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CÀ PHÊ TRỨNG

CÀ PHÊ TRỨNG

Cha­pitres 11 à 15

CHA­PITRE 11 — Le capi­taine et la serveuse

Mori­zot com­men­ça par les regards.

Des regards appuyés, insis­tants, qui sui­vaient Liên à tra­vers la salle du res­tau­rant comme un pro­jec­teur suit un acteur sur une scène. Des regards qui se posaient sur elle quand elle se pen­chait pour poser un plat, quand elle se retour­nait pour rega­gner la cui­sine, quand elle tra­ver­sait la pièce avec son pla­teau en équi­libre, et qui ne la lâchaient pas, ne la lâchaient jamais, comme si Mori­zot avait déci­dé que cette jeune femme en áo dài blanc était un pay­sage et qu’il avait le droit de l’admirer.

Giang voyait tout depuis le bar.

Le bar et le res­tau­rant com­mu­ni­quaient par une arcade — une large ouver­ture en ogive, héri­tage de l’ar­chi­tecte fran­çais qui avait des­si­né l’hô­tel et qui avait cru bon d’a­jou­ter une touche de néo­go­thique à son voca­bu­laire colo­nial. Cette arcade don­nait à Giang une vue par­faite sur la moi­tié de la salle, et la moi­tié suf­fi­sait, car Mori­zot s’as­seyait tou­jours à la même table — la table six, près de la fenêtre, celle qui offrait la meilleure vue sur le tra­jet de Liên entre la cui­sine et les tables.

Après les regards vinrent les mots.

— Made­moi­selle, un sou­rire avec le café, s’il vous plaît.

Pro­non­cé sur un ton léger, badin, avec ce sou­rire trop blanc qui était la signa­ture de Mori­zot — un sou­rire de conqué­rant, un sou­rire de carte pos­tale, un sou­rire qui ne lais­sait aucune place au doute sur ce qu’il vou­lait dire et qui, pré­ci­sé­ment pour cette rai­son, n’a­vait rien de sédui­sant. Liên sou­rit en retour — un sou­rire pro­fes­sion­nel, cali­bré au mil­li­mètre, qui n’en­ga­geait que les muscles du visage et pas une once de la per­sonne qui se trou­vait der­rière — et ver­sa le café.

— Vous avez un joli pré­nom, made­moi­selle. Liên, c’est ça ? Ça veut dire quelque chose ?

— Lotus, monsieur.

— Lotus. La fleur qui pousse dans la boue et qui s’é­lève vers la lumière. Comme vous.

Liên ne répon­dit pas. Elle reprit son pla­teau et s’é­loi­gna avec cette grâce qui était deve­nue, aux yeux de Giang, aus­si natu­relle et aus­si mys­té­rieuse que la grâce d’un oiseau en vol — on ne sait pas com­ment il fait, on sait seule­ment que c’est beau et que ça ne nous appar­tient pas.

Mori­zot la regar­da s’é­loi­gner. Puis il se tour­na vers les offi­ciers qui l’ac­com­pa­gnaient et dit quelque chose que Giang n’en­ten­dit pas mais qu’il devi­na au rire gras qui suivit.

Le soir, au bar, Giang pré­pa­ra le gin tonic de Mori­zot en silence. Mori­zot buvait avec les autres offi­ciers — des jeunes hommes comme lui, arri­vés avec Leclerc, pleins de cer­ti­tudes et de tes­to­sté­rone, qui par­laient de l’In­do­chine comme d’un ter­rain de jeu et des Viet­na­miennes comme d’un attrait sup­plé­men­taire du décor. Ils n’é­taient pas méchants — pas plus méchants que n’im­porte quel groupe de jeunes hommes en uni­forme loin de chez eux, gri­sés par le pou­voir et l’exo­tisme. Mais ils étaient aveugles. Aveugles à ce que cette ville pen­sait d’eux. Aveugles à ce qui se pré­pa­rait dans les ruelles der­rière les bou­le­vards. Aveugles à Liên, qui les ser­vait avec son sou­rire de lotus et qui enre­gis­trait, der­rière ce sou­rire, chaque mot, chaque nom, chaque chiffre.

Car Giang en était main­te­nant cer­tain : Liên écoutait.

Il l’a­vait com­pris un soir de juin, quand Mori­zot, au troi­sième gin tonic, avait men­tion­né devant ses cama­rades un convoi de muni­tions atten­du à Hai­phong, et que Liên, qui pas­sait à ce moment-là avec un pla­teau de verres vides, avait ralen­ti — imper­cep­ti­ble­ment, une frac­tion de seconde, juste assez pour que l’o­reille capte la phrase — avant de pour­suivre son che­min. Ce ralen­tis­se­ment, Giang l’a­vait vu. Ce ralen­tis­se­ment, per­sonne d’autre ne l’a­vait vu. Et ce ralen­tis­se­ment conte­nait tout — le cou­rage, le dan­ger, la folie de ce que fai­sait Liên.

Elle jouait à un jeu mor­tel avec la non­cha­lance d’une funambule.

Et Mori­zot, sans le savoir, lui faci­li­tait la tâche. Car Mori­zot par­lait. Mori­zot par­lait beau­coup, fort, et sans pré­cau­tion, avec cette assu­rance des hommes qui croient que les murs n’ont pas d’o­reilles et que le per­son­nel est sourd. Il par­lait de troop move­ments au bar du Metro­pole comme d’autres parlent de sport ou de femmes — avec pas­sion, avec détail, avec une absence totale de dis­cré­tion qui aurait fait fré­mir Sain­te­ny s’il avait été là pour l’en­tendre. Mais Sain­te­ny n’é­tait pas là. Sain­te­ny était à Sai­gon, ou à Paris, ou quelque part dans le laby­rinthe des négo­cia­tions qui n’en finis­saient pas, et en son absence, le Metro­pole était deve­nu le ter­rain de jeu de Mori­zot et de ses semblables.

Un soir de juin, il fran­chit une ligne.

Liên ser­vait le dîner. Mori­zot était à sa table, seul pour une fois — ses cama­rades étaient en patrouille — et il avait bu plus que d’ha­bi­tude. Quand Liên s’ap­pro­cha pour débar­ras­ser, il posa sa main sur son poignet.

Giang vit le geste depuis le bar. Il vit la main de Mori­zot — une main large, bron­zée, avec des doigts épais — se refer­mer sur le poi­gnet de Liên, et il vit Liên s’im­mo­bi­li­ser, pas par sur­prise mais par cal­cul, comme un ani­mal qui éva­lue la menace avant de déci­der s’il fuit ou s’il mord.

— Asseyez-vous avec moi, dit Mori­zot. Cinq minutes. Le temps d’un verre.

— Je tra­vaille, monsieur.

— Vous tra­vaillez trop. Vous êtes la seule per­sonne dans cet hôtel qui tra­vaille vrai­ment. Les autres font sem­blant. Vous, non. C’est ce qui me plaît chez vous.

Liên reti­ra son poi­gnet. Pas d’un geste brusque — ce serait une offense, et offen­ser un offi­cier fran­çais en 1946, même un offi­cier ivre, même un offi­cier imbé­cile, n’é­tait pas sans consé­quence. Elle reti­ra son poi­gnet avec une flui­di­té qui trans­for­ma le refus en glis­se­ment, comme l’eau glisse sur une pierre sans la heurter.

— Mer­ci, mon­sieur. Mais le ser­vice m’attend.

Elle s’é­loi­gna. Mori­zot la regar­da par­tir — avec dans les yeux cette frus­tra­tion trouble des hommes qui confondent le refus avec l’invitation.

Giang posa le verre qu’il était en train de polir. Il le posa sans bruit, avec une len­teur déli­bé­rée, et il regar­da Mori­zot à tra­vers l’ar­cade. Il le regar­da avec une inten­si­té qu’il ne se per­met­tait jamais — une inten­si­té qui n’é­tait pas de la haine, car Giang ne haïs­sait per­sonne, mais qui était de la vigi­lance, cette vigi­lance aiguë du pro­tec­teur qui ne peut pas pro­té­ger mais qui refuse de détour­ner les yeux.

Le len­de­main soir, Mori­zot revint.

Il était en meilleur état — sobre, rasé de frais, dans un uni­forme repas­sé — et il avait chan­gé de stra­té­gie. Plus de main sur le poi­gnet, plus de fami­lia­ri­té alcoo­li­sée. Il était poli, presque cour­tois, et il com­man­da son dîner avec une cor­rec­tion qui res­sem­blait à des excuses sans en être. Liên le ser­vit avec son pro­fes­sion­na­lisme habi­tuel. Mori­zot dit mer­ci, made­moi­selle, et ne la retint pas.

Mais à la fin du repas, il deman­da un café. Et quand Liên le lui appor­ta, il dit :

— Je vou­lais m’ex­cu­ser pour hier soir. J’a­vais trop bu. Ce n’est pas une excuse, c’est une explication.

Liên incli­na la tête — un geste qui pou­vait signi­fier l’ac­cep­ta­tion, le par­don, l’in­dif­fé­rence, ou les trois à la fois.

— C’est oublié, monsieur.

— Non, ce n’est pas oublié. Mais mer­ci de le dire.

Il but son café, paya, et sor­tit. Liên revint vers la cui­sine. En pas­sant devant le bar, elle croi­sa le regard de Giang. Et dans ce regard — un dixième de seconde, pas plus — Giang vit quelque chose qu’il ne vou­lait pas voir.

De l’in­té­rêt.

Pas de l’in­té­rêt pour l’homme — Giang en était presque sûr. Mais de l’in­té­rêt pour ce que l’homme pou­vait offrir. Un offi­cier de l’é­tat-major de Leclerc, repen­tant, cour­tois, dési­reux de plaire — c’é­tait une source d’in­for­ma­tion de pre­mier ordre. Un homme qui vou­lait se rache­ter par­lait plus libre­ment qu’un homme qui vou­lait séduire. Et Liên, avec l’ins­tinct d’une joueuse d’é­checs, avait vu l’ouverture.

Giang sen­tit une nau­sée qu’il n’ar­ri­vait pas à expli­quer — pas une nau­sée phy­sique mais morale, un dégoût de la situa­tion elle-même, de ce jeu dans lequel Liên uti­li­sait le désir de Mori­zot comme un levier, dans lequel Mori­zot uti­li­sait sa posi­tion comme un appât, et dans lequel lui, Giang, regar­dait tout depuis le bar sans pou­voir inter­ve­nir, sans même savoir ce qu’il aurait vou­lu faire s’il avait pu intervenir.

Les jours sui­vants, la danse se précisa.

Mori­zot venait chaque soir. Il était cour­tois. Il ne tou­chait pas Liên. Il lui par­lait — de la France, de sa famille, de sa ville natale quelque part en Nor­man­die, de sa mère qui lui envoyait des colis. Il par­lait aus­si de la situa­tion mili­taire — par vani­té, pro­ba­ble­ment, par besoin de mon­trer qu’il était impor­tant, qu’il savait des choses, qu’il n’é­tait pas seule­ment un capi­taine par­mi d’autres mais un homme dans la confi­dence, un homme au cou­rant. Il par­lait des ren­forts atten­dus, des posi­tions fran­çaises autour de Hanoï, des négo­cia­tions avec le Viet Minh qui pié­ti­naient. Il par­lait, et Liên écou­tait, avec ce sou­rire qui n’é­tait ni encou­ra­geant ni décou­ra­geant mais sim­ple­ment pré­sent, comme une porte entrou­verte que cha­cun inter­pré­tait à sa façon.

Un soir, Dor­vil intervint.

Giang n’a­vait pas pré­vu ça. Dor­vil était à son tabou­ret habi­tuel, son cock­tail à la main, et il obser­vait la scène depuis le bar avec cette luci­di­té amère qui était sa marque. Quand Mori­zot, au res­tau­rant, se pen­cha vers Liên pour lui mur­mu­rer quelque chose à l’o­reille — un com­pli­ment, une invi­ta­tion, Giang ne savait pas —, Dor­vil posa son verre et se leva.

Il tra­ver­sa l’ar­cade et s’ap­pro­cha de la table six.

— Capi­taine, dit-il.

Mori­zot leva les yeux. Il ne connais­sait pas Dor­vil — ou plu­tôt si, il le connais­sait vague­ment, comme on connaît un meuble dans un hôtel, quelque chose qui fait par­tie du décor et qu’on ne regarde pas.

— Mon­sieur ?

— Dor­vil. Étienne Dor­vil. J’ha­bite cet hôtel depuis un cer­tain temps. Je connais les lieux. Et je connais les usages.

Il dit cela avec une élé­gance sèche, presque cas­sante, une élé­gance de fonc­tion­naire colo­nial qui avait côtoyé assez de mili­taires pour savoir com­ment leur par­ler — en les regar­dant dans les yeux, en uti­li­sant un voca­bu­laire pré­cis, et en lais­sant entendre, sans jamais le dire expli­ci­te­ment, qu’on en savait plus qu’eux.

— Les usages ? répé­ta Morizot.

— Les usages de cet hôtel. Le per­son­nel n’est pas un diver­tis­se­ment, capi­taine. Les jeunes femmes qui servent au res­tau­rant ne sont pas un attrait tou­ris­tique. Si vous avez besoin de com­pa­gnie, il y a des éta­blis­se­ments pour ça. Pas celui-ci.

Le silence qui sui­vit fut si dense qu’on aurait pu le décou­per au cou­teau. Mori­zot rou­git — pas de honte mais de colère, cette colère de l’homme pris en défaut par quel­qu’un qu’il consi­dère comme infé­rieur. Liên, figée à deux mètres de la table, le pla­teau ser­ré contre elle comme un bou­clier, ne bou­geait pas.

— Je ne crois pas que ce soit vos affaires, mon­sieur Dorvil.

— Tout ce qui se passe dans cet hôtel est mes affaires. J’y vis. J’y mour­rai pro­ba­ble­ment. Et en atten­dant, je veille à ce que les gens qui y tra­vaillent soient trai­tés cor­rec­te­ment. C’est tout.

Dor­vil ne haus­sa pas la voix. Il n’a­vait pas besoin de la haus­ser — sa voix avait cette qua­li­té des voix qui portent sans effort, comme cer­tains ins­tru­ments portent le son plus loin que d’autres, par la seule ver­tu de leur réso­nance. Mori­zot sou­tint son regard pen­dant trois secondes, puis bais­sa les yeux — pas par sou­mis­sion mais par cal­cul, parce qu’un offi­cier intel­li­gent sait qu’une scène au res­tau­rant n’est jamais profitable.

— Bien sûr, dit-il. Vous avez rai­son. Bon­soir, mon­sieur Dorvil.

Dor­vil hocha la tête, pivo­ta, et revint au bar. Il se ras­sit sur son tabou­ret, reprit son verre, et but une gor­gée sans un mot. Giang le regardait.

— Mer­ci, dit-il.

— Ne me remer­cie pas. Je ne l’ai pas fait pour elle. Je l’ai fait pour moi. Il y a des choses qu’on ne sup­porte pas de voir, même quand on a déci­dé de ne plus regarder.

Il finit son verre. En com­man­da un autre. Et dit, en regar­dant le fond de son cock­tail comme on regarde le fond d’un puits :

— Elle joue un jeu dan­ge­reux, Giang. Tu le sais.

— Je ne sais rien.

— Tu sais tout. Tu vois tout. Tu es le bar­man. Le bar­man voit tou­jours tout. Et ce que tu vois te fait peur, et tu as rai­son d’a­voir peur, parce que les gens qui jouent à ce jeu-là finissent mal. Les Fran­çais ne sont pas stu­pides. Pas tous. Et quand ils décou­vri­ront ce qu’elle fait — pas si, quand — ce ne sera plus une ques­tion de sou­rires et de plateaux.

Giang ne répon­dit pas. Il prit le verre vide de Dor­vil, le lava, l’es­suya, le ran­gea. Des gestes auto­ma­tiques, des gestes de sur­vie, des gestes qui main­te­naient le monde en ordre quand le monde mena­çait de basculer.

Plus tard, après la fer­me­ture, Liên pas­sa devant le bar. Elle s’ar­rê­ta. Regar­da Giang. Regar­da Dor­vil qui mon­tait l’es­ca­lier, lour­de­ment, vers sa chambre.

— Il n’au­rait pas dû inter­ve­nir, dit-elle.

— Il a bien fait.

— Non. Ça attire l’at­ten­tion. L’at­ten­tion est la der­nière chose dont j’ai besoin.

Sa voix était calme, presque froide — une voix que Giang ne recon­nais­sait pas, une voix qui appar­te­nait à une autre Liên, une Liên plus dure, plus ancienne, plus lucide que celle qui fre­don­nait des chan­sons en essuyant les couverts.

— Mori­zot ne m’in­té­resse pas, dit-elle. Ce qui sort de sa bouche m’intéresse.

— Je sais.

— Alors tu sais aus­si que ce que je fais est néces­saire. Que chaque mot qu’il pro­nonce peut sau­ver des vies. Que les posi­tions des troupes, les dates des convois, les noms des com­man­dants — tout cela a un prix, et je suis la seule à pou­voir le payer sans que per­sonne s’en aper­çoive. Parce que je suis invi­sible. Parce qu’une ser­veuse est invi­sible. Et l’in­vi­sible est invincible.

Giang la regar­da. Dans la pénombre du bar, son visage avait la dure­té d’un masque de laque — beau, lisse, impé­né­trable. Puis le masque se fis­su­ra. À peine. Un fré­mis­se­ment du men­ton, un bat­te­ment de cils, quelque chose qui tra­his­sait l’ef­fort qu’il lui en coû­tait pour main­te­nir cette façade.

— Ne t’in­quiète pas pour moi, dit-elle. Plus dou­ce­ment cette fois.

— C’est exac­te­ment ce que font les gens pour qui on s’in­quiète. Ils disent de ne pas s’inquiéter.

Elle sou­rit. Un vrai sou­rire, enfin — un sou­rire fati­gué, un sou­rire de fin de jour­née, mais un sou­rire qui venait de l’in­té­rieur, pas de la surface.

— Bonne nuit, Giang.

— Bonne nuit, Liên.

Elle dis­pa­rut dans la ruelle par la porte de ser­vice. Giang enten­dit ses pas — légers, rapides, déci­dés — puis le silence. Et il res­ta debout der­rière son comp­toir, dans son bar fer­mé, avec le bri­quet de Zhao dans le tiroir et l’o­deur du gin dans l’air et le fan­tôme du sou­rire de Liên flot­tant devant lui comme ces spi­rales d’en­cens qui tournent long­temps après que le bâton s’est consumé.

CHA­PITRE 12 — Paris, vu du comptoir

Ho Chi Minh était par­ti pour la France, et Hanoï, sans lui, res­sem­blait à un théâtre entre deux actes.

On savait qu’il était à Paris. On savait qu’il négo­ciait. On savait que des confé­rences se tenaient — Dalat d’a­bord, puis Fon­tai­ne­bleau — et que l’a­ve­nir du Viet­nam se jouait dans des salons dont per­sonne, à Hanoï, ne connais­sait les ten­tures. Mais on ne savait rien de plus. Les nou­velles arri­vaient par les jour­naux fran­çais, avec un retard de dix à quinze jours, et par la radio, quand la radio fonc­tion­nait, ce qui était de moins en moins sou­vent car les postes émet­teurs tom­baient en panne et les pièces de rechange n’exis­taient plus. Hanoï vivait dans un brouillard d’in­for­ma­tions par­cel­laires, de rumeurs contra­dic­toires et de silences assourdissants.

Au Metro­pole, ce brouillard pre­nait la forme d’une nor­ma­li­té suspecte.

Les Fran­çais avaient repris pos­ses­sion de l’hô­tel — pas offi­ciel­le­ment, pas juri­di­que­ment, puisque Giu Sinh Hoi en était désor­mais le pro­prié­taire, mais dans les faits, dans la pra­tique, dans l’oc­cu­pa­tion des lieux. Les offi­ciers de l’é­tat-major de Leclerc s’y étaient ins­tal­lés comme chez eux. Ils occu­paient les meilleures chambres, dînaient au res­tau­rant chaque soir, buvaient au bar jus­qu’à minuit, et trai­taient le Metro­pole avec cette fami­lia­ri­té pos­ses­sive des colo­niaux qui retrouvent un ter­ri­toire qu’ils consi­dèrent comme le leur. La pis­cine avait été rou­verte — une petite pis­cine rec­tan­gu­laire dans la cour inté­rieure, dont l’eau ver­dâtre avait été net­toyée, fil­trée et chlo­rée par un ser­gent du génie qui avait fait de cette opé­ra­tion une ques­tion d’hon­neur natio­nal. Les offi­ciers s’y bai­gnaient l’a­près-midi, en maillot, leurs corps blancs expo­sés au soleil tro­pi­cal avec l’in­sou­ciance de gens qui ne com­prennent pas que le soleil, ici, ne par­donne pas.

Le same­di soir, il y avait de la musique.

Pas un orchestre — le Metro­pole n’a­vait plus les moyens d’un orchestre — mais un gra­mo­phone, un vieux gra­mo­phone à pavillon en cuivre que quel­qu’un avait retrou­vé dans un pla­card du troi­sième étage, et une col­lec­tion de disques 78 tours qui avaient sur­vé­cu à trois occu­pa­tions. Des tan­gos, des valses, des fox-trots, du Piaf, du Tre­net, du Djan­go Rein­hardt dont les cordes de gui­tare cré­pi­taient dans les sillons usés avec une fièvre qui don­nait à la musique un grain, une tex­ture, une huma­ni­té que les enre­gis­tre­ments modernes n’au­raient jamais. Le gra­mo­phone était ins­tal­lé dans le salon de lec­ture, et le same­di soir, les offi­ciers fran­çais et leurs com­pagnes — des femmes de colons reve­nues avec la troupe, quelques Fran­çaises de Hanoï, et par­fois une ou deux Viet­na­miennes de bonne famille qui avaient choi­si le camp fran­çais par convic­tion, par inté­rêt ou par amour — dan­saient dans un espace réduit, entre les fau­teuils pous­sés contre les murs et les rideaux tirés sur la nuit.

Giang four­nis­sait les cocktails.

Il avait per­fec­tion­né sa gamme. L’é­té à Hanoï — cet été de 1946, moite, lourd, inter­mi­nable — exi­geait des bois­sons fraîches, et Giang avait déve­lop­pé une série de créa­tions qui fai­saient venir les offi­ciers au bar comme les abeilles viennent aux fleurs. Un mélange de rhum, de jus de mangue et de citron­nelle qu’il ser­vait dans des verres givrés — givrés à la main, en frot­tant un bloc de glace ache­té au mar­ché avec une éner­gie qui lui valait des crampes aux avant-bras. Un cock­tail à base de gin et de fleur de chry­san­thème, dont le goût amer et sucré évo­quait un automne qui n’exis­tait pas sous les tro­piques. Et son chef-d’œuvre pro­vi­soire — un mélange d’al­cool de riz, de lait de coco, de sucre de canne et d’une pin­cée de sel, qu’il appe­lait dans son car­net « Le Ton­kin » et dont le goût, disait Dor­vil, était « ce que Proust aurait bu s’il avait gran­di à Hanoï au lieu de Combray ».

Dor­vil, jus­te­ment, tra­ver­sait l’é­té avec une mélan­co­lie particulière.

Les same­dis soir le ren­daient triste. Il des­cen­dait au bar, s’as­seyait sur son tabou­ret, regar­dait les couples dan­ser dans le salon par l’ar­cade, et buvait plus que d’ha­bi­tude, ce qui était dire. La musique — le tan­go sur­tout, le tan­go avec ses vio­lons gémis­sants et ses accords mineurs — réveillait en lui des sou­ve­nirs qu’il ne racon­tait pas mais que son visage tra­his­sait. Giang devi­nait : Hoa. La femme par­tie. Les tan­gos dan­sés avec elle dans ce même hôtel, dans ce même salon, dans un autre temps. La robe de soie. Le par­fum. La façon dont elle posait sa main sur son épaule et dont le poids de cette main était, pour Dor­vil, le poids exact du bonheur.

— Tu sais ce qu’ils sont en train de faire, à Paris ? dit Dor­vil un same­di soir de juillet, après son troi­sième cocktail.

— Ils négocient.

— Non. Ils font sem­blant de négo­cier. Les vrais négo­cia­teurs — Sain­te­ny, Leclerc — ont été mis sur la touche. C’est d’Ar­gen­lieu qui mène le jeu main­te­nant. L’a­mi­ral d’Ar­gen­lieu. Un moine-sol­dat. Un ancien carme deve­nu mili­taire. Tu ima­gines ? Un moine qui dirige une guerre colo­niale. Il a pro­cla­mé la Répu­blique auto­nome de Cochin­chine en juin, pen­dant que Ho négo­ciait à Paris. En juin ! Pen­dant les négo­cia­tions ! C’est comme si tu signais un contrat de mariage pen­dant que ta femme est au tri­bu­nal pour le divorce.

Giang essuyait un verre. Il essuyait tou­jours un verre quand Dor­vil par­lait poli­tique — c’é­tait son geste de neu­tra­li­té, sa façon de res­ter dans le jeu sans prendre par­ti, d’é­cou­ter sans acquies­cer, de voir sans juger.

— Ho va reve­nir bre­douille, conti­nua Dor­vil. Les Fran­çais ne lui don­ne­ront rien. Pas l’u­ni­fi­ca­tion, pas l’in­dé­pen­dance réelle, pas la Cochin­chine. Ils lui don­ne­ront des mots — des mots creux, des pro­messes vagues, des for­mules diplo­ma­tiques qui ne veulent rien dire et qui per­mettent à cha­cun de ren­trer chez soi en pré­ten­dant avoir gagné. Et quand Ho ren­tre­ra ici, avec ses mains vides et ses mots creux, il ne lui res­te­ra qu’une option.

— Laquelle ?

— La seule option que l’his­toire laisse aux peuples qu’on a humi­liés. La guerre.

Le gra­mo­phone jouait un air de Tino Ros­si. Dans le salon, les couples tour­naient avec une grâce insou­ciante. Les robes blanches flot­taient. Les uni­formes étaient impec­cables. L’é­clai­rage à la bou­gie — car l’élec­tri­ci­té, même réta­blie dans le quar­tier fran­çais, res­tait capri­cieuse — don­nait à la scène une beau­té de tableau ancien, une qua­li­té de pein­ture fla­mande, avec ses clairs-obs­curs et ses visages dorés et cette impres­sion que tout cela était à la fois réel et infi­ni­ment fra­gile, comme un rêve qui se sait rêve.

Mori­zot dan­sait avec une jeune Fran­çaise — la fille d’un plan­teur de caou­tchouc, blonde, vive, qui riait trop fort et qui por­tait une robe blanche qui n’a­vait pro­ba­ble­ment pas été por­tée depuis 1940 et dont les cou­tures, à en juger par la ten­sion du tis­su aux épaules, n’al­laient pas sur­vivre à la soi­rée. Mori­zot la fai­sait tour­ner avec cette assu­rance des bons dan­seurs, et la jeune femme se lais­sait gui­der avec ce bon­heur simple des gens qui dansent et qui, l’es­pace d’une chan­son, oublient le pays dans lequel ils dansent.

Liên n’é­tait pas là.

Liên ne venait jamais le same­di soir. Elle finis­sait son ser­vice à vingt heures et dis­pa­rais­sait — où ? Giang ne le deman­dait plus. Il avait appris à ne pas deman­der, comme il avait appris à ne pas regar­der, comme il avait appris à ne pas res­sen­tir, ce qui était, de toutes les choses qu’il avait apprises, la plus dif­fi­cile et la moins réussie.

Au milieu de la soi­rée, un offi­cier entra avec un journal.

Un jour­nal fran­çais — Le Monde, daté de dix jours plus tôt — qu’il déplia sur le comp­toir du bar avec le geste triom­phant d’un homme qui apporte une nou­velle. Les offi­ciers se pres­sèrent autour de lui. Giang lut le titre à l’en­vers — il avait appris à lire à l’en­vers, comme tous les bar­mans — et vit les mots FON­TAI­NE­BLEAU et ÉCHEC et MODUS VIVENDI.

Les négo­cia­tions avaient échoué. Ho Chi Minh avait signé un accord pro­vi­soire — un modus viven­di, disait le jour­nal — qui ne réglait rien, qui repous­sait tout, qui n’é­tait qu’un pan­se­ment sur une plaie ouverte. L’u­ni­fi­ca­tion de la Cochin­chine était repor­tée. L’in­dé­pen­dance réelle res­tait un mirage. La France gagnait du temps. Le Viet­nam per­dait patience.

Les offi­ciers com­men­tèrent la nou­velle avec des avis diver­gents — cer­tains satis­faits, d’autres inquiets, d’autres indif­fé­rents — et la soi­rée reprit, le gra­mo­phone repar­tit, les couples se refor­mèrent, et Tino Ros­si chan­ta l’a­mour avec cette voix de miel qui sem­blait venir d’un monde où les guerres n’exis­taient pas.

Dor­vil ne dit rien. Il finit son verre, regar­da le jour­nal, regar­da le pla­fond, et mur­mu­ra quelque chose que Giang n’en­ten­dit qu’à moi­tié — quelque chose qui res­sem­blait à « pauvres fous » ou « pauvres gens » ou peut-être les deux à la fois.

Les semaines pas­sèrent. L’é­té s’é­ti­rait comme un cara­mel — chaud, col­lant, inter­mi­nable. La mous­son arri­vée en juin noyait Hanoï deux heures par jour sous des trombes d’eau si vio­lentes que les rues deve­naient des rivières et que les rats nageaient dans les cani­veaux avec une aisance qui for­çait le res­pect. Puis le soleil reve­nait, impi­toyable, et la ville fumait comme une cas­se­role, et l’hu­mi­di­té ren­dait les vête­ments pesants, les draps moites, les esprits irritables.

Au bar, Giang tra­vaillait. Il tra­vaillait comme il tra­vaillait tou­jours — avec constance, avec soin, avec cette régu­la­ri­té qui était sa forme à lui de résis­tance. Il polis­sait ses verres. Il inven­tait des cock­tails. Il écou­tait les conver­sa­tions. Il ser­vait le thé à Oncle Quốc, le rhum à Dor­vil, le gin à Mori­zot, le café à tous ceux qui le deman­daient. Il était le point fixe, l’axe immo­bile autour duquel le Metro­pole tour­nait, et le Metro­pole tour­nait autour du Viet­nam, et le Viet­nam tour­nait autour de son ave­nir, et l’a­ve­nir, cet été-là, avait le goût amer d’un fruit qui n’é­tait pas encore mûr mais qui com­men­çait déjà à pourrir.

Un soir d’août, Oncle Quốc dit quelque chose d’inhabituel.

Il était à sa table, comme tou­jours, avec son thé et son éven­tail. Le salon était vide — les Fran­çais étaient au res­tau­rant, la musique du gra­mo­phone fil­trait par l’ar­cade. Oncle Quốc tapo­ta son éven­tail contre sa paume. Une fois. Deux fois. Trois fois.

— L’Oncle revient bien­tôt, dit-il.

Il n’a­vait pas besoin de pré­ci­ser lequel. À Hanoï, en 1946, il n’y avait qu’un seul Oncle.

— Et quand il revien­dra, conti­nua le vieil homme, il ne sera plus le même homme. Il sera par­ti en espé­rant la paix. Il revien­dra en pré­pa­rant la guerre. Et le Metro­pole, qui a tou­jours été le lieu où les trai­tés se signent, devien­dra le lieu où les trai­tés se brisent.

Il finit son thé. Refer­ma son éven­tail. Et ajou­ta, en se levant, avec une légè­re­té qui contre­di­sait la gra­vi­té de ses mots :

— Pro­fite de la musique, Giang. Pro­fite des robes blanches et des tan­gos. Pro­fite de tout ce qui est beau et qui va finir. Car la beau­té qui sait qu’elle va finir est la plus belle de toutes.

Et il sor­tit dans la nuit, sa sil­houette brune se fon­dant dans l’obs­cu­ri­té avec la faci­li­té d’un homme qui a l’ha­bi­tude de disparaître.

Giang res­ta der­rière son comp­toir. Le gra­mo­phone jouait une valse. Dans le salon, les couples tour­naient. La lumière des bou­gies trem­blait. Et quelque part à Paris, sur un bateau qui tra­ver­sait la Médi­ter­ra­née ou dans un avion qui sur­vo­lait les mon­tagnes, un homme en tunique kaki et en san­dales de caou­tchouc ren­trait chez lui avec les mains vides et le cœur lourd, et tout ce que Giang pou­vait faire — tout ce qu’il avait jamais pu faire — c’é­tait polir un verre, pré­pa­rer un cock­tail, et attendre.

CHA­PITRE 13 — L’œuf

Le lait dis­pa­rut en septembre.

Pas d’un coup — pas comme le cham­pagne avait dis­pa­ru, brus­que­ment, du jour au len­de­main, rem­pla­cé par le vide. Le lait dis­pa­rut pro­gres­si­ve­ment, insi­dieu­se­ment, comme une marée qui se retire et dont on ne remarque l’ab­sence que lorsque le sable est déjà sec. D’a­bord les livrai­sons se firent irré­gu­lières — deux fois par semaine au lieu de trois, puis une fois, puis une fois toutes les deux semaines. Puis les prix dou­blèrent. Puis tri­plèrent. Puis le four­nis­seur ces­sa de répondre, et la petite bou­teille de lait frais que Giang posait chaque matin sur l’é­ta­gère du bar, à côté du sucrier et de la théière, ne fut plus là.

Ce fut une catas­trophe discrète.

Pour le thé, cela ne chan­geait rien — les Viet­na­miens buvaient le thé sans lait, et Oncle Quốc aurait consi­dé­ré l’a­jout de lait dans son thé vert comme un crime pas­sible de la peine capi­tale. Mais pour le café — le café tel que les Fran­çais le buvaient, le café crème, le café au lait, cette bois­son mati­nale sans laquelle un Fran­çais ne se consi­dère pas comme un être humain fonc­tion­nel — l’ab­sence de lait était un drame.

— Com­ment ça, il n’y a plus de lait ? dit Mori­zot, un matin, avec l’in­cré­du­li­té d’un homme à qui l’on annonce que la terre a ces­sé de tourner.

— Plus de lait, monsieur.

— Mais il y a des vaches au Viet­nam, quand même ?

— Il y a des buffles, mon­sieur. Les buffles ne donnent pas beau­coup de lait. Et ce qu’ils donnent va aux enfants.

Mori­zot le regar­da comme si Giang venait de lui expli­quer un théo­rème de phy­sique quan­tique. L’i­dée que le lait pût être rare, que le lait pût ne pas exis­ter, que le lait pût être un luxe dans un pays où les enfants mou­raient de faim — cette idée était si éloi­gnée de son uni­vers men­tal qu’elle n’y péné­trait pas, elle glis­sait sur la sur­face de sa com­pré­hen­sion comme l’eau sur les plumes d’un canard.

— Bon, dit-il. Un café noir, alors.

Il dit cela avec le ton d’un homme qui accepte un sacri­fice pro­vi­soire, comme on accepte un train en retard ou un res­tau­rant com­plet. Giang lui ser­vit un café noir. Le robus­ta ton­ki­nois, pré­pa­ré au phin, dense, puis­sant, avec cette amer­tume qui était sa signa­ture et qui, sans lait pour l’a­dou­cir, frap­pait le palais avec la force d’un coup de poing.

Mori­zot grimaça.

— C’est du goudron.

— C’est du café, monsieur.

— C’est du gou­dron dégui­sé en café.

Giang ne répon­dit pas. Mais la remarque res­ta. Elle res­ta comme res­tent les épines — petites, insi­gni­fiantes en appa­rence, mais fichées dans la chair avec une pré­ci­sion qui les rend dif­fi­ciles à reti­rer. Du gou­dron. Son café — son robus­ta du Ton­kin, tor­ré­fié à la main, mou­lu au mou­lin de cuivre, fil­tré au phin avec une patience de moine — réduit à du gou­dron parce qu’il man­quait un nuage de lait. Giang ne dit rien, parce qu’un bar­man ne dit rien, mais il pen­sa. Il pen­sa toute la journée.

Il pen­sa en ser­vant le thé à Oncle Quốc. Il pen­sa en pré­pa­rant les cock­tails du soir. Il pen­sa en lavant les verres. Il pen­sa en mon­tant dans sa chambre. Il pen­sa en se cou­chant. Et il pen­sa en se réveillant le len­de­main, avec cette obs­ti­na­tion tran­quille des gens qui ont un pro­blème et qui refusent de l’accepter.

Le pro­blème était simple : com­ment rendre le café onc­tueux sans lait ?

Le lait n’é­tait pas seule­ment un ingré­dient. Le lait était une tex­ture — une ron­deur, une dou­ceur, une enve­loppe qui adou­cis­sait l’a­mer­tume du café et qui le trans­for­mait, de bois­son aus­tère, en bois­son de plai­sir. Sans le lait, le café était nu, bru­tal, sans conces­sion. Avec le lait, le café était habillé, civi­li­sé, sédui­sant. Giang avait besoin de trou­ver un vête­ment de rem­pla­ce­ment. Un sub­sti­tut. Quelque chose qui ferait au café ce que le lait fai­sait — l’en­ro­ber, l’a­dou­cir, le rendre désirable.

Il essaya le lait de coco.

Trop gras. Trop lourd. Le lait de coco écra­sait le café au lieu de le por­ter. Le goût de coco domi­nait tout, et le café, noyé sous la graisse tro­pi­cale, per­dait son carac­tère, sa bru­ta­li­té, sa rai­son d’être. Un café au lait de coco n’é­tait pas un café — c’é­tait un dessert.

Il essaya le lait concen­tré sucré.

Mieux. Le lait concen­tré — celui qu’on trou­vait encore en boîtes, impor­té de France avant la guerre, sto­cké dans les arrière-bou­tiques des épi­ciers chi­nois à des prix pro­hi­bi­tifs — don­nait au café une dou­ceur épaisse, un goût de cara­mel, une onc­tuo­si­té qui plai­sait. Mais ce n’é­tait pas ça. Pas encore. Le lait concen­tré ren­dait le café sucré, pas cré­meux. Il y avait une dif­fé­rence — une dif­fé­rence que seul un palais édu­qué pou­vait per­ce­voir, mais que Giang per­ce­vait avec la net­te­té d’un musi­cien per­ce­vant une fausse note dans un orchestre.

Il essaya le beurre.

Étrange. Pas désa­gréable. Le beurre fon­dait dans le café chaud et créait en sur­face un film gras, doré, qui brillait sous la lumière comme une nappe de pétrole minia­ture. Le goût était riche, com­plexe, avec des notes de noi­sette et de cara­mel. Mais le beurre ne mous­sait pas. Il ne créait pas cette mousse, cette écume, cette crème légère qui était l’âme du café au lait — cette couche de dou­ceur posée sur l’a­mer­tume comme un bai­ser posé sur une blessure.

Il lui fal­lait de la mousse.

De la mousse. De la crème. Quelque chose qui se batte, qui s’aère, qui monte, qui gonfle, qui devienne léger et dense à la fois, qui se tienne sur le café comme un nuage se tient sur une montagne.

Et un matin d’oc­tobre, en ouvrant le réfri­gé­ra­teur pour prendre ses œufs — les six œufs qu’il ache­tait chaque semaine au mar­ché Đồng Xuân, les œufs qu’il pro­té­geait comme des joyaux, les œufs qui ser­vaient aux ome­lettes du res­tau­rant et aux flip cock­tails qu’il pré­pa­rait par­fois pour les ama­teurs —, il regar­da un œuf.

Il le prit dans sa main. Le tour­na. Le sou­pe­sa. Le por­ta à la lumière.

Un œuf.

Un jaune d’œuf. Gras, onc­tueux, doré. Riche en pro­téines. Capable, quand on le bat, de mon­ter en mousse — une mousse épaisse, cré­meuse, aérienne, qui se tient, qui a du corps, qui a de la tex­ture. Le jaune d’œuf était, en soi, un miracle de la nature — un concen­tré de nutri­tion et de gour­man­dise, une matière pre­mière que la pâtis­se­rie uti­li­sait depuis des siècles pour créer des crèmes, des sabayons, des mousses, des meringues.

Pour­quoi pas dans le café ?

L’i­dée était absurde. Un œuf dans le café. Qui met­trait un œuf dans le café ? Per­sonne n’a­vait jamais mis un œuf dans le café. Le café et l’œuf n’ap­par­te­naient pas au même uni­vers — l’un était une bois­son, l’autre un ali­ment, l’un se buvait noir et brû­lant à six heures du matin, l’autre se man­geait brouillé ou au plat avec du riz et de la sauce soja. Les mélan­ger reve­nait à croi­ser un chat et un pois­son — théo­ri­que­ment pos­sible, pra­ti­que­ment insensé.

Mais Giang n’é­tait pas sen­sé. Giang était barman.

Et un bar­man, par défi­ni­tion, est un homme qui mélange ce qui ne devrait pas être mélan­gé. Qui asso­cie le sucré et l’a­mer, le chaud et le froid, le fort et le doux. Qui prend deux liquides qui ne se connaissent pas et qui les pré­sente l’un à l’autre avec la cour­toi­sie d’un entre­met­teur, jus­qu’à ce qu’ils découvrent qu’ils ont quelque chose en com­mun et qu’ils se marient.

Giang cas­sa l’œuf.

Il sépa­ra le blanc du jaune avec le geste infaillible d’un homme qui a cas­sé des mil­liers d’œufs — un mou­ve­ment sec du poi­gnet, un trans­fert d’une demi-coquille à l’autre, le blanc qui coule entre les doigts, le jaune qui reste intact, trem­blant, d’un or pâle qui brillait dans la lumière du matin comme un petit soleil comestible.

Il posa le jaune dans un bol. Ajou­ta du sucre — du sucre de canne brun, une cuille­rée, puis deux. Puis il cher­cha un fouet. N’en trou­va pas. Prit une baguette — une baguette de bam­bou, une simple baguette à man­ger — et com­men­ça à battre.

Il bat­tit longtemps.

Le jaune et le sucre résis­tèrent d’a­bord — le mélange était épais, com­pact, rétif, comme deux étran­gers qui refusent de se par­ler. Puis, len­te­ment, quelque chose se pro­dui­sit. Le mélange s’é­clair­cit. Blan­chit. S’aé­ra. Le jaune d’or devint jaune pâle, puis crème, puis presque blanc, et la tex­ture chan­gea — de dense elle devint légère, de lourde elle devint mous­seuse, de com­pacte elle devint aérienne. Giang bat­tait, bat­tait, avec une régu­la­ri­té de métro­nome, et sous ses yeux le miracle opé­rait — la mousse mon­tait, mon­tait, s’é­pais­sis­sait, pre­nait du volume, pre­nait de la consis­tance, deve­nait cette chose qu’il cher­chait depuis des semaines : une crème. Une crème d’œuf. Dorée, légère, onc­tueuse, tremblante.

Il pré­pa­ra le café. Le robus­ta, le phin, la len­teur. Le café cou­la dans la tasse — noir, dense, brû­lant, avec cette huile en sur­face qui était la signa­ture du bon robus­ta ton­ki­nois. Puis, avec la déli­ca­tesse d’un chi­rur­gien posant un pan­se­ment, Giang dépo­sa la crème d’œuf sur le café.

La crème se posa.

Elle ne se mélan­gea pas. Elle ne cou­la pas. Elle ne se fon­dit pas dans le noir du café. Elle res­ta en sur­face — une couche dorée, épaisse, cré­meuse, posée sur le café noir comme un nuage posé sur un lac sombre. Deux mondes super­po­sés, deux cou­leurs, deux tex­tures — le noir et l’or, l’a­mer et le doux, le bru­tal et le tendre.

Giang prit une cuillère. Plon­gea dans la couche de crème. Por­ta à ses lèvres.

Le goût.

Le goût était quelque chose qu’il n’a­vait jamais éprou­vé — et Giang, qui avait goû­té des cen­taines de cock­tails, des dizaines de mélanges, des com­bi­nai­sons que per­sonne n’a­vait ten­tées avant lui, n’u­ti­li­sait pas ce mot à la légère. Le goût était une explo­sion douce. Le jaune d’œuf bat­tu avec le sucre avait créé une crème dont la tex­ture rap­pe­lait celle d’un sabayon — onc­tueuse, aérienne, fon­dante — et dont la dou­ceur enve­lop­pait l’a­mer­tume du café sans la mas­quer. Le café était tou­jours là, des­sous, puis­sant, noir, indomp­table. Mais la crème d’œuf l’a­dou­cis­sait, l’ar­ron­dis­sait, lui don­nait une pro­fon­deur nou­velle — comme un vête­ment de soie adou­cit les angles d’un corps sans en chan­ger la forme.

C’é­tait cré­meux sans être lourd. Sucré sans être écœu­rant. Chaud et froid à la fois — le café brû­lant, la crème tiède. Et le goût du jaune d’œuf — ce goût sub­til, presque imper­cep­tible, qui n’é­tait ni ani­mal ni végé­tal mais quelque chose entre les deux — ajou­tait une dimen­sion que le lait n’a­vait jamais eue. Le lait était neutre. Le jaune d’œuf avait un caractère.

Giang repo­sa la cuillère. Regar­da sa tasse. Regar­da le bol où le reste de crème atten­dait, dorée, trem­blante. Puis il regar­da ses mains — ses mains de bar­man, longues et fines, tachées de café, fati­guées par des années de ser­vice — et il sut, avec la cer­ti­tude tran­quille des gens qui ont trou­vé ce qu’ils cher­chaient, qu’il venait d’in­ven­ter quelque chose.

Il res­ta immo­bile un moment. Pas par triomphe — Giang n’é­tait pas un homme de triomphe. Par émer­veille­ment. Par ce sen­ti­ment rare et pré­cieux qui sai­sit les créa­teurs quand leur créa­tion se révèle pour la pre­mière fois — un mélange de sur­prise et d’é­vi­dence, comme si la chose avait tou­jours exis­té et qu’il avait sim­ple­ment été le pre­mier à la voir.

Puis il recommença.

Il cas­sa un deuxième œuf. Bat­tit le jaune avec le sucre. Pré­pa­ra un deuxième café. Dépo­sa la crème. Goû­ta. Ajus­ta — un peu moins de sucre cette fois, pour lais­ser l’a­mer­tume du café res­pi­rer davan­tage. Recom­men­ça. Troi­sième essai — avec un soup­çon de lait concen­tré mêlé au jaune, pour ajou­ter du corps. Qua­trième essai — sans le lait concen­tré, retour à la pure­té du jaune et du sucre, mais avec un bat­tage plus long, plus vigou­reux, pour obte­nir une mousse plus aérienne. Cin­quième essai — en chan­geant le café, en uti­li­sant un robus­ta plus léger, moins tor­ré­fié, pour voir com­ment la crème réagis­sait avec un café plus doux.

Chaque essai était noté dans le car­net. Chaque varia­tion, chaque pro­por­tion, chaque résul­tat. Giang écri­vait avec la rigueur d’un chi­miste et le plai­sir d’un poète — deux cuille­rées de sucre de canne, un jaune d’œuf de poule fer­mière, bat­tu sept minutes à la baguette de bam­bou, dépo­sé sur 40 ml de robus­ta Thái Nguyên tor­ré­fié fon­cé, fil­tré au phin pen­dant quatre minutes. Et en face de chaque recette, un mot — un seul mot qui résu­mait le ver­dict : « bon », « trop sucré », « pas assez de mousse », « presque », « presque », « oui ».

Oui.

Le sixième essai était le bon. Giang le sut avant même de goû­ter — il le sut en regar­dant la crème se poser sur le café, en voyant la façon dont elle se tenait, dont elle brillait, dont elle trem­blait sous la lumière du matin avec la fra­gi­li­té par­faite d’une chose qui vient de naître.

Il prit la tasse et tra­ver­sa le bar.

Oncle Quốc était à sa table. Huit heures du matin. Le thé, l’é­ven­tail, les yeux mi-clos. Giang posa la tasse devant lui sans un mot. Le vieil homme ouvrit les yeux. Regar­da la tasse. Regar­da la couche de crème dorée posée sur le café noir. Regar­da Giang.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Goû­tez.

Oncle Quốc prit la cuillère. Plon­gea. Por­ta à ses lèvres. Et ses yeux — ses yeux d’encre, ses yeux de let­tré, ses yeux qui avaient lu des mil­liers de poèmes et contem­plé des mil­liers de pay­sages — se fermèrent.

Quand il les rou­vrit, il souriait.

Pas un de ses sou­rires habi­tuels — dis­crets, mesu­rés, accom­pa­gnés d’un tapo­te­ment d’é­ven­tail. Un sou­rire large, plein, un sou­rire qui tra­ver­sait tout son visage, qui creu­sait ses rides et qui illu­mi­nait ses traits comme le soleil illu­mine un pay­sage après la pluie.

— Qu’est-ce que c’est ? répéta-t-il.

— Du café. Du jaune d’œuf. Du sucre.

— C’est tout ?

— C’est tout.

— C’est extraordinaire.

Oncle Quốc but une deuxième gor­gée. Puis une troi­sième. Il buvait len­te­ment, avec la concen­tra­tion d’un cal­li­graphe tra­çant un carac­tère, en savou­rant chaque couche — la crème d’a­bord, puis le mélange crème-café, puis le café seul au fond de la tasse. Quand il repo­sa la tasse, il la regar­da un long moment, comme on regarde un pay­sage qu’on vient de décou­vrir et qu’on veut gra­ver dans sa mémoire.

— Tu sais ce que tu viens de faire, Giang ?

— J’ai fait un café avec un œuf.

— Non. Tu as fait quelque chose à par­tir de rien. Tu avais un manque — le lait. Et au lieu de te rési­gner au manque, tu as inven­té quelque chose qui dépasse ce qui man­quait. Ce café est meilleur que n’im­porte quel café au lait. Le lait était une habi­tude. L’œuf est une création.

Le vieil homme se leva. Posa de l’argent sur la table — trop d’argent, comme tou­jours. Et dit, en pre­nant son éventail :

— C’est comme ça qu’on sur­vit, Giang. Pas en rem­pla­çant ce qu’on a per­du par la même chose. En inven­tant quelque chose de nou­veau. Le pays ferait bien d’en prendre de la graine.

Et il sor­tit dans la lumière d’oc­tobre, son éven­tail tapo­tant sa paume avec le rythme satis­fait d’un homme qui vient de boire la meilleure tasse de sa vie.

Giang ser­vit le café à l’œuf à Dor­vil le soir même.

Dor­vil goû­ta. Repo­sa la tasse. Regar­da Giang. Et pro­non­ça un seul mot, un mot fran­çais, un mot qui conte­nait tout ce qu’il y avait à dire :

— Génie.

Puis il en com­man­da un deuxième.

La nou­velle se répan­dit au Metro­pole avec la vitesse d’un feu dans un champ sec. Les offi­ciers fran­çais, d’a­bord scep­tiques — un œuf dans le café ? ces Viet­na­miens sont fous — goû­tèrent, et se turent. Puis en recom­man­dèrent. Puis en par­lèrent à leurs col­lègues. Puis les col­lègues vinrent au bar spé­cia­le­ment pour goû­ter « le truc de Giang ». Mori­zot lui-même, le contemp­teur du gou­dron, posa sa tasse un matin et dit, avec une stu­pé­fac­tion non feinte :

— C’est le meilleur café que j’aie bu de ma vie. Et il n’y a pas de lait.

— Non, mon­sieur. Il y a un œuf.

— Un œuf. Com­ment diable met­tez-vous un œuf dans le café ?

— Avec les doigts, monsieur.

Les jours sui­vants, la file au bar du Metro­pole s’al­lon­gea. Des gens venaient de l’ex­té­rieur — des com­mer­çants du quar­tier fran­çais, des jour­na­listes, des diplo­mates — pour goû­ter cette bois­son dont tout le monde par­lait. Giang pré­pa­rait, bat­tait, ver­sait, ser­vait, avec la régu­la­ri­té d’un auto­mate et le plai­sir d’un artiste. Chaque tasse était un acte de créa­tion. Chaque couche de crème dépo­sée sur le café noir était un geste de beau­té dans un monde qui en man­quait cruellement.

Liên, un après-midi, s’ar­rê­ta devant le comptoir.

— Tu as trou­vé, dit-elle.

— Trou­vé quoi ?

— Ce que tu cher­chais. Ton café. Ton inven­tion. La chose qui n’est qu’à toi.

Elle prit la tasse qu’il avait pré­pa­rée pour elle — sans qu’elle la demande, parce qu’il l’a­vait vue arri­ver et qu’il avait com­men­cé à battre le jaune d’œuf avant même qu’elle fran­chisse la porte. Elle but debout, les yeux fer­més, et quand elle rou­vrit les yeux, ils brillaient.

— C’est le goût de Hanoï, dit-elle. Si Hanoï avait un goût, ce serait celui-là. Amer et doux. Fort et tendre. Quelque chose qui vient de la boue et qui monte vers le ciel.

Giang prit la tasse vide. La lava. La rangea.

Et dans son car­net, à la page du sixième essai, à côté du mot « oui », il ajou­ta un autre mot — un mot qu’il écri­vit en viet­na­mien, en petits carac­tères ser­rés, un mot qui n’a­vait rien à voir avec une recette mais qui avait tout à voir avec sa vie :

Cà phê trứng.

Café à l’œuf.

CHA­PITRE 14 — La cal­li­gra­phie du vieux

— Viens avec moi, dit Oncle Quốc.

C’é­tait un matin d’au­tomne, un de ces matins de Hanoï où la cha­leur recule enfin et où l’air, pen­dant quelques heures, a la dou­ceur d’une pro­messe. Oncle Quốc était debout — fait excep­tion­nel, car il était tou­jours assis quand Giang le voyait, tou­jours ins­tal­lé à sa table comme un Boud­dha sur son socle. Debout, il sem­blait plus petit, plus fra­gile, et en même temps plus vivant, comme si le mou­ve­ment le réac­ti­vait, remet­tait en marche un méca­nisme que l’im­mo­bi­li­té endormait.

— Où ?

— Tu verras.

Giang hési­ta. C’é­tait un jour de ser­vice. Madame Lê n’ai­mait pas les absences impré­vues. Mais quelque chose dans la voix d’Oncle Quốc — une urgence inha­bi­tuelle, une gra­vi­té tendre — le déci­da. Il ôta son tablier, le plia sur le comp­toir, et sui­vit le vieil homme hors du Metropole.

Ils mar­chèrent vers l’ouest. Oncle Quốc avan­çait len­te­ment, ses san­dales de cuir raclant les pavés avec un chuin­te­ment régu­lier qui don­nait à leur marche un rythme de pro­ces­sion. Ils quit­tèrent le quar­tier fran­çais, ses bou­le­vards larges et ses façades ocre, et s’en­fon­cèrent dans des rues plus étroites, plus anciennes, où les mai­sons avaient des toits de tuiles courbes et des murs de brique noir­cis par les siècles. L’air chan­geait — moins de gaz d’é­chap­pe­ment, plus de fumée de bois, de vapeur de riz, d’encens.

Puis le mur apparut.

Un long mur de pierre, gris et mas­sif, cou­rant le long d’une rue bor­dée de vieux arbres. Der­rière ce mur, des toits courbes se devi­naient, des pointes de pagode, des sil­houettes de pins taillés. Un por­tique monu­men­tal mar­quait l’en­trée — trois portes en arche sur­mon­tées d’un toit à double avan­cée, avec des colonnes de pierre sur les­quelles grim­paient des dra­gons sculp­tés dont les écailles étaient si fine­ment cise­lées qu’elles sem­blaient vibrer sous la lumière.

Le Văn Miếu. Le Temple de la Littérature.

Giang y était venu enfant, avec sa mère, mais ses sou­ve­nirs étaient flous — des images de pierre et de ver­dure, l’o­deur d’un bâton d’en­cens, la main chaude de sa mère sur la sienne. Il n’y était jamais retour­né. Le Temple de la Lit­té­ra­ture n’é­tait pas un lieu pour les bar­mans. C’é­tait un lieu pour les let­trés, les man­da­rins, les poètes — ces hommes dont la vie entière se jouait dans le tri­angle du pin­ceau, de l’encre et du papier.

— Entre, dit Oncle Quốc.

Ils fran­chirent le portique.

La pre­mière cour les accueillit avec un silence qui avait la tex­ture du velours — un silence épais, doux, qui étouf­fait les bruits de la ville et les rem­pla­çait par autre chose : le frois­se­ment des feuilles, le chant d’un oiseau invi­sible, le cla­po­tis d’une eau loin­taine. Des allées dal­lées de pierre ser­pen­taient entre des pelouses où pous­saient des fran­gi­pa­niers et des banyans cen­te­naires dont les racines aériennes pen­daient comme des rideaux de théâtre. Tout était vert — vert mousse, vert jade, vert forêt — et ce vert était si pro­fond, si satu­ré, qu’il sem­blait émettre sa propre lumière, une lumière végé­tale, une lumière d’un autre monde.

La deuxième cour était celle des stèles.

Giang s’ar­rê­ta.

De part et d’autre d’un bas­sin rec­tan­gu­laire — le Thiên Quang Tỉnh, le Puits de la Clar­té Céleste, dont l’eau dor­mante reflé­tait le ciel avec la fidé­li­té d’un miroir — se dres­saient des ran­gées de tor­tues de pierre. Quatre-vingt-deux tor­tues, mas­sives, impas­sibles, accrou­pies sur leurs quatre pattes comme des sen­ti­nelles éter­nelles. Et sur le dos de chaque tor­tue, une stèle — une plaque de pierre dres­sée ver­ti­ca­le­ment, haute d’un mètre, sur laquelle étaient gra­vés des noms.

— Les doc­teurs, dit Oncle Quốc. Les lau­réats des concours man­da­ri­naux. Depuis 1484.

Giang s’ap­pro­cha d’une stèle. Pas­sa ses doigts sur la pierre. Les carac­tères chi­nois étaient à moi­tié effa­cés par les siècles, ron­gés par la pluie et le vent, mais encore lisibles pour qui savait les lire — des noms, des dates, des pro­vinces d’o­ri­gine, des résul­tats d’exa­mens que ces hommes avaient pas­sés il y a cinq cents ans, dans des salles fer­mées, pen­chés sur leur pin­ceau, avec le même mélange de peur et d’es­poir que les étu­diants de toutes les époques.

— Chaque nom sur ces stèles, dit Oncle Quốc en mar­chant len­te­ment entre les tor­tues, est celui d’un homme qui a prou­vé sa valeur par le savoir. Pas par la nais­sance. Pas par l’argent. Pas par la guerre. Par le savoir. Le fils d’un pay­san pou­vait deve­nir man­da­rin s’il savait écrire. Le fils d’un pêcheur pou­vait gou­ver­ner une pro­vince s’il savait pen­ser. C’é­tait le génie du sys­tème — impar­fait, bien sûr, comme tout ce qui est humain, mais beau. L’i­dée que l’encre vaut plus que le sang.

Giang tou­cha une autre stèle. Sous ses doigts, la pierre était froide, lisse, pati­née par les siècles. Il pen­sa aux mains qui avaient gra­vé ces carac­tères — des mains de sculp­teur, patientes, pré­cises, qui avaient trans­for­mé les noms de let­trés oubliés en monu­ments de pierre por­tés par des tor­tues de gra­nit, et qui avaient ain­si créé quelque chose de plus durable qu’un empire, qu’une armée, qu’un traité.

— Les Chi­nois ont essayé de détruire ces stèles, dit Oncle Quốc. Pen­dant l’oc­cu­pa­tion Ming. Ils ont vou­lu effa­cer nos noms, notre mémoire, notre langue. Ils n’ont pas réus­si. Per­sonne ne réus­sit jamais à effa­cer ce qui est gra­vé dans la pierre. Les dra­peaux changent. Les noms restent.

Ils tra­ver­sèrent la troi­sième cour, puis la qua­trième — le sanc­tuaire prin­ci­pal, où une sta­tue de Confu­cius trô­nait dans une salle aux colonnes laquées rouge et or. L’air sen­tait l’en­cens — un encens dif­fé­rent de celui des temples, un encens plus sec, plus aus­tère, un encens de biblio­thèque. Des bâtons se consu­maient devant la sta­tue dans des brû­loirs de bronze pati­nés par les années, et leur fumée mon­tait en spi­rales pares­seuses vers le pla­fond à cais­sons sculp­tés, où des phé­nix et des dra­gons s’en­tre­mê­laient dans un bal­let figé depuis des siècles.

Oncle Quốc s’a­ge­nouilla. Briè­ve­ment — ses genoux ne lui per­met­taient plus les pros­ter­na­tions longues. Il joi­gnit les mains, incli­na la tête, et mur­mu­ra quelque chose que Giang n’en­ten­dit pas — une prière, un remer­cie­ment, un sou­ve­nir. Puis il se rele­va avec une len­teur de vieux pin et dit :

— Main­te­nant, viens chez moi.

*

La mai­son d’Oncle Quốc était à dix minutes du temple, dans une ruelle si étroite que deux per­sonnes ne pou­vaient y mar­cher de front. C’é­tait une mai­son-tube — longue, pro­fonde, haute de deux étages — dont la façade, peinte en jaune ocre, s’é­caillait avec cette élé­gance que seul le temps sait pro­duire. La porte était en bois sombre, sculp­tée de motifs géo­mé­triques, et le heur­toir — un anneau de bronze en forme de tête de lion — avait la patine d’un objet qui a été tou­ché par des mil­liers de mains.

Oncle Quốc pous­sa la porte. Giang entra.

L’in­té­rieur était un monde.

Un monde de papier, d’encre et de silence. La pièce prin­ci­pale — longue, étroite, haute de pla­fond — était tapis­sée de rou­leaux de cal­li­gra­phie. Des dizaines, des cen­taines de rou­leaux, sus­pen­dus aux murs, empi­lés sur des éta­gères, rou­lés dans des cylindres de bam­bou, dérou­lés sur une grande table de tra­vail qui occu­pait le centre de la pièce. Chaque rou­leau por­tait des carac­tères — cer­tains grands, puis­sants, tra­cés d’un seul geste, comme des cris silen­cieux ; d’autres petits, ser­rés, minu­tieux, comme des mur­mures ; d’autres encore d’une taille inter­mé­diaire, har­mo­nieux, équi­li­brés, comme des phrases bien construites. L’encre était noire — le noir le plus noir que Giang eût jamais vu, un noir sans fond, un noir abso­lu, un noir qui sem­blait aspi­rer la lumière et la trans­for­mer en sens.

— Assieds-toi, dit Oncle Quốc.

Giang s’as­sit sur un cous­sin, à côté de la table de tra­vail. La table était cou­verte de pierres à encre — ces pierres plates, creu­sées en leur centre, sur les­quelles le cal­li­graphe frotte son bâton d’encre avec de l’eau pour obte­nir l’encre liquide. Chaque pierre était dif­fé­rente — en forme de feuille, de nuage, de pois­son — et cha­cune por­tait la trace d’un tra­vail répé­té des mil­liers de fois, le creux de la pierre poli par le mou­ve­ment cir­cu­laire du bâton, comme le comp­toir du Metro­pole était poli par les coudes des clients.

L’air sen­tait l’encre de Chine, le papier de riz et l’en­cens froid. Un bâton d’en­cens s’é­tait consu­mé le matin — les cendres étaient encore dans le brû­loir, un petit dra­gon de bronze posé sur un meuble bas. La lumière entrait par une cour inté­rieure — un puits de lumière ver­ti­cal, étroit, bor­dé de pots de chry­san­thèmes et de bam­bous nains — et tom­bait sur la table de tra­vail avec la pré­ci­sion d’un projecteur.

Oncle Quốc pré­pa­ra le thé. Il le pré­pa­ra lui-même — pas avec la rapi­di­té d’un pro­fes­sion­nel mais avec la len­teur d’un rituel, en chauf­fant l’eau dans une bouilloire de terre cuite posée sur un bra­se­ro de char­bon, en rin­çant les tasses avec l’eau chaude, en mesu­rant les feuilles à l’œil, avec cette approxi­ma­tion savante qui est le pri­vi­lège des gens qui font la même chose depuis si long­temps qu’ils n’ont plus besoin de mesurer.

Ils burent en silence. Le thé avait un goût dif­fé­rent — pas meilleur ni moins bon que celui de Giang, mais dif­fé­rent, comme si la même eau et les mêmes feuilles pre­naient un goût dis­tinct selon les mains qui les pré­pa­raient et les murs entre les­quels on les buvait.

— Je ne t’ai jamais dit qui j’é­tais, dit Oncle Quốc.

— Non.

— Tu ne m’as jamais demandé.

— Non.

— Pour­quoi ?

Giang réflé­chit. C’é­tait une vraie ques­tion — pas une ques­tion rhé­to­rique, pas une ques­tion de let­tré. Oncle Quốc vou­lait savoir.

— Parce que vous êtes l’homme qui boit du thé à la table de gauche. C’est tout ce que j’ai besoin de savoir.

Le vieil homme rit. Son rire de feuille morte, sec et léger.

— C’est une bonne réponse. C’est la réponse d’un homme qui voit les gens pour ce qu’ils font, pas pour ce qu’ils disent qu’ils sont. Mais aujourd’­hui je vais te dire quand même. Pas parce que c’est impor­tant. Parce que c’est le moment.

Il posa sa tasse. Prit un bâton d’encre — long, noir, par­fai­te­ment cylin­drique — et com­men­ça à le frot­ter sur la pierre, en ajou­tant quelques gouttes d’eau, avec un mou­ve­ment cir­cu­laire dont la régu­la­ri­té était hyp­no­tique. Le bâton grin­çait dou­ce­ment contre la pierre. L’encre se for­mait — d’a­bord grise, diluée, puis de plus en plus noire à mesure que le mou­ve­ment se poursuivait.

— J’é­tais pro­fes­seur, dit-il. Pro­fes­seur de lit­té­ra­ture clas­sique à l’U­ni­ver­si­té de Hanoï. Avant les Japo­nais. Avant la guerre. J’en­sei­gnais les clas­siques chi­nois et la poé­sie viet­na­mienne. J’a­vais des élèves. J’a­vais un bureau avec une fenêtre qui don­nait sur un jar­din. J’a­vais une vie qui avait la forme de ce que j’aimais.

L’encre était prête. Oncle Quốc prit un pin­ceau — un pin­ceau de poils de chèvre, mon­té sur un manche de bam­bou — et le trem­pa dans l’encre. Le pin­ceau s’im­bi­ba. La pointe, fine et souple, se gor­gea de noir.

— Quand les Japo­nais sont arri­vés, l’u­ni­ver­si­té a fer­mé. Quand Ho Chi Minh a pris le pou­voir, l’u­ni­ver­si­té a rou­vert, mais on ne m’a pas rap­pe­lé. Trop vieux. Trop confu­céen. Pas assez révo­lu­tion­naire. Les jeunes cadres du Viet Minh ne veulent pas de Confu­cius. Ils veulent Marx. Ils veulent Lénine. Ils veulent des mots qui coupent, pas des mots qui éclairent.

Il leva le pin­ceau. Le tint en l’air, immo­bile, la pointe char­gée d’encre fré­mis­sant au bout comme une goutte sur le point de tom­ber. Puis, d’un geste — un seul geste, fluide, conti­nu, sans hési­ta­tion — il tra­ça un carac­tère sur une feuille de papier de riz posée devant lui.

Le carac­tère était : nhẫn.

Patience. Endu­rance. La lame sous le cœur — car le carac­tère, en chi­nois clas­sique, est com­po­sé du radi­cal du cœur sur­mon­té du radi­cal de la lame. La patience n’est pas la pas­si­vi­té. La patience est un cœur qui sup­porte la lame posée des­sus sans se briser.

— Voi­là ce que je vou­lais te don­ner, dit Oncle Quốc.

Giang regar­da le carac­tère. L’encre brillait encore — humide, vivante, d’un noir qui sem­blait conte­nir toutes les nuits de tous les hivers de tous les siècles. Le trait était par­fait — pas par­fait au sens géo­mé­trique, pas par­fait comme une ligne tirée à la règle, mais par­fait au sens humain, avec cette infime irré­gu­la­ri­té, cette vibra­tion du poi­gnet, cette res­pi­ra­tion du pin­ceau qui fai­sait de chaque cal­li­gra­phie une empreinte digi­tale, une signa­ture du corps autant que de l’esprit.

— Nhẫn, dit Giang.

— Nhẫn. C’est le mot que je veux que tu emportes. Pas parce que tu en as besoin main­te­nant. Parce que tu en auras besoin bientôt.

Le vieil homme souf­fla sur l’encre pour accé­lé­rer le séchage. Puis il rou­la la feuille avec déli­ca­tesse, la noua avec un cor­don de soie rouge, et la ten­dit à Giang.

— La cal­li­gra­phie, dit-il, est l’art de mettre tout son être dans un seul geste. Tout ce que tu es — ta colère, ta peur, ta joie, ta mémoire — doit pas­ser par le pin­ceau et se dépo­ser sur le papier en un ins­tant. C’est comme ton café, Giang. Un seul geste. Un jaune d’œuf, du sucre, un café. Tout est dans la main qui bat, dans le poi­gnet qui tourne, dans le moment où tu déposes la crème sur le noir. L’art est le même. Seul l’ins­tru­ment change.

Giang prit le rou­leau. Il le tint entre ses mains comme on tient un objet fra­gile — pas fra­gile par sa matière, le papier de riz était éton­nam­ment résis­tant, mais fra­gile par ce qu’il conte­nait, par le sens qu’il por­tait, par le geste qui l’a­vait créé.

— Mer­ci, dit-il. Il n’a­vait rien d’autre à dire. Mer­ci était insuf­fi­sant mais c’é­tait tout ce qu’il avait.

Oncle Quốc hocha la tête. Pas un de ses hoche­ments habi­tuels — cal­cu­lé, mesu­ré. Un hoche­ment simple, presque tendre.

— Main­te­nant retourne à ton comp­toir, dit-il. Tes verres t’at­tendent. Et un bar­man qui fait attendre ses verres ne mérite pas ses verres.

Giang sou­rit. Se leva. Tra­ver­sa la pièce aux rou­leaux, la cour aux chry­san­thèmes, la porte au heur­toir de lion. Il débou­cha dans la ruelle, le rou­leau ser­ré contre sa poi­trine, et mar­cha vers le Metropole.

En che­min, il pas­sa devant le mur du Temple de la Lit­té­ra­ture. Le long mur de pierre grise. Les toits courbes der­rière. Les dra­gons sculp­tés. Et il pen­sa aux quatre-vingt-deux tor­tues qui por­taient sur leur dos les noms des let­trés depuis cinq cents ans, et il pen­sa que la patience de ces tor­tues — la patience miné­rale, la patience de pierre, la patience de ceux qui portent le savoir sur leur dos sans jamais fai­blir — était exac­te­ment ce qu’Oncle Quốc venait de lui offrir dans un carac­tère d’encre sur une feuille de papier de riz.

Nhẫn.

La lame sous le cœur.

Il ren­tra au Metro­pole, accro­cha le rou­leau au mur der­rière le comp­toir — entre la pho­to­gra­phie de l’i­nau­gu­ra­tion de 1901 et une éta­gère de verres — et reprit son tablier.

Madame Lê pas­sa, vit le rou­leau, s’arrêta.

— C’est quoi ?

— De la calligraphie.

— Je vois bien que c’est de la cal­li­gra­phie. Qu’est-ce que ça dit ?

— Nhẫn. Patience.

Madame Lê regar­da le carac­tère. Long­temps. Avec ce regard qu’elle réser­vait aux objets qu’elle éva­luait — un regard de com­mis­saire-pri­seur, de comp­table, de femme qui sait ce que les choses valent.

— C’est beau, dit-elle.

Et elle repar­tit, son car­net ser­ré contre la poi­trine, ses pas réson­nant dans le cou­loir avec la régu­la­ri­té d’un métro­nome, et Giang res­ta seul dans son bar avec la patience accro­chée au mur et le café à l’œuf dans son car­net et la cer­ti­tude, fra­gile mais intacte, que les choses qui comptent sont celles qu’on ne peut pas voler — ni les Chi­nois, ni les Fran­çais, ni les Japo­nais, ni per­sonne — parce qu’elles sont gra­vées non pas dans la pierre mais dans les gestes, dans les saveurs, dans l’encre et dans le cœur.

CHA­PITRE 15 — Les barricades

La nou­velle arri­va au Metro­pole par frag­ments, comme un miroir qui se brise — d’a­bord un éclat, puis un autre, puis une pluie de mor­ceaux dont cha­cun reflé­tait une par­tie de l’hor­reur sans en mon­trer la totalité.

Le pre­mier frag­ment fut un télégramme.

Giang ne le lut pas — il n’a­vait pas accès aux télé­grammes, les télé­grammes étaient pour les offi­ciers, pour les diplo­mates, pour les gens qui avaient le droit de savoir. Mais il vit le visage du lieu­te­nant qui l’ap­por­ta au bar où Mori­zot déjeu­nait avec deux col­lègues. Il vit le lieu­te­nant poser le papier sur la table. Il vit Mori­zot le lire. Et il vit le visage de Mori­zot chan­ger — pas pâlir, non, Mori­zot n’é­tait pas un homme qui pâlis­sait, mais se figer, se dur­cir, se trans­for­mer en quelque chose de miné­ral, comme si les os sous la peau avaient sou­dain pris le des­sus sur la chair.

— Hai­phong, dit Mori­zot à voix basse.

Le deuxième frag­ment fut un officier.

Un capi­taine du génie, arri­vé de Hai­phong par la route dans la nuit, cou­vert de pous­sière, les yeux rouges, qui entra au bar à dix heures du matin et com­man­da un cognac avec la voix d’un homme qui n’a pas dor­mi depuis qua­rante-huit heures et qui n’a pas l’in­ten­tion de dor­mir de sitôt. Il but le cognac d’un trait, en com­man­da un deuxième, et racon­ta — pas à Giang, pas aux clients, à per­sonne en par­ti­cu­lier, au mur, au pla­fond, à l’air — ce qui s’é­tait passé.

Le 23 novembre, la flotte fran­çaise avait bom­bar­dé les quar­tiers viet­na­miens de Hai­phong. Un conflit au port — une his­toire de taxes doua­nières, de contre­bande, de navire arrai­son­né — avait dégé­né­ré. Le colo­nel Dèbes avait reçu l’ordre du géné­ral Val­luy de reprendre la ville. Et il l’a­vait reprise. À coups de canon. Les canons des navires de guerre avaient tiré sur les mai­sons, sur les mar­chés, sur les rues. Pen­dant un après-midi. Six mille morts. Peut-être plus. Des civils. Des femmes. Des enfants. Des gens qui fai­saient leurs courses au mar­ché, qui pré­pa­raient le dîner, qui ren­traient de l’école.

Six mille morts.

Giang lava un verre pen­dant que le capi­taine du génie par­lait. Il lava le verre len­te­ment, métho­di­que­ment, en tour­nant le chif­fon à l’in­té­rieur du verre avec ce mou­ve­ment cir­cu­laire qu’il avait accom­pli cent mille fois et qui, ce matin-là, était la seule chose entre lui et quelque chose qu’il ne vou­lait pas nom­mer. Six mille morts. C’é­tait un nombre. Un nombre abs­trait, impos­sible à se repré­sen­ter, impos­sible à sen­tir. Com­ment sent-on six mille morts ? Com­ment ima­gine-t-on six mille corps ? Giang ne pou­vait pas. Son esprit refu­sait. Son corps refu­sait. Ses mains conti­nuaient de tour­ner le chif­fon dans le verre, et le verre deve­nait propre, et le monde ne l’é­tait pas.

Le troi­sième frag­ment fut Liên.

Elle dis­pa­rut.

Pas comme d’ha­bi­tude — pas pour un après-midi, pas avec son áo dài bleu et son cha­peau conique. Elle dis­pa­rut com­plè­te­ment. Un matin elle était là, le sui­vant elle n’é­tait plus là. Son casier dans le ves­tiaire du per­son­nel était vide. Son tablier n’é­tait plus accro­ché au cro­chet. Sa chambre de la rue Hàng Bông — Giang se ren­sei­gna, dis­crè­te­ment, par l’in­ter­mé­diaire du cui­si­nier Bảo dont la femme connais­sait les voi­sines de Liên — était vide elle aus­si. Pas de valise, pas de vête­ments, pas de livres. Comme si Liên n’a­vait jamais exis­té. Comme si elle s’é­tait dis­soute dans l’air de Hanoï, absor­bée par la ville, aspi­rée par la guerre qui venait.

Madame Lê nota l’ab­sence dans son car­net avec la même rigueur qu’elle notait les ser­viettes volées : « 26 novembre — Liên, ser­veuse — par­tie sans pré­avis. » Pas d’é­mo­tion. Pas de com­men­taire. Juste le fait, la date, le constat. Madame Lê avait vu trop de gens par­tir pour s’é­ton­ner encore.

Giang, lui, ne nota rien. Il n’a­vait pas besoin de noter. L’ab­sence de Liên était ins­crite dans le bar comme une fis­sure dans un mur — invi­sible pour qui ne la cher­chait pas, béante pour qui savait où regar­der. La table où elle posait son pla­teau. Le coin du comp­toir où elle s’ac­cou­dait pour boire son café. L’es­ca­lier de ser­vice où elle lisait pen­dant ses pauses. Chaque lieu por­tait sa trace, et chaque trace était un vide, et le vide avait la forme exacte de son corps.

Il ne s’in­quié­ta pas. Ou plu­tôt si — il s’in­quié­ta ter­ri­ble­ment, mais il trans­for­ma son inquié­tude en tra­vail, comme il trans­for­mait tout en tra­vail, parce que le tra­vail était le seul lan­gage qu’il maî­tri­sait par­fai­te­ment et que, dans ce lan­gage-là, l’in­quié­tude deve­nait un geste — un verre poli plus long­temps, un café pré­pa­ré avec plus de soin, un comp­toir essuyé une fois de plus.

Il savait où elle était. Pas l’a­dresse, pas le lieu — mais l’en­droit au sens large, l’es­pace dans lequel elle s’é­tait enfon­cée. Le maquis. La résis­tance. Le Viet Minh. Elle avait rejoint les autres — les jeunes gens qui par­taient vers les mon­tagnes, vers les forêts, vers les vil­lages du del­ta, pour pré­pa­rer ce que tout le monde sen­tait venir et que per­sonne n’o­sait nommer.

Les jours qui sui­virent Hai­phong furent les plus étranges que Giang eût connus au Metropole.

L’hô­tel ne chan­gea pas — ou plu­tôt si, il chan­gea, mais de l’in­té­rieur, comme un visage qui garde la même expres­sion mais dont les yeux se modi­fient. Les offi­ciers fran­çais conti­nuaient de dîner au res­tau­rant, de boire au bar, de nager dans la pis­cine. Mais leurs conver­sa­tions avaient chan­gé. Moins de rires. Plus de mur­mures. Des regards échan­gés par-des­sus les verres, des silences sou­dains quand quel­qu’un s’ap­pro­chait, des jour­naux lus avec une atten­tion fébrile. L’at­mo­sphère était celle d’un navire dont les pas­sa­gers savent que la tem­pête approche mais qui conti­nuent de dîner, de dan­ser, de jouer aux cartes, parce que le capi­taine n’a pas encore don­né l’ordre de rega­gner les cabines.

Dehors, Hanoï se transformait.

Giang le voyait lors de ses sor­ties au mar­ché — des sor­ties qu’il conti­nuait de faire, chaque mar­di et chaque ven­dre­di, parce que les mar­chés étaient le pouls de la ville et qu’un bar­man qui ne prend pas le pouls de sa ville est un bar­man aveugle. Les rues avaient chan­gé. Des bar­ri­cades appa­rais­saient — d’a­bord dis­crètes, presque timides, faites de sacs de sable et de poutres, posées au coin de cer­taines ruelles du vieux quar­tier. Puis plus sub­stan­tielles — des amas de meubles, de char­rettes ren­ver­sées, de troncs d’arbres, qui blo­quaient des car­re­fours entiers. Les mar­chands du mar­ché Đồng Xuân fer­maient plus tôt. Les rues se vidaient à la tom­bée du jour. Les affiches du Viet Minh, qui avaient dis­pa­ru pen­dant les mois de l’é­té, réap­pa­rais­saient — plus nom­breuses, plus rouges, plus directes.

Et les regards. Les regards des Viet­na­miens avaient chan­gé. Ce n’é­tait plus le silence pru­dent, l’ob­ser­va­tion dis­tante, l’in­dif­fé­rence polie des mois pré­cé­dents. C’é­tait autre chose — une dure­té, une réso­lu­tion, une lumière froide dans les yeux qui disait : nous savons ce qui s’est pas­sé à Hai­phong, et nous n’ou­blie­rons pas.

Un soir de fin novembre, Sain­te­ny revint au Metropole.

Giang ne l’a­vait pas vu depuis des mois — depuis le soir du cham­pagne enter­ré, le soir des accords. Sain­te­ny avait été à Sai­gon, à Paris, par­tout sauf à Hanoï, et son retour, en ce moment pré­cis, avait la signi­fi­ca­tion d’un signe. On ne ren­voie pas un négo­cia­teur quand tout va bien. On ren­voie un négo­cia­teur quand tout va mal et qu’on espère — sans y croire — qu’il peut encore arrê­ter la chute.

Sain­te­ny entra au bar à vingt-deux heures.

Il avait vieilli. Pas de quelques mois — de quelques années. Ses tempes gri­son­naient, ses joues s’é­taient creu­sées, et cette lumière d’es­poir que Giang avait vue dans ses yeux le jour des accords avait dis­pa­ru, rem­pla­cée par quelque chose de plus sombre, de plus lourd, qui res­sem­blait à ce que les Fran­çais appellent la luci­di­té et qui n’est, bien sou­vent, que le nom poli du désespoir.

Il s’as­sit au comp­toir. Ne com­man­da rien. Res­ta un moment immo­bile, les mains à plat sur l’a­ca­jou, à regar­der les bou­teilles ali­gnées devant lui comme un homme regarde un pay­sage fami­lier qu’il voit peut-être pour la der­nière fois.

Giang posa un café devant lui. Le cà phê trứng — la crème d’œuf, dorée, trem­blante, posée sur le noir du robus­ta. Sain­te­ny regar­da la tasse avec surprise.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Quelque chose de nou­veau. Goûtez.

Sain­te­ny goû­ta. Et pen­dant un ins­tant — un seul ins­tant, bref comme un bat­te­ment de cils — son visage se déten­dit. Le pli entre ses sour­cils s’ef­fa­ça. La mâchoire ser­rée se relâ­cha. Il y eut, dans ses yeux, un éclair de quelque chose qui res­sem­blait au plai­sir, ou à la sur­prise du plai­sir, ou au sou­ve­nir de ce que le plai­sir avait été.

— C’est remar­quable, dit-il. C’est du café ?

— Du café et un œuf.

— Un œuf ?

— Un jaune d’œuf bat­tu avec du sucre. À défaut de lait.

Sain­te­ny hocha la tête. But une deuxième gor­gée. Repo­sa la tasse.

— Si seule­ment tout était aus­si simple, dit-il. Trou­ver un sub­sti­tut. Inven­ter une solu­tion. Trans­for­mer le manque en création.

Il ne dit rien de plus ce soir-là. Il finit son café, paya, ser­ra la main de Giang — une poi­gnée de main plus longue que d’ha­bi­tude, plus appuyée — et sor­tit dans la nuit de Hanoï.

Giang le regar­da par­tir. Et il pen­sa à Hai­phong. Six mille morts. À Liên, quelque part dans le maquis. Aux bar­ri­cades qui mon­taient dans les rues. Au carac­tère nhẫn accro­ché au mur der­rière lui — la lame sous le cœur, la patience comme arme. Et il se deman­da com­bien de temps encore la patience suf­fi­rait, com­bien de temps encore les verres pour­raient être polis et les cafés pré­pa­rés et les comp­toirs essuyés avant que la lame, enfin, trans­perce le cœur.

Madame Lê entra. Tard. Elle avait son air des soirs graves — les lèvres pin­cées, le car­net ser­ré, le chi­gnon plus ser­ré encore.

— J’ai fait des réserves, dit-elle. De l’eau. Du riz. Des bou­gies. Des ban­dages. C’est dans la cave.

— Des bandages ?

— Des ban­dages, Giang. On ne sait jamais.

Et elle repar­tit, sans un mot de plus, avec cette effi­ca­ci­té ter­ri­fiante des gens qui pré­parent le pire sans y croire tout en y croyant complètement.

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