho d’un cock­tail bu au comp­toir de cet hôtel.

Il voyait Noël Coward — un autre Anglais, mais l’op­po­sé de Mau­gham : flam­boyant, bavard, théâ­tral, qui avait trans­for­mé le salon de lec­ture en scène de spec­tacle impro­vi­sé et qui avait chan­té des chan­sons de sa com­po­si­tion devant un public de fonc­tion­naires colo­niaux sidé­rés, dont cer­tains n’a­vaient jamais enten­du un Anglais chan­ter en fran­çais avec un accent aus­si réso­lu­ment britannique.

Et il voyait les autres — les ano­nymes, les sans-nom, les oubliés. Les voya­geurs de com­merce qui avaient dor­mi une nuit et étaient repar­tis sans lais­ser de trace. Les femmes seules qui avaient bu un thé dans le salon en regar­dant la pluie. Les enfants qui avaient cou­ru dans les cou­loirs en riant. Les domes­tiques qui avaient fait les lits, vidé les cen­driers, ciré les chaus­sures, por­té les valises, sans jamais figu­rer dans aucune pho­to­gra­phie, dans aucun registre, dans aucune mémoire — sauf celle de l’hô­tel, qui gar­dait tout, qui n’ou­bliait rien, et qui res­ti­tuait par­fois, la nuit, dans un cra­que­ment de plan­cher ou un cou­rant d’air inex­pli­qué, le pas­sage fur­tif d’une pré­sence effacée.

La porte du bar s’ouvrit.

Giang sur­sau­ta. Puis recon­nut la silhouette.

— Tu ne dors jamais ? demanda-t-il.

— Dor­mir est une perte de temps, répon­dit Madame Lê en s’as­seyant sur son tabou­ret — le der­nier à droite, celui qu’elle avait usé à force d’y poser le même poids au même endroit depuis trente ans.

Elle por­tait un áo dài noir — tou­jours noir — mais avait défait son chi­gnon, et ses che­veux gris tom­baient sur ses épaules, ce qui lui don­nait un air dif­fé­rent, un air presque doux, un air que Giang ne lui avait jamais vu et qui le trou­bla. Madame Lê sans son chi­gnon n’é­tait plus la gou­ver­nante — elle était une femme, tout sim­ple­ment, une femme de soixante ans qui ne dor­mait pas à une heure du matin et qui venait s’as­seoir au bar comme n’im­porte quel être humain que l’in­som­nie pousse vers la com­pa­gnie d’autrui.

— Du thé ? pro­po­sa Giang.

— Quelque chose de plus fort.

Il haus­sa un sour­cil. Madame Lê ne buvait jamais d’al­cool — c’é­tait une règle aus­si abso­lue que son chi­gnon et que son áo dài noir. Mais ce soir, appa­rem­ment, les règles étaient suspendues.

Il lui ser­vit un petit verre de son rhum de canne. Elle le prit, le huma — comme une pro­fes­sion­nelle, nota Giang avec sur­prise —, puis le but d’un trait, sans tous­ser, sans gri­ma­cer, avec l’as­su­rance de quel­qu’un qui a déjà bu et qui n’a pas oublié com­ment on fait.

— Mer­ci, dit-elle. Ne me regarde pas comme ça.

— Comme quoi ?

— Comme si j’a­vais trois têtes. J’ai eu trente ans, moi aus­si. J’ai bu du cham­pagne et j’ai dan­sé sur des tables.

Giang essaya d’i­ma­gi­ner Madame Lê dan­sant sur une table et échoua spec­ta­cu­lai­re­ment. Mais il eut la sagesse de ne pas le dire.

— C’é­tait quand ? demanda-t-il.

— En 1920. Peut-être 1921. L’hô­tel était plein tous les soirs. Il y avait un orchestre — un vrai orchestre, pas un gra­mo­phone — un pia­niste, un vio­lo­niste et un joueur de cla­ri­nette qui étaient tous les trois amou­reux de la même femme, ce qui don­nait à leur musique une ten­sion par­ti­cu­lière. Les offi­ciers fran­çais venaient avec leurs femmes. Les com­mer­çants chi­nois venaient avec leurs maî­tresses. Les jour­na­listes venaient seuls et repar­taient accom­pa­gnés. Et moi, j’a­vais vingt ans, et j’é­tais la plus jolie femme de chambre du Metropole.

Elle dit cela sans vani­té — comme un fait, comme une don­née comp­table ins­crite dans son carnet.

— Un offi­cier m’a deman­dée en mariage.

— Je sais. Vous me l’a­vez déjà raconté.

— Je ne te l’ai pas tout racon­té. Je t’ai dit que j’a­vais refu­sé. Je ne t’ai pas dit pourquoi.

Giang atten­dit. Le silence noc­turne du Metro­pole enve­lop­pait leur conver­sa­tion comme un écrin enve­loppe un bijou — pro­tec­teur, intime, légè­re­ment étouffant.

— J’ai refu­sé parce qu’il vou­lait m’emmener en France. Et je ne vou­lais pas quit­ter l’hôtel.

— L’hô­tel ?

— L’hô­tel. Pas Hanoï. Pas le Viet­nam. L’hô­tel. Cet hôtel. Ces murs. Ces cou­loirs. Ce plan­cher qui craque. Cette odeur de cire et de fran­gi­pa­niers. J’a­vais vingt ans et je savais déjà que cet endroit serait ma vie. Qu’il serait tout — mon mari, mes enfants, ma mai­son, mon pays. Les gens passent, Giang. Les régimes passent. Les dra­peaux passent. Mais le Metro­pole reste.

Elle se tut. Regar­da ses mains posées sur le comp­toir — des mains sèches, noueuses, des mains qui avaient fait des mil­liers de lits, comp­té des mil­liers de ser­viettes, caché des mil­liers d’ob­jets aux regards des pillards.

— Et main­te­nant il va être ven­du, dit-elle. À un Chi­nois qui porte des chaus­sures impec­cables et qui ne sou­rit jamais.

— Il res­te­ra quand même un hôtel.

— Bien sûr qu’il res­te­ra un hôtel. Mais ce ne sera plus le même hôtel. Ce ne sera plus l’hô­tel de Dumou­tier et Ducamp. Ce ne sera plus l’hô­tel des Fran­çais. Ce sera l’hô­tel de Giu Sinh Hoi. Et je ne sais pas ce que cela signifie.

Giang lui res­ser­vit un verre de rhum. Elle le regar­da avec une sur­prise feinte, puis le but, avec la même aisance que le premier.

— Tu crois aux fan­tômes, Giang ?

— Je crois aux bruits que fait l’hô­tel la nuit.

— Ce n’est pas la même chose.

— C’est exac­te­ment la même chose. Les bruits sont les fan­tômes. Les fan­tômes sont les bruits. Tout ce qui a été vécu ici conti­nue de vibrer dans les murs. Les conver­sa­tions, les rires, la musique. Le pia­niste amou­reux. L’of­fi­cier qui vou­lait t’é­pou­ser. Char­lie Cha­plin qui mimait le ser­veur. Tout est encore là. Le bois a tout gardé.

Madame Lê le regar­da. Long­temps. Avec une expres­sion qu’il ne lui connais­sait pas — pas de l’at­ten­dris­se­ment, non, Madame Lê ne s’at­ten­dris­sait pas, mais quelque chose de voi­sin, quelque chose qui res­sem­blait à de la gra­ti­tude, comme si Giang venait de lui confir­mer une chose qu’elle savait depuis tou­jours mais qu’elle avait besoin d’entendre.

— Tu es un bon gar­çon, Giang. Un bon bar­man et un bon gar­çon. Ne change pas.

— Je n’ai pas l’in­ten­tion de changer.

— Per­sonne n’a l’in­ten­tion de chan­ger. On change quand même.

Elle se leva. Rat­ta­cha ses che­veux en chi­gnon — le geste fut rapide, expert, défi­ni­tif, et en trois secondes Madame Lê rede­vint Madame Lê, la gou­ver­nante, l’in­ven­to­riste, la gar­dienne. Le moment d’a­ban­don était ter­mi­né. Le rhum était bu. La nuit avait reçu sa confession.

— Bonne nuit, Giang.

— Bonne nuit, Madame Lê.

Elle s’ar­rê­ta sur le seuil.

— Le chan­de­lier en argent, dit-elle. Celui qui a dis­pa­ru en janvier.

— Oui ?

— Je l’ai retrou­vé. Il était dans la chambre du jour­na­liste aus­tra­lien. Sous le lit.

— Sous le lit ?

— Les Chi­nois n’é­taient pas les seuls voleurs de cet hôtel.

Et elle dis­pa­rut dans le cou­loir, son áo dài noir se fon­dant dans l’obs­cu­ri­té comme une encre dans l’eau, et Giang res­ta seul dans son bar, avec le bruit des grillons et le cra­que­ment du bois et la flamme de la lampe à huile qui pro­je­tait sur les murs des ombres mou­vantes, des ombres qui res­sem­blaient à des sil­houettes, des sil­houettes qui res­sem­blaient à des sou­ve­nirs, des sou­ve­nirs qui res­sem­blaient à des fan­tômes, et les fan­tômes, cette nuit-là, étaient les maîtres du Metropole.

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