Bons baisers de Lisbonne
Bons baisers de Lisbonne
Chapitres 10 à 12
Chapitre 10 — Le double jeu
Le huitième jour, Fleming attendit.
Attendre est un art. Un art que la plupart des gens ne maîtrisent pas, parce que la plupart des gens confondent attendre et ne rien faire, alors que ce sont deux activités radicalement différentes. Ne rien faire est passif — c’est l’absence de mouvement, le vide, l’inertie. Attendre est actif — c’est le mouvement concentré, comprimé, ramassé sur lui-même comme un ressort. L’homme qui attend est un homme qui agit avec tout son être sauf ses muscles. Son cerveau travaille. Ses sens travaillent. Sa patience travaille. Et sa patience — cette patience que Vera avait distinguée de la lâcheté devant les Tentations de saint Antoine — est la forme la plus intense de l’action, parce qu’elle exige de résister à l’impulsion la plus puissante du corps humain : l’impulsion de bouger.
Fleming ne bougea pas.
Il passa la matinée au Palácio. Terrasse. Café. Journal. Il ne chercha pas Vera — elle viendrait, ou elle ne viendrait pas. Il ne chercha pas Popov — Popov apparaissait quand Popov voulait apparaître, comme les orages et les bonnes idées, sans prévenir et toujours au moment le plus intéressant. Il ne chercha pas Magda — la conversation de la veille avait été un cadeau, et les cadeaux ne se réclament pas.
Il attendit.
La fausse piste de Porto était posée depuis deux jours. Il avait dit à Vera : demain, j’ai un rendez-vous à Porto, un industriel dans les textiles, des informations sur les circuits commerciaux germano-portugais. Tout était faux. Chaque mot. Et maintenant, il attendait de voir si le mensonge avait voyagé — s’il avait quitté la bouche de Vera pour entrer dans une oreille, puis dans une autre, puis dans une autre encore, comme un virus se propage de corps en corps, silencieusement, invisiblement, jusqu’à ce qu’il atteigne le corps qu’on surveille et qu’on puisse diagnostiquer l’infection.
Le corps qu’il surveillait était Hartmann.
Si Hartmann faisait allusion à Porto — de quelque manière que ce soit, même oblique, même involontaire — Fleming saurait. Il saurait que l’information était passée de Vera à quelqu’un, et de quelqu’un à Hartmann. Et il saurait que Vera était le premier maillon d’une chaîne qui menait à l’Allemand.
Il attendit.
*
Vera apparut à onze heures. Elle monta sur la terrasse avec cette démarche qui était la sienne — ni pressée ni lente, le rythme d’une femme qui contrôle son temps — et s’assit en face de lui avec un bonjour et un sourire et un regard qui était exactement le même que d’habitude, ni plus chaud ni plus froid, et cette normalité parfaite, cette constance calibrée, était en elle-même un indice. Les gens normaux varient. D’un jour à l’autre, d’une humeur à l’autre. Les gens qui ne varient pas sont des gens qui se surveillent.
— Vous n’êtes pas allé à Porto ? dit-elle.
La question tomba entre eux comme une pierre dans l’eau. Naturelle. Innocente. La question logique d’une liaison locale qui s’étonne que son client n’ait pas suivi son programme annoncé.
— Annulé, dit Fleming. Le contact a eu un empêchement. Reporté à la semaine prochaine, peut-être.
— Dommage. Porto vaut le voyage. Le Douro, les caves de porto, les azulejos de la gare de São Bento — c’est une autre ville, un autre Portugal. Plus âpre, plus dur. Lisbonne est une femme. Porto est un homme.
Elle dit cela avec une légèreté qui chassait la déception de la surface et ne laissait que la conversation, le charme, le jeu. Fleming sourit. Acquiesça. Nota mentalement que Vera n’avait pas insisté — pas de question sur le contact, pas de curiosité sur l’empêchement, pas de tentative de creuser. Un recul. Comme si l’information transmise — Porto, industriel, textiles — avait déjà servi et que le sujet, désormais, était clos.
Ils passèrent la matinée ensemble. Vera l’emmena à Sintra — la ville aux palais, à trente kilomètres de Lisbonne, dans les collines couvertes de brume où Lord Byron avait écrit que c’était le plus bel endroit du monde. Ils prirent un taxi qui gravit des routes en lacets, sous des voûtes de chênes-lièges et de fougères arborescentes, dans une lumière filtrée, verte, humide, une lumière de forêt enchantée qui n’avait rien à voir avec la lumière d’Estoril — pas la transparence atlantique mais l’opacité végétale, pas le bleu mais le vert, pas l’ouvert mais le secret.
Fleming nota cette journée — Sintra, les palais, la brume — comme on note un alibi. Parce que pendant que Vera l’emmenait à Sintra, quelqu’un — quelque part — traitait l’information de Porto. La transmettait. L’analysait. Et Fleming, en acceptant d’aller à Sintra, offrait à Vera la preuve qu’il ne soupçonnait rien, qu’il suivait le programme, qu’il était le client docile et charmé que sa liaison locale guidait à travers les merveilles du Portugal.
Le jeu avait commencé. Et Fleming jouait maintenant des deux côtés de la table — le client et l’espion, le charmé et le méfiant, l’homme qui suivait Vera dans les rues et l’homme qui la suivait dans un autre sens, le sens du renseignement, le sens de la traque.
*
Sintra fut belle. Beau comme sont beaux les lieux qui ne cherchent pas à l’être — les palais à demi ruinés, les jardins envahis par la mousse, les escaliers de pierre qui ne mènent nulle part, les fontaines taries qui gardent la mémoire de l’eau dans la forme de leur bassin. Le Palácio da Pena, en haut de la colline, surgissait de la brume comme un hallucination — rouge, jaune, bleu, un château de conte de fées dessiné par un fou ou par un roi, ce qui au Portugal revenait souvent au même. Et les azulejos — encore les azulejos, toujours les azulejos — qui recouvraient les murs du Palácio Nacional de Sintra, dans la ville basse, avec leurs motifs géométriques, leurs bleus profonds, leurs blancs de lait, cette obsession portugaise pour la décoration des surfaces qui était peut-être une façon de dire que la beauté est un devoir, pas un luxe, et que même les murs méritent d’être beaux.
Vera parla peu ce jour-là. Quelque chose en elle s’était refermé — pas entièrement, pas visiblement, mais Fleming le sentit. Une porte qui avait été entrouverte les jours précédents — la porte de la tasca, la porte du fado, la porte du miradouro — s’était légèrement resserrée. Vera était là et n’était pas là. Elle guidait, elle expliquait, elle souriait, mais son esprit était ailleurs — dans un lieu que Fleming ne pouvait pas voir et qu’il ne pouvait que deviner, ce lieu intérieur où les espions se retirent quand ils travaillent, ce lieu qui est à la fois un bureau et une prison et une forteresse.
Il ne posa pas de questions. Pas de questions sur Porto. Pas de questions sur Hartmann. Pas de questions sur la PVDE. Il fut le client parfait — intéressé, charmant, anglais, un peu distant, exactement ce qu’on attendait de lui. Et cette perfection dans le rôle fut, en elle-même, le premier acte de son double jeu.
*
Le soir vint. Vera le quitta devant le Palácio — comme chaque soir, la même hésitation d’une seconde, le même au revoir, la même disparition dans la nuit vers sa vie invisible. Fleming la regarda partir. La robe — grise ce jour-là, pas bleu marine. Les Church’s. La barrette en écaille. La nuque. Il la regarda partir et il pensa : où vas-tu ? Qui es-tu quand tu n’es pas avec moi ? Quelle est ta vie quand ma vie ne te contient pas ?
Il ne la suivit pas. Pas ce soir. Suivre Vera aurait été une erreur — trop tôt, trop risqué, trop amateur. Si elle était ce qu’il pensait qu’elle était, elle saurait qu’on la suivait avant même d’avoir tourné le premier coin de rue. Les professionnels sentent la filature comme les animaux sentent le prédateur — dans la nuque, dans les épaules, dans cette zone du corps qui est tournée vers l’arrière et qui sait, avec une certitude animale, quand un regard se pose sur elle.
Il entra au Palácio. Le hall. Le bar.
Et c’est là que l’attente prit fin.
*
Hartmann était au bar.
Pas au casino — au bar. Ce qui était inhabituel. En huit jours, Fleming n’avait vu Hartmann qu’au casino et dans le jardin — la nuit, avec Umberto. Jamais au bar. Le bar était le territoire de Popov, des réfugiés, des diplomates en transit. Pas celui de Hartmann. Hartmann opérait dans des espaces contrôlés — la table de baccara, les salons privés, les jardins après minuit. Le bar était trop public, trop fluide, trop imprévisible pour un homme de sa méthode.
Et pourtant il était là.
Assis au comptoir. Seul. Un verre devant lui — pas du whisky, pas du porto. De l’eau. Un verre d’eau. La sobriété comme statement. L’homme qui boit de l’eau dans un bar dit au monde : je n’ai pas besoin de vos artifices. Je suis mon propre artifice.
Fleming s’assit au comptoir. Pas à côté de Hartmann — à deux tabourets de distance. La distance de l’indifférence feinte. La distance qui dit je ne suis pas venu pour vous mais qui dit aussi je suis là. Le barman lui servit un whisky sans qu’il le demande — les habitudes, encore, cette mémoire des barmans qui est la mémoire la plus fiable du monde, parce qu’elle ne dépend ni des archives ni des rapports mais du corps, des gestes, de l’instinct.
Ils restèrent silencieux. Côte à côte. Deux hommes au comptoir d’un bar d’hôtel, l’un avec son whisky et l’autre avec son eau, comme les deux faces d’une même pièce — l’indulgence et l’abstinence, le plaisir et le contrôle. Fleming but. Hartmann ne but pas. Le silence entre eux avait une densité particulière — pas le silence de deux inconnus qui s’ignorent, mais le silence de deux joueurs qui se connaissent et qui attendent que l’autre fasse le premier mouvement.
Ce fut Hartmann.
— Commander Fleming.
La voix. C’était la première fois que Fleming entendait la voix de Hartmann. Au casino, l’Allemand ne parlait qu’au croupier, en murmures, et à cette distance Fleming n’avait jamais pu capter le son. Maintenant, à deux tabourets de distance, la voix le frappa comme une note de musique inattendue. Basse. Très basse. Presque un baryton. Avec un accent anglais impeccable — pas l’accent d’un Allemand qui parle anglais, mais l’accent d’un homme qui a vécu en Angleterre, qui a respiré la langue, qui l’a faite sienne. Un accent d’Oxford. Ou de Cambridge. Probablement Cambridge — les banquiers allemands envoyaient leurs fils à Cambridge plus qu’à Oxford, c’était une tradition des élites financières de Hambourg et de Francfort.
— Monsieur Hartmann, dit Fleming.
— Vous connaissez mon nom.
— Comme vous connaissez le mien.
— Touché.
Un sourire. Le premier sourire de Hartmann que Fleming voyait — et ce sourire était exactement ce qu’il craignait. Pas un sourire froid. Pas un sourire mécanique. Un sourire charmant. Un sourire qui éclairait le visage anguleux, qui adoucissait les yeux gris, qui transformait le masque de joueur impassible en un visage humain, séduisant, presque sympathique. Et cette sympathie — cette capacité à être agréable, à plaire, à mettre l’autre à l’aise — était l’arme la plus dangereuse de Hartmann. Plus dangereuse que son argent, plus dangereuse que son réseau, plus dangereuse que ses yeux gris. Parce qu’un ennemi froid est un ennemi qu’on combat. Un ennemi charmant est un ennemi qu’on fréquente. Et qu’on fréquente, on finit par croire.
— J’ai observé votre jeu l’autre soir, dit Hartmann. Au baccara.
— Et ?
— Vous jouez avec le cœur. C’est courageux. C’est aussi suicidaire. Le baccara ne pardonne pas le cœur. Le baccara est un jeu de glace. Il faut être froid. Froid et patient. La chaleur fait fondre les jetons.
— Vous parlez en expert.
— Je parle en praticien. L’expertise est théorique. La pratique est quotidienne. Je joue tous les soirs depuis un an. Mille parties, peut-être plus. Et je n’ai pas encore compris le baccara. Je ne suis pas sûr qu’on puisse le comprendre. On peut le pratiquer. On peut le respecter. On ne peut pas le comprendre. C’est comme la guerre.
Fleming saisit la comparaison. Elle n’était pas innocente — rien, chez Hartmann, n’était innocent. Comparer le baccara à la guerre, c’était dire : nous sommes en guerre, vous et moi. Pas la guerre des bombes et des tranchées. La guerre des tables et des cartes et des informations. La guerre silencieuse. La guerre d’Estoril.
— La guerre est un sujet délicat, dit Fleming. Pour un pays neutre.
— Le Portugal n’est pas neutre. Le Portugal est prudent. Ce n’est pas la même chose. La neutralité est un principe. La prudence est un calcul. Salazar calcule. Il calcule très bien. Il vend du tungstène aux deux camps, il prête des bases aux deux camps, et il prie le ciel que personne ne lui demande de comptes. C’est de la haute finance appliquée à la géopolitique. En tant que banquier, j’admire. En tant qu’Allemand — il fit une pause, infime, calibrée — en tant qu’Allemand, je constate.
Fleming nota le mot. Constate. Pas approuve, pas condamne — constate. Le mot d’un homme qui se place au-dessus de la mêlée, qui regarde la guerre comme il regarde le baccara, de l’extérieur, avec une distance qui n’est pas de l’indifférence mais de la méthode. Hartmann ne prenait pas parti. Hartmann prenait position. Ce qui est infiniment plus dangereux.
Le silence revint. Quelques secondes. Le barman essuyait des verres. Quelqu’un entra dans le bar — un homme en smoking, pressé, qui commanda quelque chose et repartit. La porte battit. Le silence se referma.
Et Hartmann dit :
— Vous avez des intérêts à Porto, m’a-t-on dit.
Le monde s’arrêta.
Pas littéralement — le barman continuait d’essuyer, les verres continuaient de briller, la musique de fond continuait de jouer quelque chose de doux et de portugais. Mais pour Fleming, à cet instant, le monde s’arrêta. Les mots de Hartmann restèrent suspendus entre eux comme des particules de poussière dans un rayon de lumière — visibles, tangibles, impossibles à ignorer.
Porto. Le mot. Le test. L’appât.
Fleming avait menti à Vera deux jours plus tôt. Un industriel à Porto. Des textiles. Des circuits commerciaux germano-portugais. Et maintenant, quarante-huit heures plus tard, Hartmann — Werner Hartmann, attaché financier de la légation allemande, banquier nazi, joueur de baccara — prononçait le mot Porto avec cette désinvolture calculée qui était sa marque de fabrique. M’a-t-on dit. Passif. Impersonnel. On. Qui est on ? D’où vient l’information ? Par quel canal, par quelle bouche, par quel couloir de murmures et de trahisons le mot Porto a‑t-il voyagé de la terrasse du Palácio où Fleming l’a prononcé jusqu’au comptoir du bar où Hartmann le restitue ?
La réponse était simple. La réponse avait des yeux bruns qui tiraient vers le vert, une barrette en écaille de tortue et des Church’s anglaises neuves.
Vera.
Fleming le sut à cet instant — pas comme une hypothèse, pas comme un soupçon, mais comme une certitude. La certitude qui vient quand le piège se referme et que l’animal est dedans, et que le trappeur, en regardant l’animal pris, ressent non pas de la satisfaction mais quelque chose de plus trouble, de plus ambigu — un mélange de triomphe et de tristesse, parce que piéger un animal c’est aussi le connaître, et que connaître c’est, d’une certaine manière, aimer, et qu’aimer ce qu’on piège est la forme la plus cruelle de l’amour.
Il fallait répondre. Hartmann attendait. Les yeux gris étaient posés sur lui avec cette attention minérale, cette patience de pierre, et chaque seconde de silence était une seconde de révélation — parce que l’homme qui ne répond pas est l’homme qui réfléchit trop, et l’homme qui réfléchit trop est l’homme qui a quelque chose à cacher.
— Porto, dit Fleming. Oui. Un contact commercial. Rien de passionnant.
Rien de passionnant. La phrase réflexe. La phrase que Vera avait identifiée comme le mot de passe des gens qui font quelque chose de passionnant. Fleming l’utilisa sciemment — comme un écho, comme un code, comme un clin d’œil adressé non pas à Hartmann mais à lui-même, à sa propre ironie, à cette partie de lui qui observait la scène de l’extérieur et qui trouvait tout cela — le bar, le whisky, l’Allemand, le mensonge, le contre-mensonge — d’une absurdité magnifique.
— Les textiles, poursuivit Hartmann. Un secteur intéressant. Le Portugal exporte beaucoup de textiles vers l’Angleterre — du coton, de la laine, du lin. Mais aussi vers l’Allemagne, bien sûr. Les circuits sont parallèles. Parfois ils se croisent. C’est la beauté du commerce en temps de guerre : les ennemis achètent aux mêmes fournisseurs. Nous portons peut-être des chemises cousues dans la même usine, vous et moi.
Il dit cela avec le sourire — le sourire charmant, le sourire dangereux. Et Fleming comprit que Hartmann ne parlait pas de textiles. Hartmann parlait de Vera. Pas directement — jamais directement. Mais les circuits qui se croisent, les ennemis qui partagent les mêmes fournisseurs, les chemises cousues dans la même usine — tout cela était une métaphore, un message codé, une façon de dire : nous avons la même source, vous et moi. Nous buvons au même puits. Et je sais que vous le savez.
Ou peut-être pas. Peut-être que Hartmann parlait réellement de textiles. Peut-être que Fleming, emporté par la paranoïa du renseignement, voyait des codes là où il n’y avait que des conversations de bar. C’était le problème de ce métier — le problème de tous les métiers de l’ombre : à force de chercher des sens cachés, on finit par en trouver partout, même là où il n’y en a pas. Et cette inflation du sens est aussi dangereuse que son absence, parce qu’elle conduit à des conclusions fausses bâties sur des prémisses vraies, ce qui est la forme la plus insidieuse de l’erreur.
Mais le mot Porto. Le mot Porto, lui, n’était pas une illusion. Il n’était pas une coïncidence. Il était la preuve — la preuve mathématique, irréfutable, aussi solide que le neuf naturel du baccara — que l’information avait circulé. De Fleming à Vera. De Vera à — quoi ? La PVDE ? Un intermédiaire ? Un employé de l’hôtel ? Et de là, à Hartmann. En quarante-huit heures. Un circuit court. Un circuit efficace. Un circuit professionnel.
Vera était une espionne.
Le mot prit sa place dans l’esprit de Fleming avec la précision d’un jeton posé sur la bonne case — clic, définitif, incontestable. Vera était une espionne. Elle le surveillait. Elle collectait ses informations. Elle les transmettait à quelqu’un qui les transmettait à Hartmann. Et toute la lumière de Lisbonne, toutes les sardines de l’Alfama, tous les fados derrière les portes vertes, toutes les châtaignes du miradouro, tous les silences du ferry sur le Tage — tout cela prenait maintenant une autre couleur. Pas une couleur noire — pas la noirceur de la trahison simple, de la duplicité vulgaire. Une couleur plus complexe, plus ambiguë. La couleur de quelqu’un qui fait son métier. Et qui fait son métier avec talent.
*
— Vous jouez ce soir ? demanda Hartmann.
— Peut-être.
— Si vous jouez, permettez-moi un conseil. Ne misez pas contre moi. Misez avec moi. Le banquier n’est pas l’ennemi du ponte — il est son partenaire. Nous jouons le même jeu, de deux côtés de la table. Et le jeu est plus beau quand les deux côtés sont forts.
Il vida son verre d’eau — un geste étrangement solennel pour un verre d’eau, comme si l’eau elle-même était un alcool dont seul Hartmann connaissait le degré. Il se leva. Boutonna sa veste. Le bouton du milieu. Le geste.
— Bonsoir, Commander Fleming. Ce fut un plaisir.
Il s’éloigna. La silhouette en costume anthracite — non, bleu nuit ce soir — traversa le bar et disparut par la porte qui menait au hall, et de là, probablement, à la rue, au casino, à sa table de baccara où les jetons l’attendaient comme des soldats attendent leur général.
Fleming resta au comptoir. Le whisky était fini. Il n’en commanda pas un autre.
Il pensait.
*
Ce à quoi il pensait n’était pas ce qu’on aurait pu attendre. Il ne pensait pas à Vera — pas directement. Il ne pensait pas à la trahison, à la chaîne de transmission, aux implications opérationnelles. Il pensait à quelque chose de plus inattendu, de plus dérangeant, de plus vrai.
Il pensait à ce qu’il ressentait.
Et ce qu’il ressentait n’était pas de la colère.
C’était de l’excitation.
L’excitation pure, brute, presque physique, de l’homme qui vient de comprendre que le jeu est plus grand que ce qu’il croyait. Que les enjeux sont plus élevés. Que les joueurs sont plus nombreux. Et que lui — lui, Ian Fleming, officier de bureau, rédacteur de mémos, observateur professionnel — est maintenant au centre du jeu. Pas en marge. Pas derrière la balustrade. Au centre. Sur la table. Dans les cartes.
Vera le trahissait. C’était un fait. Mais ce fait, au lieu de le blesser, l’électrisait — parce qu’il signifiait qu’il comptait. Qu’il existait dans le jeu. Que quelqu’un — quelque part — avait jugé nécessaire de le surveiller, de le tromper, de le manipuler, ce qui était, paradoxalement, la forme la plus flatteuse de la reconnaissance. On ne surveille pas les gens insignifiants. On ne trompe pas les gens qui n’ont rien à offrir. Le mensonge de Vera était la preuve que Fleming valait la peine d’être menti.
Et cette excitation — cette excitation moralement douteuse, stratégiquement dangereuse, émotionnellement toxique — était peut-être la chose la plus vivante qu’il eût ressentie depuis des années. Plus vivante que la défaite au baccara. Plus vivante que la lumière du Tage. Plus vivante que le rire de Popov ou la mélancolie de Magda ou le regard gris de Hartmann. Parce que cette excitation n’était pas esthétique ni intellectuelle ni sentimentale. Elle était animale. C’était l’excitation du chasseur qui découvre que la proie est, en réalité, un autre chasseur. Et que la forêt dans laquelle il chasse est, en réalité, une arène.
Fleming paya son whisky. Se leva. Sortit du bar.
Dans le hall, il s’arrêta. Regarda la porte d’entrée — les portes vitrées, la nuit dehors, les palmiers, la route, le casino de l’autre côté. Puis il regarda l’escalier — le tapis grenat, les appliques en bronze, la montée vers la chambre 214. Deux directions. Deux choix.
Le casino, où Hartmann l’attendait — peut-être.
Ou la chambre, où le bloc-notes l’attendait — certainement.
Il prit l’escalier.
*
La chambre 214. La porte. La clé. La lumière.
Fleming ôta sa veste. Retroussa ses manches. S’assit au bureau. Prit le bloc-notes — un nouveau, acheté au kiosque du hall, pas celui du tiroir qui était compromis. Et il commença à écrire.
Pas un rapport. Pas des notes pour l’amiral Godfrey. Autre chose.
Un plan.
Si Vera le trahissait — et elle le trahissait — alors Vera était un canal. Un tuyau par lequel l’information coulait de Fleming vers Hartmann. Et un tuyau, quand on le contrôle, n’est pas un problème. C’est un outil. On peut y faire couler ce qu’on veut. Du vrai. Du faux. Du vrai mélangé au faux. Du faux habillé en vrai. On peut transformer une fuite en robinet.
Fleming écrivit. Les mots venaient vite — plus vite qu’ils ne venaient pour les rapports à Godfrey, plus vite qu’ils ne venaient pour quoi que ce soit de professionnel. Ils venaient avec la fluidité des choses naturelles, la fluidité de l’eau qui coule en descente, de la parole qui vient quand le locuteur sait exactement ce qu’il veut dire. Et ce que Fleming voulait dire — ce que Fleming voulait faire — était ceci :
Il allait nourrir Vera.
Pas de vraies informations — il n’en avait pas, ou très peu, et celles qu’il avait étaient trop précieuses pour être sacrifiées. Il allait la nourrir de fausses informations. Des informations crédibles, cohérentes, détaillées — assez vraies pour passer les filtres, assez fausses pour être inoffensives. Il allait inventer un réseau. Un réseau fictif d’agents britanniques au Portugal, avec des noms, des lieux, des rendez-vous, une architecture de mensonge si bien construite qu’elle résisterait à l’examen. Et il allait distiller ce réseau, pièce par pièce, jour après jour, à travers Vera, vers Hartmann, vers les Allemands.
C’était de la désinformation. Le mot existait dans le vocabulaire du renseignement, mais Fleming n’avait jamais eu l’occasion de le pratiquer. Il l’avait théorisé — dans des mémos, dans des plans d’opération, dans ces fictions opérationnelles qui étaient sa spécialité à l’Amirauté. L’Opération Goldeneye. L’Opération Ruthless. Des plans sur le papier. Des rêves d’espion de bureau.
Mais maintenant — maintenant, pour la première fois — il avait un canal. Il avait une cible. Il avait un terrain. Et il avait quelque chose que les manuels de désinformation ne mentionnent jamais mais qui est l’ingrédient essentiel, le catalyseur sans lequel rien ne fonctionne : il avait envie.
Envie de jouer. Envie d’agir. Envie de cesser d’être l’homme qui regarde et de devenir l’homme qui fait. Envie de prendre la matière — la matière dont Vera avait parlé, la matière dont Popov avait parlé — et de la transformer. Pas en livre. Pas encore. En opération. En jeu. En piège.
Il écrivit pendant deux heures.
Quand il eut fini, il avait devant lui trois pages de notes serrées. Un réseau fictif de cinq agents — deux à Lisbonne, un à Porto, un à Faro, un à Coimbra. Des noms inventés. Des profils inventés. Des rendez-vous inventés. Une mission inventée — surveiller les exportations de tungstène vers le Reich par les ports portugais. Tout faux. Tout crédible. Tout prêt à être distillé.
Il relut les pages. Corrigea un détail. Ajouta une nuance. Et il sourit — le même sourire que dans le noir, deux soirs plus tôt, le sourire de l’homme qui découvre le plaisir de l’écriture. Parce que c’était de l’écriture. Pas de la littérature — pas encore. Mais de l’écriture quand même. L’invention d’un monde. La création de personnages qui n’existaient pas mais qui existeraient, bientôt, dans l’esprit de Hartmann, dans les rapports de l’Abwehr, dans les archives du Reich. Des fictions qui deviendraient, pour ceux qui les recevraient, des réalités. Des mensonges qui deviendraient des vérités.
La frontière entre l’espion et l’écrivain n’avait jamais été aussi mince.
Fleming plia les pages. Les glissa dans la poche intérieure de son blazer, avec les autres — les mots du bloc-notes, le chiffre, le prénom, la phrase. Sa poche intérieure devenait un coffre-fort de papier, une archive portable, un roman en morceaux.
Il se coucha. La fatigue tomba sur lui comme un rideau — lourde, soudaine, bienvenue. La fatigue de l’homme qui a pris une décision et qui peut enfin dormir, parce que la décision, même mauvaise, est un repos, et que l’indécision est le pire des insomnies.
Demain, il commencerait. Demain, il parlerait à Vera. Il lui dirait — incidemment, naturellement, entre deux bicas et un sourire — qu’il avait appris l’existence d’un réseau. Qu’un de ses contacts à l’ambassade lui avait mentionné des agents, des noms, des opérations. Il laisserait tomber les détails comme on laisse tomber des miettes de pain dans une forêt — pas pour retrouver son chemin, mais pour nourrir les oiseaux.
Et les oiseaux viendraient.
Fleming ferma les yeux. Le sommeil vint, rapide, propre, sans rêves. Le sommeil du joueur qui a trouvé sa main. Le sommeil de l’homme qui, pour la première fois de la guerre, ne se contente plus de regarder.
Le jeu commençait.
Pour de vrai, cette fois.
Chapitre 11 — Lisbonne la nuit
Il sortit seul.
C’était le neuvième soir et il avait besoin de solitude — pas de la solitude confortable de la chambre 214, avec ses persiennes et son bloc-notes et son piège de crayon dans le tiroir. D’une autre solitude. La solitude du mouvement. La solitude de l’homme qui marche dans une ville étrangère, la nuit, sans but, sans carte, sans alibi, et qui se laisse porter par ses pas comme un bateau se laisse porter par le courant.
Il avait besoin de Lisbonne. Pas la Lisbonne de Vera — la Lisbonne guidée, commentée, traduite. Pas la Lisbonne du Palácio — filtrée, aseptisée, dorée. La Lisbonne brute. La Lisbonne de nuit. La Lisbonne qui existait quand personne ne la montrait à personne.
Il prit un taxi jusqu’au Cais do Sodré. Paya. Descendit. Et marcha.
*
Le Cais do Sodré, la nuit, n’avait rien à voir avec le Cais do Sodré du matin — celui du ferry, des mouettes, de la traversée du Tage avec Vera. La nuit tombée, le quartier changeait de peau. Les marins remplaçaient les travailleurs. Les bars remplaçaient les bureaux. Les lumières — rouges, jaunes, violettes — remplaçaient la lumière du jour avec une agressivité de néons qui promettaient des choses que le jour ne promettait pas. Des femmes se tenaient dans des embrasures de portes, silhouettes immobiles, cigarettes aux lèvres, robes trop courtes pour le mois de novembre, visages peints qui semblaient attendre non pas des clients mais la fin de quelque chose — de la nuit, de la guerre, de l’attente elle-même.
Fleming passa. Il ne s’arrêta pas. Pas par vertu — par mouvement. Ce soir, il avait besoin de marcher, et s’arrêter aurait été une trahison du mouvement, une capitulation devant l’inertie. Il monta. Les rues montaient — à Lisbonne, les rues montent toujours, sauf quand elles descendent, et dans les deux cas elles vous essoufflent, parce que cette ville a été construite non pas sur un plan mais sur un relief, non pas par des architectes mais par des chèvres et des marins, des gens qui grimpaient sans se demander pourquoi et qui construisaient où leurs pieds les menaient.
Le Bairro Alto. Il y entra par une ruelle si étroite que ses épaules touchaient presque les murs des deux côtés — des murs humides, couverts d’affiches déchirées et de graffitis que la pénombre rendait illisibles. Le sol était pavé de pierres irrégulières, glissantes, polies par des siècles de pas. Des fenêtres ouvertes laissaient échapper de la lumière, des voix, des bruits de vaisselle, des odeurs de cuisine — l’ail, toujours l’ail, cette odeur fondamentale de la cuisine portugaise qui est aux plats ce que le sel est à la mer : l’essence, le commencement, le non-négociable. Et par-dessus l’ail, le poisson, les oignons, le piment, le vin qui chauffait dans des casseroles, et cette odeur indéfinissable de vie domestique qui est la même partout dans le monde — à Lisbonne, à Naples, à Istanbul — l’odeur des gens chez eux, des gens qui mangent, des gens qui existent dans leurs murs avec cette certitude tranquille que donne le fait d’avoir un endroit où rentrer.
Fleming n’avait pas d’endroit où rentrer. Pas vraiment. Il avait la chambre 214, qui n’était pas un endroit mais un passage. Il avait l’appartement de Londres, dans Ebury Street, qui n’était pas un endroit mais un décor. Il n’avait jamais eu d’endroit — pas depuis Eton, pas depuis l’enfance, pas depuis la mort de son père à lui, Valentine Fleming, tué en 1917 en France, quand Ian avait neuf ans. La mort du père. Encore. Toujours. Les pères morts qui hantent les fils comme les rois morts hantent les pays.
Il marcha. Les ruelles du Bairro Alto s’ouvraient et se refermaient autour de lui comme les pages d’un livre qu’on feuillette au hasard — un passage couvert ici, une place minuscule là, un escalier qui descendait vers rien, un mur aveugle sur lequel un chat dormait avec l’autorité absolue des créatures qui n’ont besoin de personne. Des bars — beaucoup de bars. Des portes ouvertes d’où s’échappait une lumière chaude et un bruit de conversation qui ressemblait, de l’extérieur, à de la musique — pas de la musique organisée, de la musique naturelle, la musique que produisent les voix humaines quand elles se superposent dans un espace clos, cette polyphonie du quotidien qui est le contraire du silence et qui est aussi le contraire du bruit, parce qu’elle a un rythme, une cadence, un sens.
Fleming entra dans un bar. N’importe lequel. Le premier dont la porte était ouverte et la lumière accueillante.
*
L’intérieur était petit — six tables, un comptoir, un miroir au mur qui reflétait la salle et la doublait en taille et en humanité. Le comptoir était en zinc, bosselé, marqué par des années de coudes et de verres posés trop fort. Derrière le comptoir, un homme sans âge — trente ans ou soixante, impossible à dire, le genre de visage que le temps ne vieillit pas mais patine, comme il patine le bois et la pierre — servait du vin et de l’eau-de-vie avec des gestes économes, précis, répétés mille fois et devenus chorégraphie.
Fleming s’assit au comptoir. Commanda un vinho tinto — du vin rouge, la boisson de nuit, la boisson de solitude. Le vin arriva dans un verre épais, sans pied, un verre de travailleur, pas un verre de palace. Il était sombre, presque noir, et quand Fleming le porta à ses lèvres, le goût le surprit — pas la rondeur du bordeaux ni l’acidité du bourgogne, mais quelque chose de plus brut, de plus terreux, un goût de raisin et de fer et de granit, le goût d’un sol et d’un climat et d’un peuple, un goût qui n’avait pas été civilisé par la vinification de précision mais qui existait tel quel, sauvage, intact, comme un cri avant qu’il ne devienne un mot.
Il but. Autour de lui, les clients du bar parlaient. Des hommes, surtout — des ouvriers, des dockers, des artisans, des gens aux mains abîmées et aux visages marqués, des gens qui travaillaient et qui buvaient et qui ne faisaient semblant d’être rien d’autre que ce qu’ils étaient. Pas de masques ici. Pas de jeu. Pas de doubles fonds. La simplicité brutale des gens qui n’ont pas le luxe de mentir parce que le mensonge est un luxe, une dépense d’énergie, un investissement que seuls les riches et les espions peuvent se permettre.
Fleming les regarda. Ces hommes. Ces visages. Et il éprouva quelque chose qu’il n’avait pas éprouvé depuis des années — ou peut-être qu’il n’avait jamais éprouvé, peut-être que c’était neuf, cette sensation, vierge, inédite. De l’envie. Pas l’envie qu’il avait ressentie devant Popov — l’envie de la vitalité, de la présence, du charisme. Une envie plus profonde. L’envie de la simplicité. L’envie d’être un homme qui boit du vin dans un bar du Bairro Alto sans arrière-pensée, sans mission, sans bloc-notes dans la poche, sans réseau fictif d’agents imaginaires, sans femme qui le trahit, sans Allemand qui joue au baccara, sans roi qui pleure un pékinois. L’envie de la vie simple. De la vie directe. De la vie sans doublure.
Il rit. Intérieurement. Un rire sans son. L’envie de la simplicité chez un homme qui avait fait de la complication son métier — c’était une contradiction, et les contradictions, dans cette ville de contradictions, étaient peut-être la seule forme de vérité.
Il commanda un deuxième verre. Le patron le servit sans un mot. Le vin coula. Fleming but.
*
Il ressortit. Continua de marcher. Le Bairro Alto cédait la place à un autre quartier — ou peut-être au même quartier vu d’un autre angle, parce que à Lisbonne les quartiers ne changent pas vraiment, ils glissent les uns dans les autres comme les couleurs d’un spectre, du rouge à l’orange à l’orange au jaune, sans frontière nette, sans ligne de démarcation, juste une transition continue, insensible, qui fait qu’on se retrouve ailleurs sans savoir quand on a quitté ici.
Il descendit. Les rues descendaient maintenant — vers le fleuve, vers l’eau, vers ce bas de la ville qui est aussi son fond, au sens géographique et au sens moral. La Mouraria. Le quartier le plus ancien, le plus pauvre, le plus authentique de Lisbonne. L’ancien quartier maure — d’où le nom — reconverti au fil des siècles en quartier populaire, en refuge des marginaux, des artistes, des prostituées, des fous, des fadistas. Le quartier où le fado était né. Pas le fado des concerts et des disques et des touristes. Le fado d’origine. Le fado de la rue. Le fado de la douleur.
Les immeubles ici étaient plus vieux, plus usés, plus vivants que partout ailleurs. Les façades penchaient. Les balcons rouillés semblaient prêts à tomber — mais ne tombaient pas, tenus par cette force mystérieuse qui tient les choses debout au Portugal, une force qui n’est ni l’ingénierie ni l’entretien mais une espèce de volonté collective, de refus de l’effondrement, de résistance passive de la matière contre le temps. Des azulejos manquaient sur les murs, laissant des taches de plâtre nu qui ressemblaient à des blessures — et les azulejos qui restaient étaient fissurés, délavés, mais beaux quand même, beaux de leur ruine, beaux de leur résistance, comme sont beaux les visages marqués qui portent leurs cicatrices sans les cacher.
Fleming marchait. Ses pas résonnaient sur les pavés. Il croisa un ivrogne qui dormait dans une embrasure de porte, recroquevillé sur lui-même comme un fœtus, une bouteille vide serrée contre sa poitrine comme un enfant serre un ours en peluche. Il croisa un prêtre — une soutane noire dans la nuit noire, un visage invisible, une présence qui passait comme une ombre d’ombre. Il croisa deux gamins qui couraient, pieds nus, à une heure du matin, dans une ruelle qui sentait l’urine et le jasmin — parce qu’à Lisbonne, l’urine et le jasmin coexistent comme tout le reste, sans hiérarchie, sans jugement, dans ce désordre démocratique des odeurs qui est peut-être la forme la plus honnête de la réalité.
Et puis il entendit le fado.
*
Pas comme la dernière fois — pas à travers une porte verte, pas filtré, pas amorti. Cette fois, le fado était là, dans la rue, à l’air libre, sortant d’une cave dont la porte était grande ouverte sur la nuit comme une bouche qui chante. Fleming s’arrêta. L’arrêt fut involontaire — ses jambes cessèrent de marcher avant que son cerveau n’ait donné l’ordre, comme si le son avait court-circuité la volonté et commandé directement au corps.
La cave était au bout d’un escalier de pierre — cinq marches qui descendaient vers une lumière orangée et une fumée épaisse et une voix. La voix. Pas celle d’Amália — une autre voix, plus vieille, plus cassée, une voix qui avait vécu des choses que la beauté d’Amália n’avait pas encore vécues. Une voix d’homme, cette fois. Un homme qui chantait le fado dans une cave de la Mouraria, devant un public de vingt personnes, avec une guitarra portuguesa et une viola pour tout orchestre, et sa voix montait dans l’escalier comme la fumée montait, en volutes, en spirales, chargée de tout ce que la voix humaine peut porter quand elle ne porte plus de mots mais des sons, et que les sons ne portent plus de sens mais des émotions, et que les émotions ne portent plus rien d’identifiable mais cette chose sans nom qui est le propre de la musique et qui fait que les hommes pleurent sans savoir pourquoi.
Fleming descendit les marches.
La cave était ce qu’il attendait et ce qu’il n’attendait pas — un espace bas, enfumé, éclairé par des bougies posées sur les tables dans des bouteilles de vin, avec des murs en pierre brute qui suintaient l’humidité et qui, dans la lumière vacillante des bougies, semblaient respirer, se contracter et se dilater comme les poumons d’un animal souterrain. Des gens étaient assis — serrés, épaule contre épaule, verres en main, visages tournés vers le fond de la cave où le chanteur se tenait debout, les yeux fermés, les mains le long du corps, la tête légèrement renversée en arrière, et la voix sortait de lui comme si elle ne lui appartenait pas, comme si elle venait d’ailleurs, du sol, des murs, de la pierre, de quelque chose de plus ancien que lui et de plus grand que lui.
Fleming trouva une place. Debout, contre le mur, dans un coin. Le serveur — un garçon de seize ans, peut-être moins — lui apporta un verre de vin sans qu’il le demande. Ici, on ne demandait pas. On recevait. C’était la règle de la cave. La règle du fado. Vous entrez, vous vous taisez, vous écoutez, vous buvez, et le reste — le monde extérieur, la guerre, les espions, les mensonges, les trahisons — le reste n’existe plus.
Le chanteur chantait. Les paroles étaient en portugais — Fleming ne comprenait pas les mots, ou pas tous, des fragments seulement, des éclats de sens qui surgissaient du flot sonore comme des îles surgissent de la mer. Saudade. Amor. Noite. Destino. Les mots du fado, ces mots qui reviennent toujours, comme les vagues reviennent toujours, les mêmes et différents, porteurs de la même charge et d’une charge nouvelle. Et entre les mots — dans les silences, dans les respirations, dans ces interstices microscopiques où la voix hésite avant de reprendre — dans ces entre-deux, quelque chose d’autre passait. Quelque chose qui n’avait pas besoin de traduction parce que ce n’était pas une langue mais une vibration, une fréquence, le battement d’un cœur humain amplifié par la musique et rendu universel.
Fleming écouta. Longtemps. Trois chansons. Quatre. Cinq. Il perdit le compte. Le vin descendait et la musique montait, et les deux mouvements — l’un vers le bas du corps, l’autre vers le haut de l’âme — créaient un équilibre étrange, un vertige stable, un état de conscience modifié qui n’était ni l’ivresse ni la sobriété mais quelque chose entre les deux, un état que les Portugais connaissaient bien et que les étrangers ne connaissaient jamais tout à fait, parce que cet état était le fado lui-même — pas la musique, mais l’état d’être que la musique produisait. La saudade incarnée. Le manque rendu habitable.
Le chanteur s’arrêta. Le silence qui suivit la dernière note fut un silence de cathédrale — vaste, vertical, sacré. Personne ne bougea. Personne n’applaudit. On n’applaudit pas le fado. On le reçoit. Comme on reçoit un coup. Comme on reçoit une grâce.
Puis les conversations reprirent. Doucement. Le brouhaha revint. Le monde extérieur, que la musique avait tenu à distance comme un exorcisme tient les démons, s’infiltra de nouveau dans la cave — les voix, les rires, les verres, la fumée. Fleming finit son vin. Posa quelques escudos sur la table. Remonta les cinq marches.
Dehors, la nuit était plus profonde. Plus froide aussi — la tiédeur de novembre avait cédé à une fraîcheur qui sentait l’aube, comme si la nuit, en vieillissant, se refroidissait, se resserrait, se préparait à mourir pour laisser place au jour.
*
Il marcha encore. Plus bas. Vers les quais. Vers le Tage.
La ville changeait à mesure qu’il descendait — les ruelles cédaient la place à des rues plus larges, les immeubles anciens à des entrepôts, les bars à des docks. L’odeur changeait aussi — plus de cuisine, plus de jasmin, plus de vie domestique. L’odeur du port. Le goudron, le sel, le diesel, les cordages mouillés, le poisson à grande échelle — pas le poisson des tascas, le poisson des caisses empilées sur les quais, le poisson industriel, le poisson qui nourrit une ville et un pays et qui sent la sueur de la mer.
Et là, sur les quais, dans l’ombre des entrepôts, il les vit.
Les réfugiés.
Vera les lui avait montrés de loin — au Rossio, en plein jour, des silhouettes parmi d’autres silhouettes. Mais la nuit, sur les quais, c’était différent. La nuit enlevait le camouflage. La nuit montrait les choses telles qu’elles étaient.
Ils étaient une trentaine. Peut-être plus — difficile à compter dans l’obscurité. Assis, allongés, accroupis sur le quai, près d’un entrepôt dont le rideau de fer était à demi levé et qui servait, visiblement, d’abri temporaire. Des valises. Des ballots. Des couvertures posées sur le sol en béton. Des enfants endormis — deux, trois, blottis contre des adultes qui ne dormaient pas, qui veillaient, les yeux grands ouverts dans le noir, ces yeux de veilleurs que Fleming reconnut immédiatement parce qu’il les avait vus à Londres, pendant le Blitz, dans les stations de métro transformées en abris — les yeux des gens qui ne dorment plus parce que dormir c’est lâcher prise et que lâcher prise, quand le monde vous poursuit, c’est mourir.
Des juifs. Probablement. Vera l’avait dit — la plupart sont juifs. Ils viennent d’Autriche, d’Allemagne, de Pologne, de France. Ils ont traversé l’Europe. Et ils sont là. Sur ce quai. Dans cette ville de lumière qui ne les voit pas, dans ce pays neutre qui les tolère sans les accueillir, dans cette nuit qui est la même nuit que celle du Palácio Estoril et qui est pourtant une autre nuit, un autre monde, un autre univers — le quai et le palace séparés par trente kilomètres de route côtière et par un abîme de classe, de chance, de destin.
Fleming s’arrêta. Il ne s’approcha pas. Il resta à distance — sa distance habituelle, sa distance d’observateur, cette distance qui était sa malédiction et son talent et qui, ce soir, devant ces gens sur ce quai, lui parut pour la première fois non pas un talent mais une obscénité. Parce qu’observer la souffrance de loin est une forme de consentement. Parce que la distance, quand elle est choisie, est un acte, et que cet acte — cet acte de rester debout, en costume, avec un portefeuille plein et un passeport britannique dans la poche, à regarder des gens qui n’avaient ni l’un ni l’autre — cet acte était le contraire de ce qu’il aurait dû faire. Et ce qu’il aurait dû faire, il ne le savait pas. Donner de l’argent ? À qui ? Combien ? Pour quoi — un repas, un billet de bateau, un visa qu’on n’achète pas avec de l’argent mais avec des tampons et des signatures et des volontés politiques ? Parler ? Que dire ? Que dit un officier de la Royal Navy à des réfugiés juifs qui dorment sur un quai de Lisbonne en attendant un miracle qui ne viendra peut-être jamais ?
Rien. Il n’y avait rien à dire. Et cette absence de mots, ce vide de langage devant la souffrance, était peut-être la leçon la plus dure que Lisbonne lui infligerait — la leçon que les mots, ses outils, ses armes, ses compagnons de toujours, ne servent à rien devant certaines réalités. Que la réalité, parfois, dépasse le langage. Et que le silence, devant la souffrance, n’est pas de la pudeur mais de l’impuissance.
Il resta debout. Cinq minutes. Dix. Il regarda. Il fit ce qu’il savait faire — il regarda. Et il enregistra. Chaque détail. La couverture en laine grise. L’enfant endormi dont le pied dépassait, un petit pied nu, sale, un pied d’enfant qui aurait dû être dans un lit, dans une chambre, dans une maison, dans un pays, et qui était là, sur un quai, exposé à la nuit. Le vieil homme assis contre le mur, le dos très droit — la posture d’Umberto, presque, la même verticalité, la même dignité, sauf qu’Umberto était un prince dans un palace et que cet homme était un réfugié sur un quai, et que leur dignité était la même, exactement la même, et que cette égalité dans la dignité était la chose la plus terrible et la plus belle que Fleming eût jamais vue.
Il pensa à Hartmann. À ses mains de joueur. À ses jetons. À l’argent du Reich qui circulait à travers les banques portugaises, les comptes numérotés, les sociétés-écrans. L’argent qui finançait la machine. La machine qui produisait ceci — ces gens sur ce quai, ces enfants aux pieds nus, ces yeux de veilleurs dans le noir. Hartmann jouait au baccara pendant que des gens fuyaient la machine qu’il finançait. Et Fleming jouait à l’espion pendant que des gens dormaient sur des quais. Et le casino brillait et le Palácio brillait et Lisbonne brillait, et tout cet éclat, toute cette beauté, toute cette lumière portugaise qui l’avait aveuglé le premier jour n’était peut-être rien d’autre qu’un écran — un écran de lumière derrière lequel l’obscurité réelle se déployait, silencieuse, méthodique, sans fin.
Fleming tourna les talons. Marcha. Vite. Plus vite qu’il n’avait marché de toute la soirée. Pas pour fuir — pour digérer. Pour laisser le mouvement du corps absorber le choc de ce qu’il venait de voir, comme le mouvement du boxeur absorbe l’impact du coup, non pas en résistant mais en accompagnant, en roulant avec la force, en la laissant traverser le corps sans le détruire.
*
Il remonta. Les rues montaient. Il monta avec elles, le souffle court, les jambes lourdes, le cœur battant non pas de l’effort mais de ce qu’il portait — le poids des images, des visages, du pied nu de l’enfant, de la dignité du vieil homme, du fado dans la cave, du vin rouge dans le verre sans pied, de tout ce que cette nuit lui avait donné et qu’il ne pourrait jamais rendre.
Il atteignit le Bairro Alto. Puis le Chiado. Le Rossio — vide à cette heure, la grande place déserte, les fontaines éteintes, la gare fermée, les colonnes de la façade néo-manuéline qui se dressaient dans le noir comme les piliers d’un temple abandonné. Le tramway jaune dormait au bout de sa ligne, immobile, ridicule et magnifique comme un jouet d’enfant géant oublié dans la nuit.
Fleming s’assit sur un banc. Le Rossio à trois heures du matin. Seul. Le froid était venu — un vrai froid, maintenant, un froid de fin de nuit qui mordait les oreilles et les doigts et qui disait : l’aube approche, et avec l’aube, le monde réel, le monde des décisions et des conséquences, le monde où les mensonges qu’on a semés germent et poussent et deviennent des plantes qu’on ne contrôle plus.
Il alluma une Morland. Ses vraies cigarettes. Le tabac turc. Le goût de chez lui. Il fuma en regardant le Rossio vide, les pavés luisants sous les réverbères, les bâtiments endormis, et il pensa — avec cette lucidité cruelle des heures tardives, cette lucidité qui vient quand les défenses sont tombées et que l’esprit, épuisé, cesse de mentir à son propriétaire — il pensa à ce qu’il était en train de faire.
Il était en train de jouer. De jouer à l’espion. De jouer avec Vera. De construire un réseau fictif, de distiller des mensonges, de manipuler une femme qui le manipulait. Et pendant qu’il jouait — pendant qu’ils jouaient tous, lui, Vera, Hartmann, Popov, les Britanniques, les Allemands, les Portugais, tout le monde dans ce grand casino qu’était Estoril et Lisbonne et le Portugal et l’Europe — pendant qu’ils jouaient, des gens dormaient sur des quais. Des enfants avaient froid. Des vieillards gardaient leur dignité dans le noir comme on garde une bougie allumée dans le vent.
Le jeu et la souffrance. La fiction et le réel. Le casino et le quai.
Et lui, entre les deux. Comme toujours. L’homme du milieu. L’homme de la distance. L’homme qui regarde le jeu et la souffrance sans être tout à fait dans l’un ni tout à fait dans l’autre. L’homme qui note. L’homme qui enregistre. L’homme qui — un jour, peut-être, si le courage venait, si les mots venaient, si la vie lui donnait enfin ce qu’il cherchait sans savoir le nommer — l’homme qui écrirait.
Pas un rapport. Pas un mémo. Pas un plan d’opération. Un livre. Un vrai livre. Un livre qui contiendrait tout cela — le casino et le quai, le joueur et le réfugié, la lumière et l’ombre, la beauté et la honte. Un livre qui ne résoudrait rien et n’expliquerait rien et ne consolerait personne mais qui dirait — simplement, honnêtement, avec tout le grain et la rugosité du réel — ce que c’était que d’être un homme dans un monde en guerre. Un homme imparfait. Un homme lâche. Un homme qui regardait au lieu d’agir et qui faisait de ce regard, lentement, douloureusement, obstinément, son seul acte de courage.
La cigarette se consuma. Le bout rouge s’éteignit dans le froid de l’aube. Fleming l’écrasa sous sa semelle, sur les pavés du Rossio, et le geste eut quelque chose de définitif — pas la fin d’une cigarette, la fin d’une illusion. L’illusion qu’il pouvait traverser cette guerre en restant propre. En restant à l’écart. En restant l’observateur.
Il ne pouvait pas. Personne ne pouvait. La guerre salissait tout le monde — les combattants et les civils, les espions et les réfugiés, les joueurs et les observateurs. Elle salissait par inclusion et par exclusion, par l’acte et par l’absence d’acte, et cette nuit, sur les quais de Lisbonne, Fleming avait compris que son absence d’acte était un acte, et que cet acte le salissait comme n’importe quel autre.
*
Il trouva un taxi. Dieu sait comment — à trois heures du matin, à Lisbonne, en 1941, trouver un taxi relevait du miracle ou de la persévérance, et Fleming avait les deux. Le chauffeur le regarda avec la compassion professionnelle des hommes qui conduisent des noctambules — un regard qui ne juge pas, qui ne questionne pas, qui se contente de dire : dites-moi où aller et je vous y emmènerai, parce que c’est mon métier et que votre histoire ne me regarde pas.
— Estoril, dit Fleming. Le Palácio.
Le taxi traversa Lisbonne endormie. Les rues vides. Les réverbères. Les façades blanches et grises et bleues qui défilaient comme les pages d’un livre qu’on feuillette à l’envers, de la fin vers le début, de la nuit vers le jour, de la ville vers l’hôtel. La route côtière. Carcavelos. Les plages noires. L’Atlantique invisible mais audible — ce murmure permanent, ce souffle de géant, cette respiration du monde.
Estoril. Les palmiers. L’avenue. Le Palácio.
Fleming paya le taxi. Monta les marches du perron. Le portier de nuit — un homme différent de celui du jour, plus jeune, plus somnolent — lui ouvrit la porte avec un bonsoir automatique.
Le hall. Le lustre éteint. L’escalier.
Il monta. Le tapis grenat. Les appliques. Le couloir. Sa chambre. La clé. La porte.
Il entra et ne ferma pas la fenêtre. Il avait besoin d’air. L’air de la nuit entra dans la chambre — froid, salé, chargé du jardin et de la mer — et il le respira comme on respire après une apnée, longtemps, profondément, avec cette gratitude du corps qui retrouve l’oxygène et qui sait, avec chaque cellule, que la vie est un emprunt et que l’air est la monnaie dans laquelle on le rembourse.
Il ne se coucha pas tout de suite. Il s’assit au bureau. Prit le bloc-notes neuf. Le crayon. Et il écrivit — pas le plan de désinformation, pas les notes sur le réseau fictif, pas les rapports, pas les mémos. Autre chose.
Il écrivit ce qu’il avait vu. Le bar du Bairro Alto. Le vin dans le verre sans pied. Le fado dans la cave. Le chanteur les yeux fermés. Les réfugiés sur le quai. Le pied nu de l’enfant. Le vieil homme au dos droit. Le Rossio à trois heures du matin. L’odeur de l’ail et du jasmin et de l’urine et du sel. La lumière des bougies dans les bouteilles de vin. Le chat sur le mur. Le prêtre en soutane noire. Les gamins pieds nus.
Il écrivit sans plan, sans structure, sans intention. Il écrivit comme le chanteur de fado chantait — les yeux fermés, la tête renversée, en laissant sortir ce qui devait sortir, sans contrôle, sans filtre, sans la censure de l’esprit conscient qui aurait dit : ce n’est pas un rapport, ce n’est pas professionnel, ce n’est pas utile. Ce n’était pas utile. C’était nécessaire. Et la nécessité, quand elle s’impose, balaie l’utilité comme le vent balaie les feuilles mortes.
Il écrivit quatre pages. Puis il s’arrêta. Non pas parce qu’il avait fini — il n’avait pas fini, il n’aurait jamais fini, les mots s’empilaient derrière les mots comme les vagues s’empilent derrière les vagues, sans fin, sans fond. Il s’arrêta parce que l’aube arrivait. La lumière, à travers les persiennes ouvertes, changeait — du noir au gris, du gris au bleu, ce bleu d’avant le jour qui est le bleu le plus triste et le plus beau de la palette. Les oiseaux commençaient. Le jardin s’éveillait. Le Palácio respirait.
Fleming rangea les pages dans sa poche intérieure. Avec les autres. Le chiffre. Le prénom. La phrase. Les notes sur Hartmann. Le plan de désinformation. Et maintenant ceci — quatre pages de nuit, quatre pages de Lisbonne, quatre pages de vérité brute, non filtrée, non classifiée, inutile et nécessaire.
Il se coucha. Ferma les yeux. Le sommeil vint — lourd, immédiat, un sommeil de marcheur, de buveur, d’écouteur de fado, un sommeil qui sentait le vin rouge et la pierre humide et le sel de l’Atlantique.
Et dans ce sommeil, pas de rêve. Pas de crayon qui bouge. Pas de femme sur un quai. Rien. Le noir. Le vide. Le repos de l’homme qui a vu et qui a écrit et qui peut enfin dormir, parce que les mots écrits veillent à sa place — les mots qui sont la mémoire quand la conscience s’éteint, les mots qui gardent le monde en vie pendant que celui qui les a écrits n’est plus là pour le voir.
Les mots veillaient.
Fleming dormait.
Et Lisbonne, dehors, dans l’aube naissante, commençait un nouveau jour — le même et différent, comme tous les jours, comme toutes les villes, comme toutes les vies qui continuent en dépit de tout, en dépit de la guerre et de l’exil et de la souffrance et du fado et des enfants pieds nus sur les quais.
Lisbonne continuait.
Chapitre 12 — Le piège de Fleming
Le dixième jour, il commença à mentir.
Pas les petits mensonges — les mensonges lubrifiants, les mensonges de politesse, les intéressant et les rien de passionnant qui avaient jalonné ses conversations depuis son arrivée. Non. Les vrais mensonges. Les mensonges construits, architecturés, pensés comme on pense un bâtiment — fondations, murs porteurs, fenêtres, toiture. Les mensonges qui tiennent debout. Les mensonges qui ressemblent à la vérité non pas parce qu’ils sont vrais mais parce qu’ils sont mieux construits que la vérité, plus cohérents, plus logiques, plus satisfaisants. Parce que la vérité est un brouillon — Magda l’avait dit — et que le mensonge, quand il est bien fait, est un texte.
Fleming mentit à Vera et il découvrit qu’il était doué.
*
La première miette tomba au petit déjeuner.
Ils étaient sur la terrasse — leur table, leur bica, leur rituel. Le soleil d’Estoril, fidèle, implacable, ce soleil qui ne connaissait pas la guerre et qui traitait les espions et les réfugiés et les rois déchus avec la même indifférence magnifique. Vera portait une robe vert foncé ce matin-là — la première fois qu’il la voyait en vert, et le vert changeait quelque chose dans son visage, accentuait les reflets de ses yeux, faisait remonter à la surface cette nuance d’émeraude que le brun habituel dissimulait. Il nota la robe. Il nota les yeux. Puis il cessa de noter et commença à jouer.
— J’ai eu une conversation intéressante hier, dit-il en reposant sa tasse. Avec un contact de l’ambassade. Un type que Richter m’a mis en relation — discret, bien placé, spécialisé dans les mouvements de marchandises stratégiques.
Il dit cela sur le ton de la confidence nonchalante — le ton de l’homme qui partage une information non pas parce qu’on la lui demande mais parce qu’elle déborde, parce qu’il ne peut pas la contenir, parce que la confiance qu’il éprouve pour son interlocuteur est plus forte que sa prudence. C’était un ton fabriqué. Millimétré. Le ton exact qui déclenche, chez un espion entraîné, le réflexe de collecte — ce réflexe automatique, irrépressible, qui fait que l’espion tend l’oreille comme le chien tend la truffe quand il sent le gibier.
Vera tendit l’oreille. Imperceptiblement. Un degré d’inclinaison de la tête — pas plus. Mais Fleming, qui l’observait maintenant avec la même intensité qu’il observait Hartmann au casino, vit le degré. Le degré était la confirmation.
— Des mouvements de marchandises ? dit-elle. Quel genre ?
— Du tungstène, principalement. Le nerf de la guerre — les deux guerres, d’ailleurs. Le tungstène portugais part vers l’Allemagne par les ports du nord et vers l’Angleterre par Lisbonne. Les circuits sont officiels, mais il y a des circuits parallèles — des circuits qui passent par des intermédiaires, des sociétés-écrans, des courtiers qui travaillent pour les deux camps et qui prennent une commission sur chaque tonne. Mon contact me dit que les Britanniques ont un petit réseau qui surveille ces flux. Pas un grand réseau — cinq personnes, peut-être six. Dispersées entre Lisbonne, Porto, Faro et Coimbra. Des gens discrets. Des locaux, pour la plupart.
Il laissa la phrase en suspension. Comme un pêcheur laisse l’appât flotter — pas de mouvement brusque, pas de traction. Juste la présence de l’appât dans l’eau, et la patience du pêcheur qui sait que le poisson viendra quand le poisson voudra venir.
Vera but une gorgée de café. Son visage ne changea pas — pas une micro-expression, pas un frémissement. Mais ses doigts — ses doigts que Fleming surveillait comme un joueur de poker surveille les doigts de son adversaire — ses doigts se resserrèrent légèrement autour de la tasse. Un millimètre de pression. Un resserrement involontaire. Le corps qui réagit quand le visage ne réagit pas. Le corps qui trahit toujours, parce que le corps ne ment pas, le corps n’a pas appris à mentir, le corps dit la vérité que le masque cache, et les doigts de Vera, autour de la tasse en porcelaine fine du Palácio, disaient : je suis intéressée.
— Un réseau de surveillance du tungstène, dit-elle. C’est courant. Les deux camps font ça. Les Allemands aussi ont leurs observateurs. C’est le jeu.
— Oui. Mais celui-ci est apparemment efficace. Mon contact dit qu’ils ont identifié un intermédiaire clé — un courtier portugais basé à Porto qui travaille avec la légation allemande. Un homme discret, bien connecté, qui gère les transactions à travers une société d’import-export dans la Rua das Flores.
La Rua das Flores. Un détail. Un détail inventé — la rue existait, à Porto, mais la société d’import-export n’existait pas. C’était le sel dans le plat. Le détail qui donne au mensonge la saveur du réel. Parce que les mensonges abstraits ne convainquent personne — ce qui convainc, c’est le concret. Le nom de la rue. Le numéro de l’immeuble. La couleur de la porte. Les détails sont les fondations du mensonge, et Fleming, ce matin-là, découvrit qu’il avait un talent prodigieux pour les détails.
— Intéressant, dit Vera.
Le mot. Le mot-paravent. Le mot derrière lequel elle rangeait ce qu’elle venait de recevoir — les noms, les lieux, le réseau, le courtier de la Rua das Flores — en attendant de le transmettre. Fleming sourit intérieurement. Le premier hameçon était posé. Le poisson avait mordu. Et la ligne vibrait.
*
La deuxième miette tomba l’après-midi, pendant une promenade sur la plage de Tamariz, en contrebas du Palácio.
La plage était presque déserte — quelques marcheurs, un chien qui courait dans les vagues avec l’enthousiasme dément des chiens au bord de la mer, et cette étendue de sable blond qui s’étirait vers l’est, bordée par la ligne d’écume de l’Atlantique d’un côté et par la promenade de l’autre. Vera et Fleming marchaient côte à côte, les pieds dans le sable dur au bord de l’eau, et la brise marine apportait cette odeur de sel et d’iode qui est l’odeur de la liberté — ou de son illusion, ce qui au Portugal revenait au même.
— Le réseau dont je vous ai parlé ce matin, dit Fleming. J’ai appris autre chose. L’un des agents est une femme. Une Portugaise. Recrutée par le MI6 il y a deux ans, apparemment. Elle travaille comme fonctionnaire dans les douanes à Lisbonne — ce qui lui donne accès aux manifestes de cargaison, aux déclarations d’exportation, à tout le flux documentaire du commerce maritime.
Il inventa le profil avec une facilité qui le surprit. Les mots venaient — non pas comme des mots de rapport, laborieux, contraints, extraits de force d’un cerveau récalcitrant, mais comme des mots de récit, fluides, naturels, portés par cette énergie particulière de la création fictive qui est peut-être la seule forme d’énergie inépuisable, parce qu’elle se nourrit d’elle-même, chaque phrase engendrant la suivante, chaque détail appelant le détail suivant, dans une réaction en chaîne qui ressemblait, maintenant que Fleming y pensait, au mécanisme de l’imagination.
Il inventait. Il ne mentait pas — il inventait. Et la différence entre les deux était la même qu’entre tuer et créer : le geste est le même, la direction est opposée. Le menteur détruit la vérité. L’inventeur crée une réalité. Et ce que Fleming créait, en marchant sur cette plage avec Vera, n’était pas un mensonge — c’était un monde. Un monde fictif, peuplé de personnages fictifs, doté d’une géographie fictive et d’une logique fictive, un monde aussi cohérent et aussi détaillé que le monde réel, et peut-être plus, parce que le monde réel est un brouillon et que le monde fictif est un texte, et que le texte, quand il est bien écrit, est toujours plus convaincant que le brouillon.
Vera écoutait. Elle écoutait avec cette attention concentrée qui était sa marque — pas une attention passive, une attention active, une attention qui sélectionnait, triait, classait, archivait. Fleming la voyait travailler. Il voyait les rouages tourner derrière les yeux bruns — quelles informations garder, lesquelles vérifier, lesquelles transmettre, dans quel ordre, avec quelle priorité. C’était fascinant. Comme regarder un horloger à travers le verre de sa montre — les engrenages, les ressorts, les balanciers, tout le mécanisme de précision exposé au regard, et la beauté du mécanisme qui n’enlève rien à la beauté de l’heure qu’il indique.
— Comment s’appelle-t-elle ? demanda Vera. La femme des douanes.
La question. Directe. Précise. Professionnelle. Pas la question d’une traductrice curieuse — la question d’un agent de collecte qui a besoin d’un nom pour croiser avec d’autres noms, pour remonter une chaîne, pour identifier une cible. Et Fleming, qui avait préparé ce moment, qui l’avait anticipé comme un joueur d’échecs anticipe les coups de l’adversaire, eut un instant d’hésitation — réelle, celle-là, pas jouée. Parce que donner un nom, même faux, c’était franchir une ligne. C’était passer du vague au précis, de la rumeur à l’information exploitable, du jeu au danger. Un nom faux pouvait être vérifié. Un nom faux pouvait être retrouvé — ou plutôt, ne pas être retrouvé, ce qui éveillerait les soupçons. Il fallait un nom qui résiste à une première vérification. Un nom qui existe quelque part — dans un registre, dans un annuaire — sans être relié à quoi que ce soit de compromettant.
— Silva, dit Fleming. Maria da Conceição Silva. C’est tout ce que mon contact m’a dit. Le nom et la fonction. Pas plus.
Silva. Le nom le plus commun du Portugal. L’équivalent de Smith en Angleterre, de Müller en Allemagne. Un nom qui ne mène nulle part parce qu’il mène partout — des milliers de Silva dans les registres des douanes, dans les annuaires de Lisbonne, dans les listes électorales. Un nom-parapluie. Un nom qui protège par sa banalité.
— Silva, répéta Vera. Ce n’est pas très précis.
— Le renseignement n’est jamais très précis, dit Fleming. C’est un puzzle. On a des pièces. Parfois elles s’emboîtent. Parfois non. Parfois on croit qu’elles s’emboîtent et elles ne s’emboîtent pas. La patience est la seule méthode.
Il dit cela en regardant la mer — pas Vera. Regarder la mer en parlant de renseignement donnait à ses mots une gravité naturelle, une profondeur que le décor du bar ou de la terrasse n’aurait pas produite. La mer comme amplificateur de vérité. Les espions devraient toujours mentir au bord de la mer — c’est là que les mensonges sont les plus convaincants, parce que l’immensité de l’eau donne aux mots une proportion qui les rend vraisemblables. Tout paraît vrai devant l’océan.
Vera ne posa pas d’autres questions. Pas sur la plage. Pas à ce moment-là. Mais Fleming sut — avec cette certitude du piégeur qui sent la tension sur le fil — que le nom de Silva, la Rua das Flores, le réseau de cinq agents, la femme des douanes, tout cela était maintenant en transit. En transit dans l’esprit de Vera, en transit vers la prochaine étape de la chaîne, en transit vers Hartmann.
Le sable crissait sous leurs pas. Les vagues mouraient sur la grève avec ce soupir régulier qui est le soupir du monde quand il respire. Et Fleming marchait à côté de Vera, et il mentait, et il était heureux de mentir, et ce bonheur était la chose la plus troublante de toute cette histoire — plus troublante que la trahison de Vera, plus troublante que le regard de Hartmann, plus troublante que les réfugiés sur les quais. Le bonheur de mentir. Le bonheur d’inventer. Le bonheur de l’homme qui découvre, enfin, à trente-trois ans, dans une guerre qu’il ne fait pas, sur une plage d’un pays neutre, que son talent n’est pas l’observation ni le renseignement ni la stratégie. Son talent est la fiction. Et la fiction, quand elle est appliquée au renseignement, s’appelle la désinformation. Et la désinformation, quand elle est appliquée à la littérature, s’appelle le roman.
*
La troisième miette tomba le soir même, au bar du Palácio.
Fleming avait calculé le rythme. Pas trop vite — le déluge d’informations éveille les soupçons, parce que les vraies informations ne viennent jamais en déluge, elles viennent au compte-gouttes, par hasard, par fragments, par erreur. Pas trop lentement non plus — le silence prolongé tue l’intérêt, et l’intérêt de Vera était un capital qu’il ne pouvait pas se permettre de dilapider. Le rythme idéal était celui-ci : trois informations par jour. Une le matin. Une l’après-midi. Une le soir. Le rythme d’un homme qui apprend des choses au fil de sa journée et qui les partage avec sa liaison locale — naturellement, incidemment, sans la préméditation visible du manipulateur.
— Le courtier de Porto, dit Fleming en tournant son whisky. J’ai un nom. Ferreira. António Ferreira. Il opère à travers une société appelée Companhia Atlântica de Comércio. Import-export. Bureaux dans la Rua das Flores et un entrepôt au port de Leixões.
Les détails. Encore les détails. Les détails étaient le ciment du mensonge, et Fleming maçonnait avec une précision d’artisan. Leixões — le port industriel de Porto. La Companhia Atlântica de Comércio — un nom inventé mais plausible, avec cette sonorité officielle des entreprises portugaises qui ont des majuscules et des statuts et une existence légale qui ne garantit rien sur leur existence réelle. António Ferreira — un autre nom commun, pas aussi courant que Silva mais suffisamment répandu pour noyer les vérifications dans un océan de Ferreira possibles.
Vera hocha la tête. Elle buvait un porto — tawny, le même que celui que Fleming avait bu avec Popov. Ses doigts — Fleming surveillait toujours les doigts — étaient calmes ce soir. Pas de resserrement. Pas de tremblement. Ce qui signifiait soit qu’elle s’était habituée au flux d’informations et que le réflexe de collecte était devenu automatique, soit qu’elle se méfiait et que son corps avait appris à ne plus trahir. Les deux hypothèses étaient inquiétantes. La première parce qu’elle confirmait le professionnalisme de Vera. La seconde parce qu’elle suggérait que Vera soupçonnait le piège.
— Fleming, dit-elle.
— Oui.
— Pourquoi me dites-vous tout ça ?
La question. La question qu’il attendait et qu’il redoutait. La question qui pouvait être un test — Vera vérifiant s’il était naïf ou s’il était calculateur — ou une sincérité — Vera s’étonnant vraiment que cet officier britannique lui confie des informations opérationnelles. Dans les deux cas, la réponse devait être la même.
— Parce que vous êtes ma liaison locale. Parce que l’ambassade vous a assignée pour m’assister. Et parce que — il marqua un temps, un de ces temps calibrés qui donnent aux phrases un poids qu’elles n’auraient pas autrement — parce que je vous fais confiance.
Les trois mots tombèrent. Je vous fais confiance. Trois mots qui étaient le mensonge le plus pur de toute la soirée — plus pur que Silva, plus pur que Ferreira, plus pur que la Companhia Atlântica de Comércio. Parce que ces trois mots n’étaient pas un mensonge d’information mais un mensonge d’émotion. Et les mensonges d’émotion sont les plus dangereux — non pas parce qu’ils sont plus difficiles à fabriquer, mais parce qu’ils sont plus difficiles à distinguer de la vérité. Quand un homme dit je vous fais confiance à une femme qu’il soupçonne de le trahir, le mensonge et la vérité se mêlent dans des proportions que même le menteur ne connaît pas. Parce que Fleming, malgré tout — malgré Porto, malgré le crayon, malgré Hartmann au bar qui disait m’a-t-on dit — malgré tout, une partie de lui faisait confiance à Vera. Une partie irrationnelle, indefendable, stupide. La partie qui se souvenait des sardines dans la cave de l’Alfama. La partie qui se souvenait du ferry sur le Tage. La partie qui se souvenait du miradouro et des châtaignes grillées et des ombres parallèles sur le trottoir.
Cette partie-là faisait confiance. Et cette confiance, nichée au cœur du mensonge, donnait au mensonge une authenticité que le mensonge pur n’aurait pas eue. C’était le paradoxe ultime : le meilleur mensonge est celui qui contient une vérité, et la meilleure désinformation est celle qui est portée par un sentiment sincère. Fleming mentait avec sincérité. C’est-à-dire qu’il était le menteur le plus efficace possible — un menteur qui croit, au fond de lui, à une partie de ce qu’il dit.
Vera le regarda. Longtemps. Avec ces yeux trop écartés qui voyaient large, qui voyaient profond, qui voyaient peut-être le mensonge et la vérité mêlés et qui n’arrivaient pas à les séparer — pas plus que Fleming lui-même n’y arrivait.
— Merci, dit-elle. C’est important, la confiance.
Important. Le mot résonna entre eux comme une note de piano dans une pièce vide — longue, vibrante, et lentement décroissante.
*
Les jours suivants — le onzième, le douzième — Fleming continua. Les miettes devinrent un sentier. Le sentier devint une route. Et la route menait quelque part — pas vers une destination réelle, mais vers une destination fictive si bien construite qu’elle avait acquis, dans l’esprit de ceux qui la recevaient, la solidité du réel.
Le réseau prit forme. Cinq agents. Des profils inventés avec une minutie qui confinait à l’art. L’agent de Lisbonne — Silva, la femme des douanes, dont Fleming ajoutait un détail chaque jour : elle avait quarante ans, elle était veuve, son mari avait été marin et avait disparu en mer, elle vivait dans le quartier de Graça, elle prenait le tramway 28 chaque matin. L’agent de Porto — un homme, professeur à l’université, spécialiste d’économie coloniale, qui servait de lien entre le réseau et les milieux académiques où circulaient les informations sur les exportations. L’agent de Faro — un pêcheur reconverti en informateur, qui surveillait les mouvements de navires dans l’Algarve. L’agent de Coimbra — un étudiant, jeune, idéaliste, recruté par le MI6 à travers un professeur de la faculté de droit.
Et au centre de tout — le courtier de Porto, Ferreira, la cible supposée du réseau, l’homme que les cinq agents étaient chargés de surveiller.
Fleming inventait ces gens avec un plaisir qui l’effrayait. Pas le plaisir du mensonge — le plaisir de la création. Chaque personnage avait une biographie, un caractère, des habitudes, des faiblesses. Silva la veuve prenait son tramway et portait un foulard bleu. Le professeur de Porto fumait la pipe et avait un chien. Le pêcheur de Faro boitait depuis un accident de bateau et buvait trop de bagaço, l’eau-de-vie de marc. L’étudiant de Coimbra lisait Fernando Pessoa et croyait à la révolution.
Des gens. Des fictions. Des vies imaginaires qui prenaient vie dans les mots de Fleming et qui, une fois transmises par Vera, deviendraient des dossiers dans les archives de Hartmann, des fiches dans les tiroirs de l’Abwehr, des noms dans des rapports que des analystes allemands liraient en cherchant des patterns, des connexions, des failles. Et ils ne trouveraient rien — parce qu’il n’y avait rien à trouver. Parce que le réseau n’existait pas. Parce que Silva, Ferreira, le professeur, le pêcheur et l’étudiant n’étaient que des mots sur du papier, des fantômes d’encre, des personnages d’un roman qui ne serait jamais publié.
Ou qui le serait. Mais pas sous cette forme. Pas comme un rapport de désinformation. Comme autre chose. Comme un livre. Un livre où les espions auraient d’autres noms et d’autres visages mais la même substance — cette substance humaine, faite de courage et de peur et de mensonge et de vérité mêlés, cette substance que Fleming découvrait maintenant, à trente-trois ans, dans un hôtel blanc au bord de l’Atlantique, et qui était la matière première de tout ce qu’il écrirait un jour.
*
Le plus étrange était la facilité.
Les rapports à l’amiral Godfrey — les vrais rapports, les rapports professionnels, rédigés en prose administrative, bourrés de jargon et de précautions — lui coûtaient des heures de souffrance. Chaque mot était une extraction. Chaque phrase était un accouchement. Il n’aimait pas écrire de rapports. Il n’avait jamais aimé ça. L’écriture administrative était pour lui ce que le baccara était pour le joueur sans talent : un exercice douloureux dont le résultat ne justifiait pas la peine.
Mais les mensonges — les inventions — le réseau fictif — les personnages — tout cela coulait. Coulait comme le Tage coule vers la mer. Coulait comme le vin coule dans le verre. Coulait avec cette fluidité naturelle des choses qui trouvent leur pente et qui la descendent sans effort, portées par la gravité du talent.
Fleming écrivait le soir, dans la chambre 214, à la lumière de la lampe de bureau. Il écrivait les profils de ses agents fictifs, les détails de leurs vies inventées, les informations qu’il distillerait le lendemain à Vera. Et il prenait du plaisir. Ce plaisir clandestin qu’il avait ressenti pour la première fois en écrivant ses notes de renseignement sur Hartmann et Umberto, et qui s’amplifiait maintenant, qui grandissait, qui occupait de plus en plus de place dans sa tête et dans son corps, comme une marée qui monte et qui ne redescendra pas.
Il se surprit un soir — le douzième, peut-être — à relire un profil qu’il avait écrit. Celui de Silva, la veuve des douanes. Il relut les deux pages et il pensa : c’est bien. C’est bien écrit. Ce n’est pas un rapport. C’est un personnage. C’est une femme qui existe sur le papier avec la force et la densité d’une femme réelle. Elle a un passé, un présent, des motivations, des peurs. Elle prend le tramway 28. Elle porte un foulard bleu. Elle a perdu son mari en mer. Et tout cela est faux — tout — et tout cela est vrai, parce que la fiction, quand elle est bien faite, est la forme la plus vraie du mensonge.
Il posa les pages. Regarda le plafond. Et il sut — avec cette certitude qui n’a pas besoin de preuves parce qu’elle est sa propre preuve — qu’il venait de franchir une ligne. Pas la ligne entre l’espion et le traître. Pas la ligne entre le loyal et le déloyal. Une autre ligne. La ligne entre l’homme qui observe et l’homme qui crée. La ligne entre le spectateur et l’auteur. La ligne que Popov avait devinée — vous êtes un écrivain qui ne le sait pas encore — et que Vera avait pointée — ce qui vous manque, c’est le courage de la prendre — et que Magda avait nommée — vivre, c’est le brouillon, raconter, c’est le texte.
Il venait de la franchir. Pas en écrivant un livre. En écrivant un mensonge. Mais le geste était le même. Le muscle était le même. Et le plaisir — le plaisir surtout — était le même.
Fleming éteignit la lampe. Se coucha. Et pour la première fois depuis le début de cette histoire, il ne pensa ni à Vera ni à Hartmann ni au casino ni aux réfugiés ni à la guerre. Il pensa à des personnages. Ses personnages. Silva, Ferreira, le professeur, le pêcheur, l’étudiant. Ces gens qui n’existaient pas et qui, grâce à lui, existaient quelque part — dans la tête de Vera, dans les rapports de Hartmann, dans les archives du Reich.
Ses créatures.
Ses premiers personnages.
Il s’endormit avec eux. Et cette nuit-là, il rêva non pas de Lisbonne ni du Tage ni d’une femme sur un quai, mais d’une pièce blanche — une pièce vide, avec une table, une chaise, et une machine à écrire. Et dans le rêve, il s’asseyait devant la machine. Et dans le rêve, il commençait à taper. Et les mots venaient — faciles, rapides, inévitables — et ils remplissaient la page, et la page remplissait la pièce, et la pièce devenait un monde, et le monde était le sien.
Il se réveilla en souriant.
C’était la première fois.