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Brigh­ton Beach,
nuit d’hi­ver

Brigh­ton Beach, nuit d’hiver

Troi­sième partie

XII

Odes­sa, février 1920

Les bol­che­viks revinrent le 7 février 1920, et cette fois ils revinrent pour rester.

On le sut à la qua­li­té du silence. Quand les bol­che­viks étaient venus la pre­mière fois, en avril 1919, la ville avait bruis­sé de rumeurs, de spé­cu­la­tions, d’es­poirs contra­dic­toires — peut-être qu’ils ne res­te­ront pas, peut-être que les Blancs revien­dront, peut-être que les Fran­çais, peut-être que les Anglais, peut-être que quel­qu’un, quelque part, fera quelque chose. En février 1920, il n’y eut pas de rumeurs. Il y eut le silence de la cer­ti­tude — le silence des villes qui com­prennent que cette fois-ci est la der­nière fois, que le manège des armées s’est arrê­té, que la pièce est retom­bée et qu’il fau­dra vivre avec le côté qu’elle montre.

Déni­kine s’ef­fon­drait. Son armée recu­lait vers le sud, vers la Cri­mée, vers la mer, et chaque jour des sol­dats blancs tra­ver­saient Odes­sa dans l’autre sens — non plus vers le nord, vers la vic­toire, mais vers le sud, vers les bateaux, vers l’exil. Ils avaient l’al­lure de tous les sol­dats en retraite — les uni­formes en lam­beaux, les visages vidés, cette façon de mar­cher qui n’est plus une marche mais un dépla­ce­ment, un mou­ve­ment méca­nique du corps vers nulle part. Cer­tains jetaient leurs armes. Cer­tains jetaient leurs insignes. Cer­tains ne jetaient rien et mar­chaient avec tout, le fusil, le képi, les bottes trouées, par fidé­li­té au rôle, par refus de l’é­vi­dence, par cette obs­ti­na­tion absurde qui est peut-être la forme la plus pure du cou­rage ou la forme la plus pure de la folie.

Le capi­taine Ver­khou­nine ne mar­chait pas vers le sud.

Motl le cher­cha. Pen­dant les jours confus qui pré­cé­dèrent l’en­trée défi­ni­tive des Rouges dans Odes­sa, quand la ville était dans cet entre-deux qui n’est plus la guerre et pas encore la paix — un espace sans nom, un inter­stice de l’His­toire où tout est pos­sible parce que plus rien ne tient — Motl cher­cha Ver­khou­nine au Bris­tol, dans les cou­loirs, dans le res­tau­rant fer­mé, dans le hall où le lustre brillait encore à demi. Il ne le trou­va pas.

Le por­tier Haïk Meli­kian, inter­ro­gé, haus­sa les épaules. Le haus­se­ment d’é­paules de Haïk était un lan­gage en soi — il pou­vait signi­fier « je ne sais pas » ou « je sais mais je ne dis pas » ou « la ques­tion est mal posée » ou sim­ple­ment « les hommes dis­pa­raissent, c’est dans leur nature. » Motl ne sut pas lequel de ces sens Haïk avait choisi.

Ver­khou­nine avait dis­pa­ru. Pas vers le sud, pas vers les bateaux — ou peut-être que si, ou peut-être qu’il était res­té dans Odes­sa, caché quelque part, dans une cave, dans un gre­nier, dans un de ces recoins que la ville offrait à ceux qui vou­laient échap­per au monde. Motl ne le sut jamais. Le capi­taine Ver­khou­nine était sor­ti de sa vie comme il y était entré — par une porte laté­rale, avec un dis­cours sur l’im­bé­cil­li­té noble, en lais­sant der­rière lui une montre en or qui ne mar­chait plus.

À Sacha, pour que le temps lui soit clément.

Le temps n’a­vait pas été clément.

Le Bris­tol fut confis­qué le 10 février. Trois com­mis­saires en man­teaux de cuir — des man­teaux noirs, longs, avec un col rele­vé qui leur don­nait une allure de prêtres d’un culte sévère — se pré­sen­tèrent à la récep­tion et infor­mèrent Kagan que l’hô­tel était désor­mais pro­prié­té de l’É­tat, que le per­son­nel res­te­rait en poste sous la super­vi­sion d’un direc­teur nom­mé par le Soviet, et que les chambres seraient attri­buées selon les besoins du nou­veau régime.

Kagan écou­ta. Il écou­ta debout, en cos­tume, les mains le long du corps, avec cette digni­té des hommes qui reçoivent une sen­tence sans cil­ler. Puis il dit :

— Les clés sont à la récep­tion. Les registres sont dans mon bureau. Le vin de la cave a été bu. La cui­sine est opé­ra­tion­nelle mais les réserves sont insuffisantes.

C’é­tait tout. Pas de pro­tes­ta­tion, pas de larmes, pas de dis­cours — juste l’in­ven­taire, la pas­sa­tion, le geste pro­fes­sion­nel d’un homme qui remet les clés de ce qui ne lui appar­tient plus. Les com­mis­saires prirent les clés. Kagan reti­ra son tablier — celui qu’il por­tait cer­tains soirs par-des­sus son cos­tume — et le plia, et le posa sur le comp­toir de la récep­tion, et ce geste — le pli du tablier, sa pose sur le comp­toir — eut la solen­ni­té d’un dra­peau qu’on amène.

— Je reste ? deman­da Kagan.

— Vous res­tez, dit le com­mis­saire. Pour la tran­si­tion. Après, on verra.

On ver­ra. C’é­tait la for­mule du nou­veau monde — on ver­ra, c’est-à-dire nous déci­de­rons, c’est-à-dire vous n’a­vez plus le pou­voir de déci­der, c’est-à-dire votre sort est entre nos mains et nos mains ne sont pas encore sûres de ce qu’elles feront de vous.

Les jours qui sui­virent furent étranges. Le Bris­tol conti­nuait à fonc­tion­ner — les chambres étaient occu­pées, le per­son­nel tra­vaillait, le por­tier ouvrait et fer­mait la porte — mais il fonc­tion­nait autre­ment, dans un registre dif­fé­rent, comme un ins­tru­ment désac­cor­dé qui joue les mêmes notes mais dont le son a chan­gé. Les nou­veaux occu­pants n’é­taient plus des clients — ils étaient des béné­fi­ciaires, des attri­bu­taires, des ayants droit. Ils ne deman­daient pas une chambre, ils rece­vaient un loge­ment. Ils ne com­man­daient pas un repas, ils pre­naient la ration. La dif­fé­rence entre les deux mondes — le monde de l’hô­tel et le monde de l’É­tat — tenait tout entière dans cette nuance : au Bris­tol d’a­vant, on dési­rait ; au Bris­tol d’a­près, on obtenait.

Le lustre fut éteint. Pas reti­ré — éteint. Quel­qu’un avait déci­dé que le lustre consom­mait trop d’élec­tri­ci­té, ou que le lustre était un sym­bole bour­geois, ou que le lustre n’a­vait pas sa place dans un bâti­ment du peuple. Les pen­de­loques de cris­tal pen­daient dans le noir, inertes, et le hall du Bris­tol, pri­vé de son lustre, avait l’air d’un théâtre dont on aurait cou­pé la rampe — le même espace, la même archi­tec­ture, mais sans la lumière qui lui don­nait son sens.

Motl ne jouait plus au Bris­tol. Les musi­ciens n’a­vaient pas été congé­diés — per­sonne n’a­vait pris la peine de les congé­dier — mais le res­tau­rant ne ser­vait plus de repas aux clients, il ser­vait des rations au per­son­nel et aux occu­pants, et les rations ne néces­si­taient pas de musique. Motl, Pesach et Gri­sha avaient été ren­dus à la rue, au froid, à la Mol­da­van­ka, avec pour seul salaire la mémoire des repas qu’ils avaient man­gés dans les cui­sines et la cer­ti­tude que ces repas ne revien­draient pas.

Pesach dis­pa­rut. Pas comme Ver­khou­nine — pas dans le mys­tère et l’in­cer­ti­tude — mais dans l’or­di­naire de l’exil. Pesach avait un cou­sin à Constan­ti­nople, un cou­sin qui était par­ti en 1919 avec les Blancs et qui avait envoyé, par des voies tor­tueuses, un mes­sage disant qu’il y avait du tra­vail pour un vio­lo­niste dans un res­tau­rant armé­nien du quar­tier de Péra. Pesach prit son vio­lon et par­tit. Il ne dit pas au revoir — Pesach ne disait jamais au revoir, Pesach ne disait jamais rien qui ne soit stric­te­ment néces­saire — il hocha la tête, une fois, et il s’en alla, et Motl ne le revit jamais.

Gri­sha-la-Mous­tache res­ta. Gri­sha res­tait tou­jours — Gri­sha était une force de la nature, un homme dont la capa­ci­té à sur­vivre tenait à une com­bi­nai­son de vita­li­té phy­sique, d’ab­sence totale de prin­cipes et de cette apti­tude à se rendre utile qui est le talent des gens sans talent par­ti­cu­lier. Gri­sha trou­va du tra­vail au port. Il por­tait des caisses. Sa mous­tache, qui avait été son iden­ti­té et sa fier­té, com­men­ça à grisonner.

Et Motl res­ta aus­si. Il res­ta parce qu’il n’a­vait nulle part où aller, parce que Dvo­ra était là, parce que Lev était là, parce que la Mol­da­van­ka, même affa­mée, même ter­ro­ri­sée, même vidée de sa sub­stance, était encore le seul endroit au monde qui sen­tait les épices de Fan­ny Rou­bin­stein et le cuir de Berl le cor­don­nier, et que ces odeurs, pour un homme de vingt ans qui n’a­vait rien d’autre, valaient toutes les Constan­ti­noples du monde.

Mais il retour­na au Bris­tol. Une der­nière fois.

C’é­tait un soir de février — le 25 ou le 26, il ne se sou­vint jamais exac­te­ment. Il y retour­na non pas par la porte de ser­vice, non pas par la ruelle — mais par la grande porte, la porte prin­ci­pale, celle que le por­tier Haïk Meli­kian ouvrait chaque jour aux clients depuis vingt-cinq ans.

Haïk était à son poste. Il por­tait son uni­forme — les bou­tons de cuivre, tou­jours cirés, brillants comme des soleils minus­cules dans la pénombre du hall. Il vit Motl. Il ne dit rien. Il ouvrit la porte.

Le hall était sombre. Le lustre éteint. Les fau­teuils de cuir étaient encore là, mais ils avaient l’air de choses aban­don­nées, de meubles dans une mai­son dont les habi­tants sont par­tis. L’es­ca­lier monu­men­tal mon­tait vers les étages dans sa courbe gra­cieuse, mais la grâce, sans la lumière, était deve­nue une ombre, un sou­ve­nir de grâce, comme la trace d’un sou­rire sur un visage éteint.

Motl tra­ver­sa le hall. Ses pas réson­nèrent sur le marbre — un son qu’il n’a­vait jamais enten­du, parce que d’ha­bi­tude le hall était plein de monde, de voix, de mou­ve­ments, et le marbre était cou­vert de pas qui se recou­vraient, et main­te­nant le hall était vide et chaque pas de Motl était le seul pas, et le marbre le ren­voyait avec une net­te­té presque cruelle, comme s’il disait : écoute, c’est toi, tu es seul, il n’y a plus personne.

Il entra dans le res­tau­rant. Les tables étaient nues — plus de nappes, ni blanches ni grises, plus de cou­verts, plus de verres, plus rien. Les tables nues avaient cette nudi­té obs­cène des choses qu’on a tou­jours vues habillées — comme un roi sans cou­ronne, comme un arbre sans feuilles, comme un musi­cien sans ins­tru­ment. Les fenêtres don­naient sur la cour inté­rieure, et dans la cour les pla­tanes étaient nus eux aus­si, et leurs branches des­si­naient contre le ciel cré­pus­cu­laire un réseau de lignes noires qui res­sem­blait à une par­ti­tion — une par­ti­tion illi­sible, une par­ti­tion de silence.

Motl s’as­sit dans son coin. Le coin du musi­cien. L’angle près du pia­no — le pia­no droit recou­vert du châle de velours bor­deaux, le pia­no sur lequel per­sonne ne jouait et qui ser­vait sur­tout de sup­port au châle, le châle étant lui-même un orne­ment, un mor­ceau de beau­té gra­tuite que Kagan avait posé là parce qu’il croyait que la beau­té gra­tuite était néces­saire, et peut-être avait-il raison.

Il sor­tit sa cla­ri­nette. Il assem­bla l’ins­tru­ment. Le bec, le barillet, le corps, l’anche humectée.

Et il joua.

Il joua dans le res­tau­rant vide du Bris­tol, pour per­sonne. Pour les tables nues et les chaises vides et les fenêtres sombres et les pla­tanes morts. Il joua une valse — la pre­mière valse qu’il avait jouée ici, dix mois plus tôt, quand Kagan l’a­vait embau­ché et que les offi­ciers blancs buvaient du cham­pagne et que les Grecs négo­ciaient dans leur coin et que les femmes en robes démo­dées sou­riaient. La même valse. Les mêmes notes. Mais le res­tau­rant était vide, et les notes mon­taient vers le pla­fond et n’a­vaient per­sonne à tou­cher, et elles retom­baient, et le silence les reprenait.

Puis il joua un air klez­mer. Un frey­le­khs, comme celui du soir du pois­son. Mais le frey­le­khs dans le res­tau­rant vide n’a­vait pas la même joie — il avait quelque chose de spec­tral, de fan­to­ma­tique, comme la musique d’un bal dont tous les dan­seurs sont par­tis et dont l’or­chestre conti­nue à jouer par erreur, ou par fidé­li­té, ou parce qu’il ne sait pas s’arrêter.

Puis il joua la doi­na — la lamen­ta­tion qu’il avait jouée pour Babel, dans l’ar­rière-salle du Fan­co­ni. La doi­na mon­ta dans le res­tau­rant vide, lente, nue, et c’é­tait comme si la cla­ri­nette pleu­rait, non pas sur Motl, non pas sur le Bris­tol, non pas sur Odes­sa, mais sur tout — sur le monde entier, sur toutes les villes qui avaient chan­gé de mains, sur tous les hôtels qui avaient été confis­qués, sur tous les lustres qu’on avait éteints, sur toutes les nappes qu’on avait reti­rées, sur toutes les musiques qu’on avait fait taire.

Il joua long­temps. Il ne sut pas com­bien de temps — dans le res­tau­rant vide, le temps avait ces­sé de fonc­tion­ner, comme la montre de Ver­khou­nine, comme les hor­loges d’un monde qui ne comp­tait plus les heures.

Quand il s’ar­rê­ta, il enten­dit un bruit. Un bruit léger, presque imper­cep­tible. Un applaudissement.

Il se retourna.

Haïk Meli­kian était debout dans l’en­ca­dre­ment de la porte du res­tau­rant. Le por­tier armé­nien, en uni­forme, les bou­tons de cuivre brillants, les mains devant lui — il avait frap­pé ses mains l’une contre l’autre, une seule fois, un seul applau­dis­se­ment, bref, sec, défi­ni­tif, comme un point à la fin d’une phrase.

Ils se regar­dèrent. Le musi­cien et le por­tier. Le joueur de cla­ri­nette et le cireur de bou­tons. Deux hommes du Bris­tol, deux hommes de l’ombre, deux hommes qui avaient tra­ver­sé la guerre civile depuis les cou­lisses et qui savaient, l’un comme l’autre, que les cou­lisses étaient le seul endroit d’où l’on voyait vrai­ment le spectacle.

Haïk ne dit rien. Haïk ne disait jamais rien. Mais son applau­dis­se­ment avait dit ce que les mots ne pou­vaient pas dire — que la musique avait été enten­due, que quel­qu’un était là, que le Bris­tol, même éteint, même confis­qué, même vidé de son lustre et de ses nappes et de ses clients, n’é­tait pas tout à fait mort tant que quel­qu’un y jouait et que quel­qu’un d’autre écoutait.

Motl ran­gea sa cla­ri­nette. Il tra­ver­sa le hall. Haïk lui ouvrit la porte. La grande porte, la porte prin­ci­pale, celle qu’on ouvrait aux clients. Motl sor­tit dans la nuit.

La Pou­ch­kins­kaïa était silen­cieuse. Les réver­bères à gaz jetaient des cercles de lumière jaune sur les trot­toirs, et entre les cercles il y avait des zones d’ombre où la nuit d’O­des­sa était abso­lue, noire comme la mer qui lui avait don­né son nom. Motl mar­cha. Il mar­cha dans la Pou­ch­kins­kaïa, puis dans la Deri­bas­sovs­kaya — déserte, les cafés fer­més, les ter­rasses vides — et il des­cen­dit vers le port. Il ne savait pas pour­quoi il allait au port. Les pieds savaient.

Le port était gelé. La glace cou­vrait l’eau entre les jetées, et les bateaux à quai étaient pris dans la glace, immo­biles, leurs coques noires cer­clées de blanc, comme des ani­maux pié­gés. La lune éclai­rait la scène d’une lumière froide, bleu­tée, et le port gelé avait cette beau­té ter­rible des choses mortes — la beau­té d’un pay­sage dont la vie s’est reti­rée mais dont la forme reste, intacte, comme un moulage.

Motl regar­da la mer gelée. Au-delà de la glace, au-delà du port, au-delà de l’ho­ri­zon, il y avait Constan­ti­nople, et au-delà de Constan­ti­nople il y avait l’Eu­rope, et au-delà de l’Eu­rope il y avait l’At­lan­tique, et au-delà de l’At­lan­tique il y avait l’A­mé­rique, et quelque part en Amé­rique il y avait une plage, et sur cette plage un hôtel qu’on avait dépla­cé avec des loco­mo­tives et qui fini­rait par être démo­li, mais ça, Motl ne le savait pas encore. Il ne savait pas que la tra­jec­toire de sa vie le mène­rait jusque-là, jus­qu’à un banc sur une Board­walk de Brook­lyn, avec un bagel à la viande et une cla­ri­nette. Il ne savait rien de Brigh­ton Beach. Il ne savait même pas que Brigh­ton Beach existait.

Il savait seule­ment que la mer était gelée, que le Bris­tol était mort, que Pesach était par­ti, que Ver­khou­nine avait dis­pa­ru, que Babel écri­vait quelque part dans la nuit d’O­des­sa, et que lui, Motl Zeit­lin, cla­ri­net­tiste de la Mol­da­van­ka, avait vingt ans et une montre en or qui ne mar­chait plus et un ins­tru­ment qui mar­chait encore, et que c’é­tait suf­fi­sant, et que c’é­tait tout.

Il ren­tra à la Mol­da­van­ka. Dvo­ra dor­mait. Lev dor­mait. Le samo­var en argent dor­mait sous sa latte de plan­cher. Les épices de Fan­ny Rou­bin­stein dor­maient dans leurs bocaux. La cour du numé­ro 12 dormait.

Motl ne dor­mit pas. Il s’as­sit à la table de la cui­sine, dans le noir, et il posa la cla­ri­nette devant lui, et il posa la montre de Ver­khou­nine à côté de la cla­ri­nette, et il regar­da ces deux objets — l’ins­tru­ment et la montre, le temps et la musique — et il atten­dit le matin, parce que le matin vien­drait, et qu’a­vec le matin vien­drait la suite, quelle qu’elle soit.

Et la suite vint.

XIII

Odes­sa / la fuite, prin­temps 1920

Le départ ne fut pas un départ. Ce fut une suc­ces­sion de hasards, de portes qui s’ouvrent parce qu’une autre s’est fer­mée, de déci­sions prises par d’autres que l’on suit parce qu’on n’a pas de meilleure idée — ce fut, en somme, un départ pica­resque, c’est-à-dire un départ sans héroïsme, sans plan, sans dis­cours, un départ à la manière d’O­des­sa, où les choses les plus graves se font en biais, par la bande, avec un haus­se­ment d’é­paules et un demi-sourire.

Tout com­men­ça par Grisha.

Gri­sha-la-Mous­tache, qui por­tait des caisses au port depuis la fer­me­ture du Bris­tol, avait conser­vé cette qua­li­té qui fai­sait de lui un sur­vi­vant-né : la capa­ci­té de par­ler à tout le monde. Gri­sha par­lait aux dockers, aux marins, aux contre­ban­diers, aux sol­dats, aux pros­ti­tuées du port, aux chiens errants — Gri­sha aurait par­lé aux mouettes si les mouettes avaient eu la patience de l’é­cou­ter. Et par­mi les gens à qui Gri­sha par­lait, il y avait un marin grec — un homme de l’é­qui­page de Sta­vros Papa­di­mi­triou — qui lui dit, un matin de mars, que Sta­vros pré­pa­rait un der­nier voyage.

— Un der­nier voyage vers où ? deman­da Motl quand Gri­sha lui rap­por­ta la nouvelle.

— Constan­ti­nople. Puis la Grèce. Puis on verra.

— On ver­ra quoi ?

— On ver­ra si on est encore vivants.

Le « on » était opti­miste. Le marin grec n’a­vait pas inclus Motl et Gri­sha dans le voyage — il avait par­lé de l’é­qui­page de Sta­vros, des mar­chan­dises, des affaires du Grec. Mais Gri­sha avait cette capa­ci­té de s’in­clure dans n’im­porte quelle entre­prise par la seule force de sa pré­sence — il suf­fi­sait qu’il soit là, qu’il se rende utile, qu’il porte une caisse ou tende une corde, et il deve­nait par­tie du pro­jet, comme un clou qu’on enfonce dans un mur et qu’on ne peut plus retirer.

Motl alla voir Stavros.

Le Grec était dans un entre­pôt du port — un bâti­ment de pierre, au toit de tôle, qui sen­tait le gou­dron et le sel. Il était assis der­rière une table cou­verte de cartes marines, et il man­geait du fro­mage — son fro­mage blanc, son fro­mage de chèvre, le même fro­mage qu’il man­geait au Bris­tol, avec la même len­teur, la même méthode, comme si le monde pou­vait s’ef­fon­drer autour de lui tant que le fro­mage res­tait le même.

— Zeit­lin, dit Sta­vros. Assieds-toi.

Motl s’as­sit.

— Tu veux par­tir, dit Stavros.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Sta­vros ne posait jamais de ques­tions dont il connais­sait déjà la réponse.

— Oui, dit Motl.

— Pour­quoi ?

— Parce qu’il n’y a plus de musique.

Sta­vros le regar­da. C’é­tait un regard de Grec — un regard qui pesait les choses, qui les éva­luait, qui cher­chait der­rière les mots le vrai motif, le motif caché, parce que pour un Grec, un homme qui dit la véri­té est soit un fou soit un saint, et dans les deux cas il mérite qu’on l’écoute.

— Il n’y a plus de musique, répé­ta Sta­vros. C’est une bonne rai­son. C’est peut-être la seule bonne rai­son de quit­ter un endroit. Quand il n’y a plus de musique, il n’y a plus de rai­son de rester.

Il cou­pa un mor­ceau de fro­mage et le pous­sa vers Motl. Motl man­gea. Le fro­mage avait le même goût qu’a­vant — le sel, la chèvre, la Grèce — et ce goût, dans l’en­tre­pôt du port, avait quelque chose de défi­ni­tif, comme un der­nier accord.

— Le bateau part dans trois jours, dit Sta­vros. Un car­go. On trans­porte des mar­chan­dises — du grain, du tabac, des choses qui n’ont pas besoin de savoir qu’elles tra­versent une fron­tière. Il y a de la place pour des pas­sa­gers, mais pas des pas­sa­gers offi­ciels. Tu comprends.

Motl com­pre­nait. Des pas­sa­gers clan­des­tins. Des gens qui par­taient sans papiers, sans visa, sans auto­ri­sa­tion — des gens qui s’ef­fa­çaient d’un pays pour appa­raître dans un autre, comme des per­son­nages qui changent de livre.

— Il faut des papiers, dit Sta­vros. Pas des vrais papiers — des papiers qui res­semblent à des vrais papiers. J’ai quel­qu’un qui fait ça. Ça coûte de l’argent.

— Je n’ai pas d’argent.

— Tu as une montre en or.

Motl ne bou­gea pas. La montre de Ver­khou­nine. La montre du capi­taine, du dépôt, de la mère qui avait écrit À Sacha, pour que le temps lui soit clé­ment. La montre qu’il por­tait dans sa poche depuis onze mois, dont le poids était deve­nu une par­tie de son corps, dont le silence — le silence de l’hor­loge arrê­tée — était deve­nu une par­tie de son silence.

— Non, dit Motl.

— Non ?

— La montre ne se vend pas. La montre est un dépôt.

Sta­vros le regar­da encore. Ce regard de Grec, cette éva­lua­tion. Puis quelque chose chan­gea dans son visage — un adou­cis­se­ment, un relâ­che­ment des muscles autour de la bouche, qui n’é­tait pas un sou­rire mais qui en avait la forme.

— Un homme qui refuse de vendre une montre pour sau­ver sa vie est un homme inté­res­sant, dit Sta­vros. Un homme inutile, mais intéressant.

Il se leva. Il alla vers un coffre dans le fond de l’en­tre­pôt, l’ou­vrit, en sor­tit une liasse de billets — des livres turques, pas des roubles — et il les posa sur la table.

— Je paie les papiers, dit-il. Et tu ne me dois rien.

— Pour­quoi ?

— Parce que tu as joué de la cla­ri­nette dans les cui­sines du Bris­tol un soir de jan­vier, et que ce soir-là, pour la pre­mière et la der­nière fois de ma vie, j’ai eu envie de dan­ser. Un Grec qui a envie de dan­ser dans un hôtel russe au milieu d’une famine — ça vaut bien une paire de faux papiers.

Motl prit les billets. Il ne dit pas mer­ci — à Odes­sa, entre les hommes qui se com­pre­naient, le mer­ci était super­flu, comme l’ap­plau­dis­se­ment de Haïk, comme le silence de Pesach, comme toutes les choses qui se disaient mieux en ne se disant pas.

Les trois jours qui sui­virent furent les plus longs de sa vie.

Il fal­lait dire à Dvo­ra. C’é­tait la chose la plus dif­fi­cile — plus dif­fi­cile que les faux papiers, plus dif­fi­cile que l’embarquement clan­des­tin, plus dif­fi­cile que tout ce qui vien­drait après. Dire à une mère juive de la Mol­da­van­ka que son fils par­tait, qu’il par­tait sur un bateau, qu’il par­tait sans savoir où il allait, qu’il par­tait peut-être pour toujours.

Il le lui dit le soir, dans la cui­sine, à la lueur de la bou­gie — il n’y avait plus d’élec­tri­ci­té dans le quar­tier depuis des jours. Dvo­ra écou­ta. Elle écou­ta sans l’in­ter­rompre, ce qui était si contraire à sa nature que le silence lui-même était un cri. Elle écou­ta, et quand Motl eut fini de par­ler, elle res­ta assise un moment, les mains posées à plat sur la table, et elle regar­da ses mains, comme si les réponses se trou­vaient dans les lignes de ses paumes.

Puis elle dit :

— Lev reste.

Ce n’é­tait pas une question.

— Lev reste, confir­ma Motl. Il ne veut pas par­tir. Il dit que le port a besoin de bras.

— Le port a tou­jours besoin de bras. Les bras n’ont pas tou­jours besoin du port.

Elle se leva. Elle alla vers le pla­card — le pla­card où il n’y avait presque plus rien, quelques assiettes, un verre ébré­ché, des reliques d’une vie qui avait pos­sé­dé des objets — et elle en sor­tit un paquet enve­lop­pé dans un tis­su. Elle posa le paquet sur la table et l’ouvrit.

C’é­tait de la nour­ri­ture. Du pain — pas le pain de sciure, du vrai pain, Dieu sait d’où elle l’a­vait eu. Du fro­mage sec. Des pommes, petites, ridées, mais des pommes. Et un mor­ceau de viande fumée, enve­lop­pé dans du papier jour­nal, qui sen­tait le poivre et le sel.

— Depuis quand tu caches ça ? deman­da Motl.

— Depuis que je sais, dit Dvora.

— Tu savais ?

— Une mère sait tou­jours quand son fils va par­tir. Avant que le fils le sache lui-même.

Elle enve­lop­pa la nour­ri­ture dans le tis­su et le lui ten­dit. Motl prit le paquet. Il pesait peu. Il pesait le poids du monde.

— Prends ta cla­ri­nette, dit Dvo­ra. Et ne joue pas de mor­ceaux tristes sur le bateau. Joue des mor­ceaux joyeux. Les marins n’aiment pas les mor­ceaux tristes.

Ce fut tout. Pas d’embrassade — les embras­sades de la Mol­da­van­ka étaient réser­vées aux noces et aux enter­re­ments, et un départ n’é­tait ni l’un ni l’autre, ou peut-être les deux. Dvo­ra retour­na à sa chaise. Motl prit le paquet, sa cla­ri­nette, et la montre du capi­taine Ver­khou­nine, et il sor­tit de l’ap­par­te­ment du numé­ro 12, rue Kolon­taïevs­kaïa, et il des­cen­dit l’es­ca­lier, et il tra­ver­sa la cour inté­rieure — la cour de Berl le cor­don­nier, de Fan­ny Rou­bin­stein et de ses épices, la cour où il avait gran­di, où il avait joué de la cla­ri­nette pour la pre­mière fois, où Zel­man le Borgne lui avait dit « souffle » — et il sor­tit dans la rue.

La nuit de mars. Le froid encore, mais un froid dif­fé­rent de celui de jan­vier — un froid qui com­men­çait à céder, un froid qui sen­tait le prin­temps sous la glace, les aca­cias qui bien­tôt fleu­ri­raient, la mer qui bien­tôt dégè­le­rait. Motl mar­cha vers le port. Il ne se retour­na pas. Non par cou­rage — par inca­pa­ci­té. Se retour­ner aurait signi­fié regar­der la Mol­da­van­ka une der­nière fois, et regar­der la Mol­da­van­ka une der­nière fois aurait signi­fié ne pas pou­voir par­tir, et ne pas pou­voir par­tir aurait signi­fié res­ter, et res­ter aurait signi­fié mou­rir, pas tout de suite, pas demain, mais len­te­ment, dans le froid, dans le silence, dans un monde sans musique.

Le bateau de Sta­vros était amar­ré au quai numé­ro sept. Un car­go de taille moyenne, à coque noire, dont le nom — Agios Niko­laos — était peint en lettres blanches sur la proue. Il y avait une acti­vi­té dis­crète sur le pont — des hommes qui char­geaient des caisses, des voix basses, des lumières faibles. Gri­sha était déjà là, assis sur un bol­lard, sa mous­tache gri­son­nante visible même dans l’obscurité.

— Zeit­lin, dit Gri­sha. Tu as de quoi manger ?

Motl mon­tra le paquet de Dvora.

— Bien. Moi, j’ai de la vod­ka. Entre ton pain et ma vod­ka, on tra­ver­se­ra la mer Noire.

Un marin grec les condui­sit dans la cale. La cale sen­tait le grain, la toile mouillée et cette odeur métal­lique des entrailles des bateaux — une odeur de fer et de rouille et de mer, l’o­deur de tout ce qui flotte et de tout ce qui risque de cou­ler. On leur mon­tra un espace entre les caisses — un espace juste assez grand pour deux hommes cou­chés, avec des cou­ver­tures de laine qui grat­taient et un seau en fer-blanc dont la fonc­tion était trop évi­dente pour être précisée.

L’Agios Niko­laos appa­reilla avant l’aube.

Motl enten­dit le moteur démar­rer — un gron­de­ment sourd, pro­fond, qui se trans­met­tait par la coque et fai­sait vibrer les caisses de grain. Il sen­tit le bateau bou­ger — d’a­bord un mou­ve­ment lent, une glis­sade, puis un balan­ce­ment quand la coque quit­ta la pro­tec­tion du port et ren­con­tra la houle. La mer Noire. Ils étaient sur la mer Noire.

Il mon­ta sur le pont. Per­sonne ne l’en empê­cha — Sta­vros avait dû don­ner des ordres. Il mon­ta par l’é­chelle de cale, tra­ver­sa le pont encom­bré de cor­dages et de caisses, et il alla à la poupe.

Odes­sa s’éloignait.

La ville était une ligne de lumières sur la côte — des lumières faibles, éparses, qui trem­blo­taient dans la brume du matin comme des bou­gies sur le point de s’é­teindre. On dis­tin­guait la sil­houette de l’O­pé­ra, la masse sombre du port, et au-des­sus, sur la falaise, l’es­ca­lier — l’es­ca­lier Potem­kine, cette cas­cade de pierre qui des­cen­dait de la ville vers la mer, et dont les marches, à cette dis­tance, dans cette lumière, n’é­taient plus des marches mais une cica­trice claire sur le visage de la falaise.

Le bou­le­vard Mari­time cou­rait le long de la côte, et quelque part le long de ce bou­le­vard — Motl ne pou­vait pas le voir, pas à cette dis­tance, pas dans cette brume — se trou­vait la Pou­ch­kins­kaïa, et au numé­ro 15 de la Pou­ch­kins­kaïa se trou­vait le Bris­tol, et dans le Bris­tol éteint, le por­tier Haïk Meli­kian cirait peut-être ses bou­tons de cuivre, ou peut-être pas, peut-être que Haïk aus­si était par­ti, peut-être que le Bris­tol était vide, peut-être que les bou­tons de cuivre ne brille­raient plus pour personne.

Et quelque part der­rière le bou­le­vard, der­rière le centre-ville, der­rière la Deri­bas­sovs­kaya et le café Fan­co­ni et l’O­pé­ra, se trou­vait la Mol­da­van­ka, et dans la Mol­da­van­ka se trou­vait la cour du numé­ro 12, et dans la cour se trou­vait Dvo­ra, qui à cette heure dor­mait peut-être, ou peut-être pas, peut-être qu’elle était debout à la fenêtre, regar­dant vers le port — mais non, on ne voyait pas le port depuis la fenêtre du numé­ro 12, on ne voyait que le mur d’en face et le linge des voi­sins, et pour­tant Motl sen­tait le regard de sa mère dans son dos, un regard qui tra­ver­sait les murs et les rues et le port et la mer, un regard de mère, c’est-à-dire un regard qui ne connais­sait pas les obstacles.

Odes­sa s’é­loi­gnait. Les lumières pâlis­saient. La ville se fon­dait dans la brume. Bien­tôt il n’y eut plus rien — rien que la mer, grise, plate, immense, et le ciel gris au-des­sus, et la ligne d’ho­ri­zon qui était la même dans toutes les direc­tions, comme si le monde entier n’é­tait qu’une sur­face d’eau sans bord, sans fin, sans mémoire.

Motl res­ta à la poupe jus­qu’à ce qu’O­des­sa eût com­plè­te­ment dis­pa­ru. Puis il res­ta encore, à regar­der l’en­droit où la ville avait été, comme on regarde l’en­droit où un visage s’est trou­vé après qu’il s’est détour­né. L’eau recou­vrit la trace d’O­des­sa. La mer Noire reprit sa place. Il n’y avait plus rien à voir.

Il des­cen­dit dans la cale. Il s’al­lon­gea entre les caisses de grain. Gri­sha dor­mait, la mous­tache agi­tée par le rou­lis. Motl posa la main sur l’é­tui à cla­ri­nette, l’autre main sur la montre de Ver­khou­nine, et il fer­ma les yeux.

Le bateau tan­guait. La mer le por­tait. La mer por­tait Motl Zeit­lin vers Constan­ti­nople, puis vers Athènes, puis vers Mar­seille, puis vers New York, puis vers un quar­tier de Brook­lyn dont il ne connais­sait pas encore le nom, et ce voyage — ce voyage de cin­quante ans, à tra­vers les ports et les villes et les langues et les guerres — com­men­çait ici, dans une cale de car­go, entre des sacs de grain et un ami mous­ta­chu, avec une cla­ri­nette et une montre et un paquet de nour­ri­ture pré­pa­ré par une mère qui savait.

Et la mer Noire, der­rière, se refer­mait comme un livre.

XIV

Brigh­ton Beach, hiver 1973

Le jeune homme s’ap­pe­lait David Levin, et il avait vingt-trois ans, et il por­tait un magnétophone.

C’é­tait un de ces magné­to­phones à cas­settes que les Amé­ri­cains pro­me­naient par­tout en 1973 — un boî­tier en plas­tique gris, avec deux bobines sous un cou­vercle trans­pa­rent et un micro­phone incor­po­ré qui cap­tait tout, la voix, les bruits de fond, le vent, le gron­de­ment du métro aérien, les mouettes, les bruits de la rue, de sorte que les enre­gis­tre­ments de David Levin étaient moins des inter­views que des pay­sages sonores, des por­traits de lieux autant que de gens.

David Levin était étu­diant à Colum­bia. Il pré­pa­rait un mémoire — un tra­vail de mas­ter en anthro­po­lo­gie, ou en socio­lo­gie, ou dans une de ces dis­ci­plines que les uni­ver­si­tés amé­ri­caines avaient inven­tées pour don­ner un nom savant à la curio­si­té. Le sujet de son mémoire était : « Les com­mu­nau­tés d’é­mi­grés sovié­tiques à Brigh­ton Beach : mémoire, iden­ti­té et recons­truc­tion cultu­relle. » C’é­tait un beau titre. David Levin y croyait avec la fer­veur des jeunes gens qui n’ont pas encore appris que les beaux titres ne garan­tissent pas les bonnes réponses.

Il était venu à Brigh­ton Beach avec son magné­to­phone et un car­net de notes et une liste de ques­tions pré­pa­rées à l’a­vance — des ques­tions métho­diques, bien for­mu­lées, du type : « Quand êtes-vous arri­vé aux États-Unis ? » et « Quels élé­ments de votre culture d’o­ri­gine avez-vous pré­ser­vés ? » et « Com­ment décri­riez-vous votre sen­ti­ment d’ap­par­te­nance à la com­mu­nau­té de Brigh­ton Beach ? » Des ques­tions de socio­logue. Des ques­tions qui atten­daient des réponses ran­gées, clas­si­fiables, uti­li­sables dans un cha­pitre de mémoire.

Il était tom­bé sur Motl par hasard. Ou plu­tôt, Mrs. Gold­farb, la biblio­thé­caire, l’a­vait envoyé vers Semion, et Semion l’a­vait envoyé vers Motl, en disant : « Si tu veux com­prendre quelque chose, parle à Zeit­lin. Si tu veux com­prendre tout, ne parle à personne. »

David Levin trou­va Motl sur la Board­walk, un matin de mars — le mois de mars à Brigh­ton Beach, quand l’hi­ver com­mence à des­ser­rer son étau mais que le froid tient encore, que le ciel hésite entre le gris et le bleu, et que la Board­walk est dans cet entre-deux qui n’est plus la déso­la­tion de jan­vier ni encore la foule de juillet.

— Mr. Zeitlin ?

Motl leva les yeux. Il vit un jeune homme grand, mince, avec des che­veux bruns bou­clés et des lunettes rondes — des lunettes rondes, et Motl pen­sa à Babel, évi­dem­ment, parce que les lunettes rondes seraient tou­jours celles de Babel, et le jeune homme à lunettes qui posait des ques­tions serait tou­jours un écho de l’autre jeune homme à lunettes qui avait posé des ques­tions dans une arrière-salle du Fan­co­ni, cin­quante-quatre ans plus tôt.

— Oui, dit Motl.

— Je m’ap­pelle David Levin. Je suis étu­diant à Colum­bia. Je fais des recherches sur la com­mu­nau­té russe de Brigh­ton Beach. Mrs. Gold­farb m’a don­né votre nom. Est-ce que je pour­rais vous poser quelques questions ?

— Asseyez-vous, dit Motl.

David s’as­sit sur le banc. Il posa le magné­to­phone entre eux, appuya sur le bou­ton d’en­re­gis­tre­ment — un clic méca­nique, sui­vi du ron­ron­ne­ment dis­cret des bobines — et il ouvrit son carnet.

— Quand êtes-vous arri­vé aux États-Unis ? deman­da David.

— En 1923, dit Motl. Par Mar­seille. Sur un bateau qui trans­por­tait du vin et des olives et des gens qui n’a­vaient plus de pays.

— Et avant Marseille ?

— Athènes. Et avant Athènes, Constan­ti­nople. Et avant Constan­ti­nople, la mer Noire.

— Et avant la mer Noire ?

— Odes­sa.

David écri­vit « Odes­sa » dans son car­net. Il l’é­cri­vit avec le sérieux d’un homme qui note un fait, un point de don­nées, un élé­ment de sa recherche. Mais le mot « Odes­sa », dans la bouche de Motl et sous le crayon de David, n’a­vait pas le même poids. Pour David, c’é­tait une ville sur une carte, un point d’o­ri­gine, une variable. Pour Motl, c’é­tait tout le reste.

— Par­lez-moi d’O­des­sa, dit David.

Et Motl parla.

Il par­la comme un pica­resque — c’est-à-dire qu’il racon­ta des his­toires, pas l’His­toire. Il ne racon­ta pas la guerre civile comme un his­to­rien l’au­rait racon­tée — avec des dates, des causes, des consé­quences, des ana­lyses. Il racon­ta des scènes. Il racon­ta la noce chez les Brod­sky — la mariée qui lou­chait et le bou­cher qui lou­chait — et David rit, et le rire fut enre­gis­tré par le magné­to­phone, et quelque part dans les archives de Colum­bia, si les archives existent encore, on peut entendre un jeune socio­logue rire en écou­tant un vieux cla­ri­net­tiste racon­ter un mariage dans la Moldavanka.

Il racon­ta le Bris­tol. Il racon­ta le hall, le lustre, les nappes blanches, Kagan le gérant, le por­tier Haïk Meli­kian et ses bou­tons de cuivre. Il racon­ta les offi­ciers blancs qui buvaient du cham­pagne la veille du rem­bar­que­ment, et le capi­taine Ver­khou­nine qui refu­sait de par­tir — « un imbé­cile noble, le meilleur type d’im­bé­cile, le type qui sait qu’il est imbé­cile et qui conti­nue quand même. » Il racon­ta Sta­vros Papa­di­mi­triou et son fro­mage grec et sa len­teur de contre­ban­dier phi­lo­sophe. Il racon­ta le chef Bog­dan et ses jurons. Il racon­ta le soir du pois­son — les caisses de rou­get dans les cui­sines, le fes­tin, le frey­le­khs entre les casseroles.

Et il racon­ta Babel.

— J’ai ren­con­tré Isaac Babel, dit Motl. Un soir, dans une arrière-salle du café Fan­co­ni. En 1919. Il avait vingt-cinq ans. Il por­tait des lunettes rondes, comme vous.

David arrê­ta d’é­crire. Il leva les yeux de son carnet.

— Vous avez ren­con­tré Isaac Babel ?

— Oui.

— L’au­teur des Récits d’O­des­sa ?

— Il ne les avait pas encore écrits. Mais il les por­tait déjà. On voyait les his­toires dans ses yeux, der­rière les lunettes. Il m’a écou­té jouer de la cla­ri­nette et il m’a dit : « Je suis un ogre. Je mange tout ce que je vois. »

David le regar­da avec cette expres­sion par­ti­cu­lière des jeunes gens confron­tés à un récit qu’ils ne savent pas clas­ser — est-ce vrai ? est-ce inven­té ? est-ce un sou­ve­nir ou une légende ? — et cette incer­ti­tude était exac­te­ment là où Motl vou­lait le pla­cer, parce que Motl avait appris, au fil de cin­quante ans de récit et de mémoire, que la véri­té n’est pas dans les faits mais dans la façon de les racon­ter, et qu’une his­toire bien racon­tée est plus vraie qu’un fait mal rapporté.

— Vous avez des preuves ? deman­da David. Des docu­ments, des lettres, quelque chose qui confirme la rencontre ?

— Des preuves, répé­ta Motl. J’ai ma mémoire. Ma mémoire est ma preuve. Vous vou­lez une preuve plus forte qu’une mémoire de cin­quante-quatre ans ?

— En termes aca­dé­miques, oui. On a besoin de sources vérifiables.

— En termes aca­dé­miques, dit Motl, per­sonne n’a jamais exis­té. Parce que les preuves de l’exis­tence sont tou­jours insuf­fi­santes. Vous avez une preuve que vous exis­tez, David Levin ?

David sou­rit. C’é­tait un bon sou­rire — le sou­rire d’un jeune homme qui com­prend qu’il est en train d’ap­prendre quelque chose que l’u­ni­ver­si­té ne lui a pas enseigné.

— Racon­tez-moi encore, dit David.

Motl racon­ta encore. Il racon­ta la fuite — le bateau de Sta­vros, les faux papiers, la cale entre les caisses de grain, Gri­sha-la-Mous­tache qui dor­mait pen­dant que la mer Noire se refer­mait der­rière eux. Il racon­ta Constan­ti­nople — les mina­rets, les bazars, la cha­leur, le café turc qui avait un goût de terre brû­lée, et la cla­ri­nette qu’il sor­tait le soir sur le pont du bateau pour jouer face au Bos­phore, et les marins grecs qui écou­taient en fumant. Il racon­ta Athènes — trois mois dans un quar­tier d’é­mi­grés russes, à jouer dans un res­tau­rant pour des Russes qui pleu­raient en man­geant des mézés grecs. Il racon­ta Mar­seille — le Vieux-Port, les Armé­niens et les Grecs et les Juifs de toute la Médi­ter­ra­née qui se croi­saient dans un chaos mul­ti­lingue, et un hôtel — encore un hôtel, tou­jours un hôtel — un hôtel minable sur la Cane­bière où il avait dor­mi six semaines en atten­dant un visa. Et il racon­ta le bateau pour l’A­mé­rique — un paque­bot de la Fabre Line, le Patria, et la tra­ver­sée de l’At­lan­tique, et le matin où il avait vu la sta­tue de la Liber­té émer­ger de la brume, et Ellis Island, et les ques­tions des fonc­tion­naires de l’im­mi­gra­tion — « Name ? Zeit­lin. First name ? Motl. Coun­try of ori­gin ? » — et cette ques­tion, la ques­tion du pays d’o­ri­gine, à laquelle il avait répon­du « Rus­sia » parce qu’on ne pou­vait pas répondre « la Mol­da­van­ka, la cour du numé­ro 12, l’o­deur des épices de Fan­ny Roubinstein. »

David enre­gis­trait tout. Les bobines tour­naient. Le magné­to­phone cap­tu­rait la voix de Motl, et avec elle les bruits de la Board­walk — le vent, les mouettes, le gron­de­ment loin­tain du métro — et Motl pen­sa que c’é­tait exac­te­ment ce que Babel avait fait dans l’ar­rière-salle du Fan­co­ni : écou­ter, prendre, empor­ter. David était un Babel avec un magné­to­phone, un Babel de l’u­ni­ver­si­té, un Babel sans le génie mais avec la même faim de récit, la même avi­di­té de réel.

— Et Brigh­ton Beach ? deman­da David. Pour­quoi Brigh­ton Beach ?

— Parce que la mer, dit Motl.

— La mer ?

— La mer est la même cou­leur. L’At­lan­tique en hiver a la même cou­leur que la mer Noire en hiver. Gris. Pas le même gris — un gris un peu plus froid, un peu plus métal­lique — mais assez proche pour trom­per la mémoire. Et quand la mémoire est trom­pée, elle est heu­reuse, pen­dant un ins­tant, avant de com­prendre, et cet ins­tant de bon­heur trom­pé est peut-être la seule chose que l’exil peut offrir.

David ne dit rien. Les bobines tour­naient. Le magné­to­phone enre­gis­trait le silence — ce silence de Brigh­ton Beach entre deux phrases, entre deux trains, entre deux vagues, qui n’est pas une absence de bruit mais une res­pi­ra­tion, une pause du monde.

— Et votre cla­ri­nette ? deman­da David. Vous jouez encore ?

— Je joue, dit Motl. Pas sou­vent. Pas pour des clients. Pas pour un orchestre. Je joue ici, par­fois, sur la Board­walk. Je joue pour la mer. La mer ne paie pas, mais elle ne cri­tique pas non plus. C’est un public parfait.

— Jouez-vous les mêmes mor­ceaux qu’à Odessa ?

— Il n’existe pas de mêmes mor­ceaux. Un mor­ceau joué à Odes­sa en 1919 et le même mor­ceau joué à Brigh­ton Beach en 1973 ne sont pas le même mor­ceau. La mélo­die est la même. Les notes sont les mêmes. Mais les oreilles ont chan­gé, et les doigts ont chan­gé, et la mer a chan­gé, et tout ce qui entoure le mor­ceau a chan­gé, de sorte que le mor­ceau lui-même a chan­gé, même s’il ne le sait pas.

David étei­gnit le magné­to­phone. Il refer­ma son car­net. Il res­ta assis sur le banc un moment, à côté de Motl, face à la mer, et ils ne dirent rien, et le silence entre eux n’é­tait pas gêné — c’é­tait le silence de deux hommes qui regardent la même eau et qui y voient des choses différentes.

— Mr. Zeit­lin, dit David.

— Oui.

— Est-ce que tout ce que vous m’a­vez racon­té est vrai ?

Motl réflé­chit. C’é­tait une bonne ques­tion — la meilleure ques­tion, peut-être, de toute l’in­ter­view, et elle venait à la fin, après que le magné­to­phone était éteint, ce qui était peut-être la rai­son pour laquelle elle était bonne.

— Tout est vrai, dit Motl. Et rien n’est vrai. Tout ce que je vous ai racon­té est arri­vé. Mais la façon dont je l’ai racon­té — les mots, l’ordre, les détails que j’ai choi­sis et ceux que j’ai lais­sés — ça, c’est inven­té. La mémoire invente tou­jours. Elle ne ment pas — elle invente. Elle prend ce qui s’est pas­sé et elle le recom­pose, elle le réar­range, elle lui donne une forme qu’il n’a­vait pas, une logique qu’il n’a­vait pas, une beau­té qu’il n’a­vait pas. Et cette forme, cette logique, cette beau­té, c’est peut-être plus vrai que ce qui s’est pas­sé, parce que c’est ce que la mémoire a déci­dé de garder.

David hocha la tête. Il ne com­prit peut-être pas — il avait vingt-trois ans, et à vingt-trois ans on ne com­prend pas que la mémoire invente, parce qu’on n’a pas encore assez de mémoire pour le savoir. Mais il eut l’in­tel­li­gence de ne pas discuter.

Il ten­dit la main. Motl la ser­ra. La main de David était chaude, ferme, jeune — une main qui n’a­vait pas connu le froid de l’hi­ver 1920, qui n’a­vait pas tenu de cla­ri­nette dans une cui­sine de palace pen­dant une famine, qui n’a­vait pas ser­ré un mor­ceau de pain volé dans la poche d’un pan­ta­lon — et cette main, par sa cha­leur même, par sa jeu­nesse même, était la preuve que le monde conti­nuait, que de nou­velles mains se ten­daient, que l’his­toire ne s’ar­rê­tait pas avec ceux qui l’a­vaient vécue.

David Levin s’en alla. Il remon­ta la Board­walk, le magné­to­phone sous le bras, le car­net dans la poche. Motl le regar­da par­tir — la sil­houette mince, le pas rapide, l’é­lan — et il pen­sa à Babel, une der­nière fois, et il pen­sa que les voleurs d’his­toires se res­sem­blaient tous, quelle que soit l’é­poque, quel que soit l’ins­tru­ment — un car­net, un magné­to­phone, une paire de lunettes rondes — et que lui, Motl Zeit­lin, était condam­né à être volé, encore et encore, parce qu’il était un homme à his­toires, un homme dont la vie était faite de matière racon­table, et que cette matière atti­re­rait tou­jours les ogres.

Les mouettes crièrent. La mer frap­pa le sable. Le métro gron­da au loin.

Motl ouvrit l’é­tui à cla­ri­nette. Il assem­bla l’ins­tru­ment. Et il joua — pas pour David, pas pour Semion, pas pour la mer — pour l’air, pour les planches, pour l’hô­tel mort sous ses pieds, pour le Bris­tol vivant dans sa mémoire, pour Dvo­ra et Lev et Pesach et Gri­sha et Ver­khou­nine et Haïk et Kagan et Bog­dan et Sta­vros et Babel, pour tous les dis­pa­rus et tous les sur­vi­vants, pour tout ce qui avait été et tout ce qui ne serait plus.

Il joua, et les mouettes ne s’en­vo­lèrent pas.

XV

Brigh­ton Beach, hiver 1973

La neige com­men­ça à tom­ber un ven­dre­di soir.

Elle tom­ba d’a­bord dou­ce­ment, en flo­cons larges, lents, qui des­cen­daient entre les pou­trelles du métro aérien comme des visi­teurs éga­rés dans une cathé­drale de fer. Puis elle s’é­pais­sit, se res­ser­ra, et Brigh­ton Beach Ave­nue dis­pa­rut sous un voile blanc qui effa­çait les contours, adou­cis­sait les arêtes, recou­vrait les lettres cyril­liques des enseignes et les pou­belles et les voi­tures garées et les bouches d’in­cen­die d’une même couche silen­cieuse et indif­fé­rente. La neige ne fai­sait pas de dis­tinc­tion. Elle tom­bait sur les com­merces russes et sur les immeubles amé­ri­cains, sur les syna­gogues et sur les sta­tions de métro, sur le pres­sing coréen et sur la librai­rie de la mer Noire, et elle don­nait à l’a­ve­nue, pour quelques heures, une beau­té qui n’ap­par­te­nait ni à Brook­lyn ni à Odes­sa mais à un endroit entre les deux, un endroit qui n’exis­tait que sous la neige.

Motl mar­chait dans la neige.

Il mar­chait sans but, ou avec un but qui n’a­vait pas de nom — ce besoin de sor­tir, de mar­cher, de sen­tir le froid sur le visage, qui le pre­nait cer­tains soirs, et qui était peut-être le sou­ve­nir d’une habi­tude odes­site, parce qu’à Odes­sa on mar­chait, on mar­chait tou­jours, on mar­chait dans la Deri­bas­sovs­kaya et sur le bou­le­vard Mari­time et dans les rues de la Mol­da­van­ka, la marche étant la forme natu­relle de la pen­sée pour un Odes­site, et un Odes­site qui ne mar­chait pas était un Odes­site qui ne pen­sait pas.

Ses pas ne fai­saient presque aucun bruit dans la neige fraîche. L’a­ve­nue était déserte. Les com­merces avaient fer­mé tôt. Le métro pas­sait au-des­sus avec un bruit étouf­fé par la neige — le gron­de­ment était le même, mais la neige l’en­ve­lop­pait, le capi­ton­nait, lui reti­rait ses arêtes métal­liques, et le résul­tat était un son plus doux, plus rond, presque musi­cal, comme si le train jouait une note basse dans un orchestre de silence.

Motl entra dans la librai­rie de la mer Noire.

La clo­chette tin­ta. Semion était là — Semion était tou­jours là, Semion était un élé­ment consti­tu­tif de la librai­rie au même titre que les éta­gères et les livres, et son absence eût été aus­si impen­sable que l’ab­sence du pla­fond. Il lisait, assis der­rière son comp­toir, dans un cercle de lumière jaune pro­je­té par une lampe de bureau dont l’a­bat-jour était vert et qui don­nait à son visage une teinte sous-marine.

— Il neige, dit Motl.

— Je sais. Je ne suis pas aveugle. Même à tra­vers une vitrine cou­verte de livres, je vois la neige.

— Ça res­semble à Odessa.

— Ça res­semble à de la neige, dit Semion. La neige res­semble tou­jours à de la neige. C’est le seul élé­ment hon­nête — elle ne pré­tend pas être autre chose que ce qu’elle est.

Motl s’as­sit dans le fau­teuil. Il sor­tit de sa poche la montre du capi­taine Verkhounine.

Semion leva les yeux de son livre. Il vit la montre — le boî­tier en or, les feuilles d’a­ca­cia cise­lées, la chaîne qui pen­dait entre les doigts de Motl comme un fil de métal pré­cieux. Il avait déjà vu la montre — Motl la lui avait mon­trée une ou deux fois — mais ce soir il la regar­dait dif­fé­rem­ment, avec une atten­tion plus sou­te­nue, comme s’il voyait non pas l’ob­jet mais ce que l’ob­jet contenait.

— La montre de l’of­fi­cier, dit Semion.

— La montre du capi­taine Alexandre Ver­khou­nine, du régi­ment Droz­dovs­ki de l’ar­mée des Volon­taires. Dis­pa­ru à Odes­sa en février 1920.

— Tou­jours arrêtée ?

— Tou­jours. Depuis avril 1919.

Motl ouvrit le boî­tier. Le cadran, les chiffres romains, les aiguilles figées — figées sur trois heures douze, une heure qui ne signi­fiait rien, ou qui signi­fiait tout, parce que trois heures douze était le moment exact où le temps avait ces­sé de cou­ler pour cette montre, et ce moment, quoi qu’il repré­sen­tât — un choc, un oubli, un aban­don — était deve­nu éter­nel par son arrêt même.

Il retour­na le boî­tier. L’inscription.

À Sacha, pour que le temps lui soit clé­ment. Maman.

— Tu portes ça depuis cin­quante-quatre ans, dit Semion.

— Oui.

— Pour­quoi ?

C’é­tait la pre­mière fois que Semion posait cette ques­tion. Il avait accep­té la montre comme il accep­tait toutes les excen­tri­ci­tés de Motl — avec un haus­se­ment d’é­paules et un net­toyage de lunettes — mais ce soir, dans la neige, dans la lumière verte de la lampe, il deman­dait pourquoi.

— Parce que c’est un dépôt, dit Motl. Ver­khou­nine m’a dit : « Gar­dez-la pour moi. Si je reviens, vous me la ren­dez. » Il n’est pas reve­nu. Mais le dépôt continue.

— Un dépôt sans pro­prié­taire est un héritage.

— Non. Un héri­tage sup­pose que le pro­prié­taire est mort. Le dépôt sup­pose qu’il peut reve­nir. Tant que je ne sais pas que Ver­khou­nine est mort — tant que je ne l’ai pas vu de mes yeux, tant que per­sonne ne me l’a prou­vé — le dépôt conti­nue. La montre l’attend.

— Une montre arrê­tée qui attend un homme dis­pa­ru. C’est une belle défi­ni­tion de l’exil.

Motl refer­ma le boî­tier. Il remit la montre dans sa poche. Le poids fami­lier, l’empreinte dans le tissu.

— J’ai quelque chose à te mon­trer, dit Semion.

Il se leva — ce qui était un évé­ne­ment, Semion se levait rare­ment, Semion consi­dé­rait la posi­tion assise comme l’é­tat natu­rel du libraire et la posi­tion debout comme une conces­sion aux néces­si­tés bio­lo­giques. Il se diri­gea vers le fond de la bou­tique, vers un recoin que Motl ne fré­quen­tait pas — le recoin des arri­vages récents, les car­tons de livres qui arri­vaient par des voies obs­cures depuis l’U­nion sovié­tique, ache­tés à des marins, à des émi­grés, à des voya­geurs, à des diplo­mates, à qui­conque pou­vait faire sor­tir un livre de der­rière le rideau de fer.

Il revint avec un volume.

C’é­tait un petit livre, for­mat poche, cou­ver­ture car­ton­née bleu fon­cé, avec le titre en lettres dorées : Одесские рассказы. Les Récits d’O­des­sa. Édi­tion de 1931, impri­mée à Mos­cou, chez Gosiz­dat — l’é­di­teur d’É­tat, à l’é­poque où Babel était encore publié, encore lu, encore vivant.

— Ouvre-le, dit Semion.

Motl ouvrit le livre. La page de garde. Et sur la page de garde, à l’encre noire, d’une écri­ture petite, ser­rée, pen­chée vers la droite — une écri­ture de myope, une écri­ture d’homme qui regarde les mots de très près — une dédicace :

Для Н.Ф. — с дружбой и с одесской любовью. И. Бабель.

Pour N.F. — avec ami­tié et amour odes­site. I. Babel.

Motl ne bou­gea pas. Il regar­da la dédi­cace. Il regar­da les lettres — les lettres de Babel, l’é­cri­ture de Babel, la main de Babel — cette main qui avait pris ses his­toires dans l’ar­rière-salle du Fan­co­ni, cette main qui avait tenu un car­net et un crayon et qui avait trans­for­mé la Mol­da­van­ka en lit­té­ra­ture. Cette main qui avait été arrê­tée par le NKVD, cette main dont on ne savait pas ce qu’elle était deve­nue, dans quelle fosse, dans quel oubli.

L’é­cri­ture de Babel sur une page. L’é­cri­ture de la mère de Ver­khou­nine sur un boî­tier de montre. Deux ins­crip­tions, deux mains dis­pa­rues, deux mes­sages venus d’un monde englou­ti, et Motl les tenait, les deux, dans la même soi­rée, dans la même librai­rie, sous la même neige, comme si le hasard — mais le hasard n’exis­tait pas, Dvo­ra l’a­vait tou­jours dit, il n’y avait pas de hasard, il n’y avait que des ren­dez-vous que Dieu don­nait sans prévenir.

— Où as-tu trou­vé ça ? mur­mu­ra Motl.

— Dans un car­ton arri­vé la semaine der­nière. De Lenin­grad, par un marin de la Bal­tique. Il y avait vingt livres dans le car­ton. Celui-ci était au fond.

— N.F. Qui est N.F. ?

— Je ne sais pas. Natha­lie quelque chose. Nade­j­da quelque chose. Quel­qu’un à qui Babel a don­né un livre avec ami­tié et amour odes­site. Quel­qu’un qui l’a gar­dé, ou qui l’a per­du, ou qui l’a ven­du, ou qui est mort, et le livre a voya­gé sans elle, de main en main, d’é­ta­gère en éta­gère, de pays en pays, jus­qu’à un car­ton, jus­qu’à un marin, jus­qu’à Brigh­ton Beach, jus­qu’à cette librai­rie sous le métro aérien.

Motl tour­na les pages. Les mêmes mots que dans l’é­di­tion de 1957 qu’il connais­sait par cœur — les mêmes his­toires, les mêmes per­son­nages, Benia Krik, la Mol­da­van­ka, les noces, les ban­dits. Mais cette édi­tion-ci avait quelque chose de plus — elle avait été tou­chée par Babel, elle avait été tenue dans ses mains, elle por­tait son encre, et cette pré­sence phy­sique — la trace de la main sur la page — don­nait aux mots une den­si­té qu’ils n’a­vaient pas dans l’é­di­tion imper­son­nelle, comme si les lettres étaient impri­mées non pas à l’encre mais au sang.

— Com­bien ? deman­da Motl.

— Rien, dit Semion.

— Semion.

— Rien, je te dis. Un livre de Babel avec une dédi­cace de Babel n’a pas de prix. On ne vend pas ce qui n’a pas de prix. On le donne. Et on le donne à quel­qu’un qui l’a méri­té, et tu l’as méri­té, Zeit­lin, parce que tu es le seul homme que je connais qui a joué de la cla­ri­nette pour Isaac Babel dans une arrière-salle d’O­des­sa, et même si je ne suis pas sûr que ce soit vrai, je suis sûr que ça devrait l’être, et les choses qui devraient être vraies sont plus impor­tantes que les choses qui le sont.

Motl prit le livre. Il le ser­ra contre lui, pas fort, pas comme on serre un objet pré­cieux — dou­ce­ment, comme on tient un oiseau, avec cette pres­sion mini­male qui dit : je te tiens mais je ne t’emprisonne pas.

Dehors, la neige conti­nuait. À tra­vers la vitrine cou­verte de livres, on voyait les flo­cons tom­ber dans la lumière des réver­bères, et chaque flo­con avait l’air d’une note — une note blanche, silen­cieuse, qui tom­bait dans la par­ti­tion de la nuit et qui fon­drait au matin sans avoir été jouée.

Motl sor­tit de la librai­rie. La neige lui tom­ba sur les épaules, sur le cha­peau, sur l’é­tui à cla­ri­nette. Il tenait le livre de Babel contre sa poi­trine, sous le par­des­sus, là où la cha­leur du corps le pro­té­ge­rait du froid.

Il mar­cha dans Brigh­ton Beach Ave­nue. La neige avait tout recou­vert. Les enseignes cyril­liques étaient à moi­tié effa­cées. Les piliers du métro aérien étaient blancs. Les trot­toirs n’exis­taient plus — il n’y avait plus qu’une sur­face blanche, conti­nue, indif­fé­ren­ciée, sur laquelle les pas de Motl lais­saient des empreintes pro­fondes, régu­lières, les seules empreintes dans la rue déserte, comme si la neige avait effa­cé tous les mar­cheurs sauf lui, tous les pas­sants sauf le der­nier, et que Motl était le der­nier homme à mar­cher dans Brigh­ton Beach, le der­nier homme à mar­cher n’im­porte où, le der­nier homme.

Il s’ar­rê­ta. Il regar­da der­rière lui. Ses empreintes dans la neige. Une ligne de pas, nette, pré­cise, qui par­tait de la librai­rie et qui menait jus­qu’à lui. Une ligne de vie. Un che­min tra­cé dans le blanc.

Dans sa poche droite, la montre de Ver­khou­nine. Contre sa poi­trine, le livre de Babel. Sur son épaule, la cla­ri­nette. Trois objets. Trois frag­ments d’un monde dis­pa­ru. Une montre arrê­tée, un livre dédi­ca­cé, un ins­tru­ment de musique. Le temps, les mots, le son. Tout ce qui res­tait d’O­des­sa tenait dans un corps de soixante-treize ans mar­chant seul dans la neige de Brooklyn.

Il reprit sa marche. Ses pas cra­quaient dans la neige fraîche. Le métro ne pas­sait plus à cette heure. Le silence était total — un silence de neige, un silence épais, oua­té, qui n’a­vait rien à voir avec le silence de la peur ni avec le silence de la mort, mais qui était le silence de la sus­pen­sion, le silence du monde qui reprend son souffle avant de continuer.

Motl ren­tra chez lui. Il mon­ta les esca­liers. Il entra dans l’ap­par­te­ment 4B. Il posa la cla­ri­nette au pied du lit. Il posa la montre sur la table de nuit. Et il posa le livre de Babel sur l’é­ta­gère du salon, à côté de l’é­di­tion de 1957, à côté des autres livres russes, à côté de la carte pos­tale d’O­des­sa et du calen­drier péri­mé et de la pho­to­co­pie du Brigh­ton Beach Hotel.

Puis il s’as­sit dans le fau­teuil cou­leur de fatigue, et il regar­da par la fenêtre, et entre les deux immeubles, dans le tri­angle d’o­céan, il vit la neige tom­ber sur la mer, et la neige et la mer se confon­daient, le blanc et le gris, le ciel et l’eau, et pen­dant un ins­tant il n’y eut plus de fron­tière entre rien — plus de fron­tière entre la terre et la mer, plus de fron­tière entre Brook­lyn et Odes­sa, plus de fron­tière entre main­te­nant et autre­fois — et dans cet ins­tant sans fron­tière, Motl Zeit­lin fut, pour la pre­mière et peut-être la der­nière fois depuis cin­quante-trois ans, chez lui.

XVI

Brigh­ton Beach / Odessa

L’é­té vint.

Il vint comme il venait chaque année à Brigh­ton Beach — d’un coup, sans tran­si­tion, comme si quel­qu’un avait tour­né un inter­rup­teur et rem­pla­cé le gris par le bleu, le froid par la cha­leur, le silence par le bruit. Un jour c’é­tait l’hi­ver, les planches désertes, les mouettes seules, le tri­angle d’o­céan vu de la fenêtre du 4B d’un gris de plomb — et le len­de­main, ou presque, c’é­tait juillet, et la Board­walk explosait.

Les gens. Des mil­liers de gens. Des familles russes avec des paniers de nour­ri­ture si char­gés qu’on aurait dit des démé­na­ge­ments — des pas­tèques, des bou­teilles de kvas, des piroj­ki enve­lop­pés dans du papier jour­nal, des sacs de graines de tour­ne­sol, des ther­mos, des cou­ver­tures, des tran­sis­tors qui cra­chaient de la musique russe. Des familles amé­ri­caines en maillots de bain et tongs, avec des gla­cières et des para­sols. Des enfants qui cou­raient entre les jambes des adultes avec cette éner­gie dérai­son­nable des enfants d’é­té, cette convic­tion que le monde a été créé pour qu’ils courent dedans. Des vieux qui mar­chaient len­te­ment, deux par deux, bras des­sus bras des­sous, avec des cha­peaux à large bord et des lunettes de soleil, et qui s’ar­rê­taient tous les dix mètres pour com­men­ter quelque chose — la mer, la cha­leur, le prix des glaces, l’é­tat du monde, n’im­porte quoi, parce que com­men­ter était leur rai­son d’être, leur façon de res­ter en prise avec le vivant.

Et les odeurs. Les odeurs de l’é­té de Brigh­ton Beach — la fri­ture des stands de Coney Island qui déri­vait vers l’est avec le vent, cette odeur de graisse chaude et de sucre brû­lé qui por­tait en elle toute l’his­toire des fêtes foraines amé­ri­caines. Les cha­chly­ki — les bro­chettes de viande — qui grillaient sur des bar­be­cues impro­vi­sés près de la plage, et dont la fumée mon­tait droit dans l’air immo­bile. Les bagels d’Ar­ka­di, qui en été ajou­tait à son comp­toir des bois­sons fraîches et du kvas mai­son. Les cor­ni­chons à l’a­neth que quel­qu’un sor­tait d’un bocal sur une cou­ver­ture de plage. L’o­deur du sel et du sable chaud et de la crème solaire et de la sueur et de cette com­bi­nai­son indé­fi­nis­sable qui est l’o­deur de la foule humaine en été — une odeur ani­male, joyeuse, vivante.

Motl obser­vait.

Il obser­vait depuis son banc — le banc entre les deux lam­pa­daires, son banc, le banc au-des­sus de l’hô­tel mort — et l’é­té trans­for­mait tout. La Board­walk qui en hiver était un lieu de soli­tude et de médi­ta­tion deve­nait en été un théâtre, un cirque, un mar­ché, un bal. Les planches qui grin­çaient sous les pas d’un seul homme grin­çaient main­te­nant sous les pas de mil­liers, et ce grin­ce­ment col­lec­tif avait une qua­li­té musi­cale, un rythme, une pul­sa­tion, comme le bat­te­ment d’un cœur immense.

Il avait appor­té sa cla­ri­nette. Non pas dans l’é­tui — l’é­tui était res­té à l’ap­par­te­ment — mais à la main, assem­blée, prête. Il ne savait pas pour­quoi. Il ne savait pas pour­quoi ce soir-là plu­tôt qu’un autre. Quelque chose dans l’air, peut-être. Quelque chose dans la lumière — cette lumière de fin d’a­près-midi d’é­té qui est la plus belle lumière du monde, par­tout dans le monde, une lumière dorée, oblique, qui rase les sur­faces et qui donne à chaque chose une ombre longue et un contour net, une lumière qui dit que le jour va finir et que sa fin est sa beauté.

Il était sept heures du soir. Le soleil des­cen­dait der­rière Coney Island, der­rière la grande roue qui tour­nait len­te­ment avec ses nacelles colo­rées, et la lumière pas­sait à tra­vers la struc­ture de la grande roue et pro­je­tait sur la Board­walk des ombres mou­vantes, tour­nantes, comme les aiguilles d’une hor­loge géante. La mer était d’un bleu sombre — pas le gris de l’hi­ver, pas le bleu clair des cartes pos­tales, mais un bleu pro­fond, vivant, un bleu qui avait de la sub­stance, de la den­si­té, un bleu qu’on aurait pu toucher.

Motl por­ta la cla­ri­nette à ses lèvres.

Il ne joua pas tout de suite. Il res­ta un moment avec l’anche contre la lèvre, le bois de l’ins­tru­ment chaud entre ses doigts — chauf­fé par le soleil, par la paume, par la jour­née — et il regar­da la mer, et la mer le regar­da, et quelque chose pas­sa entre eux, un accord, un pacte, comme celui que le musi­cien passe avec la salle avant de jouer — le silence qui pré­cède le son, ce silence qui est déjà de la musique.

Puis il joua.

Il com­men­ça par une valse. La valse du Bris­tol — la pre­mière valse qu’il avait jouée au res­tau­rant de l’hô­tel, en avril 1919, quand les nappes étaient blanches et le lustre brillait et les offi­ciers blancs buvaient du cham­pagne. La valse de Strauss mon­tait dans l’air de Brigh­ton Beach, et elle était étrange ici, dépla­cée, comme un bijou dans un mar­ché aux puces, comme un mot fran­çais dans une phrase russe — et pour­tant elle était juste, parce que la Board­walk était construite sur un hôtel qui avait connu des valses, et les valses reve­naient, un demi-siècle plus tard, por­tées par une cla­ri­nette d’Odessa.

Des gens s’ar­rê­tèrent. Pas beau­coup — quelques-uns. Un couple de vieux qui mar­chait len­te­ment s’ar­rê­ta, et la femme posa la main sur le bras de l’homme, et ils écou­tèrent. Un enfant qui cou­rait s’ar­rê­ta net, figé par le son, comme les ani­maux se figent quand un bruit incon­nu tra­verse la forêt. Une jeune femme en robe d’é­té, assise sur la ram­barde, tour­na la tête.

Motl joua la valse. Et pen­dant qu’il jouait, quelque chose se pro­dui­sit — quelque chose qu’il n’a­vait pas pré­vu, qu’il n’a­vait pas cher­ché, quelque chose qui arri­va de l’in­té­rieur de la musique, ou de l’in­té­rieur de sa mémoire, ou de l’in­té­rieur de l’air lui-même.

Le Bris­tol revint.

Pas comme un sou­ve­nir — les sou­ve­nirs, Motl les connais­sait, il vivait avec eux depuis cin­quante-trois ans, il savait leur poids, leur forme, leur odeur. Non. Le Bris­tol revint comme une pré­sence. Comme si le bâti­ment de la Pou­ch­kins­kaïa, avec son hall et son lustre et son esca­lier monu­men­tal, se super­po­sait à la Board­walk de Brigh­ton Beach, se posait des­sus, trans­pa­rence sur trans­pa­rence, et les deux lieux coexis­taient dans le même espace, dans le même air, dans la même lumière — le marbre du hall et les planches de la Board­walk, les pen­de­loques de cris­tal et les ampoules des lam­pa­daires, les nappes blanches et les cou­ver­tures de plage, les offi­ciers blancs et les bai­gneurs, tout cela ensemble, mêlé, fon­du, comme deux pho­to­gra­phies posées l’une sur l’autre, deux néga­tifs super­po­sés qui forment une troi­sième image — une image impos­sible, une image qui n’existe que dans la musique.

Motl jouait, et le Bris­tol était là. Le por­tier Haïk Meli­kian se tenait à la porte — mais la porte était celle de la Board­walk, et Haïk ouvrait la porte sur l’At­lan­tique. Kagan véri­fiait les nappes — mais les nappes recou­vraient le sable. Bog­dan jurait dans les cui­sines — mais les cui­sines étaient sous les planches, dans le ventre de l’hô­tel mort, et ses jurons mon­taient entre les inter­stices du bois comme de la vapeur. Et Ver­khou­nine était assis dans un fau­teuil de cuir — mais le fau­teuil était un banc de la Board­walk, et Ver­khou­nine lisait un jour­nal qui avait cin­quante-quatre ans de retard.

La valse se trans­for­ma. Elle glis­sa — sans rup­ture, sans arrêt, comme une rivière qui change de cours — vers un air klez­mer. Le frey­le­khs du soir du pois­son. L’air de fête, l’air de noce, l’air de la Mol­da­van­ka. Et la Mol­da­van­ka revint aus­si — les cours inté­rieures, les bal­cons en fer for­gé, le linge qui sèche comme des dra­peaux, les cris de Dvo­ra à la fenêtre, les épices de Fan­ny Rou­bin­stein, le mar­teau de Berl le cor­don­nier, le rire de Gri­sha-la-Mous­tache, le silence de Pesach — tout cela dans la musique, tout cela dans l’air de Brigh­ton Beach, por­té par la cla­ri­nette, por­té par le souffle de Motl qui était le même souffle qu’en 1919, le même air qui entrait dans ses pou­mons et res­sor­tait trans­for­mé en son.

Plus de gens s’ar­rê­tèrent. Un cercle se for­ma — pas un cercle orga­ni­sé, pas un public, mais un attrou­pe­ment natu­rel, orga­nique, comme les gens se ras­semblent autour d’un feu ou d’un acci­dent ou d’une beau­té inat­ten­due. Il y avait des Russes qui recon­nais­saient le klez­mer et dont les yeux se mouillaient sans qu’ils sachent pour­quoi. Il y avait des Amé­ri­cains qui ne recon­nais­saient rien mais qui sen­taient quelque chose — cette qua­li­té de la musique klez­mer qui touche au-delà de la culture, au-delà de la langue, parce qu’elle parle direc­te­ment au ventre, au cœur, à l’en­droit du corps où se loge le cha­grin. Il y avait des enfants qui dan­saient — pas une danse apprise, une danse inven­tée, leurs corps bou­geant comme les corps des enfants bougent quand la musique les attrape, avec cette liber­té abso­lue qui est le pri­vi­lège de ceux qui ne savent pas encore qu’ils sont mortels.

Puis le frey­le­khs se trans­for­ma. Il ralen­tit. Il des­cen­dit. La musique pas­sa du majeur au mineur, de la joie à la lamen­ta­tion, du rire aux larmes — pas des larmes de tris­tesse, des larmes de cette émo­tion qui n’a pas de nom et qui est le mélange de tout, la joie et le cha­grin, le sou­ve­nir et l’ou­bli, la pré­sence et l’absence.

La doi­na. La lamen­ta­tion qu’il avait jouée pour Babel.

La doi­na mon­ta dans l’air de Brigh­ton Beach, lente, nue, sans orne­ment, juste le souffle et le bois et le cri de l’anche — un cri de bête, un cri d’en­fant, un cri de vent sur la mer — et la Board­walk devint le bou­le­vard Mari­time, et l’At­lan­tique devint la mer Noire, et le soleil de Coney Island devint le soleil d’O­des­sa, et les deux villes furent une seule ville, et les deux mers furent une seule mer, et les deux hôtels — le Bris­tol debout et le Brigh­ton cou­ché sous les planches — furent un seul hôtel, immense, impos­sible, un hôtel fait de mémoire et de bois et de marbre et de musique, un hôtel qui conte­nait tous les hôtels du monde, toutes les chambres où les hommes avaient dor­mi en tran­sit, toutes les salles où ils avaient man­gé en exil, tous les halls où ils avaient atten­du sans savoir ce qu’ils attendaient.

Motl jouait les yeux fer­més. Comme Pesach. Pour la pre­mière fois de sa vie, comme Pesach. Les yeux fer­més parce que les yeux n’é­taient plus néces­saires — parce que ce qu’il voyait n’é­tait pas devant lui mais à l’in­té­rieur, der­rière les pau­pières, dans le noir rouge du sang et de la lumière fil­trée, et ce qu’il voyait là était plus réel que la Board­walk, plus réel que la mer, plus réel que le soleil — c’é­tait Odes­sa, toute l’O­des­sa, la Mol­da­van­ka et le Bris­tol et Pri­voz et la Deri­bas­sovs­kaya et le port et les bateaux et les aca­cias en fleur et la lumière de la mer Noire en été qui est une lumière qu’au­cune autre mer ne connaît, une lumière blanche et chaude et vivante, une lumière qui a une odeur, une lumière qui a un goût, la lumière d’Odessa.

La doi­na finit. Le son se reti­ra. Comme une vague qui recule. Comme une marée qui des­cend. Le der­nier souffle dans l’anche, la der­nière vibra­tion du bois, et puis le silence.

Motl ouvrit les yeux.

Il était sur la Board­walk de Brigh­ton Beach. Le soleil se cou­chait der­rière Coney Island. La mer était d’un bleu sombre qui virait au vio­let. Les gens autour de lui — le cercle, l’at­trou­pe­ment — étaient immo­biles. Per­sonne ne par­lait. Per­sonne n’ap­plau­dis­sait. Le silence durait, se pro­lon­geait, et dans ce silence il y avait tout ce que la musique avait dit et tout ce que la musique ne pou­vait pas dire, et ce silence était peut-être le plus beau son que Motl eût jamais entendu.

Puis quel­qu’un applau­dit. Un seul applau­dis­se­ment, bref, sec, comme celui de Haïk Meli­kian dans le res­tau­rant vide du Bris­tol. Motl cher­cha des yeux la source du son. C’é­tait un vieil homme — un vieil homme qu’il ne connais­sait pas, un vieil homme à la peau tan­née par le soleil, avec des mains larges comme des pelles, des mains de marin ou de docker ou de contre­ban­dier, et cet homme applau­dis­sait une seule fois, les mains frap­pées l’une contre l’autre avec une force sèche, et Motl ne le connais­sait pas, non, il ne le connais­sait pas, mais il aurait pu le connaître, il aurait pu être n’im­porte qui — un Grec du port, un por­tier armé­nien, un offi­cier blanc, un fantôme.

L’homme sou­rit. Puis il se détour­na. Et il dis­pa­rut dans la foule de la Board­walk, comme tous les per­son­nages dis­pa­raissent quand l’his­toire est finie.

Les gens se dis­per­sèrent. Les enfants reprirent leur course. Les vieux reprirent leur marche. La Board­walk rede­vint la Board­walk — les planches, les lam­pa­daires, les stands de hot-dogs, les cris de Coney Island au loin, la grande roue qui tour­nait, la vie ordi­naire, la vie amé­ri­caine, la vie de Brigh­ton Beach en été.

Motl res­ta sur son banc. La cla­ri­nette sur les genoux. Le soleil avait presque dis­pa­ru — il ne res­tait qu’une ligne de lumière orange sur l’ho­ri­zon, une ligne qui s’a­min­cis­sait, qui rétré­cis­sait, qui fini­rait par s’é­teindre. Dans sa poche droite, la montre de Ver­khou­nine. Contre sa poi­trine, sous la che­mise, le fan­tôme du livre de Babel res­té à l’ap­par­te­ment mais dont la pré­sence ne le quit­tait jamais, comme la pré­sence de Dvo­ra ne l’a­vait jamais quit­té, comme la pré­sence d’O­des­sa ne l’a­vait jamais quitté.

La mer chan­gea de cou­leur. Le bleu vira au gris. Le gris vira au noir. La nuit vint.

Et Motl Zeit­lin, soixante-treize ans, cla­ri­net­tiste de la Mol­da­van­ka et de Brigh­ton Beach, res­ta assis sur un banc au-des­sus d’un hôtel mort, face à la mau­vaise mer, avec la bonne musique, et il ne bou­gea pas, et il ne joua plus, et il écou­ta la mer, et la mer disait ce que les mers disent tou­jours aux hommes qui les écoutent assez long­temps — elle disait que tout passe, que rien ne dure, que les hôtels s’ef­fondrent et que les villes changent de nom et que les empires tombent, mais que la vague revient, tou­jours, tou­jours la vague revient, et que cette répé­ti­tion — ce retour éter­nel de l’eau sur le sable, ce mou­ve­ment qui est le même depuis le pre­mier jour du monde — est la seule pro­messe que la terre tient, la seule fidé­li­té qui ne tra­hit pas.

La vague revint. Et revint. Et revint.

Motl fer­ma les yeux.

Épi­logue

La Board­walk au petit matin. Les planches encore humides de la nuit. L’o­deur du sel, du bois mouillé, de cette heure qui n’ap­par­tient à per­sonne — trop tôt pour les pro­me­neurs, trop tard pour les étoiles.

Sur un banc, entre deux lam­pa­daires, face à la mer, un étui à clarinette.

L’é­tui est fer­mé. Le cuir est usé, lisse, pati­né par des décen­nies de mains et de poches et de bancs et de cales de bateaux. Les fer­moirs sont en lai­ton. Ils ne brillent plus.

À l’in­té­rieur de l’é­tui — on ne le voit pas, mais on le sait — une cla­ri­nette. Et dans la cla­ri­nette — on ne le voit pas, mais on le sait — tout l’air qui a été souf­flé, toutes les notes qui ont été jouées, toutes les noces et tous les adieux et toutes les nuits dans tous les hôtels du monde.

La mer est grise. La mer est tou­jours grise à cette heure.

On ne sait pas quelle mer.

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