Sorting by

×
Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 1

Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 1

Une sai­son au Shepheard’s

Une sai­son au Shepheard’s

Par­tie 1

 

Le Caire, juillet 1942

* * *

Le taxi le dépo­sa devant l’hô­tel et Dor­lange res­ta plan­té là, sa valise à la main, stu­pide sous le soleil brû­lant. Trois heures de l’a­près-midi. Pas un souffle. La lumière tapait si fort qu’on ne voyait plus rien — juste cette façade blanche, les stores bais­sés, et sur la ter­rasse des types en uni­forme ava­chis sur leurs chaises comme des cadavres en permission.

Il avait soif. Il avait soif depuis Bey­routh. Une soif obsédante.

Le hall sen­tait le tabac refroi­di et autre chose, une odeur dou­ceâtre, entê­tante — fleurs cre­vées dans un vase ou par­fum de femme, il n’au­rait su dire. Tout était sombre dans la rue. Des ven­ti­la­teurs tour­naient au pla­fond, lents, inutiles. Des boi­se­ries par­tout. Des mou­cha­ra­biehs. Tout un fatras orien­tal pour Anglais en goguette. Dor­lange s’en fou­tait. Il vou­lait une chambre, un lit, dormir.

À la récep­tion, un Égyp­tien en tar­bouche le regar­da à peine. Dor­lange signa le registre. Pro­fes­sion : négo­ciant. Il avait failli écrire autre chose — quoi, il ne savait plus vrai­ment. Négo­ciant, ça ne vou­lait rien dire. Au Caire, en juillet 42, per­sonne ne vou­lait rien dire.

Chambre 214. Deuxième étage. Un gamin en gala­bieh mon­ta sa valise. Le gamin avait des yeux immenses, noirs, qui ne regar­daient rien. Dans le cou­loir, ça puait l’en­caus­tique et la naph­ta­line. Des pho­tos au mur — des types en casque colo­nial devant des pyra­mides, devant des lions morts, devant leur propre impor­tance. L’Em­pire. Dor­lange pas­sa sans regarder.

La chambre don­nait sur des arbres. Il ouvrit les per­siennes et la cha­leur entra comme une gifle. En bas, un jar­din. Des pal­miers, immo­biles. Au loin, la ville fai­sait du bruit — klaxons, ânes, une radio arabe quelque part — mais c’é­tait un bruit étouf­fé, qui n’ar­ri­vait pas vrai­ment jusqu’ici.

Il s’as­sit sur le lit. Res­sorts fati­gués, draps déjà moites. Le ven­ti­la­teur grin­çait à inter­valles régu­liers. Dor­lange comp­ta les grin­ce­ments, puis arrê­ta. Il ouvrit sa valise, sor­tit ses affaires. Che­mises frois­sées, linge, un rasoir, un livre qu’il traî­nait depuis des mois sans le lire. Au fond, dans la dou­blure, les papiers. Il les tou­cha du bout des doigts. Tou­jours là.

Il avait trente-six ans. Les tempes qui gri­son­naient. Un visage qu’on oublie, qu’il avait vou­lu qu’on oublie. Avant la guerre, il avait été quel­qu’un — pro­fes­seur de lettres dans un lycée de pro­vince, marié à une femme qui s’en­nuyait, pro­prié­taire d’une mai­son avec un jar­din où il ne se pas­sait plus rien. Tout ça avait dis­pa­ru. La femme était par­tie, ou c’est lui qui était par­ti, ça ne comp­tait plus. La guerre avait pas­sé des­sus comme un rou­leau com­pres­seur et main­te­nant il était au Caire, dans une chambre qui sen­tait le moi­si, et il ne savait pas très bien pourquoi.

Non. Il savait. Mais il pré­fé­rait ne pas y penser.

Il s’al­lon­gea. Le pla­fond était haut, sale dans les coins. Une fis­sure cou­rait d’un mur à l’autre, fine comme un che­veu. Dor­lange la sui­vit des yeux jus­qu’à s’endormir.

* * *

Quand il se réveilla, il fai­sait presque nuit.

La chambre était bleue, d’un bleu de fond marin. Il avait dor­mi quatre heures, peut-être cinq. Sa che­mise lui col­lait au dos. Il se leva, pas­sa de l’eau sur son visage, chan­gea de che­mise. Dans le miroir, sa gueule. Il détour­na les yeux.

La ter­rasse.

Il la trou­va trans­for­mée. Ce qui était mort l’a­près-midi vivait main­te­nant, grouillait, buvait. Des offi­ciers par­tout, des femmes, des types en cos­tumes clairs. Les suf­fra­gis cou­raient entre les tables avec des pla­teaux char­gés de verres. Ça par­lait fort, ça riait. On aurait dit une fête, sauf que per­sonne n’a­vait l’air vrai­ment gai. Quelque chose de for­cé, de trop appuyé. On s’a­mu­sait comme on se noie.

Dor­lange trou­va une table au bord, près de la balus­trade. En bas, la rue. Des sol­dats aus­tra­liens, recon­nais­sables à leurs cha­peaux, mar­chaient en bande vers des plai­sirs qu’on devi­nait. Des voi­tures. Des calèches. Une femme voi­lée de noir, puis une autre en robe décol­le­tée et talons hauts. Le Caire.

Il com­man­da un whis­ky. Le suf­fra­gi hocha la tête, dis­pa­rut, revint. Le verre était tiède. La glace avait déjà fon­du. Dor­lange but quand même.

À la table d’à côté, un vieux à mous­tache jaune tenait salon.

— Rom­mel est fou­tu, j’vous dis. Fou­tu ! Ses lignes sont trop éti­rées. Ques­tion de ravi­taille­ment. Dans un mois, on contre-attaque.

Le vieux avait une voix de sourd qui por­tait jus­qu’au Nil. Des jeunes offi­ciers l’é­cou­taient, ou fai­saient sem­blant. L’un d’eux avait le regard vide des gens qui pensent à autre chose — une femme, une mort, une lettre qu’il n’a pas envoyée.

— J’ai fait les Dar­da­nelles, conti­nuait le vieux. Je connais ça. Une offen­sive à bout de souffle, ça se voit.

Dor­lange ces­sa d’é­cou­ter. Ce type-là, Hatha­way — il appren­drait son nom plus tard — racon­tait les mêmes his­toires depuis vingt ans. Il mour­rait ici, sur cette ter­rasse, un verre à la main, en expli­quant com­ment on aurait dû s’y prendre.

Une femme.

Elle venait de s’as­seoir, seule, à l’autre bout. Robe grise. Bras nus. Che­veux noirs rele­vés. Elle allu­ma une ciga­rette sans regar­der per­sonne, puis elle regar­da tout le monde — un balayage lent, tran­quille, l’in­ven­taire de ce qui ne l’in­té­res­sait pas.

Elle n’é­tait pas jeune. Qua­rante ans, peut-être plus. Son visage avait quelque chose de cas­sé, ou de recol­lé — une beau­té qui avait pris des coups et qui s’en fou­tait main­te­nant. Pas de bijoux. Pas de maquillage, ou presque. Elle fumait sa ciga­rette et elle regar­dait la nuit tom­ber et on avait envie de savoir à quoi elle pensait.

Leurs yeux se croisèrent.

Elle ne sou­rit pas. Pas de manège, pas de baisse de pau­pières. Elle le regar­da comme on regarde un meuble, pour voir s’il va avec le reste, puis elle se détourna.

Dor­lange vida son verre. Le whis­ky lui brû­lait la gorge. Il ne savait pas encore qu’elle s’ap­pe­lait Ele­ni, qu’elle était grecque, qu’elle avait fui Salo­nique six mois plus tôt avec deux valises et un mari qu’on avait enter­ré en route, à Alexan­drie, dans un cime­tière qu’elle ne retrou­ve­rait jamais. Il ne savait pas qu’elle occu­pait la chambre 218, au bout du cou­loir, et qu’il enten­drait bien­tôt ses pas, la nuit, quand elle ne dor­mait pas.

Il com­man­da un autre whisky.

* * *

Les jours sui­vants se ressemblèrent.

Le matin : petit-déjeu­ner dans la grande salle, par­mi les Anglais qui lisaient les jour­naux d’un air consti­pé. Les nou­velles étaient mau­vaises. Rom­mel avan­çait, ou n’a­van­çait plus, ou allait reprendre l’of­fen­sive, selon les ver­sions. Des types arri­vaient du désert, brû­lés, hagards, buvaient un coup et repar­taient. D’autres pré­pa­raient leurs bagages pour l’A­frique du Sud. On par­lait d’é­va­cua­tion. On par­lait de ce qui se pas­se­rait si les Alle­mands entraient au Caire.

L’a­près-midi : la cha­leur. Dor­lange res­tait dans sa chambre, les per­siennes fer­mées, à écou­ter le ven­ti­la­teur. Il dor­mait, se réveillait en sueur, dor­mait encore. Il lisait trois pages de son livre, puis le repo­sait. Il écri­vait des lettres qu’il déchi­rait ensuite. À qui les aurait-il envoyées ?

Par­fois il sor­tait. Il mar­chait dans les rues autour de l’hô­tel. L’O­pé­ra, les jar­dins, le quar­tier des banques où des gens fai­saient la queue pour des billets vers ailleurs. Il allait jus­qu’au Nil, s’as­seyait sur un banc, regar­dait les felouques. L’eau était brune, lente. Elle ne sem­blait cou­ler nulle part.

Mais c’est au She­pheard’s qu’il revenait.

L’hô­tel était un piège, une colle. On y entrait pour une nuit et on y res­tait. Des gens vivaient là depuis des mois, peut-être des années — le vieux Hatha­way, d’autres qu’il apprit à recon­naître. Une faune étrange. Des offi­ciers en rup­ture de front, des femmes sans maris visibles, des hommes d’af­faires dou­teux, des jour­na­listes, des espions pro­ba­ble­ment. Per­sonne ne posait de ques­tions. C’é­tait la règle.

Il y avait un Suisse.

Grand, sec, tou­jours en cos­tume de lin, tou­jours impec­cable mal­gré la cha­leur. Il s’ap­pe­lait Mül­ler, se pré­sen­tait comme archéo­logue. Mais quand Dor­lange lui deman­da sur quel site il tra­vaillait, Mül­ler eut un sou­rire vague.

— Les fouilles sont sus­pen­dues, bien sûr. Je tra­vaille sur mes notes. Je classe.

Il par­lait un fran­çais par­fait, sans accent, ce qui était sus­pect. Son arabe aus­si était par­fait, disait-on. Il avait l’a­ma­bi­li­té des gens qui mentent bien — cha­leu­reuse, pré­cise, étanche.

Il y avait les Smith.

Reg­gie Smith, bri­tan­nique, loud, rou­geaud, tra­vaillait au Bri­tish Coun­cil. Il par­lait trop, riait trop, buvait trop. Sa femme, Oli­via, était son contraire — mince, sèche, silen­cieuse. Elle regar­dait les gens avec des yeux de vivi­sec­teur. On disait qu’elle écri­vait, mais per­sonne n’a­vait lu ce qu’elle écri­vait. Dor­lange la sur­prit plu­sieurs fois en train de le fixer. Quand il sou­te­nait son regard, elle ne détour­nait pas le sien. Elle conti­nuait, pre­nait des notes men­tales. Il se deman­da ce qu’elle écri­rait sur lui.

Et puis il y avait Durrell.

Law­rence Dur­rell. Petit, ner­veux, une mous­tache de séduc­teur, des yeux qui brillaient tou­jours d’une iro­nie dont on ne savait pas si elle était tour­née vers vous ou vers lui-même. Il tra­vaillait au ser­vice de presse bri­tan­nique — en clair, il fai­sait de la pro­pa­gande. Il s’en moquait ouvertement.

— Je fabrique des men­songes, dit-il un soir à Dor­lange au Long Bar. Mais des men­songes utiles. Des men­songes patrio­tiques. C’est un art, vous savez.

Il avait vécu à Cor­fou, avant. Il avait écrit des livres. Il connais­sait Hen­ry Mil­ler, par­lait de Paris d’a­vant-guerre, racon­tait des his­toires qu’on ne savait pas s’il inven­tait. Il était char­mant et dan­ge­reux, comme tous les gens charmants.

— Vous êtes quoi, vous ? deman­da-t-il à Dor­lange. Je veux dire : réellement.

— Négo­ciant, dit Dorlange.

— Bien sûr.

Dur­rell sou­rit. Il n’in­sis­ta pas. Mais à par­tir de ce soir-là, Dor­lange sen­tit qu’il était observé.

* * *

Le 1er juillet, on brû­la les archives.

Dor­lange l’ap­prit au petit-déjeu­ner. Des offi­ciers par­laient à voix basse, mais assez fort pour qu’on entende : l’am­bas­sade bri­tan­nique détrui­sait ses docu­ments. On éva­cuait les familles. La flotte avait quit­té Alexan­drie. Rom­mel était à cent kilomètres.

Il sor­tit sur la ter­rasse. Le ciel était bizarre — sale, gris, alors qu’il fai­sait grand soleil. Puis il com­prit. Ce n’é­tait pas des nuages. C’é­tait de la fumée. Des flo­cons noirs retom­baient sur la ville, légers, comme une neige de suie. Des papiers. Des mil­liers de papiers brû­lés qui des­cen­daient sur Le Caire.

Le Ash Wed­nes­day. Le Mer­cre­di des Cendres.

Sur la ter­rasse, les gens levaient la tête, regar­daient tom­ber les débris. Une femme ten­dit la main, attra­pa un frag­ment de papier à moi­tié cal­ci­né. Elle le regar­da, le lais­sa tom­ber. Un ser­veur balayait les cendres qui s’ac­cu­mu­laient sur les tables.

Hatha­way, à sa table, pérorait.

— Pré­cau­tion nor­male, disait-il. Pure­ment rou­tine. Ne signi­fie rien.

Per­sonne ne le croyait. On buvait, mais on ne par­lait plus. L’air lui-même avait chan­gé — on res­pi­rait de la peur, du papier brû­lé, de l’empire en train de crever.

Ce soir-là, Dor­lange des­cen­dit au cabaret.

Il n’y était pas encore allé. C’é­tait au sous-sol de l’hô­tel, une salle en demi-cercle avec une scène minus­cule, des tables trop ser­rées, un bar au fond. L’air était épais de fumée et de par­fums. Des offi­ciers buvaient avec des femmes qu’ils n’a­vaient pas ame­nées. Un orchestre jouait des trucs amé­ri­cains, mal, avec une appli­ca­tion touchante.

Dor­lange trou­va une place au fond, com­man­da un whis­ky. Le troi­sième, le qua­trième, il ne comp­tait plus.

Et puis la chan­teuse entra.

Elle n’é­tait pas belle. Pas belle au sens où on l’en­tend — pas ces visages lisses de maga­zine. Elle avait quelque chose d’ir­ré­gu­lier, de trop grand, le nez, la bouche, les yeux sur­tout, immenses, sombres, qui pre­naient toute la place. Un grain de beau­té par­fai­te­ment pla­cé au-des­sus de la lèvre supé­rieure, un autre près de l’a­rête du nez. Peau brune. Che­veux noirs, lourds, défaits sur les épaules. Une robe rouge trop simple.

Elle chan­ta.

C’é­tait de l’a­rabe. Dor­lange ne com­pre­nait rien. Mais la voix — la voix était une chose phy­sique, qui entrait par la peau, pas par les oreilles. Rauque, un peu cas­sée, avec des aigus qui ser­raient la gorge. Elle chan­tait comme on saigne. Quelque chose de vieux, de bles­sé, quelque chose qui venait de très loin.

Il ne pou­vait pas déta­cher ses yeux d’elle.

Quand elle eut fini, il y eut des applau­dis­se­ments polis. Elle salua à peine, quit­ta la scène. Dor­lange la vit pas­ser entre les tables, s’ar­rê­ter ici et là pour dire un mot, accep­ter une ciga­rette. Elle avait une démarche lente, comme si elle por­tait quelque chose de lourd. Quel­qu’un l’ap­pe­la par son prénom.

Nehad.

Elle pas­sa près de sa table sans le regar­der. Puis, au der­nier moment, elle tour­na la tête. Leurs yeux se croi­sèrent. Une seconde. Elle ne sou­rit pas. Elle hocha la tête, imper­cep­ti­ble­ment, comme si elle le reconnaissait.

Mais elle ne pou­vait pas le recon­naître. Ils ne s’é­taient encore jamais vus.

Elle dis­pa­rut par une porte, au fond. Dor­lange res­ta là, son verre à la main, la gorge sèche.

Il sut, à ce moment-là, que quelque chose allait commencer.

* * *

Lire la suite…

Read more
La porte des heures (cha­pitres 21 à 22 — Epilogue)

La porte des heures (cha­pitres 21 à 22 — Epilogue)

La porte des heures

Cha­pitres 21 à 22 — Epilogue

 

PAR­TIE IV

LE GRAND FINALE

CHA­PITRE XXI

Ils prirent le bateau pour Athènes trois jours plus tard. Un petit vapeur grec qui tra­ver­sait la mer Égée — escales à Myko­nos, Syros, puis Le Pirée.

Ley­la pas­sa la plu­part du voyage sur le pont, regar­dant la mer. Silen­cieuse. Tendue.

« Vous pen­sez qu’il a lais­sé quelque chose ? » deman­da Ayşe en la rejoignant.

« Je ne sais pas. » Ley­la essuya ses yeux. « Ma mère l’a cher­ché pen­dant des années. Elle est morte en 1920 sans savoir. »

« Peut-être qu’il y aura des réponses à Athènes. »

« Ou peut-être juste plus de ques­tions. » Ley­la sou­pi­ra. « Mais je dois savoir. »

Pacha II se frot­ta contre ses jambes, ron­ron­nant dou­ce­ment. Un ron­ron­ne­ment de réconfort.

Ils arri­vèrent au Pirée au lever du soleil. Athènes s’é­ta­lait devant eux — l’A­cro­pole domi­nant la ville, blanche et éternelle.

L’a­dresse que Dimi­tri leur avait four­nie était dans le quar­tier de Pla­ka — vieille mai­son néo­clas­sique, un peu déla­brée, avec un jar­din enva­hi de bougainvilliers.

Une vieille femme grecque ouvrit la porte. « Oui ? »

« Nous cher­chons… » Ley­la hési­ta. « Ismail Kemal Pacha. Il a vécu ici. »

La femme sou­rit tris­te­ment. « Le Turc. Oui. Chambre du haut. Il est mort en 1923. Mais ses affaires sont tou­jours là. »

« Tou­jours là ? » répé­ta Rupert.

« Per­sonne n’est venu les récla­mer. J’ai gar­dé la chambre fer­mée. Loyer payé d’a­vance jus­qu’en 1950. » Elle les regar­da. « Vous êtes famille ? »

« Sa fille, » dit Ley­la, la voix tremblante.

La vieille femme les fit entrer et les condui­sit à l’é­tage. Une petite chambre sous les toits, avec vue sur l’Acropole.

Simple. Propre. Figée dans le temps.

Un lit. Une table. Une armoire. Des livres en turc et en fran­çais. Une pho­to enca­drée sur la table — une femme et une petite fille.

Ley­la s’ap­pro­cha de la pho­to, la prit avec des mains tremblantes.

« Ma mère. Et moi. » Elle avait cinq ans sur la pho­to. « Il nous a gardées. »

Sur la table, un jour­nal intime. Ley­la l’ou­vrit. L’é­cri­ture de son père — qu’elle recon­nais­sait des quelques lettres qu’elle possédait.

Elle lut à voix haute, sa voix brisée :

« 15 novembre 1912 : Je suis pri­son­nier à Salo­nique. Les Grecs m’in­ter­rogent. Ils savent que je tra­vaillais pour Mou­rad. Ils veulent les documents.

Je leur ai tout dit. L’emplacement. Les cinq secrets. J’ai tra­hi. Mais ils exis­taient déjà. Les docu­ments que j’a­vais étaient des copies. Les ori­gi­naux étaient déjà cachés par Abdülhamid.

J’ai tra­hi pour ma vie. J’ai honte. »

Ley­la tour­na les pages. Des années de jour­nal. 1912 à 1923.

« 3 jan­vier 1913 : Libé­ré. Dépor­té en Grèce. Je ne peux pas ren­trer en Tur­quie. Ma femme. Ma fille. Je ne les rever­rai jamais. »

« 14 février 1914 : J’ai écrit à ma femme. Aucune réponse. Peut-être que la lettre n’est jamais arri­vée. Peut-être qu’elle ne veut plus me parler. »

« 28 juillet 1914 : La guerre a com­men­cé. Toute l’Eu­rope en flammes. Mou­rad avait rai­son. Il avait tout prédit. »

« 30 octobre 1918 : L’Em­pire otto­man est tom­bé. Mou­rad avait rai­son sur ça aus­si. J’es­père que ses secrets survivront. »

« 15 juin 1920 : J’ai appris la mort de ma femme. Typhus. Je n’é­tais pas là. Ma fille est seule main­te­nant. Je suis un lâche. »

Ley­la s’ar­rê­ta, san­glo­tant. Ayşe la prit dans ses bras.

Rupert conti­nua la lecture :

« 8 avril 1923 : Je suis vieux main­te­nant. Malade. Ma vie est presque finie. J’ai écrit des cen­taines de lettres à ma fille. Jamais envoyées. Trop de honte.

Mais je veux qu’elle sache : je l’ai tou­jours aimée. Chaque jour. J’ai pen­sé à elle. Chan­té les chan­sons que je lui chan­tais. Regar­dé sa photo.

Je n’é­tais pas un bon père. Mais j’é­tais son père. Et je l’aimais.

Si un jour elle trouve ce jour­nal — ma chère Ley­la — sache que tout ce que j’ai fait, même mes tra­hi­sons, était pour sur­vivre et espé­rer te revoir un jour.

Je suis déso­lé. Tel­le­ment désolé.

— Ton père qui t’aime. Ismail. »

C’é­tait la der­nière entrée. Datée du 15 avril 1923.

La vieille femme grecque dit dou­ce­ment : « Il est mort le len­de­main. Dans son som­meil. Paisiblement. »

Ley­la tenait le jour­nal contre sa poi­trine, pleurant.

Dans l’ar­moire, ils trou­vèrent les lettres non envoyées. Des cen­taines. Toutes adres­sées à « Ma chère Leyla. »

Des his­toires de son enfance. Des chan­sons écrites. Des des­sins mal­adroits. Un père essayant déses­pé­ré­ment de res­ter connec­té à une fille qu’il ne rever­rait jamais.

« Il ne m’a­vait pas oubliée, » mur­mu­ra Ley­la. « Il pen­sait à moi. Tous les jours. »

« Il vous aimait, » dit Miss Pen­wor­thy dou­ce­ment. « Il a juste eu peur. »

Pacha II sau­ta sur la table et se frot­ta contre le jour­nal, ronronnant.

Ils res­tèrent à Athènes deux jours. Ley­la vou­lait voir où son père était enter­ré — un petit cime­tière près de Pla­ka, tombe simple avec son nom en grec et en turc.

Elle posa des fleurs. Par­la à la tombe. Lui dit qu’elle avait réus­si sa car­rière de chan­teuse. Qu’elle l’a­vait tou­jours aimé mal­gré son absence.

Qu’elle par­don­nait.

Le der­nier soir, sur le bateau de retour vers Constan­ti­nople, Ley­la chanta.

Une chan­son otto­mane que son père lui avait chan­tée enfant. Qu’elle avait retrou­vée dans une de ses lettres.

Tous les pas­sa­gers s’ar­rê­tèrent pour écou­ter. Sa voix por­tait sur la mer Égée, claire et belle, pleine de tris­tesse et d’amour.

Quand elle ter­mi­na, il n’y avait pas un œil sec sur le pont.

Rupert posa sa main sur l’é­paule de Ley­la. « Il vous a enten­due. J’en suis sûr. »

« Je sais, » sou­rit-elle à tra­vers ses larmes. « Je le sens. »

CHA­PITRE XXII

De retour à Constan­ti­nople, ils se mirent au travail.

Rupert rédi­gea une série d’ar­ticles pour le Times de Londres. Wolf­gang pré­pa­ra une publi­ca­tion aca­dé­mique com­plète. Ayşe orga­ni­sa les archives otto­manes pour documentation.

Ils tra­vaillèrent pen­dant un mois. Dans la chambre 47 du Pera Palace, deve­nue leur quar­tier géné­ral, les docu­ments éta­lés partout.

Pacha II super­vi­sait depuis le rebord de fenêtre, miau­lant occa­sion­nel­le­ment des com­men­taires éditoriaux.

Kraus leur four­nit des contacts dans tous les grands jour­naux euro­péens. Ahmed Efen­di reli­sait chaque article pour véri­fier l’exac­ti­tude his­to­rique. Miss Pen­wor­thy cor­ri­geait la grammaire.

Fina­le­ment, tout fut prêt.

Le 15 juin 1927, les articles parurent simul­ta­né­ment dans :

— The Times (Londres)

— Le Figa­ro (Paris)

— The New York Times

— Frank­fur­ter Zei­tung (Franc­fort)

— Cum­hu­riyet (Constan­ti­nople)

Le titre, iden­tique par­tout : « LES CINQ SECRETS D’Abdül­ha­mid : LA VRAIE HIS­TOIRE DE LA CHUTE DE L’EM­PIRE OTTOMAN. »

La réac­tion fut immé­diate et explosive.

En Tur­quie, débat natio­nal. Cer­tains furieux (« Salir notre his­toire ! »), d’autres recon­nais­sants (« Enfin la vérité ! »).

En Grèce, fas­ci­na­tion. L’his­toire d’Is­mail Kemal Pacha devint célèbre.

En France et en Angle­terre, rééva­lua­tion his­to­rique. Des dizaines d’his­to­riens publièrent des analyses.

En Alle­magne, Wolf­gang devint ins­tan­ta­né­ment célèbre. Sa thèse sur Mou­rad V était main­te­nant prouvée.

Dans le monde arabe, le cin­quième secret pro­vo­qua des dis­cus­sions pas­sion­nées. Enfin une expli­ca­tion pour la révolte de 1916.

Trois semaines après la publi­ca­tion, Rupert reçut un télé­gramme du roi Boris III de Bul­ga­rie : « Secret bul­gare confir­mé archives royales. Mer­ci véri­té. Boris. »

Un autre télé­gramme arri­va du Vati­can : « Archives apos­to­liques confirment alliance rus­so-otto­mane 1881. Féli­ci­ta­tions recherche. Car­di­nal Gasparri. »

Les uni­ver­si­tés du monde entier invi­tèrent Rupert, Ayşe et Wolf­gang pour conférences.

Le livre de Wolf­gang — « Mou­rad V : Le Sul­tan Vision­naire » — devint best­sel­ler international.

Un soir d’août, deux mois après la publi­ca­tion, ils se retrou­vèrent tous au Pera Palace pour célébrer.

Yusuf avait orga­ni­sé un ban­quet dans le grand salon. Tout Constan­ti­nople sem­blait pré­sent — jour­na­listes, diplo­mates, his­to­riens, artistes.

Ahmed Efen­di se leva pour por­ter un toast.

« À Rupert Beau­re­gard Whit­combe et ses com­pa­gnons. Vous avez fait ce qu’Abdül­ha­mid vou­lait. Vous avez révé­lé la véri­té. Toute la véri­té. » Il leva son verre. « L’his­toire vous remerciera. »

Applau­dis­se­ments.

Has­san Al-Rashid était venu d’A­lep spé­cia­le­ment. « Le monde sait main­te­nant. Pour Fati­ma. Merci. »

Abra­ham Kohen leva son verre : « L’his­toire est sacrée. Vous l’a­vez respectée. »

Même Kemal Bey était là, sobre et repen­ti. « J’a­vais tort. Cacher la véri­té n’est pas de l’hon­neur. C’est de la lâche­té. Vous nous avez appris ça. »

Plus tard, Rupert se retrou­va sur la ter­rasse avec Ayşe. Constan­ti­nople s’é­ta­lait devant eux, illuminée.

« Nous avons réus­si, » dit-elle doucement.

« Grâce à vous tous. » Rupert sou­rit. « Un jour­na­liste anglais n’au­rait jamais pu faire ça seul. »

« Et le chat, » ajou­ta Ayşe en riant. « N’ou­bliez pas Pacha II. »

Comme invo­qué, Pacha II appa­rut, sau­tant sur la balustrade.

Il miau­la une fois — un miau­le­ment qui sem­blait dire : « Évi­dem­ment. J’ai été essentiel. »

Wolf­gang les rejoi­gnit. « L’U­ni­ver­si­té Hum­boldt m’offre une chaire. Pro­fes­seur d’his­toire otto­mane. » Il regar­da Ayşe. « Ils m’ont dit que je pou­vais nom­mer un co-professeur. »

Ayşe sou­rit. « Je vais y penser. »

Pacha II sif­fla avec jalousie.

« Le tri­angle amou­reux conti­nue, » mur­mu­ra Ley­la qui pas­sait par là.

Cette nuit-là, Rupert res­ta éveillé dans la chambre 47. Seul. Contem­plant tout ce qui s’é­tait passé.

Un an plus tôt, il était un jour­na­liste ennuyé cher­chant une histoire.

Main­te­nant, il avait révé­lé les six secrets d’Abdül­ha­mid. Chan­gé la com­pré­hen­sion his­to­rique de l’Em­pire otto­man. Aidé à gué­rir de vieilles blessures.

Et gagné une famille impro­bable : une archi­viste brillante, un pro­fes­seur alle­mand obsé­dé, une chan­teuse à la recherche de son père, un aris­to­crate sar­cas­tique, un Russe stoïque, une espionne gou­ver­nante, un Grec cupide deve­nu ami, un Alle­mand repen­ti, et un chat blanc héroïque.

Herr Zep­pe­lin atter­rit sur son rebord de fenêtre.

Le pigeon avait un mes­sage. Le dernier.

Rupert le détacha :

« Les six secrets révé­lés. L’his­toire com­plète. Mou­rad et Abdül­ha­mid peuvent repo­ser. Mer­ci. — Un ami de Meh­med II. »

Rupert sou­rit. « Qui êtes-vous vraiment ? »

Herr Zep­pe­lin rou­cou­la mys­té­rieu­se­ment, puis s’en­vo­la dans la nuit de Constantinople.

Rupert ne le rever­rait jamais.

Mais ça n’a­vait plus d’importance.

L’his­toire était complète.

La véri­té était révélée.

Et Constan­ti­nople conti­nuait, éter­nelle, gar­dant ses secrets et révé­lant ses mys­tères à ceux qui osaient chercher.

ÉPI­LOGUE

Constan­ti­nople, 1931

Rupert Beau­re­gard Whit­combe, main­te­nant qua­rante-deux ans, retour­na au Pera Palace cinq ans après la publi­ca­tion des secrets.

L’hô­tel n’a­vait pas chan­gé. Tou­jours aus­si grand, élé­gant, plein de mystères.

Yusuf — plus vieux mais tou­jours sou­riant — l’ac­cueillit comme un frère.

« Mon­sieur Whit­combe ! Cinq ans ! Vous nous avez manqué ! »

« Londres me garde occu­pé, » sou­rit Rupert. « Mais j’ai vou­lu reve­nir. Pour l’anniversaire. »

Cinq ans depuis la publi­ca­tion des cinq secrets.

Dans la chambre 47, quelques-uns s’é­taient don­né rendez-vous.

Ayşe arri­va la pre­mière — main­te­nant Pro­fes­seur Ayşe Şeker­ci à l’U­ni­ver­si­té d’Is­tan­bul, auteur de deux livres sur l’his­toire ottomane.

Wolf­gang avec elle — Pro­fes­seur Wolf­gang Stein à Ber­lin, tou­jours amou­reux d’Ayşe, tou­jours célibataire.

« Le chat avait rai­son, fina­le­ment, » rit Wolf­gang. « Elle ne m’é­pou­se­ra jamais. »

Per­ci­val arri­va de Londres — tou­jours Sir Per­ci­val, mais vieillis­sant visiblement.

Niko­lai ne put venir — un télé­gramme de Mos­cou expli­quait qu’il était « indis­po­sé ». Le mot codé signi­fiait pro­ba­ble­ment qu’il fuyait quelque chose ou quelqu’un.

Ley­la était en tour­née en Ita­lie — une carte pos­tale de Milan avec ses excuses.

Miss Pen­wor­thy était là — main­te­nant retrai­tée, vivant pai­si­ble­ment à Büyükada.

Kraus envoya ses salu­ta­tions depuis Ber­lin — consul­tant his­to­rique pour plu­sieurs universités.

Dimi­tri était mort l’an­née pré­cé­dente — crise car­diaque à Salo­nique. Paix à son âme cupide.

« Où est… ? » com­men­ça Rupert.

La porte s’ou­vrit. Un chat blanc entra. Plus vieux, un peu plus lent, mais tou­jours majestueux.

Pacha II. Neuf ans main­te­nant. Encore jeune pour un chat.

Il miau­la avec digni­té, puis sau­ta sur son fau­teuil favori.

« Le héros, » dit Per­ci­val avec affection.

Ils par­lèrent toute la soi­rée. Des cinq années pas­sées. Des vies changées.

Les cinq secrets d’Abdül­ha­mid étaient main­te­nant dans tous les manuels d’his­toire. L’Em­pire otto­man était com­pris dif­fé­rem­ment. Mou­rad V avait été réhabilité.

« Nous avons fait quelque chose d’im­por­tant, » dit Ayşe.

« Nous avons révé­lé la véri­té, » ajou­ta Wolf­gang. « Une par­tie de la vérité. »

À minuit, ils mon­tèrent sur la ter­rasse. Constan­ti­nople s’é­ta­lait devant eux.

« À Abdül­ha­mid, » pro­po­sa Rupert en levant son verre. « Qui a vou­lu que cer­taines de ses erreurs soient connues. »

« À Mou­rad, » ajou­ta Wolf­gang. « Qui a vu ce que per­sonne ne vou­lait voir. »

« À Fati­ma Al-Rashid, » dit Miss Pen­wor­thy. « Et à tous ceux oubliés par l’histoire. »

« À Ismail Kemal Pacha, » ajou­ta Rupert pen­si­ve­ment. « Le père de Leyla. »

« Et à Pacha II, » dit Per­ci­val. « Le chat qui nous a accompagnés. »

Pacha II ron­ron­na paisiblement.

Rupert res­ta à Constan­ti­nople une semaine de plus. Le der­nier soir, seul dans la chambre 47, il écri­vit dans son journal :

« Nous avons révé­lé cinq secrets. Cinq véri­tés qui ont chan­gé la com­pré­hen­sion de l’Em­pire otto­man. Mais le sixième… le sixième reste caché. Nous avons déci­dé ensemble de le gar­der. Cer­taines véri­tés sont trop dangereuses.

Les docu­ments byzan­tins existent. Ils prouvent que Constan­ti­nople fut négo­ciée, non conquise. Que l’Em­pire otto­man était la conti­nua­tion de Byzance. Cette révé­la­tion bou­le­ver­se­rait tout.

Mais nous avons choi­si le silence. Non par lâche­té, mais par sagesse. Le monde n’est pas prêt. Peut-être ne le sera-t-il jamais.

J’ai pro­mis à Per­ci­val — qui vieillit, je le vois — de gar­der ce secret. Quoi qu’il arrive. Même après sa mort. Même après la mienne.

Constan­ti­nople conti­nue, gar­dant ses der­niers mystères. »

Il posa sa plume et regar­da par la fenêtre.

Sur le rebord, un pigeon — peut-être un des­cen­dant de Herr Zep­pe­lin — obser­vait la ville.

Pas de mes­sage cette fois. Juste un rou­cou­le­ment doux dans la nuit d’Istanbul.

Adden­dum — 1945

Rupert, main­te­nant cin­quante-six ans, écri­vait dans son journal :

« Niko­lai est mort en 1938, à Mos­cou. Exé­cu­té, pro­ba­ble­ment, mais offi­ciel­le­ment ‘dis­pa­ru’. Ley­la en 1942, de pneu­mo­nie à Milan. Per­ci­val l’an­née der­nière, 1944, pai­si­ble­ment dans son som­meil au Pera Palace. Aga­tha — Lady Dunne — la même année.

Je suis le der­nier gar­dien du sixième secret. Pacha II est mort en 1937, à quinze ans. Un bon âge pour un chat héroïque.

Le manus­crit byzan­tin dort sous le marbre du Pera Palace. Per­sonne d’autre ne sait où. Je l’emporterai dans ma tombe.

Cer­taines his­toires ne doivent jamais être roucoulées. »

 

FIN

DES CHRO­NIQUES DU PERA PALACE

TOME II

Read more
La porte des heures (cha­pitres 21 à 22 — Epilogue)

La porte des heures (cha­pitres 18 à 20)

La porte des heures

Cha­pitres 18 à 20

 

PAR­TIE IV

LE GRAND FINALE

CHA­PITRE XVIII

Le Tau­rus Express quit­ta Constan­ti­nople à huit heures du matin, direc­tion Alep via Anka­ra et Ada­na. Deux jours de voyage à tra­vers l’A­na­to­lie — pay­sages arides, vil­lages iso­lés, et une cha­leur qui aug­men­tait à chaque kilo­mètre vers le sud.

Rupert, Ayşe, Wolf­gang, Per­ci­val, Niko­lai, Ley­la et Miss Pen­wor­thy occu­paient deux com­par­ti­ments de pre­mière classe. Pacha II avait désor­mais son propre billet offi­ciel, sous le nom com­plet : « Pacha Abdül­ha­mid II, chat diplo­ma­tique et historique. »

Dimi­tri les avait accom­pa­gnés jus­qu’à la gare, les larmes aux yeux.

« Vous êtes sûrs que vous ne vou­lez pas d’un anti­quaire grec ? J’ai des contacts à Alep ! Très bons prix ! »

« Nous sommes sûrs, » avait dit Rupert fermement.

Kraus était res­té à Constan­ti­nople — « Quel­qu’un doit gar­der les docu­ments en sécu­ri­té. Et j’ai des choses à régler avec Ahmed Efendi. »

Le pre­mier jour de voyage fut rela­ti­ve­ment calme. Ils tra­ver­sèrent l’A­na­to­lie cen­trale — pla­teaux déser­tiques, mon­tagnes au loin, petites villes otto­manes endormies.

Dans le wagon-res­tau­rant, Rupert et Ayşe dis­cu­tèrent du cin­quième secret.

« Les Al-Rashid, dit Ayşe. Famille arabe. Éta­blie à Alep depuis le quin­zième siècle. Mar­chands, éru­dits, proches des gou­ver­neurs ottomans. »

« Et le cin­quième secret ? » deman­da Rupert. « Abdül­ha­mid ne nous a don­né aucun indice. »

« C’est le der­nier. » Ayşe réflé­chit. « Les quatre pre­miers concer­naient tous des men­songes, des com­plots, des occa­sions man­quées. Peut-être que le cin­quième est différent. »

« Dif­fé­rent comment ? »

« Peut-être… » Elle hési­ta. « Peut-être quelque chose de per­son­nel. Pour Abdülhamid. »

Wolf­gang les rejoi­gnit, tenant une tasse de thé. « J’ai relu le jour­nal de Mou­rad. Il y a une réfé­rence. 1903. »

Il ouvrit le jour­nal à une page marquée :

« 12 avril 1903 : Abdül­ha­mid m’a ren­du visite aujourd’­hui. Pre­mière fois depuis deux ans. Il était triste. Il a par­lé d’A­lep. De quelque chose qu’il a fait là-bas. En 1877. Quelque chose qu’il regrette plus que tout. »

« 1877, » mur­mu­ra Rupert. « Année de la guerre russo-turque. »

« Il était jeune alors, » ajou­ta Ayşe. « Prince héri­tier. Pas encore sultan. »

« Qu’est-ce qu’un prince héri­tier pour­rait faire à Alep qui le han­te­rait qua­rante ans plus tard ? » deman­da Wolfgang.

Pacha II, ins­tal­lé sur la table à côté de leur thé, miau­la pensivement.

« Le chat ne sait pas non plus, » tra­dui­sit Ley­la qui les avait rejoints.

Le deuxième jour, alors qu’ils appro­chaient d’A­lep, un inci­dent se produisit.

Le train s’ar­rê­ta brus­que­ment. En plein désert. Aucune gare en vue.

Niko­lai regar­da par la fenêtre. « Problème. »

Des hommes à che­val entou­raient le train. Une ving­taine. Armés.

« Ban­dits ? » deman­da Percival.

« Pire, » dit Miss Pen­wor­thy en exa­mi­nant leurs uni­formes. « Natio­na­listes arabes. »

Le chef des cava­liers mon­ta dans le train. Grand, bar­bu, avec des yeux qui brû­laient d’une inten­si­té fanatique.

« Nous cher­chons des étran­gers, » dit-il en arabe. « Espions ottomans. »

Ayşe répon­dit en arabe par­fait : « Nous ne sommes pas espions. Nous sommes historiens. »

L’homme la fixa. « His­to­riens ottomans ? »

« His­to­riens de la véri­té. » Elle sor­tit les docu­ments. « Nous révé­lons les secrets de l’Em­pire. Ses men­songes. Ses échecs. »

L’homme exa­mi­na les papiers. Son expres­sion changea.

« Vous allez à Alep ? Pour le cin­quième secret ? »

« Vous savez ? » s’é­ton­na Rupert.

« Tout le monde à Alep connaît l’his­toire. » L’homme bais­sa son arme. « La famille Al-Rashid. Le secret d’Abdül­ha­mid. » Il sou­rit amè­re­ment. « C’est l’his­toire qui explique pour­quoi les Arabes ont tra­hi l’Em­pire en 1916. »

« Tra­hi ? » répé­ta Wolfgang.

« La révolte arabe. Law­rence d’A­ra­bie. Nous nous sommes alliés aux Bri­tan­niques contre les Otto­mans. » L’homme s’as­sit. « Beau­coup pensent que nous avons tra­hi sans rai­son. Mais il y avait une rai­son. Une très ancienne raison. »

« Le cin­quième secret, » dit Ayşe doucement.

« Oui. » L’homme se leva. « Allez à Alep. Trou­vez les Al-Rashid. Révé­lez tout. Que le monde sache pour­quoi nous nous sommes révoltés. »

Il quit­ta le train. Ses hommes se retirèrent.

Le train repartit.

Dans le com­par­ti­ment, le silence était pesant.

« Le cin­quième secret, dit Per­ci­val len­te­ment, explique la révolte arabe. »

« 1916, mur­mu­ra Niko­lai. Quand les Arabes se sont alliés aux Bri­tan­niques. Ont aidé à détruire l’Em­pire ottoman. »

« Et cela remonte à 1877, » ajou­ta Wolf­gang. « Quelque chose qu’Abdül­ha­mid a fait. »

Rupert regar­da par la fenêtre. Alep appa­rais­sait à l’ho­ri­zon — vieille ville mil­lé­naire, mina­rets et cita­delle se décou­pant contre le ciel.

« Nous allons enfin savoir, » dit-il.

Pacha II miau­la — un long miau­le­ment qui sem­blait dire : « Pré­pa­rez-vous. Ce ne sera pas agréable. »

Et le chat, comme tou­jours, avait raison.

CHA­PITRE XIX

Alep, les Al-Rashid et le secret qui explique tout

Alep était une ville de pierres anciennes et de sou­ve­nirs. La cita­delle médié­vale domi­nait la ville, témoin de quatre mille ans d’his­toire. Les souks débor­daient d’é­pices, de tis­sus, d’ar­ti­sa­nat. C’é­tait une ville qui avait sur­vé­cu aux Assy­riens, aux Perses, aux Romains, aux Arabes, aux Croi­sés, aux Mon­gols, et main­te­nant aux Français.

Ils furent accueillis à la gare par Samuel Kohen, neveu d’A­bra­ham — un homme d’une qua­ran­taine d’an­nées, éru­dit et discret.

« Les Al-Rashid vous attendent, » dit-il. « Ils savent que vous venez. Tout Alep le sait. »

« Com­ment ? » deman­da Rupert.

« Les secrets ne res­tent jamais secrets long­temps dans cette ville. » Samuel sou­rit. « Sur­tout celui-ci. »

Il les condui­sit à tra­vers les rues étroites de la vieille ville, jus­qu’à une grande mai­son tra­di­tion­nelle — cour inté­rieure avec fon­taine, murs cou­verts de zel­lige, oran­gers en fleurs.

Le patriarche de la famille Al-Rashid les atten­dait dans la cour. Has­san Al-Rashid — quatre-vingts ans, barbe blanche impec­cable, yeux sombres pleins de tris­tesse ancienne.

« Bien­ve­nue, dit-il en otto­man par­fait. Je vous atten­dais depuis 1918. Depuis la mort d’Abdülhamid. »

Ils s’as­sirent autour de la fon­taine. Des ser­vi­teurs appor­tèrent du thé et des pâtisseries.

Has­san Al-Rashid regar­da Pacha II avec curio­si­té. « Le chat blanc. Abdül­ha­mid avait dit qu’il y aurait un chat. »

Pacha II s’ins­tal­la confor­ta­ble­ment sur les genoux d’Ayşe et ronronna.

« Le cin­quième secret, com­men­ça Has­san. Le der­nier. Le pire. » Il sou­pi­ra pro­fon­dé­ment. « Celui qui a détruit la confiance arabe en l’Em­pire ottoman. »

« 1877, » dit Rupert. « Alep. Qu’est-il arrivé ? »

Has­san fer­ma les yeux un moment. Puis :

« 1877. Guerre rus­so-turque. L’Em­pire perd. Panique à Constan­ti­nople. Le Sul­tan Abdü­la­ziz vient d’être assas­si­né. Mou­rad dépo­sé. Abdül­ha­mid devient sul­tan — jeune, inex­pé­ri­men­té, terrifié. »

« L’Em­pire a besoin d’argent. Déses­pé­ré­ment. Pour conti­nuer la guerre. Mais le Tré­sor est vide. »

« Alors Abdül­ha­mid envoie des agents dans les pro­vinces. Avec ordre : récol­ter de l’argent. Par tous les moyens. »

Has­san ouvrit les yeux, et ils brillaient de larmes.

« Ici, à Alep, les agents sont arri­vés en novembre 1877. Ils ont exi­gé de l’or. Ma famille — les Al-Rashid — était riche. Mar­chands pros­pères. Nous avons don­né. Beaucoup. »

« Ce n’é­tait pas assez. »

« Ils ont accu­sé mon arrière-grand-père — Mah­moud Al-Rashid — de cacher de l’or. Ils ont fouillé la mai­son. Tout détruit. Ils n’ont rien trou­vé. Parce qu’il n’y avait rien à trouver. »

Has­san s’ar­rê­ta, la voix tremblante.

« Alors ils ont pris ma arrière-grand-mère. Fati­ma Al-Rashid. Comme ‘garan­tie’. Ils ont dit : ‘Trou­vez l’or ou elle reste prisonnière.’ »

« Mon arrière-grand-père a sup­plié. A ven­du tout. La mai­son. Les bou­tiques. Les cara­vanes. A réuni chaque pièce d’or. »

« Ce n’é­tait tou­jours pas assez. »

« Fati­ma Al-Rashid est morte en pri­son. Jan­vier 1878. Vingt-trois ans. Mère de trois enfants. » Has­san essuya ses yeux. « Morte pour une dette qu’elle ne devait pas. »

Le silence était abso­lu. Même la fon­taine sem­blait s’être tue.

« Quand Abdül­ha­mid a appris ce qui s’é­tait pas­sé — les excès de ses agents — il était hor­ri­fié. Il a envoyé des excuses offi­cielles. De l’argent en com­pen­sa­tion. Il a fait empri­son­ner les agents responsables. »

« Mais Fati­ma était morte. »

« Et mon arrière-grand-père n’a jamais par­don­né. Jamais. Il a trans­mis cette his­toire à ses enfants. Qui l’ont trans­mise aux leurs. Géné­ra­tion après génération. »

« Quand la révolte arabe a com­men­cé en 1916, » conti­nua Has­san, « beau­coup de familles arabes d’A­lep se sont ral­liées. Pas par tra­hi­son. Pas pour l’argent bri­tan­nique. Mais parce qu’elles se souvenaient. »

« Se sou­ve­naient de Fati­ma, mur­mu­ra Ayşe. Et de cen­taines d’autres comme elle. »

« Exac­te­ment. » Has­san sor­tit une boîte de son man­teau. « Abdül­ha­mid m’a envoyé ceci en 1917. Par mes­sa­ger secret. Avec une lettre. »

Il ouvrit la boîte. À l’in­té­rieur : une enve­loppe scel­lée et un médaillon.

« Le médaillon appar­te­nait à Fati­ma. Abdül­ha­mid l’a gar­dé pen­dant qua­rante ans. Comme pénitence. »

Has­san ten­dit l’en­ve­loppe à Rupert. « Lisez. »

Rupert l’ou­vrit avec des mains trem­blantes. La lettre était en otto­man, l’é­cri­ture soi­gnée mais trem­blante — celle d’un vieil homme.

Ayşe lut à voix haute :

« Cin­quième et Der­nier Secret : Le Crime de 1877.

En 1877, j’é­tais jeune sul­tan. Ter­ri­fié. Déses­pé­ré. L’Em­pire tom­bait. J’ai don­né des ordres que je regrette chaque jour depuis.

Mes agents ont col­lec­té de l’argent par la force. Ils ont détruit des familles. Ils ont empri­son­né des inno­cents. Fati­ma Al-Rashid est morte par ma faute.

Ce n’é­tait pas unique. À tra­vers l’Em­pire — Alep, Damas, Bag­dad, Jéru­sa­lem — des cen­taines de familles ont souf­fert. J’ai essayé de répa­rer. D’in­dem­ni­ser. De punir les coupables.

Mais on ne répare pas un mort.

Les familles arabes ont gar­dé leur res­sen­ti­ment. Silen­cieux. Pro­fond. Et quand la révolte est venue en 1916, ils se sont souvenus.

L’Em­pire otto­man n’est pas tom­bé à cause de la guerre. Ni des Bri­tan­niques. Ni de Lawrence.

Il est tom­bé parce que nous avons tra­hi nos propres peuples. Parce qu’en 1877, face à la panique, nous avons choi­si la brutalité.

C’est mon plus grand regret. Mon plus grand échec. Et je veux que l’his­toire le sache.

Pas pour m’ex­cu­ser. On ne s’ex­cuse pas pour un meurtre. Sim­ple­ment pour expli­quer : l’Em­pire est mort de ses propres péchés.

À la famille Al-Rashid : je suis déso­lé. Ces mots ne suf­fisent pas. Mais c’est tout ce que j’ai.

— Abdül­ha­mid II, qui porte le poids de Fati­ma Al-Rashid et de tous les autres. Décembre 1917. »

Ayşe ter­mi­na la lec­ture, sa voix bri­sée par l’émotion.

Le silence durait. Per­sonne ne savait quoi dire.

Fina­le­ment, Has­san parla :

« Quand j’ai reçu cette lettre en 1917, j’ai pleu­ré. Pour Fati­ma. Pour Abdül­ha­mid qui avait por­té cette honte pen­dant qua­rante ans. Pour l’Em­pire qui était mort de ses propres crimes. »

« Vous par­don­nez ? » deman­da Wolf­gang doucement.

Has­san réflé­chit lon­gue­ment. « Je ne sais pas. Fati­ma était mon arrière-grand-mère. Je ne l’ai jamais connue. Mais sa mort a mar­qué cinq géné­ra­tions de ma famille. » Il sou­pi­ra. « Peut-être que publier cette véri­té est un début de par­don. Peut-être. »

Rupert tenait le médaillon de Fati­ma. Simple. En argent. Avec une ins­crip­tion : « Pour Fati­ma, avec amour. Mahmoud. »

« Les cinq secrets, dit Rupert. Tous révélés. »

Pacha II sau­ta sur la table et se frot­ta contre le médaillon.

Un miau­le­ment long, triste, qui sem­blait pleu­rer pour Fati­ma et tous ceux qui étaient morts à cause des erreurs de l’Empire.

CHA­PITRE XX

Ils res­tèrent trois jours à Alep. Has­san Al-Rashid insis­ta pour leur mon­trer la ville — la cita­delle, les souks, les cara­van­sé­rails, les vieilles mos­quées. Chaque coin racon­tait une his­toire millénaire.

Le der­nier soir, Has­san orga­ni­sa un dîner dans sa cour. Toute la famille Al-Rashid était pré­sente — enfants, petits-enfants, cou­sins. Une tren­taine de personnes.

« Vous révé­le­rez tout ? » deman­da Has­san à Rupert pen­dant le repas.

« Tout. Les cinq secrets. Sans exception. »

« Même celui-ci ? Même le crime de 1877 ? »

« Sur­tout celui-ci. » Rupert regar­da Has­san dans les yeux. « C’est celui qu’Abdül­ha­mid vou­lait le plus voir révé­lé. Pour que le monde comprenne. »

Has­san hocha len­te­ment. « Alors vous avez ma béné­dic­tion. Et celle de Fati­ma, où qu’elle soit. »

Pacha II, qui avait pas­sé trois jours à être ado­ré par tous les enfants Al-Rashid, ron­ron­nait béa­te­ment sur les genoux d’Ayşe.

Le voyage de retour vers Constan­ti­nople prit encore deux jours. Cette fois, pas d’in­ci­dents. Le train tra­ver­sa l’A­na­to­lie dans la paix rela­tive de l’a­près-midi printanier.

Dans leur com­par­ti­ment, ils pla­ni­fièrent la suite.

« Athènes d’a­bord, » dit Ley­la. « Pour mon père. »

« Nous par­tons ensemble, » assu­ra Rupert. « Tous. »

« Et ensuite ? » deman­da Wolfgang.

« Publi­ca­tion, » dit Ayşe. « Dans les plus grands jour­naux. Times de Londres. Le Figa­ro. New York Times. »

« Et un livre, » ajou­ta Wolf­gang avec enthou­siasme. « Une publi­ca­tion aca­dé­mique com­plète. Tous les docu­ments. Toutes les preuves. »

« Le monde va être cho­qué, » dit Percival.

« Bien, » dit Miss Pen­wor­thy. « Le choc est nécessaire. »

Ils arri­vèrent à Constan­ti­nople au cré­pus­cule. La ville dorée se déployait devant eux — mina­rets, dômes, le Bos­phore scintillant.

Yusuf les accueillit au Pera Palace comme des héros conquérants.

« Mes amis ! Vous êtes reve­nus ! Et vic­to­rieux ! » Il les embras­sa tous. « J’ai pré­pa­ré vos chambres. Et un ban­quet. Ce soir. Pour célébrer. »

Dans sa chambre habi­tuelle — la 47 — Rupert éta­la tous les documents.

Cinq secrets. Cinq his­toires de men­songes, de com­plots, d’oc­ca­sions man­quées, et de crimes.

Le jour­nal de Mou­rad. Les lettres d’Abdül­ha­mid. Les preuves documentaires.

Tout était là.

Kraus arri­va dans la soi­rée, accom­pa­gné d’Ah­med Efendi.

« Les cinq secrets, » dit Ahmed en exa­mi­nant les docu­ments. « Tous révé­lés. Abdül­ha­mid peut enfin repo­ser en paix. »

« Et Mou­rad aus­si, » ajou­ta Wolfgang.

Le ban­quet fut mémo­rable. Yusuf avait invi­té tout le per­son­nel du Pera Palace, plus quelques amis — jour­na­listes, diplo­mates, érudits.

Meh­met Bey était là, sou­riant avec fier­té. « Vous avez réussi. »

Abra­ham Kohen était venu de Balat. Même Kemal Bey appa­rut — sobre, repen­ti, por­tant une lettre.

« De la part de tous les membres de Der Halb­mond, dit-il en la ten­dant à Rupert. Nos excuses. Et notre sou­tien. Publiez tout. »

Rupert lut la lettre. Vingt signa­tures. Toute l’an­cienne orga­ni­sa­tion qui avait essayé de les tuer main­te­nant les soutenait.

« Les temps changent, » mur­mu­ra Percival.

« Les gens changent, » cor­ri­gea Ayşe.

Pacha II, ins­tal­lé sur une table, dévo­rait du caviar offert par Yusuf. Il avait l’air par­fai­te­ment satis­fait de lui.

Tard dans la soi­rée, Rupert se retrou­va sur la ter­rasse avec Ayşe.

« Nous avons réus­si, » dit-elle doucement.

« Presque. Reste Athènes. Et la publication. »

« Vous publie­rez tout ? Même le cin­quième secret ? »

« Sur­tout le cin­quième. » Rupert regar­da Constan­ti­nople éta­lée devant eux. « C’est celui qui compte le plus. Celui qui montre qu’Abdül­ha­mid était humain. Qu’il regrettait. »

Ayşe posa sa tête sur son épaule. Wolf­gang, qui pas­sait par là, les vit et sou­rit tris­te­ment avant de s’é­loi­gner discrètement.

Pacha II obser­vait la scène depuis le rebord de fenêtre et miau­la — un miau­le­ment qui sem­blait dire : « Enfin. »

Cette nuit-là, Rupert dor­mit pro­fon­dé­ment pour la pre­mière fois depuis des mois.

Les cinq secrets étaient trouvés.

Res­tait à les par­ta­ger avec le monde.

Mais d’a­bord : Athènes. Et le père de Leyla.

Chaque chose en son temps.

Lire la suite…

Read more
La porte des heures (cha­pitres 21 à 22 — Epilogue)

La porte des heures (cha­pitres 15 à 17)

La porte des heures

Cha­pitres 15 à 17

 

PAR­TIE III

COM­PLI­CA­TIONS 

CHA­PITRE XV

La nuit du raid, Rupert, Ayşe, Wolf­gang, Per­ci­val, Niko­lai et Ley­la se ren­dirent dis­crè­te­ment à Balat — le vieux quar­tier juif de Constan­ti­nople, per­ché sur les col­lines au-des­sus de la Corne d’Or.

Pacha II les accom­pa­gnait, natu­rel­le­ment. Le chat avait déve­lop­pé une habi­tude de suivre par­tout Ayşe, tout en jetant des regards noirs à Wolfgang.

Kraus les avait four­ni en adresse : « Famille Kohen. Rue Vodi­na 47. Troi­sième géné­ra­tion. Le patriarche s’ap­pelle Abra­ham Kohen. Quatre-vingt-deux ans. »

Miss Pen­wor­thy, pen­dant ce temps, était au quar­tier géné­ral de Der Halb­mond, jouant son rôle de Grä­fin Hil­de­gard avec un enthou­siasme suspect.

« Kemal Bey, disait-elle en ser­vant du thé, êtes-vous cer­tain que le raid est une bonne idée ? Le Pera Palace est bien gardé. »

« Pré­ci­sé­ment pour­quoi nous atta­quons à minuit. Les gardes sont moins vigi­lants. » Kemal Bey véri­fiait ses armes. « Vingt hommes. Entrée simul­ta­née par trois points. Nous trou­vons les docu­ments. Nous partons. »

« Brillant, » men­tit Miss Penworthy.

Elle avait, évi­dem­ment, pré­ve­nu Yusuf par télé­gramme. Le direc­teur du Pera Palace avait orga­ni­sé une « défense appro­priée » — ce qui, connais­sant Yusuf, signi­fiait pro­ba­ble­ment quelque chose d’é­la­bo­ré et légè­re­ment absurde.

À Balat, Rupert frap­pa à la porte du numé­ro 47.

Une femme d’âge moyen ouvrit. « Oui ? »

« Madame Kohen ? Nous cher­chons Mon­sieur Abra­ham Kohen. C’est au sujet… » Rupert hési­ta. « D’un secret ottoman. »

La femme ne sem­bla pas sur­prise. « Entrez. Mon père vous attend. »

« Il nous attend ? » répé­ta Ayşe.

« Depuis 1918. Il a dit qu’un jour, quel­qu’un vien­drait avec un chat blanc. »

Pacha II miau­la avec satisfaction.

Ils furent conduits dans un petit salon. Abra­ham Kohen était assis dans un fau­teuil près de la fenêtre — vieux, frêle, mais avec des yeux vifs et intelligents.

« Le chat blanc, » dit-il en sou­riant. « Abdül­ha­mid avait rai­son. Les chats en savent tou­jours plus que nous. »

« Vous connais­sez Abdül­ha­mid ? » deman­da Wolfgang.

« Mon grand-père le connais­sait. Méde­cin per­son­nel. 1900–1909. » Abra­ham tous­sa. « Abdül­ha­mid lui a confié un secret. Le qua­trième. Avec ins­truc­tion de le gar­der jus­qu’à ce que le sixième soit révélé. »

« Et main­te­nant ? » deman­da Rupert.

« Main­te­nant, je vous le donne. » Abra­ham sor­tit une clé de sa poche. « Dans la cave. Suivez-moi. »

Mal­gré son âge, il des­cen­dit les esca­liers avec une agi­li­té sur­pre­nante. La cave était petite, sèche, rem­plie de livres anciens.

Au fond, un coffre-fort encas­tré dans le mur.

Abra­ham l’ou­vrit. À l’in­té­rieur : une enve­loppe scel­lée et un docu­ment roulé.

« Le qua­trième secret, » dit Abra­ham en les ten­dant à Rupert. « Abdül­ha­mid l’ap­pe­lait : ‘Le men­songe qui a sau­vé l’Em­pire — temporairement.’ »

Rupert ouvrit l’en­ve­loppe. La lettre était en otto­man, datée de 1917.

Ayşe la lut à voix haute :

« Qua­trième Secret : L’Al­liance Secrète de 1881.

Tout le monde connaît l’his­toire : après 1878, l’Em­pire otto­man et l’Em­pire russe étaient enne­mis mor­tels. La guerre rus­so-turque avait dévas­té nos ter­ri­toires. Les Russes avaient pris la Bul­ga­rie. Nous étions vaincus.

Men­songe.

En 1881, l’Em­pire otto­man et l’Em­pire russe ont négo­cié secrè­te­ment. Une alliance. Contre l’Au­triche-Hon­grie. Contre l’Allemagne.

Le Tsar Alexandre II et moi avons échan­gé des lettres. Des pro­messes. Pro­tec­tion mutuelle. Par­tage des Bal­kans. Accès russe aux Détroits en échange de notre sou­tien contre Vienne.

L’ac­cord était presque signé.

Puis Alexandre II a été assas­si­né. Mars 1881. Bombe ter­ro­riste. Son fils Alexandre III a tout annu­lé. L’al­liance est morte.

Mais si elle avait exis­té ? Si Alexandre II avait vécu ? L’his­toire euro­péenne aurait été trans­for­mée. Pas d’al­liance fran­co-russe. Pas de Triple Entente. Peut-être pas de 1914.

Les preuves sont dans ce coffre. Les lettres. Les brouillons d’ac­cord. Gar­dez-les. Que l’his­toire sache : nous avons failli être alliés avec nos pires ennemis.

— Abdül­ha­mid II, qui porte le poids des occa­sions manquées. »

Le silence était absolu.

« Une alliance rus­so-otto­mane, mur­mu­ra Wolf­gang. En 1881. Mon Dieu. »

« Si Alexandre II n’a­vait pas été assas­si­né, dit Per­ci­val len­te­ment, tout le sys­tème d’al­liances euro­péen aurait été différent. »

« Pas de Triple Entente, ajou­ta Niko­lai. Peut-être pas de Grande Guerre. »

Rupert déplia le docu­ment. Des lettres entre Abdül­ha­mid et le Tsar Alexandre II. En fran­çais. Cor­diales. Prometteuses.

Des brouillons d’ac­cord. Des cartes anno­tées. Des plans de par­tage des Balkans.

Tout s’é­tait arrê­té en mars 1881.

« Quatre secrets trou­vés, dit Ayşe. Un reste. »

« Alep, » dit Rupert. « La famille Al-Rashid. »

Abra­ham tous­sa à nou­veau. « Je peux vous aider. Mon neveu vit à Alep. Je lui enver­rai un télégramme. »

« Vous feriez ça ? » deman­da Leyla.

« Abdül­ha­mid m’a fait confiance. Mon grand-père m’a fait confiance. Main­te­nant je vous fais confiance. » Il sou­rit. « Et vous avez le chat. »

Ils remon­tèrent de la cave. Abra­ham écri­vit immé­dia­te­ment un télé­gramme : « Neveu Samuel. Aide por­teurs secrets. Trouve Al-Rashid. Urgent. Oncle Abraham. »

Alors qu’ils s’ap­prê­taient à par­tir, un gar­çon de courses arri­va, essoufflé.

« Télé­gramme ! Du Pera Palace ! Urgent ! »

Rupert l’ou­vrit, lut, et sourit.

« De Yusuf : ‘Raid repous­sé. Der Halb­mond cap­tu­ré. Miss Pen­wor­thy héroïque. Détails suivent. Reve­nez quand prêts.’ »

« Miss Pen­wor­thy héroïque, répé­ta Niko­lai. Ça promet. »

CHA­PITRE XVI

Ils arri­vèrent au Pera Palace à deux heures du matin. L’hô­tel était illu­mi­né comme un sapin de Noël, des poli­ciers turcs par­tout, et une atmo­sphère de chaos joyeux.

Yusuf les accueillit dans le hall, sou­riant largement.

« Mes amis ! Quelle nuit ! » Il les embras­sa tous. « Vous avez man­qué le spectacle ! »

« Que s’est-il pas­sé ? » deman­da Rupert.

« Venez. Miss Pen­wor­thy va tout racon­ter. Elle est au bar. Avec les prisonniers. »

Au bar, ils trou­vèrent une scène extraordinaire.

Miss Pen­wor­thy — de nou­veau habillée en gou­ver­nante stricte — était assise à une table, son para­pluie posé négli­gem­ment, siro­tant un sher­ry. Autour d’elle, atta­chés à leurs chaises, les vingt agents de Der Halb­mond, y com­pris Kemal Bey.

Ils avaient tous l’air… penauds.

« Miss Pen­wor­thy, » dit Rupert. « Que s’est-il passé ? »

Elle posa son verre. « Oh, une soi­rée tout à fait ordinaire. »

« Racon­tez, » insis­ta Leyla.

Miss Pen­wor­thy sou­pi­ra. « Très bien. »

Elle racon­ta :

À minuit pré­cise, Der Halb­mond avait atta­qué le Pera Palace par trois entrées — prin­ci­pale, arrière, service.

Mais Yusuf avait pré­pa­ré des surprises.

Entrée prin­ci­pale : le sol avait été ciré jus­qu’à deve­nir glis­sant comme de la glace. Les cinq pre­miers agents étaient tom­bés comme des quilles.

Entrée arrière : des cordes ten­dues à hau­teur de che­ville. Un concert de chutes.

Entrée ser­vice : le per­son­nel — cui­si­niers, ser­veurs, femmes de chambre — armés de poêles, balais et draps mouillés, avait créé une embus­cade digne d’une farce de Molière.

« Et vous ? » deman­da Wolfgang.

« J’é­tais avec Kemal Bey, expli­qua Miss Pen­wor­thy. Quand le raid a com­men­cé à mal tour­ner, il a vou­lu fuir. J’ai… » Elle tapo­ta son para­pluie. « J’ai insis­té pour qu’il reste. »

Kemal Bey gro­gna depuis sa chaise. Il avait une magni­fique bosse sur le crâne.

« Puis la police est arri­vée — j’a­vais aler­té le com­mis­saire en avance. Et voi­là. » Miss Pen­wor­thy sou­rit. « Vingt pri­son­niers. Aucune bles­sure grave. Sauf quelques égos meurtris. »

« Vous êtes extra­or­di­naire, » dit Ayşe admirative.

« J’ai eu de bons pro­fes­seurs. Le Forei­gn Office forme bien ses agents. »

Rupert s’ap­pro­cha de Kemal Bey. L’homme le fixa avec une haine pure.

« Pour­quoi ? » deman­da Rupert. « Pour­quoi tant de haine pour la vérité ? »

Kemal Bey cra­cha. « La véri­té ? Vos ‘véri­tés’ salissent l’Em­pire. Elle montrent nos fai­blesses. Nos échecs. »

« L’Em­pire est tom­bé, dit Ayşe dou­ce­ment. Ces secrets expliquent pour­quoi. Ce n’est pas de la honte. C’est de l’histoire. »

« Vous ne com­pre­nez pas, » gro­gna Kemal Bey. « L’hon­neur compte plus que la vérité. »

« Non, dit une voix depuis la porte. La véri­té compte plus que tout. »

Ils se retour­nèrent. Kraus se tenait là, avec un homme âgé en cos­tume otto­man traditionnel.

« Mes­sieurs, dames, dit Kraus. Per­met­tez-moi de pré­sen­ter Ahmed Efen­di. Ancien secré­taire d’Abdül­ha­mid II. »

Le vieil homme s’a­van­ça. Il avait au moins quatre-vingt-dix ans, mais se tenait droit comme un cyprès.

« J’ai ser­vi Abdül­ha­mid de 1900 à 1909, dit-il d’une voix claire. J’ai écrit ses lettres. J’ai scel­lé ses secrets. Et je suis venu ce soir pour dire quelque chose. »

Il se tour­na vers Kemal Bey.

« Abdül­ha­mid VOU­LAIT que ces secrets soient révé­lés. Pas immé­dia­te­ment. Pas pen­dant l’Em­pire. Mais après. Pour que l’his­toire soit com­plète. Pour que les géné­ra­tions futures com­prennent. » Ahmed Efen­di frap­pa sa canne au sol. « Vous tra­his­sez sa volon­té en essayant de cacher la vérité. »

Kemal Bey bais­sa les yeux.

« J’ai une lettre, conti­nua Ahmed Efen­di. La der­nière lettre d’Abdül­ha­mid. Écrite en 1918, juste avant sa mort. » Il la sor­tit de sa poche. « Il savait que des gens comme vous essaie­raient de cacher ses secrets. Alors il a écrit ceci. »

Il lut à voix haute :

« À ceux qui vien­dront après moi :

J’ai régné pen­dant trente-trois ans. J’ai vu l’Em­pire s’af­fai­blir. J’ai fait des erreurs. J’ai gar­dé des secrets. Cer­tains pour pro­té­ger. D’autres parce que j’a­vais honte.

Main­te­nant l’Em­pire est tom­bé. Et je veux que la véri­té soit connue. Pas pour nous accu­ser. Pas pour nous glo­ri­fier. Sim­ple­ment pour expliquer.

L’his­toire est trop impor­tante pour être fal­si­fiée. Même par honneur.

Révé­lez mes secrets. Tous. Que le monde juge. Mais qu’il juge avec tous les faits.

— Abdül­ha­mid II, février 1918. »

Le silence était total.

Kemal Bey pleu­rait main­te­nant. « Je… je pen­sais pro­té­ger son héritage. »

« Vous le pro­té­gez, dit Ahmed Efen­di dou­ce­ment. En lais­sant la véri­té être dite. »

Kemal Bey hocha len­te­ment la tête. « Libé­rez-moi. S’il vous plaît. »

Le com­mis­saire de police, qui avait obser­vé toute la scène, fit un signe. Les agents de Der Halb­mond furent détachés.

Kemal Bey se leva, se frot­ta les poi­gnets, et s’ap­pro­cha de Rupert.

« Je… je m’ex­cuse. » Les mots sem­blaient lui coû­ter. « J’a­vais tort. »

Rupert lui ten­dit la main. Après une hési­ta­tion, Kemal Bey la serra.

« Der Halb­mond est dis­sout, dit Kemal Bey à ses hommes. Ren­trez chez vous. »

Ils par­tirent un par un, l’air confus mais soulagé.

Quand ils furent par­tis, Yusuf appor­ta du champagne.

« À la véri­té, » pro­po­sa Rupert en levant son verre.

« À Abdül­ha­mid, » ajou­ta Ayşe. « Qui a eu le cou­rage de vou­loir que ses erreurs soient connues. »

Ils trin­quèrent.

Pacha II miau­la depuis le bar où il dévo­rait du sau­mon fumé offert par Yusuf.

« Le chat approuve, » tra­dui­sit Leyla.

CHA­PITRE XVII

Le len­de­main, ils se réunirent dans le grand salon du Pera Palace pour faire le point. Ahmed Efen­di les avait rejoints, ain­si que Kraus et Abra­ham Kohen qu’ils avaient rame­né de Balat.

Rupert éta­la tous les docu­ments sur la grande table.

« Réca­pi­tu­lons, » dit-il. « Quatre secrets trou­vés. Un reste. »

Ayşe énu­mé­ra :

« Pre­mier secret — Sofia : La conspi­ra­tion bul­gare de 1876. Le mas­sacre était orches­tré par des géné­raux otto­mans pour pro­vo­quer une guerre. Abdü­la­ziz assas­si­né. Mou­rad dépo­sé pour l’a­voir su. »

« Deuxième secret — Salo­nique : Les écrits de Mou­rad V. Ses pré­dic­tions. Preuve qu’il n’é­tait pas fou. »

« Troi­sième secret — Grand Bazar : L’offre de Mou­rad à la Rus­sie en 1881. Il aurait ven­du l’Em­pire pour être restauré. »

« Qua­trième secret — Balat : L’al­liance secrète rus­so-otto­mane de 1881. Abdül­ha­mid et le Tsar Alexandre II négo­ciaient une alliance. Annu­lée par l’as­sas­si­nat du Tsar. »

Wolf­gang ouvrit le jour­nal de Mou­rad récu­pé­ré dans le Bosphore.

« Ce jour­nal, dit-il, connecte tout. Regardez. »

Il tour­na les pages, mon­trant des entrées spécifiques :

« 10 juin 1876 : Abdü­la­ziz mort ce matin. Offi­ciel­le­ment sui­cide. Men­songe. Je sais qui l’a tué. Le Comi­té des Sept. »

« 31 août 1876 : Je serai dépo­sé bien­tôt. Ils disent que je suis fou. Je ne suis pas fou. Je vois sim­ple­ment trop clairement. »

« 15 mars 1881 : J’ai écrit au Tsar. Pro­po­si­tion d’al­liance. Si je suis res­tau­ré, l’Em­pire otto­man devient allié russe. Déses­poir me pousse. »

« 20 mars 1881 : Alexandre II assas­si­né. Bombe à Saint-Péters­bourg. Mon alliance est morte avec lui. »

« 22 mars 1881 : Abdül­ha­mid m’in­forme : lui aus­si négo­ciait avec Alexandre II. Alliance simi­laire. Tous nos efforts — vapo­ri­sés par une bombe ter­ro­riste. L’his­toire tourne sur des accidents. »

Ahmed Efen­di hocha la tête. « Mou­rad et Abdül­ha­mid négo­ciaient tous deux avec le Tsar. Sépa­ré­ment. Sans se le dire. Cha­cun croyant sau­ver l’Em­pire à sa manière. »

« Et les deux efforts ont échoué, » ajou­ta Per­ci­val. « À cause d’un anar­chiste russe. »

Wolf­gang conti­nua à lire le journal :

« 4 juillet 1893 : Je vois l’a­ve­nir. 1908. Révo­lu­tion. Abdül­ha­mid tom­be­ra. Les Jeunes-Turcs pren­dront le pou­voir. Ils détrui­ront ce qui reste. »

« 28 juin 1897 : Grande guerre euro­péenne. 1914. Je le vois clai­re­ment main­te­nant. Mil­lions de morts. Empires s’ef­fondrent. Y com­pris le nôtre. »

« 11 novembre 1900 : L’Em­pire otto­man mour­ra en 1918. Je ne ver­rai pas ce jour. C’est une miséricorde. »

« Tout était exact, mur­mu­ra Ayşe. Chaque prédiction. »

« Et per­sonne ne l’a écou­té, » dit Wolf­gang, des larmes dans les yeux. « Parce qu’on l’a­vait décla­ré fou. »

Ahmed Efen­di tous­sa. « Il y a une der­nière entrée. La plus impor­tante. 1904. »

Wolf­gang tour­na jus­qu’à la fin du jour­nal. La der­nière page, datée du 29 août 1904 — le jour avant la mort de Mourad.

Il lut à voix haute :

« Je meurs demain. Je le sais. Je le sens. Vingt-huit ans de pri­son. Quatre-vingt-treize jours de règne. Une vie de vision­naire ignoré.

Mais j’ai fait une chose impor­tante. J’ai tout docu­men­té. J’ai tout écrit. Et j’ai deman­dé à Abdül­ha­mid de cacher ces vérités.

Pas pour accu­ser. Pas pour glo­ri­fier. Sim­ple­ment pour que l’his­toire com­prenne : l’Em­pire otto­man est tom­bé à cause de ses propres mensonges.

Le mas­sacre bul­gare était un com­plot interne. Mon offre à la Rus­sie était du déses­poir. L’al­liance ratée avec le Tsar était un acci­dent d’his­toire. L’in­cen­die de Çırağan visait à cacher nos hontes.

Tout ça — men­songes empi­lés sur mensonges.

Et main­te­nant l’Em­pire paie­ra le prix.

Que ceux qui trouvent ces secrets sachent : l’his­toire ne par­donne pas les men­songes. Même les plus honorables.

Je n’é­tais pas fou. J’ai sim­ple­ment vu ce que per­sonne ne vou­lait voir.

— Mou­rad V, Sul­tan pen­dant 93 jours, pri­son­nier pen­dant 28 ans, vision­naire pour toujours. »

Le silence était absolu.

Wolf­gang pleu­rait ouver­te­ment main­te­nant. Ayşe lui prit la main.

Pacha II sau­ta sur la table et se frot­ta contre le jour­nal, ron­ron­nant doucement.

« Un secret reste, » dit Rupert. « Alep. La famille Al-Rashid. Le cin­quième et dernier. »

Abra­ham Kohen sor­tit un télé­gramme. « Mon neveu Samuel a répon­du. Il a trou­vé les Al-Rashid. Ils vous attendent. »

« Quand par­tons-nous ? » deman­da Leyla.

« Demain, » déci­da Rupert. « Par le train. »

« Et après Alep ? » deman­da Niko­lai. « Après le cin­quième secret ? »

« Athènes, » dit Ley­la dou­ce­ment. « Pour mon père. »

Rupert hocha la tête. « Athènes. Trou­ver votre père. Puis… »

« Puis nous publions, » ter­mi­na Ayşe. « Tous les secrets. Toute la vérité. »

Ahmed Efen­di se leva. « Abdül­ha­mid serait fier. Mou­rad aussi. »

Cette nuit-là, Rupert res­ta éveillé, contem­plant Constan­ti­nople depuis sa fenêtre.

Quatre secrets révé­lés. Un reste.

Puis Alep. Athènes. Et enfin, la publication.

Herr Zep­pe­lin atter­rit sur son rebord de fenêtre. Encore une fois.

Le pigeon n’a­vait pas de mes­sage cette fois. Il se conten­ta de regar­der Rupert avec ce qui res­sem­blait à de la satis­fac­tion aviaire.

Comme s’il disait : « Bien­tôt. Bien­tôt toute l’histoire sera révélée. »

Puis il s’en­vo­la dans la nuit de Constantinople.

Et Rupert sut que la fin approchait.

Mais quelle fin ?

Lire la suite…

Read more
La porte des heures (cha­pitres 21 à 22 — Epilogue)

La porte des heures (cha­pitres 12 à 14)

La porte des heures

Cha­pitres 12 à 14

 

PAR­TIE III

COM­PLI­CA­TIONS 

CHA­PITRE XII

Rupert aurait dû se dou­ter que la tran­quilli­té rela­tive des der­niers jours était sus­pecte. Dans son expé­rience, la belle Constan­ti­nople n’of­frait jamais plus de qua­rante-huit heures consé­cu­tives sans inci­dent majeur.

L’in­ci­dent arri­va à trois heures du matin, sous la forme de trois hommes de Der Halb­mond for­çant la porte de sa chambre au Tokatlıyan Hotel.

Heu­reu­se­ment, Rupert ne dor­mait pas. Il lisait les docu­ments de Mou­rad à la lumière d’une lampe, Pacha II ron­ron­nant sur ses genoux.

Quand la porte céda, Rupert eut juste le temps de crier « ALERTE ! » avant que les trois hommes n’entrent.

Ce qui sui­vit fut ce que Per­ci­val décri­rait plus tard comme « un chaos orga­ni­sé d’une effi­ca­ci­té surprenante. »

Pacha II bon­dit sur le visage du pre­mier homme (appa­rem­ment, c’é­tait deve­nu sa tac­tique favorite).

Miss Pen­wor­thy émer­gea de la chambre voi­sine en che­mise de nuit, son para­pluie déjà levé, et frap­pa le deuxième homme avec une pré­ci­sion qui aurait hono­ré un cham­pion de cricket.

Niko­lai sor­tit de sa chambre avec une bou­teille de vod­ka vide (« Tou­jours utile comme arme ») et assom­ma le troi­sième homme.

En moins de deux minutes, les trois agents de Der Halb­mond étaient hors d’état de nuire, au sol, gémissant.

« Ils deviennent pré­vi­sibles, » com­men­ta Per­ci­val en des­cen­dant l’es­ca­lier en robe de chambre de soie. « Tou­jours la force brute. Pas un brin de subtilité. »

Ayşe et Wolf­gang arri­vèrent ensemble (ce qui sus­ci­ta quelques regards inté­res­sés mais per­sonne ne dit rien).

« Nous ne pou­vons pas res­ter ici, » déci­da Ayşe. « Ils savent où nous sommes. »

« Retour au Pera Palace ? » sug­gé­ra Leyla.

« Non, dit Rupert. Ils le sur­veillent sûre­ment. Nous avons besoin d’un endroit inattendu. »

C’est Dimi­tri (qui logeait dans une chambre bon mar­ché au der­nier étage) qui eut l’idée.

« Mon cou­sin. Celui avec le caïque. Il a une mai­son. À Büyü­ka­da. L’île des Princes. Per­sonne ne nous cher­che­ra là-bas. »

« Büyü­ka­da, répé­ta Per­ci­val. Une île au pas­sé sombre. Dans la mer de Marmara. »

« C’est iso­lé. Tran­quille. Par­fait pour se cacher. » Dimi­tri sou­rit. « Et pour un prix raisonnable… »

« Com­bien ? » sou­pi­ra Rupert.

Une heure plus tard, ils étaient sur le fer­ry mati­nal pour Büyü­ka­da. Constan­ti­nople dis­pa­rais­sait der­rière eux dans la brume de l’aube.

Sur le pont, Rupert contem­plait la mer. Ayşe le rejoignit.

« Nous fuyons, dit-elle dou­ce­ment. Encore. »

« Nous nous regrou­pons, » cor­ri­gea Rupert. « Dif­fé­rence importante. »

« Trois secrets trou­vés. Deux res­tent. Plus le navire. » Elle sou­pi­ra. « Com­bien de temps avant que Der Halb­mond ne nous trouve à Büyükada ? »

« Avec notre chance ? Deux jours. Trois maximum. »

Pacha II miau­la depuis le sac d’Ayşe. Un miau­le­ment qui sem­blait dire : « Optimiste. »

Büyü­ka­da était, comme toutes les îles des Princes, un refuge hors du temps. Pas de voi­tures — seule­ment des calèches tirées par des che­vaux. Des vil­las vic­to­riennes nichées dans des jar­dins luxu­riants. Une tran­quilli­té presque surnaturelle.

La mai­son du cou­sin Sta­vros était une petite vil­la blanche avec vue sur la mer. Modeste mais confortable.

Ils s’ins­tal­lèrent. Miss Pen­wor­thy prit immé­dia­te­ment le contrôle de la cui­sine. Niko­lai explo­ra la cave à vin. Ley­la s’ef­fon­dra dans un fau­teuil avec un livre.

Rupert, Ayşe et Wolf­gang se ras­sem­blèrent dans le salon pour planifier.

« Les deux secrets res­tants, dit Ayşe. D’a­près Madame Nefise : les familles Al-Rashid d’A­lep et Kohen d’Istanbul. »

« Alep est trop dan­ge­reux main­te­nant, » dit Wolf­gang. « La Syrie est sous man­dat fran­çais. Compliqué. »

« Alors concen­trons-nous sur les Kohen d’Is­tan­bul. » Rupert consul­ta ses notes. « Famille juive. Pro­ba­ble­ment sépha­rade. Éta­blie depuis des siècles. »

« Je peux faire des recherches, » pro­po­sa Ayşe. « Les archives otto­manes ont des registres. Trou­ver les descendants. »

« Et le navire cou­lé ? » deman­da Wolf­gang. « Les coor­don­nées du médaillon. »

« Dimi­tri a men­tion­né un sca­phan­drier grec, » rap­pe­la Rupert. « Cher mais discret. »

« Évi­dem­ment cher, » sou­pi­ra Wolfgang.

Ce soir-là, autour d’un dîner pré­pa­ré par Miss Pen­wor­thy (qui s’a­vé­rait excel­lente cui­si­nière), ils dis­cu­tèrent de leur situation.

« Der Halb­mond ne va pas aban­don­ner, » dit Per­ci­val som­bre­ment. « Kemal Bey est pour le moins opiniâtre. »

« Nous avons besoin d’aide, » dit Ayşe.

« Quel genre d’aide ? » deman­da Nikolai.

Wolf­gang hési­ta, puis dit : « Mon oncle Kraus. »

Le silence fut total.

« Kraus, répé­ta Rupert len­te­ment. L’homme qui a essayé de nous tuer. »

« Il a chan­gé. Je vous l’ai dit. Der Schat­ten est dis­sout. Il veut se rache­ter. » Wolf­gang sor­tit un télé­gramme. « Il m’a contac­té hier. Il pro­pose son aide. Gratuitement. »

« Gra­tui­te­ment, » répé­ta Per­ci­val avec scep­ti­cisme. « Kraus ne fait rien gratuitement. »

« Lisez vous-même. » Wolf­gang ten­dit le télégramme.

Rupert lut à voix haute : « ‘Wolf­gang. J’ai enten­du par­ler de Der Halb­mond. Dan­ge­reux. Je peux aider. Contacts. Res­sources. Pas de prix. Juste… rédemp­tion. Kraus.’ »

« Rédemp­tion, » mur­mu­ra Ayşe. « Intéressant. »

« C’est un piège, » dit Miss Pen­wor­thy fermement.

« Peut-être, admit Wolf­gang. Mais nous sommes déses­pé­rés et nous n’avons guère le choix. »

Pacha II, qui avait écou­té toute la conver­sa­tion depuis le rebord de fenêtre, miau­la une fois.

« Le chat dit oui, » tra­dui­sit Leyla.

« Le chat n’a pas voix au… » com­men­ça Per­ci­val, puis s’ar­rê­ta. « Vous savez quoi, pour­quoi pas. Jus­qu’à pré­sent, le chat a eu rai­son sur tout. »

« Donc nous contac­tons Kraus, » déci­da Rupert. « Pru­dem­ment. Très prudemment. »

Wolf­gang envoya un télé­gramme le len­de­main matin.

La réponse arri­va six heures plus tard : « Arrive Constan­ti­nople dans trois jours. Pré­pa­rez-vous. — K. »

« Eh bien, » dit Rupert. « Ça devient intéressant. »

« Ou catas­tro­phique, » ajou­ta Percival.

« Les deux, » dit Niko­lai joyeu­se­ment. « Pro­ba­ble­ment les deux. »

CHA­PITRE XIII

Herr Kraus arri­va à Constan­ti­nople par l’O­rient-Express, trois jours exac­te­ment après son télé­gramme. Rupert, Wolf­gang et Per­ci­val l’at­ten­daient à la gare de Sirkeci.

L’Al­le­mand des­cen­dit du train avec une seule valise, l’air fati­gué mais déter­mi­né. Il avait vieilli depuis leur der­nière ren­contre — plus de che­veux gris, des rides plus pro­fondes — mais ses yeux bleus res­taient perçants.

« Mon­sieur Whit­combe, » dit-il en ten­dant la main. « Je suis content de vous voir vivant. »

Rupert ser­ra la main pru­dem­ment. « Contrai­re­ment à vos plans de l’an­née dernière. »

Kraus eut la décence de paraître hon­teux. « J’é­tais… éga­ré. Der Schat­ten m’a­vait convain­cu que pro­té­ger les secrets signi­fiait les détruire. J’a­vais tort. »

« Qu’est-ce qui vous a fait chan­ger d’a­vis ? » deman­da Per­ci­val sceptiquement.

« J’ai lu vos articles. Sur le sixième secret. » Kraus regar­da Rupert. « Vous avez révé­lé que Byzance n’est jamais tom­bée. Que les sul­tans otto­mans étaient aus­si empe­reurs byzan­tins. C’é­tait… brillant. Et juste. »

« Et ? »

« Et j’ai réa­li­sé : l’his­toire n’est pas notre pro­prié­té. Elle appar­tient à tout le monde. Cacher la véri­té n’est pas de l’hon­neur. C’est de la lâche­té. » Kraus sou­pi­ra. « J’ai dis­sous Der Schat­ten. Licen­cié mes agents. Et main­te­nant… je veux aider. »

Ils le condui­sirent à Büyü­ka­da en fer­ry. Durant le tra­jet, Kraus res­ta silen­cieux, contem­plant Constan­ti­nople qui s’éloignait.

À la vil­la, les retrou­vailles furent ten­dues. Miss Pen­wor­thy refu­sa de lui ser­rer la main. Niko­lai le salua avec une froi­deur polie. Ley­la l’i­gno­ra complètement.

Ayşe le fixa lon­gue­ment, puis dit : « Vous avez failli nous tuer. »

« Je sais. J’ai failli. » Kraus bais­sa les yeux. « Je ne peux pas effa­cer ça. Je peux seule­ment essayer de réparer. »

Puis Pacha II entra dans le salon.

Le chat blanc s’ar­rê­ta net en voyant Kraus. Ils se fixèrent. Le silence devint pesant.

Puis Pacha II s’ap­pro­cha len­te­ment, reni­fla les chaus­sures de Kraus…

Et se frot­ta contre ses jambes en ronronnant.

Tout le monde le fixa, stupéfait.

« Le chat l’a approu­vé, » dit Wolf­gang, incrédule.

« Si le chat lui fait confiance, sou­pi­ra Rupert, je sup­pose que nous pou­vons essayer. »

Ils s’ins­tal­lèrent dans le salon. Kraus écou­ta leur récit — Sofia, Salo­nique, les trois secrets, Der Halb­mond, le navire coulé.

Quand ils eurent ter­mi­né, il hocha la tête pensivement.

« Der Halb­mond est un pro­blème. Kemal Bey est dan­ge­reux — fana­tique mais intel­li­gent. » Kraus sor­tit un dos­sier de sa valise. « J’ai des infor­ma­tions. Leur struc­ture. Leurs agents. Leurs plans. »

« Com­ment avez-vous obte­nu ça ? » deman­da Ayşe.

« Mes anciens contacts. Der Schat­ten était bien infor­mé. » Il ouvrit le dos­sier. « Der Halb­mond pro­jette un raid. Sur le Pera Palace. Dans deux jours. Ils pensent que vous y retournerez. »

« Nous devons pré­ve­nir Yusuf, » dit Rupert.

« Déjà fait. » Kraus sou­rit. « J’ai envoyé un télé­gramme ce matin. »

« Et le navire cou­lé ? » deman­da Wolf­gang. « Pou­vez-vous nous aider ? »

« J’ai un ami. Capi­taine de navire de sau­ve­tage. Expé­rience en plon­gée pro­fonde. » Kraus consul­ta ses notes. « Les coor­don­nées du médaillon — 41.00° N, 28.98° E — c’est envi­ron cin­quante mètres de fond. Faisable. »

« Quand ? » deman­da Rupert.

« Demain. Si vous vou­lez. Mon ami peut pré­pa­rer l’é­qui­pe­ment cette nuit. »

Rupert regar­da les autres. Ils hochèrent la tête.

« D’ac­cord. Demain. »

Ce soir-là, Rupert trou­va Kraus sur la ter­rasse, fumant une ciga­rette et contem­plant la mer.

« Pour­quoi faites-vous vrai­ment cela ? » deman­da Rupert.

Kraus res­ta silen­cieux un moment. Puis :

« Mon grand-père était his­to­rien. À Hei­del­berg. Il m’a appris que l’his­toire est sacrée. Que la véri­té compte plus que tout. » Il écra­sa sa ciga­rette. « Puis la guerre est venue. 1914. Et j’ai vu com­ment les men­songes his­to­riques tuent. Des mil­lions de morts à cause de mal­en­ten­dus, de pro­pa­gande, de fausses histoires. »

Il se tour­na vers Rupert.

« Je pen­sais que cacher les secrets d’Abdül­ha­mid pro­té­ge­rait l’hon­neur. Mais votre sixième secret m’a mon­tré : révé­ler la véri­té n’a pas détruit l’Em­pire. Il était déjà détruit. La véri­té a juste… expli­qué pourquoi. »

« Et maintenant ? »

« Main­te­nant, je veux aider à révé­ler les cinq autres. Pour que l’his­toire soit com­plète. Pour que mon grand-père soit fier. » Il sou­rit tris­te­ment. « Et peut-être pour me rache­ter un peu. »

Rupert hocha len­te­ment la tête. « D’ac­cord. Mais à la pre­mière trahison… »

« Je sais. Le chat me grif­fe­ra. » Kraus rit. « Ce serait mérité. »

Le len­de­main matin, ils retour­nèrent à Constan­ti­nople en fer­ry. Kraus les condui­sit au port de Karaköy où un vieux navire de sau­ve­tage les attendait.

Le capi­taine était un Grec cor­pu­lent nom­mé Andreas — ami d’en­fance de Kraus, apparemment.

« Cin­quante mètres, » dit Andreas en étu­diant les coor­don­nées. « Fai­sable. Cou­rant fort, mais gérable. »

Ils navi­guèrent vers le point exact indi­qué par le médaillon — au milieu du Bos­phore, près du palais de Dolmabahçe.

Andreas mit son sca­phandre et descendit.

Trente minutes d’at­tente angoissante

Puis le signal. On le remonta.

Andreas émer­gea, tenant un coffre de bronze scellé.

« Il y a une épave en bas, hale­ta-t-il. Petit navire. Cou­lé volon­tai­re­ment. Ce coffre était atta­ché au mât. Tout simplement. »

Ils ouvrirent le coffre sur le pont.

À l’in­té­rieur : un jour­nal. Relié en cuir rouge. Scel­lé à la cire.

Rupert le sor­tit avec révérence.

Sur la cou­ver­ture, gra­vé en lettres dorées : « Jour­nal de Mou­rad V. Archives per­son­nelles. 1876–1904. »

« Les archives per­dues de Mou­rad, » mur­mu­ra Wolf­gang, les larmes aux yeux. « Elles existent vraiment. »

Ayşe bri­sa le sceau et ouvrit le journal.

La pre­mière page por­tait une note d’Abdülhamid :

« Ce jour­nal contient toutes les pen­sées de mon frère. Ses pré­dic­tions. Ses ana­lyses. Tout ce que le monde a appe­lé ‘délires de fou’. Lisez. Jugez par vous-mêmes. — Abdül­ha­mid II, 1918. »

Wolf­gang tour­na les pages avec soin. Chaque entrée était datée. Chaque pré­dic­tion documentée.

Il lut à voix haute :

« 15 mars 1893 : Je vois une révo­lu­tion. 1908. Les Jeunes-Turcs. Abdül­ha­mid tombera. »

« 22 juin 1897 : Grande guerre. Europe. 1914. Mil­lions de morts. Empires tombent. »

« 8 octobre 1900 : L’Em­pire otto­man ne sur­vi­vra pas à la pro­chaine guerre. 1918. Fin. »

« Il a tout pré­dit, » mur­mu­ra Ayşe. « Tout. »

« Et per­sonne ne l’a écou­té, » ajou­ta Kraus tris­te­ment. « Parce qu’on l’a­vait décla­ré fou. »

Pacha II, qui les avait accom­pa­gnés sur le navire (caché dans le sac d’Ayşe), sau­ta sur le coffre et miau­la longuement.

Un miau­le­ment triste. Presque mélancolique.

Comme si le chat pleu­rait pour tous ceux qui n’a­vaient pas été écoutés.

CHA­PITRE XIV

Ce soir-là, de retour à Büyü­ka­da, ils étu­dièrent le jour­nal de Mou­rad avec fas­ci­na­tion. Chaque page révé­lait un esprit brillant, ana­ly­tique, visionnaire.

Wolf­gang ne pou­vait pas en déta­cher les yeux. « C’est… c’est l’œuvre de toute ma vie. La preuve défi­ni­tive. Mou­rad n’é­tait pas fou. »

« Nous avons main­te­nant le jour­nal, dit Rupert. Trois secrets docu­men­tés. Plus les deux der­niers à trouver. »

« Les familles Kohen et Al-Rashid, » rap­pe­la Ayşe.

« J’ai fait des recherches, » dit Kraus. « Les Kohen — famille ins­tal­lée à Balat depuis le sei­zième siècle. Je peux trou­ver les descendants. »

« Et Der Halb­mond ? » deman­da Per­ci­val. « Votre infor­ma­tion sur le raid du Pera Palace. »

« Dans deux jours. Ils attaquent à minuit. »

Miss Pen­wor­thy, qui avait écou­té en silence, se leva soudainement.

« J’ai une proposition. »

Tout le monde la regarda.

« Je vais infil­trer Der Halbmond. »

Le silence fut total.

« Vous… infil­trer, » répé­ta Rupert lentement.

« Exac­te­ment. » Miss Pen­wor­thy ajus­ta ses lunettes. « Je parle turc cou­ram­ment. J’ai de l’ex­pé­rience en espion­nage. Et per­sonne ne sus­pecte une vieille dame anglaise. »

« Expé­rience en espion­nage ? » Niko­lai faillit cra­cher son thé.

« J’ai tra­vaillé pour le Forei­gn Office. 1895–1905. Constan­ti­nople, Le Caire, Téhé­ran. » Elle sou­rit légè­re­ment. « C’é­tait avant de prendre ma retraite et deve­nir gouvernante. »

« Vous étiez ESPIONNE ? » s’ex­cla­ma Leyla.

« Agent de ren­sei­gne­ment, » cor­ri­gea Miss Pen­wor­thy. « Il y a une distinction. »

Rupert la fixa. « Pour­quoi ne nous l’a­vez-vous jamais dit ? »

« Vous ne l’a­vez jamais deman­dé. » Elle se tour­na vers Kraus. « Votre dos­sier sur Der Halb­mond. Ils ont une struc­ture hié­rar­chique. Un quar­tier général. »

« Oui. À Beyoğ­lu. Près de la tour de Galata. »

« Par­fait. Je m’in­filtre. Je me fais pas­ser pour une sym­pa­thi­sante. Col­lecte des infor­ma­tions. Découvre leurs plans précis. »

« C’est dan­ge­reux, » dit Ayşe.

« Mon métier a tou­jours été dan­ge­reux. » Miss Pen­wor­thy tapo­ta son para­pluie. « Et j’ai mes méthodes. »

Kraus sou­rit len­te­ment. « Cela pour­rait fonc­tion­ner. Une veuve anglaise, désen­chan­tée par la poli­tique bri­tan­nique, sym­pa­thi­sant avec la cause ottomane… »

« Exac­te­ment. » Miss Pen­wor­thy se leva. « Je com­mence demain. Qui veut m’ai­der à pré­pa­rer ma couverture ? »

Le len­de­main, Miss Pen­wor­thy se transforma.

Exit la gou­ver­nante stricte. Bon­jour la « Grä­fin Hil­de­gard von Stein­berg » — veuve autri­chienne, ancienne admi­ra­trice de l’Em­pire otto­man, rési­dant à Constan­ti­nople depuis 1920.

Kraus lui four­nit de faux papiers (« Mes anciens contacts sont très utiles »). Wolf­gang créa une fausse his­toire détaillée. Ayşe lui ensei­gna les nuances cultu­relles ottomanes.

Le soir même, la Grä­fin Hil­de­gard se pré­sen­ta au quar­tier géné­ral de Der Halb­mond — un immeuble dis­cret près de la tour de Galata.

Elle fut reçue par Kemal Bey lui-même.

« Grä­fin, dit-il en bai­sant sa main. Qu’est-ce qui vous amène à nous ? »

Miss Pen­wor­thy — par­don, la Grä­fin — sou­pi­ra dramatiquement.

« Je suis fati­guée de voir l’hon­neur otto­man sali. Ces… jour­na­listes. Ces étran­gers qui fouillent dans les secrets. » Elle cra­cha le mot ‘étran­gers’ avec mépris. « L’Em­pire méri­tait mieux. »

Kemal Bey sou­rit. « Vous comprenez. »

« Mon défunt mari était diplo­mate à la cour du Sul­tan. J’ai vu la gran­deur. Et main­te­nant… » Elle essuya une fausse larme. « Je veux aider à pro­té­ger ce qui reste. »

« Com­ment ? »

« J’ai des contacts. Des infor­ma­tions. Je connais ces étran­gers — Whit­combe, la femme archi­viste, l’Al­le­mand. » Elle bais­sa la voix. « Je peux vous aider à les trouver. »

Kemal Bey l’é­tu­dia lon­gue­ment. Puis :

« Prou­vez-le. Don­nez-moi une information. »

Miss Pen­wor­thy n’hé­si­ta pas. « Ils ont trou­vé le jour­nal de Mou­rad. Cou­lé dans le Bos­phore. Hier. »

C’é­tait vrai — donc véri­fiable. Mais pas dan­ge­reux puis­qu’ils avaient déjà le jour­nal en sécurité.

Kemal Bey véri­fia avec ses hommes. L’in­for­ma­tion était correcte.

« Impres­sion­nant. » Il sou­rit. « Bien­ve­nue, Grä­fin. Vous pou­vez nous être utile. »

Miss Pen­wor­thy pas­sa les deux jours sui­vants au quar­tier géné­ral, gagnant la confiance de Kemal Bey. Elle offrait du thé. Écou­tait leurs plans. Pre­nait des notes mentales.

Elle décou­vrit :

1) Le raid du Pera Palace était pré­vu pour dans deux jours, minuit précise.

2) Der Halb­mond avait vingt agents actifs à Constantinople.

3) Ils sur­veillaient les ports, les gares, les hôtels.

4) Kemal Bey avait un infor­ma­teur au sein du gou­ver­ne­ment turc.

Le troi­sième soir, elle s’ex­cu­sa (« migraine ter­rible ») et retour­na à Büyükada.

Dans le salon de la vil­la, elle fit son rapport.

« Kemal Bey me fait confiance. Il pense que je suis une sym­pa­thi­sante sin­cère. » Elle sou­rit. « J’ai décou­vert leurs plans complets. »

Elle leur révé­la tout.

« Vingt agents, dit Per­ci­val. C’est beaucoup. »

« Mais main­te­nant que nous le savons, » dit Kraus. « Nous pou­vons pré­pa­rer une contre-attaque. »

« Ou, sug­gé­ra Ayşe, nous pou­vons uti­li­ser le raid comme dis­trac­tion. Pen­dant qu’ils attaquent le Pera Palace, nous trou­vons le qua­trième secret chez les Kohen. »

Rupert réflé­chit. « C’est ris­qué. Mais brillant. »

Pacha II miau­la son appro­ba­tion depuis le rebord de la fenêtre.

« Dans deux jours, dit Rupert. Nous divi­sons nos forces. Miss Pen­wor­thy retourne chez Der Halb­mond pour les occu­per. Le reste d’entre nous va à Balat cher­cher les Kohen. »

« Et Wolf­gang ? » deman­da Ayşe.

Wolf­gang leva la main. « Je viens avec vous. Le qua­trième secret pour­rait en révé­ler plus sur Mourad. »

Ayşe sou­rit — un vrai sou­rire, pas son sou­rire sar­cas­tique habituel.

Pacha II, voyant cela, sif­fla avec jalousie.

« Le tri­angle amou­reux s’in­ten­si­fie, » mur­mu­ra Ley­la à Nikolai.

Cette nuit-là, Rupert ne put dor­mir. Deux jours avant le raid. Deux jours pour trou­ver le qua­trième secret.

Et puis… quoi ?

Le cin­quième secret à Alep. Le père de Ley­la à Athènes. Der Halb­mond tou­jours en chasse.

Et quelque part, il en était sûr, tout cela se diri­geait vers un finale spec­ta­cu­lai­re­ment absurde.

Parce que c’é­tait Constantinople.

Et à Constan­ti­nople, rien ne se ter­mi­nait jamais simplement.

Lire la suite…

Read more