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CÀ PHÊ TRỨNG

CÀ PHÊ TRỨNG

Cha­pitres 16 à 20

CHA­PITRE 16 — Le der­nier cock­tail de Sainteny

Il vint un soir de décembre, quand les nuits de Hanoï com­men­çaient à mordre.

Pas le froid des hivers euro­péens — pas la glace, pas le givre, pas cette blan­cheur qui recouvre tout. Le froid de Hanoï était autre chose — une humi­di­té péné­trante, insi­dieuse, qui s’in­si­nuait sous les vête­ments, sous la peau, jusque dans les os, et qui don­nait à la ville, en décembre, cette cou­leur grise, cette brume basse, cet air de mélan­co­lie qui fai­sait que même les mar­chandes de phở souf­flaient dans leurs mains avant de touiller leur bouillon.

Sain­te­ny arri­va à vingt et une heures. Seul. Sans escorte, sans adjoint, sans le moindre signe de sa fonc­tion — juste un homme en cos­tume frois­sé, avec une écharpe autour du cou et des cernes qui avaient la cou­leur des améthystes.

Le bar était vide.

Les offi­ciers fran­çais avaient ces­sé de venir le soir. L’at­mo­sphère à Hanoï était deve­nue trop ten­due, les rues trop incer­taines, les bar­ri­cades trop nom­breuses. Le couvre-feu n’exis­tait pas offi­ciel­le­ment, mais un couvre-feu offi­cieux s’é­tait ins­tal­lé — un couvre-feu de pru­dence, de peur, de bon sens. Les Fran­çais res­taient dans le quar­tier fran­çais. Les Viet­na­miens res­taient dans le vieux quar­tier. Et entre les deux, dans cet espace tam­pon que consti­tuait le bou­le­vard, il n’y avait plus que les patrouilles, les ombres et le silence.

Sain­te­ny s’as­sit au comp­toir. Le tabou­ret de Dor­vil — mais Dor­vil n’é­tait pas des­cen­du ce soir, il avait la grippe, une grippe tro­pi­cale qui le clouait au lit depuis trois jours et qui l’empêchait de boire, ce qui, pour Dor­vil, consti­tuait une souf­france plus grande que la fièvre.

— Bon­soir, Giang.

— Bon­soir, monsieur.

— Vous n’a­vez pas fermé ?

— Le bar ne ferme pas.

Sain­te­ny esquis­sa un sou­rire — un sou­rire fati­gué, un sou­rire de fin de course, un sou­rire qui n’a­vait plus la force de mon­ter jus­qu’aux yeux.

— Non, dit-il. Le bar ne ferme pas. C’est la der­nière chose qui ne ferme pas dans cette ville.

Giang ne deman­da pas ce que Sain­te­ny vou­lait boire. Il le savait. Pas par habi­tude — Sain­te­ny n’é­tait pas un habi­tué, il n’a­vait pas de bois­son atti­trée, pas de rituel. Giang le savait par ins­tinct, par ce sixième sens de bar­man qui lui disait, en regar­dant un homme assis devant lui, ce dont cet homme avait besoin — pas ce qu’il vou­lait, ce dont il avait besoin, ce qui n’é­tait jamais la même chose.

Il pré­pa­ra un cocktail.

Pas un cock­tail du réper­toire — pas un gin tonic, pas un rhum-kum­quat, pas un de ses mélanges connus. Un cock­tail nou­veau. Une inven­tion pour un seul homme, un seul soir, un seul moment. Il prit le fond d’ar­ma­gnac — le res­ca­pé de 1939, dont il ne res­tait qu’un doigt. Y ajou­ta du miel — du miel de lon­gan, épais, ambré, qu’une pay­sanne du del­ta lui ven­dait dans des pots de grès. Un trait de jus de kum­quat pour l’a­ci­di­té. Une feuille de menthe fraîche, frois­sée, posée en sur­face. Et une goutte — une seule — de nuoc mam.

Le nuoc mam.

C’é­tait sa signa­ture secrète. La goutte invi­sible. L’in­gré­dient que per­sonne ne devi­nait et que tout le monde cher­chait — cette pro­fon­deur, cette sali­ni­té, cette uma­mi qui don­nait au cock­tail une assise, un ancrage, un lien avec la terre et la mer. Le nuoc mam dans un cock­tail était une héré­sie. Giang le savait. Il l’a­vait décou­vert par acci­dent — une bou­teille ren­ver­sée, un verre conta­mi­né, un goût impro­bable qui s’é­tait révé­lé par­fait — et il en avait fait un secret, parce que les secrets sont les épices des barmans.

Il posa le verre devant Sainteny.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Un cock­tail qui n’a pas de nom.

— Pour­quoi pas de nom ?

— Parce qu’il n’exis­te­ra qu’une seule fois. Ce soir. Pour vous.

Sain­te­ny le regar­da. Et dans ce regard, Giang vit le diplo­mate tom­ber — pas phy­si­que­ment, mais inté­rieu­re­ment. Les épaules se relâ­chèrent. La mâchoire se des­ser­ra. Le masque — ce masque de négo­cia­teur, de res­pon­sable, de repré­sen­tant de la France — glis­sa, et der­rière le masque appa­rut un homme. Un homme épui­sé, désen­chan­té, qui por­tait sur ses épaules le poids d’un échec dont il n’é­tait pas res­pon­sable mais dont il se sen­tait coupable.

Sain­te­ny but. Len­te­ment. Les yeux fer­més. Comme on écoute de la musique.

— C’est très bon, dit-il. C’est la meilleure chose que j’aie bue depuis longtemps.

— Mer­ci.

— Non, Giang. C’est moi qui vous remer­cie. De gar­der ce bar ouvert. De pré­pa­rer des cock­tails qui n’ont pas de nom. De faire comme si le monde n’é­tait pas en train de s’effondrer.

Il repo­sa le verre. Le fit tour­ner entre ses doigts. Et parla.

Il par­la long­temps. Plus long­temps qu’il n’a­vait jamais par­lé à Giang — plus long­temps qu’il n’a­vait pro­ba­ble­ment par­lé à qui­conque depuis des semaines, parce que les hommes de pou­voir ne parlent pas, les hommes de pou­voir négo­cient, ordonnent, argu­mentent, mais ils ne parlent pas, pas comme ça, pas libre­ment, pas sans cal­cul. Ce soir-là, Sain­te­ny parla.

Il par­la de la paix ratée. Des accords du 6 mars qu’il avait signés avec espoir et qui étaient res­tés lettre morte. De d’Ar­gen­lieu — l’a­mi­ral, le moine, le sabo­teur — qui avait pro­cla­mé la Répu­blique auto­nome de Cochin­chine dans le dos de tout le monde, tor­pillant les négo­cia­tions avant même qu’elles aient com­men­cé. De Fon­tai­ne­bleau, la confé­rence pari­sienne où Ho Chi Minh était venu en per­sonne, où il avait par­lé, plai­dé, char­mé, sup­plié même — lui, Ho, sup­plier — et où on lui avait don­né un modus viven­di qui ne valait pas le papier sur lequel il était écrit.

— J’ai vu Ho Chi Minh à Paris, dit Sain­te­ny. Après l’é­chec de Fon­tai­ne­bleau. Il m’a regar­dé et il m’a dit : « Si nous devons nous battre, nous nous bat­trons. Vous tue­rez dix de nos hommes et nous tue­rons un des vôtres. Et c’est vous qui fini­rez par vous lasser. »

Giang essuya un verre.

— Vous pen­sez qu’il avait raison ?

Sain­te­ny ne répon­dit pas tout de suite. Il finit son cock­tail. Repo­sa le verre avec cette déli­ca­tesse qu’ont les gens qui savent que les choses fra­giles méritent qu’on les pose doucement.

— Je pense qu’il avait tort sur les chiffres, dit-il. Ce ne sera pas dix contre un. Ce sera cent contre un. Mille contre un. Ce peuple se bat­tra jus­qu’au der­nier. Et nous — nous, la France, la grande France, la France des droits de l’homme et du citoyen — nous per­drons. Pas demain. Pas l’an­née pro­chaine. Mais nous per­drons. Parce qu’on ne gagne pas contre un peuple qui se bat pour sa liber­té. L’his­toire ne l’a jamais per­mis. L’his­toire ne le per­met­tra jamais.

Le silence, après ces mots, eut la den­si­té du plomb.

Giang ne dit rien. Qu’au­rait-il pu dire ? Il était bar­man. Il fai­sait des cock­tails. Il polis­sait des verres. Il n’a­vait pas lu les trai­tés, pas assis­té aux confé­rences, pas ser­ré la main des géné­raux. Mais il avait ser­vi du thé à Ho Chi Minh et du cham­pagne à Sain­te­ny et du gin à Mori­zot et du rhum à Zhao, et il avait vu, dans cha­cun de ces verres, le reflet d’un monde qui ne savait pas où il allait.

— Giang, dit Sainteny.

— Oui, monsieur ?

— Si les choses tournent mal — et elles vont tour­ner mal, je ne sais pas quand, je ne sais pas com­ment, mais elles vont tour­ner mal — pro­té­gez cet hôtel. Pro­té­gez-le comme vous pro­té­gez vos verres. C’est un lieu. Les lieux sur­vivent aux guerres. Les gens, pas tou­jours. Mais les lieux, oui.

Il se leva. Bou­ton­na son man­teau. Noua son écharpe. Et ten­dit la main à Giang — pas une poi­gnée de main de diplo­mate, pas une poi­gnée de main de client, une poi­gnée de main d’homme à homme, franche, chaude, un peu trop longue.

— Mer­ci pour le cock­tail sans nom, dit-il.

— Mer­ci d’être venu le boire.

Sain­te­ny sor­tit. La porte du bar se refer­ma der­rière lui avec un clic doux, défi­ni­tif, comme la der­nière page d’un livre qu’on vient de finir.

Giang lava le verre. Le seul verre de la soi­rée. Il le lava avec la même atten­tion qu’il met­tait à laver cent verres — le chif­fon, le mou­ve­ment cir­cu­laire, la lumière véri­fiée à tra­vers le cris­tal pour s’as­su­rer qu’au­cune trace ne sub­sis­tait. Puis il le posa sur l’é­ta­gère, à sa place, par­fai­te­ment ali­gné avec les autres.

Il décro­cha le rou­leau de cal­li­gra­phie du mur. Le tint devant lui. Nhẫn. Patience. La lame sous le cœur.

Puis il le rac­cro­cha, étei­gnit la lampe, et mon­ta se coucher.

Dehors, Hanoï dor­mait d’un som­meil mau­vais — un som­meil agi­té, un som­meil de veille, le som­meil des villes qui savent que le matin qui vient ne res­sem­ble­ra pas à celui de la veille.

CHA­PITRE 17 — La nuit de Liên

Elle revint un soir de décembre, par la porte de ser­vice, comme si elle n’é­tait jamais partie.

Giang fer­mait le bar. Vingt-trois heures. Le Metro­pole était silen­cieux — ce silence nou­veau, ce silence de for­te­resse, qui avait rem­pla­cé le brou­ha­ha des mois pré­cé­dents. Les offi­ciers fran­çais étaient consi­gnés dans leurs chambres. Le per­son­nel de nuit — réduit à un veilleur som­nolent et à un cui­si­nier de garde — avait dis­pa­ru dans les recoins de l’hô­tel. Même les rats sem­blaient plus dis­crets, comme si eux aus­si sen­taient que quelque chose approchait.

Giang ran­geait les verres quand il enten­dit le bruit. Un grat­te­ment contre la porte de ser­vice — pas un coup, pas un signal conve­nu, un grat­te­ment, comme un ani­mal qui veut ren­trer. Il ouvrit.

Liên.

Elle avait mai­gri. C’est la pre­mière chose qu’il vit — les pom­mettes plus saillantes, les cla­vi­cules visibles sous le col de son áo dài bleu, les poi­gnets plus fins. Et elle avait cou­pé ses che­veux — courts, au-des­sus des épaules, ce qui chan­geait son visage, le ren­dait plus dur, plus angu­leux, plus adulte. Elle ne res­sem­blait plus à la ser­veuse aux pla­teaux. Elle res­sem­blait à quel­qu’un d’autre — ou peut-être res­sem­blait-elle enfin à elle-même, comme si les mois pas­sés au maquis avaient brû­lé tout ce qui était super­flu et révé­lé ce qui restait.

— Je peux entrer ?

Giang s’é­car­ta. Elle entra. Tra­ver­sa la cui­sine. Entra dans le bar. S’ar­rê­ta au milieu de la pièce et regar­da autour d’elle — le comp­toir, les verres, les bou­teilles, le rou­leau de cal­li­gra­phie au mur, la pho­to­gra­phie de 1901 — avec le regard de quel­qu’un qui revient dans un lieu connu et qui véri­fie que tout est encore en place.

— Rien n’a chan­gé, dit-elle.

— Les choses ne changent pas. Les gens changent.

Elle le regar­da. Et dans ses yeux — ces yeux noirs, vifs, qui avaient été ceux d’une ser­veuse et qui étaient main­te­nant ceux d’une com­bat­tante — Giang vit quelque chose qu’il recon­nut sans l’a­voir jamais vu : l’ac­cep­ta­tion. Liên avait accep­té quelque chose — un des­tin, une mis­sion, une perte — et cette accep­ta­tion l’a­vait trans­for­mée, comme le feu trans­forme l’ar­gile en porcelaine.

— Je ne reste pas, dit-elle. Je suis venue pour te voir.

— Assieds-toi.

Elle s’as­sit. Pas sur un tabou­ret du comp­toir — sur une chaise, près de la fenêtre, la fenêtre de papier hui­lé par laquelle la lumière du réver­bère entrait, faible et jaune, comme une bou­gie loin­taine. Giang fer­ma la porte du bar. Tira le ver­rou. Allu­ma la petite lampe à huile.

— Tu veux un café ?

— Le café à l’œuf ?

— Oui.

— Alors oui.

Il pré­pa­ra le cà phê trứng. Pour elle. Pour la der­nière fois — il le sen­tait, il le savait, avec cette pres­cience qui n’é­tait pas du savoir mais de l’ins­tinct, la même pres­cience qui lui disait quand un cock­tail était prêt ou quand un client allait par­tir. Il bat­tit le jaune d’œuf avec le sucre, long­temps, en tour­nant la baguette de bam­bou dans le bol, et la crème mon­ta, dorée, mous­seuse, trem­blante. Il pré­pa­ra le café — le robus­ta, le phin, la patience. Dépo­sa la crème sur le noir. Por­ta la tasse à Liên.

Elle la prit. La tint entre ses deux mains — les doigts enrou­lés autour de la tasse, comme pour absor­ber la cha­leur. Elle but une gor­gée. Fer­ma les yeux. Quand elle les rou­vrit, ils brillaient.

— J’a­vais oublié le goût, dit-elle. On oublie les goûts quand on vit dans la forêt. On oublie la dou­ceur. On oublie que quelque chose peut être bon sans être nécessaire.

— Le café à l’œuf est nécessaire.

— Non. Le riz est néces­saire. L’eau est néces­saire. Le café à l’œuf est beau. C’est différent.

Ils res­tèrent un moment en silence. La lampe à huile pro­je­tait leurs ombres sur les murs du bar — deux sil­houettes allon­gées, défor­mées, qui se tou­chaient presque au pla­fond. Dehors, la ville était muette. Pas un klaxon, pas un chien, pas un sol­dat. Le silence de Hanoï en décembre 1946 était un silence de res­pi­ra­tion rete­nue — le silence d’a­vant l’ex­plo­sion, le silence qui pré­cède le tonnerre.

— Je suis venue te dire quelque chose, dit Liên.

— Je sais.

— Non, tu ne sais pas. Tu crois savoir. Tu crois que je suis venue te dire que je pars, que je rejoins le maquis pour de bon, que c’est la guerre. Tout cela est vrai. Mais ce n’est pas pour ça que je suis venue.

Elle posa la tasse. Se leva. Fit deux pas vers le comp­toir. S’ar­rê­ta devant Giang, de l’autre côté de l’a­ca­jou, si près qu’il sen­tait son souffle — un souffle léger, rapide, comme celui d’un oiseau.

— Je suis venue te dire que tu as compté.

Le mot tom­ba dans le silence du bar comme une pierre dans un puits — sans bruit visible mais avec des ondes qui se pro­pa­gèrent dans toutes les direc­tions, qui tou­chèrent les murs, les verres, le pla­fond, la pho­to­gra­phie de 1901, le rou­leau de cal­li­gra­phie, et qui revinrent vers Giang avec la force d’un écho amplifié.

— Tu as comp­té, répé­ta-t-elle. Dans ma vie. Tu n’é­tais pas un col­lègue. Tu n’é­tais pas un patron. Tu n’é­tais pas un cama­rade. Tu étais autre chose. Quelque chose que je n’ai pas de mot pour nom­mer, parce que les mots que j’ai ne sont pas assez larges. Tu étais le bar. Le comp­toir. La constance. Le café chaud à n’im­porte quelle heure. La cer­ti­tude que quel­qu’un voit sans juger.

Giang ne bou­gea pas. Ses mains étaient posées à plat sur le comp­toir, de son côté, à trente cen­ti­mètres des mains de Liên. Trente cen­ti­mètres de bois poli, d’a­ca­jou ciré, de dis­tance infranchissable.

— J’au­rais vou­lu que les choses soient autre­ment, dit-elle. J’au­rais vou­lu que le pays ne soit pas en guerre. J’au­rais vou­lu qu’il y ait du temps — du temps pour les cafés, pour les pro­me­nades au bord du lac, pour les bêtises qu’on fait quand on est jeune et qu’on ne se bat pour rien. Mais il n’y a pas de temps. Il n’y en aura pas. Et je ne peux pas te deman­der d’at­tendre quelque chose qui n’ar­ri­ve­ra peut-être jamais.

— Tu ne me demandes rien.

— Non. Je ne te demande rien. Je te donne quelque chose. Ces mots. Garde-les. Fais-en ce que tu veux. Mais sache qu’ils existent.

Le silence revint. La flamme de la lampe à huile vacilla — un cou­rant d’air, une res­pi­ra­tion du bâti­ment, un fan­tôme qui passait.

Giang ouvrit le tiroir de gauche — le tiroir où il gar­dait son car­net de recettes, son sty­lo, la pho­to­gra­phie de sa mère et le bri­quet de Zhao. Il en sor­tit le bri­quet. Le posa sur le comp­toir. Le pous­sa vers Liên.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Un bri­quet. Il ne fonc­tionne plus. Il m’a été don­né par un ami.

— Pour­quoi me le donner ?

— Parce qu’il a été fait pour les gens qui partent. Et parce que les gens qui partent ont besoin de quelque chose qui vient de quel­qu’un qui reste.

Liên prit le bri­quet. Le tour­na dans sa main. Vit le dra­gon gra­vé. Pas­sa son doigt sur les carac­tères chi­nois. Et ses yeux — durs, secs, lucides depuis le début de la conver­sa­tion — se brouillèrent. Un ins­tant. Pas plus. Puis la clar­té revint, comme un ciel après une averse, et elle glis­sa le bri­quet dans la poche de son áo dài.

— Il est temps, dit-elle.

— Je sais.

Elle fit le tour du comp­toir. Se tint devant lui. Leva la main et la posa sur la joue de Giang — un geste bref, presque bru­tal dans sa ten­dresse, comme le geste d’un sol­dat qui touche un arbre avant de par­tir au combat.

Puis elle se détourna.

Prit sa tasse. But la der­nière gor­gée de café à l’œuf. La der­nière gor­gée — la crème dorée mêlée au café noir, le doux mêlé à l’a­mer, le beau mêlé au néces­saire. Elle but debout, dans la cui­sine, les yeux ouverts cette fois, en regar­dant par la fenêtre la ruelle obs­cure où sa vie allait la mener.

— Un jour, dit-elle, quand tout sera fini, je vien­drai boire un café dans ton café à toi. Le petit café. Celui de la ruelle. Avec des tabou­rets bas et des murs jaunes.

— Com­ment sais-tu qu’il y aura des murs jaunes ?

— Je le sais.

Elle posa la tasse dans l’é­vier. Ne la lava pas — ce fut Giang qui la lava, plus tard, bien plus tard, avec la len­teur d’un homme qui lave un calice. Puis elle ouvrit la porte de ser­vice, se tour­na une der­nière fois, et sou­rit. Un sou­rire qui n’ap­par­te­nait à aucune caté­go­rie — ni triste, ni gai, ni cou­ra­geux, ni rési­gné. Un sou­rire de Liên. Le sou­rire de quel­qu’un qui sait exac­te­ment ce qu’elle fait et qui le fait quand même.

Elle dis­pa­rut dans la nuit.

Giang enten­dit ses pas — légers, rapides, déci­dés, les pas qu’il connais­sait par cœur, les pas qu’il enten­drait dans sa mémoire long­temps après que les pavés auraient oublié leur empreinte. Puis le silence. Puis la nuit. Puis rien.

Il refer­ma la porte. Revint au bar. S’as­sit sur le tabou­ret de Dor­vil. Regar­da le comp­toir vide, la tasse lavée, la place où le bri­quet avait été, le tiroir ouvert.

Il ne pleu­ra pas. Giang ne pleu­rait pas — pas par dure­té, pas par fier­té, mais par consti­tu­tion, par nature, par ce mys­tère bio­lo­gique qui fait que cer­tains hommes trans­forment le cha­grin en gestes plu­tôt qu’en larmes. Il prit un verre. Le polit. Le repo­sa. En prit un autre. Le polit. Le repo­sa. Et ain­si de suite, verre après verre, toute la nuit, jus­qu’à ce que chaque verre du bar fût poli deux fois, trois fois, jus­qu’à ce que le cris­tal brillât dans la pénombre comme des étoiles ali­gnées sur une éta­gère, et que le matin, enfin, posât sa lumière mauve sur les fenêtres de papier huilé.

CHA­PITRE 18 — Le 19 décembre

L’élec­tri­ci­té mou­rut à vingt heures.

Pas une cou­pure — le Metro­pole connais­sait les cou­pures, elles fai­saient par­tie du quo­ti­dien, comme la pluie ou les rats. C’é­tait autre chose. L’élec­tri­ci­té mou­rut d’un seul coup, par­tout en même temps, dans tout Hanoï, comme si quel­qu’un avait arra­ché la prise de la ville entière. Les ven­ti­la­teurs s’ar­rê­tèrent. Les lampes s’é­tei­gnirent. Le réfri­gé­ra­teur ces­sa son ron­ron­ne­ment fami­lier. Et le silence qui sui­vit — un silence de deux secondes, pas plus, avant que les cris com­mencent — eut la qua­li­té d’un gouffre, un vide sonore dans lequel le monde bascula.

Puis les coups de feu.

Pas des coups de feu iso­lés — pas les déto­na­tions sèches et espa­cées que Hanoï connais­sait depuis des semaines. Une fusillade. Mas­sive, conti­nue, assour­dis­sante. Des rafales d’armes auto­ma­tiques mêlées aux déto­na­tions plus sourdes de gre­nades, au cré­pi­te­ment des mitrailleuses, aux explo­sions loin­taines qui fai­saient trem­bler les murs du Metro­pole et tin­ter les verres sur les éta­gères du bar.

Le Viet Minh attaquait.

Giang était au bar quand cela com­men­ça. Il était seul — les clients étaient mon­tés dîner dans leurs chambres, Mori­zot était en patrouille, Dor­vil tous­sait dans la 207. Le bar était fer­mé mais Giang était encore là, comme il était tou­jours là, parce que le bar était sa mai­son et qu’un homme ne quitte pas sa mai­son quand le monde s’effondre.

Le noir total dura dix secondes. Puis ses mains trou­vèrent — par ins­tinct, par mémoire mus­cu­laire, par cette connais­sance intime de l’es­pace qui était la sienne après dix ans pas­sés der­rière le même comp­toir — la lampe à huile et les allu­mettes. La flamme jaillit. Le bar réap­pa­rut — les bou­teilles, les verres, le comp­toir d’a­ca­jou, le rou­leau de cal­li­gra­phie — dans cette lumière dorée et trem­blante qui était deve­nue, au fil des mois, la lumière natu­relle du Metropole.

Des pas dans le cou­loir. Lourds, rapides.

Madame Lê entra. Elle por­tait son áo dài noir et une lampe-tem­pête dans chaque main, ce qui lui don­nait l’ap­pa­rence d’un ange de la nuit — un ange sans ailes, sans sou­rire, avec un chi­gnon de fer et une voix de commandement.

— En bas, dit-elle. Tout le monde en bas. Cave et rez-de-chaus­sée. Les étages ne sont pas sûrs.

— Les clients ?

— Je m’en occupe. Toi, le bar. Pro­tège le bar.

Elle dis­pa­rut dans le cou­loir. Giang enten­dit sa voix mon­ter dans l’es­ca­lier — calme, ferme, sans la moindre trace de panique — don­nant des ins­truc­tions en fran­çais aux clients et en viet­na­mien au per­son­nel, avec cette auto­ri­té bicé­phale qui était sa marque et qui, en cet ins­tant, tenait lieu de gou­ver­ne­ment, d’ar­mée et de croix-rouge.

Pro­tège le bar.

Giang obéit. Pas parce que Madame Lê l’a­vait ordon­né — parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire. Pro­té­ger le bar signi­fiait pro­té­ger les verres. Les verres signi­fiaient l’ordre. L’ordre signi­fiait la sur­vie. C’é­tait une logique absurde, une logique de bar­man, mais c’é­tait la seule qu’il avait.

Il prit les verres. Un par un. Les reti­ra de l’é­ta­gère — les flûtes de Bac­ca­rat, les verres à cock­tail, les tasses de céla­don, les petits verres à liqueur en cris­tal taillé dont il ne res­tait plus que quatre sur les douze d’o­ri­gine. Il les enve­lop­pa dans des chif­fons — des chif­fons de coton blanc, les mêmes qu’il uti­li­sait pour les polir — et les dis­po­sa dans une caisse en bois qu’il avait gar­dée à cet effet, une caisse de cham­pagne vide dont les com­par­ti­ments étaient exac­te­ment de la taille des verres, comme si elle avait été conçue pour cet usage.

Dehors, les com­bats s’intensifiaient.

Les fenêtres du bar trem­blaient à chaque explo­sion. La lumière de la lampe à huile oscil­lait. Des bruits de course dans la rue — des cris en viet­na­mien, des ordres en fran­çais, le cla­que­ment métal­lique des char­geurs qu’on enfonce dans les armes. Un bruit de verre bri­sé, quelque part dans l’hô­tel — pas un de ses verres, pas un verre du bar, un verre de fenêtre, une vitre qui explo­sait sous l’im­pact d’une balle ou d’un éclat.

Giang prit les bou­teilles. L’ar­ma­gnac — le fond, les der­nières gouttes. Le cognac. Le gin. Le rhum de canne, sa propre fabri­ca­tion. La petite bou­teille sans éti­quette — l’al­cool de riz au pam­ple­mousse, le secret éven­té par Giu Sinh Hoi. Il les des­cen­dit dans le double fond, der­rière l’é­ta­gère du fond, l’un après l’autre, avec le soin d’un archéo­logue ran­geant des fossiles.

Puis il décro­cha le rou­leau de calligraphie.

Nhẫn. Il le rou­la, le glis­sa dans un tube de bam­bou, et le mit dans la caisse avec les verres. La pho­to­gra­phie de 1901 — l’i­nau­gu­ra­tion, les mes­sieurs en lin, les dames en robes longues — il la décro­cha aus­si, la posa dans la caisse. Et le car­net. Son car­net de recettes, avec l’é­cri­ture ser­rée, les pro­por­tions, les noms inven­tés des cock­tails, et la page du sixième essai où il avait écrit cà phê trứng. Le car­net alla dans la caisse.

La caisse fut fer­mée, clouée, des­cen­due dans la cave.

Quand il remon­ta, le bar était nu. Un comp­toir vide, des éta­gères vides, des murs vides. Le Metro­pole désha­billé. Le Metro­pole réduit à ses os — le bois, la pierre, le plâtre. Et dans cette nudi­té, Giang vit quelque chose qu’il n’a­vait jamais vu — la beau­té du bâti­ment lui-même, dépouillé de tout ce qui le déco­rait, de tout ce qui le meu­blait, de tout ce qui le ren­dait utile. Les pro­por­tions de la pièce. La courbe de l’ar­cade. La hau­teur des fenêtres. L’hô­tel, sans ses verres et ses bou­teilles, était encore un lieu magni­fique. Un lieu qui avait été pen­sé, des­si­né, construit par des hommes qui croyaient à la beau­té et qui l’a­vaient ins­crite dans la pierre.

Pro­tège le bar, avait dit Madame Lê. Giang avait pro­té­gé le bar. Le bar était dans la caisse, dans la cave, à l’a­bri. Et le Metro­pole, au-des­sus, pre­nait les coups.

Les heures qui sui­virent furent les plus longues de sa vie.

Il des­cen­dit dans le hall, où Madame Lê avait orga­ni­sé un cam­pe­ment de for­tune. Les clients — une quin­zaine de per­sonnes, offi­ciers fran­çais pour la plu­part, plus le jour­na­liste aus­tra­lien qui sem­blait trou­ver la situa­tion fas­ci­nante et qui pre­nait des notes dans son car­net avec la séré­ni­té d’un homme qui a cou­vert des guerres sur trois conti­nents — étaient assis ou allon­gés le long des murs, éclai­rés par des bou­gies et des lampes-tem­pête. Le cui­si­nier Bảo avait ins­tal­lé un réchaud de for­tune et fai­sait bouillir de l’eau pour le thé. Le veilleur de nuit, un vieux mon­sieur du nom de Phúc, qui avait dor­mi pen­dant les trois pre­mières minutes de l’at­taque et qui s’é­tait réveillé convain­cu que c’é­tait un orage, mon­tait la garde à la porte d’en­trée avec un balai pour toute arme.

Dor­vil des­cen­dit à minuit, en pyja­ma et en robe de chambre, avec un livre sous le bras.

— Si je dois mou­rir, dit-il en s’as­seyant à côté de Giang, autant mou­rir avec Chateaubriand.

Il ouvrit les Mémoires d’outre-tombe et se mit à lire à la lumière d’une bou­gie, avec ce calme sou­ve­rain des gens qui ont déci­dé que la panique est vulgaire.

L’at­taque dura toute la nuit.

Par moments, les com­bats se rap­pro­chaient — le cré­pi­te­ment des armes, si proche qu’on enten­dait les balles sif­fler, les cris des com­bat­tants, un bruit sourd d’ex­plo­sion qui fit trem­bler le lustre du hall. Par moments, un calme trom­peur s’ins­tal­lait — cinq minutes, dix minutes de silence pen­dant les­quelles on n’en­ten­dait que le souffle des gens, le gré­sille­ment des bou­gies et, quelque part dans l’hô­tel, un robi­net qui gout­tait avec l’obs­ti­na­tion d’un métronome.

À trois heures du matin, un sol­dat fran­çais entra.

Hagard, cou­vert de pous­sière de plâtre, un pan­se­ment de for­tune autour du bras gauche. Il cher­chait de l’al­cool — pas pour boire, pour dés­in­fec­ter. Giang remon­ta au bar, prit dans le double fond une bou­teille de rhum — le rhum pou­vait attendre, les plaies ne pou­vaient pas — et la don­na au sol­dat, qui repar­tit dans la nuit sans dire mer­ci, ce qui était par­fai­te­ment compréhensible.

— Sain­te­ny est bles­sé, dit le sol­dat en partant.

Giang reçut la nou­velle comme un coup. Pas un coup violent — un coup sourd, pro­fond, qui n’at­tei­gnait pas la sur­face mais qui réson­nait à l’in­té­rieur, comme une cloche fêlée.

— Où ?

— Rue de la Cita­delle. Éclats de gre­nade. Il est vivant.

Vivant. Le mot tom­ba dans le hall du Metro­pole et fut absor­bé par le silence. Vivant. Le négo­cia­teur, le diplo­mate, l’homme du cock­tail sans nom — vivant. Bles­sé, mais vivant. Les accords du 6 mars, le cham­pagne enter­ré, les mains qui ne trem­blaient plus — tout cela réuni dans un corps qui gisait quelque part dans une rue de Hanoï, cri­blé d’é­clats, vivant.

L’aube arri­va.

Elle arri­va comme toutes les aubes arrivent — sans deman­der la per­mis­sion, sans se sou­cier de ce qui s’é­tait pas­sé pen­dant la nuit. La lumière mauve entra par les fenêtres du hall — cer­taines intactes, d’autres bri­sées — et révé­la un spec­tacle qui n’a­vait rien de l’hor­reur atten­due. Le Metro­pole était debout. Endom­ma­gé — des vitres bri­sées, des impacts de balles dans la façade, un mor­ceau de cor­niche tom­bé dans la cour inté­rieure — mais debout. Solide. Intact dans ses fondations.

Giang sor­tit sur le perron.

La rue était mécon­nais­sable. Des bar­ri­cades effon­drées, des débris, des douilles de car­touches qui brillaient sur le trot­toir comme des bijoux sinistres. Une fumée grise mon­tait des bâti­ments voi­sins. Des sol­dats fran­çais, hagards, patrouillaient en silence. Et au-des­sus de tout cela, le ciel de Hanoï — le même ciel qu’­hier, le même ciel que tou­jours, d’un bleu pâle qui virait au rose à l’est, indif­fé­rent, immuable, magnifique.

Giang ren­tra. Des­cen­dit à la cave. Ouvrit la caisse. Sor­tit les verres. Les débal­la un par un, avec le même soin qu’il avait mis à les embal­ler. Les remon­ta. Les repo­sa sur l’é­ta­gère. Rac­cro­cha le rou­leau de cal­li­gra­phie. Rac­cro­cha la pho­to­gra­phie de 1901. Ouvrit son car­net à la page du cà phê trứng.

Puis il allu­ma le réchaud, mit de l’eau à chauf­fer, et pré­pa­ra du café.

CHA­PITRE 19 — Ce qui reste

Le Metro­pole rou­vrit trois jours après l’at­taque, et Giang rou­vrit le bar avec lui.

Pas parce qu’il y avait des clients — il n’y en avait presque pas. Pas parce que quel­qu’un le lui avait deman­dé — per­sonne ne le lui avait deman­dé. Il rou­vrit le bar parce que le bar devait être ouvert, comme les pou­mons doivent res­pi­rer, comme le cœur doit battre, comme les mar­chandes de phở devaient ins­tal­ler leurs mar­mites au coin des rues, ce qu’elles firent dès le pre­mier matin après les com­bats, accrou­pies sur leurs tabou­rets, le dos tour­né aux douilles de car­touches, le visage pen­ché sur le bouillon dont la vapeur s’é­le­vait dans l’air froid de décembre avec l’obs­ti­na­tion d’une prière.

Hanoï était bles­sée mais vivante.

Les com­bats avaient duré trois jours dans le centre-ville — trois jours de tirs, d’ex­plo­sions, de bar­ri­cades, de mai­sons en flammes. Le Viet Minh avait atta­qué les posi­tions fran­çaises avec une féro­ci­té que per­sonne n’at­ten­dait — des mili­ciens armés de machettes et de fusils de récu­pé­ra­tion contre des troupes régu­lières équi­pées de blin­dés et de mitrailleuses. Le rap­port de forces était écra­sant, mais la vio­lence avait été réelle, les morts avaient été réels, et la ville por­tait les stig­mates de ces soixante-douze heures comme un visage porte les marques d’une bagarre.

Ho Chi Minh avait fui dans les mon­tagnes. Son gou­ver­ne­ment s’é­tait éva­po­ré dans la nuit du 19 décembre, quit­tant Hanoï pour les forêts du Viet Bac, dans le nord, d’où il diri­ge­rait la résis­tance pen­dant huit ans. L’homme aux san­dales de caou­tchouc qui avait bu du thé au comp­toir de Giang, qui avait dit « le pays a soif » en tapo­tant l’a­ca­jou du bout des doigts, était main­te­nant un gué­rille­ro, un chef de guerre, un fugi­tif. Et Hanoï, la ville aux mille ans, était rede­ve­nue fran­çaise. Offi­ciel­le­ment. Mili­tai­re­ment. Par la force.

Giang polis­sait les verres.

Il les avait remon­tés de la cave intacts — pas une fêlure, pas un éclat. La caisse avait fait son tra­vail. Les flûtes de Bac­ca­rat brillaient sur l’é­ta­gère comme si rien ne s’é­tait pas­sé. Le rou­leau de cal­li­gra­phie était à sa place — nhẫn, la patience, la lame sous le cœur. La pho­to­gra­phie de 1901 veillait sur le comp­toir. Et le car­net de recettes était ouvert à la page du cà phê trứng, comme un mis­sel ouvert à la bonne prière.

Mais le bar n’é­tait plus le même.

Pas à cause des dégâts — les dégâts étaient mineurs, une fenêtre bri­sée, un mor­ceau de plâtre tom­bé du pla­fond, quelques éclats de verre sur le sol que Giang avait balayés avant de rou­vrir. Le bar n’é­tait plus le même parce que les gens n’é­taient plus les mêmes. Les offi­ciers qui reve­naient boire le soir avaient un autre visage — un visage de guerre, dur­ci, méfiant, avec des yeux qui balayaient la pièce avant de s’as­seoir et des mains qui ne se posaient pas loin de l’arme. Le gra­mo­phone ne jouait plus le same­di. Per­sonne ne dan­sait. La pis­cine était fer­mée — une balle per­due avait cre­vé la cana­li­sa­tion et per­sonne n’a­vait les moyens de la réparer.

Et il y avait les absences.

Liên n’é­tait plus là. Le ser­gent Zhao n’é­tait plus là. Giu Sinh Hoi avait dis­pa­ru — par­ti dans la nuit du 19, disait-on, avec une valise et un chauf­feur, vers Hai­phong ou vers Sai­gon ou vers la Chine, per­sonne ne savait. Sain­te­ny était à l’hô­pi­tal mili­taire, bles­sé, éva­cué vers Sai­gon puis vers la France. Leclerc était par­ti. Les cadres du Viet Minh qui avaient signé les accords dans le salon de lec­ture étaient dans les montagnes.

Le Metro­pole s’é­tait vidé de ses personnages.

Il res­tait Giang, Madame Lê, Dor­vil, Oncle Quốc, et le cui­si­nier Bảo. Le noyau. L’ir­ré­duc­tible. Ceux qui n’a­vaient nulle part où aller — ou plu­tôt ceux pour qui le Metro­pole était le seul endroit où aller, le seul endroit qui fai­sait sens, le seul endroit où le mot « res­ter » n’é­tait pas une défaite mais un acte.

Dor­vil des­cen­dit le pre­mier soir.

Il avait rasé sa barbe de trois jours. Il por­tait une che­mise propre — la pre­mière depuis sa grippe. Il s’as­sit sur son tabou­ret, le deuxième en par­tant de la gauche, et dit :

— Bon­soir, Giang.

— Bon­soir, Étienne.

Il avait dit Étienne. Pas mon­sieur Dor­vil. Pour la pre­mière fois en dix ans. Dor­vil le remar­qua. Ne dit rien. Sou­rit — un sou­rire minus­cule, un sou­rire de sur­vi­vant, un sou­rire qui disait : nous sommes encore là, c’est déjà quelque chose.

Giang lui pré­pa­ra un cock­tail. Le même cock­tail que d’ha­bi­tude — rhum, kum­quat, gin­gembre, le trait de la bou­teille sans éti­quette. Les gestes étaient les mêmes. Le goût serait le même. Mais tout était dif­fé­rent, parce que le monde dans lequel ce cock­tail était bu n’é­tait plus le même monde, et qu’un verre de rhum après une guerre n’a pas le même goût qu’un verre de rhum avant.

— On est tou­jours là, dit Dorvil.

— On est tou­jours là.

— C’est quelque chose.

— C’est tout.

Ils burent en silence. Le silence avait chan­gé lui aus­si — ce n’é­tait plus le silence des soi­rées tran­quilles, le silence confor­table de deux hommes qui n’ont pas besoin de par­ler. C’é­tait un silence plus dense, plus grave, un silence qui conte­nait les bruits de la nuit du 19 — les tirs, les explo­sions, les cris — et qui ne les lâchait pas, qui les gar­dait en sus­pen­sion, comme la fumée d’en­cens reste dans l’air long­temps après que le bâton s’est consumé.

Oncle Quốc revint le len­de­main matin.

Il entra à huit heures, comme si rien ne s’é­tait pas­sé. Le même áo dài brun. Le même éven­tail de papier de riz. La même démarche glis­sante. Il s’as­sit à sa table — la petite table ronde près de la fenêtre de gauche — et dit :

— Le thé est chaud ?

— Le thé est tou­jours chaud.

Giang appor­ta la théière. Le vieil homme but. Regar­da par la fenêtre — la fenêtre répa­rée, le papier hui­lé rem­pla­cé, la lumière ambrée res­tau­rée. Dehors, le bou­le­vard por­tait ses cica­trices — un trou dans le trot­toir, un arbre cou­pé en deux par un obus, un mur cri­blé d’im­pacts. Mais les mar­chandes de fleurs étaient de retour. Les chry­san­thèmes jaunes brillaient dans les paniers. La vie, cette chose indes­truc­tible, reprenait.

— Les tor­tues du lac, dit Oncle Quốc, n’ont pas bougé.

— Elles sont sous l’eau.

— Exac­te­ment. Elles sont sous l’eau. Elles attendent. Elles atten­dront encore. C’est leur métier. Attendre.

Il tapo­ta son éven­tail. Une fois. Deux fois. Regar­da Giang.

— Et c’est le tien aus­si, main­te­nant. Attendre. Pas attendre que les choses reviennent comme avant — elles ne revien­dront pas. Attendre que les choses deviennent ce qu’elles doivent deve­nir. C’est dif­fé­rent. C’est plus long. Mais c’est la seule attente qui vaille la peine.

Giang ser­vit un deuxième thé au vieil homme. Puis il pré­pa­ra un cà phê trứng — pour lui-même, cette fois. Il bat­tit le jaune d’œuf avec le sucre, dépo­sa la crème dorée sur le café noir, et but debout, der­rière son comp­toir, en regar­dant la lumière du matin entrer dans le bar.

La crème était par­faite. Le café était fort. Et le goût — ce goût de Hanoï que Liên avait nom­mé, ce goût amer et doux, fort et tendre, ce goût qui venait de la boue et mon­tait vers le ciel — le goût était intact.

Madame Lê pas­sa. S’ar­rê­ta. Regar­da le bar.

— Il manque quatre verres à liqueur, dit-elle. Ils ont dû tom­ber pen­dant les combats.

Elle ouvrit son car­net. Nota : « 22 déc. — 4 verres à liqueur, cris­tal taillé — per­dus pen­dant l’at­taque du 19 déc. » Refer­ma le car­net. Regar­da Giang.

— On en rachè­te­ra, dit-elle.

Et elle repar­tit faire son ins­pec­tion, ses pas réson­nant dans le cou­loir vide avec la régu­la­ri­té d’un métro­nome qui refuse de s’arrêter.

CHA­PITRE 20 — Le Café Giảng

Il par­tit un matin de printemps.

Pas en secret, pas en fuyant, pas comme Liên avait dis­pa­ru dans la nuit — mais au grand jour, par la porte prin­ci­pale, avec une valise dans une main et son car­net de recettes dans l’autre. Il por­tait une che­mise blanche. Il avait ciré ses chaus­sures. Et il avait poli, la veille au soir, cha­cun des verres du bar une der­nière fois, avec ce soin exces­sif, cette len­teur maniaque, ce mou­ve­ment cir­cu­laire du chif­fon dans le verre qui avait été, pen­dant onze ans, la prière silen­cieuse de sa vie.

Madame Lê l’at­ten­dait dans le hall.

Elle ne pleu­ra pas — Madame Lê ne pleu­rait pas, c’é­tait un prin­cipe aus­si abso­lu que le chi­gnon et l’áo dài noir. Mais son visage avait quelque chose de dif­fé­rent ce matin-là, une qua­li­té de por­ce­laine, de fra­gi­li­té maî­tri­sée, qui tra­his­sait l’ef­fort qu’il lui en coû­tait de res­ter droite.

— Tu as tout lais­sé en ordre ? demanda-t-elle.

— Tout est en ordre.

— Le double fond ?

— Fer­mé.

— Les verres ?

— Polis.

— Le comptoir ?

— Ciré.

Elle hocha la tête. Ouvrit son car­net. Et écri­vit, de son écri­ture nette, sans rature : « Mars 1947 — Nguyễn Văn Giang, bar­man — départ volon­taire après 11 ans de service. »

Puis elle refer­ma le car­net, le ser­ra contre sa poi­trine, et dit, d’une voix qui ne trem­blait pas mais qui avait, dans ses har­mo­niques, une vibra­tion infime que seul Giang pou­vait entendre :

— Le pro­chain ne sera pas aus­si bon.

— Le pro­chain sera différent.

— Ce n’est pas la même chose.

— Non. Ce n’est pas la même chose.

Ils se regar­dèrent. Onze ans de matins par­ta­gés, d’in­ven­taires, de ser­viettes volées, de chan­de­lier retrou­vé, de régimes tra­ver­sés, de fan­tômes côtoyés — tout cela pas­sa entre eux en un ins­tant, sans un mot, dans le silence du hall, sous le lustre de cris­tal qui pen­dait tou­jours du pla­fond et dont trois ampoules sur douze fonc­tion­naient encore.

Madame Lê ten­dit la main. Giang la ser­ra. C’é­tait une main sèche, ferme, une main qui avait fait dix mille lits et comp­té cent mille ser­viettes et qui ne lâchait jamais ce qu’elle tenait — sauf main­te­nant, sauf ce matin, où elle lâchait le bar­man du Metropole.

— Va, dit-elle. Et fais du bon café.

Dor­vil des­cen­dit en pyjama.

— Tu n’al­lais quand même pas par­tir sans me dire au revoir.

— Je t’ai dit au revoir hier soir.

— Hier soir ne compte pas. J’é­tais ivre.

— Tu es tou­jours ivre.

— Rai­son de plus.

Dor­vil le prit par les épaules. Le regar­da. Avec ce regard qu’il avait — ce regard de Fran­çais d’In­do­chine, ce regard de nau­fra­gé élé­gant, ce regard qui voyait tout et qui ne pou­vait rien — et dit :

— Tu vas me man­quer, Giang. Non — ton café va me man­quer. Non — toi, tu vas me man­quer. Les deux.

— Il y aura un autre barman.

— Il n’y aura pas un autre toi.

Il y avait quelque chose de théâ­tral dans cette phrase — Dor­vil ne pou­vait pas s’en empê­cher, il vivait dans la lit­té­ra­ture comme d’autres vivent dans une mai­son, et ses phrases avaient tou­jours un pied dans le roman. Mais le théâtre, cette fois, était sin­cère. Ses yeux le disaient. Ses mains, posées sur les épaules de Giang, le disaient. Et Giang, qui ne savait pas répondre aux mots, répon­dit comme il savait — il mit la main dans la poche de sa veste et en sor­tit un petit papier plié.

— Qu’est-ce que c’est ?

— La recette du cock­tail sans nom. Celui que j’ai fait pour Sain­te­ny. Rhum, miel de lon­gan, kum­quat, menthe. Et une goutte de nuoc mam.

Dor­vil déplia le papier. Lut. Rele­va les yeux.

— Nuoc mam ? Tu met­tais du nuoc mam dans les cocktails ?

— Une goutte. Une seule.

— Mon Dieu. Depuis com­bien de temps ?

— Depuis toujours.

Dor­vil écla­ta de rire. Un vrai rire — le rire des bons jours, le rire que Giang cher­chait comme un mineur cherche une veine d’or, le rire arra­ché aux pro­fon­deurs d’un homme qui avait déci­dé d’être triste.

— Nuoc mam, répé­ta-t-il en riant. J’ai bu du nuoc mam pen­dant dix ans sans le savoir. C’est la chose la plus indo­chi­noise que j’aie jamais entendue.

Ils se ser­rèrent la main. Puis Dor­vil, dans un élan qui ne lui res­sem­blait pas — ou qui lui res­sem­blait trop, jus­te­ment — ser­ra Giang contre lui. Briè­ve­ment. Mal­adroi­te­ment. Deux hommes qui ne savent pas se prendre dans les bras l’un de l’autre et qui le font quand même, parce que les mots ne suf­fisent pas et que le corps, par­fois, est le seul tra­duc­teur fiable.

Puis Dor­vil remon­ta dans sa chambre. Giang enten­dit ses pas dans l’es­ca­lier — lents, lourds, le pas d’un homme qui regagne sa soli­tude. La porte de la 207 se refer­ma. Et le Metro­pole absor­ba le bruit, comme il absor­bait tout.

Oncle Quốc n’é­tait pas là.

Giang ne s’en éton­na pas. Le vieil homme n’a­vait jamais dit au revoir — ce n’é­tait pas dans sa nature. Oncle Quốc appa­rais­sait et dis­pa­rais­sait selon des lois qui n’ap­par­te­naient qu’à lui, et son absence ce matin avait la même signi­fi­ca­tion que sa pré­sence d’ha­bi­tude — elle disait : je suis là, même quand je ne suis pas là, et l’é­ven­tail que tu ne vois pas tapote quand même.

Giang sor­tit du Metro­pole par la porte principale.

Le soleil était levé. Le bou­le­vard brillait. Les tama­ri­niers étaient en fleurs — des grappes jaunes, pen­dantes, qui par­fu­maient l’air avec une dou­ceur presque indé­cente au milieu des ruines. La ville se recons­trui­sait — len­te­ment, obs­ti­né­ment, comme elle se recons­trui­sait après chaque catas­trophe, avec du bam­bou et de la tôle et de la bonne volon­té et cette éner­gie indes­truc­tible qui fai­sait des Hanoïens le peuple le plus infa­ti­gable que Giang eût jamais connu.

Il ne se retour­na pas.

Il ne se retour­na pas parce qu’il savait que s’il se retour­nait, il ver­rait la façade blanche, les colonnes, les volets noirs, et qu’il ne pour­rait plus par­tir. Le Metro­pole était un aimant. Le Metro­pole était un piège. Le Metro­pole était un foyer, et on ne quitte pas un foyer sans effort — sans cet effort de la volon­té qui consiste à mettre un pied devant l’autre et à ne pas regar­der en arrière.

Il mar­cha vers le vieux quartier.

Il tra­ver­sa les trente-six rues — la rue de la Soie, la rue de l’Argent, la rue du Papier votif, la rue des Nattes, la rue des Voiles. Il pas­sa devant le mar­ché Đồng Xuân, devant la cathé­drale Saint-Joseph, devant le petit temple chi­nois de la rue Hàng Buồm — la porte rouge, les spi­rales d’en­cens, les oranges. Il sui­vit la rue Hàng Bông, tour­na dans la rue Hàng Gai, et s’en­fon­ça dans une ruelle si étroite que sa valise tou­chait les murs des deux côtés.

Au fond de la ruelle, une porte.

Une petite porte de bois, peinte en bleu, qui don­nait sur un esca­lier de trois marches, qui don­nait sur une cour de deux mètres car­rés, qui don­nait sur une pièce.

La pièce était petite. Dix mètres car­rés, peut-être douze. Des murs de brique appa­rente. Un sol de car­re­lage ancien, dont les motifs géo­mé­triques — des losanges bleus et blancs — étaient à moi­tié effa­cés par les années. Un pla­fond bas, taché d’hu­mi­di­té, d’où pen­dait une ampoule nue. Pas de fenêtre sur la rue — seule­ment une ouver­ture sur la cour inté­rieure, qui lais­sait entrer un rec­tangle de lumière dans lequel des pous­sières dansaient.

Giang posa sa valise. Regar­da la pièce.

Puis il sourit.

Ce n’é­tait pas un sou­rire de satis­fac­tion — la pièce n’a­vait rien de satis­fai­sant, elle était petite, sombre, humide, et le loyer que le pro­prié­taire avait deman­dé était inver­se­ment pro­por­tion­nel à la sur­face, comme tout à Hanoï. C’é­tait un sou­rire de com­men­ce­ment. Le sou­rire de l’homme qui regarde un ter­rain vague et qui voit un palais. Le sou­rire d’An­dré Ducamp en 1901, peut-être, quand il avait regar­dé le coin du bou­le­vard Hen­ri-Rivière et qu’il avait vu le Metropole.

Il sor­tit de la valise son car­net de recettes. Le posa sur le comp­toir — car il y avait un comp­toir, un petit comp­toir de bois brut qu’il avait fait fabri­quer par un menui­sier du vieux quar­tier, un comp­toir sans aca­jou, sans cuivre, sans pré­ten­tion, mais un comp­toir, une sur­face hori­zon­tale der­rière laquelle un homme pou­vait se tenir debout et servir.

Il sor­tit les tasses — pas les tasses de céla­don, celles-là étaient res­tées au Metro­pole, elles appar­te­naient au Metro­pole. Des tasses ordi­naires, en por­ce­laine blanche, ache­tées au mar­ché, sans dis­tinc­tion, sans his­toire. Des tasses vierges. Des tasses qui atten­daient de deve­nir quelque chose.

Il sor­tit le phin — son phin en alu­mi­nium, celui qu’il uti­li­sait depuis dix ans, cabos­sé, noir­ci, mais fidèle. Il sor­tit le café — le robus­ta du Thái Nguyên, les grains tor­ré­fiés par ses soins. Il sor­tit les œufs — six œufs, dans leur panier tapis­sé de feuilles de bana­nier. Et il sor­tit le sucre de canne.

Il n’a­vait besoin de rien d’autre.

Il pré­pa­ra le pre­mier café. Le pre­mier cà phê trứng du Café Giảng. Le pre­mier café d’une his­toire qui dure­rait qua­rante ans — qua­rante ans de jaunes d’œufs bat­tus, de crème dorée dépo­sée sur le noir, de clients accrou­pis sur des tabou­rets bas, de murs jaunes — oui, les murs seraient jaunes, Liên avait eu rai­son, il les pein­drait en jaune, ce jaune de Hanoï, ce jaune des mai­sons colo­niales qui n’est pas tout à fait jaune mais pas tout à fait ocre, un jaune qui a la cha­leur du soleil et la patience du sable.

Il dépo­sa la crème sur le café. Le geste était le même qu’au Metro­pole — la déli­ca­tesse du chi­rur­gien, la pré­ci­sion de l’hor­lo­ger, la ten­dresse de l’a­mant. Mais la tasse était dif­fé­rente. Le comp­toir était dif­fé­rent. La lumière était dif­fé­rente. Et l’homme, der­rière le comp­toir, était dif­fé­rent — non pas chan­gé, mais accom­pli, comme un carac­tère de cal­li­gra­phie est accom­pli quand le pin­ceau a fini sa course et que l’encre, posée sur le papier, dit enfin ce qu’elle avait à dire.

Il prit la tasse. La por­ta à ses lèvres. But.

Le goût était le même. Exac­te­ment le même. Amer et doux. Fort et tendre. Noir et or. Le goût de Hanoï.

Dehors, dans la ruelle, un bruit de pas. Un client ? Pas encore — la porte n’é­tait même pas ouverte, il n’y avait pas d’en­seigne, pas de chaise, pas de tabou­ret. Juste un homme der­rière un comp­toir, avec un café à la main et un car­net de recettes ouvert à la bonne page.

Giang posa la tasse. S’es­suya les mains sur son tablier — un tablier neuf, blanc, sans tache, le tablier du pre­mier jour. Puis il ouvrit la porte bleue, sor­tit dans la ruelle, et accro­cha au mur, à côté de la porte, un petit pan­neau de bois qu’il avait peint lui-même, en lettres noires sur fond blanc, avec cette écri­ture ser­rée et pen­chée qui était la sienne :

CÀ PHÊ GIẢNG

Et il attendit.

Il atten­dit debout, der­rière son comp­toir, dans son café minus­cule aux murs pas encore jaunes, avec ses tasses de por­ce­laine blanche et son phin cabos­sé et ses œufs dans leur panier de feuilles de bana­nier. Il atten­dit comme les tor­tues du lac atten­daient — avec patience, avec constance, avec la cer­ti­tude tran­quille que ce qui doit venir viendra.

Quelque part au-des­sus de la ruelle, un fran­gi­pa­nier lais­sait tom­ber ses fleurs blanches sur les pavés. Et le par­fum — ce par­fum de Hanoï, ce par­fum de fleurs et de café et de soupe et d’en­cens et de pluie et de vie — entrait par la porte ouverte et se posait sur le comp­toir de bois brut comme une bénédiction.

Hanoï conti­nuait.

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