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L’o­deur de l’o­range — Cha­pitres 1 à 3

L’o­deur de l’o­range — Cha­pitres 1 à 3

L’o­deur de l’orange

L’o­deur de l’orange

Cha­pitres 1 à 3

Cha­pitre 1 — Le banc mouillé

La pluie de jan­vier à Tunis n’est pas une vraie pluie. C’est autre chose — un voile gris, tiède encore, qui tombe sans convic­tion sur les façades de l’a­ve­nue de Paris et donne aux trot­toirs cet éclat trouble, presque hui­leux, que les villes médi­ter­ra­néennes n’ont que quelques semaines par an. On ne sort pas le para­pluie pour cette pluie-là. On relève le col, on accé­lère le pas, on baisse les yeux sur les flaques et on se dit que ce n’est rien, que ça va pas­ser, que le soleil revien­dra avant midi.

Nadia mar­chait vite.

Elle mar­chait tou­jours vite le matin, ses talons plats frap­pant le bitume mouillé avec une régu­la­ri­té de métro­nome, le sac en ban­dou­lière ser­ré contre la hanche, le paquet de Cris­tal dans la poche gauche de son man­teau — tou­jours la gauche, tou­jours le même man­teau, un trench beige qu’elle por­tait depuis trois hivers et dont la cein­ture avait per­du sa boucle. Elle tra­ver­sait le jar­din Habib Tha­meur en dia­go­nale, cou­pant entre les bancs verts et les pal­miers, lon­geant le kiosque à musique fer­mé, évi­tant d’ins­tinct les flaques les plus pro­fondes. Le lycée était à dix minutes. Elle avait le temps.

Elle avait tou­jours le temps, d’ailleurs. Le temps était deve­nu depuis son divorce une matière étran­ge­ment élas­tique — elle en avait trop le soir, pas assez le matin, et les après-midi du mer­cre­di, quand Yas­sine était chez son père, le temps pre­nait une consis­tance vis­queuse et immo­bile qui la for­çait à fumer ciga­rette sur ciga­rette devant la fenêtre de la cui­sine en regar­dant les antennes para­bo­liques du quar­tier Lafayette.

Ce matin-là, elle ralentit.

Elle ne sut pas pour­quoi. Quelque chose dans la façade du Majes­tic, peut-être — cette blan­cheur Art Nou­veau qui pre­nait sous la pluie une teinte de nacre sale, les courbes douces des bal­cons, les volets fer­més du pre­mier étage der­rière les­quels on devi­nait le vide. L’hô­tel était fer­mé depuis 2005. Six ans déjà. Six ans que les écha­fau­dages enca­geaient le flanc gauche du bâti­ment, que les bâches bleues cla­quaient au vent d’hi­ver, que la porte prin­ci­pale était ver­rouillée der­rière une grille métal­lique où s’ac­cu­mu­laient les pros­pec­tus et les sacs plas­tique. Six ans que le Majes­tic était un fan­tôme plan­té au cœur de Tunis, entre les jar­dins et l’a­ve­nue, visible de par­tout, habi­té par personne.

Nadia le regar­dait chaque matin sans le voir. On ne voit plus ce qu’on regarde tous les jours. Mais ce matin-là — était-ce la pluie, la lumière, le froid inha­bi­tuel de ce début jan­vier — elle leva les yeux vers la ter­rasse du pre­mier étage et s’arrêta.

Il y avait un homme assis sur le banc qui fai­sait face à l’hô­tel, de l’autre côté de l’al­lée. Un homme en veste sombre, col rele­vé, les mains dans les poches, qui regar­dait lui aus­si la façade. Il ne bou­geait pas. Il ne sem­blait pas gêné par la pluie. Il était là comme on est assis dans son propre salon — ins­tal­lé, immo­bile, chez lui.

Nadia le regar­da trois secondes, peut-être quatre.

Ce fut suffisant.

Le corps recon­naît avant l’es­prit. C’est une loi que per­sonne n’en­seigne et que tout le monde connaît. Le corps recon­naît la sil­houette, l’in­cli­nai­son de la tête, la manière qu’a un homme de poser ses mains sur ses genoux — et il envoie le signal bien avant que le cer­veau n’ait eu le temps de fouiller dans ses archives pour trou­ver le nom, le visage, l’é­poque. Nadia sen­tit d’a­bord la cha­leur. Une cha­leur par­fai­te­ment dépla­cée dans le froid de jan­vier, une bouf­fée venue du ventre qui remon­ta jus­qu’aux joues. Puis le nom arriva.

Raouf.

Pas le nom de famille. Juste Raouf. Le pré­nom seul, comme un caillou lan­cé dans l’eau dor­mante de vingt années de silence.

Elle faillit conti­nuer. Ses jambes, entraî­nées par l’ha­bi­tude du tra­jet, firent encore deux pas en direc­tion du lycée. Puis elle s’ar­rê­ta de nou­veau. Se retour­na. L’homme sur le banc n’a­vait pas bou­gé. Il regar­dait tou­jours le Majes­tic avec cette atten­tion absente des gens qui ne regardent rien — ou qui regardent quelque chose que per­sonne d’autre ne peut voir.

— Raouf ?

Elle avait dit le nom à voix haute. Pas fort. Juste assez pour que la pluie ne le mange pas. L’homme tour­na la tête. Il avait vieilli — évi­dem­ment il avait vieilli, vingt ans c’est vingt ans — mais c’é­taient les mêmes yeux, ce brun très sombre qui don­nait l’im­pres­sion d’une pro­fon­deur, d’un puits. Le même front large. Les tempes grises, main­te­nant. Des plis autour de la bouche qu’il n’a­vait pas à dix-neuf ans.

Il la regar­da. Pas de sur­prise sur son visage. Quelque chose de plus lent — une recon­nais­sance qui pre­nait son temps, qui véri­fiait, qui confirmait.

— Nadia.

Ce n’é­tait pas une question.

Elle res­ta debout devant le banc, sous la pluie. Lui res­tait assis. Ils se regar­dèrent un moment sans rien dire, et ce silence n’a­vait rien de gênant — c’é­tait un silence plein, un silence qui conte­nait Bab El Kha­dra, l’é­té 1990, les ruelles blanches de chaux, l’o­deur de fri­ture et de jas­min, le père de Raouf qui char­geait des cageots d’o­ranges dans sa camion­nette à cinq heures du matin, la ter­rasse de Nadia d’où l’on voyait le mina­ret de la mos­quée Sidi Mah­rez, et cet esca­lier — cet esca­lier d’im­meuble un soir de juillet où quelque chose avait failli se pas­ser et ne s’é­tait pas passé.

— Tu es mouillé, dit-elle.

— Je sais.

— Tu attends quelqu’un ?

Il eut un geste vague en direc­tion du Majestic.

— Non. Je regarde.

— Tu regardes quoi ?

— L’hô­tel. Je viens sou­vent le matin. Je m’as­sieds là.

Il dit cela sans embar­ras, comme on avoue une habi­tude un peu étrange mais sans consé­quence — comme quel­qu’un qui dirait je mange mes tar­tines dans la bai­gnoire ou je parle aux chats.

— Mon père livrait des fruits ici, dit-il. Tu te sou­viens ? Les oranges, les citrons bel­di, les figues de Bar­ba­rie en sai­son. Il entrait par la porte de ser­vice, côté Habib Tha­meur. Moi je l’ac­com­pa­gnais le same­di. On por­tait les caisses ensemble. Je devais avoir huit ans la pre­mière fois.

Nadia ne se sou­ve­nait pas de cela — elle ne connais­sait le père de Raouf que comme une voix et une sil­houette, un homme mas­sif qui sen­tait l’a­grume et qui par­tait tou­jours trop tôt le matin. Mais elle hocha la tête. C’est ce qu’on fait quand quel­qu’un vous raconte un sou­ve­nir — on hoche la tête pour ne pas bri­ser le fil.

— Et toi ? dit-il. Tu habites dans le quartier ?

— J’en­seigne au lycée Bour­gui­ba. Le fran­çais. J’ha­bite Lafayette.

— Lafayette, répé­ta-t-il, comme si le nom du quar­tier avait une saveur.

Un silence. La pluie fai­blis­sait. Nadia regar­da sa montre — un geste qu’elle regret­ta immé­dia­te­ment, parce qu’il signi­fiait je dois y aller, et elle ne vou­lait pas encore y aller.

— Il faut que j’y aille, dit-elle quand même, parce que les gestes com­mandent aux mots plus sou­vent qu’on ne le croit.

— D’ac­cord.

Il ne bou­gea pas. Il ne pro­po­sa rien. Il la regar­da avec cette même len­teur et elle sen­tit de nou­veau la cha­leur — au ventre, aux joues, aux mains.

— Tu veux — commença-t-elle.

Elle s’ar­rê­ta. Ce qu’elle s’ap­prê­tait à dire était si banal qu’elle eut presque honte : tu veux qu’on prenne un café un de ces jours. Mais c’est exac­te­ment ce qu’elle dit, mot pour mot, parce qu’il n’existe pas de for­mule moins banale pour dire à quel­qu’un qu’on veut le revoir.

Raouf sor­tit un télé­phone de sa poche. Un Nokia ancien modèle, rayé, l’é­cran fen­du dans un coin.

— Donne-moi ton numéro.

Elle le lui don­na. Il le tapa len­te­ment, avec ses doigts larges. Elle remar­qua ses mains — les mains d’un ingé­nieur, car­rées, avec des cal­lo­si­tés qui ne venaient pas du tra­vail de bureau. Il avait dû construire des choses, autre­fois. Des choses solides.

— Je t’ap­pelle, dit-il.

— D’ac­cord.

Elle repar­tit vers le lycée. Elle ne se retour­na pas. Mais en tra­ver­sant l’a­ve­nue de la Liber­té, elle sen­tait encore le poids de son regard dans son dos — un poids qui n’é­tait pas désa­gréable, qui avait la den­si­té exacte de quelque chose de sus­pen­du, d’i­na­che­vé, qui datait de vingt ans et qui venait peut-être de se remettre en mouvement.

Dans la salle des pro­fes­seurs, en posant son man­teau trem­pé sur le dos­sier de sa chaise, elle sur­prit une conver­sa­tion entre deux col­lègues. Moh­sen, le pro­fes­seur d’his­toire, mon­trait quelque chose sur son télé­phone à Sami­ra, qui ensei­gnait l’a­rabe. L’é­cran était trop petit pour que Nadia voie clai­re­ment, mais elle enten­dit les mots : Sidi Bou­zid. Mani­fes­ta­tions. Tirs.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle.

Moh­sen leva les yeux. Il avait l’air fati­gué, un cerne gris sous chaque œil.

— Rien, dit-il. Tout.

Puis il ran­gea son télé­phone et alla faire cours.

Ce jour-là, Nadia ensei­gna Mau­pas­sant à une classe de ter­mi­nale qui n’é­cou­tait pas. Les élèves regar­daient leurs télé­phones sous les tables avec une avi­di­té qu’elle n’a­vait jamais vue — pas l’a­vi­di­té des jeux ou des mes­sages d’a­mour, mais celle de quelque chose de grave, de quelque chose qui se pas­sait au-dehors et qui, pour la pre­mière fois, était plus inté­res­sant que tout ce qu’on pou­vait dire à l’in­té­rieur d’une salle de classe.

En ren­trant chez elle, le soir, elle pas­sa devant le banc. Il était vide. La pluie avait ces­sé. La façade du Majes­tic lui­sait dans la lumière des réver­bères, nacrée, spec­trale, comme un visage qu’on retrouve après des années d’ab­sence et qu’on ne sait pas encore si on a le droit de toucher.

Cha­pitre 2 — Cristal

Le café s’ap­pe­lait Le Pal­ma­rium. Il n’a­vait rien de remar­quable — une ter­rasse cou­verte don­nant sur l’a­ve­nue de Paris, des chaises en plas­tique blanc, un comp­toir en for­mi­ca où un vieil homme en tablier ser­vait des expres­sos dans des tasses ébré­chées et des thés aux pignons dans des verres trop chauds pour les doigts. C’é­tait un café d’ha­bi­tués, un café d’hommes sur­tout — retrai­tés en veste de laine, chauf­feurs de taxi entre deux courses, étu­diants qui venaient pour le wifi et res­taient pour l’i­ner­tie — mais on y voyait aus­si quelques femmes, le matin, des secré­taires en pause ou des com­mer­çantes du quar­tier. Le Pal­ma­rium exis­tait depuis tou­jours. Il n’a­vait pas chan­gé de décor depuis les années 1970 et ne chan­ge­rait pro­ba­ble­ment jamais, parce que les cafés de Tunis, comme les cafés de Lis­bonne ou de Vienne, ont cette par­ti­cu­la­ri­té de résis­ter au temps par la seule force de leur immobilité.

Nadia arri­va la première.

Elle choi­sit une table au fond, près du mur où une affiche jau­nie van­tait les mérites d’une marque de limo­nade dis­pa­rue. Elle com­man­da un expres­so, allu­ma une Cris­tal. La fumée mon­tait droit dans l’air immo­bile. Il était dix heures du matin, un same­di, et le café était à moi­tié vide — cette moi­tié vide qui, dans les cafés tuni­siens, res­semble para­doxa­le­ment à du plein, parce que les quelques hommes pré­sents occupent l’es­pace avec une auto­ri­té silen­cieuse, comme s’ils étaient cent.

Elle se deman­da ce qu’elle fai­sait là.

C’est une ques­tion qu’on se pose rare­ment de manière hon­nête. Le plus sou­vent, on y répond par une évi­dence pra­tique — je suis là parce que j’ai ren­dez-vous, parce que j’ai soif, parce qu’il fait froid dehors. Mais ce matin-là, dans Le Pal­ma­rium, Nadia se posa la ques­tion pour de vrai, comme on retourne un vête­ment pour voir la dou­blure. Elle avait trente-six ans, un fils de onze ans, un divorce der­rière elle, un appar­te­ment trop petit, un métier qu’elle aimait sans pas­sion, et elle était assise dans un café à attendre un homme qu’elle n’a­vait pas vu depuis vingt ans et dont elle ne savait presque rien — sinon qu’il avait les mains car­rées, les tempes grises, et qu’il s’as­seyait le matin sous la pluie devant un hôtel fermé.

Raouf arri­va avec dix minutes de retard. Il entra sans cher­cher des yeux, alla direc­te­ment vers elle — comme s’il avait su d’a­vance quelle table elle choi­si­rait. Il por­tait la même veste sombre que l’autre jour. Il sen­tait le tabac et quelque chose de plus doux, peut-être un savon au bois de san­tal. Il s’as­sit en face d’elle, com­man­da un thé aux pignons d’un geste au ser­veur, et dit :

— Par­don pour le retard. Le bus.

— Tu prends le bus ?

— Je n’ai plus de voi­ture. Je l’ai ven­due en septembre.

Il dit cela sans amer­tume, mais Nadia com­prit qu’il y avait une his­toire der­rière cette phrase — une his­toire d’argent, de fier­té, de choses qui se défont len­te­ment. On ne vend pas sa voi­ture à Tunis sans rai­son. À Tunis, une voi­ture est un organe.

— Tu habites où ? demanda-t-elle.

— La Marsa.

La Mar­sa. Le quar­tier des vil­las blanches, des bou­gain­vil­liers, de la bour­geoi­sie de bonne tenue. Nadia ajus­ta men­ta­le­ment l’i­mage qu’elle se fai­sait de Raouf : il avait épou­sé une femme de La Mar­sa, vécu dans une mai­son de La Mar­sa, conduit une voi­ture de La Mar­sa. Puis quelque chose s’é­tait grippé.

— Et toi ? dit-il. Lafayette, tu m’as dit.

— Un deux-pièces au cin­quième sans ascen­seur. Avec Yassine.

— Yas­sine ?

— Mon fils. Onze ans.

Il hocha la tête. Il ne deman­da pas et le père. Nadia lui en fut recon­nais­sante. C’est aux ques­tions qu’on ne pose pas qu’on recon­naît les gens qui ont tra­ver­sé des choses.

Le thé arri­va. Raouf prit le verre brû­lant dans ses paumes sans gri­ma­cer. Les pignons flot­taient à la sur­face comme de petits pois­sons pâles. Il but une gor­gée, repo­sa le verre, et regar­da Nadia avec cette même len­teur qu’elle avait déjà remar­quée — une len­teur qui n’é­tait pas de l’hé­si­ta­tion mais de l’at­ten­tion, une manière de prendre le temps de voir avant de parler.

— Vingt ans, dit-il.

— Vingt ans.

— Tu n’as pas changé.

— Ne dis pas de bêtises.

— Je ne dis pas de bêtises. Tu as chan­gé, évi­dem­ment — on change en vingt ans, il fau­drait être mort pour ne pas chan­ger. Mais quelque chose n’a pas chan­gé. La manière dont tu tiens ta ciga­rette, peut-être. Ou autre chose, je ne sais pas. Quelque chose dans les yeux.

Nadia écra­sa sa Cris­tal dans le cen­drier. Elle en ral­lu­ma une immé­dia­te­ment — un geste qui tra­his­sait la ner­vo­si­té plus sûre­ment que n’im­porte quel mot.

— Toi, dit-elle, tu as les tempes grises.

— Oui.

— Ça te va bien.

Elle n’a­vait pas pré­vu de dire cela et, l’ayant dit, elle sen­tit quelque chose bou­ger entre eux — un dépla­ce­ment d’air, une fron­tière qui recu­lait d’un mil­li­mètre. Il sou­rit. C’é­tait la pre­mière fois qu’elle le voyait sou­rire, et ce sou­rire n’a­vait rien de la poli­tesse — il venait de loin, d’un endroit sin­cère, un sou­rire de gamin dans un visage d’homme fatigué.

— Qu’est-ce qui t’est arri­vé ? deman­da-t-elle. En vingt ans.

Il résu­ma. Mar­seille, l’é­cole d’in­gé­nieurs, les pre­mières années de tra­vail en France, le retour à Tunis en 2003, le mariage avec Sonia, les deux filles, l’en­tre­prise de BTP qui mar­chait bien, puis le contrat per­du — un pro­jet de rési­dence à Ham­ma­met, cent vingt loge­ments, le dos­sier bou­clé, le finan­ce­ment acquis, et un matin un coup de télé­phone : le mar­ché avait été réat­tri­bué. Un cou­sin des Tra­bel­si. On n’a­vait même pas pris la peine de lui don­ner une expli­ca­tion. Depuis, huit mois de chô­mage tech­nique, les éco­no­mies qui fondent, Sonia qui ne dit rien mais dont le silence pèse plus lourd chaque semaine.

— Et le Majes­tic ? dit Nadia. Pour­quoi tu vas t’as­seoir devant ?

Raouf fit tour­ner son verre de thé entre ses doigts.

— Mon père est mort en 2008. Trois jours avant la fer­me­ture de l’hô­tel. Il livrait encore, tu sais. À soixante-douze ans, il livrait encore des fruits au Majes­tic. Des oranges, des citrons bel­di, des figues de Bar­ba­rie en sai­son. Le der­nier jour où il a livré, c’é­tait un mar­di. Le ven­dre­di il était mort. Crise car­diaque, dans la camion­nette, devant le mar­ché cen­tral. On l’a retrou­vé les mains sur le volant.

Il but une gor­gée de thé.

— Quand je m’as­sieds devant l’hô­tel, dit-il, je ne pense pas à lui. Enfin si, un peu. Mais sur­tout je regarde le bâti­ment. Tu as vu la façade ? L’Art Nou­veau ? Les courbes, les mou­lures, les fer­ron­ne­ries ? C’est un des plus beaux immeubles de Tunis. Et il est en train de cre­ver der­rière des bâches.

— Ils doivent le rénover.

— Ils doivent le réno­ver depuis six ans. Le chan­tier est mort. Plus d’argent, plus de per­mis, plus rien. L’hô­tel attend.

— Il attend quoi ?

Raouf la regarda.

— Je ne sais pas. Peut-être la même chose que nous tous.

Un silence. Le ser­veur pas­sa avec un pla­teau char­gé de verres de thé. Quelque part dans le café, un poste de radio dif­fu­sait les infor­ma­tions — la voix offi­cielle, lisse, contrô­lée, qui par­lait de déve­lop­pe­ment régio­nal et de tou­risme. Puis une voix plus basse, celle d’un client au comp­toir, dit quelque chose que Nadia ne com­prit pas entiè­re­ment mais dont elle sai­sit deux mots : Kas­se­rine. Morts.

Raouf avait sor­ti son télé­phone. Il le posa sur la table, l’é­cran vers Nadia.

— Tu as vu ça ?

C’é­tait une vidéo. Floue, trem­blante, fil­mée avec un télé­phone. On y voyait une rue — une rue de pro­vince, bor­dée de bâti­ments bas, pous­sié­reuse — et des gens qui cou­raient. Des jeunes, sur­tout. On enten­dait des cris, puis quelque chose qui res­sem­blait à une déto­na­tion. L’i­mage bas­cu­lait, le ciel rem­pla­çait la rue, puis la vidéo s’arrêtait.

— C’est Sidi Bou­zid ? deman­da Nadia.

— Kas­se­rine. Hier.

Elle regar­da la vidéo une deuxième fois. Le son gré­sillant, les cris, la course. Quelque chose dans cette image la fit fris­son­ner — non pas la vio­lence elle-même, mais la qua­li­té de l’i­mage, sa pau­vre­té, comme si la réa­li­té était trop énorme pour tenir dans un écran de téléphone.

— Ça se répand, dit Raouf. Mon cou­sin est à Sidi Bou­zid. Il m’en­voie des vidéos tous les jours. La police tire. Les gens sortent quand même.

— Et à Tunis ?

— Rien. Pour l’ins­tant, rien. Mais tu sens quelque chose, non ? Dans la rue, dans les conver­sa­tions. Les gens parlent sans ouvrir la bouche. Comme si tout le monde savait quelque chose que per­sonne n’ose dire.

Nadia savait. Elle le sen­tait depuis des jours au lycée — ce fré­mis­se­ment muet dans les cou­loirs, les élèves plus silen­cieux que d’ha­bi­tude ou au contraire plus agi­tés, les télé­phones qu’on sor­tait sous les tables avec une urgence nou­velle. Moh­sen, le pro­fes­seur d’his­toire, avait ces­sé de man­ger à la can­tine. Il pas­sait les pauses déjeu­ner dans sa voi­ture, le télé­phone vis­sé à l’o­reille. Tout le monde sen­tait quelque chose, mais per­sonne ne pou­vait dire quoi exac­te­ment, parce qu’en Tuni­sie on avait appris depuis des années à ne pas nom­mer les choses — à par­ler du temps qu’il fait quand on vou­lait par­ler du pays, à dire inch’Al­lah quand on vou­lait dire c’est foutu.

— Ça fait peur, dit Nadia.

— Non, dit Raouf. Pas peur. Autre chose.

Il reprit son verre de thé, but le reste d’un trait, cro­qua un pignon entre ses dents. Puis il se pen­cha légè­re­ment en avant et Nadia sen­tit l’o­deur de san­tal, de tabac, de peau chaude — une odeur qui, sans qu’elle puisse se l’ex­pli­quer, convo­qua immé­dia­te­ment l’es­ca­lier de juillet 1990, les marches de ter­raz­zo, la lumière jaune de l’am­poule du palier, et la main de Raouf à trois cen­ti­mètres de la sienne.

— Tu te sou­viens, dit-il, de l’escalier ?

Il avait posé la ques­tion sans pré­am­bule, sans tran­si­tion, comme s’il pour­sui­vait une conver­sa­tion qui n’a­vait jamais ces­sé — une conver­sa­tion de vingt ans qu’ils avaient sim­ple­ment mise sur pause.

— Oui, dit Nadia.

— J’y pense souvent.

— Moi aussi.

Ce fut tout. Ils n’en dirent pas plus. Mais ce qui venait d’être échan­gé avait la den­si­té d’un aveu — un aveu qui ne por­tait sur rien de pré­cis, sur aucun acte, aucun mot, rien qu’un esca­lier et une proxi­mi­té inter­rom­pue, mais qui conte­nait en germe tout ce qui pou­vait advenir.

Raouf deman­da l’ad­di­tion. En posant ses pièces sur la sou­coupe, il dit :

— Tu veux voir l’in­té­rieur du Majestic ?

— L’in­té­rieur ? C’est fermé.

— Je connais le gar­dien. Mon­cef. Il était ser­veur du temps de mon père. Il vit dans une loge au fond, côté cour. Il a les clés de tout.

Nadia hési­ta. Pas long­temps — le temps d’é­cra­ser sa Cris­tal, de prendre son sac, de véri­fier machi­na­le­ment son télé­phone. Aucun appel. Yas­sine était chez son père pour le week-end.

— D’ac­cord, dit-elle.

Ils sor­tirent du Pal­ma­rium. L’a­ve­nue de Paris, mouillée de pluie fraîche, lui­sait sous un ciel bas. En mar­chant côte à côte vers le Majes­tic, ils ne se tou­chèrent pas, mais la dis­tance entre leurs épaules — quinze cen­ti­mètres, peut-être vingt — avait une tem­pé­ra­ture. C’é­tait mesu­rable. C’é­tait là.

Cha­pitre 3 — La porte de service

Mon­cef ouvrit avec un trous­seau de clés si gros qu’on aurait dit un acces­soire de théâtre. La porte de ser­vice don­nait sur une ruelle étroite, côté ave­nue Habib Tha­meur, entre une benne à ordures verte et un muret où pous­sait un figuier sau­vage. C’é­tait une porte grise, ano­nyme, sans signe dis­tinc­tif — le genre de porte devant laquelle on passe mille fois sans se deman­der ce qu’il y a derrière.

Der­rière, il y avait un couloir.

Un long cou­loir au car­re­lage noir et blanc — damier de l’é­poque, 1914, chaque car­reau bor­dé d’une frise de losanges crème — éclai­ré par une ampoule nue qui pen­dait d’un fil. L’o­deur frap­pa Nadia en pre­mier. Pas une odeur désa­gréable, mais une odeur com­plexe, une odeur archéo­lo­gique — des strates de plâtre frais, de pous­sière ancienne, de cire de par­quet fan­tôme, de moi­si léger, et, très loin en des­sous, l’é­cho d’un par­fum de tubé­reuse ou de jas­min qui avait dû impré­gner les murs pen­dant des décen­nies et que même la réno­va­tion n’a­vait pas réus­si à tuer tout à fait.

Mon­cef mar­chait devant. Il avait soixante ans, peut-être plus — un visage tan­né par le soleil des ter­rasses, des yeux très noirs sous des sour­cils brous­sailleux, un corps sec, voû­té, qui se dépla­çait dans les cou­loirs de l’hô­tel avec une aisance de som­nam­bule. Il por­tait un pull à col rou­lé bleu marine sur un pan­ta­lon de toile grise et des babouches jaunes qui ne fai­saient aucun bruit sur le carrelage.

— Atten­tion à la marche, dit-il sans se retourner.

Raouf avait posé sa main sur l’é­paule de Nadia pour la gui­der dans la pénombre. La main res­ta là trois secondes — le temps de fran­chir un seuil, de des­cendre une marche — puis se reti­ra. Nadia sen­tit l’empreinte de cha­leur à tra­vers le tis­su de son man­teau bien après que la main eut disparu.

Ils débou­chèrent dans le hall.

Ce qu’elle vit la fit s’ar­rê­ter net.

Le hall du Majes­tic était vaste — bien plus vaste qu’on ne l’au­rait ima­gi­né depuis la rue. Un espace rec­tan­gu­laire, haut de pla­fond, avec un double esca­lier de marbre blanc qui mon­tait vers les étages en se divi­sant en deux volées symé­triques. Le sol était recou­vert de dalles de marbre vei­né, cer­taines fen­dues, d’autres rem­pla­cées par du contre­pla­qué. Les murs por­taient encore les mou­lures Art Nou­veau d’o­ri­gine — des guir­landes de stuc, des volutes végé­tales, des médaillons ovales où l’on devi­nait des visages de femmes aux yeux clos. Mais tout cela était recou­vert d’une couche de pous­sière blanche — pous­sière de plâtre, pous­sière de temps — qui don­nait à l’en­semble l’ap­pa­rence d’une pho­to­gra­phie sépia, d’un lieu qui exis­tait à moi­tié dans le pré­sent et à moi­tié dans le souvenir.

Les lustres avaient été décro­chés. À leur place, des fils élec­triques pen­daient du pla­fond comme des lianes. Des miroirs étaient posés contre les murs, embal­lés dans du papier kraft et du ruban adhé­sif. Des pots de pein­ture vides s’empilaient dans un coin. Un esca­beau rouillé tenait en équi­libre contre la rampe de l’es­ca­lier. Et par­tout — sur les dalles, sur les marches, sur les rebords de fenêtre — cette pous­sière blanche qui trans­for­mait le moindre pas en empreinte visible.

Nadia avan­ça au milieu du hall. Ses talons cla­quèrent sur le marbre, et l’é­cho revint des murs avec un délai qui tra­his­sait le vide — un écho de cathé­drale, un écho d’en­droit où per­sonne ne vit plus.

— C’est beau, dit-elle.

Ce n’é­tait pas exac­te­ment le mot. Beau, c’est ce qu’on dit devant un cou­cher de soleil ou un tableau. Ce qui se déga­geait du hall du Majes­tic était autre chose — une beau­té abî­mée, sus­pen­due, qui ser­rait la gorge au lieu de la dila­ter. La beau­té de ce qui a été magni­fique et qui ne l’est plus tout à fait, la beau­té de ce qui attend quelque chose — une main, un regard, un geste de répa­ra­tion — et qui attend depuis trop longtemps.

Mon­cef s’é­tait arrê­té au pied de l’es­ca­lier. Il regar­dait Nadia avec une satis­fac­tion dis­crète, celle du pro­prié­taire qui montre sa mai­son et qui voit que l’in­vi­té comprend.

— Quand l’hô­tel a ouvert, en 1919, dit-il, c’é­tait le plus beau de Tunis. Le seul quatre-étages de l’a­ve­nue de Paris. René Kis­raoui — le fon­da­teur — avait fait venir le marbre d’I­ta­lie, les fer­ron­ne­ries de France, les car­reaux de faïence de Nabeul. Chaque chambre avait un lava­bo en por­ce­laine avec des robi­nets en cuivre. En 1919, à Tunis, c’é­tait le luxe absolu.

— Et pen­dant la guerre ? deman­da Nadia.

Mon­cef la regar­da. Ses yeux noirs se plissèrent.

— La guerre. Oui.

Il s’as­sit sur la troi­sième marche de l’es­ca­lier — un geste fami­lier, de quel­qu’un qui s’est assis là des cen­taines de fois — et croi­sa ses mains sur ses genoux.

— En novembre 42, les Alle­mands sont arri­vés. Ils ont réqui­si­tion­né l’hô­tel en une nuit. Le matin, les clients étaient là — des voya­geurs de com­merce, quelques Fran­çais, un couple d’I­ta­liens. Le soir, c’é­tait la Kom­man­dan­tur. Des offi­ciers alle­mands dans le hall, des dra­peaux à croix gam­mée sur la ter­rasse, des voi­tures noires garées devant l’en­trée. Le per­son­nel est res­té — on n’a­vait pas le choix. Mon père tra­vaillait aux cui­sines. Il avait dix-sept ans. Il m’a raconté.

Mon­cef dési­gna un point du hall, à gauche de l’es­ca­lier, là où le mur for­mait un léger renfoncement.

— C’est là que Bor­gel venait. Moïse Bor­gel, le pré­sident de la com­mu­nau­té juive. Il devait se pré­sen­ter deux fois par jour, le matin et le soir, à la Kom­man­dan­tur. Il venait à pied depuis la Hara — le quar­tier juif, der­rière la Médi­na. Mon père le voyait pas­ser dans le hall. Un vieil homme de soixante-dix ans, en cos­tume sombre, le cha­peau à la main. Il ne disait rien. Il tra­ver­sait le hall, mon­tait l’es­ca­lier, dis­pa­rais­sait dans le bureau du colo­nel. Puis il redes­cen­dait. Par­fois il avait les mains qui trem­blaient. Mon père ne lui par­lait jamais — on n’a­vait pas le droit. Mais un jour, en le croi­sant dans le cou­loir de ser­vice, il lui a glis­sé un mor­ceau de pain dans la poche. Sans un mot. Bor­gel n’a pas tour­né la tête. Mais le len­de­main, la poche de son ves­ton était vide.

Le silence qui sui­vit avait un poids. Nadia regar­dait le ren­fon­ce­ment du mur comme si elle pou­vait y voir la sil­houette du vieil homme en cos­tume sombre. Raouf, ados­sé à un pilier, ne bou­geait pas.

— Six mois, dit Mon­cef. Novembre 42 à mai 43. Six mois de Kom­man­dan­tur. Puis les Amé­ri­cains sont entrés dans Tunis et ils se sont ins­tal­lés ici aus­si — dans les mêmes bureaux, les mêmes chambres. Mon père a cui­si­né pour les Alle­mands puis pour les Amé­ri­cains. Les mêmes bricks, les mêmes salades mechouia. L’hô­tel ne choi­sit pas ses clients.

Il se leva de la marche, épous­se­ta son pantalon.

— Venez. Je vais vous mon­trer les étages.

Ils mon­tèrent l’es­ca­lier. La rampe de fer for­gé — des entre­lacs de feuilles d’a­canthe, noir­cis par le temps — vibrait sous la main. Au pre­mier étage, un cou­loir s’ou­vrait sur une enfi­lade de portes fer­mées. Mon­cef en ouvrit une.

La chambre avait été vidée de tout meuble. Il ne res­tait que la car­casse — les murs crème écaillés, une fenêtre à deux bat­tants don­nant sur l’a­ve­nue de Paris, une rosace de plâtre au pla­fond d’où pen­dait un fil sans ampoule. Au sol, des traces rec­tan­gu­laires plus claires indi­quaient l’emplacement du lit, de l’ar­moire, de la table de nuit — le fan­tôme des meubles, plus pré­sent que les meubles eux-mêmes.

— Bar­ba­ra a dor­mi ici, dit Mon­cef. Chambre 14. En 1964, je crois. Ou 65. Elle était venue chan­ter au Théâtre muni­ci­pal. Elle est des­cen­due au Majes­tic parce que c’é­tait le seul hôtel où le pia­no du bar était accor­dé. Le soir, après le concert, elle des­cen­dait au bar et elle jouait. Pour per­sonne. Le bar était fer­mé, il n’y avait que moi — j’é­tais ser­veur à l’é­poque — et le veilleur de nuit. Elle jouait pen­dant une heure, peut-être deux. Puis elle remon­tait. Elle ne disait pas bon­soir. Elle ne disait rien.

Nadia tou­chait le mur. Sous la pein­ture cra­que­lée, elle sen­tait le grain du plâtre, les irré­gu­la­ri­tés, les couches suc­ces­sives — comme si le mur avait une peau, et sous cette peau une chair, et sous cette chair une mémoire.

— Et Bras­sens ? deman­da Raouf.

Mon­cef eut un geste de la main.

— Bras­sens, c’é­tait autre chose. Bras­sens des­cen­dait au bar, com­man­dait un pas­tis — un pas­tis tuni­sien, du Boga — et res­tait assis au comp­toir toute la soi­rée en par­lant avec les gens. N’im­porte qui. Le chauf­feur de taxi, le plom­bier, le fils du patron. Il ne fai­sait pas de dif­fé­rence. Il était gros, il riait fort, il sen­tait la pipe. Les clients le recon­nais­saient, il s’en fichait. Il disait : je suis pas en service.

Ils conti­nuèrent. Deuxième étage. Le cou­loir était plus étroit, l’é­clai­rage plus faible — une seule ampoule au bout du cor­ri­dor, comme un œil jaune dans la pénombre. Mon­cef ouvrit la porte de la chambre 22.

Celle-ci n’é­tait pas tout à fait vide. Il res­tait un mate­las — un mate­las à une place et demie, posé à même le car­re­lage, recou­vert d’un drap qui avait été blanc et qui était deve­nu gris. Un oreiller sans taie. Et, contre le mur, une chaise pliante en métal.

— Les ouvriers ont lais­sé ça, dit Mon­cef. Le chef de chan­tier dor­mait ici quand les tra­vaux ont com­men­cé. Puis le chan­tier s’est arrê­té et il est par­ti. Le mate­las est resté.

La fenêtre don­nait sur le jar­din Habib Tha­meur. Nadia s’ap­pro­cha, pous­sa le volet qui résis­ta, puis céda avec un grin­ce­ment de bois gon­flé. La lumière de jan­vier entra — une lumière pâle, lai­teuse, qui inon­da la pièce d’un coup et révé­la chaque grain de pous­sière en sus­pen­sion dans l’air. Le jar­din était en bas, vert mal­gré l’hi­ver, avec ses allées de gra­vier, ses bancs, ses pal­miers, et au fond la rumeur sourde de l’avenue.

Raouf était res­té à la porte. Il regar­dait Nadia devant la fenêtre ouverte — sa sil­houette décou­pée par la lumière, ses che­veux sur le col du man­teau, sa main posée sur le volet. Il regar­dait et il ne disait rien, et ce silence avait une qua­li­té dif­fé­rente de tous les silences qu’ils avaient par­ta­gés jus­qu’i­ci — c’é­tait un silence habi­té, un silence qui conte­nait une déci­sion pas encore prise, un mou­ve­ment pas encore accompli.

Mon­cef toussa.

— Bon, dit-il. Je vous laisse visi­ter. Je serai en bas.

Il refer­ma la porte der­rière lui. Ses babouches ne firent aucun bruit dans le cou­loir. On enten­dit seule­ment l’es­ca­lier cra­quer sous son poids — un cra­que­ment fami­lier, presque tendre, comme un vieil ani­mal qui accueille un vieil ami.

Nadia et Raouf res­tèrent seuls dans la chambre 22.

Ils ne se tou­chèrent pas. Pas ce jour-là. Mais quelque chose se posa dans la pièce — quelque chose d’in­vi­sible et de lourd, comme un accord de musique qu’on laisse vibrer sans le résoudre. Nadia regar­dait le jar­din. Raouf regar­dait Nadia. Le mate­las gris était entre eux comme une ques­tion posée à voix basse et à laquelle per­sonne ne répon­drait tout de suite.

— C’est étrange, dit Nadia sans se retour­ner. Je me sens bien ici.

— Moi aussi.

— C’est un hôtel vide. Ça devrait être triste.

— Oui.

— Mais ça ne l’est pas.

Elle se retour­na. Ils se regar­dèrent. La dis­tance entre eux — quatre mètres, peut-être cinq — était à la fois immense et déri­soire. Il aurait suf­fi de trois pas. Mais trois pas, dans cer­taines cir­cons­tances, sont plus dif­fi­ciles à faire que trois mille kilomètres.

— Il faut que j’y aille, dit Nadia.

— Tu dis tou­jours ça.

— C’est tou­jours vrai.

Elle sou­rit. Il sou­rit aus­si. Et dans cet échange de sou­rires, dans cette chambre pous­sié­reuse, avec le jar­din en bas et la ville au loin et l’hô­tel tout autour d’eux comme un corps immense et patient, quelque chose bas­cu­la — pas encore un acte, pas encore un mot, mais une cer­ti­tude. La cer­ti­tude qu’ils reviendraient.

En sor­tant du Majes­tic par la porte de ser­vice, ils retrou­vèrent la ruelle, la benne à ordures, le figuier sau­vage. L’air de jan­vier les frap­pa comme une gifle fraîche après l’air confi­né de l’hô­tel. Ils mar­chèrent côte à côte jus­qu’à l’a­ve­nue de Paris. Là, ils s’arrêtèrent.

— Mer­cre­di, dit Raouf. Qua­torze heures. Je peux avoir la clé.

Nadia ne répon­dit pas tout de suite. Elle cher­cha ses Cris­tal dans la poche gauche de son man­teau, en allu­ma une, tira une bouf­fée. La fumée se mêla à la buée de son souffle dans l’air froid.

— D’ac­cord, dit-elle.

Puis elle par­tit vers la gauche, vers Lafayette, vers son appar­te­ment au cin­quième sans ascen­seur où Yas­sine ne ren­tre­rait que le len­de­main. Et Raouf res­ta un ins­tant sur le trot­toir, les mains dans les poches, le regard tour­né non pas vers Nadia qui s’é­loi­gnait mais vers la façade du Majes­tic — cette façade blanche, courbe, muette, der­rière laquelle une chambre du deuxième étage venait de deve­nir autre chose qu’une chambre vide.

Ce soir-là, dans la petite télé­vi­sion du salon de Lafayette, Nadia vit les images. Des mani­fes­ta­tions à Sfax, à Sousse, à Tha­la. Des jeunes dans les rues, des pneus qui brûlent, des poli­ciers qui reculent. Le pré­sen­ta­teur par­lait d’une voix mesu­rée, comme s’il décri­vait un orage loin­tain. Mais ce n’é­tait pas un orage loin­tain. C’é­tait un incen­die, et il se rapprochait.

Elle étei­gnit la télé­vi­sion. Fuma une der­nière Cris­tal à la fenêtre de la cui­sine. Les antennes para­bo­liques du quar­tier se décou­paient sur le ciel oran­gé de Tunis — cette lumière de pol­lu­tion et de néon qui donne aux nuits tuni­siennes leur cou­leur de cuivre. Quelque part au loin, une sirène de police. Puis le silence.

Dans ce silence, Nadia pen­sa à la chambre 22. Au mate­las gris. À la lumière de jan­vier par le volet ouvert. À la main de Raouf sur son épaule dans le cou­loir sombre. Et cette pen­sée — simple, nette, chaude — fut la der­nière chose qu’elle eut en tête avant de s’en­dor­mir, comme un secret qu’on glisse sous l’o­reiller et qu’on retrouve intact au matin.

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CIN­QUIÈME PAR­TIE — LA PROFONDEUR

Ce qu’on n’au­rait jamais su sans le silence

CHA­PITRE 16

Il avait plu toute la nuit. Une pluie régu­lière, obs­ti­née, sans colère — pas un orage, pas un déluge, juste la mous­son dans sa ver­sion la plus pure, la plus constante : un rideau d’eau conti­nu qui tom­bait du ciel comme si le ciel avait déci­dé de se vider et n’a­vait fixé aucune date limite.

Soan se réveilla à deux heures du matin. Yara dor­mait. La chambre était obs­cure. Le ven­ti­la­teur tour­nait. La pluie. Le gecko. Les bruits habi­tuels, les bruits de la Vil­la San­ti, les bruits de leur vie ici, qui étaient deve­nus aus­si fami­liers que les bruits de l’ap­par­te­ment de Mon­treuil — sauf que ces bruits-ci avaient une qua­li­té que les bruits pari­siens n’a­vaient pas : ils étaient vivants. Le ven­ti­la­teur n’é­tait pas un méca­nisme — c’é­tait un souffle. Le gecko n’é­tait pas un ani­mal — c’é­tait un gar­dien. La pluie n’é­tait pas un phé­no­mène météo­ro­lo­gique — c’é­tait une présence.

Il regar­da Yara dor­mir. Il fai­sait ça sou­vent, main­te­nant — la regar­der dor­mir. C’é­tait deve­nu un plai­sir en soi, un plai­sir qui ne deman­dait rien, qui ne menait nulle part, qui n’a­vait pas de but. Juste la contem­pla­tion d’un visage endor­mi, d’un souffle régu­lier, d’une main posée sur l’o­reiller, des doigts légè­re­ment repliés, comme si elle tenait dans son som­meil un objet invisible.

Yara avait chan­gé. Non pas phy­si­que­ment — quoique, si : le bronze, la min­ceur, la sou­plesse nou­velle. Mais autre chose. Quelque chose dans son visage quand elle dor­mait. À Paris, Yara dor­mait les mâchoires ser­rées. Les sour­cils légè­re­ment fron­cés. Les traits contrac­tés, même dans le som­meil, comme si le corps refu­sait de lâcher la ten­sion que la jour­née avait accu­mu­lée. Ici, son visage était lisse. Les mâchoires relâ­chées. Les lèvres entrou­vertes. Elle dor­mait comme une enfant — ou comme une femme qui n’a plus peur de rien, ce qui revient peut-être au même.

Soan res­ta éveillé long­temps. Il pen­sa. Non pas des pen­sées struc­tu­rées, des pen­sées à thèse — des pen­sées flot­tantes, des pen­sées de trois heures du matin sous la mous­son, des pen­sées qui allaient et venaient comme les cou­rants du Mékong. Il pen­sa à sa vie. À ce qu’elle avait été jus­qu’i­ci — les études, le tra­vail, les pro­jets, la course. Il pen­sa à ce qu’elle pour­rait être. Il pen­sa à la len­teur, à la patience, à la beau­té de ce qui ne sert à rien. Il pen­sa au vieil homme qui sculp­tait des boud­dhas dans sa cour. À Boun­my le piro­guier. À Kham et ses mains de cui­si­nière. À toutes ces vies qui se dérou­laient ici, à Luang Pra­bang, sans se pres­ser, sans se bous­cu­ler, sans cher­cher à être autre chose que ce qu’elles étaient.

Vers quatre heures, Yara ouvrit les yeux. Elle le vit éveillé, dans le noir, les yeux ouverts.

— Tu ne dors pas.

— Non.

— Depuis longtemps ?

— Depuis un moment.

Elle se tour­na vers lui. Dans l’obs­cu­ri­té, il ne voyait pas son visage — il voyait sa sil­houette, le contour de ses épaules, la masse sombre de ses che­veux sur l’o­reiller blanc. Il sen­tait son souffle, chaud, par­fu­mé du som­meil, cette odeur intime que seuls les amants connaissent — l’o­deur de l’autre à trois heures du matin, l’o­deur sans masque, sans par­fum, sans rien.

— À quoi tu penses ? dit-elle.

Et pour la pre­mière fois depuis des semaines — pour la pre­mière fois depuis qu’ils avaient posé le pied à Luang Pra­bang — Soan ne répon­dit pas « à rien ». Parce que cette nuit-là, dans la pluie et le noir, il pen­sait à quelque chose. Quelque chose qui remon­tait de loin, de pro­fond, quelque chose que le silence de Luang Pra­bang avait déblo­qué comme le mas­sage de Madame Phet avait déblo­qué les nœuds dans son dos.

— J’ai peur, dit-il.

Le mot tom­ba dans l’obs­cu­ri­té comme un caillou dans un puits. Yara ne dit rien. Elle atten­dit. Elle savait attendre — c’é­tait peut-être la chose la plus impor­tante qu’elle avait apprise ici, ou qu’elle savait depuis tou­jours et qu’elle avait oubliée : attendre. Lais­ser l’autre par­ler à son rythme. Ne pas rem­plir le silence avec des questions.

— J’ai peur de la dou­ceur, dit Soan.

Il enten­dit le mot et sut qu’il était juste. La dou­ceur. Pas la vio­lence, pas l’é­chec, pas la mala­die — la dou­ceur. La dou­ceur de cette chambre, de cette vil­la, de cette ville, de cette femme à côté de lui. La dou­ceur du bon­heur quo­ti­dien, de la peau contre la peau, du riz gluant man­gé avec les doigts. La dou­ceur de n’a­voir besoin de rien.

— Pour­quoi ? dit Yara.

— Parce que la dou­ceur, ça s’ar­rête. Tou­jours. Et quand ça s’ar­rête, le manque est pire que si on n’a­vait rien eu. C’est plus facile de vivre dans le bruit. Dans la vitesse. Dans la fatigue. On ne sent rien. On n’a rien à perdre. Mais ici — ici, j’ai quelque chose. J’ai tel­le­ment de quelque chose que l’i­dée de ne plus l’a­voir me —

Il ne finit pas sa phrase. Yara posa sa main sur sa bouche. Pas pour le faire taire — pour le tou­cher. Pour lui rap­pe­ler qu’elle était là. Que la main sur la bouche, c’est aus­si un baiser.

— Mon père, dit-elle, avait un jar­din. À Sousse. Un petit jar­din der­rière la mai­son. Avec un citron­nier, un jas­mi­nier, et des géra­niums rouges dans des pots en terre. Chaque été, il arro­sait le jar­din tous les matins à cinq heures, avant que le soleil ne soit trop fort. Il y pas­sait une heure. Il taillait, il arro­sait, il par­lait aux plantes — oui, il par­lait aux plantes, en arabe, il leur disait des choses douces, comme on parle à des enfants. Et un été — j’a­vais dix ou onze ans — je lui ai deman­dé pour­quoi il fai­sait tout ça, pour­quoi il pas­sait tant de temps avec les plantes, puis­qu’elles allaient mou­rir de toute façon, puisque l’é­té fini­rait et que l’hi­ver les tue­rait. Et mon père m’a regar­dée et il a dit : c’est jus­te­ment parce qu’elles vont mou­rir que je les arrose.

Le silence après cette phrase fut le plus long de toutes les nuits qu’ils avaient pas­sées à la Vil­la Santi.

Soan lais­sa les mots entrer en lui. C’est jus­te­ment parce qu’elles vont mou­rir que je les arrose. C’é­tait si simple. Si évident. Et si impos­sible à com­prendre quand on vit dans le bruit, quand on court, quand on mange debout dans la cui­sine de Mon­treuil et qu’on s’embrasse dans le cou­loir entre deux portes. Il fal­lait venir ici — à l’autre bout du monde, dans une vil­la colo­niale où une reine avait dor­mi et où un gecko mon­tait la garde — pour entendre cette véri­té qui avait la forme d’un citron­nier dans un jar­din de Sousse.

Yara se rap­pro­cha de lui. Leurs fronts se tou­chèrent. Leurs souffles se mêlèrent dans l’obs­cu­ri­té — le souffle de lui et le souffle d’elle, deux souffles qui avaient appris, au fil de ces semaines, à se syn­chro­ni­ser, à res­pi­rer ensemble, comme les tis­se­randes de Ban Pha­nom qui tis­saient au même rythme.

— On arrose, dit-elle. C’est tout. On arrose.

Soan fer­ma les yeux. La pluie tom­bait sur les tuiles. Le gecko cla­quait. Le ven­ti­la­teur tour­nait. Et quelque part à l’in­té­rieur de lui, dans un endroit qu’il ne connais­sait pas avant Luang Pra­bang, quelque chose se relâ­cha — un nœud, le der­nier, le plus pro­fond, celui que même Madame Phet n’a­vait pas atteint — et il sut, avec la cer­ti­tude tran­quille d’un boud­dha de bois, que la peur de la dou­ceur n’é­tait pas une rai­son de fuir la dou­ceur. Que la fra­gi­li­té du bon­heur n’é­tait pas un argu­ment contre le bon­heur. Que le jar­din de Sousse et la Vil­la San­ti et le Mékong et les six semaines et la peau de Yara contre la sienne — tout cela fini­rait, oui, tout cela fini­rait, et c’est pour ça — exac­te­ment pour ça — que c’é­tait beau.

Ils s’en­dor­mirent enla­cés, front contre front, et la pluie les ber­ça, et le petit boud­dha sur la table de nuit veilla, avec son sou­rire de bois doré, sur leurs deux corps endor­mis qui res­pi­raient à l’u­nis­son dans la vil­la de la reine morte.

CHA­PITRE 17

La céré­mo­nie du baci eut lieu un dimanche. Ou un same­di. Ou un jour sans nom — les jours n’a­vaient plus de nom depuis longtemps.

C’est Kham qui les avait invi­tés. Pas avec des mots — avec un geste. Un soir, après le dîner, elle s’é­tait appro­chée de leur table et avait posé devant eux une petite fleur de jas­min, fraîche, blanche, dont le par­fum mon­ta immé­dia­te­ment dans l’air tiède. Puis elle avait dit — dans son fran­çais rudi­men­taire, ces quelques mots qu’elle gar­dait pour les occa­sions impor­tantes : Demain. Ma mai­son. Baci. Et elle avait joint les mains, le nop, et s’en était allée.

La femme de la récep­tion leur avait expli­qué. Le baci — ou sou­khouane — était la céré­mo­nie la plus impor­tante de la vie lao­tienne. On le pra­ti­quait pour tout : les nais­sances, les mariages, les départs, les retours, les mala­dies, les gué­ri­sons, les pro­mo­tions, les récoltes, les deuils. C’é­tait un rituel ani­miste, anté­rieur au boud­dhisme, qui avait sur­vé­cu à toutes les reli­gions et à tous les régimes parce qu’il tou­chait à quelque chose de fon­da­men­tal : l’i­dée que l’être humain pos­sède trente-deux âmes — trente-deux khouan — qui cir­culent dans le corps et qui, sous l’ef­fet du stress, du voyage, de la mala­die ou du cha­grin, peuvent s’é­chap­per, s’é­ga­rer, se perdre. Le baci était le rituel qui les rap­pe­lait. Qui les fai­sait reve­nir. Qui les atta­chait au corps pour qu’elles ne partent plus.

— Trente-deux âmes, répé­ta Soan.

— Trente-deux, confir­ma la femme de la récep­tion, avec une convic­tion si tran­quille qu’on ne pou­vait pas douter.

La mai­son de Kham était dans le quar­tier sud, au-delà du Wat Mano­rom, dans une rue de terre bor­dée de man­guiers. Une mai­son en bois sur pilo­tis, comme toutes les mai­sons tra­di­tion­nelles — le rez-de-chaus­sée ouvert, ser­vant de cui­sine, de garage, d’a­te­lier, et l’é­tage habi­table, acces­sible par un esca­lier exté­rieur. Devant la mai­son, un jar­din minus­cule avec un autel aux esprits — un petit temple minia­ture posé sur un pilier, où brû­laient des bâtons d’en­cens et où des offrandes de riz et de fruits atten­daient des bouches invisibles.

Quand Soan et Yara arri­vèrent, la mai­son était pleine. La famille de Kham — immense, ten­ta­cu­laire, impos­sible à car­to­gra­phier — occu­pait toutes les sur­faces dis­po­nibles. Des femmes pré­pa­raient de la nour­ri­ture dans la cui­sine en plein air. Des hommes fumaient accrou­pis sous les pilo­tis. Des enfants cou­raient entre les jambes de tout le monde avec cette impu­ni­té joyeuse que les enfants ont dans toutes les cultures du monde. Des vieillards assis sur des nattes regar­daient la scène avec des yeux de sages ou de som­nam­bules, c’é­tait dif­fi­cile à dire.

Au centre de la pièce prin­ci­pale, à l’é­tage, trô­nait le pha khouan — l’arbre à offrandes. Un cône de feuilles de bana­nier, d’en­vi­ron un mètre de haut, orné de fleurs blanches, de bou­gies, d’œufs durs, de fils de coton blanc, de billets de banque pliés en éven­tail, et sur­mon­té d’une fleur de lotus rose qui oscil­lait à la brise du ven­ti­la­teur. Le pha khouan était d’une beau­té grave, archi­tec­tu­rale — un man­da­la végé­tal, une cathé­drale de feuilles, qui conte­nait dans ses plis et ses étages tout le savoir-faire rituel de géné­ra­tions de femmes lao.

Un moine était assis devant le pha khouan. Un vieux moine, petit, sec, le crâne rasé et lui­sant, avec un visage qui res­sem­blait à un pay­sage — des col­lines de rides, des ravins de plis, des plaines lisses autour des yeux. Il psal­mo­diait en pali — la langue litur­gique du boud­dhisme the­ra­va­da — d’une voix mono­corde, nasale, qui rem­plis­sait la pièce comme un encens sonore. Les mots étaient incom­pré­hen­sibles — même pour les Lao­tiens pré­sents, le pali n’é­tant pas plus leur langue que le latin n’est la nôtre — mais le son était fami­lier, ancien, ras­su­rant. C’é­tait le son de la prière uni­ver­selle, le bour­don­ne­ment du sacré, qui trans­cende la langue et touche direc­te­ment l’os.

Soan et Yara furent assis au pre­mier rang, face au pha khouan, à côté de la mère de Kham — une femme minus­cule, cen­te­naire peut-être, dont le visage n’é­tait plus qu’un réseau de rides si dense qu’il en deve­nait lisse, comme une peau qui aurait trop vécu et qui serait reve­nue à l’é­tat de nour­ris­son. La vieille femme prit la main de Yara et la ser­ra avec une force sur­pre­nante, sans un mot, et ne la lâcha plus de toute la cérémonie.

Le moine psal­mo­dia pen­dant vingt minutes. Puis le silence se fit et la par­tie que Soan et Yara atten­daient — sans savoir exac­te­ment à quoi s’at­tendre — commença.

Les fils de coton.

Kham s’ap­pro­cha la pre­mière. Elle prit un fil de coton blanc — un simple fil, fin, d’une tren­taine de cen­ti­mètres — et s’a­ge­nouilla devant Yara. Avec des gestes d’une dou­ceur extrême, elle noua le fil autour du poi­gnet de Yara, len­te­ment, en pro­non­çant des mots en lao — des vœux, des béné­dic­tions, des sou­haits de san­té, de bon­heur, de longue vie. Le fil était si léger qu’on le sen­tait à peine — un souffle de coton sur la peau — et pour­tant il pesait quelque chose d’im­mense, quelque chose qui avait le poids de toutes les céré­mo­nies sem­blables qui s’é­taient dérou­lées dans toutes les mai­sons de Luang Pra­bang depuis des siècles.

Puis ce fut le tour de Soan. Les mains de Kham — ses mains de cui­si­nière, ses mains larges, cal­leuses, cou­vertes de brû­lures — prirent le poi­gnet de Soan avec une déli­ca­tesse inat­ten­due et y nouèrent le fil blanc. Les mots lao cou­laient de sa bouche comme une rivière — des mots dont Soan ne com­pre­nait pas un traître mot, mais dont il sen­tait le sens, phy­si­que­ment, dans la pres­sion des doigts sur son poi­gnet, dans la cha­leur des paumes de Kham contre sa peau, dans le rythme même des syl­labes qui mon­taient et des­cen­daient comme une mélodie.

Après Kham, ce furent les autres. Toute la famille. Un par un, ils s’ap­pro­chèrent de Soan et Yara et leur nouèrent un fil au poi­gnet — les enfants avec des gestes mal­adroits et des rires, les vieillards avec des gestes lents et des mur­mures, les femmes avec des gestes pré­cis et des sou­rires. Chaque fil était un vœu. Chaque nœud était une prière. Et les poi­gnets de Soan et Yara se cou­vrirent peu à peu de bra­ce­lets blancs — dix, vingt, trente fils — qui for­maient une man­chette de coton, légère, fra­gile, indéfaisable.

Yara pleu­rait.

Pas de tris­tesse — de quoi, alors ? De gra­ti­tude, peut-être. D’é­mo­tion. De la sur­prise d’être accueillie si com­plè­te­ment, si géné­reu­se­ment, par des gens qu’elle connais­sait à peine et qui pour­tant lui atta­chaient des fils au poi­gnet comme si elle fai­sait par­tie de leur famille, comme si les âmes n’a­vaient pas de natio­na­li­té ni de pas­se­port, comme si le seul fait d’être là — d’être là, pré­sente, assise sur cette natte, dans cette mai­son de bois — suf­fi­sait à faire de vous quel­qu’un qu’on bénit.

Soan ne pleu­rait pas. Mais quelque chose en lui trem­blait — une vibra­tion inté­rieure, un trem­ble­ment de terre minus­cule, une secousse tec­to­nique dans les pro­fon­deurs de ce qu’il appe­lait faute de mieux son âme, ou ses trente-deux âmes, ou peu importe le nom — quelque chose qui bou­geait, qui se dépla­çait, qui revenait.

Sou­khouane. Que les âmes res­tent avec le corps.

Après les fils, le lao-lao. L’al­cool de riz cir­cu­la dans des verres minus­cules — des dés à coudre de feu blanc — et tout le monde but, y com­pris le moine, y com­pris la cen­te­naire, y com­pris les enfants qui trem­paient leurs lèvres en fai­sant des gri­maces. Puis la nour­ri­ture — un fes­tin déployé sur la natte, des dizaines de plats, le laap, le or lam, le ping kai, les sau­cisses de Luang Pra­bang, le sti­cky rice dans ses paniers de bam­bou, les salades, les soupes, les grillades, et ce plat que Soan n’a­vait jamais vu — un pois­son du Mékong entier, cuit à l’é­touf­fée dans des feuilles de bana­nier, avec de la citron­nelle, du galan­ga, des feuilles de citron kaf­fir, et du padek, et quand on ouvrait la feuille la vapeur qui mon­tait était un poème — un poème olfac­tif, un poème de fleuve et de forêt et de feu.

Ils man­gèrent avec les mains. Avec les doigts. Avec la joie ani­male du corps qui se nour­rit au milieu des autres corps. Les enfants leur appor­taient des mor­ceaux de pou­let grillé en riant. La mère de Kham leur ver­sait du lao-lao avec une insis­tance qui ne tolé­rait pas le refus. Un homme — le mari de Kham ? un frère ? un cou­sin ? — sor­tit un khène et se mit à jouer, et la musique mon­ta dans la mai­son de bois, le bour­don­ne­ment ancien, la mélo­die ser­pen­tine, et quel­qu’un se mit à dan­ser — une femme, une tante, les bras levés, les mains tour­nées vers le ciel, les pieds nus sur le plan­cher, le lam­vong, la danse lao, cette danse en cercle, lente, gra­cieuse, qui n’a besoin ni de par­te­naire ni de public, juste d’un corps et d’une musique.

Yara se leva. Elle dan­sa. Pas le lam­vong — elle ne le connais­sait pas — mais sa propre danse, quelque chose qui venait de plus loin, de Tunis ou d’ailleurs, quelque chose qui venait du ventre et des hanches et qui n’a­vait pas de nom, et les femmes lao la regar­dèrent dan­ser et sou­rirent, et l’une d’elles lui prit les mains et lui mon­tra le geste — la tor­sion du poi­gnet, l’ou­ver­ture des doigts, la grâce du bras qui des­sine un arc — et Yara apprit, en trois minutes, le geste essen­tiel du lam­vong, et elle dan­sa avec les femmes, en cercle, sous les yeux de Soan qui la regar­dait depuis la natte avec cette expres­sion que Boun­my le piro­guier avait recon­nue : l’ex­pres­sion d’un homme qui regarde une femme qu’il aime dan­ser dans une mai­son étran­gère, et qui sait que cet ins­tant est le plus beau de sa vie, et qui sait aus­si qu’il ne dure­ra pas, et qui s’en fiche, et qui regarde.

Ils ren­trèrent à la Vil­la San­ti à pied, dans la nuit, un peu ivres de lao-lao et de tout le reste. Les rues étaient désertes. Les temples dor­maient. Le Mékong cou­lait quelque part en contre­bas, invi­sible dans le noir. Les fils de coton blanc à leurs poi­gnets brillaient fai­ble­ment dans la lumière des lam­pa­daires — comme des bra­ce­lets de lune, comme des liens invi­sibles qui les rat­ta­chaient à cette mai­son, à cette famille, à cette ville.

— Il ne faut pas les enle­ver, dit Yara. Les fils. On les laisse tom­ber d’eux-mêmes. C’est ce que Kham a dit.

— Je sais.

— Ils res­te­ront com­bien de temps ?

— Je ne sais pas. Quelques semaines. Un mois, peut-être. Ils s’u­se­ront. Les nœuds se défe­ront. Les fils tom­be­ront un par un.

Yara regar­da ses poi­gnets. Les fils blancs brillaient sur sa peau de cuivre. Trente fils. Trente vœux. Trente-deux âmes.

— Quand le der­nier fil tom­be­ra, dit-elle, il fau­dra revenir.

CHA­PITRE 18

Les der­niers jours eurent la den­si­té du miel.

Ils le savaient main­te­nant — le départ appro­chait. Non pas qu’ils comp­taient les jours — ils avaient ces­sé de comp­ter depuis long­temps — mais le corps le savait, le corps avait un calen­drier inté­rieur que la tête pou­vait igno­rer mais pas trom­per. Le corps savait que les six semaines tou­chaient à leur fin, que l’a­vion exis­tait quelque part dans le futur, que l’aé­ro­port minus­cule avec sa piste entre les col­lines les atten­dait, que le bruit du monde se rapprochait.

Et parce que le corps le savait, tout devint plus intense. Plus aigu. Plus lumi­neux. Comme si les sens, pres­sen­tant la fin, avaient aug­men­té leur puis­sance de cap­ta­tion — les cou­leurs plus vives, les odeurs plus fortes, les sons plus nets, les tex­tures plus pré­cises. Le syn­drome du condam­né — non pas le condam­né à mort, mais le condam­né à vivre, le condam­né à retour­ner dans le monde d’a­vant, le monde du bruit et de la vitesse et des réveils à six heures et des métros bondés.

Soan se leva plus tôt. Avant l’aube, avant le tak bat, avant les moines. Il sor­tit de la Vil­la San­ti dans la nuit finis­sante, pieds nus, et mar­cha jus­qu’au Mékong. Le fleuve était noir — un noir d’encre, un noir de néant — et au-des­sus le ciel com­men­çait à pâlir, une bande de gris à l’est, au-des­sus des mon­tagnes, qui annon­çait l’aube sans encore la montrer.

Il s’as­sit sur les marches de la berge, les pieds dans la boue tiède, et regar­da le fleuve. Le Mékong dans le noir. Le Mékong avant le jour. Le Mékong qui cou­lait sans que per­sonne le voie, qui cou­lait pour lui-même, qui cou­lait depuis tou­jours et pour tou­jours, et qui n’a­vait besoin ni de spec­ta­teur ni de pho­to­graphe ni de poème pour exister.

Un pêcheur appa­rut. Une sil­houette dans une pirogue, au milieu du fleuve, à peine visible — un homme debout, une perche à la main, qui glis­sait sur l’eau noire sans un bruit. Le pêcheur ne le vit pas, ou le vit sans le mon­trer. Il pas­sait. Il fai­sait ce qu’il avait tou­jours fait — ce que son père avait fait, ce que le père de son père avait fait — il pêchait le Mékong à l’aube, il jetait son filet dans l’eau noire, il atten­dait. Et cette image — l’homme debout sur la pirogue, la perche contre le ciel qui s’é­claire — fut pour Soan l’i­mage de Luang Pra­bang tout entière. Pas les temples, pas les boud­dhas, pas les cas­cades. Un homme sur un fleuve. Un geste ancien. Le silence.

Quand il ren­tra à la Vil­la San­ti, le tak bat avait com­men­cé. Les moines pas­saient dans la rue Sak­ka­line, pieds nus, le bol ouvert. Les femmes age­nouillées offraient le riz. Yara était sur le bal­con, en culotte et débar­deur, les che­veux défaits, exac­te­ment comme le pre­mier matin — le même bal­con, la même lumière, les mêmes moines — et pour­tant tout avait chan­gé. Eux avaient chan­gé. Ils n’é­taient plus les mêmes per­sonnes qu’à l’ar­ri­vée — non pas trans­for­més, non pas conver­tis, mais dila­tés. Élar­gis. Comme si les six semaines avaient créé en eux un espace qui n’exis­tait pas avant — un espace de silence, de len­teur, de pré­sence — et que cet espace, une fois ouvert, ne se refer­me­rait pas.

Ils refirent les choses une der­nière fois. Le Wat Xieng Thong, ses mosaïques d’arbre de vie. Le mont Phou­si, les trois cents marches, la vue sur la ville-jar­din. Le mar­ché du matin avec ses pois­sons d’argent et ses herbes odo­rantes. Le res­tau­rant au bord de la Nam Khan, les nouilles, les cous­sins au sol. Le pont de bam­bou. Le Mékong au crépuscule.

Mais cette fois, chaque chose avait un éclat dif­fé­rent — l’é­clat des choses qu’on voit pour la der­nière fois. Le savoir. Le savoir que ce cou­cher de soleil est le der­nier qu’on regarde depuis cette berge, que ce laap est le der­nier qu’on mange chez Kham, que cette tasse de café lao est la der­nière qu’on boit sur ce bal­con. Le savoir qui aiguise tout, qui rend tout tran­chant, qui trans­forme le quo­ti­dien en sacré.

Un soir — l’a­vant-der­nier — Soan nagea seul dans le Mékong.

C’é­tait inter­dit, pro­ba­ble­ment — le fleuve était dan­ge­reux, les cou­rants puis­sants, l’eau opaque — mais il s’en fichait. Il des­cen­dit les marches de la berge au cré­pus­cule, ôta son tee-shirt, entra dans l’eau. L’eau brune, tiède, l’en­ve­lop­pa comme un corps. Le cou­rant le pous­sa dou­ce­ment vers le sud, et il nagea contre, à petites brasses, en main­te­nant sa posi­tion, ni avan­çant ni recu­lant, juste sus­pen­du dans le fleuve, entre deux mondes, entre la berge où Yara l’at­ten­dait et le large où le cou­rant l’emportait.

Le ciel au-des­sus de lui était un incen­die. Orange, rose, vio­let, pourpre — les cou­leurs de la mous­son, les cou­leurs du Laos, les cou­leurs d’un monde qui ne se sou­ciait pas d’être beau mais qui l’é­tait, scan­da­leu­se­ment, obs­cè­ne­ment, avec une géné­ro­si­té qui fri­sait la pro­vo­ca­tion. Le fleuve sous lui était chaud et brun et immense, et Soan pen­sa que c’é­tait la pre­mière fois de sa vie qu’il nageait dans un fleuve, un vrai fleuve, pas une pis­cine, pas un lac, pas la mer — un fleuve, un cours d’eau qui va quelque part, qui avance, qui ne revient pas.

Il sor­tit de l’eau et remon­ta les marches. Yara l’at­ten­dait sur la berge avec deux Beer­lao. Elle le regar­da mon­ter — trem­pé, ruis­se­lant, le corps brun et maigre lui­sant dans la lumière du cré­pus­cule — et elle lui ten­dit une bière sans un mot. Il la prit. Il but. La bière froide sur la gorge chaude, le goût de hou­blon mêlé au goût de fleuve dans sa bouche. Le ciel virait au mauve. Les pre­miers temples s’allumaient.

— Tu es fou, dit Yara.

— Un peu.

— Le cou­rant aurait pu t’emporter.

— Je sais.

— Et alors quoi ?

— Alors rien. J’a­vais besoin de nager dans le Mékong avant de par­tir. C’est fait.

Elle sou­rit. Ce sou­rire de Yara qu’il connais­sait main­te­nant par cœur — non, pas par cœur, il ne le connaî­trait jamais par cœur, chaque sou­rire était légè­re­ment dif­fé­rent, chaque sou­rire conte­nait une nuance nou­velle, un pli, un éclat, une ombre — et c’est ça qui le ren­dait si beau, c’est ça qui ren­dait tout si beau : l’im­pos­si­bi­li­té de connaître tout à fait.

— Je t’aime, dit-elle.

C’é­tait la pre­mière fois qu’elle le disait à Luang Pra­bang. Pas la pre­mière fois en géné­ral — ils se le disaient, bien sûr, comme tous les couples, par SMS, au télé­phone, en se quit­tant le matin. Mais ici, dans ce pays de silence et de non-dit, ils ne l’a­vaient pas dit. Pas parce qu’ils ne le pen­saient pas — parce que les mots sem­blaient insuf­fi­sants, parce que les gestes disaient mieux, parce que la peau contre la peau était un lan­gage plus pré­cis que le fran­çais ou l’arabe.

Mais ce soir-là, sur la berge du Mékong, avec la bière et le ciel et l’eau sur la peau de Soan, Yara le dit. Et les trois mots eurent un poids qu’ils n’a­vaient jamais eu — le poids de six semaines de silence, de len­teur, de pluie, de lao-lao, de gecko, de fils de coton blanc, de boud­dhas en bois doré et de reines mortes sans sépulture.

Soan ne répon­dit pas avec des mots. Il posa sa bière sur la marche, prit le visage de Yara entre ses mains mouillées de Mékong, et l’embrassa — un bai­ser long, pro­fond, qui avait le goût du fleuve et de la bière et du cré­pus­cule, et qui conte­nait tout ce qu’il ne pou­vait pas dire, tout ce qu’il ne sau­rait jamais dire, tout ce que les mots ne peuvent pas dire et que seuls les corps, dans leur sagesse muette, peuvent exprimer.

CHA­PITRE 19

La der­nière nuit.

Ils le savaient tous les deux. Ils ne l’a­vaient pas dit — pas besoin. Le corps le savait. Le corps savait que c’é­tait la der­nière fois qu’il tou­che­rait ces draps, qu’il enten­drait ce ven­ti­la­teur, qu’il sen­ti­rait l’o­deur de cette chambre — le teck, la citron­nelle, la soie, la sueur, le jas­min du jar­din qui mon­tait par les volets, et par-des­sus tout l’o­deur de l’autre, cette odeur qui s’é­tait mêlée à toutes les autres et qui les conte­nait toutes.

Ils ne dor­mirent pas. Pas par angoisse — par gour­man­dise. Par volon­té de ne rien perdre. Par le désir de res­ter éveillés une nuit entière, une der­nière nuit, et de sen­tir chaque heure pas­ser, chaque minute, avec la conscience aiguë de celui qui sait que le temps file entre les doigts comme le sable, comme l’eau, comme le riz gluant qu’on roule entre les paumes.

Ils firent l’a­mour. Len­te­ment, d’a­bord. La len­teur de Luang Pra­bang, la len­teur apprise, la len­teur qui n’est pas l’ab­sence de vitesse mais la pré­sence totale au geste, au souffle, à la peau. Les mains qui connaissent le che­min par cœur et qui pour­tant le redé­couvrent. Les bouches qui savent où aller et qui prennent leur temps. Les corps qui se recon­naissent dans le noir avec la cer­ti­tude des aveugles.

Puis plus vite. L’ur­gence de la der­nière fois. Les mains qui agrippent parce que demain elles ne tou­che­ront plus ces draps, ces murs, cette mous­ti­quaire. Les bouches qui mordent parce que le goût de la peau de l’autre, ici, dans cette chambre, n’est pas le même goût que celui de la peau de l’autre à Mon­treuil — c’est un goût enri­chi, den­si­fié, char­gé de six semaines de mous­son et de Mékong et de padek et de lao-lao et de citron­nelle, un goût qu’on ne retrou­ve­ra nulle part.

Puis len­te­ment encore. Parce que la nuit est longue. Parce que la nuit de Luang Pra­bang est la plus longue du monde, quand on veut qu’elle le soit.

Entre les étreintes, ils par­lèrent. Des choses qu’on ne dit que dans le noir. Des choses légères — tu te sou­viens du rat grillé au mar­ché ? tu te sou­viens de la tête de Del­vaux quand tu lui as dit que tu ne buvais pas de lao-lao et que tu en as bu trois verres ? Et des choses graves — tu crois qu’on sera capables de gar­der ça ? Cette len­teur ? Ce silence ? Tu crois que Paris nous laissera ?

— Non, dit Soan. Paris ne nous lais­se­ra pas. Le bruit revien­dra. La vitesse revien­dra. On repren­dra le métro, on man­ge­ra debout, on s’embrassera dans le cou­loir entre deux portes.

— Alors à quoi bon ?

— À ça. À cette nuit. À ces six semaines. À savoir qu’on en est capables. Que quelque part en nous — au fond, tout au fond, là où Madame Phet ne va pas — il y a un endroit qui sait ralen­tir. Et même si le bruit recouvre tout, même si la vitesse nous reprend, cet endroit exis­te­ra tou­jours. On y sera allés. On ne pour­ra plus faire comme si on ne savait pas.

Yara posa sa tête sur la poi­trine de Soan. Elle écou­ta son cœur. Le cœur de Soan bat­tait len­te­ment — un bat­te­ment de Luang Pra­bang, un bat­te­ment de gecko, un bat­te­ment de piro­guier endor­mi dans sa barque.

— Trente-deux âmes, dit-elle.

— Quoi ?

— On a trente-deux âmes. Et là, main­te­nant, elles sont toutes là. Toutes les trente-deux. Je les sens. Elles sont revenues.

Le gecko cla­qua. Tok-tok. Comme un point final. Ou comme un point de suspension.

Dehors, la nuit de Luang Pra­bang fai­sait ce qu’elle avait tou­jours fait — elle enve­lop­pait la ville de son silence, elle lais­sait le Mékong cou­ler dans le noir, elle lais­sait les boud­dhas sou­rire dans les temples fer­més, elle lais­sait les phi dan­ser sous les banyans, elle lais­sait les coqs attendre l’aube avec cette patience absurde qui est peut-être la forme la plus haute de la sagesse.

Vers quatre heures, la pluie vint. Une der­nière pluie. Pas un orage — une pluie douce, régu­lière, presque tendre, la pluie du matin qu’ils avaient appris à recon­naître dès la pre­mière semaine, cette pluie fine qui tom­bait comme un mur­mure et qui ces­sait avant l’aube. La pluie de Luang Pra­bang qui disait au revoir.

Yara s’en­dor­mit dans les bras de Soan. Il res­ta éveillé. Il écou­ta la pluie, le ven­ti­la­teur, le gecko, la res­pi­ra­tion de Yara. Il regar­da le petit boud­dha sur la table de nuit — le boud­dha de bois doré du vieil sculp­teur — et le boud­dha lui ren­dit son regard, avec ce sou­rire de bois qui avait tra­ver­sé les mains d’un arti­san, la patience d’une semaine, et la béné­dic­tion muette d’un incon­nu dans une cour.

La lumière chan­gea. Le gris de l’aube entra par les volets. La pluie ces­sa. Quelque part, dans un temple, un moine frap­pa un gong — un son rond, pro­fond, qui tra­ver­sa la ville endor­mie et attei­gnit la chambre de la Vil­la San­ti, et Soan le sen­tit vibrer dans ses os, dans sa cage tho­ra­cique, dans ses trente-deux âmes.

Le tak bat allait com­men­cer. Les moines allaient sor­tir. Le riz allait être offert. Le Mékong allait cou­ler. Tout allait conti­nuer — sans eux.

CHA­PITRE 20

L’aé­ro­port de Luang Pra­bang avait l’air d’une mai­son qu’on quitte.

Le tuk-tuk les dépo­sa devant le bâti­ment bas, au toit poin­tu, et le chauf­feur — un autre chauf­feur, pas celui de l’ar­ri­vée, mais avec le même sou­rire — sor­tit leurs sacs et les posa sur le trot­toir. Soan paya. Le chauf­feur joi­gnit les mains. Puis il remon­ta dans son tuk-tuk et s’en alla, et le bruit du moteur — ce bruit de machine à coudre asth­ma­tique qui les avait accueillis six semaines plus tôt — s’é­loi­gna dans la lumière du matin et disparut.

Ils por­tèrent leurs sacs à l’in­té­rieur. Le même bâti­ment, le même tapis rou­lant antique, les mêmes ven­ti­la­teurs au pla­fond. La même len­teur — les employés de l’aé­ro­port n’a­vaient pas chan­gé de rythme, ils tam­pon­naient les pas­se­ports et pesaient les bagages avec la même non­cha­lance majes­tueuse que le doua­nier de l’ar­ri­vée, la même absence totale d’urgence.

Soan et Yara s’as­sirent sur un banc en plas­tique, dans la salle d’embarquement. Une pièce petite, avec de grandes baies vitrées qui don­naient sur la piste et, au-delà, sur les mon­tagnes. Les mon­tagnes vertes. Les mêmes mon­tagnes que celles qu’ils avaient vues depuis le hublot de l’A­TR à hélices, qua­rante-deux jours plus tôt. La même jungle, le même vert gor­gé d’eau, les mêmes traî­nées de brume qui s’ac­cro­chaient aux som­mets. Rien n’a­vait chan­gé. Tout avait changé.

Yara regar­dait par la vitre. Son visage se reflé­tait dans le verre — un visage bron­zé, mince, repo­sé, un visage qui avait six semaines de Mékong dans les yeux et six semaines de mous­son dans les che­veux. Elle por­tait une robe simple, blanche, qu’elle avait ache­tée au mar­ché de nuit, et à ses poi­gnets les fils de coton du baci — usés, effi­lo­chés, un peu gris main­te­nant, mais tou­jours là. Ils avaient tenu. Pas tous — cer­tains étaient tom­bés, un par un, au fil des jours, pen­dant la douche ou dans le som­meil — mais il en res­tait une dizaine à chaque poi­gnet, obs­ti­nés, fidèles, qui refu­saient de lâcher.

— Tu as le boud­dha ? dit Yara.

— Il est dans le sac.

Le petit boud­dha de bois doré du vieil sculp­teur. Enve­lop­pé dans le sinh de soie pourpre, au fond du sac à dos de Soan. Avec le car­net de papier de mûrier dans lequel Yara n’a­vait rien écrit. Et un sachet de thé au jas­min. Et une pho­to — la seule, celle de Yara au métier à tis­ser de Ban Pha­nom. Le butin de six semaines, qui tenait dans un sac.

L’a­vion appa­rut sur la piste. Le même ATR à hélices, peut-être le même appa­reil, petit, fra­gile, qui trem­blait dans la cha­leur du matin comme un insecte. Les pas­sa­gers se levèrent — une ving­taine de per­sonnes, des tou­ristes, des hommes d’af­faires lao, une famille fran­çaise avec deux enfants. Soan et Yara se levèrent aussi.

— Attends, dit Yara.

Elle s’ap­pro­cha de la baie vitrée. Elle posa la main à plat sur le verre. De l’autre côté, les mon­tagnes vertes, la jungle, le ciel de mous­son, et quelque part en des­sous — invi­sible, mais pré­sent — le Mékong, qui cou­lait vers le sud avec son eau brune et ses pirogues et ses pois­sons d’argent et ses secrets.

Elle res­ta comme ça quelques secondes — la main sur le verre, le regard au loin — et Soan sut qu’elle fai­sait ses adieux. Pas à la ville. Pas aux temples, aux cas­cades, au mar­ché de nuit. Elle fai­sait ses adieux à la per­sonne qu’elle avait été ici — la Yara de Luang Pra­bang, la Yara pieds nus sur le teck de la Vil­la San­ti, la Yara qui man­geait le laap avec les doigts, qui nageait dans les cas­cades tur­quoises, qui dan­sait le lam­vong dans la mai­son de Kham, qui fai­sait l’a­mour sous la mous­son, qui tis­sait la soie, qui posait des fleurs de fran­gi­pa­nier sur les tombes des explo­ra­teurs morts. Cette Yara-là n’exis­te­rait plus — pas de cette façon, pas avec cette inten­si­té — et elle le savait, et elle lui disait au revoir.

Puis elle reti­ra sa main du verre, se tour­na vers Soan, et sourit.

— On y va, dit-elle.

Ils mon­tèrent dans l’a­vion. L’A­TR décol­la avec son trem­ble­ment habi­tuel, ses hélices qui tour­naient dans l’air chaud, son moteur qui tous­sait comme un vieil homme qui se lève. L’ap­pa­reil prit de l’al­ti­tude et Luang Pra­bang appa­rut par le hublot — la pénin­sule entre les deux rivières, les toits dorés des temples, la tache verte du mont Phou­si, la ligne brune du Mékong, et quelque part dans ce lacis de rues et de jar­dins, sur la rue Sak­ka­line, une vil­la blanche aux volets verts avec un fran­gi­pa­nier devant la porte.

Yara prit la main de Soan. Elle la ser­ra, fort — la même pres­sion que dans le tuk-tuk de l’ar­ri­vée, il y a qua­rante-deux jours, la même pres­sion qui disait tout ce que les mots ne disaient pas. Mais cette fois, la pres­sion disait autre chose. Elle ne disait plus : on est là. Elle disait : on a été là.

L’a­vion mon­ta. Les mon­tagnes vertes se rap­pro­chèrent, puis s’é­loi­gnèrent, puis devinrent un tapis, puis une maquette, puis une carte, puis un sou­ve­nir. Les nuages de mous­son englou­tirent le hublot et pen­dant quelques secondes le monde fut blanc — un blanc total, un blanc de rien, un blanc qui était peut-être la cou­leur de l’ou­bli ou celle de la mémoire, ou les deux en même temps.

Quand les nuages se dis­si­pèrent, le Laos avait disparu.

Soan regar­da les fils de coton blanc à son poi­gnet. Dix fils. Dix nœuds. Dix vœux de Kham et de sa famille, pro­non­cés en lao dans une mai­son de bois sur pilo­tis, un dimanche ou un same­di ou un jour sans nom. Les fils étaient usés, effi­lo­chés, un peu gris. Ils ne tien­draient plus long­temps. Un jour — dans une semaine, dans un mois — le der­nier fil tom­be­rait, et il n’y aurait plus rien au poi­gnet, plus de trace visible, plus de preuve matérielle.

Mais les trente-deux âmes seraient là. Toutes les trente-deux. Reve­nues, atta­chées, nouées par des mains de cui­si­nière dans une ville au bord d’un fleuve, sous la mous­son, dans une vil­la où une reine avait vécu et où un gecko mon­tait la garde.

L’a­vion filait vers Bang­kok. Vers la cor­res­pon­dance. Vers Paris. Vers le bruit.

Yara s’en­dor­mit sur l’é­paule de Soan. Comme à l’al­ler — la tête contre son cou, le poids tiède de ses che­veux sur sa cla­vi­cule. Soan ne dor­mit pas. Il regar­da par le hublot les mon­tagnes qui défi­laient en contre­bas, vertes, rondes, cou­vertes de jungle, sans route, sans vil­lage, sans rien. Et il pen­sa au pêcheur debout sur le Mékong à l’aube, au vieil homme qui sculp­tait des boud­dhas dans sa cour, au joueur de khène assis par terre au bout du mar­ché de nuit, au bonze ado­les­cent qui mar­chait pieds nus sur la route rouge, au gecko qui cla­quait dans le noir — tok-tok — et à Kham, debout dans l’en­ca­dre­ment de la porte de sa cui­sine, avec cette incli­nai­son infime de la tête, ce plis­se­ment des yeux, cet acquies­ce­ment silencieux.

Il pen­sa au citron­nier du père de Yara, dans un jar­din de Sousse.

C’est jus­te­ment parce qu’elles vont mou­rir que je les arrose.

Il fer­ma les yeux. Le moteur de l’A­TR ron­ron­nait. Yara dor­mait. Le petit boud­dha de bois doré dor­mait dans le sac, enve­lop­pé de soie pourpre. Et quelque part en des­sous, très loin, de plus en plus loin, le Mékong cou­lait — lent, brun, immense, indif­fé­rent — vers le sud, vers le Cam­bodge, vers le del­ta, vers la mer, empor­tant dans son cou­rant la mémoire de tout ce qui avait été et qui ne serait plus, et la pro­messe de tout ce qui serait encore.

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Sai­son humide — Qua­trième partie

Sai­son
humide

Sai­son humide

Qua­trième partie

QUA­TRIÈME PAR­TIE — LES FANTÔMES

Ce que la vil­la murmure

CHA­PITRE 13

L’homme s’ap­pe­lait Del­vaux. Ou Devaux. Ou quelque chose comme ça — il mar­mon­nait son nom dans sa barbe comme s’il n’y tenait plus, comme si le nom n’é­tait qu’un vête­ment usé qu’on porte encore par habitude.

Il était là tous les soirs. Accou­dé au bar du res­tau­rant de la Vil­la San­ti, sur le même tabou­ret, avec le même verre de lao-lao — l’al­cool de riz local, trans­pa­rent, violent, qui brû­lait la gorge et réchauf­fait le ventre comme un petit feu de camp. Un Fran­çais d’une soixan­taine d’an­nées, grand, déchar­né, avec des che­veux gris trop longs qui lui tom­baient sur le col d’une che­mise en lin frois­sée. Il avait le visage des hommes qui ont vécu long­temps sous les tro­piques — tan­né, creu­sé, avec des rides pro­fondes autour des yeux et de la bouche qui res­sem­blaient moins aux marques de l’âge qu’à celles d’une lumière trop forte, regar­dée trop longtemps.

Soan et Yara l’a­vaient remar­qué dès les pre­miers soirs sans lui prê­ter atten­tion. Il fai­sait par­tie du décor — au même titre que le chat roux, les volets verts, le ven­ti­la­teur du hall. Puis un soir, vers la troi­sième semaine, Yara avait ren­ver­sé son verre en se levant de table et l’homme avait rat­tra­pé le verre avant qu’il ne touche le sol, d’un geste si rapide, si fluide, qu’on aurait dit un pres­ti­di­gi­ta­teur. Il avait posé le verre sur le bar, avait dit « les verres de la Vil­la San­ti sont plus vieux que moi, ce serait dom­mage de les cas­ser », et c’é­tait parti.

Del­vaux vivait à Luang Pra­bang depuis vingt-deux ans. Il avait débar­qué en 2003 — ou en 2002, il ne se sou­ve­nait plus, les années ici se fon­daient les unes dans les autres comme les sai­sons — avec un contrat de deux ans pour une ONG qui démi­nait la Plaine des Jarres. Il était res­té. Pour­quoi ? Il haus­sait les épaules. Pour­quoi pas ? Qu’est-ce qu’il aurait fait en France ? Reprendre un poste au minis­tère ? S’as­seoir dans un bureau à Nan­terre et regar­der la pluie froide tom­ber sur le par­king ? Non. Ici, au moins, la pluie était chaude.

Il avait épou­sé une femme lao — Van­na­phone, une ins­ti­tu­trice du quar­tier sud — et ils avaient deux enfants, des ado­les­cents, dont il par­lait avec un mélange de fier­té et de per­plexi­té, comme s’il ne com­pre­nait pas tout à fait com­ment ces êtres mi-fran­çais mi-lao étaient sor­tis de lui. Il don­nait des cours de fran­çais à l’Al­liance fran­çaise de Luang Pra­bang, trois mati­nées par semaine, et le reste du temps il ne fai­sait rien. Rien, c’est-à-dire : il mar­chait, il lisait, il buvait du lao-lao au bar de la Vil­la San­ti, il regar­dait le Mékong, il par­lait aux moines — il par­lait un lao excellent, gut­tu­ral, ponc­tué de rires — et il pen­sait. À quoi ? À tout. À rien. À la même chose que Soan et Yara appre­naient à pen­ser : au fait d’être là.

C’est Del­vaux qui leur racon­ta l’his­toire de la Villa.

Pas d’un coup. Par frag­ments, par éclats, entre deux verres de lao-lao, comme un homme qui jette des miettes de pain sur l’eau et attend de voir quels pois­sons montent. Il tes­tait leur curio­si­té. Il jau­geait leur capa­ci­té à entendre.

— Vous savez dans quoi vous dor­mez ? dit-il un soir.

Soan et Yara savaient vague­ment. Le guide men­tion­nait « ancienne rési­dence royale ». Mais Del­vaux savait précisément.

— Cette mai­son a été construite au début du siècle. Le ving­tième. Pour la famille royale de Luang Pra­bang. C’é­tait la rési­dence de la reine Kham­phoui, la femme du roi Sisa­vang Vat­tha­na. Le der­nier roi.

Il but une gor­gée de lao-lao. La brû­lure de l’al­cool pas­sa dans ses yeux comme un éclair.

— Kham­phoui. Née en 1912. Mariée à vingt ans. Reine à qua­rante-sept. Morte dans un camp de réédu­ca­tion dans la pro­vince de Houaphan.

Il lais­sa le mot « morte » flot­ter dans l’air. Le bar de la Vil­la San­ti était presque vide — un couple de tou­ristes alle­mands dans un coin, la femme de la récep­tion qui clas­sait des papiers der­rière le comp­toir, le chat roux endormi.

— Com­ment est-elle morte ? deman­da Yara.

Del­vaux la regar­da. Son regard était celui d’un homme qui éva­lue la soli­di­té d’un pont avant de le traverser.

— De faim, dit-il. De faim, de froid, de tra­vail for­cé. Comme son mari. Comme son fils, le prince héri­tier Vong Savang. Le roi est mort en mai 1978. Le prince aus­si, quelques jours avant. La reine a tenu plus long­temps — jus­qu’en 1981, peut-être. Per­sonne ne sait exac­te­ment. Les dates flottent. Les com­mu­nistes n’ont jamais rien confir­mé. Pas de cer­ti­fi­cat de décès. Pas de tombe. Pas de lieu. Rien.

Il fit tour­ner son verre sur le comp­toir, un geste lent, cir­cu­laire, qui sem­blait conte­nir toute l’his­toire du Laos dans un mou­ve­ment de poignet.

— En 1975, quand le Pathet Lao a pris Luang Pra­bang, le roi a abdi­qué. Le 29 novembre. Son fils a lu la lettre d’ab­di­ca­tion devant un congrès secret à Vien­tiane. Six cents ans de monar­chie rayés d’un trait de plume. Ensuite on les a emme­nés — le roi, la reine, le prince — dans les mon­tagnes de Houa­phan. Camp numé­ro un. On leur a dit que c’é­tait pour les pro­té­ger. Pour leur bien. Sémi­naire de réédu­ca­tion. Ils n’en sont jamais revenus.

Yara ne dit rien. Soan non plus. Der­rière eux, le ven­ti­la­teur du bar tour­nait avec son cli­que­tis fami­lier, et ce son — qui avait été jus­qu’a­lors un bruit de fond, un bruit de confort, un bruit de vacances — prit sou­dain une autre cou­leur. Le même ven­ti­la­teur. La même mai­son. Mais d’autres vies, d’autres corps, d’autres nuits.

— Et cette mai­son ? dit Soan.

— Cette mai­son est res­tée vide. Pen­dant des années. Les com­mu­nistes l’ont uti­li­sée comme bureau admi­nis­tra­tif, je crois. Ou comme entre­pôt. Per­sonne n’est sûr. Les archives de cette période sont — com­ment dire — lacu­naires. Puis en 1992, un homme d’af­faires lao, San­ti Intha­vong, a épou­sé une prin­cesse — une des­cen­dante de la famille royale, une nièce ou une cou­sine, je ne sais plus exac­te­ment — et il a rache­té la mai­son. Il en a fait un hôtel. La Vil­la San­ti. Et les tou­ristes sont venus dor­mir dans les chambres de la reine.

Del­vaux sou­rit. Ce n’é­tait pas un sou­rire joyeux — c’é­tait un sou­rire de Luang Pra­bang, un sou­rire qui conte­nait la tris­tesse et l’ac­cep­ta­tion et quelque chose d’autre, quelque chose qui res­sem­blait à de l’i­ro­nie ou à de la sagesse, ou peut-être aux deux.

— Vous dor­mez dans la chambre de la reine, dit-il. Ou dans celle de sa sui­vante. Ou dans celle de son fils. Qui sait. Les murs ne parlent pas. Les murs gardent tout.

Yara posa sa main sur le comp­toir du bar. Le bois était lisse, sombre, usé par des décen­nies de verres posés, de coudes appuyés, de paumes ouvertes. Elle cares­sa le bois du bout des doigts, comme elle cares­sait les tis­sus du mar­ché de nuit — avec cette atten­tion tac­tile qui était sa façon de com­prendre le monde.

— Elle est morte de faim, répé­ta Yara. Dans la montagne.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait une consta­ta­tion, pro­non­cée à voix basse, avec une gra­vi­té qui ne lui res­sem­blait pas — ou qui, peut-être, lui res­sem­blait pro­fon­dé­ment, mais qu’elle gar­dait d’ha­bi­tude enfouie sous les rires et la légèreté.

— Le Laos est un pays doux, dit Del­vaux. Les gens sont doux. La ville est douce. Le Mékong est doux. Et sous cette dou­ceur, il y a — com­ment dire — un abîme. Deux mil­lions de tonnes de bombes amé­ri­caines lar­guées entre 64 et 73. Plus que pen­dant toute la Seconde Guerre mon­diale, tous théâtres confon­dus. Les camps de réédu­ca­tion. Les morts. Les dis­pa­rus. Les Hmong chas­sés dans la jungle. Tout ça est là, sous la sur­face, sous les temples et les bou­gain­vil­liers et le sou­rire des moines. Et per­sonne n’en parle. C’est le génie du Laos — ou sa malé­dic­tion, selon com­ment on regarde. La dou­ceur qui recouvre tout. La mous­son qui lave tout. Les fran­gi­pa­niers qui poussent par-des­sus les fosses.

Le silence qui sui­vit fut long. Del­vaux com­man­da un autre verre. Soan regar­da Yara. Elle avait les yeux brillants — pas de larmes, mais de cette émo­tion dense, com­pacte, qu’elle por­tait en elle comme un noyau et qui mon­tait par­fois à la sur­face, quand le monde lui rap­pe­lait que la beau­té et l’hor­reur sont les deux faces de la même pièce.

— En Tuni­sie, dit-elle, on a la même chose. Des oli­viers magni­fiques qui poussent sur des fosses com­munes. La Médi­na de Tunis, les ruelles, les jas­mi­niers — et en des­sous, les pri­sons de Bour­gui­ba. La beau­té par-des­sus la ter­reur. C’est pareil par­tout, non ?

Del­vaux leva son verre.

— C’est pareil par­tout, confir­ma-t-il. Mais ici, c’est plus dis­cret. Le Laos n’a jamais fait de bruit. Même pour mou­rir, les Lao­tiens ne font pas de bruit.

Ce soir-là, Soan et Yara mon­tèrent l’es­ca­lier de teck avec une conscience nou­velle de chaque marche. Chaque marche avait été fou­lée par des pieds royaux. Chaque mur avait enten­du des voix qui s’é­taient tues pour tou­jours. La chambre — leur chambre, la chambre du lit de teck et de la mous­ti­quaire et du gecko — avait été la chambre de quel­qu’un d’autre, quel­qu’un qui avait dor­mi dans ces murs, qui avait regar­dé cette même lumière fil­trer par ces mêmes volets, et qui avait été arra­ché à tout cela un matin de décembre 1975 pour ne jamais revenir.

Yara s’as­sit sur le lit. Elle regar­da le petit boud­dha sur la table de nuit. Puis elle regar­da le mur — le mur blanc, lisse, qui ne disait rien.

— Les murs gardent tout, mur­mu­ra-t-elle, citant Delvaux.

Soan s’al­lon­gea à côté d’elle. Cette nuit-là, ils ne firent pas l’a­mour. Ils res­tèrent allon­gés côte à côte, la main de Soan sur le ventre de Yara, et ils écou­tèrent la vil­la. Le cra­que­ment du teck. Le souffle du vent dans les volets. Le gecko, tok-tok, fidèle. Et au-delà, dans les pro­fon­deurs de la nuit, quelque chose de plus ancien — non pas un bruit, mais une pré­sence, un poids dans l’air, la mémoire des corps qui avaient vécu ici et qui avaient été effa­cés, et dont il ne res­tait que ce silence étrange, ce silence habi­té, ce silence qui était peut-être la seule forme de parole que les morts pos­sèdent encore.

CHA­PITRE 14

Ils par­tirent pour Ban Pha­nom un matin de soleil.

Les matins de soleil étaient deve­nus des évé­ne­ments — non pas rares, mais pré­cieux, comme des trouées dans un tis­su épais, des fenêtres de lumière que la mous­son ouvrait et refer­mait selon des lois connues d’elle seule. Ce matin-là, le ciel était bleu — un bleu lavé, trans­pa­rent, sans un nuage — et la lumière avait cette net­te­té des len­de­mains de pluie, une lumière de pre­mier jour, de monde neuf, qui ren­dait les cou­leurs plus vives, les contours plus tran­chants, les ombres plus noires.

Ban Pha­nom était à quelques kilo­mètres de la ville, le long de la Nam Khan, sur la route de l’aé­ro­port. Un vil­lage de tis­se­randes — le guide le men­tion­nait, Del­vaux le leur avait recom­man­dé, la femme de la récep­tion avait hoché la tête avec son acquies­ce­ment habi­tuel. Ils prirent un tuk-tuk, mais le firent s’ar­rê­ter à l’en­trée du vil­lage et conti­nuèrent à pied.

Le vil­lage était une rue. Une seule rue de terre bat­tue, bor­dée de mai­sons en bois sur pilo­tis, sous les­quelles des poules picorent et des chiens dorment. Devant chaque mai­son, un métier à tis­ser. Pas un métier de musée, pas un objet de folk­lore — un outil de tra­vail, mas­sif, en bois, avec ses fils de soie ten­dus comme les cordes d’une harpe, et der­rière chaque métier une femme, assise, le dos droit, les pieds sur les pédales, les mains sur la navette, tissant.

Le bruit de la navette. Clic-clac. Clic-clac. Le même son d’un bout à l’autre de la rue, le même rythme, la même cadence — comme si toutes les tis­se­randes de Ban Pha­nom étaient reliées par un métro­nome invi­sible, un bat­te­ment com­mun qui syn­chro­ni­sait leurs gestes et fai­sait du vil­lage entier un seul orga­nisme tissant.

Yara s’ar­rê­ta devant le pre­mier métier. La femme qui tis­sait — une femme d’une qua­ran­taine d’an­nées, le visage concen­tré, les mains rapides — ne leva pas les yeux. Elle conti­nuait de pas­ser la navette entre les fils de chaîne — droite, gauche, droite, gauche — avec un geste si fluide, si auto­ma­tique, qu’il sem­blait ne deman­der aucun effort, aucune pen­sée, comme si les mains savaient toutes seules ce qu’elles avaient à faire et que le cer­veau était libre de voya­ger ailleurs.

Le tis­su qui nais­sait sous ses mains était une mer­veille. De la soie — de la vraie soie, filée à par­tir des cocons de vers éle­vés dans la pro­vince — dans un dégra­dé de bleu indi­go et de vio­let sombre, avec un motif géo­mé­trique com­plexe, des losanges imbri­qués les uns dans les autres, chaque losange conte­nant un motif plus petit, et chaque motif conte­nant une varia­tion, et l’en­semble for­mant un des­sin d’une com­plexi­té frac­ta­lienne qui aurait fait pâlir un mathématicien.

— C’est ma grand-mère, mur­mu­ra Yara.

Soan la regar­da. Elle avait les yeux fixés sur les mains de la tis­se­rande, et ses propres mains — posées sur ses genoux — bou­geaient imper­cep­ti­ble­ment, mimant le geste de la navette, comme un musi­cien qui joue men­ta­le­ment un mor­ceau qu’il écoute.

— Ma grand-mère fai­sait ça. À Sousse. Pas de la soie — de la laine. Des cou­ver­tures, des tapis. Le même geste. Le même bruit. Clic-clac.

Elle s’ac­crou­pit au bord du métier. La tis­se­rande leva les yeux, briè­ve­ment, et quelque chose pas­sa entre les deux femmes — un échange sans mots, une recon­nais­sance, le salut muet de celles qui savent ce que c’est de créer un tis­su fil par fil, rang par rang, avec la patience des siècles. La tis­se­rande sou­rit — un vrai sou­rire, pas le plis­se­ment des yeux lao­tien, un sou­rire large, qui décou­vrit des dents blanches — et incli­na la tête vers le métier. Viens. Essaie.

Yara s’as­sit à côté d’elle. La tis­se­rande gui­da ses mains — la droite sur la navette, la gauche sur le cadre, les pieds sur les pédales. Yara appuya sur la pédale droite et les fils de chaîne s’é­car­tèrent, ouvrant un pas­sage — la foule, c’est le terme tech­nique — et elle lan­ça la navette de la main droite, et la navette tra­ver­sa les fils avec un sif­fle­ment doux, et quand elle appuya sur la pédale gauche pour refer­mer la foule et frap­pa le peigne pour tas­ser le fil, le son — clic-clac — réson­na dans l’air du matin comme un mot retrou­vé, un mot qu’elle avait per­du depuis l’en­fance et qui revenait.

Elle tis­sa une dizaine de rangs. Le tis­su qui naquit sous ses doigts était irré­gu­lier, mal­adroit — les fils n’é­taient pas éga­le­ment ten­dus, la trame zig­za­guait — mais c’é­tait un tis­su. Un vrai tis­su. Quelques cen­ti­mètres de soie bleue et vio­lette, nés de ses mains, et quand elle se leva et regar­da son tra­vail — cette bande étroite, impar­faite, vivante — elle eut le même sou­rire que le vieil sculp­teur de boud­dhas quand il avait tenu sa sta­tue dans ses paumes.

Soan prit une pho­to. La seule pho­to qu’il prit de tout le voyage — il avait ces­sé de pho­to­gra­phier depuis la deuxième semaine, les télé­phones dor­maient dans le tiroir, la vie n’a­vait pas besoin d’être docu­men­tée pour exis­ter. Mais cette image — Yara assise au métier à tis­ser, les mains sur la navette, le visage concen­tré, la lumière du matin dans ses che­veux noirs — cette image méri­tait d’être sau­vée. Non pas pour la mon­trer, non pas pour la pos­ter, mais pour s’en sou­ve­nir, plus tard, quand ils seraient ren­trés dans le bruit et la vitesse, quand Luang Pra­bang ne serait plus qu’un sou­ve­nir par­fu­mé — se sou­ve­nir qu’il y avait eu ce matin-là, dans un vil­lage de tis­se­randes au bord de la Nam Khan, un moment de per­fec­tion absolue.

Après Ban Pha­nom, ils conti­nuèrent sur la route. Le che­min lon­geait la rivière, sinueux, ombra­gé par des arbres dont ils ne connais­saient pas les noms — des arbres immenses, aux troncs lisses, aux cano­pées si épaisses que la lumière du soleil ne pas­sait qu’en taches, des confet­tis d’or épar­pillés sur le sol rouge. L’air sen­tait la terre mouillée, le bois chaud, et cette odeur verte de la jungle — la chlo­ro­phylle, la mousse, la sève — qui était l’o­deur même de la vie en train de pousser.

Ils mar­chèrent sans par­ler. Le sen­tier des­cen­dit vers la rivière, tour­na, remon­ta le long d’une falaise, et sou­dain — au détour d’un virage — ils virent le tombeau.

Un petit monu­ment blanc, rec­tan­gu­laire, posé sur une ter­rasse de pierre au-des­sus de la Nam Khan. Simple. Sobre. Un socle, un sar­co­phage, une plaque. Autour, la jungle — dense, pro­fonde, bour­don­nante d’in­sectes et de cris d’oi­seaux. En contre­bas, la rivière, brune et lente.

Soan s’ap­pro­cha et lut la plaque.

HEN­RI MOUHOT

1826 – 1861

Natu­ra­liste et explo­ra­teur français

— C’est lui, dit-il. Celui qui a décou­vert Angkor.

Yara s’ap­pro­cha à son tour. Le tom­beau était modeste — une tombe de cam­pagne, pas un monu­ment natio­nal, pas un mau­so­lée. La pierre blanche était tachée de mousse verte et de traî­nées de pluie. Des fran­gi­pa­niers pous­saient autour, leurs branches char­gées de fleurs blanches au cœur jaune dont le par­fum, dans la cha­leur, était presque narcotique.

— Il est mort ici ? deman­da Yara.

— De la mala­ria. En novembre 1861. Ses ser­vi­teurs l’ont enter­ré au bord de la rivière. Et le tom­beau a été oublié pen­dant plus d’un siècle. La jungle l’a ava­lé. Ce n’est qu’en 1989 qu’un jour­na­liste fran­çais l’a retrouvé.

Yara s’as­sit sur le bord de la ter­rasse, les pieds dans le vide, au-des­sus de la rivière. Le tom­beau était der­rière elle. La jungle tout autour. Et devant, la Nam Khan, qui cou­lait vers le Mékong, qui cou­lait vers le sud, qui cou­lait vers la mer.

— C’est étrange, dit-elle. Un Fran­çais vient ici, au bout du monde, il découvre Ang­kor, il explore les jungles du Laos, il ren­contre des rois, il des­sine des papillons et des coquillages — et il meurt dans un endroit si beau que per­sonne ne retrouve sa tombe. La jungle le prend. La végé­ta­tion le mange. Et pen­dant cent trente ans, il dort ici, sous les arbres, oublié de tous, avec les insectes et les ser­pents et le bruit de la rivière.

Elle tou­cha la pierre du tom­beau. La pierre était chaude — chauf­fée par le soleil, lis­sée par la pluie — et sous ses doigts elle sen­tit quelque chose qui res­sem­blait à du temps soli­di­fié, à de l’his­toire deve­nue minérale.

— Tous les dési­rs finissent ici, dit-elle. Sous les arbres. Dans le silence.

Ce n’é­tait pas triste. Ce n’é­tait pas mor­bide. C’é­tait un constat — le constat tran­quille que tout passe, que tout est pas­sé, et que cette cer­ti­tude, loin d’être ter­ri­fiante, était au contraire la source même de la beau­té. C’est parce que Mou­hot est mort que son tom­beau est beau. C’est parce que les fran­gi­pa­niers fini­ront par mou­rir que leur par­fum est si violent. C’est parce que les six semaines de Soan et Yara à Luang Pra­bang fini­ront — et ils le savaient, main­te­nant, ils com­men­çaient à le sen­tir, cette fin qui appro­chait comme la rive du fleuve — que chaque heure, chaque minute, chaque seconde de ce voyage avait le poids du diamant.

Soan s’as­sit à côté de Yara. Leurs épaules se tou­chèrent. Ils regar­dèrent la rivière cou­ler en silence, avec der­rière eux le Fran­çais mort et devant eux la jungle vivante, et entre les deux — entre la mort et la vie, entre le pas­sé et le pré­sent, entre le silence et le bruit — ils étaient exac­te­ment là où ils devaient être.

Sur le che­min du retour, Yara cueillit une fleur de fran­gi­pa­nier sur la branche la plus basse et la posa sur le tom­beau de Mou­hot. Un geste simple. Un geste de femme. Un geste qui ne s’ex­pli­quait pas et qui n’a­vait pas besoin d’explication.

CHA­PITRE 15

Les cas­cades de Kuang Si étaient une hallucination.

Il n’y avait pas d’autre mot. Un rêve géo­lo­gique, une fan­tai­sie de la nature, un endroit si beau qu’il sem­blait inven­té — comme si un peintre fou avait ren­ver­sé des pots de tur­quoise et d’é­me­raude dans la jungle et avait lais­sé l’eau faire le reste.

Ils prirent un tuk-tuk — une heure de route caho­teuse à tra­vers les col­lines, sur un che­min de terre rouge bor­dé de rizières en ter­rasse et de vil­lages hmong aux mai­sons de bam­bou. La pluie les accom­pa­gna pen­dant la pre­mière moi­tié du tra­jet, puis ces­sa brus­que­ment, et le soleil per­ça les nuages avec cette vio­lence dorée qui n’exis­tait qu’i­ci, dans ce pays où la lumière et l’eau menaient un com­bat per­pé­tuel dont per­sonne ne sor­tait vainqueur.

Quand ils arri­vèrent, ils enten­dirent les cas­cades avant de les voir. Un gron­de­ment sourd, conti­nu, comme le ron­fle­ment d’un ani­mal endor­mi, qui mon­tait de la jungle et s’am­pli­fiait à mesure qu’ils avan­çaient sur le sen­tier. L’air chan­gea — plus frais, plus humide, char­gé de gout­te­lettes en sus­pen­sion qui se posaient sur leurs visages comme une brume de par­fu­meur. Et puis, au détour d’un virage, l’eau apparut.

Des bas­sins. Des dizaines de bas­sins, éta­gés sur la pente de la col­line, for­més par des concré­tions de cal­caire qui avaient mis des mil­lé­naires à se construire — des bar­rages natu­rels, lisses, arron­dis, cou­leur de miel, qui rete­naient l’eau en une série de vasques super­po­sées, du som­met de la cas­cade jus­qu’à la base. Et dans chaque bas­sin, l’eau — cette eau impos­sible, cette eau de conte de fées, d’un bleu tur­quoise si intense, si satu­ré, qu’il sem­blait chi­mique. Mais il n’é­tait pas chi­mique. C’é­tait la com­bi­nai­son du cal­caire dis­sous, de la lumière fil­trée par la cano­pée, et de la pro­fon­deur des bas­sins qui pro­dui­sait cette cou­leur — une cou­leur qu’au­cun écran, aucune pho­to, aucun mot ne pou­vait repro­duire fidèlement.

Yara entra dans l’eau la première.

Elle ôta sa robe — elle por­tait en des­sous un maillot de bain noir, simple, qui épou­sait son corps comme une seconde peau — et des­cen­dit dans le bas­sin le plus large, celui du milieu, en s’ac­cro­chant aux concré­tions de cal­caire. L’eau lui mon­ta aux cuisses, puis aux hanches, puis à la taille. Elle fris­son­na — l’eau était fraîche, bien plus fraîche que le Mékong, nour­rie par des sources de mon­tagne — et pous­sa un petit cri, un cri de sur­prise et de plai­sir, le cri des enfants qui entrent dans la mer.

Soan la rejoi­gnit. L’eau était cris­tal­line — si claire qu’on voyait le fond du bas­sin, les galets blancs, les feuilles mortes posées sur le cal­caire, les petits pois­sons trans­lu­cides qui filaient entre leurs che­villes. Et tur­quoise — tout autour d’eux, le tur­quoise, un tur­quoise vivant, mou­vant, qui chan­geait de nuance selon la pro­fon­deur et la lumière, pas­sant du bleu pâle au vert sombre, du jade à l’o­pale, du ciel au glacier.

Ils nagèrent. Pas des lon­gueurs — des cercles, des spi­rales, des ara­besques pares­seuses. L’eau les por­tait avec une dou­ceur qui n’a­vait rien à voir avec les pis­cines chlo­rées de leur vie pari­sienne. C’é­tait une eau vivante, une eau qui avait une per­son­na­li­té, un carac­tère — fraîche mais pas froide, douce mais pas molle, avec un léger cou­rant qui vous pous­sait vers le bord du bas­sin si vous ces­siez de nager, comme si l’eau vous rap­pe­lait gen­ti­ment que c’é­tait elle qui décidait.

La pluie revint. Bien sûr qu’elle revint — c’é­tait la mous­son, et la pluie reve­nait tou­jours, comme une amou­reuse obses­sion­nelle qui ne sup­porte pas de lais­ser le monde tran­quille trop long­temps. Mais nager dans un bas­sin tur­quoise sous la pluie tro­pi­cale était une expé­rience que ni Soan ni Yara n’a­vaient jamais ima­gi­née. Les gouttes de pluie frap­paient la sur­face de l’eau en créant des mil­liers de petits cercles concen­triques qui s’en­tre­croi­saient, se che­vau­chaient, for­maient un réseau de rides com­plexe, chan­geant, hyp­no­tique. L’air entre la sur­face de l’eau et le bas des nuages devint une zone de brume où la pluie qui tom­bait et les embruns qui mon­taient se mêlaient, et il n’y avait plus de fron­tière entre le haut et le bas, entre l’eau du ciel et l’eau de la terre.

Yara nageait sur le dos, les bras en étoile, le visage offert à la pluie. Ses che­veux noirs flot­taient autour de sa tête comme des algues. Ses yeux étaient ouverts — elle regar­dait le ciel, les gouttes qui tom­baient vers elle, et chaque goutte qui attei­gnait son visage écla­tait sur sa peau en une minus­cule explo­sion de fraî­cheur. Elle était belle d’une beau­té qui n’a­vait rien d’hu­main — ou qui était, au contraire, la beau­té la plus humaine pos­sible, la beau­té du corps dans son élé­ment, du corps qui ne résiste plus à rien, qui s’a­ban­donne à l’eau et à la pluie et à la gra­vi­té et au monde.

Soan nagea vers elle. Il pas­sa un bras sous sa nuque, l’autre sous ses reins, et la tint dans l’eau, comme on tient un enfant qui apprend à flot­ter. Yara fer­ma les yeux. La pluie tom­bait sur eux. L’eau tur­quoise les enve­lop­pait. Le gron­de­ment de la cas­cade, au-des­sus, cou­vrait tout — les pen­sées, les sou­ve­nirs, les pro­jets, le pas­sé, l’a­ve­nir. Il n’y avait que le pré­sent. Que l’eau. Que la peau de l’autre dans l’eau.

Ils res­tèrent dans le bas­sin pen­dant la durée de l’a­verse. Quand la pluie ces­sa et que le soleil revint — un soleil de fin d’a­près-midi, bas, rasant, qui trans­per­çait la cano­pée en lames d’or — l’eau des cas­cades prit une cou­leur nou­velle, un tur­quoise incan­des­cent, presque phos­pho­res­cent, et la vapeur qui mon­tait des bas­sins dans la lumière dorée don­na au lieu un aspect sur­na­tu­rel, une qua­li­té de vision, de mirage.

Ils sor­tirent de l’eau et s’as­sirent sur un rocher plat, au bord du bas­sin, les pieds dans l’eau. Leurs peaux étaient fraîches et lisses, comme rin­cées de toute impu­re­té, et l’air sur leurs corps mouillés était un bai­ser — tiède, par­fu­mé, tendre.

— Je ne veux pas par­tir, dit Yara.

Ce n’é­tait pas la pre­mière fois qu’elle le disait — mais c’é­tait la pre­mière fois qu’elle le disait avec cette gra­vi­té. Pas un caprice, pas une coquet­te­rie de vacan­cière. Une décla­ra­tion. Un constat. Quelque chose qui mon­tait des pro­fon­deurs et qui n’é­tait plus une envie mais une certitude.

Soan ne répon­dit pas. Il prit la main de Yara — cette main qui avait tis­sé la soie le matin, qui avait posé une fleur de fran­gi­pa­nier sur la tombe de Mou­hot, qui avait cares­sé le comp­toir du bar de la Vil­la San­ti en pen­sant aux mains de la reine dis­pa­rue — et il la ser­ra, fort, et dans cette pres­sion il mit tout ce qu’il ne pou­vait pas dire : je sais. Moi non plus. Mais nous sommes encore là. Nous sommes encore là.

Sur le che­min du retour, à tra­vers les col­lines, ils croi­sèrent un bonze ado­les­cent qui mar­chait seul sur le bord de la route. Un gar­çon de quinze ou seize ans, le crâne rasé, la robe safran trop grande pour ses épaules étroites, qui mar­chait pieds nus sur la terre rouge avec la len­teur d’un homme qui a tout le temps du monde. Il ne les regar­da pas. Il mar­chait. Il avan­çait. Il était exac­te­ment là où il devait être, avec la cer­ti­tude de ceux qui savent que chaque pas est le bon, que chaque direc­tion est la bonne, parce que toutes les direc­tions mènent au même endroit.

L’i­mage res­ta. Elle se gra­va en eux avec la net­te­té d’une pho­to­gra­phie — le bonze ado­les­cent sur la route rouge, la jungle der­rière lui, le ciel de mous­son au-des­sus, et ses pieds nus qui avan­çaient sans hési­ta­tion, sans doute, sans peur, comme si mar­cher était la seule chose qui méri­tait d’être faite, et qu’il le savait, et que c’é­tait assez.

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humide

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Troi­sième partie

TROI­SIÈME PAR­TIE — L’IMMERSION

Les corps et la ville

CHA­PITRE 8

Ils prirent l’ha­bi­tude des temples à midi.

C’é­tait l’heure morte de Luang Pra­bang, l’heure où la cha­leur attei­gnait son paroxysme et où la ville entière se repliait sur elle-même comme un ani­mal qui cherche l’ombre. Les res­tau­rants fer­maient leurs volets. Les mar­chands du mar­ché de nuit dor­maient dans leurs hamacs. Les tuk-tuks sta­tion­naient le long de la rue Sak­ka­line, moteurs éteints, leurs chauf­feurs cou­chés à l’in­té­rieur, un bras pen­dant dans le vide. Même les chiens — ces chiens errants de Luang Pra­bang, maigres, doux, rési­gnés — ces­saient de bou­ger et se fon­daient dans l’ombre des murs comme des flaques de fourrure.

Les temples, eux, ne dor­maient pas. Ou plu­tôt ils dor­maient d’un som­meil dif­fé­rent — un som­meil éveillé, un som­meil de médi­ta­tion, ce som­meil des lieux sacrés qui ne se ferment jamais tout à fait parce que le sacré ne connaît pas les heures d’ou­ver­ture. À midi, les temples de Luang Pra­bang étaient vides de visi­teurs — les tou­ristes man­geaient, les moines étu­diaient ou se repo­saient dans leurs kutis, les bonzes âgés médi­taient dans l’ombre des sim. On pou­vait entrer dans un temple et y res­ter seul pen­dant une heure sans croi­ser per­sonne. C’é­tait un luxe inouï.

Soan et Yara décou­vrirent le Wat Aham un lun­di de pluie. Un petit temple à côté du Wat Visou­na­rat, que le guide ne men­tion­nait qu’en pas­sant, presque par poli­tesse. Deux banyans géants — des ficus cen­te­naires aux racines aériennes qui tom­baient du ciel comme des ten­ta­cules de poulpe — enca­draient l’en­trée et for­maient un dais de feuillage si épais que la lumière ne pas­sait plus. Sous les banyans, l’air était dif­fé­rent — plus frais, plus humide, plus vieux. On entrait dans un autre temps.

La cour du Wat Aham était cou­verte de mousse. Le sim prin­ci­pal — un petit bâti­ment en bois peint de rouge et d’or, aux murs cou­verts de fresques naïves repré­sen­tant les jata­kas, les vies anté­rieures du Boud­dha — se tenait dans l’ombre des banyans comme une mai­son de pou­pée oubliée dans un jar­din. Devant l’en­trée, deux sta­tues de gar­diens — des phi, les esprits pro­tec­teurs, mi-humains, mi-démons — mon­taient la garde avec des visages ter­ri­fiants et des pos­tures gro­tesques, les yeux exor­bi­tés, les bouches ouvertes sur des crocs de pierre.

— Ils sont magni­fiques, dit Yara.

— Ils sont terrifiants.

— C’est la même chose.

Elle avait rai­son. Le Laos ne sépa­rait pas le beau du ter­rible. Les esprits phi qui han­taient les arbres, les rivières, les car­re­fours, étaient à la fois pro­tec­teurs et dan­ge­reux, bien­veillants et capri­cieux. Le boud­dhisme the­ra­va­da, arri­vé au XIVe siècle avec le royaume de Lan Xang, n’a­vait pas chas­sé les phi — il avait coha­bi­té avec eux, et cette coha­bi­ta­tion don­nait au sacré lao­tien une tex­ture unique, un mélange de séré­ni­té boud­dhiste et de peur ani­miste, de lotus et de fan­tômes, de médi­ta­tion et de magie noire.

Soan et Yara entrèrent dans le sim. Le boud­dha prin­ci­pal trô­nait sur un autel char­gé d’of­frandes — des fleurs fraîches, des bou­gies, des bâtons d’en­cens fichés dans des pots rem­plis de sable, des fruits, des paquets de bis­cuits embal­lés de cel­lo­phane, et même une canette de Fan­ta orange posée devant le visage doré du Boud­dha avec un natu­rel qui les fit sou­rire. On offrait au Boud­dha ce qu’on avait. Ce qu’on aimait. L’of­frande n’é­tait pas sym­bo­lique — elle était lit­té­rale. Tu aimes le Fan­ta ? Le Boud­dha aussi.

L’en­cens brû­lait. Des volutes de fumée bleue mon­taient dans l’air immo­bile et for­maient des ara­besques lentes, des des­sins éphé­mères que le moindre mou­ve­ment d’air dis­per­sait. L’o­deur — bois de san­tal, quelque chose de plus doux, de plus sucré, qui n’a­vait pas de nom en fran­çais — entrait dans les pou­mons et y res­tait, comme un sou­ve­nir qu’on n’a pas encore vécu.

Yara s’as­sit sur le sol, les jambes repliées, les pieds tour­nés vers l’ar­rière — on ne montre pas la plante de ses pieds au Boud­dha, c’est un signe d’ir­res­pect, ils l’a­vaient appris dès le pre­mier jour. Elle fer­ma les yeux. Soan la regar­da, assise là, dans cette lumière d’en­cens, le visage déten­du, les épaules basses, et il pen­sa qu’elle res­sem­blait aux sta­tues de Pak Ou — pas par la forme, mais par la qua­li­té de l’im­mo­bi­li­té. Elle ne médi­tait pas, pro­ba­ble­ment — elle ne savait pas médi­ter, elle le lui avait dit, elle avait essayé une fois à Paris, une appli­ca­tion sur son télé­phone, et elle avait tenu trois minutes avant de pen­ser à la liste des courses. Mais ici, dans ce temple, elle n’a­vait pas besoin de médi­ter. Le silence médi­tait à sa place.

Soan s’as­sit à côté d’elle. Le sol de bois était frais sous ses genoux. Le Boud­dha les regar­dait avec son sou­rire immé­mo­rial. L’en­cens brû­lait. Dehors, la pluie com­men­ça à tom­ber — ils l’en­ten­dirent d’a­bord sur les feuilles des banyans, un cré­pi­te­ment doux, puis sur le toit du sim, un tam­bou­ri­ne­ment qui s’am­pli­fia pro­gres­si­ve­ment jus­qu’à deve­nir un gron­de­ment conti­nu, et le temple devint une île au milieu de la pluie, un navire immo­bile dans la tempête.

Ils ne bou­gèrent pas. Ils res­tèrent assis devant le Boud­dha pen­dant toute la durée de l’a­verse — vingt minutes, peut-être trente, peut-être une heure, ils ne savaient pas, le temps avait fon­du. Quand la pluie ces­sa, le silence qui sui­vit fut plus vaste que celui qui l’a­vait pré­cé­dée, comme si l’a­verse avait net­toyé l’air de tout ce qui l’en­com­brait et ne lais­sait que l’es­sen­tiel — la fumée d’en­cens, le sou­rire du Boud­dha, et leurs deux souffles syn­chro­ni­sés sans qu’ils l’aient voulu.

Après le Wat Aham, ils visi­tèrent les temples un par un, dans l’ordre du hasard. Le Wat Sene, avec sa façade rouge vif et ses dra­gons dorés qui s’en­rou­laient autour des colonnes. Le Wat Mano­rom, le plus ancien de la ville, où un boud­dha gigan­tesque — six mètres de haut, en bronze noir­ci — veillait dans une pénombre per­pé­tuelle, le visage fen­du par une fis­sure qui lui don­nait l’air d’a­voir pleu­ré. Le Wat Hosian Vora­vi­hane, minus­cule, niché dans une ruelle, que per­sonne ne visi­tait jamais, et qui conte­nait les plus belles fresques de Luang Pra­bang — des scènes de la vie quo­ti­dienne peintes direc­te­ment sur les murs en bois, des femmes au bord du Mékong, des élé­phants dans la jungle, des mar­chés, des dan­seuses, un monde entier figé dans la peinture.

Et tou­jours, à midi, quand la cha­leur vidait les lieux, quand les temples étaient à eux seuls.

Yara com­men­ça à recon­naître les boud­dhas. Non pas les types — assis, debout, cou­ché — mais les expres­sions. Chaque boud­dha avait un sou­rire légè­re­ment dif­fé­rent. Cer­tains sou­riaient avec une bien­veillance mater­nelle. D’autres avec une iro­nie sub­tile, comme s’ils savaient quelque chose que vous ne saviez pas. D’autres encore avec une tris­tesse si douce qu’on pou­vait la prendre pour de la joie. Les boud­dhas cou­chés — les boud­dhas entrant dans le pari­nir­va­na, l’ex­tinc­tion finale — avaient le sou­rire le plus étrange de tous : un sou­rire de départ, un sou­rire d’a­dieu, un sou­rire qui disait que mou­rir n’é­tait pas si grave, que tout était déjà accom­pli, et qu’on pou­vait s’en aller en paix.

— En Tuni­sie, dit Yara un après-midi, en sor­tant du Wat Xieng Mouane, on a les mos­quées. Les mos­quées sont belles — les car­reaux, les arcs, la lumière. Mais on n’entre pas dans une mos­quée comme on entre ici. Là-bas, il y a des règles. Il faut se cou­vrir, il faut les ablu­tions, il faut le rituel. Ici tu entres pieds nus et tu t’as­sieds. C’est tout.

— Et tu pré­fères quoi ?

Elle réflé­chit.

— Je ne pré­fère rien. Mais je com­prends quelque chose ici que je ne com­pre­nais pas avant. Le sacré peut être simple. Le sacré peut être juste un endroit où on s’as­sied et où on ne fait rien. On n’a pas besoin de réci­ter, de pros­ter­ner, de deman­der. On s’as­sied. On res­pire. C’est sacré parce que c’est lent.

Soan gar­da cette phrase. Le sacré, c’est ce qui est lent. Il ne savait pas si c’é­tait vrai — il ne savait pas grand-chose sur le sacré — mais ça réson­nait avec quelque chose qu’il sen­tait depuis qu’ils étaient à Luang Pra­bang, quelque chose qu’il n’ar­ri­vait pas à for­mu­ler. L’i­dée que la len­teur n’é­tait pas une absence de vitesse mais une pré­sence — la pré­sence à ce qui est, la pré­sence au moment, la pré­sence au geste. Et que cette pré­sence, quand elle attei­gnait une cer­taine inten­si­té, une cer­taine den­si­té, deve­nait sacrée. Non pas par décret, non pas par dogme, mais par nature. Comme l’eau qui, à force de cou­ler, creuse la pierre.

CHA­PITRE 9

Le mar­ché de nuit s’ins­tal­lait chaque soir à la tom­bée du jour, comme un cam­pe­ment de nomades qui se pose et se replie au gré des heures.

Vers cinq heures, quand la cha­leur com­men­çait à des­ser­rer son étreinte et que l’air sen­tait la terre mouillée de la der­nière averse, les mar­chands arri­vaient. Des femmes, pour la plu­part — des femmes lao, hmong, khmu, tai lue — avec des bâches de toile rouge ou bleue qu’elles déployaient sur des arma­tures de métal, for­mant deux longues ran­gées de tentes le long de la rue Sisa­vang­vong, du Palais royal jus­qu’au Wat Mai. Chaque tente était un monde.

Soan et Yara y allaient presque tous les soirs. Pas pour ache­ter — quoi­qu’ils ache­taient, bien sûr, ils ache­taient des choses dont ils n’a­vaient aucun besoin, des fou­lards de soie, des bra­ce­lets tres­sés, des sachets de thé au jas­min, des lan­ternes en papier de mûrier — mais pour le spec­tacle. Le mar­ché de nuit de Luang Pra­bang était une cho­ré­gra­phie silen­cieuse, un bal­let de gestes et de lumières qui se répé­tait chaque soir avec des varia­tions infi­ni­té­si­males, et cette répé­ti­tion même était ras­su­rante, comme le tak bat le matin, comme la pluie l’après-midi.

Les tis­sus d’a­bord. Des étals entiers de soie tis­sée à la main — des sinh, les jupes tubu­laires tra­di­tion­nelles, rayées, bro­dées, dans des teintes de pourpre, d’in­di­go, de vert forêt, d’or. Les motifs étaient d’une com­plexi­té ver­ti­gi­neuse — des losanges dans des losanges, des spi­rales dans des spi­rales, des nagas, des élé­phants, des fleurs, le tout tis­sé sur des métiers en bois dont chaque fil était ten­du et croi­sé à la main, et chaque pièce repré­sen­tait des semaines de tra­vail, des cen­taines d’heures de gestes répé­ti­tifs, pré­cis, patients — cette patience lao, cette patience qui était peut-être la ver­tu natio­nale, la qua­li­té sans laquelle rien de ce pays ne se comprenait.

Yara tou­cha les tis­sus. Elle les tou­cha tous, ou presque — un par un, du bout des doigts, avec une len­teur qui fas­ci­nait les mar­chandes. Elle pal­pait la trame, éva­luait le grain, sen­tait la den­si­té du tis­sage. Ses doigts par­laient une langue que les tis­se­randes com­pre­naient sans mots — le lan­gage du tou­cher, le lan­gage des femmes qui savent ce qu’est un fil.

— Ma grand-mère, dit-elle à Soan, avait un métier à tis­ser dans la cour de sa mai­son à Sousse. Je m’as­seyais par terre et je la regar­dais faire. Le bruit de la navette. Clic-clac. Clic-clac. Pen­dant des heures. Je ne com­pre­nais pas ce qu’elle fai­sait. Main­te­nant je comprends.

Elle ache­ta un sinh cou­leur d’au­ber­gine, bro­dé de fils d’argent. Le soir, dans la chambre, elle l’en­fi­la — un tube de soie qu’on noue à la taille par un simple pli, sans fer­me­ture, sans bou­ton, tenu par la seule pres­sion du tis­su contre les hanches — et se regar­da dans le miroir de la salle de bains. Le sinh lui tom­bait jus­qu’aux che­villes. La soie épou­sait ses hanches, ses cuisses, avec une flui­di­té qui n’a­vait rien à voir avec les vête­ments occi­den­taux — c’é­tait comme être enve­lop­pée dans de l’eau, dans du vent, dans quelque chose de vivant.

— Viens voir, dit-elle à Soan.

Il vint. Il la regar­da. La soie pourpre sur sa peau de cuivre. Ses épaules nues au-des­sus du tis­su. Le mou­ve­ment de ses hanches quand elle se tour­na — un mou­ve­ment que le sinh ampli­fiait, sou­li­gnait, ren­dait visible, comme si le vête­ment n’a­vait pas été conçu pour cou­vrir le corps mais pour le révéler.

— Enlève-le, dit Soan.

Yara sou­rit. Elle ne l’en­le­va pas. Pas tout de suite. Elle mar­cha dans la chambre avec le sinh, pieds nus sur le teck, et chaque pas fai­sait ondu­ler la soie autour de ses jambes, et Soan la sui­vit des yeux comme un homme qui suit des yeux une flamme, et quand enfin elle dénoua le pli à sa taille et lais­sa le tis­su glis­ser au sol — un frois­se­ment de soie, un sou­pir de tis­su — elle était nue, debout au milieu de la chambre, la soie à ses pieds comme une mare de pourpre, et le gecko sur le mur émit son cla­que­ment approbateur.

Au mar­ché de nuit, il y avait aus­si les papiers de mûrier. Des feuilles épaisses, rugueuses, dans les­quelles on incrus­tait des pétales de fleurs séchées, des herbes, des fils de soie, et qu’on trans­for­mait en lan­ternes, en abat-jour, en car­nets. Yara ache­ta un car­net. Elle n’y écri­rait rien — elle n’é­tait pas du genre à tenir un jour­nal — mais elle aimait l’ob­jet, la tex­ture du papier sous ses doigts, l’i­dée qu’un arbre était deve­nu une page, et qu’on pou­vait tou­cher l’arbre en tou­chant la page.

Et il y avait le joueur de khène.

Ils le trou­vèrent un soir, assis par terre au bout du mar­ché, là où les étals s’ef­fi­lo­chaient et où la rue rede­ve­nait une rue. Un vieil homme — très vieux, le visage creu­sé de ravins, les mains noueuses — qui souf­flait dans un khène, l’orgue à bouche lao­tien, un ins­tru­ment fait de tubes de bam­bou de lon­gueurs dif­fé­rentes, tenus ensemble par un cadre de bois, qui pro­dui­sait un son qu’on n’ou­bliait pas.

Le khène ne res­sem­blait à rien de connu. Ce n’é­tait pas une flûte, ce n’é­tait pas un har­mo­ni­ca, ce n’é­tait pas un orgue — c’é­tait tout cela à la fois et autre chose encore. Le son était conti­nu, bour­don­nant, avec une mélo­die qui ser­pen­tait par-des­sus comme un fil de fumée, mon­tant, des­cen­dant, tour­noyant, se per­dant, reve­nant. Un son qui sem­blait venir d’un endroit très ancien, d’un temps d’a­vant la musique écrite, d’a­vant les gammes, d’a­vant la sépa­ra­tion entre la musique et le bruit. Un son qui était le Mékong, qui était la mous­son, qui était la jungle et les temples et les phi et le sti­cky rice et l’en­cens — un son qui conte­nait tout.

Soan et Yara s’as­sirent sur le trot­toir, en face du vieil homme, et l’écoutèrent.

La mélo­die chan­geait sans qu’on sache com­ment ni pour­quoi. Elle était lente, puis rapide, puis lente encore. Elle était triste, puis joyeuse — ou plu­tôt elle n’é­tait ni triste ni joyeuse, elle était au-delà de ces caté­go­ries, dans un espace émo­tion­nel que les mots occi­den­taux ne cou­vraient pas. C’é­tait de la musique qui n’es­sayait pas de racon­ter une his­toire, qui n’es­sayait pas de pro­vo­quer une émo­tion — c’é­tait de la musique qui était, sim­ple­ment, comme le fleuve est, comme la pluie est, comme le sou­rire du Boud­dha est.

Le vieil homme jouait les yeux fer­més. Ses doigts — des doigts de bois, de racine, de terre — bou­chaient et débou­chaient les trous des tubes de bam­bou avec une pré­ci­sion d’hor­lo­ger. Son souffle était régu­lier, puis­sant, un souffle de forge, un souffle d’homme qui a pas­sé sa vie à trans­for­mer l’air en musique.

Un attrou­pe­ment se for­ma. D’autres tou­ristes, un couple de jeunes Coréens, une femme ita­lienne en robe blanche, un Amé­ri­cain en ber­mu­da qui fil­mait avec son télé­phone. Mais le vieil homme ne les voyait pas. Il jouait pour le soir, pour la rue, pour les phi qui habi­taient les arbres, pour le Mékong qui cou­lait cent mètres plus loin, pour per­sonne et pour tout le monde.

Quand il s’ar­rê­ta, le silence qui sui­vit fut phy­sique — comme si la musique avait créé un espace et que cet espace, sou­dain, était vide. Yara avait les yeux brillants. Elle se leva, s’ap­pro­cha du vieil homme, et posa un billet dans la petite boîte en fer-blanc devant lui. Le vieil homme ouvrit les yeux, la regar­da, joi­gnit les mains, et dit quelque chose en lao — quelque chose de court, de doux, un mer­ci ou une béné­dic­tion, ou les deux à la fois — et Yara joi­gnit les mains en retour et incli­na la tête, et pen­dant une seconde le vieux joueur de khène et la jeune femme tuni­sienne furent dans le même monde, exac­te­ment le même, sans bar­rière de langue ni de culture ni de rien, juste deux êtres humains reliés par un son de bambou.

Ils ren­trèrent à la Vil­la San­ti en mar­chant len­te­ment. La nuit était tom­bée. Les lam­pa­daires de la rue Sak­ka­line dif­fu­saient une lumière oran­gée, douce, qui fai­sait briller le bitume mouillé. Les temples étaient des sil­houettes noires contre le ciel d’encre, leurs toits en cas­cade décou­pés comme des ombres chi­noises. Un chien les sui­vit pen­dant trois cents mètres, trot­ti­nant der­rière eux avec une fidé­li­té absurde, puis s’ar­rê­ta à un car­re­four et les regar­da partir.

Dans la chambre, ils ne firent pas l’a­mour. Ils s’al­lon­gèrent sous la mous­ti­quaire, face à face, et se regar­dèrent dans le noir — ou plu­tôt dans le presque-noir, cette obs­cu­ri­té poreuse de Luang Pra­bang qui n’é­tait jamais tout à fait noire, parce qu’il y avait tou­jours un temple éclai­ré quelque part, une bou­gie, un reste de lune.

— Le khène, dit Yara. C’est comme la gasba.

— La quoi ?

— La gas­ba. La flûte de roseau. En Tuni­sie, dans le sud, les ber­gers en jouent dans le désert. Pas la même musique, pas le même son. Mais la même chose. Le même souffle. Le même air qui tra­verse un tube et qui devient autre chose.

Soan pen­sa au souffle. À l’air qui entre dans un tube de bam­bou et qui en res­sort trans­for­mé en musique. À l’air qui entre dans les pou­mons de Yara et qui en res­sort trans­for­mé en mots arabes, en rires, en sou­pirs. À l’air qui cir­cule entre deux corps allon­gés sous une mous­ti­quaire, dans une vil­la colo­niale, au bord du Mékong, et qui porte l’o­deur de l’un vers l’autre, mélange les peaux, les souffles, les vies.

Il s’en­dor­mit en pen­sant au son du khène. Quelque part dans son som­meil, la mélo­die conti­nua — elle se mêla au bruit de la pluie sur les tuiles, au cli­que­tis du ven­ti­la­teur, au gecko, et devint le fond sonore d’un rêve qu’il oublie­rait au matin mais qui lais­se­rait en lui, comme un par­fum, la cer­ti­tude obs­cure d’a­voir tou­ché quelque chose d’essentiel.

CHA­PITRE 10

L’i­dée vint de Kham.

Un mot, un geste — Kham mon­tra la direc­tion de la Nam Khan, dit quelque chose en lao qui conte­nait les syl­labes nuat et boran, et la femme de la récep­tion tra­dui­sit avec son sou­rire de lac : mas­sage. Très bon mas­sage. Der­rière le temple. Deman­der Madame Phet.

Ils y allèrent un après-midi de pluie inter­mit­tente, un de ces après-midi gris-blanc où le ciel hési­tait entre deux averses et où l’air était si satu­ré d’hu­mi­di­té qu’on avait l’im­pres­sion de res­pi­rer du coton. Ils tra­ver­sèrent la Nam Khan par le pont de bam­bou — ce même pont où la pre­mière averse les avait sur­pris, un siècle plus tôt, ou deux semaines, c’é­tait la même chose — et sui­virent un che­min de terre qui lon­geait la rivière, pas­sant der­rière un petit temple sans nom dont le por­tail rouillé était ouvert sur une cour enva­hie de fougères.

Der­rière le temple, une mai­son en bois. Basse, étroite, avec une véran­da sur pilo­tis et un toit de tôle sur lequel la pluie, quand elle tom­bait, fai­sait un vacarme de fan­fare. Pas d’en­seigne. Pas de pan­neau. Juste une paire de san­dales devant la porte et l’o­deur — une odeur puis­sante, com­plexe, qui les sai­sit dès le seuil : citron­nelle, camphre, baume du tigre, huile de coco, et quelque chose de plus végé­tal, de plus sau­vage, une herbe qu’ils ne connais­saient pas et qui sen­tait la forêt après la pluie.

Madame Phet était une femme d’une soixan­taine d’an­nées, car­rée, solide, avec des avant-bras de lut­teuse et un visage de grand-mère bien­veillante. Elle les accueillit en joi­gnant les mains, les fit entrer dans une pièce au sol cou­vert de nattes, les regar­da des pieds à la tête — un regard de diag­nos­tic, un regard de méde­cin ou de gué­ris­seuse, qui éva­luait les corps en un ins­tant — et dit quelque chose en lao à une jeune femme qui appa­rut der­rière un rideau.

La pièce était simple. Deux mate­las au sol, côte à côte, sépa­rés par un paravent de bam­bou qu’on pou­vait tirer ou lais­ser ouvert. Des bou­gies dans des cou­pelles. Un ven­ti­la­teur qui ne mar­chait pas. Par la fenêtre ouverte, on voyait la Nam Khan, brune et gon­flée, et la jungle de l’autre rive, un mur de ver­dure si dense qu’il sem­blait solide.

— Ensemble ? deman­da Madame Phet dans un anglais rudimentaire.

Soan et Yara se regardèrent.

— Ensemble, dit Yara.

Le paravent res­ta ouvert.

Madame Phet prit Yara. La jeune femme — une fille mince, silen­cieuse, aux gestes pré­cis — prit Soan. Ils s’al­lon­gèrent sur les mate­las, face contre terre, les bras le long du corps, et les mains se posèrent sur eux.

Ce ne fut pas un mas­sage au sens occi­den­tal du terme — pas un pétris­sage de muscles, pas un tra­vail de kiné­si­thé­ra­peute, pas une relaxa­tion de spa avec musique new age et huiles par­fu­mées. Ce fut autre chose. Les mains de Madame Phet et de la jeune femme ne mas­saient pas — elles pres­saient, tiraient, pliaient, tor­daient. Le mas­sage lao tra­di­tion­nel était un art mar­tial retour­né, une forme de com­bat tendre, où le corps du patient était l’ad­ver­saire qu’on sou­met­tait — non pas par la force mais par la patience, par la répé­ti­tion, par la connais­sance intime de chaque arti­cu­la­tion, de chaque ten­don, de chaque nœud de ten­sion caché dans la chair.

Les pouces d’a­bord. Des pouces durs, pré­cis, qui cher­chaient les points de dou­leur le long de la colonne ver­té­brale — et les trou­vaient, tou­jours, avec une infailli­bi­li­té décon­cer­tante. Soan sen­tit un pouce s’en­fon­cer dans le creux entre ses omo­plates et une dou­leur aiguë, brève, presque élec­trique, lui tra­ver­sa le dos. Il gémit. La jeune femme ne s’ar­rê­ta pas — elle main­tint la pres­sion, cinq secondes, dix secondes, jus­qu’à ce que la dou­leur se trans­forme en cha­leur, en relâ­che­ment, en une sorte de red­di­tion mus­cu­laire qui res­sem­blait au soulagement.

Puis les coudes. Les genoux. Les pieds. La mas­seuse uti­li­sa tout son corps pour tra­vailler celui de Soan — elle mar­cha sur ses cuisses, posa son genou dans le creux de ses reins, appuya son coude dans le gras de son mol­let. C’é­tait violent et doux à la fois, bru­tal et tendre, et Soan décou­vrit des zones de ten­sion dont il igno­rait l’exis­tence — des nœuds dans ses épaules, des rai­deurs dans ses hanches, des blo­cages dans sa nuque qui étaient là depuis des mois, peut-être des années, accu­mu­lés couche par couche par le stress, la pos­ture, les heures devant l’é­cran, les nuits trop courtes.

De l’autre côté du paravent ouvert, Yara subis­sait le même trai­te­ment. Soan l’en­ten­dait — son souffle qui s’ac­cé­lé­rait quand les pouces de Madame Phet trou­vaient un point sen­sible, un gémis­se­ment bref quand la pres­sion était trop forte, puis un sou­pir long, pro­fond, quand le nœud cédait et que le muscle se relâ­chait. Il l’en­ten­dait comme il l’en­ten­dait la nuit — les yeux fer­més, par le son seul, recon­nais­sant chaque nuance de sa voix, chaque varia­tion de son souffle.

C’é­tait étrange et intime, cette écoute. Ils étaient dans la même pièce, côte à côte, les corps tra­vaillés par des mains étran­gères, et ils s’en­ten­daient res­pi­rer, gémir, sou­pi­rer — ces sons qu’on ne fait d’ha­bi­tude que dans l’a­mour ou dans la dou­leur, ces sons du corps mis à nu, du corps qui ne contrôle plus rien. Soan enten­dait Yara se faire pétrir, éti­rer, plier, et les sons qu’elle pro­dui­sait — invo­lon­taires, ani­maux, pro­fonds — étaient les mêmes que ceux qu’il connais­sait de leurs nuits, et cette cor­res­pon­dance le trou­bla d’une façon qu’il n’a­vait pas anticipée.

Le mas­sage dura une heure. Peut-être plus. Quand les mains se reti­rèrent, le silence fut ver­ti­gi­neux. Soan res­ta allon­gé, inca­pable de bou­ger, le corps trans­for­mé — non pas déten­du, le mot était trop faible, mais restruc­tu­ré, réor­ga­ni­sé, comme si quel­qu’un avait ouvert tous les tiroirs de son corps, vidé ce qui était coin­cé, et refer­mé les tiroirs avec soin.

Yara se tour­na vers lui. Ils étaient face à face sur les mate­las, sépa­rés par trente cen­ti­mètres de natte, et leurs visages — déten­dus, défaits, ouverts — se regar­dèrent avec une nudi­té qui n’a­vait rien à voir avec les vêtements.

— Je suis molle, dit Yara.

— Moi aussi.

— Com­plè­te­ment molle. Comme du riz trop cuit.

Soan rit. Un rire de tout le corps, un rire de ventre et de côtes, un rire qui secoua le mate­las et fit sou­rire Madame Phet, debout dans l’en­ca­dre­ment de la porte, les bras croi­sés, avec cet air satis­fait du tra­vail accompli.

Dehors, la pluie avait repris. Ils mar­chèrent jus­qu’à la Vil­la San­ti sous l’a­verse, len­te­ment, si len­te­ment qu’un escar­got les aurait dou­blés. Leurs corps ne leur appar­te­naient plus tout à fait — ils avaient été visi­tés, explo­rés, remis en ordre par des mains qui en savaient plus sur eux que leurs propres cer­veaux. Chaque pas était nou­veau. Chaque mou­ve­ment était une décou­verte — les arti­cu­la­tions plus souples, les muscles plus longs, la colonne ver­té­brale plus droite. Ils mar­chaient comme s’ils venaient de naître, comme si ces corps étaient des corps neufs qu’on leur avait don­nés en échange des anciens.

Dans la chambre, ils ne se tou­chèrent pas tout de suite. C’é­tait néces­saire, cette attente. Les corps avaient été si pro­fon­dé­ment tra­vaillés, si inti­me­ment mani­pu­lés, qu’ils avaient besoin d’un temps de repos, d’un sas entre les mains de Madame Phet et les mains de l’autre. Ils s’al­lon­gèrent cha­cun de leur côté du lit, sur le dos, les bras écar­tés, et regar­dèrent le ven­ti­la­teur tourner.

— Tu sais ce que j’ai sen­ti ? dit Yara au bout de longtemps.

— Non.

— Je t’ai enten­du. Pen­dant le mas­sage. Je t’en­ten­dais res­pi­rer, gémir. Et c’é­tait comme si elle me tou­chait à tra­vers toi. Comme si ses mains sur ton dos, je les sen­tais dans mon ventre.

Soan tour­na la tête vers elle. Yara avait les yeux au pla­fond, les che­veux éta­lés sur l’o­reiller en éven­tail noir. Sa poi­trine mon­tait et des­cen­dait lentement.

— C’est le même souffle, dit-elle. Le khène, le mas­sage, nous. Le même air qui passe d’un corps à l’autre.

Il ten­dit la main à tra­vers le lit. Leurs doigts se trou­vèrent, se nouèrent. Ils res­tèrent ain­si, côte à côte sans se tou­cher sauf par les mains, et le désir mon­ta — pas comme d’ha­bi­tude, pas par la peau, pas par le geste, mais par l’in­té­rieur, par un endroit pro­fond que le mas­sage avait déblo­qué, un endroit qui n’a­vait pas de nom ana­to­mique, un endroit que les mas­seuses lao connais­saient depuis tou­jours et que la méde­cine occi­den­tale n’a­vait jamais cartographié.

Quand enfin ils se tour­nèrent l’un vers l’autre, ce fut avec une len­teur que même Luang Pra­bang n’a­vait pas encore pro­duite. Un bai­ser qui dura le temps d’une averse. Des mains qui avan­cèrent mil­li­mètre par mil­li­mètre sur la peau encore tiède, encore impré­gnée de l’huile de mas­sage, glis­sante, par­fu­mée. Et quand les corps s’u­nirent, ce fut avec la même vio­lence douce que les pouces de Madame Phet — une pres­sion lente, pro­fonde, conti­nue, qui ne cher­chait pas la jouis­sance mais quelque chose d’an­té­rieur à la jouis­sance, quelque chose d’ar­chaïque et de fon­da­men­tal, comme le pre­mier geste de deux corps qui découvrent qu’ils peuvent s’emboîter.

Le gecko obser­vait depuis le mur. Il ne cla­qua pas. Même lui sem­blait savoir que cer­tains moments exigent le silence total.

CHA­PITRE 11

L’o­rage arri­va par l’ouest, du côté des montagnes.

Ils le virent venir depuis la ter­rasse du Phou­si — ils avaient pris l’ha­bi­tude, les soirs sans pluie, de mon­ter les trois cents marches pour regar­der le cou­cher de soleil, un rituel qu’ils par­ta­geaient avec une poi­gnée de tou­ristes et deux novices en robe orange qui fumaient des ciga­rettes en cachette der­rière le stu­pa doré. Ce soir-là, le soleil des­cen­dait dans un ciel déga­gé, orange, immense, et le Mékong en contre­bas brillait comme une lame de bronze. Tout sem­blait calme. Tout était calme. Et puis, à l’ho­ri­zon, au-des­sus de la ligne de crête des mon­tagnes de l’ouest, quelque chose apparut.

Un mur de nuages. Noir. Pas gris, pas sombre — noir. Un noir d’encre, de char­bon, de fond d’o­céan. Le mur avan­çait avec une vitesse per­cep­tible, ava­lant le ciel bleu devant lui comme un rideau qu’on tire. Et à sa base, des éclairs — pas des éclairs iso­lés, pas des zébrures occa­sion­nelles, mais une pul­sa­tion conti­nue, un bat­te­ment de lumière blanche qui illu­mi­nait l’in­té­rieur des nuages comme si un cœur gigan­tesque bat­tait der­rière eux.

— Oh, dit Yara.

Ce fut tout ce qu’elle dit. Le spec­tacle ne deman­dait pas de mots. Les tou­ristes sur la ter­rasse regar­daient avec cette expres­sion hébé­tée des humains confron­tés à la puis­sance de ce qui les dépasse — la bouche légè­re­ment ouverte, les yeux fixes, le corps immo­bile. Les deux novices avaient écra­sé leurs ciga­rettes et regar­daient aus­si, les mains jointes, et quelque chose dans leurs visages d’a­do­les­cents — une gra­vi­té sou­daine, un sérieux de vieillards — sug­gé­rait que même eux, qui avaient gran­di avec la mous­son, n’a­vaient pas l’ha­bi­tude de ça.

Le mur de nuages attei­gnit la ville en vingt minutes. Le soleil dis­pa­rut. La lumière chan­gea — du doré elle pas­sa à l’ocre, puis au vert, un vert étrange, mala­dif, le vert des ciels d’a­vant la grêle, et l’air devint élec­trique. Soan sen­tit les poils de ses avant-bras se dres­ser. Un vent se leva — un vent chaud, puis­sant, qui souf­flait par rafales et fai­sait cla­quer les dra­peaux des temples comme des fouets.

— On des­cend, dit Soan.

Ils des­cen­dirent les marches du Phou­si en cou­rant — la pre­mière fois qu’ils cou­raient depuis leur arri­vée à Luang Pra­bang — et la course elle-même avait quelque chose d’exal­tant, d’en­fan­tin, de pri­mi­tif. Cou­rir devant l’o­rage. Cou­rir en sachant qu’on ne sera pas assez rapide. Cou­rir pour le plai­sir de perdre.

La pre­mière goutte tom­ba quand ils attei­gnirent le bas de la col­line. Pas une goutte — un pro­jec­tile. Une boule d’eau grosse comme un pouce qui s’é­cra­sa sur l’é­paule de Soan avec un bruit de claque. Puis une autre. Puis dix. Puis mille. Et le ciel s’ouvrit.

Ce n’é­tait pas la pluie de mous­son qu’ils connais­saient. Pas l’a­verse de l’a­près-midi, régu­lière, presque confor­table, dont ils avaient appris le voca­bu­laire. C’é­tait autre chose. Un déluge. Un mur d’eau ver­ti­cal, si dense qu’on ne voyait plus rien à trois mètres. Le bruit était assour­dis­sant — un gron­de­ment conti­nu, total, qui ava­lait tous les autres sons, les voix, les moteurs, les pen­sées. La rue Sak­ka­line dis­pa­rut. Les temples dis­pa­rurent. Le monde dis­pa­rut. Il n’y avait plus que l’eau, par­tout, en haut, en bas, sur les côtés, dans les yeux, dans la bouche, dans les oreilles.

Ils cou­rurent jus­qu’à la Vil­la San­ti. La porte était ouverte — elle était tou­jours ouverte — et ils s’en­gouf­frèrent dans le hall, trem­pés, dégou­li­nants, hale­tants, le cœur bat­tant d’a­dré­na­line et de rire. Le chat roux les regar­da avec mépris depuis son fau­teuil de rotin — un mépris de chat qui a su évi­ter la pluie, mer­ci bien — et ils mon­tèrent l’es­ca­lier de teck en lais­sant des empreintes d’eau sur chaque marche.

Dans la chambre, ils ôtèrent leurs vête­ments trem­pés et les jetèrent dans la bai­gnoire. Nus, dégou­li­nants, ils se tinrent au milieu de la pièce et écoutèrent.

L’o­rage était sur eux. Au-des­sus d’eux. Les tuiles de la Vil­la San­ti vibraient sous la force de la pluie, un trem­ble­ment conti­nu qui fai­sait cli­que­ter les bibe­lots sur la com­mode et trem­bler l’eau dans le verre posé sur la table de nuit. Par la fenêtre, les éclairs illu­mi­naient la chambre en stro­bo­scope — un flash blanc, aveu­glant, sui­vi d’un noir total, puis un autre flash, et dans ces alter­nances de lumière et d’obs­cu­ri­té les corps nus de Soan et Yara appa­rais­saient et dis­pa­rais­saient comme des appa­ri­tions, des fan­tômes de chair, des pré­sences intermittentes.

Le ton­nerre frap­pa. Pas un rou­le­ment loin­tain — un coup de canon, juste au-des­sus du toit, un déchi­re­ment de l’air qui fit sur­sau­ter Yara et vibrer les vitres dans leurs cadres. Elle attra­pa le bras de Soan. Ses doigts étaient froids sur sa peau mouillée.

— J’ai peur, dit-elle.

Elle n’a­vait pas peur. Pas vrai­ment. C’é­tait autre chose — l’ex­ci­ta­tion de la peur, le fris­son, la mon­tée d’a­dré­na­line qui mime la ter­reur mais qui n’en est que le ver­sant lumi­neux. La peur qui donne envie de se ser­rer contre quel­qu’un. La peur qui rend vivant.

Soan l’at­ti­ra contre lui. Leurs corps mouillés se col­lèrent — ventre contre ventre, poi­trine contre poi­trine, cuisse contre cuisse — et la sen­sa­tion de l’eau froide sur la peau chaude, la peau de pluie contre la peau de sueur, cette fric­tion des tem­pé­ra­tures, cette col­li­sion des élé­ments, fut comme un court-cir­cuit. Quelque chose sau­ta en eux — une bar­rière, un fusible, une rete­nue — et le désir qui jaillit n’a­vait plus rien de la len­teur apprise, de la patience lao­tienne, du temps éti­ré. C’é­tait un désir d’o­rage. Un désir de foudre. Un désir qui avait la vio­lence de la pluie sur les tuiles et la puis­sance du ton­nerre et l’ur­gence de l’éclair.

Ils tom­bèrent sur le lit. La mous­ti­quaire se balan­ça au-des­sus d’eux, fan­tôme de tulle secoué par le cou­rant d’air de la fenêtre ouverte. La pluie entrait dans la chambre par la fenêtre — quelques gouttes, por­tées par le vent, qui atter­ris­saient sur le sol, sur le couvre-lit, sur leurs corps — et ils ne fer­mèrent pas la fenêtre. Ils la lais­sèrent ouverte. Ils lais­sèrent l’o­rage entrer.

Ce qui se pas­sa ensuite n’a­vait pas la grâce contem­pla­tive de leurs étreintes habi­tuelles. C’é­tait plus brut, plus ver­ti­cal, plus vorace. Les mains agrip­paient au lieu de cares­ser. Les bouches mor­daient au lieu d’embrasser. Les souffles étaient courts, hachés, syn­co­pés — le rythme de l’o­rage, les accé­lé­ra­tions de la pluie, les coups de ton­nerre qui ponc­tuaient leurs mou­ve­ments comme une per­cus­sion sau­vage. Yara se cam­bra et un éclair illu­mi­na son visage — les yeux fer­més, la bouche ouverte, l’ex­pres­sion de quel­qu’un qui tombe et qui ne veut pas être rat­tra­pé — et Soan sut, à cet ins­tant pré­cis, que cette image res­te­rait gra­vée en lui plus long­temps que toutes les autres, plus long­temps que les boud­dhas de Pak Ou, plus long­temps que le Mékong au cré­pus­cule, plus long­temps que tout.

Ils jouirent dans le ton­nerre. Ce n’est pas une méta­phore — le ton­nerre frap­pa exac­te­ment à ce moment-là, un hasard ou une grâce, un coup de cym­bale céleste qui cou­vrit leurs cris, et pen­dant une seconde le monde entier fut fra­cas, lumière blanche, vibra­tion, une seconde où le dedans et le dehors se confon­dirent, où l’o­rage dans la chambre et l’o­rage dans le ciel ne firent plus qu’un.

Puis le silence.

Pas tout de suite — d’a­bord la pluie qui dimi­nua, pro­gres­si­ve­ment, comme un orchestre qui baisse le volume mesure après mesure. Le gron­de­ment conti­nu devint un cré­pi­te­ment, puis un tapo­te­ment, puis un mur­mure, puis rien. Les éclairs s’es­pa­cèrent. Le ton­nerre s’é­loi­gna vers l’est, vers le Viet­nam, empor­tant sa colère ailleurs. Et le silence qui s’ins­tal­la fut d’une qua­li­té que Soan n’a­vait jamais connue — un silence d’a­près, un silence lavé, un silence qui avait la tex­ture du monde neuf, du monde juste sor­ti de l’eau, du monde premier.

Ils res­tèrent allon­gés, emmê­lés, mouillés de pluie et de sueur et de tout le reste, et la mous­ti­quaire retom­ba dou­ce­ment autour d’eux, et le ven­ti­la­teur reprit son cli­que­tis régu­lier — le cou­rant était reve­nu, l’o­rage l’a­vait cou­pé pen­dant vingt minutes — et par la fenêtre ouverte l’air entra, frais, lavé, par­fu­mé de terre et de feuilles mouillées, et cet air sur leurs peaux nues fut la chose la plus douce qu’ils aient jamais sentie.

Yara mur­mu­ra quelque chose en arabe. Soan ne deman­da pas de tra­duc­tion. Il n’en avait pas besoin. Cer­taines choses n’existent que dans la langue où elles sont nées, et les tra­duire serait les tuer.

Le gecko réap­pa­rut. Il émit son cla­que­ment — tok-tok — comme pour signa­ler que l’o­rage était fini, que le monde avait repris sa place, que tout allait bien. Dehors, quelque part dans la ville lavée, un coq chan­ta. Un coq qui ne savait pas quelle heure il était — ou qui s’en fichait — et qui chan­tait pour le plai­sir de chan­ter, pour annon­cer rien, pour rem­plir le silence.

Soan fer­ma les yeux. Il sen­tit le poids de Yara contre lui, son souffle qui ralen­tis­sait, sa main posée sur son cœur comme pour en véri­fier le rythme. Il pen­sa : c’est ça. C’est exac­te­ment ça. Et « ça » ne vou­lait rien dire de pré­cis — c’é­tait un mot sans conte­nu, un mot-valise, un mot qui conte­nait la chambre, l’o­rage, la peau, le gecko, la pluie, le Mékong, les boud­dhas, le khène, le laap, les six semaines, la Vil­la San­ti, et cette femme endor­mie contre lui dont les che­veux mouillés sen­taient la foudre.

CHA­PITRE 12

Quelque chose chan­gea après l’orage.

Non pas en eux — entre eux et la ville. Comme si la vio­lence de cette nuit avait scel­lé un pacte, comme si l’o­rage avait été une ini­tia­tion, un rite de pas­sage, et qu’au matin ils s’é­taient réveillés de l’autre côté — non plus tou­ristes, non plus visi­teurs, non plus étran­gers, mais quelque chose d’autre, quelque chose qui n’a­vait pas de nom, quelque chose entre l’in­vi­té et l’ha­bi­tant, entre le voya­geur et celui qui reste.

Les signes étaient infimes. La mar­chande de fruits au coin de la rue Sak­ka­line — une femme ronde, joyeuse, qui por­tait un cha­peau de paille trop grand pour elle — leur ten­dait main­te­nant leurs papayes sans qu’ils les com­mandent. Elle connais­sait leurs goûts. Deux papayes, un sac de ram­bou­tan, par­fois une mangue si elle était mûre. Elle ne disait rien — elle ten­dait le sac, pre­nait les billets, et hochait la tête avec ce léger plis­se­ment des yeux qui était le sou­rire de Luang Prabang.

Les moines du Wat Sen, devant lequel ils pas­saient chaque matin, les recon­nais­saient. Pas un signe de tête, pas un salut — les moines en pro­ces­sion ne saluent per­sonne — mais une imper­cep­tible modi­fi­ca­tion de la démarche quand ils pas­saient devant eux, un ralen­tis­se­ment d’une demi-seconde, une conscience de leur pré­sence, comme un cours d’eau qui se modi­fie légè­re­ment quand il contourne un rocher.

Le chat roux de la Vil­la San­ti, qui avait pas­sé la pre­mière semaine à les igno­rer avec la superbe indif­fé­rence de son espèce, dor­mait main­te­nant dans le cou­loir devant leur chambre. Chaque soir, quand ils mon­taient se cou­cher, il était là, rou­lé en boule sur le teck ciré, et il ouvrait un œil quand ils pas­saient, un seul, avant de le refermer.

Et Kham. Kham avait ces­sé de leur appor­ter des plats sup­plé­men­taires. Elle leur appor­tait main­te­nant des plats uniques — un seul plat, choi­si par elle, sans menu, sans ques­tion, sans carte. Elle avait com­pris ce qu’ils aimaient. Elle avait déchif­fré leurs corps. Elle savait qu’un soir de forte cha­leur, il leur fal­lait un laap de pois­son cru, acide et frais. Qu’un soir de pluie conti­nue, il leur fal­lait un or lam brû­lant, récon­for­tant, avec beau­coup de sti­cky rice. Qu’un soir de beau temps — rare, pré­cieux — il leur fal­lait un simple pou­let grillé avec du jeow mak len et de la salade de papaye, quelque chose de léger, de joyeux, qui allait avec la lumière dorée du cou­cher de soleil.

Ils ne com­man­daient plus. Ils s’as­seyaient. Kham déci­dait. C’é­tait parfait.

Soan et Yara avaient com­men­cé à mar­cher dif­fé­rem­ment. Plus len­te­ment, bien sûr — ça, c’é­tait acquis depuis la deuxième semaine. Mais aus­si avec une atten­tion dif­fé­rente. Ils ne regar­daient plus la ville — ils la voyaient. La dif­fé­rence est immense. Regar­der, c’est balayer du regard, c’est enre­gis­trer des formes, des cou­leurs, des impres­sions. Voir, c’est s’ar­rê­ter. C’est lais­ser la chose vue entrer en soi. C’est accep­ter que le monde exté­rieur modi­fie le monde inté­rieur. C’est se lais­ser changer.

Ils voyaient main­te­nant les détails qu’ils avaient man­qués au début. La façon dont les racines des banyans sou­le­vaient les dalles des trot­toirs, créant des vagues de pierre. Les offrandes minus­cules que les femmes dépo­saient chaque matin devant leurs mai­sons — un bol de riz, un verre d’eau, une fleur — sur de petites éta­gères en bois accro­chées aux piliers, des offrandes aux phi de la mai­son, aux esprits pro­tec­teurs, qui s’y nour­ris­saient invi­si­ble­ment. Les des­sins que les enfants tra­çaient à la craie sur les murs des temples, des des­sins d’a­vions, de dra­gons, de foot­bal­leurs, mêlés aux motifs sacrés sans que per­sonne s’en offusque. La lumière verte qui fil­trait à tra­vers les feuilles de bana­nier et posait sur les murs blancs des temples une ombre mou­vante qui res­sem­blait à de l’écriture.

Un matin, ils trou­vèrent une porte ouverte dans un mur, au bout d’une ruelle per­pen­di­cu­laire à la Sak­ka­line. Pas une porte de temple — une porte de mai­son, une vieille mai­son colo­niale aux volets bleus, dont la façade s’é­caillait en lam­beaux de pein­ture pâle. Der­rière la porte, une cour inté­rieure, et dans la cour, un vieil homme assis devant un éta­bli, occu­pé à quelque chose qui leur prit quelques secondes à iden­ti­fier : il sculp­tait un bouddha.

Un boud­dha en bois. Un mor­ceau de teck brut, aus­si gros qu’un avant-bras, qu’il tra­vaillait au ciseau et au maillet avec des gestes d’une pré­ci­sion extra­or­di­naire. Le bois tom­bait en copeaux fins, odo­rants, et sous les copeaux le visage du Boud­dha appa­rais­sait — les pau­pières bais­sées, le nez droit, les lèvres closes, le sou­rire naissant.

Le vieil homme les vit. Il ne s’ar­rê­ta pas. Il conti­nua de sculp­ter, les yeux sur le bois, les mains sûres, et Soan et Yara s’ac­crou­pirent au bord de la cour et regardèrent.

Ils le regar­dèrent pen­dant une heure. Peut-être plus. Le vieil homme ne dit pas un mot. Le maillet frap­pait le ciseau avec un rythme régu­lier — toc, toc, toc — qui res­sem­blait au cla­que­ment du gecko, au bat­te­ment du cœur, au bruit de la pluie sur les tuiles. Chaque coup reti­rait une par­celle de bois et révé­lait une par­celle de visage, et le boud­dha émer­geait de la matière brute avec la même len­teur que la mous­son émer­geait du ciel — pro­gres­si­ve­ment, inévi­ta­ble­ment, avec la patience de ce qui a tout le temps.

Yara posa sa tête contre l’é­paule de Soan. Le soleil tour­nait dans la cour. Les copeaux de teck sen­taient le miel et la résine. Le boud­dha, sous les mains du vieil homme, pre­nait forme — la courbe des joues, le lobe des oreilles, la pro­tu­bé­rance du crâne qui sym­bo­li­sait la sagesse, le cou lisse, les épaules rondes. Chaque détail exi­geait des dizaines de coups de ciseau, des cen­taines d’a­jus­te­ments micro­sco­piques, et le vieil homme les fai­sait tous avec la même atten­tion, la même gra­vi­té, comme si chaque copeau reti­ré était un acte sacré, comme si le boud­dha n’é­tait pas créé mais libé­ré — libé­ré du bois qui l’emprisonnait, révé­lé par la patience de l’artisan.

Quand ils se levèrent pour par­tir, le vieil homme leva les yeux vers eux pour la pre­mière fois. Son regard — des yeux noirs, pro­fonds, cer­nés de rides — se posa sur Yara, puis sur Soan, et il joi­gnit les mains. Pas le nop poli des com­mer­çants et des hôte­liers — un nop lent, grave, les mains à la hau­teur du front, le nop qu’on réserve aux moines et aux per­sonnes qu’on res­pecte. Et Soan com­prit, sans pou­voir le for­mu­ler, que le vieil homme les remer­ciait — non pas d’être venus, mais d’a­voir regar­dé. D’a­voir eu la patience de regar­der. Parce que regar­der quel­qu’un tra­vailler, vrai­ment regar­der, avec toute son atten­tion, toute sa pré­sence, c’est une forme de res­pect que le monde moderne a presque oubliée.

Ils revinrent le len­de­main. Et le sur­len­de­main. Chaque matin, pen­dant une semaine, ils s’as­sirent dans la cour du vieil homme et regar­dèrent le boud­dha naître. Le sep­tième jour, le boud­dha était fini — pon­cé, lis­sé, doré à la feuille, et le vieil homme le tenait dans ses mains comme on tient un nou­veau-né, avec la même fier­té et la même fra­gi­li­té, et son visage ridé avait ce sou­rire — ce sou­rire qu’il avait sculp­té dix mille fois et qui était deve­nu le sien.

Il ten­dit le boud­dha à Yara.

Elle recu­la. Non, non, dit-elle avec ses mains, ses yeux, tout son corps — je ne peux pas, c’est trop, c’est votre tra­vail. Mais le vieil homme insis­ta, avec une tran­quilli­té irré­sis­tible, et Yara prit le boud­dha. Il était léger. Tiède du soleil et des mains de l’homme. Il tenait dans la paume de sa main comme un oiseau.

Le vieil homme dit quelque chose en lao. Un seul mot. Soan et Yara ne com­prirent pas. Mais le soir, quand ils racon­tèrent la scène à la femme de la récep­tion, elle traduisit :

— Sou­khouane. Ça veut dire : que les âmes res­tent avec le corps.

Yara posa le petit boud­dha sur la table de nuit, à côté du verre d’eau et du car­net en papier de mûrier. Il veilla sur leurs nuits, avec son sou­rire de bois doré, pen­dant les semaines qui sui­virent. Et par­fois, au milieu de la nuit, quand un éclair illu­mi­nait la chambre, Soan le voyait — immo­bile, sou­riant, patient — et il avait l’im­pres­sion que les yeux du boud­dha le regar­daient avec la même atten­tion que le vieil homme, la même atten­tion que Yara, la même atten­tion que Luang Pra­bang elle-même — une atten­tion sans juge­ment, sans attente, sans but. Une atten­tion pure. Le regard de ce qui est.

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Sai­son humide — Cin­quième partie

Sai­son humide — Deuxième partie

Sai­son
humide

Sai­son humide

Deuxième par­tie

DEUXIÈME PAR­TIE — LE RALENTISSEMENT

Apprendre à ne rien faire

CHA­PITRE 4

La pluie avait un vocabulaire.

Il leur fal­lut quelques jours pour l’ap­prendre, mais ils l’ap­prirent — non pas avec la tête, mais avec le corps, les oreilles, la peau. Il y avait la pluie du matin, fine, presque hési­tante, qui tom­bait entre cinq et sept heures comme un mur­mure et lais­sait sur les feuilles des fran­gi­pa­niers des gouttes rondes qui brillaient dans la pre­mière lumière. Il y avait la pluie de l’a­près-midi, bru­tale, ver­ti­cale, qui débar­quait sans pré­ve­nir vers qua­torze ou quinze heures et trans­for­mait les rues en rivières brunes. Il y avait la pluie du soir, longue et régu­lière, un rideau gris qui tom­bait sur la ville comme un voile de mariée et durait par­fois jus­qu’à minuit. Et il y avait les accal­mies — ces heures flot­tantes entre deux averses où l’air était si char­gé d’hu­mi­di­té qu’on avait l’im­pres­sion de mar­cher dans un bain, le ciel bas, coton­neux, le monde en suspension.

Soan et Yara apprirent à lire le ciel. Pas avec la pré­ci­sion des pay­sans lao, qui savaient à la cou­leur des nuages et à l’o­deur du vent si la pluie vien­drait dans dix minutes ou dans deux heures — mais avec une atten­tion nou­velle, une atten­tion qu’ils n’a­vaient jamais eue pour rien de météo­ro­lo­gique à Paris, où le temps qu’il fait n’est qu’un sujet de conver­sa­tion dans les ascenseurs.

Ici, la pluie n’é­tait pas un sujet de conver­sa­tion. C’é­tait le sujet. C’é­tait le rythme, la struc­ture, la loi. La mous­son orga­ni­sait tout — les horaires, les dépla­ce­ments, les envies, les humeurs. Quand il pleu­vait, on res­tait. Quand il ne pleu­vait plus, on sor­tait. C’é­tait d’une sim­pli­ci­té qui fri­sait la révé­la­tion. Pas de pro­gramme, pas de plan­ning, pas de to-do list. Juste le ciel et ses décisions.

Au bout d’une semaine, ils ces­sèrent de consul­ter la météo sur leurs télé­phones. D’ailleurs, les télé­phones posaient pro­blème. Le Wi-Fi de la Vil­la San­ti était capri­cieux — il fonc­tion­nait une heure, dis­pa­rais­sait deux heures, reve­nait à des moments impré­vi­sibles — et la 4G locale avait la puis­sance d’un signal de fumée. Au début, ça les aga­ça. Soan rafraî­chis­sait ses mails com­pul­si­ve­ment, comme un tic, comme un homme qui véri­fie cent fois qu’il a bien fer­mé la porte. Yara scrol­lait Ins­ta­gram avec le pouce, sans rien regar­der vrai­ment, par réflexe, parce que le pouce savait faire ça tout seul, indé­pen­dam­ment du cerveau.

Puis, len­te­ment, les télé­phones se turent. D’a­bord parce que la connexion ne per­met­tait rien. Ensuite parce que l’en­vie s’é­va­po­ra. Les écrans étaient des fenêtres sur un monde dont ils s’é­loi­gnaient chaque jour un peu plus — les noti­fi­ca­tions, les actua­li­tés, les sto­ries des amis, le flux conti­nu des vies des autres. Tout cela exis­tait encore, quelque part, dans un fuseau horaire qui n’é­tait plus le leur. Mais ça ne les concer­nait plus. C’é­tait comme une radio qu’on entend depuis la pièce d’à côté — on sait qu’elle est allu­mée, mais on n’é­coute pas.

Le matin du hui­tième jour, Soan posa son télé­phone dans le tiroir de la table de nuit et ne le reprit pas de la jour­née. Il ne s’en ren­dit même pas compte. Ce fut Yara qui le remar­qua, le soir, en vidant ses poches sur la commode.

— Tu n’as pas pris ton téléphone.

— Ah bon ?

Il regar­da ses mains, comme si l’ob­jet avait dû y être. Ses mains étaient vides, et c’é­tait bien.

Le Mékong mon­tait. Chaque jour, imper­cep­ti­ble­ment, le fleuve gagnait du ter­rain. Les bancs de sable ocre qui bor­daient la rive dis­pa­rurent les uns après les autres, englou­tis par l’eau brune. Les pirogues des pêcheurs remon­taient un peu plus haut sur les berges. Les esca­liers de ciment qui des­cen­daient vers le fleuve per­daient une marche, puis deux, puis trois — l’eau les ava­lait avec une patience minérale.

Soan s’as­seyait par­fois sur la berge, le matin, après le tak bat — ils ne le regar­daient plus du bal­con, ils des­cen­daient dans la rue main­te­nant, ils se mêlaient aux femmes age­nouillées, pas pour don­ner le riz — il fal­lait être boud­dhiste pour ça, ou au moins le croire — mais pour être là, debout, silen­cieux, dans la lumière de l’aube, et sen­tir pas­ser les robes safran à un mètre de soi. Après la pro­ces­sion, Soan des­cen­dait au bord du Mékong et regar­dait le fleuve.

C’é­tait un spec­tacle qui ne las­sait pas. Le Mékong n’a­vait rien de pit­to­resque — il était trop large, trop boueux, trop indif­fé­rent pour être pit­to­resque. C’é­tait un fleuve qui ne cher­chait pas à plaire. Il cou­lait avec une puis­sance tran­quille, char­riant des branches, des touffes d’herbe, des débris végé­taux qui tour­noyaient dans les remous avant d’être empor­tés vers le sud, vers Vien­tiane, vers le Cam­bodge, vers le del­ta. On aurait pu le regar­der pen­dant des heures sans jamais voir la même eau — parce que c’é­tait ça, bien sûr, c’é­tait le prin­cipe même du fleuve : l’eau qui passe n’est jamais la même eau. Soan n’é­tait pas phi­lo­sophe, mais assis sur la berge de Luang Pra­bang, les pieds dans la boue tiède, il sen­tait cette véri­té avec une évi­dence phy­sique — tout coule, rien ne revient, et c’est pour ça qu’il faut regar­der main­te­nant, en ce moment pré­cis, parce que ce moment est le seul qui existe.

Yara le rejoi­gnait avec deux cafés. Le café lao était un monde en soi — un café au goût rond, presque cho­co­la­té, qu’on ser­vait avec du lait concen­tré au fond du verre, très sucré, et qu’on mélan­geait avec une longue cuillère en remuant len­te­ment, en regar­dant le blanc se fondre dans le noir. Ils buvaient en silence, assis côte à côte, les yeux sur le fleuve. Par­fois une pirogue pas­sait — un pêcheur debout à l’ar­rière, manœu­vrant une longue perche avec des gestes qui sem­blaient cho­ré­gra­phiés, si fluides, si pré­cis que chaque mou­ve­ment parais­sait conte­nir mille ans de savoir ancestral.

— Tu sais ce que j’aime ici ? dit Yara un matin.

— Non.

— Que per­sonne ne court.

C’é­tait vrai. Per­sonne ne cou­rait à Luang Pra­bang. Pas les moines, pas les enfants, pas les chiens, pas les tuk-tuks. Tout le monde mar­chait avec cette len­teur sou­ve­raine qui n’é­tait pas de la paresse — c’é­tait autre chose, quelque chose de plus pro­fond, une rela­tion dif­fé­rente au temps, comme si chaque geste méri­tait la tota­li­té de l’at­ten­tion qu’on lui por­tait. Les femmes du mar­ché dis­po­saient leurs légumes sur les étals avec le soin d’un peintre com­po­sant une nature morte. Les moines balayaient la cour des temples avec des mou­ve­ments si mesu­rés qu’on aurait dit une danse au ralen­ti. Même les coqs — et il y avait beau­coup de coqs à Luang Pra­bang, des coqs de com­bat au plu­mage iri­sé qui se pava­naient dans les jar­dins des temples — mar­chaient avec une digni­té absurde, posant chaque patte comme un man­ne­quin sur un podium.

Soan et Yara mar­chaient encore trop vite. C’é­tait un reste de Paris, une habi­tude incrus­tée dans les muscles, dans les ten­dons — cette façon de mettre un pied devant l’autre avec urgence, comme si on allait rater quelque chose, comme si la des­ti­na­tion comp­tait plus que le che­min. Mais la cha­leur les ralen­tis­sait. Et la pluie. Et le fait, tout sim­ple­ment, qu’il n’y avait nulle part où aller.

Au bout de dix jours, ils per­dirent la notion du jour de la semaine. Yara ne savait plus si c’é­tait mar­di ou jeu­di. Soan ne savait plus si c’é­tait la deuxième ou la troi­sième semaine. Le temps ne se mesu­rait plus en jours mais en averses — com­bien de pluies avaient-ils tra­ver­sées aujourd’­hui ? Deux ? Trois ? Est-ce que la grande averse de l’a­près-midi comp­tait comme une ou comme deux, puis­qu’il y avait eu cette accal­mie de vingt minutes au milieu, pen­dant laquelle le soleil avait per­cé les nuages avec une vio­lence dorée avant que le rideau gris ne se referme ?

Les jours n’a­vaient plus de nom. Ils avaient des textures.

Il y avait les jours où la pluie ne ces­sait pas du matin au soir, une pluie conti­nue, mono­tone, qui trans­for­mait la chambre de la Vil­la San­ti en île. Ces jours-là, Soan et Yara ne sor­taient pas. Ils lisaient — elle un roman tuni­sien qu’elle avait empor­té, lui un vieux numé­ro de la Pléiade de Sega­len trou­vé dans la biblio­thèque du hall — ou ils ne lisaient pas, ils res­taient allon­gés, les yeux ouverts, écou­tant la pluie sur les tuiles, le ven­ti­la­teur, le gecko, et leurs propres pen­sées qui, pour la pre­mière fois depuis long­temps, avaient la place de se déplier.

Il y avait les jours de soleil — rares, écla­tants, presque agres­sifs. Ces jours-là, la ville sem­blait sor­tir d’un bain : tout brillait, les feuilles, les toits, les flaques, le Mékong, la peau des enfants qui jouaient dans la boue. La lumière était d’une clar­té vio­lente, sans filtre, et les cou­leurs — le safran des robes, l’or des temples, le vert des bana­niers — pre­naient une inten­si­té hal­lu­ci­na­toire, comme si quel­qu’un avait pous­sé le contraste au maximum.

Et il y avait les jours inter­mé­diaires, les plus beaux peut-être, où la pluie et le soleil alter­naient toutes les heures, où le ciel hési­tait entre le gris et le bleu, où l’air avait cette dou­ceur d’a­près l’a­verse qui sen­tait la terre lavée et le bois mouillé. Ces jours-là, Soan et Yara sor­taient avec la cer­ti­tude d’être trem­pés au moins une fois — et cette cer­ti­tude, loin de les décou­ra­ger, les libé­rait. On ne peut pas avoir peur de la pluie quand on sait qu’elle va venir. On l’at­tend. On l’ac­cueille. On marche dedans.

Le soir, ils regar­daient le cou­cher de soleil depuis la ter­rasse du Wat Phou­si, ou depuis la berge du Mékong, ou depuis le bal­con de la Vil­la San­ti avec deux Beer­lao fraîches — la bière locale, blonde, légère, pas très ambi­tieuse mais exac­te­ment ce qu’il fal­lait quand l’air était à trente-cinq degrés. Le ciel de mous­son pro­dui­sait des cou­chers de soleil d’une vio­lence théâ­trale — des oranges incan­des­cents, des mauves obs­cènes, des roses qui n’exis­taient dans aucun nuan­cier. La lumière tom­bait sur le Mékong et le fleuve deve­nait de l’or en fusion, puis du cuivre, puis du plomb, puis du noir.

— À quoi tu penses ? deman­dait par­fois Yara.

— À rien, répon­dait Soan.

Et c’é­tait vrai. Il ne pen­sait à rien. Pour la pre­mière fois depuis qu’il était adulte, son cer­veau avait ces­sé de pro­duire des listes, des anti­ci­pa­tions, des scé­na­rios. Il était là, sur ce bal­con, avec cette femme, cette bière, ce fleuve, ce ciel. Il n’é­tait nulle part ailleurs. C’é­tait si inha­bi­tuel que ça en deve­nait ver­ti­gi­neux — comme si on lui avait reti­ré un bruit de fond qui l’ac­com­pa­gnait depuis tou­jours, et que le silence révé­lé était plus vaste que tout ce qu’il avait imaginé.

CHA­PITRE 5

La chambre de la Vil­la San­ti était deve­nue leur monde.

Non pas qu’ils ne sor­taient plus — ils sor­taient, chaque jour, au moins une fois, par­fois deux, pour mar­cher, man­ger, regar­der. Mais la chambre était le centre. Le cœur bat­tant. L’en­droit où ils reve­naient tou­jours, comme des plon­geurs remon­tant à la sur­face pour respirer.

C’é­tait une chambre d’angle, au pre­mier étage, avec deux fenêtres — l’une don­nant sur la rue Sak­ka­line, l’autre sur le jar­din inté­rieur de la vil­la. La fenêtre de la rue lais­sait entrer les bruits du monde — le tuk-tuk mati­nal, les voix des mar­chandes de fruits, le balai d’un moine sur les dalles du temple d’en face. La fenêtre du jar­din lais­sait entrer les odeurs — le fran­gi­pa­nier, le jas­min, la terre mouillée après la pluie, et par­fois, quand le vent souf­flait du sud, l’o­deur du Mékong, boueuse, végé­tale, immense.

Le lit occu­pait le centre de la pièce comme un autel. Un grand lit de teck, mas­sif, sombre, avec des mon­tants sculp­tés de motifs flo­raux que Soan avait pris d’a­bord pour des lotus, puis pour des nénu­phars, avant de renon­cer à iden­ti­fier quoi que ce soit — les fleurs sculp­tées dans le bois étaient des fleurs ima­gi­naires, des fleurs de nulle part, des fleurs de som­meil. Le mate­las était ferme, recou­vert d’un drap blanc et du couvre-lit de soie ivoire qu’ils avaient ces­sé de replier. La mous­ti­quaire des­cen­dait du pla­fond en un cône de tulle blanc qui, le soir, quand la lumière bais­sait, pre­nait des reflets nacrés et trans­for­mait le lit en une sorte de tente nup­tiale perpétuelle.

Ils avaient pris l’ha­bi­tude de se cou­cher tôt. Pas par fatigue — par envie. Le lit les appe­lait avec la même insis­tance que le Mékong appe­lait les pirogues, par une sorte de gra­vi­té natu­relle. Après le dîner — en bas, au res­tau­rant de la vil­la, ou dans un des petits res­tau­rants de la rue Sak­ka­line — ils mon­taient l’es­ca­lier de teck, entraient dans la chambre, et le monde exté­rieur ces­sait d’exister.

Soan décou­vrit le corps de Yara.

Ce n’est pas qu’il ne le connais­sait pas — bien sûr qu’il le connais­sait, il le connais­sait par cœur, ou du moins il croyait le connaître par cœur. Trois ans de nuits ensemble, trois ans de matins, de douches, de draps, d’é­treintes rapides et d’é­treintes longues, trois ans de peau contre peau — ça devrait suf­fire pour connaître un corps. Mais ça ne suf­fi­sait pas. Ça ne suf­fi­sait jamais. Parce que le corps de l’autre n’est pas un objet fixe, un ter­ri­toire car­to­gra­phié une fois pour toutes. Le corps de l’autre bouge, change, vieillit, bronze, pâlit, mai­grit, gonfle, se trans­forme chaque jour sans qu’on le remarque — et si on ne le remarque pas, c’est parce qu’on ne regarde plus. On croit regar­der. On se souvient.

Ici, dans cette chambre, sous cette mous­ti­quaire, dans cette cha­leur qui dénu­dait les corps comme une évi­dence — il n’y avait plus moyen de se sou­ve­nir. Il fal­lait regarder.

Soan regar­da.

Il vit que Yara avait une cica­trice minus­cule sous le sein gauche — un demi-cen­ti­mètre, blanche, presque invi­sible, qu’il n’a­vait jamais remar­quée ou qu’il avait oubliée. Il la tou­cha du bout du doigt. Qu’est-ce que c’est ? Un chat, quand j’a­vais huit ans. Le chat de la voi­sine, à Tunis. Il s’ap­pe­lait Sul­tan. L’i­dée qu’un chat nom­mé Sul­tan avait grif­fé la poi­trine de Yara vingt-cinq ans plus tôt, et que la trace était encore là, ins­crite dans la peau comme un mot dans une langue morte — cette idée le bou­le­ver­sa d’une façon qu’il ne sut pas expliquer.

Il vit que ses genoux étaient plus fon­cés que ses cuisses — une nuance à peine, un dégra­dé de cara­mel, comme si la peau avait été expo­sée dif­fé­rem­ment au soleil à chaque étage du corps. Il vit que ses orteils étaient longs, fins, presque pré­hen­siles, et qu’elle les bou­geait quand elle réflé­chis­sait — un mou­ve­ment incons­cient, un fré­tille­ment de pois­son, qu’il n’a­vait jamais remar­qué parce qu’à Paris les pieds sont dans des chaus­sures. Il vit que la ligne de ses hanches, vue de dos, des­si­nait un S inver­sé d’une grâce qui n’a­vait rien d’ap­pris — une courbe pure­ment ani­male, pure­ment géo­mé­trique, qui était en même temps la chose la plus éro­tique qu’il ait jamais contemplée.

— Arrête de me regar­der comme ça, dit Yara un soir, allon­gée sur le ventre, les bras croi­sés sous sa joue.

— Comme quoi ?

— Comme si tu me voyais pour la pre­mière fois.

— C’est un peu le cas.

Elle tour­na la tête vers lui. Ses yeux — bruns, très fon­cés, avec des éclats d’ambre dans l’i­ris que la lumière du soir allu­mait — le regar­dèrent avec une inten­si­té qui le fit déglutir.

— Alors viens voir de plus près, dit-elle.

Et Yara, de son côté, regar­dait Soan.

Elle regar­dait ses mains. Les mains de Soan étaient sa par­tie pré­fé­rée — elle le lui avait dit une fois, au début, quand on dit ces choses-là, et il avait ri, parce que per­sonne ne tombe amou­reux des mains de quel­qu’un, n’est-ce pas ? Mais si. Yara était tom­bée amou­reuse des mains de Soan — des mains longues, fines, avec des doigts ner­veux qui bou­geaient quand il par­lait, qui des­si­naient dans l’air des formes que lui seul voyait. Des mains d’ar­chi­tecte ou de pia­niste, des mains faites pour tou­cher les choses avec pré­ci­sion. Ici, à Luang Pra­bang, ces mains n’a­vaient plus rien à construire, plus rien à taper sur un cla­vier, plus rien à faire. Elles étaient libres. Et Yara les regar­dait se poser sur les objets du quo­ti­dien — le verre de café, le livre, la balus­trade du bal­con, sa propre cuisse — avec une atten­tion qui la troublait.

Elle regar­dait sa nuque. Quand Soan se pen­chait en avant pour lire, ou pour man­ger, ou pour atta­cher sa san­dale, sa nuque appa­rais­sait — une nuque brune, rasée de près sur les bords, avec un début de bron­zage qui ren­dait la peau presque dorée. C’é­tait une nuque vul­né­rable. Une nuque d’en­fant, presque. Et quelque chose dans cette vul­né­ra­bi­li­té — dans l’i­dée que cet homme qui la fai­sait jouir, qui la por­tait dans l’es­ca­lier quand elle était ivre, qui dis­cu­tait urba­nisme avec des pro­mo­teurs en cos­tume — était aus­si un être avec une nuque fra­gile, expo­sée, sans défense — quelque chose dans cette idée lui don­nait envie de le pro­té­ger et de le dévo­rer en même temps.

Leurs corps chan­gèrent. C’é­tait la cha­leur, d’a­bord — ils trans­pirent plus, ils burent plus, leur peau prit un grain dif­fé­rent, plus lisse, plus souple, comme assou­plie par l’hu­mi­di­té per­ma­nente. Yara bron­za. Son teint de miel brû­lé devint cui­vré, presque roux, et la peau de ses épaules prit un éclat mat qui fai­sait pen­ser à de la terre cuite. Soan, plus clair, rou­git d’a­bord, puis fon­ça, et ses yeux — gris-vert, inha­bi­tuels dans son visage brun — res­sor­tirent davan­tage, comme si le soleil avait aug­men­té le contraste.

Ils mai­gris­saient un peu. Pas par manque de nour­ri­ture — ils man­geaient très bien, et beau­coup — mais la cha­leur brû­lait ce qu’il res­tait de gras urbain, cette couche molle que la séden­ta­ri­té et les dîners tar­difs avaient dépo­sée autour de leurs ventres. Leurs corps se rap­pro­chaient de quelque chose de plus essen­tiel, de plus ner­veux, de plus nu. Soan per­dit ce bour­re­let au-des­sus de la cein­ture qui l’a­ga­çait sans le pré­oc­cu­per. Les bras de Yara s’af­fi­nèrent. Ils devinrent plus légers — pas plus minces : plus légers. Comme si la pesan­teur de Luang Pra­bang n’é­tait pas la même que celle de Paris.

L’a­mour phy­sique prit une tex­ture nouvelle.

À Paris, ils fai­saient l’a­mour le soir, en géné­ral, dans le lit, en géné­ral, après le dîner, en géné­ral. C’é­tait bon, c’é­tait tendre, c’é­tait par­fois pas­sion­né — mais c’é­tait cadré. Un rec­tangle de désir insé­ré dans l’a­gen­da du quo­ti­dien, entre la vais­selle et le sommeil.

Ici, les cadres avaient sau­té. Ils fai­saient l’a­mour le matin, l’a­près-midi, la nuit. Ils fai­saient l’a­mour après le petit-déjeu­ner, quand le café lao­tien leur don­nait une éner­gie ronde et sucrée. Ils fai­saient l’a­mour pen­dant la pluie de l’a­près-midi, ber­cés par le gron­de­ment de l’a­verse sur les tuiles, les volets fer­més, la chambre deve­nue une grotte tiède. Ils fai­saient l’a­mour au milieu de la nuit, réveillés par un orage, élec­tri­sés par la foudre qui éclai­rait la chambre en stroboscope.

Il n’y avait plus d’heure pour le désir. Il n’y avait plus de moment appro­prié ou inap­pro­prié. Le désir était comme la pluie — il venait quand il venait, sans pré­ve­nir, sans horaire, et ils avaient appris à ne pas lui résis­ter. Un geste suf­fi­sait. La main de Yara sur la hanche de Soan. Le souffle de Soan dans le cou de Yara. Un regard, par­fois — juste un regard, plus long que néces­saire, char­gé d’une inten­tion que les mots n’au­raient pas su formuler.

Ce qui chan­geait sur­tout, c’é­tait la len­teur. La len­teur de Luang Pra­bang avait conta­mi­né leur façon de se tou­cher. Ils pre­naient le temps. Un temps déme­su­ré, un temps qu’au­cun amant pres­sé ne com­pren­drait — le temps de suivre une ligne du bout des doigts, du bout des lèvres, sans des­ti­na­tion, sans but, juste pour le plai­sir de la ligne elle-même. Le temps de s’ar­rê­ter. Le temps de recom­men­cer. Le temps de ne rien faire et de sen­tir l’autre res­pi­rer contre soi, peau contre peau, dans la cha­leur moite, et de trou­ver dans cette immo­bi­li­té un plai­sir aus­si intense que le mouvement.

Yara avait cette façon de poser sa bouche sur le ventre de Soan et de ne pas bou­ger. Juste sa bouche, ouverte, chaude, contre sa peau, pen­dant de longues secondes qui deve­naient des minutes, et la sen­sa­tion — la cha­leur de ses lèvres, l’hu­mi­di­té légère de son souffle, le poids presque imper­cep­tible de sa tête — se dif­fu­sait len­te­ment dans tout le corps de Soan, irra­diait, mon­tait, des­cen­dait, comme une drogue douce qui prend son temps pour faire effet.

Soan avait cette façon de pas­ser ses doigts dans les che­veux de Yara, len­te­ment, en démê­lant chaque mèche avec une patience de tis­se­rand. C’é­tait un geste qui pou­vait durer une demi-heure — une demi-heure pen­dant laquelle Yara fer­mait les yeux et sen­tait chaque ter­mi­nai­son ner­veuse de son cuir che­ve­lu s’al­lu­mer une par une, comme les lumières d’une ville vue d’a­vion, et le plai­sir qu’elle en tirait était d’une nature qu’elle n’au­rait pas su nom­mer — pas exac­te­ment éro­tique, pas exac­te­ment tendre, quelque chose entre les deux, quelque chose qui n’a­vait pas de mot en fran­çais, ni en arabe, ni pro­ba­ble­ment dans aucune langue.

Le ven­ti­la­teur tour­nait. Le gecko cla­quait. Dehors la pluie tom­bait ou ne tom­bait pas. Ils étaient au monde avec une inten­si­té qu’ils n’a­vaient jamais connue — et cette inten­si­té ne venait pas de l’ex­ci­ta­tion, du nou­veau, de l’exo­tique. Elle venait du silence. Elle venait du vide. Elle venait du fait que tout le bruit de leur vie avait été reti­ré, et que dans l’es­pace ain­si déga­gé, le moindre geste, le moindre souffle, le moindre frô­le­ment pre­nait une ampleur colossale.

Un après-midi — le qua­tor­zième ou le quin­zième jour, ils ne comp­taient plus — Soan tra­ça du bout de l’in­dex une ligne sur le dos de Yara, de la nuque au coc­cyx, en sui­vant la colonne ver­té­brale. Il comp­ta les ver­tèbres. Yara frissonna.

— Com­bien ? murmura-t-elle.

— Com­bien de quoi ?

— Com­bien de vertèbres.

Il recom­men­ça. Il comp­ta. Vingt-quatre ? Vingt-cinq ? Il n’é­tait pas sûr — ses doigts se per­daient dans les der­nières, là où le dos deve­nait la chute des reins, là où la peau était plus douce, plus chaude, là où Yara cam­brait imper­cep­ti­ble­ment le dos quand il la tou­chait, un réflexe, une invi­ta­tion qu’elle ne contrô­lait pas.

— Je ne sais pas comp­ter, dit-il.

— Recom­mence.

Il recom­men­ça. Et encore. Et encore. Et à chaque fois le tra­jet était dif­fé­rent, parce que Yara res­pi­rait, et que le dos d’une femme qui res­pire n’est jamais deux fois le même paysage.

CHA­PITRE 6

Le laap arri­va un mar­di — ou un mer­cre­di, ou un ven­dre­di, quelle importance.

C’é­tait la cui­si­nière de la Vil­la San­ti qui le leur fit décou­vrir. Elle s’ap­pe­lait Kham — un pré­nom qui signi­fiait or, apprirent-ils plus tard, et qui lui allait par­fai­te­ment, non pas par éclat mais par den­si­té. Kham était une femme d’une soixan­taine d’an­nées, petite, sèche, le visage plis­sé par une vie entière de vapeurs de cui­sine, avec des mains extra­or­di­naires — des mains courtes, larges, puis­santes, cou­vertes de minus­cules cica­trices de brû­lures, des mains qui avaient haché, pilé, pétri, grillé, émin­cé plus de nour­ri­ture qu’un cer­veau humain ne pou­vait en concevoir.

Kham ne par­lait presque pas. Ni fran­çais, ni anglais — quelques mots de chaque, juste assez pour sou­rire et hocher la tête. Elle par­lait lao, évi­dem­ment, et un peu de thaï, et peut-être un peu de viet­na­mien, héri­tage d’une his­toire régio­nale enche­vê­trée. Mais sa vraie langue était la cui­sine. C’é­tait par la nour­ri­ture qu’elle com­mu­ni­quait, par les plats qu’elle posait sur la table avec ce geste sec et pré­cis des cui­si­nières pro­fes­sion­nelles — un geste sans céré­mo­nie, sans pré­sen­ta­tion, un geste qui disait : mange.

Le laap de Kham était une révélation.

Soan et Yara avaient man­gé du laap dans les res­tau­rants de la rue Sak­ka­line, bien sûr — c’é­tait le plat natio­nal, on le trou­vait par­tout, dans toutes les ver­sions. Mais le laap de Kham était autre chose. La viande — du porc, ce jour-là, haché très fin au cou­teau, pas au hachoir — était tiède, pas chaude, et cette tié­deur était essen­tielle : elle lais­sait les saveurs se déployer sans les brû­ler. Le jus de citron vert, la menthe fraîche, la coriandre, les écha­lotes, le piment oiseau émiet­té, la poudre de riz grillé qui appor­tait un cro­quant sub­til, ter­reux, comme le sou­ve­nir d’un champ — tout cela com­po­sait un équi­libre que Soan ne sut pas décrire autre­ment qu’en fer­mant les yeux.

— Mon Dieu, dit Yara.

Elle avait les doigts dans le sti­cky rice — on man­geait le laap avec du riz gluant, tou­jours, en rou­lant une bou­lette de riz entre les doigts de la main droite et en la trem­pant dans le laap. Le geste était archaïque, enfan­tin, sen­suel. Les doigts dans la nour­ri­ture. La nour­ri­ture por­tée à la bouche par la main nue. Yara, qui avait gran­di dans une culture de la main — en Tuni­sie on mange le cous­cous avec les doigts, on trempe le pain dans la haris­sa, on casse les figues de bar­ba­rie à mains nues — retrou­vait ici un rap­port au corps et à l’a­li­ment que la four­chette avait aboli.

— C’est comme les briks de ma grand-mère, dit-elle.

— Un laap de porc lao­tien res­semble à un brik tunisien ?

— Non. C’est le geste. C’est les doigts. C’est la même chose.

Soan com­prit. Ce n’é­tait pas le goût qui les reliait — c’é­tait le contact. La main dans la nour­ri­ture, la nour­ri­ture dans la bouche, sans inter­mé­diaire, sans dis­tance. La civi­li­sa­tion occi­den­tale avait inven­té le cou­vert pour sépa­rer le corps de ce qu’il mange, pour impo­ser une média­tion, une poli­tesse. Ici — et en Tuni­sie, et en Inde, et dans la moi­tié du monde — cette média­tion n’exis­tait pas. On tou­chait ce qu’on man­geait. On man­geait ce qu’on tou­chait. Le plai­sir était direct, immé­diat, sans filtre.

Kham leur appor­tait des choses qu’ils n’a­vaient pas com­man­dées. C’é­tait deve­nu un rituel. Chaque soir, en plus de ce qu’ils avaient choi­si sur la carte, un petit plat sup­plé­men­taire appa­rais­sait — une cou­pelle de jeow bong, la pâte de piment aux peaux de buffle qui brû­lait la langue d’un feu lent et fumé ; un bol de soupe de poti­ron au lait de coco, douce, onc­tueuse, cou­leur de cou­cher de soleil ; une assiette de kai­pen, les fameuses algues du Mékong, séchées, frites, crous­tillantes, par­se­mées de sésame, qu’on cro­quait comme des chips et qui avaient un goût de rivière, de pierre, de profondeur.

Un soir, Kham appor­ta un plat que Yara ne recon­nut pas — des mor­ceaux de viande sombre dans une sauce épaisse, brune, par­fu­mée de citron­nelle et de feuilles de citron­nier kaf­fir. Un or lam. Le ragoût de Luang Pra­bang, le plat des jours de fête, le plat que les familles pré­pa­raient pour les mariages et les céré­mo­nies du baci. La viande — du buffle, cette fois — avait mijo­té pen­dant des heures dans un bouillon aro­ma­tique char­gé de sakhan, une écorce piquante qu’on ne trou­vait nulle part ailleurs qu’au Laos, un poivre ligneux, ter­reux, qui fai­sait vibrer la langue d’une façon unique.

Yara goû­ta. Fer­ma les yeux. Les rouvrit.

— C’est comme un tajine, dit-elle.

Soan leva un sourcil.

— C’est comme un tajine qui aurait voya­gé, cor­ri­gea-t-elle. Un tajine qui serait par­ti de Tunis, qui aurait tra­ver­sé l’I­ran et l’Inde, qui aurait lon­gé le Mékong, et qui serait arri­vé ici en ayant tout oublié sauf l’es­sen­tiel — la len­teur, la patience, le temps de cuisson.

Ce n’é­tait pas faux. La cui­sine de Luang Pra­bang par­ta­geait avec la cui­sine tuni­sienne cette science de la cuis­son lente, cette façon de lais­ser le temps faire son tra­vail, de ne pas brus­quer les saveurs, de les lais­ser infu­ser, se mélan­ger, se trans­for­mer. Le feu bas. Le cou­vercle fer­mé. L’at­tente. Et au bout de l’at­tente, quelque chose de plus pro­fond que ce que la hâte aurait jamais pu produire.

Kham les regar­dait man­ger depuis le seuil de la cui­sine, les bras croi­sés, le visage impas­sible. Mais quand Yara leva les yeux vers elle et joi­gnit les mains — le nop, le salut lao, qu’ils avaient appris à faire natu­rel­le­ment — quelque chose bou­gea sur le visage de Kham. Pas un sou­rire — moins que ça, et plus. Un plis­se­ment des yeux, une incli­nai­son infime de la tête, un acquies­ce­ment qui disait : je sais. Je sais que tu sais. La nour­ri­ture nous a compris.

Après le dîner, ils mon­taient dans la chambre avec le goût du repas encore sur les lèvres. Soan embras­sait Yara et sen­tait le piment, le citron vert, la citron­nelle. Elle l’embrassait et sen­tait la Beer­lao, le sti­cky rice, le café. Leurs bouches mêlaient les saveurs, les langues por­taient encore la mémoire des épices, et l’acte de man­ger se pro­lon­geait dans l’acte d’embrasser avec une conti­nui­té qui n’a­vait rien d’ac­ci­den­tel — c’é­tait le même appé­tit, la même faim, le même désir de prendre le monde dans sa bouche et de ne pas le recracher.

Le matin, ils allaient au mar­ché. Le mar­ché du matin de Luang Pra­bang — pas le mar­ché de nuit, pas celui des tou­ristes, mais l’autre, le vrai, celui qui s’é­ta­lait le long de la rue Chao Fa Ngum dès cinq heures du matin — était un spec­tacle qui à lui seul jus­ti­fiait le voyage. On y trou­vait tout ce que la jungle, la rivière et la terre du Laos pou­vaient pro­duire : des mon­tagnes de riz gluant empa­que­tées dans des feuilles de bana­nier, des pois­sons du Mékong aux écailles d’argent posés sur des feuilles vertes, des tas de piment rouge vif, des bottes de citron­nelle, des racines de galan­ga, des bou­quets de coriandre, de menthe, de basi­lic sacré dont le par­fum mon­tait dans l’air humide comme un encens profane.

Et des choses plus étranges. Des tas d’in­sectes grillés — des grillons, des larves de bam­bou, des four­mis rouges — que les mar­chandes ven­daient dans des sacs en plas­tique avec le même natu­rel qu’on vend des caca­huètes. Des peaux de buffle séchées, raides comme du car­ton, empi­lées contre un mur. Des écu­reuils fumés. Des anguilles vivantes qui se tor­tillaient dans des bas­sines d’eau trouble. Un jour, Yara s’ar­rê­ta devant un étal où un rat de rizière — un gros rat brun, propre, nour­ri de riz, pas un rat d’é­gout — était pré­sen­té entier, grillé, sur un lit de feuilles de bananier.

— Tu crois qu’il est bon ? dit-elle.

— Je crois que ça dépend de ce qu’on entend par bon.

Ils ne man­gèrent pas le rat. Mais Yara ache­ta un sac de four­mis rouges — ou plu­tôt d’œufs de four­mis rouges, qui ser­vaient à faire une ome­lette déli­cate, piquante, d’un goût impos­sible à com­pa­rer avec quoi que ce soit d’oc­ci­den­tal. Elle les rame­na à la Vil­la San­ti et les don­na à Kham, qui les regar­da avec un air qui signi­fiait clai­re­ment : tiens, la Tuni­sienne com­prend quelque chose. Le soir, les œufs de four­mis appa­rurent dans une ome­lette aux herbes, dorée, crous­tillante, accom­pa­gnée de sti­cky rice et de jeow mak len — une sauce de tomates grillées pilées au mor­tier avec du piment et de la coriandre.

La nour­ri­ture devint leur bous­sole. Chaque repas était une explo­ra­tion, un voyage à l’in­té­rieur du voyage. Ils apprirent les noms des plats — ping kai, le pou­let grillé ; mok pa, le pois­son cuit à la vapeur dans une feuille de bana­nier ; tam mak houng, la salade de papaye verte pilée au mor­tier avec du piment, du citron, du padek — le padek, cette sauce de pois­son fer­men­té qui empes­tait à faire fuir un bataillon mais qui don­nait à tout ce qu’elle tou­chait une pro­fon­deur uma­mi insondable.

Ils apprirent à man­ger épi­cé. Pas comme à Paris, où l’é­pice est un condi­ment, un sup­plé­ment, une option sur la carte — ici, l’é­pice était le cœur. Le piment n’ac­com­pa­gnait pas le plat — le plat accom­pa­gnait le piment. Il fal­lait apprendre à accueillir la brû­lure, à ne pas la com­battre, à la lais­ser mon­ter dans la bouche comme une vague de cha­leur, puis redes­cendre, et lais­ser der­rière elle un pico­te­ment qui aigui­sait tous les goûts, qui ren­dait le sucré plus sucré, l’a­cide plus acide, l’a­mer plus amer.

Yara avait une tolé­rance au piment supé­rieure à celle de Soan — la haris­sa de l’en­fance, pro­ba­ble­ment, cette pâte rouge brû­lante qu’on étale sur le pain du petit-déjeu­ner à Tunis. Elle man­geait le laap très pimen­té sans cil­ler, les yeux à peine brillants, tan­dis que Soan suait, reni­flait, buvait de l’eau qui ne ser­vait à rien — l’eau ne calme pas le piment, c’est une illu­sion, seul le riz gluant absorbe le feu — et se mou­rait d’un plai­sir maso­chiste qu’il n’a­vait jamais soup­çon­né chez lui.

— Tu pleures, dit Yara.

— C’est le bon­heur, dit Soan.

Et c’é­tait le bon­heur. Le bon­heur simple, bête, ani­mal, du corps qui mange ce qu’il aime, qui trans­pire, qui brûle, qui se répare avec du riz et recom­mence. Le bon­heur du ventre plein, de la bouche en feu, de la Beer­lao qui coule fraîche dans la gorge comme un tor­rent de mon­tagne. Le bon­heur d’être vivant, d’a­voir faim, d’a­voir soif, d’a­voir chaud — d’a­voir un corps, tout sim­ple­ment, un corps qui fonc­tionne, qui sent, qui goûte, qui touche, et qui par­tage tout ça avec un autre corps assis en face, de l’autre côté de la table, qui brûle et sue et rit de la même façon.

Kham les obser­vait. Chaque soir, depuis le seuil de sa cui­sine. Et chaque soir, cette incli­nai­son infime de la tête, ce plis­se­ment des yeux — non pas un sou­rire, mais sa ver­sion lao­tienne, son équi­valent boud­dhiste : un acquies­ce­ment silen­cieux à ce qui est.

CHA­PITRE 7

Le piro­guier s’ap­pe­lait Bounmy.

Ils ne sur­ent jamais son âge — il avait le visage hors du temps des hommes du Mékong, un visage buri­né, tan­né, creu­sé par le soleil et par le vent du fleuve, qui pou­vait avoir cin­quante ans ou soixante-dix. Il por­tait un cha­peau de paille à larges bords, un short kaki, et rien d’autre. Son torse nu était maigre et mus­cu­leux, avec des ten­dons qui saillaient sous la peau comme les cor­dages d’un navire. Ses pieds — larges, plats, cal­leux — sem­blaient avoir été sculp­tés pour épou­ser le fond d’une pirogue.

C’est la femme de la récep­tion — celle au visage-lac — qui leur avait pro­po­sé l’ex­cur­sion. Pak Ou, avait-elle dit, en mon­trant la direc­tion du nord avec un geste vague, comme si les grottes sacrées étaient juste au bout de la rue. Pak Ou, deux heures en bateau. Très beau. Beau­coup de Bouddha.

La pirogue les atten­dait au pon­ton, en bas de l’es­ca­lier de la berge, à l’en­droit où la Nam Khan se jette dans le Mékong. C’é­tait une longue barque en bois, étroite, peinte en bleu avec des motifs flo­raux à la proue, équi­pée d’un moteur hors-bord à l’ar­rière qui fai­sait un bruit de ton­deuse à gazon asth­ma­tique. Il y avait deux bancs en bois et un auvent de toile pour se pro­té­ger du soleil — ou de la pluie, selon l’hu­meur du ciel.

Boun­my les aida à embar­quer sans un mot. Il fit asseoir Yara à l’a­vant, Soan au milieu, et prit sa place à l’ar­rière, la main sur le manche du moteur. Puis il lan­ça le moteur d’un geste sec — un seul coup, le moteur tous­sa et démar­ra — et la pirogue glis­sa sur l’eau brune.

Le Mékong, vu d’en bas, était un autre monde.

Depuis la berge, le fleuve avait une majes­té loin­taine, pano­ra­mique — on le regar­dait comme on regarde un pay­sage, avec de la dis­tance, du recul, de la sécu­ri­té. Mais depuis la pirogue, on était dedans. Le fleuve n’é­tait plus un décor — c’é­tait un être vivant, une masse d’eau en mou­ve­ment per­ma­nent, avec des cou­rants, des tour­billons, des remous visibles à la sur­face comme des muscles qui roulent sous une peau. L’eau brune pas­sait à quelques cen­ti­mètres de leurs mains, épaisse, opaque, char­gée de limon, de terre, de tout ce que la mous­son arra­chait aux mon­tagnes et char­riait vers le sud. On ne voyait rien en des­sous — le Mékong gar­dait ses secrets.

Yara se pen­cha et trem­pa sa main dans l’eau.

La sen­sa­tion la sur­prit. L’eau n’é­tait pas froide — elle était tiède, presque chaude, avec une tex­ture soyeuse, hui­leuse, qui n’a­vait rien à voir avec l’eau claire des rivières euro­péennes. C’é­tait une eau pleine, une eau nour­rie, une eau qui avait tra­ver­sé la Chine, le Myan­mar, le Laos du nord, et qui por­tait en elle le sou­ve­nir de mil­liers de kilo­mètres de mon­tagnes, de forêts, de vil­lages. Yara lais­sa sa main traî­ner dans le cou­rant et sen­tit la résis­tance de l’eau contre ses doigts — une résis­tance douce, insis­tante, comme la caresse d’un ani­mal qu’on ne peut pas voir.

Soan la regar­dait faire. Sa main brune dans l’eau brune, les doigts écar­tés, le poi­gnet souple, et der­rière elle le fleuve immense, les mon­tagnes vertes, le ciel de mous­son bas et gris. Il pen­sa qu’il pour­rait pas­ser le reste de sa vie à la regar­der trem­per sa main dans des fleuves.

Ils remon­tèrent le Mékong pen­dant deux heures. Le pay­sage défi­lait avec une len­teur majes­tueuse — des falaises de cal­caire cou­vertes de végé­ta­tion, des vil­lages de pêcheurs accro­chés à la berge comme des nids d’oi­seaux, des pirogues croi­sées en sens inverse qui fai­saient un signe de la main, des buffles d’eau immer­gés jus­qu’au cou qui les regar­daient pas­ser avec l’in­dif­fé­rence des dieux. Par­fois un héron cen­dré s’en­vo­lait d’un banc de sable, dépliant ses grandes ailes grises avec une non­cha­lance royale, et tra­çait dans l’air un arc silen­cieux avant de se poser cent mètres plus loin.

Boun­my pilo­tait sans effort appa­rent. Il lisait le fleuve comme on lit un livre — repé­rant les cou­rants, évi­tant les hauts-fonds, choi­sis­sant la bonne ligne entre les tour­billons. De temps en temps il cou­pait le moteur et lais­sait la pirogue déri­ver quelques secondes dans le silence — un silence immense, abso­lu, fait uni­que­ment du bruit de l’eau contre la coque et du cri loin­tain d’un oiseau. Puis il relan­çait le moteur et la pirogue repre­nait sa course.

La pluie les prit à mi-chemin.

Elle arri­va par le nord, pré­cé­dée d’un rideau gris qui avan­çait sur le fleuve comme un mur de fumée. Boun­my ne chan­gea pas de cap. Il sor­tit d’un coffre deux grands para­pluies qu’il ten­dit à Soan et Yara, puis remit sa main sur le moteur. Quand la pluie les attei­gnit, elle était chaude — tou­jours cette eau tiède, cette pluie de bain — et le bruit sur la toile de l’auvent fut assour­dis­sant, un tam­bou­ri­ne­ment conti­nu qui ren­dait toute conver­sa­tion impossible.

Yara replia son para­pluie. Elle ouvrit les bras et leva le visage vers le ciel. La pluie ruis­se­lait sur elle — dans ses che­veux, sur ses épaules, sur ses seins sous le tis­su trem­pé de sa robe, sur ses cuisses nues. Elle avait les yeux fer­més et la bouche entrou­verte et elle buvait la pluie, elle rece­vait la pluie, elle était la pluie. Soan replia son para­pluie à son tour. La pluie les enve­lop­pa ensemble, chaude, dense, par­fu­mée, et dans la pirogue bleue au milieu du Mékong, sous l’a­verse, trem­pés, riants, ils furent pen­dant quelques minutes les deux seules per­sonnes au monde.

Boun­my ne se retour­na pas. Il avait vu d’autres couples sur son fleuve. Il avait vu des amants et des indif­fé­rents, des jeunes mariés et des vieux ménages, des gens qui regar­daient le pay­sage et des gens qui ne voyaient rien. Ces deux-là, il le savait d’ins­tinct, étaient de ceux qui voient. Il accé­lé­ra un peu pour sor­tir de l’a­verse et la pirogue glis­sa vers une trouée de lumière, là-bas, au nord, où le ciel se déchirait.

Les grottes de Pak Ou appa­rurent dans une falaise de cal­caire, au confluent du Mékong et de la rivière Ou. Deux cavi­tés ouvertes dans la roche, à flanc de mon­tagne, acces­sibles par un esca­lier de pierre raide et glis­sant. Boun­my amar­ra la pirogue à un pon­ton bran­lant et les lais­sa mon­ter seuls. Il res­ta assis dans la pirogue, le cha­peau de paille sur les yeux, les bras croi­sés, et s’en­dor­mit ins­tan­ta­né­ment — ou fit sem­blant de s’en­dor­mir, ce qui dans le Laos de la mous­son reve­nait exac­te­ment au même.

Les grottes étaient pleines de bouddhas.

Des cen­taines. Des mil­liers. Des boud­dhas de toutes tailles — de la sta­tuette de cinq cen­ti­mètres au boud­dha gran­deur nature — en bois, en bronze, en pierre, en or, en argile, en ciment. Des boud­dhas debout, assis, cou­chés. Des boud­dhas qui médi­taient, qui ensei­gnaient, qui tou­chaient la terre, qui appe­laient la pluie. Des boud­dhas neufs, brillants, fraî­che­ment dorés, et des boud­dhas anciens, éro­dés, mous­sus, dont les visages avaient été man­gés par le temps et qui n’a­vaient plus de traits — juste une forme humaine, une sil­houette de séré­ni­té, une idée de paix.

Ils avaient été dépo­sés là au fil des siècles par les fidèles — des rois, des moines, des pêcheurs, des pay­sans — et per­sonne ne les avait jamais reti­rés. Ils s’ac­cu­mu­laient comme des sédi­ments, couche après couche, siècle après siècle, et les plus anciens étaient enfouis der­rière les plus récents, invi­sibles, oubliés, mais tou­jours là. La grotte entière était un dépôt de dévo­tion — non pas un temple, non pas un musée, mais quelque chose de plus mys­té­rieux : un lieu où les humains venaient poser leur foi comme on pose un objet fra­gile dans un endroit sûr, et repar­taient les mains vides.

Yara s’as­sit dans la grotte infé­rieure, celle qui don­nait sur le fleuve. La lumière entrait par l’ou­ver­ture et éclai­rait les pre­miers rangs de boud­dhas d’une clar­té dorée. Der­rière, l’obs­cu­ri­té. Les boud­dhas dans l’ombre res­sem­blaient à des fan­tômes bien­veillants, des sil­houettes assises dans le noir depuis si long­temps qu’elles fai­saient par­tie de la roche.

— C’est étrange, dit Yara.

— Quoi ?

— Chez moi, Dieu, on ne le voit pas. On ne le repré­sente pas. Il est par­tout mais il n’a pas de visage. Pas d’i­mage. Ici, il a mille visages. Dix mille. Et tous sourient.

Soan s’as­sit à côté d’elle. Il regar­da les boud­dhas. Ils sou­riaient, en effet — ce sou­rire célèbre, ce sou­rire qui n’é­tait pas joyeux ni triste, ce sou­rire qui ne cher­chait rien, qui ne pro­met­tait rien, qui disait sim­ple­ment : ce qui est, est. Ce sou­rire qui avait tra­ver­sé deux mille cinq cents ans d’his­toire humaine sans se modi­fier, sans s’al­té­rer, sans se moder­ni­ser. Le même sou­rire sur un boud­dha du IIIe siècle et sur un boud­dha ache­té hier au mar­ché de nuit.

— Tu crois à quelque chose ? deman­da Yara.

La ques­tion était inat­ten­due. Ils n’en par­laient jamais, ou presque — la croyance, la foi, tout ça. Yara venait d’une famille tuni­sienne laïque, édu­quée, qui pra­ti­quait le rama­dan par habi­tude plus que par convic­tion et man­geait du jam­bon à Paris sans culpa­bi­li­té visible. Soan venait de nulle part en matière de reli­gion — une famille bre­tonne vague­ment catho­lique, bap­ti­sé, com­mu­nié, jamais retour­né à l’é­glise. Ni l’un ni l’autre ne priait. Ni l’un ni l’autre ne croyait, au sens fort du terme. Mais ici, dans cette grotte, face à ces mille visages sou­riants, la ques­tion méri­tait d’être posée.

— Je crois à ça, dit Soan.

Il fit un geste vague qui englo­bait la grotte, le fleuve, la pirogue en bas, la pluie dehors, et Yara à côté de lui.

— Ça quoi ?

— Ce moment. Ce truc-là. Être ici. C’est tout ce que je sais.

Yara posa sa tête contre son épaule. Un boud­dha en face d’eux — un petit boud­dha de bois noir, très ancien, au sou­rire presque effa­cé — sem­blait approuver.

Au retour, le Mékong avait chan­gé de cou­leur. Le soleil de fin d’a­près-midi per­çait les nuages par endroits et posait sur l’eau des taches d’or mou­vantes. Le fleuve était deve­nu un patch­work de brun, d’or et de vert — le vert des reflets de la jungle sur la sur­face, un vert d’eau, un vert de monde englou­ti. Les mon­tagnes de la rive pro­je­taient des ombres longues sur le fleuve et la lumière rasante trans­for­mait chaque ride de l’eau en une lame de cuivre.

Boun­my avait cou­pé le moteur. La pirogue des­cen­dait le cou­rant en silence, por­tée par le fleuve, et le seul bruit était celui de l’eau contre la coque — un cla­po­tis régu­lier, doux, hyp­no­tique, qui res­sem­blait au bat­te­ment d’un cœur. Yara s’é­tait endor­mie, la tête sur les genoux de Soan, les pieds nus posés sur le banc de bois. Ses che­veux, encore humides de la pluie, avaient séché en mèches désor­don­nées qui lui bar­raient le visage. Soan les écar­tait un par un, du bout des doigts, avec des gestes de chirurgien.

Il leva les yeux vers Boun­my. Le piro­guier le regar­dait. Leurs regards se croi­sèrent et Boun­my eut un sou­rire — le pre­mier de la jour­née, un vrai sou­rire, large, qui décou­vrait des dents noir­cies par le bétel, et dans ce sou­rire il y avait quelque chose qui n’a­vait besoin d’au­cune tra­duc­tion : la recon­nais­sance d’un homme qui voit un autre homme aimer une femme, et qui sait que c’est la seule chose qui compte.

La pirogue glis­sa dans le cré­pus­cule. Les temples de Luang Pra­bang appa­rurent au loin, dorés par la der­nière lumière. Yara dor­mait. Le fleuve cou­lait. Le monde était exac­te­ment tel qu’il devait être.

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