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Bons bai­sers de Lisbonne

Bons bai­sers de Lisbonne

Cha­pitres 10 à 12

Cha­pitre 10 — Le double jeu

Le hui­tième jour, Fle­ming attendit.

Attendre est un art. Un art que la plu­part des gens ne maî­trisent pas, parce que la plu­part des gens confondent attendre et ne rien faire, alors que ce sont deux acti­vi­tés radi­ca­le­ment dif­fé­rentes. Ne rien faire est pas­sif — c’est l’ab­sence de mou­ve­ment, le vide, l’i­ner­tie. Attendre est actif — c’est le mou­ve­ment concen­tré, com­pri­mé, ramas­sé sur lui-même comme un res­sort. L’homme qui attend est un homme qui agit avec tout son être sauf ses muscles. Son cer­veau tra­vaille. Ses sens tra­vaillent. Sa patience tra­vaille. Et sa patience — cette patience que Vera avait dis­tin­guée de la lâche­té devant les Ten­ta­tions de saint Antoine — est la forme la plus intense de l’ac­tion, parce qu’elle exige de résis­ter à l’im­pul­sion la plus puis­sante du corps humain : l’im­pul­sion de bouger.

Fle­ming ne bou­gea pas.

Il pas­sa la mati­née au Palá­cio. Ter­rasse. Café. Jour­nal. Il ne cher­cha pas Vera — elle vien­drait, ou elle ne vien­drait pas. Il ne cher­cha pas Popov — Popov appa­rais­sait quand Popov vou­lait appa­raître, comme les orages et les bonnes idées, sans pré­ve­nir et tou­jours au moment le plus inté­res­sant. Il ne cher­cha pas Mag­da — la conver­sa­tion de la veille avait été un cadeau, et les cadeaux ne se réclament pas.

Il atten­dit.

La fausse piste de Por­to était posée depuis deux jours. Il avait dit à Vera : demain, j’ai un ren­dez-vous à Por­to, un indus­triel dans les tex­tiles, des infor­ma­tions sur les cir­cuits com­mer­ciaux ger­ma­no-por­tu­gais. Tout était faux. Chaque mot. Et main­te­nant, il atten­dait de voir si le men­songe avait voya­gé — s’il avait quit­té la bouche de Vera pour entrer dans une oreille, puis dans une autre, puis dans une autre encore, comme un virus se pro­page de corps en corps, silen­cieu­se­ment, invi­si­ble­ment, jus­qu’à ce qu’il atteigne le corps qu’on sur­veille et qu’on puisse diag­nos­ti­quer l’infection.

Le corps qu’il sur­veillait était Hartmann.

Si Hart­mann fai­sait allu­sion à Por­to — de quelque manière que ce soit, même oblique, même invo­lon­taire — Fle­ming sau­rait. Il sau­rait que l’in­for­ma­tion était pas­sée de Vera à quel­qu’un, et de quel­qu’un à Hart­mann. Et il sau­rait que Vera était le pre­mier maillon d’une chaîne qui menait à l’Allemand.

Il atten­dit.

*

Vera appa­rut à onze heures. Elle mon­ta sur la ter­rasse avec cette démarche qui était la sienne — ni pres­sée ni lente, le rythme d’une femme qui contrôle son temps — et s’as­sit en face de lui avec un bon­jour et un sou­rire et un regard qui était exac­te­ment le même que d’ha­bi­tude, ni plus chaud ni plus froid, et cette nor­ma­li­té par­faite, cette constance cali­brée, était en elle-même un indice. Les gens nor­maux varient. D’un jour à l’autre, d’une humeur à l’autre. Les gens qui ne varient pas sont des gens qui se surveillent.

— Vous n’êtes pas allé à Por­to ? dit-elle.

La ques­tion tom­ba entre eux comme une pierre dans l’eau. Natu­relle. Inno­cente. La ques­tion logique d’une liai­son locale qui s’é­tonne que son client n’ait pas sui­vi son pro­gramme annoncé.

— Annu­lé, dit Fle­ming. Le contact a eu un empê­che­ment. Repor­té à la semaine pro­chaine, peut-être.

— Dom­mage. Por­to vaut le voyage. Le Dou­ro, les caves de por­to, les azu­le­jos de la gare de São Ben­to — c’est une autre ville, un autre Por­tu­gal. Plus âpre, plus dur. Lis­bonne est une femme. Por­to est un homme.

Elle dit cela avec une légè­re­té qui chas­sait la décep­tion de la sur­face et ne lais­sait que la conver­sa­tion, le charme, le jeu. Fle­ming sou­rit. Acquies­ça. Nota men­ta­le­ment que Vera n’a­vait pas insis­té — pas de ques­tion sur le contact, pas de curio­si­té sur l’empêchement, pas de ten­ta­tive de creu­ser. Un recul. Comme si l’in­for­ma­tion trans­mise — Por­to, indus­triel, tex­tiles — avait déjà ser­vi et que le sujet, désor­mais, était clos.

Ils pas­sèrent la mati­née ensemble. Vera l’emmena à Sin­tra — la ville aux palais, à trente kilo­mètres de Lis­bonne, dans les col­lines cou­vertes de brume où Lord Byron avait écrit que c’é­tait le plus bel endroit du monde. Ils prirent un taxi qui gra­vit des routes en lacets, sous des voûtes de chênes-lièges et de fou­gères arbo­res­centes, dans une lumière fil­trée, verte, humide, une lumière de forêt enchan­tée qui n’a­vait rien à voir avec la lumière d’Es­to­ril — pas la trans­pa­rence atlan­tique mais l’o­pa­ci­té végé­tale, pas le bleu mais le vert, pas l’ou­vert mais le secret.

Fle­ming nota cette jour­née — Sin­tra, les palais, la brume — comme on note un ali­bi. Parce que pen­dant que Vera l’emmenait à Sin­tra, quel­qu’un — quelque part — trai­tait l’in­for­ma­tion de Por­to. La trans­met­tait. L’a­na­ly­sait. Et Fle­ming, en accep­tant d’al­ler à Sin­tra, offrait à Vera la preuve qu’il ne soup­çon­nait rien, qu’il sui­vait le pro­gramme, qu’il était le client docile et char­mé que sa liai­son locale gui­dait à tra­vers les mer­veilles du Portugal.

Le jeu avait com­men­cé. Et Fle­ming jouait main­te­nant des deux côtés de la table — le client et l’es­pion, le char­mé et le méfiant, l’homme qui sui­vait Vera dans les rues et l’homme qui la sui­vait dans un autre sens, le sens du ren­sei­gne­ment, le sens de la traque.

*

Sin­tra fut belle. Beau comme sont beaux les lieux qui ne cherchent pas à l’être — les palais à demi rui­nés, les jar­dins enva­his par la mousse, les esca­liers de pierre qui ne mènent nulle part, les fon­taines taries qui gardent la mémoire de l’eau dans la forme de leur bas­sin. Le Palá­cio da Pena, en haut de la col­line, sur­gis­sait de la brume comme un hal­lu­ci­na­tion — rouge, jaune, bleu, un châ­teau de conte de fées des­si­né par un fou ou par un roi, ce qui au Por­tu­gal reve­nait sou­vent au même. Et les azu­le­jos — encore les azu­le­jos, tou­jours les azu­le­jos — qui recou­vraient les murs du Palá­cio Nacio­nal de Sin­tra, dans la ville basse, avec leurs motifs géo­mé­triques, leurs bleus pro­fonds, leurs blancs de lait, cette obses­sion por­tu­gaise pour la déco­ra­tion des sur­faces qui était peut-être une façon de dire que la beau­té est un devoir, pas un luxe, et que même les murs méritent d’être beaux.

Vera par­la peu ce jour-là. Quelque chose en elle s’é­tait refer­mé — pas entiè­re­ment, pas visi­ble­ment, mais Fle­ming le sen­tit. Une porte qui avait été entrou­verte les jours pré­cé­dents — la porte de la tas­ca, la porte du fado, la porte du mira­dou­ro — s’é­tait légè­re­ment res­ser­rée. Vera était là et n’é­tait pas là. Elle gui­dait, elle expli­quait, elle sou­riait, mais son esprit était ailleurs — dans un lieu que Fle­ming ne pou­vait pas voir et qu’il ne pou­vait que devi­ner, ce lieu inté­rieur où les espions se retirent quand ils tra­vaillent, ce lieu qui est à la fois un bureau et une pri­son et une forteresse.

Il ne posa pas de ques­tions. Pas de ques­tions sur Por­to. Pas de ques­tions sur Hart­mann. Pas de ques­tions sur la PVDE. Il fut le client par­fait — inté­res­sé, char­mant, anglais, un peu dis­tant, exac­te­ment ce qu’on atten­dait de lui. Et cette per­fec­tion dans le rôle fut, en elle-même, le pre­mier acte de son double jeu.

*

Le soir vint. Vera le quit­ta devant le Palá­cio — comme chaque soir, la même hési­ta­tion d’une seconde, le même au revoir, la même dis­pa­ri­tion dans la nuit vers sa vie invi­sible. Fle­ming la regar­da par­tir. La robe — grise ce jour-là, pas bleu marine. Les Chur­ch’s. La bar­rette en écaille. La nuque. Il la regar­da par­tir et il pen­sa : où vas-tu ? Qui es-tu quand tu n’es pas avec moi ? Quelle est ta vie quand ma vie ne te contient pas ?

Il ne la sui­vit pas. Pas ce soir. Suivre Vera aurait été une erreur — trop tôt, trop ris­qué, trop ama­teur. Si elle était ce qu’il pen­sait qu’elle était, elle sau­rait qu’on la sui­vait avant même d’a­voir tour­né le pre­mier coin de rue. Les pro­fes­sion­nels sentent la fila­ture comme les ani­maux sentent le pré­da­teur — dans la nuque, dans les épaules, dans cette zone du corps qui est tour­née vers l’ar­rière et qui sait, avec une cer­ti­tude ani­male, quand un regard se pose sur elle.

Il entra au Palá­cio. Le hall. Le bar.

Et c’est là que l’at­tente prit fin.

*

Hart­mann était au bar.

Pas au casi­no — au bar. Ce qui était inha­bi­tuel. En huit jours, Fle­ming n’a­vait vu Hart­mann qu’au casi­no et dans le jar­din — la nuit, avec Umber­to. Jamais au bar. Le bar était le ter­ri­toire de Popov, des réfu­giés, des diplo­mates en tran­sit. Pas celui de Hart­mann. Hart­mann opé­rait dans des espaces contrô­lés — la table de bac­ca­ra, les salons pri­vés, les jar­dins après minuit. Le bar était trop public, trop fluide, trop impré­vi­sible pour un homme de sa méthode.

Et pour­tant il était là.

Assis au comp­toir. Seul. Un verre devant lui — pas du whis­ky, pas du por­to. De l’eau. Un verre d’eau. La sobrié­té comme sta­te­ment. L’homme qui boit de l’eau dans un bar dit au monde : je n’ai pas besoin de vos arti­fices. Je suis mon propre artifice.

Fle­ming s’as­sit au comp­toir. Pas à côté de Hart­mann — à deux tabou­rets de dis­tance. La dis­tance de l’in­dif­fé­rence feinte. La dis­tance qui dit je ne suis pas venu pour vous mais qui dit aus­si je suis là. Le bar­man lui ser­vit un whis­ky sans qu’il le demande — les habi­tudes, encore, cette mémoire des bar­mans qui est la mémoire la plus fiable du monde, parce qu’elle ne dépend ni des archives ni des rap­ports mais du corps, des gestes, de l’instinct.

Ils res­tèrent silen­cieux. Côte à côte. Deux hommes au comp­toir d’un bar d’hô­tel, l’un avec son whis­ky et l’autre avec son eau, comme les deux faces d’une même pièce — l’in­dul­gence et l’abs­ti­nence, le plai­sir et le contrôle. Fle­ming but. Hart­mann ne but pas. Le silence entre eux avait une den­si­té par­ti­cu­lière — pas le silence de deux incon­nus qui s’i­gnorent, mais le silence de deux joueurs qui se connaissent et qui attendent que l’autre fasse le pre­mier mouvement.

Ce fut Hartmann.

— Com­man­der Fleming.

La voix. C’é­tait la pre­mière fois que Fle­ming enten­dait la voix de Hart­mann. Au casi­no, l’Al­le­mand ne par­lait qu’au crou­pier, en mur­mures, et à cette dis­tance Fle­ming n’a­vait jamais pu cap­ter le son. Main­te­nant, à deux tabou­rets de dis­tance, la voix le frap­pa comme une note de musique inat­ten­due. Basse. Très basse. Presque un bary­ton. Avec un accent anglais impec­cable — pas l’ac­cent d’un Alle­mand qui parle anglais, mais l’ac­cent d’un homme qui a vécu en Angle­terre, qui a res­pi­ré la langue, qui l’a faite sienne. Un accent d’Ox­ford. Ou de Cam­bridge. Pro­ba­ble­ment Cam­bridge — les ban­quiers alle­mands envoyaient leurs fils à Cam­bridge plus qu’à Oxford, c’é­tait une tra­di­tion des élites finan­cières de Ham­bourg et de Francfort.

— Mon­sieur Hart­mann, dit Fleming.

— Vous connais­sez mon nom.

— Comme vous connais­sez le mien.

— Tou­ché.

Un sou­rire. Le pre­mier sou­rire de Hart­mann que Fle­ming voyait — et ce sou­rire était exac­te­ment ce qu’il crai­gnait. Pas un sou­rire froid. Pas un sou­rire méca­nique. Un sou­rire char­mant. Un sou­rire qui éclai­rait le visage angu­leux, qui adou­cis­sait les yeux gris, qui trans­for­mait le masque de joueur impas­sible en un visage humain, sédui­sant, presque sym­pa­thique. Et cette sym­pa­thie — cette capa­ci­té à être agréable, à plaire, à mettre l’autre à l’aise — était l’arme la plus dan­ge­reuse de Hart­mann. Plus dan­ge­reuse que son argent, plus dan­ge­reuse que son réseau, plus dan­ge­reuse que ses yeux gris. Parce qu’un enne­mi froid est un enne­mi qu’on com­bat. Un enne­mi char­mant est un enne­mi qu’on fré­quente. Et qu’on fré­quente, on finit par croire.

— J’ai obser­vé votre jeu l’autre soir, dit Hart­mann. Au baccara.

— Et ?

— Vous jouez avec le cœur. C’est cou­ra­geux. C’est aus­si sui­ci­daire. Le bac­ca­ra ne par­donne pas le cœur. Le bac­ca­ra est un jeu de glace. Il faut être froid. Froid et patient. La cha­leur fait fondre les jetons.

— Vous par­lez en expert.

— Je parle en pra­ti­cien. L’ex­per­tise est théo­rique. La pra­tique est quo­ti­dienne. Je joue tous les soirs depuis un an. Mille par­ties, peut-être plus. Et je n’ai pas encore com­pris le bac­ca­ra. Je ne suis pas sûr qu’on puisse le com­prendre. On peut le pra­ti­quer. On peut le res­pec­ter. On ne peut pas le com­prendre. C’est comme la guerre.

Fle­ming sai­sit la com­pa­rai­son. Elle n’é­tait pas inno­cente — rien, chez Hart­mann, n’é­tait inno­cent. Com­pa­rer le bac­ca­ra à la guerre, c’é­tait dire : nous sommes en guerre, vous et moi. Pas la guerre des bombes et des tran­chées. La guerre des tables et des cartes et des infor­ma­tions. La guerre silen­cieuse. La guerre d’Estoril.

— La guerre est un sujet déli­cat, dit Fle­ming. Pour un pays neutre.

— Le Por­tu­gal n’est pas neutre. Le Por­tu­gal est pru­dent. Ce n’est pas la même chose. La neu­tra­li­té est un prin­cipe. La pru­dence est un cal­cul. Sala­zar cal­cule. Il cal­cule très bien. Il vend du tungs­tène aux deux camps, il prête des bases aux deux camps, et il prie le ciel que per­sonne ne lui demande de comptes. C’est de la haute finance appli­quée à la géo­po­li­tique. En tant que ban­quier, j’ad­mire. En tant qu’Al­le­mand — il fit une pause, infime, cali­brée — en tant qu’Al­le­mand, je constate.

Fle­ming nota le mot. Constate. Pas approuve, pas condamne — constate. Le mot d’un homme qui se place au-des­sus de la mêlée, qui regarde la guerre comme il regarde le bac­ca­ra, de l’ex­té­rieur, avec une dis­tance qui n’est pas de l’in­dif­fé­rence mais de la méthode. Hart­mann ne pre­nait pas par­ti. Hart­mann pre­nait posi­tion. Ce qui est infi­ni­ment plus dangereux.

Le silence revint. Quelques secondes. Le bar­man essuyait des verres. Quel­qu’un entra dans le bar — un homme en smo­king, pres­sé, qui com­man­da quelque chose et repar­tit. La porte bat­tit. Le silence se referma.

Et Hart­mann dit :

— Vous avez des inté­rêts à Por­to, m’a-t-on dit.

Le monde s’arrêta.

Pas lit­té­ra­le­ment — le bar­man conti­nuait d’es­suyer, les verres conti­nuaient de briller, la musique de fond conti­nuait de jouer quelque chose de doux et de por­tu­gais. Mais pour Fle­ming, à cet ins­tant, le monde s’ar­rê­ta. Les mots de Hart­mann res­tèrent sus­pen­dus entre eux comme des par­ti­cules de pous­sière dans un rayon de lumière — visibles, tan­gibles, impos­sibles à ignorer.

Por­to. Le mot. Le test. L’appât.

Fle­ming avait men­ti à Vera deux jours plus tôt. Un indus­triel à Por­to. Des tex­tiles. Des cir­cuits com­mer­ciaux ger­ma­no-por­tu­gais. Et main­te­nant, qua­rante-huit heures plus tard, Hart­mann — Wer­ner Hart­mann, atta­ché finan­cier de la léga­tion alle­mande, ban­quier nazi, joueur de bac­ca­ra — pro­non­çait le mot Por­to avec cette désin­vol­ture cal­cu­lée qui était sa marque de fabrique. M’a-t-on dit. Pas­sif. Imper­son­nel. On. Qui est on ? D’où vient l’in­for­ma­tion ? Par quel canal, par quelle bouche, par quel cou­loir de mur­mures et de tra­hi­sons le mot Por­to a‑t-il voya­gé de la ter­rasse du Palá­cio où Fle­ming l’a pro­non­cé jus­qu’au comp­toir du bar où Hart­mann le restitue ?

La réponse était simple. La réponse avait des yeux bruns qui tiraient vers le vert, une bar­rette en écaille de tor­tue et des Chur­ch’s anglaises neuves.

Vera.

Fle­ming le sut à cet ins­tant — pas comme une hypo­thèse, pas comme un soup­çon, mais comme une cer­ti­tude. La cer­ti­tude qui vient quand le piège se referme et que l’a­ni­mal est dedans, et que le trap­peur, en regar­dant l’a­ni­mal pris, res­sent non pas de la satis­fac­tion mais quelque chose de plus trouble, de plus ambi­gu — un mélange de triomphe et de tris­tesse, parce que pié­ger un ani­mal c’est aus­si le connaître, et que connaître c’est, d’une cer­taine manière, aimer, et qu’ai­mer ce qu’on piège est la forme la plus cruelle de l’amour.

Il fal­lait répondre. Hart­mann atten­dait. Les yeux gris étaient posés sur lui avec cette atten­tion miné­rale, cette patience de pierre, et chaque seconde de silence était une seconde de révé­la­tion — parce que l’homme qui ne répond pas est l’homme qui réflé­chit trop, et l’homme qui réflé­chit trop est l’homme qui a quelque chose à cacher.

— Por­to, dit Fle­ming. Oui. Un contact com­mer­cial. Rien de passionnant.

Rien de pas­sion­nant. La phrase réflexe. La phrase que Vera avait iden­ti­fiée comme le mot de passe des gens qui font quelque chose de pas­sion­nant. Fle­ming l’u­ti­li­sa sciem­ment — comme un écho, comme un code, comme un clin d’œil adres­sé non pas à Hart­mann mais à lui-même, à sa propre iro­nie, à cette par­tie de lui qui obser­vait la scène de l’ex­té­rieur et qui trou­vait tout cela — le bar, le whis­ky, l’Al­le­mand, le men­songe, le contre-men­songe — d’une absur­di­té magnifique.

— Les tex­tiles, pour­sui­vit Hart­mann. Un sec­teur inté­res­sant. Le Por­tu­gal exporte beau­coup de tex­tiles vers l’An­gle­terre — du coton, de la laine, du lin. Mais aus­si vers l’Al­le­magne, bien sûr. Les cir­cuits sont paral­lèles. Par­fois ils se croisent. C’est la beau­té du com­merce en temps de guerre : les enne­mis achètent aux mêmes four­nis­seurs. Nous por­tons peut-être des che­mises cou­sues dans la même usine, vous et moi.

Il dit cela avec le sou­rire — le sou­rire char­mant, le sou­rire dan­ge­reux. Et Fle­ming com­prit que Hart­mann ne par­lait pas de tex­tiles. Hart­mann par­lait de Vera. Pas direc­te­ment — jamais direc­te­ment. Mais les cir­cuits qui se croisent, les enne­mis qui par­tagent les mêmes four­nis­seurs, les che­mises cou­sues dans la même usine — tout cela était une méta­phore, un mes­sage codé, une façon de dire : nous avons la même source, vous et moi. Nous buvons au même puits. Et je sais que vous le savez.

Ou peut-être pas. Peut-être que Hart­mann par­lait réel­le­ment de tex­tiles. Peut-être que Fle­ming, empor­té par la para­noïa du ren­sei­gne­ment, voyait des codes là où il n’y avait que des conver­sa­tions de bar. C’é­tait le pro­blème de ce métier — le pro­blème de tous les métiers de l’ombre : à force de cher­cher des sens cachés, on finit par en trou­ver par­tout, même là où il n’y en a pas. Et cette infla­tion du sens est aus­si dan­ge­reuse que son absence, parce qu’elle conduit à des conclu­sions fausses bâties sur des pré­misses vraies, ce qui est la forme la plus insi­dieuse de l’erreur.

Mais le mot Por­to. Le mot Por­to, lui, n’é­tait pas une illu­sion. Il n’é­tait pas une coïn­ci­dence. Il était la preuve — la preuve mathé­ma­tique, irré­fu­table, aus­si solide que le neuf natu­rel du bac­ca­ra — que l’in­for­ma­tion avait cir­cu­lé. De Fle­ming à Vera. De Vera à — quoi ? La PVDE ? Un inter­mé­diaire ? Un employé de l’hô­tel ? Et de là, à Hart­mann. En qua­rante-huit heures. Un cir­cuit court. Un cir­cuit effi­cace. Un cir­cuit professionnel.

Vera était une espionne.

Le mot prit sa place dans l’es­prit de Fle­ming avec la pré­ci­sion d’un jeton posé sur la bonne case — clic, défi­ni­tif, incon­tes­table. Vera était une espionne. Elle le sur­veillait. Elle col­lec­tait ses infor­ma­tions. Elle les trans­met­tait à quel­qu’un qui les trans­met­tait à Hart­mann. Et toute la lumière de Lis­bonne, toutes les sar­dines de l’Al­fa­ma, tous les fados der­rière les portes vertes, toutes les châ­taignes du mira­dou­ro, tous les silences du fer­ry sur le Tage — tout cela pre­nait main­te­nant une autre cou­leur. Pas une cou­leur noire — pas la noir­ceur de la tra­hi­son simple, de la dupli­ci­té vul­gaire. Une cou­leur plus com­plexe, plus ambi­guë. La cou­leur de quel­qu’un qui fait son métier. Et qui fait son métier avec talent.

*

— Vous jouez ce soir ? deman­da Hartmann.

— Peut-être.

— Si vous jouez, per­met­tez-moi un conseil. Ne misez pas contre moi. Misez avec moi. Le ban­quier n’est pas l’en­ne­mi du ponte — il est son par­te­naire. Nous jouons le même jeu, de deux côtés de la table. Et le jeu est plus beau quand les deux côtés sont forts.

Il vida son verre d’eau — un geste étran­ge­ment solen­nel pour un verre d’eau, comme si l’eau elle-même était un alcool dont seul Hart­mann connais­sait le degré. Il se leva. Bou­ton­na sa veste. Le bou­ton du milieu. Le geste.

— Bon­soir, Com­man­der Fle­ming. Ce fut un plaisir.

Il s’é­loi­gna. La sil­houette en cos­tume anthra­cite — non, bleu nuit ce soir — tra­ver­sa le bar et dis­pa­rut par la porte qui menait au hall, et de là, pro­ba­ble­ment, à la rue, au casi­no, à sa table de bac­ca­ra où les jetons l’at­ten­daient comme des sol­dats attendent leur général.

Fle­ming res­ta au comp­toir. Le whis­ky était fini. Il n’en com­man­da pas un autre.

Il pen­sait.

*

Ce à quoi il pen­sait n’é­tait pas ce qu’on aurait pu attendre. Il ne pen­sait pas à Vera — pas direc­te­ment. Il ne pen­sait pas à la tra­hi­son, à la chaîne de trans­mis­sion, aux impli­ca­tions opé­ra­tion­nelles. Il pen­sait à quelque chose de plus inat­ten­du, de plus déran­geant, de plus vrai.

Il pen­sait à ce qu’il ressentait.

Et ce qu’il res­sen­tait n’é­tait pas de la colère.

C’é­tait de l’excitation.

L’ex­ci­ta­tion pure, brute, presque phy­sique, de l’homme qui vient de com­prendre que le jeu est plus grand que ce qu’il croyait. Que les enjeux sont plus éle­vés. Que les joueurs sont plus nom­breux. Et que lui — lui, Ian Fle­ming, offi­cier de bureau, rédac­teur de mémos, obser­va­teur pro­fes­sion­nel — est main­te­nant au centre du jeu. Pas en marge. Pas der­rière la balus­trade. Au centre. Sur la table. Dans les cartes.

Vera le tra­his­sait. C’é­tait un fait. Mais ce fait, au lieu de le bles­ser, l’élec­tri­sait — parce qu’il signi­fiait qu’il comp­tait. Qu’il exis­tait dans le jeu. Que quel­qu’un — quelque part — avait jugé néces­saire de le sur­veiller, de le trom­per, de le mani­pu­ler, ce qui était, para­doxa­le­ment, la forme la plus flat­teuse de la recon­nais­sance. On ne sur­veille pas les gens insi­gni­fiants. On ne trompe pas les gens qui n’ont rien à offrir. Le men­songe de Vera était la preuve que Fle­ming valait la peine d’être menti.

Et cette exci­ta­tion — cette exci­ta­tion mora­le­ment dou­teuse, stra­té­gi­que­ment dan­ge­reuse, émo­tion­nel­le­ment toxique — était peut-être la chose la plus vivante qu’il eût res­sen­tie depuis des années. Plus vivante que la défaite au bac­ca­ra. Plus vivante que la lumière du Tage. Plus vivante que le rire de Popov ou la mélan­co­lie de Mag­da ou le regard gris de Hart­mann. Parce que cette exci­ta­tion n’é­tait pas esthé­tique ni intel­lec­tuelle ni sen­ti­men­tale. Elle était ani­male. C’é­tait l’ex­ci­ta­tion du chas­seur qui découvre que la proie est, en réa­li­té, un autre chas­seur. Et que la forêt dans laquelle il chasse est, en réa­li­té, une arène.

Fle­ming paya son whis­ky. Se leva. Sor­tit du bar.

Dans le hall, il s’ar­rê­ta. Regar­da la porte d’en­trée — les portes vitrées, la nuit dehors, les pal­miers, la route, le casi­no de l’autre côté. Puis il regar­da l’es­ca­lier — le tapis gre­nat, les appliques en bronze, la mon­tée vers la chambre 214. Deux direc­tions. Deux choix.

Le casi­no, où Hart­mann l’at­ten­dait — peut-être.

Ou la chambre, où le bloc-notes l’at­ten­dait — certainement.

Il prit l’escalier.

*

La chambre 214. La porte. La clé. La lumière.

Fle­ming ôta sa veste. Retrous­sa ses manches. S’as­sit au bureau. Prit le bloc-notes — un nou­veau, ache­té au kiosque du hall, pas celui du tiroir qui était com­pro­mis. Et il com­men­ça à écrire.

Pas un rap­port. Pas des notes pour l’a­mi­ral God­frey. Autre chose.

Un plan.

Si Vera le tra­his­sait — et elle le tra­his­sait — alors Vera était un canal. Un tuyau par lequel l’in­for­ma­tion cou­lait de Fle­ming vers Hart­mann. Et un tuyau, quand on le contrôle, n’est pas un pro­blème. C’est un outil. On peut y faire cou­ler ce qu’on veut. Du vrai. Du faux. Du vrai mélan­gé au faux. Du faux habillé en vrai. On peut trans­for­mer une fuite en robinet.

Fle­ming écri­vit. Les mots venaient vite — plus vite qu’ils ne venaient pour les rap­ports à God­frey, plus vite qu’ils ne venaient pour quoi que ce soit de pro­fes­sion­nel. Ils venaient avec la flui­di­té des choses natu­relles, la flui­di­té de l’eau qui coule en des­cente, de la parole qui vient quand le locu­teur sait exac­te­ment ce qu’il veut dire. Et ce que Fle­ming vou­lait dire — ce que Fle­ming vou­lait faire — était ceci :

Il allait nour­rir Vera.

Pas de vraies infor­ma­tions — il n’en avait pas, ou très peu, et celles qu’il avait étaient trop pré­cieuses pour être sacri­fiées. Il allait la nour­rir de fausses infor­ma­tions. Des infor­ma­tions cré­dibles, cohé­rentes, détaillées — assez vraies pour pas­ser les filtres, assez fausses pour être inof­fen­sives. Il allait inven­ter un réseau. Un réseau fic­tif d’a­gents bri­tan­niques au Por­tu­gal, avec des noms, des lieux, des ren­dez-vous, une archi­tec­ture de men­songe si bien construite qu’elle résis­te­rait à l’exa­men. Et il allait dis­til­ler ce réseau, pièce par pièce, jour après jour, à tra­vers Vera, vers Hart­mann, vers les Allemands.

C’é­tait de la dés­in­for­ma­tion. Le mot exis­tait dans le voca­bu­laire du ren­sei­gne­ment, mais Fle­ming n’a­vait jamais eu l’oc­ca­sion de le pra­ti­quer. Il l’a­vait théo­ri­sé — dans des mémos, dans des plans d’o­pé­ra­tion, dans ces fic­tions opé­ra­tion­nelles qui étaient sa spé­cia­li­té à l’A­mi­rau­té. L’O­pé­ra­tion Gol­de­neye. L’O­pé­ra­tion Ruth­less. Des plans sur le papier. Des rêves d’es­pion de bureau.

Mais main­te­nant — main­te­nant, pour la pre­mière fois — il avait un canal. Il avait une cible. Il avait un ter­rain. Et il avait quelque chose que les manuels de dés­in­for­ma­tion ne men­tionnent jamais mais qui est l’in­gré­dient essen­tiel, le cata­ly­seur sans lequel rien ne fonc­tionne : il avait envie.

Envie de jouer. Envie d’a­gir. Envie de ces­ser d’être l’homme qui regarde et de deve­nir l’homme qui fait. Envie de prendre la matière — la matière dont Vera avait par­lé, la matière dont Popov avait par­lé — et de la trans­for­mer. Pas en livre. Pas encore. En opé­ra­tion. En jeu. En piège.

Il écri­vit pen­dant deux heures.

Quand il eut fini, il avait devant lui trois pages de notes ser­rées. Un réseau fic­tif de cinq agents — deux à Lis­bonne, un à Por­to, un à Faro, un à Coim­bra. Des noms inven­tés. Des pro­fils inven­tés. Des ren­dez-vous inven­tés. Une mis­sion inven­tée — sur­veiller les expor­ta­tions de tungs­tène vers le Reich par les ports por­tu­gais. Tout faux. Tout cré­dible. Tout prêt à être distillé.

Il relut les pages. Cor­ri­gea un détail. Ajou­ta une nuance. Et il sou­rit — le même sou­rire que dans le noir, deux soirs plus tôt, le sou­rire de l’homme qui découvre le plai­sir de l’é­cri­ture. Parce que c’é­tait de l’é­cri­ture. Pas de la lit­té­ra­ture — pas encore. Mais de l’é­cri­ture quand même. L’in­ven­tion d’un monde. La créa­tion de per­son­nages qui n’exis­taient pas mais qui exis­te­raient, bien­tôt, dans l’es­prit de Hart­mann, dans les rap­ports de l’Ab­wehr, dans les archives du Reich. Des fic­tions qui devien­draient, pour ceux qui les rece­vraient, des réa­li­tés. Des men­songes qui devien­draient des vérités.

La fron­tière entre l’es­pion et l’é­cri­vain n’a­vait jamais été aus­si mince.

Fle­ming plia les pages. Les glis­sa dans la poche inté­rieure de son bla­zer, avec les autres — les mots du bloc-notes, le chiffre, le pré­nom, la phrase. Sa poche inté­rieure deve­nait un coffre-fort de papier, une archive por­table, un roman en morceaux.

Il se cou­cha. La fatigue tom­ba sur lui comme un rideau — lourde, sou­daine, bien­ve­nue. La fatigue de l’homme qui a pris une déci­sion et qui peut enfin dor­mir, parce que la déci­sion, même mau­vaise, est un repos, et que l’in­dé­ci­sion est le pire des insomnies.

Demain, il com­men­ce­rait. Demain, il par­le­rait à Vera. Il lui dirait — inci­dem­ment, natu­rel­le­ment, entre deux bicas et un sou­rire — qu’il avait appris l’exis­tence d’un réseau. Qu’un de ses contacts à l’am­bas­sade lui avait men­tion­né des agents, des noms, des opé­ra­tions. Il lais­se­rait tom­ber les détails comme on laisse tom­ber des miettes de pain dans une forêt — pas pour retrou­ver son che­min, mais pour nour­rir les oiseaux.

Et les oiseaux viendraient.

Fle­ming fer­ma les yeux. Le som­meil vint, rapide, propre, sans rêves. Le som­meil du joueur qui a trou­vé sa main. Le som­meil de l’homme qui, pour la pre­mière fois de la guerre, ne se contente plus de regarder.

Le jeu commençait.

Pour de vrai, cette fois.

Cha­pitre 11 — Lis­bonne la nuit

Il sor­tit seul.

C’é­tait le neu­vième soir et il avait besoin de soli­tude — pas de la soli­tude confor­table de la chambre 214, avec ses per­siennes et son bloc-notes et son piège de crayon dans le tiroir. D’une autre soli­tude. La soli­tude du mou­ve­ment. La soli­tude de l’homme qui marche dans une ville étran­gère, la nuit, sans but, sans carte, sans ali­bi, et qui se laisse por­ter par ses pas comme un bateau se laisse por­ter par le courant.

Il avait besoin de Lis­bonne. Pas la Lis­bonne de Vera — la Lis­bonne gui­dée, com­men­tée, tra­duite. Pas la Lis­bonne du Palá­cio — fil­trée, asep­ti­sée, dorée. La Lis­bonne brute. La Lis­bonne de nuit. La Lis­bonne qui exis­tait quand per­sonne ne la mon­trait à personne.

Il prit un taxi jus­qu’au Cais do Sodré. Paya. Des­cen­dit. Et marcha.

*

Le Cais do Sodré, la nuit, n’a­vait rien à voir avec le Cais do Sodré du matin — celui du fer­ry, des mouettes, de la tra­ver­sée du Tage avec Vera. La nuit tom­bée, le quar­tier chan­geait de peau. Les marins rem­pla­çaient les tra­vailleurs. Les bars rem­pla­çaient les bureaux. Les lumières — rouges, jaunes, vio­lettes — rem­pla­çaient la lumière du jour avec une agres­si­vi­té de néons qui pro­met­taient des choses que le jour ne pro­met­tait pas. Des femmes se tenaient dans des embra­sures de portes, sil­houettes immo­biles, ciga­rettes aux lèvres, robes trop courtes pour le mois de novembre, visages peints qui sem­blaient attendre non pas des clients mais la fin de quelque chose — de la nuit, de la guerre, de l’at­tente elle-même.

Fle­ming pas­sa. Il ne s’ar­rê­ta pas. Pas par ver­tu — par mou­ve­ment. Ce soir, il avait besoin de mar­cher, et s’ar­rê­ter aurait été une tra­hi­son du mou­ve­ment, une capi­tu­la­tion devant l’i­ner­tie. Il mon­ta. Les rues mon­taient — à Lis­bonne, les rues montent tou­jours, sauf quand elles des­cendent, et dans les deux cas elles vous essoufflent, parce que cette ville a été construite non pas sur un plan mais sur un relief, non pas par des archi­tectes mais par des chèvres et des marins, des gens qui grim­paient sans se deman­der pour­quoi et qui construi­saient où leurs pieds les menaient.

Le Bair­ro Alto. Il y entra par une ruelle si étroite que ses épaules tou­chaient presque les murs des deux côtés — des murs humides, cou­verts d’af­fiches déchi­rées et de graf­fi­tis que la pénombre ren­dait illi­sibles. Le sol était pavé de pierres irré­gu­lières, glis­santes, polies par des siècles de pas. Des fenêtres ouvertes lais­saient échap­per de la lumière, des voix, des bruits de vais­selle, des odeurs de cui­sine — l’ail, tou­jours l’ail, cette odeur fon­da­men­tale de la cui­sine por­tu­gaise qui est aux plats ce que le sel est à la mer : l’es­sence, le com­men­ce­ment, le non-négo­ciable. Et par-des­sus l’ail, le pois­son, les oignons, le piment, le vin qui chauf­fait dans des cas­se­roles, et cette odeur indé­fi­nis­sable de vie domes­tique qui est la même par­tout dans le monde — à Lis­bonne, à Naples, à Istan­bul — l’o­deur des gens chez eux, des gens qui mangent, des gens qui existent dans leurs murs avec cette cer­ti­tude tran­quille que donne le fait d’a­voir un endroit où rentrer.

Fle­ming n’a­vait pas d’en­droit où ren­trer. Pas vrai­ment. Il avait la chambre 214, qui n’é­tait pas un endroit mais un pas­sage. Il avait l’ap­par­te­ment de Londres, dans Ebu­ry Street, qui n’é­tait pas un endroit mais un décor. Il n’a­vait jamais eu d’en­droit — pas depuis Eton, pas depuis l’en­fance, pas depuis la mort de son père à lui, Valen­tine Fle­ming, tué en 1917 en France, quand Ian avait neuf ans. La mort du père. Encore. Tou­jours. Les pères morts qui hantent les fils comme les rois morts hantent les pays.

Il mar­cha. Les ruelles du Bair­ro Alto s’ou­vraient et se refer­maient autour de lui comme les pages d’un livre qu’on feuillette au hasard — un pas­sage cou­vert ici, une place minus­cule là, un esca­lier qui des­cen­dait vers rien, un mur aveugle sur lequel un chat dor­mait avec l’au­to­ri­té abso­lue des créa­tures qui n’ont besoin de per­sonne. Des bars — beau­coup de bars. Des portes ouvertes d’où s’é­chap­pait une lumière chaude et un bruit de conver­sa­tion qui res­sem­blait, de l’ex­té­rieur, à de la musique — pas de la musique orga­ni­sée, de la musique natu­relle, la musique que pro­duisent les voix humaines quand elles se super­posent dans un espace clos, cette poly­pho­nie du quo­ti­dien qui est le contraire du silence et qui est aus­si le contraire du bruit, parce qu’elle a un rythme, une cadence, un sens.

Fle­ming entra dans un bar. N’im­porte lequel. Le pre­mier dont la porte était ouverte et la lumière accueillante.

*

L’in­té­rieur était petit — six tables, un comp­toir, un miroir au mur qui reflé­tait la salle et la dou­blait en taille et en huma­ni­té. Le comp­toir était en zinc, bos­se­lé, mar­qué par des années de coudes et de verres posés trop fort. Der­rière le comp­toir, un homme sans âge — trente ans ou soixante, impos­sible à dire, le genre de visage que le temps ne vieillit pas mais patine, comme il patine le bois et la pierre — ser­vait du vin et de l’eau-de-vie avec des gestes éco­nomes, pré­cis, répé­tés mille fois et deve­nus chorégraphie.

Fle­ming s’as­sit au comp­toir. Com­man­da un vin­ho tin­to — du vin rouge, la bois­son de nuit, la bois­son de soli­tude. Le vin arri­va dans un verre épais, sans pied, un verre de tra­vailleur, pas un verre de palace. Il était sombre, presque noir, et quand Fle­ming le por­ta à ses lèvres, le goût le sur­prit — pas la ron­deur du bor­deaux ni l’a­ci­di­té du bour­gogne, mais quelque chose de plus brut, de plus ter­reux, un goût de rai­sin et de fer et de gra­nit, le goût d’un sol et d’un cli­mat et d’un peuple, un goût qui n’a­vait pas été civi­li­sé par la vini­fi­ca­tion de pré­ci­sion mais qui exis­tait tel quel, sau­vage, intact, comme un cri avant qu’il ne devienne un mot.

Il but. Autour de lui, les clients du bar par­laient. Des hommes, sur­tout — des ouvriers, des dockers, des arti­sans, des gens aux mains abî­mées et aux visages mar­qués, des gens qui tra­vaillaient et qui buvaient et qui ne fai­saient sem­blant d’être rien d’autre que ce qu’ils étaient. Pas de masques ici. Pas de jeu. Pas de doubles fonds. La sim­pli­ci­té bru­tale des gens qui n’ont pas le luxe de men­tir parce que le men­songe est un luxe, une dépense d’éner­gie, un inves­tis­se­ment que seuls les riches et les espions peuvent se permettre.

Fle­ming les regar­da. Ces hommes. Ces visages. Et il éprou­va quelque chose qu’il n’a­vait pas éprou­vé depuis des années — ou peut-être qu’il n’a­vait jamais éprou­vé, peut-être que c’é­tait neuf, cette sen­sa­tion, vierge, inédite. De l’en­vie. Pas l’en­vie qu’il avait res­sen­tie devant Popov — l’en­vie de la vita­li­té, de la pré­sence, du cha­risme. Une envie plus pro­fonde. L’en­vie de la sim­pli­ci­té. L’en­vie d’être un homme qui boit du vin dans un bar du Bair­ro Alto sans arrière-pen­sée, sans mis­sion, sans bloc-notes dans la poche, sans réseau fic­tif d’a­gents ima­gi­naires, sans femme qui le tra­hit, sans Alle­mand qui joue au bac­ca­ra, sans roi qui pleure un péki­nois. L’en­vie de la vie simple. De la vie directe. De la vie sans doublure.

Il rit. Inté­rieu­re­ment. Un rire sans son. L’en­vie de la sim­pli­ci­té chez un homme qui avait fait de la com­pli­ca­tion son métier — c’é­tait une contra­dic­tion, et les contra­dic­tions, dans cette ville de contra­dic­tions, étaient peut-être la seule forme de vérité.

Il com­man­da un deuxième verre. Le patron le ser­vit sans un mot. Le vin cou­la. Fle­ming but.

*

Il res­sor­tit. Conti­nua de mar­cher. Le Bair­ro Alto cédait la place à un autre quar­tier — ou peut-être au même quar­tier vu d’un autre angle, parce que à Lis­bonne les quar­tiers ne changent pas vrai­ment, ils glissent les uns dans les autres comme les cou­leurs d’un spectre, du rouge à l’o­range à l’o­range au jaune, sans fron­tière nette, sans ligne de démar­ca­tion, juste une tran­si­tion conti­nue, insen­sible, qui fait qu’on se retrouve ailleurs sans savoir quand on a quit­té ici.

Il des­cen­dit. Les rues des­cen­daient main­te­nant — vers le fleuve, vers l’eau, vers ce bas de la ville qui est aus­si son fond, au sens géo­gra­phique et au sens moral. La Mou­ra­ria. Le quar­tier le plus ancien, le plus pauvre, le plus authen­tique de Lis­bonne. L’an­cien quar­tier maure — d’où le nom — recon­ver­ti au fil des siècles en quar­tier popu­laire, en refuge des mar­gi­naux, des artistes, des pros­ti­tuées, des fous, des fadis­tas. Le quar­tier où le fado était né. Pas le fado des concerts et des disques et des tou­ristes. Le fado d’o­ri­gine. Le fado de la rue. Le fado de la douleur.

Les immeubles ici étaient plus vieux, plus usés, plus vivants que par­tout ailleurs. Les façades pen­chaient. Les bal­cons rouillés sem­blaient prêts à tom­ber — mais ne tom­baient pas, tenus par cette force mys­té­rieuse qui tient les choses debout au Por­tu­gal, une force qui n’est ni l’in­gé­nie­rie ni l’en­tre­tien mais une espèce de volon­té col­lec­tive, de refus de l’ef­fon­dre­ment, de résis­tance pas­sive de la matière contre le temps. Des azu­le­jos man­quaient sur les murs, lais­sant des taches de plâtre nu qui res­sem­blaient à des bles­sures — et les azu­le­jos qui res­taient étaient fis­su­rés, déla­vés, mais beaux quand même, beaux de leur ruine, beaux de leur résis­tance, comme sont beaux les visages mar­qués qui portent leurs cica­trices sans les cacher.

Fle­ming mar­chait. Ses pas réson­naient sur les pavés. Il croi­sa un ivrogne qui dor­mait dans une embra­sure de porte, recro­que­villé sur lui-même comme un fœtus, une bou­teille vide ser­rée contre sa poi­trine comme un enfant serre un ours en peluche. Il croi­sa un prêtre — une sou­tane noire dans la nuit noire, un visage invi­sible, une pré­sence qui pas­sait comme une ombre d’ombre. Il croi­sa deux gamins qui cou­raient, pieds nus, à une heure du matin, dans une ruelle qui sen­tait l’u­rine et le jas­min — parce qu’à Lis­bonne, l’u­rine et le jas­min coexistent comme tout le reste, sans hié­rar­chie, sans juge­ment, dans ce désordre démo­cra­tique des odeurs qui est peut-être la forme la plus hon­nête de la réalité.

Et puis il enten­dit le fado.

*

Pas comme la der­nière fois — pas à tra­vers une porte verte, pas fil­tré, pas amor­ti. Cette fois, le fado était là, dans la rue, à l’air libre, sor­tant d’une cave dont la porte était grande ouverte sur la nuit comme une bouche qui chante. Fle­ming s’ar­rê­ta. L’ar­rêt fut invo­lon­taire — ses jambes ces­sèrent de mar­cher avant que son cer­veau n’ait don­né l’ordre, comme si le son avait court-cir­cui­té la volon­té et com­man­dé direc­te­ment au corps.

La cave était au bout d’un esca­lier de pierre — cinq marches qui des­cen­daient vers une lumière oran­gée et une fumée épaisse et une voix. La voix. Pas celle d’Amá­lia — une autre voix, plus vieille, plus cas­sée, une voix qui avait vécu des choses que la beau­té d’Amá­lia n’a­vait pas encore vécues. Une voix d’homme, cette fois. Un homme qui chan­tait le fado dans une cave de la Mou­ra­ria, devant un public de vingt per­sonnes, avec une gui­tar­ra por­tu­gue­sa et une vio­la pour tout orchestre, et sa voix mon­tait dans l’es­ca­lier comme la fumée mon­tait, en volutes, en spi­rales, char­gée de tout ce que la voix humaine peut por­ter quand elle ne porte plus de mots mais des sons, et que les sons ne portent plus de sens mais des émo­tions, et que les émo­tions ne portent plus rien d’i­den­ti­fiable mais cette chose sans nom qui est le propre de la musique et qui fait que les hommes pleurent sans savoir pourquoi.

Fle­ming des­cen­dit les marches.

La cave était ce qu’il atten­dait et ce qu’il n’at­ten­dait pas — un espace bas, enfu­mé, éclai­ré par des bou­gies posées sur les tables dans des bou­teilles de vin, avec des murs en pierre brute qui suin­taient l’hu­mi­di­té et qui, dans la lumière vacillante des bou­gies, sem­blaient res­pi­rer, se contrac­ter et se dila­ter comme les pou­mons d’un ani­mal sou­ter­rain. Des gens étaient assis — ser­rés, épaule contre épaule, verres en main, visages tour­nés vers le fond de la cave où le chan­teur se tenait debout, les yeux fer­més, les mains le long du corps, la tête légè­re­ment ren­ver­sée en arrière, et la voix sor­tait de lui comme si elle ne lui appar­te­nait pas, comme si elle venait d’ailleurs, du sol, des murs, de la pierre, de quelque chose de plus ancien que lui et de plus grand que lui.

Fle­ming trou­va une place. Debout, contre le mur, dans un coin. Le ser­veur — un gar­çon de seize ans, peut-être moins — lui appor­ta un verre de vin sans qu’il le demande. Ici, on ne deman­dait pas. On rece­vait. C’é­tait la règle de la cave. La règle du fado. Vous entrez, vous vous tai­sez, vous écou­tez, vous buvez, et le reste — le monde exté­rieur, la guerre, les espions, les men­songes, les tra­hi­sons — le reste n’existe plus.

Le chan­teur chan­tait. Les paroles étaient en por­tu­gais — Fle­ming ne com­pre­nait pas les mots, ou pas tous, des frag­ments seule­ment, des éclats de sens qui sur­gis­saient du flot sonore comme des îles sur­gissent de la mer. Sau­dade. Amor. Noite. Des­ti­no. Les mots du fado, ces mots qui reviennent tou­jours, comme les vagues reviennent tou­jours, les mêmes et dif­fé­rents, por­teurs de la même charge et d’une charge nou­velle. Et entre les mots — dans les silences, dans les res­pi­ra­tions, dans ces inter­stices micro­sco­piques où la voix hésite avant de reprendre — dans ces entre-deux, quelque chose d’autre pas­sait. Quelque chose qui n’a­vait pas besoin de tra­duc­tion parce que ce n’é­tait pas une langue mais une vibra­tion, une fré­quence, le bat­te­ment d’un cœur humain ampli­fié par la musique et ren­du universel.

Fle­ming écou­ta. Long­temps. Trois chan­sons. Quatre. Cinq. Il per­dit le compte. Le vin des­cen­dait et la musique mon­tait, et les deux mou­ve­ments — l’un vers le bas du corps, l’autre vers le haut de l’âme — créaient un équi­libre étrange, un ver­tige stable, un état de conscience modi­fié qui n’é­tait ni l’i­vresse ni la sobrié­té mais quelque chose entre les deux, un état que les Por­tu­gais connais­saient bien et que les étran­gers ne connais­saient jamais tout à fait, parce que cet état était le fado lui-même — pas la musique, mais l’é­tat d’être que la musique pro­dui­sait. La sau­dade incar­née. Le manque ren­du habitable.

Le chan­teur s’ar­rê­ta. Le silence qui sui­vit la der­nière note fut un silence de cathé­drale — vaste, ver­ti­cal, sacré. Per­sonne ne bou­gea. Per­sonne n’ap­plau­dit. On n’ap­plau­dit pas le fado. On le reçoit. Comme on reçoit un coup. Comme on reçoit une grâce.

Puis les conver­sa­tions reprirent. Dou­ce­ment. Le brou­ha­ha revint. Le monde exté­rieur, que la musique avait tenu à dis­tance comme un exor­cisme tient les démons, s’in­fil­tra de nou­veau dans la cave — les voix, les rires, les verres, la fumée. Fle­ming finit son vin. Posa quelques escu­dos sur la table. Remon­ta les cinq marches.

Dehors, la nuit était plus pro­fonde. Plus froide aus­si — la tié­deur de novembre avait cédé à une fraî­cheur qui sen­tait l’aube, comme si la nuit, en vieillis­sant, se refroi­dis­sait, se res­ser­rait, se pré­pa­rait à mou­rir pour lais­ser place au jour.

*

Il mar­cha encore. Plus bas. Vers les quais. Vers le Tage.

La ville chan­geait à mesure qu’il des­cen­dait — les ruelles cédaient la place à des rues plus larges, les immeubles anciens à des entre­pôts, les bars à des docks. L’o­deur chan­geait aus­si — plus de cui­sine, plus de jas­min, plus de vie domes­tique. L’o­deur du port. Le gou­dron, le sel, le die­sel, les cor­dages mouillés, le pois­son à grande échelle — pas le pois­son des tas­cas, le pois­son des caisses empi­lées sur les quais, le pois­son indus­triel, le pois­son qui nour­rit une ville et un pays et qui sent la sueur de la mer.

Et là, sur les quais, dans l’ombre des entre­pôts, il les vit.

Les réfu­giés.

Vera les lui avait mon­trés de loin — au Ros­sio, en plein jour, des sil­houettes par­mi d’autres sil­houettes. Mais la nuit, sur les quais, c’é­tait dif­fé­rent. La nuit enle­vait le camou­flage. La nuit mon­trait les choses telles qu’elles étaient.

Ils étaient une tren­taine. Peut-être plus — dif­fi­cile à comp­ter dans l’obs­cu­ri­té. Assis, allon­gés, accrou­pis sur le quai, près d’un entre­pôt dont le rideau de fer était à demi levé et qui ser­vait, visi­ble­ment, d’a­bri tem­po­raire. Des valises. Des bal­lots. Des cou­ver­tures posées sur le sol en béton. Des enfants endor­mis — deux, trois, blot­tis contre des adultes qui ne dor­maient pas, qui veillaient, les yeux grands ouverts dans le noir, ces yeux de veilleurs que Fle­ming recon­nut immé­dia­te­ment parce qu’il les avait vus à Londres, pen­dant le Blitz, dans les sta­tions de métro trans­for­mées en abris — les yeux des gens qui ne dorment plus parce que dor­mir c’est lâcher prise et que lâcher prise, quand le monde vous pour­suit, c’est mourir.

Des juifs. Pro­ba­ble­ment. Vera l’a­vait dit — la plu­part sont juifs. Ils viennent d’Au­triche, d’Al­le­magne, de Pologne, de France. Ils ont tra­ver­sé l’Eu­rope. Et ils sont là. Sur ce quai. Dans cette ville de lumière qui ne les voit pas, dans ce pays neutre qui les tolère sans les accueillir, dans cette nuit qui est la même nuit que celle du Palá­cio Esto­ril et qui est pour­tant une autre nuit, un autre monde, un autre uni­vers — le quai et le palace sépa­rés par trente kilo­mètres de route côtière et par un abîme de classe, de chance, de destin.

Fle­ming s’ar­rê­ta. Il ne s’ap­pro­cha pas. Il res­ta à dis­tance — sa dis­tance habi­tuelle, sa dis­tance d’ob­ser­va­teur, cette dis­tance qui était sa malé­dic­tion et son talent et qui, ce soir, devant ces gens sur ce quai, lui parut pour la pre­mière fois non pas un talent mais une obs­cé­ni­té. Parce qu’ob­ser­ver la souf­france de loin est une forme de consen­te­ment. Parce que la dis­tance, quand elle est choi­sie, est un acte, et que cet acte — cet acte de res­ter debout, en cos­tume, avec un por­te­feuille plein et un pas­se­port bri­tan­nique dans la poche, à regar­der des gens qui n’a­vaient ni l’un ni l’autre — cet acte était le contraire de ce qu’il aurait dû faire. Et ce qu’il aurait dû faire, il ne le savait pas. Don­ner de l’argent ? À qui ? Com­bien ? Pour quoi — un repas, un billet de bateau, un visa qu’on n’a­chète pas avec de l’argent mais avec des tam­pons et des signa­tures et des volon­tés poli­tiques ? Par­ler ? Que dire ? Que dit un offi­cier de la Royal Navy à des réfu­giés juifs qui dorment sur un quai de Lis­bonne en atten­dant un miracle qui ne vien­dra peut-être jamais ?

Rien. Il n’y avait rien à dire. Et cette absence de mots, ce vide de lan­gage devant la souf­france, était peut-être la leçon la plus dure que Lis­bonne lui infli­ge­rait — la leçon que les mots, ses outils, ses armes, ses com­pa­gnons de tou­jours, ne servent à rien devant cer­taines réa­li­tés. Que la réa­li­té, par­fois, dépasse le lan­gage. Et que le silence, devant la souf­france, n’est pas de la pudeur mais de l’impuissance.

Il res­ta debout. Cinq minutes. Dix. Il regar­da. Il fit ce qu’il savait faire — il regar­da. Et il enre­gis­tra. Chaque détail. La cou­ver­ture en laine grise. L’en­fant endor­mi dont le pied dépas­sait, un petit pied nu, sale, un pied d’en­fant qui aurait dû être dans un lit, dans une chambre, dans une mai­son, dans un pays, et qui était là, sur un quai, expo­sé à la nuit. Le vieil homme assis contre le mur, le dos très droit — la pos­ture d’Um­ber­to, presque, la même ver­ti­ca­li­té, la même digni­té, sauf qu’Um­ber­to était un prince dans un palace et que cet homme était un réfu­gié sur un quai, et que leur digni­té était la même, exac­te­ment la même, et que cette éga­li­té dans la digni­té était la chose la plus ter­rible et la plus belle que Fle­ming eût jamais vue.

Il pen­sa à Hart­mann. À ses mains de joueur. À ses jetons. À l’argent du Reich qui cir­cu­lait à tra­vers les banques por­tu­gaises, les comptes numé­ro­tés, les socié­tés-écrans. L’argent qui finan­çait la machine. La machine qui pro­dui­sait ceci — ces gens sur ce quai, ces enfants aux pieds nus, ces yeux de veilleurs dans le noir. Hart­mann jouait au bac­ca­ra pen­dant que des gens fuyaient la machine qu’il finan­çait. Et Fle­ming jouait à l’es­pion pen­dant que des gens dor­maient sur des quais. Et le casi­no brillait et le Palá­cio brillait et Lis­bonne brillait, et tout cet éclat, toute cette beau­té, toute cette lumière por­tu­gaise qui l’a­vait aveu­glé le pre­mier jour n’é­tait peut-être rien d’autre qu’un écran — un écran de lumière der­rière lequel l’obs­cu­ri­té réelle se déployait, silen­cieuse, métho­dique, sans fin.

Fle­ming tour­na les talons. Mar­cha. Vite. Plus vite qu’il n’a­vait mar­ché de toute la soi­rée. Pas pour fuir — pour digé­rer. Pour lais­ser le mou­ve­ment du corps absor­ber le choc de ce qu’il venait de voir, comme le mou­ve­ment du boxeur absorbe l’im­pact du coup, non pas en résis­tant mais en accom­pa­gnant, en rou­lant avec la force, en la lais­sant tra­ver­ser le corps sans le détruire.

*

Il remon­ta. Les rues mon­taient. Il mon­ta avec elles, le souffle court, les jambes lourdes, le cœur bat­tant non pas de l’ef­fort mais de ce qu’il por­tait — le poids des images, des visages, du pied nu de l’en­fant, de la digni­té du vieil homme, du fado dans la cave, du vin rouge dans le verre sans pied, de tout ce que cette nuit lui avait don­né et qu’il ne pour­rait jamais rendre.

Il attei­gnit le Bair­ro Alto. Puis le Chia­do. Le Ros­sio — vide à cette heure, la grande place déserte, les fon­taines éteintes, la gare fer­mée, les colonnes de la façade néo-manué­line qui se dres­saient dans le noir comme les piliers d’un temple aban­don­né. Le tram­way jaune dor­mait au bout de sa ligne, immo­bile, ridi­cule et magni­fique comme un jouet d’en­fant géant oublié dans la nuit.

Fle­ming s’as­sit sur un banc. Le Ros­sio à trois heures du matin. Seul. Le froid était venu — un vrai froid, main­te­nant, un froid de fin de nuit qui mor­dait les oreilles et les doigts et qui disait : l’aube approche, et avec l’aube, le monde réel, le monde des déci­sions et des consé­quences, le monde où les men­songes qu’on a semés germent et poussent et deviennent des plantes qu’on ne contrôle plus.

Il allu­ma une Mor­land. Ses vraies ciga­rettes. Le tabac turc. Le goût de chez lui. Il fuma en regar­dant le Ros­sio vide, les pavés lui­sants sous les réver­bères, les bâti­ments endor­mis, et il pen­sa — avec cette luci­di­té cruelle des heures tar­dives, cette luci­di­té qui vient quand les défenses sont tom­bées et que l’es­prit, épui­sé, cesse de men­tir à son pro­prié­taire — il pen­sa à ce qu’il était en train de faire.

Il était en train de jouer. De jouer à l’es­pion. De jouer avec Vera. De construire un réseau fic­tif, de dis­til­ler des men­songes, de mani­pu­ler une femme qui le mani­pu­lait. Et pen­dant qu’il jouait — pen­dant qu’ils jouaient tous, lui, Vera, Hart­mann, Popov, les Bri­tan­niques, les Alle­mands, les Por­tu­gais, tout le monde dans ce grand casi­no qu’é­tait Esto­ril et Lis­bonne et le Por­tu­gal et l’Eu­rope — pen­dant qu’ils jouaient, des gens dor­maient sur des quais. Des enfants avaient froid. Des vieillards gar­daient leur digni­té dans le noir comme on garde une bou­gie allu­mée dans le vent.

Le jeu et la souf­france. La fic­tion et le réel. Le casi­no et le quai.

Et lui, entre les deux. Comme tou­jours. L’homme du milieu. L’homme de la dis­tance. L’homme qui regarde le jeu et la souf­france sans être tout à fait dans l’un ni tout à fait dans l’autre. L’homme qui note. L’homme qui enre­gistre. L’homme qui — un jour, peut-être, si le cou­rage venait, si les mots venaient, si la vie lui don­nait enfin ce qu’il cher­chait sans savoir le nom­mer — l’homme qui écrirait.

Pas un rap­port. Pas un mémo. Pas un plan d’o­pé­ra­tion. Un livre. Un vrai livre. Un livre qui contien­drait tout cela — le casi­no et le quai, le joueur et le réfu­gié, la lumière et l’ombre, la beau­té et la honte. Un livre qui ne résou­drait rien et n’ex­pli­que­rait rien et ne conso­le­rait per­sonne mais qui dirait — sim­ple­ment, hon­nê­te­ment, avec tout le grain et la rugo­si­té du réel — ce que c’é­tait que d’être un homme dans un monde en guerre. Un homme impar­fait. Un homme lâche. Un homme qui regar­dait au lieu d’a­gir et qui fai­sait de ce regard, len­te­ment, dou­lou­reu­se­ment, obs­ti­né­ment, son seul acte de courage.

La ciga­rette se consu­ma. Le bout rouge s’é­tei­gnit dans le froid de l’aube. Fle­ming l’é­cra­sa sous sa semelle, sur les pavés du Ros­sio, et le geste eut quelque chose de défi­ni­tif — pas la fin d’une ciga­rette, la fin d’une illu­sion. L’illu­sion qu’il pou­vait tra­ver­ser cette guerre en res­tant propre. En res­tant à l’é­cart. En res­tant l’observateur.

Il ne pou­vait pas. Per­sonne ne pou­vait. La guerre salis­sait tout le monde — les com­bat­tants et les civils, les espions et les réfu­giés, les joueurs et les obser­va­teurs. Elle salis­sait par inclu­sion et par exclu­sion, par l’acte et par l’ab­sence d’acte, et cette nuit, sur les quais de Lis­bonne, Fle­ming avait com­pris que son absence d’acte était un acte, et que cet acte le salis­sait comme n’im­porte quel autre.

*

Il trou­va un taxi. Dieu sait com­ment — à trois heures du matin, à Lis­bonne, en 1941, trou­ver un taxi rele­vait du miracle ou de la per­sé­vé­rance, et Fle­ming avait les deux. Le chauf­feur le regar­da avec la com­pas­sion pro­fes­sion­nelle des hommes qui conduisent des noc­tam­bules — un regard qui ne juge pas, qui ne ques­tionne pas, qui se contente de dire : dites-moi où aller et je vous y emmè­ne­rai, parce que c’est mon métier et que votre his­toire ne me regarde pas.

— Esto­ril, dit Fle­ming. Le Palácio.

Le taxi tra­ver­sa Lis­bonne endor­mie. Les rues vides. Les réver­bères. Les façades blanches et grises et bleues qui défi­laient comme les pages d’un livre qu’on feuillette à l’en­vers, de la fin vers le début, de la nuit vers le jour, de la ville vers l’hô­tel. La route côtière. Car­ca­ve­los. Les plages noires. L’At­lan­tique invi­sible mais audible — ce mur­mure per­ma­nent, ce souffle de géant, cette res­pi­ra­tion du monde.

Esto­ril. Les pal­miers. L’a­ve­nue. Le Palácio.

Fle­ming paya le taxi. Mon­ta les marches du per­ron. Le por­tier de nuit — un homme dif­fé­rent de celui du jour, plus jeune, plus som­nolent — lui ouvrit la porte avec un bon­soir automatique.

Le hall. Le lustre éteint. L’escalier.

Il mon­ta. Le tapis gre­nat. Les appliques. Le cou­loir. Sa chambre. La clé. La porte.

Il entra et ne fer­ma pas la fenêtre. Il avait besoin d’air. L’air de la nuit entra dans la chambre — froid, salé, char­gé du jar­din et de la mer — et il le res­pi­ra comme on res­pire après une apnée, long­temps, pro­fon­dé­ment, avec cette gra­ti­tude du corps qui retrouve l’oxy­gène et qui sait, avec chaque cel­lule, que la vie est un emprunt et que l’air est la mon­naie dans laquelle on le rembourse.

Il ne se cou­cha pas tout de suite. Il s’as­sit au bureau. Prit le bloc-notes neuf. Le crayon. Et il écri­vit — pas le plan de dés­in­for­ma­tion, pas les notes sur le réseau fic­tif, pas les rap­ports, pas les mémos. Autre chose.

Il écri­vit ce qu’il avait vu. Le bar du Bair­ro Alto. Le vin dans le verre sans pied. Le fado dans la cave. Le chan­teur les yeux fer­més. Les réfu­giés sur le quai. Le pied nu de l’en­fant. Le vieil homme au dos droit. Le Ros­sio à trois heures du matin. L’o­deur de l’ail et du jas­min et de l’u­rine et du sel. La lumière des bou­gies dans les bou­teilles de vin. Le chat sur le mur. Le prêtre en sou­tane noire. Les gamins pieds nus.

Il écri­vit sans plan, sans struc­ture, sans inten­tion. Il écri­vit comme le chan­teur de fado chan­tait — les yeux fer­més, la tête ren­ver­sée, en lais­sant sor­tir ce qui devait sor­tir, sans contrôle, sans filtre, sans la cen­sure de l’es­prit conscient qui aurait dit : ce n’est pas un rap­port, ce n’est pas pro­fes­sion­nel, ce n’est pas utile. Ce n’é­tait pas utile. C’é­tait néces­saire. Et la néces­si­té, quand elle s’im­pose, balaie l’u­ti­li­té comme le vent balaie les feuilles mortes.

Il écri­vit quatre pages. Puis il s’ar­rê­ta. Non pas parce qu’il avait fini — il n’a­vait pas fini, il n’au­rait jamais fini, les mots s’empilaient der­rière les mots comme les vagues s’empilent der­rière les vagues, sans fin, sans fond. Il s’ar­rê­ta parce que l’aube arri­vait. La lumière, à tra­vers les per­siennes ouvertes, chan­geait — du noir au gris, du gris au bleu, ce bleu d’a­vant le jour qui est le bleu le plus triste et le plus beau de la palette. Les oiseaux com­men­çaient. Le jar­din s’é­veillait. Le Palá­cio respirait.

Fle­ming ran­gea les pages dans sa poche inté­rieure. Avec les autres. Le chiffre. Le pré­nom. La phrase. Les notes sur Hart­mann. Le plan de dés­in­for­ma­tion. Et main­te­nant ceci — quatre pages de nuit, quatre pages de Lis­bonne, quatre pages de véri­té brute, non fil­trée, non clas­si­fiée, inutile et nécessaire.

Il se cou­cha. Fer­ma les yeux. Le som­meil vint — lourd, immé­diat, un som­meil de mar­cheur, de buveur, d’é­cou­teur de fado, un som­meil qui sen­tait le vin rouge et la pierre humide et le sel de l’Atlantique.

Et dans ce som­meil, pas de rêve. Pas de crayon qui bouge. Pas de femme sur un quai. Rien. Le noir. Le vide. Le repos de l’homme qui a vu et qui a écrit et qui peut enfin dor­mir, parce que les mots écrits veillent à sa place — les mots qui sont la mémoire quand la conscience s’é­teint, les mots qui gardent le monde en vie pen­dant que celui qui les a écrits n’est plus là pour le voir.

Les mots veillaient.

Fle­ming dormait.

Et Lis­bonne, dehors, dans l’aube nais­sante, com­men­çait un nou­veau jour — le même et dif­fé­rent, comme tous les jours, comme toutes les villes, comme toutes les vies qui conti­nuent en dépit de tout, en dépit de la guerre et de l’exil et de la souf­france et du fado et des enfants pieds nus sur les quais.

Lis­bonne continuait.

Cha­pitre 12 — Le piège de Fleming

Le dixième jour, il com­men­ça à mentir.

Pas les petits men­songes — les men­songes lubri­fiants, les men­songes de poli­tesse, les inté­res­sant et les rien de pas­sion­nant qui avaient jalon­né ses conver­sa­tions depuis son arri­vée. Non. Les vrais men­songes. Les men­songes construits, archi­tec­tu­rés, pen­sés comme on pense un bâti­ment — fon­da­tions, murs por­teurs, fenêtres, toi­ture. Les men­songes qui tiennent debout. Les men­songes qui res­semblent à la véri­té non pas parce qu’ils sont vrais mais parce qu’ils sont mieux construits que la véri­té, plus cohé­rents, plus logiques, plus satis­fai­sants. Parce que la véri­té est un brouillon — Mag­da l’a­vait dit — et que le men­songe, quand il est bien fait, est un texte.

Fle­ming men­tit à Vera et il décou­vrit qu’il était doué.

*

La pre­mière miette tom­ba au petit déjeuner.

Ils étaient sur la ter­rasse — leur table, leur bica, leur rituel. Le soleil d’Es­to­ril, fidèle, impla­cable, ce soleil qui ne connais­sait pas la guerre et qui trai­tait les espions et les réfu­giés et les rois déchus avec la même indif­fé­rence magni­fique. Vera por­tait une robe vert fon­cé ce matin-là — la pre­mière fois qu’il la voyait en vert, et le vert chan­geait quelque chose dans son visage, accen­tuait les reflets de ses yeux, fai­sait remon­ter à la sur­face cette nuance d’é­me­raude que le brun habi­tuel dis­si­mu­lait. Il nota la robe. Il nota les yeux. Puis il ces­sa de noter et com­men­ça à jouer.

— J’ai eu une conver­sa­tion inté­res­sante hier, dit-il en repo­sant sa tasse. Avec un contact de l’am­bas­sade. Un type que Rich­ter m’a mis en rela­tion — dis­cret, bien pla­cé, spé­cia­li­sé dans les mou­ve­ments de mar­chan­dises stratégiques.

Il dit cela sur le ton de la confi­dence non­cha­lante — le ton de l’homme qui par­tage une infor­ma­tion non pas parce qu’on la lui demande mais parce qu’elle déborde, parce qu’il ne peut pas la conte­nir, parce que la confiance qu’il éprouve pour son inter­lo­cu­teur est plus forte que sa pru­dence. C’é­tait un ton fabri­qué. Mil­li­mé­tré. Le ton exact qui déclenche, chez un espion entraî­né, le réflexe de col­lecte — ce réflexe auto­ma­tique, irré­pres­sible, qui fait que l’es­pion tend l’o­reille comme le chien tend la truffe quand il sent le gibier.

Vera ten­dit l’o­reille. Imper­cep­ti­ble­ment. Un degré d’in­cli­nai­son de la tête — pas plus. Mais Fle­ming, qui l’ob­ser­vait main­te­nant avec la même inten­si­té qu’il obser­vait Hart­mann au casi­no, vit le degré. Le degré était la confirmation.

— Des mou­ve­ments de mar­chan­dises ? dit-elle. Quel genre ?

— Du tungs­tène, prin­ci­pa­le­ment. Le nerf de la guerre — les deux guerres, d’ailleurs. Le tungs­tène por­tu­gais part vers l’Al­le­magne par les ports du nord et vers l’An­gle­terre par Lis­bonne. Les cir­cuits sont offi­ciels, mais il y a des cir­cuits paral­lèles — des cir­cuits qui passent par des inter­mé­diaires, des socié­tés-écrans, des cour­tiers qui tra­vaillent pour les deux camps et qui prennent une com­mis­sion sur chaque tonne. Mon contact me dit que les Bri­tan­niques ont un petit réseau qui sur­veille ces flux. Pas un grand réseau — cinq per­sonnes, peut-être six. Dis­per­sées entre Lis­bonne, Por­to, Faro et Coim­bra. Des gens dis­crets. Des locaux, pour la plupart.

Il lais­sa la phrase en sus­pen­sion. Comme un pêcheur laisse l’ap­pât flot­ter — pas de mou­ve­ment brusque, pas de trac­tion. Juste la pré­sence de l’ap­pât dans l’eau, et la patience du pêcheur qui sait que le pois­son vien­dra quand le pois­son vou­dra venir.

Vera but une gor­gée de café. Son visage ne chan­gea pas — pas une micro-expres­sion, pas un fré­mis­se­ment. Mais ses doigts — ses doigts que Fle­ming sur­veillait comme un joueur de poker sur­veille les doigts de son adver­saire — ses doigts se res­ser­rèrent légè­re­ment autour de la tasse. Un mil­li­mètre de pres­sion. Un res­ser­re­ment invo­lon­taire. Le corps qui réagit quand le visage ne réagit pas. Le corps qui tra­hit tou­jours, parce que le corps ne ment pas, le corps n’a pas appris à men­tir, le corps dit la véri­té que le masque cache, et les doigts de Vera, autour de la tasse en por­ce­laine fine du Palá­cio, disaient : je suis intéressée.

— Un réseau de sur­veillance du tungs­tène, dit-elle. C’est cou­rant. Les deux camps font ça. Les Alle­mands aus­si ont leurs obser­va­teurs. C’est le jeu.

— Oui. Mais celui-ci est appa­rem­ment effi­cace. Mon contact dit qu’ils ont iden­ti­fié un inter­mé­diaire clé — un cour­tier por­tu­gais basé à Por­to qui tra­vaille avec la léga­tion alle­mande. Un homme dis­cret, bien connec­té, qui gère les tran­sac­tions à tra­vers une socié­té d’im­port-export dans la Rua das Flores.

La Rua das Flores. Un détail. Un détail inven­té — la rue exis­tait, à Por­to, mais la socié­té d’im­port-export n’exis­tait pas. C’é­tait le sel dans le plat. Le détail qui donne au men­songe la saveur du réel. Parce que les men­songes abs­traits ne convainquent per­sonne — ce qui convainc, c’est le concret. Le nom de la rue. Le numé­ro de l’im­meuble. La cou­leur de la porte. Les détails sont les fon­da­tions du men­songe, et Fle­ming, ce matin-là, décou­vrit qu’il avait un talent pro­di­gieux pour les détails.

— Inté­res­sant, dit Vera.

Le mot. Le mot-paravent. Le mot der­rière lequel elle ran­geait ce qu’elle venait de rece­voir — les noms, les lieux, le réseau, le cour­tier de la Rua das Flores — en atten­dant de le trans­mettre. Fle­ming sou­rit inté­rieu­re­ment. Le pre­mier hame­çon était posé. Le pois­son avait mor­du. Et la ligne vibrait.

*

La deuxième miette tom­ba l’a­près-midi, pen­dant une pro­me­nade sur la plage de Tama­riz, en contre­bas du Palácio.

La plage était presque déserte — quelques mar­cheurs, un chien qui cou­rait dans les vagues avec l’en­thou­siasme dément des chiens au bord de la mer, et cette éten­due de sable blond qui s’é­ti­rait vers l’est, bor­dée par la ligne d’é­cume de l’At­lan­tique d’un côté et par la pro­me­nade de l’autre. Vera et Fle­ming mar­chaient côte à côte, les pieds dans le sable dur au bord de l’eau, et la brise marine appor­tait cette odeur de sel et d’iode qui est l’o­deur de la liber­té — ou de son illu­sion, ce qui au Por­tu­gal reve­nait au même.

— Le réseau dont je vous ai par­lé ce matin, dit Fle­ming. J’ai appris autre chose. L’un des agents est une femme. Une Por­tu­gaise. Recru­tée par le MI6 il y a deux ans, appa­rem­ment. Elle tra­vaille comme fonc­tion­naire dans les douanes à Lis­bonne — ce qui lui donne accès aux mani­festes de car­gai­son, aux décla­ra­tions d’ex­por­ta­tion, à tout le flux docu­men­taire du com­merce maritime.

Il inven­ta le pro­fil avec une faci­li­té qui le sur­prit. Les mots venaient — non pas comme des mots de rap­port, labo­rieux, contraints, extraits de force d’un cer­veau récal­ci­trant, mais comme des mots de récit, fluides, natu­rels, por­tés par cette éner­gie par­ti­cu­lière de la créa­tion fic­tive qui est peut-être la seule forme d’éner­gie inépui­sable, parce qu’elle se nour­rit d’elle-même, chaque phrase engen­drant la sui­vante, chaque détail appe­lant le détail sui­vant, dans une réac­tion en chaîne qui res­sem­blait, main­te­nant que Fle­ming y pen­sait, au méca­nisme de l’imagination.

Il inven­tait. Il ne men­tait pas — il inven­tait. Et la dif­fé­rence entre les deux était la même qu’entre tuer et créer : le geste est le même, la direc­tion est oppo­sée. Le men­teur détruit la véri­té. L’in­ven­teur crée une réa­li­té. Et ce que Fle­ming créait, en mar­chant sur cette plage avec Vera, n’é­tait pas un men­songe — c’é­tait un monde. Un monde fic­tif, peu­plé de per­son­nages fic­tifs, doté d’une géo­gra­phie fic­tive et d’une logique fic­tive, un monde aus­si cohé­rent et aus­si détaillé que le monde réel, et peut-être plus, parce que le monde réel est un brouillon et que le monde fic­tif est un texte, et que le texte, quand il est bien écrit, est tou­jours plus convain­cant que le brouillon.

Vera écou­tait. Elle écou­tait avec cette atten­tion concen­trée qui était sa marque — pas une atten­tion pas­sive, une atten­tion active, une atten­tion qui sélec­tion­nait, triait, clas­sait, archi­vait. Fle­ming la voyait tra­vailler. Il voyait les rouages tour­ner der­rière les yeux bruns — quelles infor­ma­tions gar­der, les­quelles véri­fier, les­quelles trans­mettre, dans quel ordre, avec quelle prio­ri­té. C’é­tait fas­ci­nant. Comme regar­der un hor­lo­ger à tra­vers le verre de sa montre — les engre­nages, les res­sorts, les balan­ciers, tout le méca­nisme de pré­ci­sion expo­sé au regard, et la beau­té du méca­nisme qui n’en­lève rien à la beau­té de l’heure qu’il indique.

— Com­ment s’ap­pelle-t-elle ? deman­da Vera. La femme des douanes.

La ques­tion. Directe. Pré­cise. Pro­fes­sion­nelle. Pas la ques­tion d’une tra­duc­trice curieuse — la ques­tion d’un agent de col­lecte qui a besoin d’un nom pour croi­ser avec d’autres noms, pour remon­ter une chaîne, pour iden­ti­fier une cible. Et Fle­ming, qui avait pré­pa­ré ce moment, qui l’a­vait anti­ci­pé comme un joueur d’é­checs anti­cipe les coups de l’ad­ver­saire, eut un ins­tant d’hé­si­ta­tion — réelle, celle-là, pas jouée. Parce que don­ner un nom, même faux, c’é­tait fran­chir une ligne. C’é­tait pas­ser du vague au pré­cis, de la rumeur à l’in­for­ma­tion exploi­table, du jeu au dan­ger. Un nom faux pou­vait être véri­fié. Un nom faux pou­vait être retrou­vé — ou plu­tôt, ne pas être retrou­vé, ce qui éveille­rait les soup­çons. Il fal­lait un nom qui résiste à une pre­mière véri­fi­ca­tion. Un nom qui existe quelque part — dans un registre, dans un annuaire — sans être relié à quoi que ce soit de compromettant.

— Sil­va, dit Fle­ming. Maria da Concei­ção Sil­va. C’est tout ce que mon contact m’a dit. Le nom et la fonc­tion. Pas plus.

Sil­va. Le nom le plus com­mun du Por­tu­gal. L’é­qui­valent de Smith en Angle­terre, de Mül­ler en Alle­magne. Un nom qui ne mène nulle part parce qu’il mène par­tout — des mil­liers de Sil­va dans les registres des douanes, dans les annuaires de Lis­bonne, dans les listes élec­to­rales. Un nom-para­pluie. Un nom qui pro­tège par sa banalité.

— Sil­va, répé­ta Vera. Ce n’est pas très précis.

— Le ren­sei­gne­ment n’est jamais très pré­cis, dit Fle­ming. C’est un puzzle. On a des pièces. Par­fois elles s’emboîtent. Par­fois non. Par­fois on croit qu’elles s’emboîtent et elles ne s’emboîtent pas. La patience est la seule méthode.

Il dit cela en regar­dant la mer — pas Vera. Regar­der la mer en par­lant de ren­sei­gne­ment don­nait à ses mots une gra­vi­té natu­relle, une pro­fon­deur que le décor du bar ou de la ter­rasse n’au­rait pas pro­duite. La mer comme ampli­fi­ca­teur de véri­té. Les espions devraient tou­jours men­tir au bord de la mer — c’est là que les men­songes sont les plus convain­cants, parce que l’im­men­si­té de l’eau donne aux mots une pro­por­tion qui les rend vrai­sem­blables. Tout paraît vrai devant l’océan.

Vera ne posa pas d’autres ques­tions. Pas sur la plage. Pas à ce moment-là. Mais Fle­ming sut — avec cette cer­ti­tude du pié­geur qui sent la ten­sion sur le fil — que le nom de Sil­va, la Rua das Flores, le réseau de cinq agents, la femme des douanes, tout cela était main­te­nant en tran­sit. En tran­sit dans l’es­prit de Vera, en tran­sit vers la pro­chaine étape de la chaîne, en tran­sit vers Hartmann.

Le sable cris­sait sous leurs pas. Les vagues mou­raient sur la grève avec ce sou­pir régu­lier qui est le sou­pir du monde quand il res­pire. Et Fle­ming mar­chait à côté de Vera, et il men­tait, et il était heu­reux de men­tir, et ce bon­heur était la chose la plus trou­blante de toute cette his­toire — plus trou­blante que la tra­hi­son de Vera, plus trou­blante que le regard de Hart­mann, plus trou­blante que les réfu­giés sur les quais. Le bon­heur de men­tir. Le bon­heur d’in­ven­ter. Le bon­heur de l’homme qui découvre, enfin, à trente-trois ans, dans une guerre qu’il ne fait pas, sur une plage d’un pays neutre, que son talent n’est pas l’ob­ser­va­tion ni le ren­sei­gne­ment ni la stra­té­gie. Son talent est la fic­tion. Et la fic­tion, quand elle est appli­quée au ren­sei­gne­ment, s’ap­pelle la dés­in­for­ma­tion. Et la dés­in­for­ma­tion, quand elle est appli­quée à la lit­té­ra­ture, s’ap­pelle le roman.

*

La troi­sième miette tom­ba le soir même, au bar du Palácio.

Fle­ming avait cal­cu­lé le rythme. Pas trop vite — le déluge d’in­for­ma­tions éveille les soup­çons, parce que les vraies infor­ma­tions ne viennent jamais en déluge, elles viennent au compte-gouttes, par hasard, par frag­ments, par erreur. Pas trop len­te­ment non plus — le silence pro­lon­gé tue l’in­té­rêt, et l’in­té­rêt de Vera était un capi­tal qu’il ne pou­vait pas se per­mettre de dila­pi­der. Le rythme idéal était celui-ci : trois infor­ma­tions par jour. Une le matin. Une l’a­près-midi. Une le soir. Le rythme d’un homme qui apprend des choses au fil de sa jour­née et qui les par­tage avec sa liai­son locale — natu­rel­le­ment, inci­dem­ment, sans la pré­mé­di­ta­tion visible du manipulateur.

— Le cour­tier de Por­to, dit Fle­ming en tour­nant son whis­ky. J’ai un nom. Fer­rei­ra. Antó­nio Fer­rei­ra. Il opère à tra­vers une socié­té appe­lée Com­pan­hia Atlân­ti­ca de Comér­cio. Import-export. Bureaux dans la Rua das Flores et un entre­pôt au port de Leixões.

Les détails. Encore les détails. Les détails étaient le ciment du men­songe, et Fle­ming maçon­nait avec une pré­ci­sion d’ar­ti­san. Leixões — le port indus­triel de Por­to. La Com­pan­hia Atlân­ti­ca de Comér­cio — un nom inven­té mais plau­sible, avec cette sono­ri­té offi­cielle des entre­prises por­tu­gaises qui ont des majus­cules et des sta­tuts et une exis­tence légale qui ne garan­tit rien sur leur exis­tence réelle. Antó­nio Fer­rei­ra — un autre nom com­mun, pas aus­si cou­rant que Sil­va mais suf­fi­sam­ment répan­du pour noyer les véri­fi­ca­tions dans un océan de Fer­rei­ra possibles.

Vera hocha la tête. Elle buvait un por­to — taw­ny, le même que celui que Fle­ming avait bu avec Popov. Ses doigts — Fle­ming sur­veillait tou­jours les doigts — étaient calmes ce soir. Pas de res­ser­re­ment. Pas de trem­ble­ment. Ce qui signi­fiait soit qu’elle s’é­tait habi­tuée au flux d’in­for­ma­tions et que le réflexe de col­lecte était deve­nu auto­ma­tique, soit qu’elle se méfiait et que son corps avait appris à ne plus tra­hir. Les deux hypo­thèses étaient inquié­tantes. La pre­mière parce qu’elle confir­mait le pro­fes­sion­na­lisme de Vera. La seconde parce qu’elle sug­gé­rait que Vera soup­çon­nait le piège.

— Fle­ming, dit-elle.

— Oui.

— Pour­quoi me dites-vous tout ça ?

La ques­tion. La ques­tion qu’il atten­dait et qu’il redou­tait. La ques­tion qui pou­vait être un test — Vera véri­fiant s’il était naïf ou s’il était cal­cu­la­teur — ou une sin­cé­ri­té — Vera s’é­ton­nant vrai­ment que cet offi­cier bri­tan­nique lui confie des infor­ma­tions opé­ra­tion­nelles. Dans les deux cas, la réponse devait être la même.

— Parce que vous êtes ma liai­son locale. Parce que l’am­bas­sade vous a assi­gnée pour m’as­sis­ter. Et parce que — il mar­qua un temps, un de ces temps cali­brés qui donnent aux phrases un poids qu’elles n’au­raient pas autre­ment — parce que je vous fais confiance.

Les trois mots tom­bèrent. Je vous fais confiance. Trois mots qui étaient le men­songe le plus pur de toute la soi­rée — plus pur que Sil­va, plus pur que Fer­rei­ra, plus pur que la Com­pan­hia Atlân­ti­ca de Comér­cio. Parce que ces trois mots n’é­taient pas un men­songe d’in­for­ma­tion mais un men­songe d’é­mo­tion. Et les men­songes d’é­mo­tion sont les plus dan­ge­reux — non pas parce qu’ils sont plus dif­fi­ciles à fabri­quer, mais parce qu’ils sont plus dif­fi­ciles à dis­tin­guer de la véri­té. Quand un homme dit je vous fais confiance à une femme qu’il soup­çonne de le tra­hir, le men­songe et la véri­té se mêlent dans des pro­por­tions que même le men­teur ne connaît pas. Parce que Fle­ming, mal­gré tout — mal­gré Por­to, mal­gré le crayon, mal­gré Hart­mann au bar qui disait m’a-t-on dit — mal­gré tout, une par­tie de lui fai­sait confiance à Vera. Une par­tie irra­tion­nelle, inde­fen­dable, stu­pide. La par­tie qui se sou­ve­nait des sar­dines dans la cave de l’Al­fa­ma. La par­tie qui se sou­ve­nait du fer­ry sur le Tage. La par­tie qui se sou­ve­nait du mira­dou­ro et des châ­taignes grillées et des ombres paral­lèles sur le trottoir.

Cette par­tie-là fai­sait confiance. Et cette confiance, nichée au cœur du men­songe, don­nait au men­songe une authen­ti­ci­té que le men­songe pur n’au­rait pas eue. C’é­tait le para­doxe ultime : le meilleur men­songe est celui qui contient une véri­té, et la meilleure dés­in­for­ma­tion est celle qui est por­tée par un sen­ti­ment sin­cère. Fle­ming men­tait avec sin­cé­ri­té. C’est-à-dire qu’il était le men­teur le plus effi­cace pos­sible — un men­teur qui croit, au fond de lui, à une par­tie de ce qu’il dit.

Vera le regar­da. Long­temps. Avec ces yeux trop écar­tés qui voyaient large, qui voyaient pro­fond, qui voyaient peut-être le men­songe et la véri­té mêlés et qui n’ar­ri­vaient pas à les sépa­rer — pas plus que Fle­ming lui-même n’y arrivait.

— Mer­ci, dit-elle. C’est impor­tant, la confiance.

Impor­tant. Le mot réson­na entre eux comme une note de pia­no dans une pièce vide — longue, vibrante, et len­te­ment décroissante.

*

Les jours sui­vants — le onzième, le dou­zième — Fle­ming conti­nua. Les miettes devinrent un sen­tier. Le sen­tier devint une route. Et la route menait quelque part — pas vers une des­ti­na­tion réelle, mais vers une des­ti­na­tion fic­tive si bien construite qu’elle avait acquis, dans l’es­prit de ceux qui la rece­vaient, la soli­di­té du réel.

Le réseau prit forme. Cinq agents. Des pro­fils inven­tés avec une minu­tie qui confi­nait à l’art. L’agent de Lis­bonne — Sil­va, la femme des douanes, dont Fle­ming ajou­tait un détail chaque jour : elle avait qua­rante ans, elle était veuve, son mari avait été marin et avait dis­pa­ru en mer, elle vivait dans le quar­tier de Gra­ça, elle pre­nait le tram­way 28 chaque matin. L’agent de Por­to — un homme, pro­fes­seur à l’u­ni­ver­si­té, spé­cia­liste d’é­co­no­mie colo­niale, qui ser­vait de lien entre le réseau et les milieux aca­dé­miques où cir­cu­laient les infor­ma­tions sur les expor­ta­tions. L’agent de Faro — un pêcheur recon­ver­ti en infor­ma­teur, qui sur­veillait les mou­ve­ments de navires dans l’Al­garve. L’agent de Coim­bra — un étu­diant, jeune, idéa­liste, recru­té par le MI6 à tra­vers un pro­fes­seur de la facul­té de droit.

Et au centre de tout — le cour­tier de Por­to, Fer­rei­ra, la cible sup­po­sée du réseau, l’homme que les cinq agents étaient char­gés de surveiller.

Fle­ming inven­tait ces gens avec un plai­sir qui l’ef­frayait. Pas le plai­sir du men­songe — le plai­sir de la créa­tion. Chaque per­son­nage avait une bio­gra­phie, un carac­tère, des habi­tudes, des fai­blesses. Sil­va la veuve pre­nait son tram­way et por­tait un fou­lard bleu. Le pro­fes­seur de Por­to fumait la pipe et avait un chien. Le pêcheur de Faro boi­tait depuis un acci­dent de bateau et buvait trop de baga­ço, l’eau-de-vie de marc. L’é­tu­diant de Coim­bra lisait Fer­nan­do Pes­soa et croyait à la révolution.

Des gens. Des fic­tions. Des vies ima­gi­naires qui pre­naient vie dans les mots de Fle­ming et qui, une fois trans­mises par Vera, devien­draient des dos­siers dans les archives de Hart­mann, des fiches dans les tiroirs de l’Ab­wehr, des noms dans des rap­ports que des ana­lystes alle­mands liraient en cher­chant des pat­terns, des connexions, des failles. Et ils ne trou­ve­raient rien — parce qu’il n’y avait rien à trou­ver. Parce que le réseau n’exis­tait pas. Parce que Sil­va, Fer­rei­ra, le pro­fes­seur, le pêcheur et l’é­tu­diant n’é­taient que des mots sur du papier, des fan­tômes d’encre, des per­son­nages d’un roman qui ne serait jamais publié.

Ou qui le serait. Mais pas sous cette forme. Pas comme un rap­port de dés­in­for­ma­tion. Comme autre chose. Comme un livre. Un livre où les espions auraient d’autres noms et d’autres visages mais la même sub­stance — cette sub­stance humaine, faite de cou­rage et de peur et de men­songe et de véri­té mêlés, cette sub­stance que Fle­ming décou­vrait main­te­nant, à trente-trois ans, dans un hôtel blanc au bord de l’At­lan­tique, et qui était la matière pre­mière de tout ce qu’il écri­rait un jour.

*

Le plus étrange était la facilité.

Les rap­ports à l’a­mi­ral God­frey — les vrais rap­ports, les rap­ports pro­fes­sion­nels, rédi­gés en prose admi­nis­tra­tive, bour­rés de jar­gon et de pré­cau­tions — lui coû­taient des heures de souf­france. Chaque mot était une extrac­tion. Chaque phrase était un accou­che­ment. Il n’ai­mait pas écrire de rap­ports. Il n’a­vait jamais aimé ça. L’é­cri­ture admi­nis­tra­tive était pour lui ce que le bac­ca­ra était pour le joueur sans talent : un exer­cice dou­lou­reux dont le résul­tat ne jus­ti­fiait pas la peine.

Mais les men­songes — les inven­tions — le réseau fic­tif — les per­son­nages — tout cela cou­lait. Cou­lait comme le Tage coule vers la mer. Cou­lait comme le vin coule dans le verre. Cou­lait avec cette flui­di­té natu­relle des choses qui trouvent leur pente et qui la des­cendent sans effort, por­tées par la gra­vi­té du talent.

Fle­ming écri­vait le soir, dans la chambre 214, à la lumière de la lampe de bureau. Il écri­vait les pro­fils de ses agents fic­tifs, les détails de leurs vies inven­tées, les infor­ma­tions qu’il dis­til­le­rait le len­de­main à Vera. Et il pre­nait du plai­sir. Ce plai­sir clan­des­tin qu’il avait res­sen­ti pour la pre­mière fois en écri­vant ses notes de ren­sei­gne­ment sur Hart­mann et Umber­to, et qui s’am­pli­fiait main­te­nant, qui gran­dis­sait, qui occu­pait de plus en plus de place dans sa tête et dans son corps, comme une marée qui monte et qui ne redes­cen­dra pas.

Il se sur­prit un soir — le dou­zième, peut-être — à relire un pro­fil qu’il avait écrit. Celui de Sil­va, la veuve des douanes. Il relut les deux pages et il pen­sa : c’est bien. C’est bien écrit. Ce n’est pas un rap­port. C’est un per­son­nage. C’est une femme qui existe sur le papier avec la force et la den­si­té d’une femme réelle. Elle a un pas­sé, un pré­sent, des moti­va­tions, des peurs. Elle prend le tram­way 28. Elle porte un fou­lard bleu. Elle a per­du son mari en mer. Et tout cela est faux — tout — et tout cela est vrai, parce que la fic­tion, quand elle est bien faite, est la forme la plus vraie du mensonge.

Il posa les pages. Regar­da le pla­fond. Et il sut — avec cette cer­ti­tude qui n’a pas besoin de preuves parce qu’elle est sa propre preuve — qu’il venait de fran­chir une ligne. Pas la ligne entre l’es­pion et le traître. Pas la ligne entre le loyal et le déloyal. Une autre ligne. La ligne entre l’homme qui observe et l’homme qui crée. La ligne entre le spec­ta­teur et l’au­teur. La ligne que Popov avait devi­née — vous êtes un écri­vain qui ne le sait pas encore — et que Vera avait poin­tée — ce qui vous manque, c’est le cou­rage de la prendre — et que Mag­da avait nom­mée — vivre, c’est le brouillon, racon­ter, c’est le texte.

Il venait de la fran­chir. Pas en écri­vant un livre. En écri­vant un men­songe. Mais le geste était le même. Le muscle était le même. Et le plai­sir — le plai­sir sur­tout — était le même.

Fle­ming étei­gnit la lampe. Se cou­cha. Et pour la pre­mière fois depuis le début de cette his­toire, il ne pen­sa ni à Vera ni à Hart­mann ni au casi­no ni aux réfu­giés ni à la guerre. Il pen­sa à des per­son­nages. Ses per­son­nages. Sil­va, Fer­rei­ra, le pro­fes­seur, le pêcheur, l’é­tu­diant. Ces gens qui n’exis­taient pas et qui, grâce à lui, exis­taient quelque part — dans la tête de Vera, dans les rap­ports de Hart­mann, dans les archives du Reich.

Ses créa­tures.

Ses pre­miers personnages.

Il s’en­dor­mit avec eux. Et cette nuit-là, il rêva non pas de Lis­bonne ni du Tage ni d’une femme sur un quai, mais d’une pièce blanche — une pièce vide, avec une table, une chaise, et une machine à écrire. Et dans le rêve, il s’as­seyait devant la machine. Et dans le rêve, il com­men­çait à taper. Et les mots venaient — faciles, rapides, inévi­tables — et ils rem­plis­saient la page, et la page rem­plis­sait la pièce, et la pièce deve­nait un monde, et le monde était le sien.

Il se réveilla en souriant.

C’é­tait la pre­mière fois.

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