Traverser Ispahan — Chapitre 2
Traverser Ispahan
Traverser Ispahan
Chapitre 2
II
L’aristocrate
Le lendemain matin, Bahram se réveilla avec l’appel à la prière.
Ce n’était pas le muezzin de la mosquée voisine qui l’avait tiré du sommeil — celui-là chantait trop loin, sa voix arrivait assourdie, filtrée par les murs épais de l’Abbasi — mais un autre, plus proche, dont le chant montait d’une petite mosquée de quartier que Bahram ne connaissait pas, une voix rauque et tremblante de vieil homme qui égrenait les syllabes de l’adhan avec une lenteur méditative, comme s’il avait tout le temps du monde, comme si l’aube elle-même attendait qu’il eût fini pour se lever tout à fait.
« Allahu Akbar, Allahu Akbar… »
Bahram resta allongé dans son lit, les yeux ouverts, regardant le plafond peint où la lumière de l’aube, encore grise, encore incertaine, commençait à révéler les motifs floraux, ces entrelacs de roses et de tulipes que des artisans safavides avaient tracés trois siècles plus tôt et qui semblaient flotter au-dessus de lui comme un jardin renversé, comme un reflet du jardin d’en bas dans un miroir céleste.
Il ne priait pas.
Il n’avait jamais vraiment prié, même enfant, même quand son père l’emmenait à la mosquée du vendredi et qu’il devait faire semblant de murmurer les sourates avec les autres, et cette absence de foi — car c’était bien cela, une absence plutôt qu’un refus — ne le tourmentait pas, ne lui semblait pas un manque, car il avait trouvé autre chose, quelque chose qui ressemblait peut-être à la foi sans en porter le nom : cette attention au monde, cette contemplation des formes et des lumières, cette façon de regarder un jardin ou un visage ou une ruine avec une intensité qui touchait au sacré sans passer par les rituels.
La photographie était sa prière.
Il se leva quand le muezzin se tut, et il alla à la fenêtre pour regarder le jardin dans la lumière de l’aube.
C’était l’heure la plus belle, peut-être, l’heure où le monde semble neuf, lavé par la nuit, débarrassé de la poussière et de la fatigue de la veille, et le jardin de l’Abbasi, dans cette lumière rose et or qui précède le lever du soleil, avait quelque chose d’irréel, de suspendu, comme ces jardins des miniatures persanes où le temps n’existe pas, où les amants restent éternellement jeunes, où les roses ne fanent jamais.
La rosée brillait sur les feuilles des rosiers et sur les pétales des fleurs, des milliers de gouttelettes minuscules qui captaient la lumière et la réfractaient en arcs-en-ciel imperceptibles, et l’eau du grand bassin, immobile à cette heure où les fontaines ne jouaient pas encore, reflétait le ciel avec une netteté parfaite, de sorte qu’on ne savait plus où finissait le réel et où commençait le reflet, où était le haut et où était le bas.
Bahram prit son Leica et descendit dans le jardin.
*
Il était seul.
À cette heure, les clients de l’hôtel dormaient encore, et les domestiques vaquaient à leurs occupations dans les cuisines et les buanderies, loin du jardin, et Bahram avait l’impression d’être le premier homme sur terre, ou le dernier, celui qui assiste à la création du monde ou à sa fin, et cette solitude lui convenait, car c’était dans la solitude qu’il travaillait le mieux, qu’il voyait le mieux, qu’il était le plus lui-même.
Il marcha lentement le long des allées de gravier, s’arrêtant parfois pour cadrer une image, un angle de mur où la lumière créait des ombres géométriques, un rosier dont les fleurs s’ouvraient au soleil naissant, le reflet des arcades dans le bassin, et il déclencha plusieurs fois, sachant déjà que certaines de ces images seraient ratées, que la lumière aurait changé entre le moment où il avait vu et le moment où il avait appuyé, mais sachant aussi que d’autres seraient réussies, qu’elles captureraient quelque chose de cette heure fugitive, de cette beauté éphémère.
Il photographia le bassin octogonal avec ses faïences turquoise que la lumière rasante faisait briller comme des pierres précieuses.
Il photographia les colonnes torses des arcades, ces spirales de brique qui semblaient monter vers le ciel comme des prières pétrifiées.
Il photographia un paon qui traversait une allée avec cette démarche hautaine et ridicule des paons, traînant derrière lui sa queue repliée comme une traîne de robe.
Il photographia l’ombre d’un cyprès sur un mur de brique, cette ombre longue et effilée qui ressemblait à un doigt pointé vers quelque chose d’invisible.
Et puis il s’arrêta, car il avait vu quelque chose.
Quelqu’un.
*
Jalal Mostowfi était assis sur un banc de pierre, à l’autre bout du jardin, dans un coin ombragé que les premiers rayons du soleil n’avaient pas encore atteint, et il regardait Bahram avec ce demi-sourire que Bahram avait déjà remarqué la veille, ce sourire qui pouvait être de l’amusement ou du mépris, ou peut-être les deux à la fois.
Le vieil aristocrate portait une robe de chambre de soie brodée, d’un bleu nuit passé, élimé aux coudes et aux poignets mais encore beau, encore digne, et sur sa tête, à cette heure matinale où personne ne pouvait le voir, il ne portait pas le kolah qajar de la veille mais un simple calot de velours noir, et ses pieds étaient nus dans des babouches de cuir usé, et il tenait entre ses doigts un chapelet d’ambre dont il égrenait les perles avec une lenteur mécanique, sans y penser, comme on fait un geste qu’on a répété des milliers de fois.
Bahram hésita un instant, puis marcha vers lui.
« Salam aleikum, dit-il en s’approchant, la main portée légèrement vers le cœur. Bebakhshid, je ne voulais pas troubler votre solitude. »
Le vieil homme balaya l’excuse d’un geste de la main, ce geste ample et lent des aristocrates persans qui signifie à la fois « ce n’est rien » et « je vous accorde cette faveur ».
« Aleikum salam. Khâhesh mikonam, vous ne troublez rien du tout. La solitude d’un vieil homme n’a pas tant de valeur. Befarmâid, asseyez-vous, je vous en prie. Ce banc est assez grand pour deux, et votre présence l’honore. »
Bahram inclina légèrement la tête en signe de remerciement, mais ne s’assit pas tout de suite, car s’asseoir immédiatement aurait été discourtois, aurait signifié qu’il prenait l’invitation pour argent comptant, qu’il considérait avoir le droit d’occuper cet espace.
« Vous êtes trop aimable, dit-il. Je ne voudrais pas m’imposer. »
« Vous ne vous imposez pas. Befarmâid, befarmâid. »
Cette fois Bahram s’assit, à l’autre extrémité du banc, laissant entre eux un espace respectueux, et il posa son Leica sur ses genoux, et il attendit, car il sentait que le vieil homme avait quelque chose à dire, quelque chose qui viendrait en son temps, comme viennent les choses en Iran, lentement, après les préambules et les politesses, après que le ta’arof a établi les positions de chacun et permis à la conversation véritable de commencer.
« Vous êtes photographe », dit Jalal Mostowfi. Ce n’était pas une question.
« Bale, à votre service. Si l’on peut appeler cela un métier. »
Le vieil homme eut un petit sourire, car il avait reconnu la formule, cette façon de minimiser ce qu’on fait pour ne pas paraître vaniteux, et il apprécia que le jeune homme connût les usages, qu’il ne fût pas de ces modernes qui disent « je » à tout bout de champ et qui parlent de leurs accomplissements comme s’ils étaient seuls au monde.
« Je vous ai observé hier soir, sur la terrasse. Godard vous a fait signe. Vous travaillez pour lui ? »
« Il m’arrive d’avoir cet honneur, oui. Je documente les fouilles, les monuments, quand Godard Khan veut bien de mes services. Je travaille aussi pour la presse, quand on daigne m’accorder quelques commandes. »
« La presse iranienne ou la presse étrangère ? »
« Les deux, si elles veulent bien de moi. »
Jalal Mostowfi hocha la tête, et ses doigts continuèrent d’égrener le chapelet d’ambre, et son regard se perdit un instant dans le jardin, vers le bassin où les premiers rayons du soleil commençaient à jouer sur l’eau.
« Vous documentez ce qui disparaît, dit-il enfin. C’est un métier de deuil. »
Bahram ne répondit pas tout de suite, car la remarque l’avait touché plus qu’il ne l’aurait voulu, car elle disait quelque chose de vrai, quelque chose qu’il savait sans se l’être jamais formulé aussi clairement, et le ta’arof, ici, n’avait pas sa place, car certaines vérités exigent qu’on les reçoive sans fard.
« Peut-être, dit-il enfin. Mais c’est aussi un métier de mémoire. »
« La mémoire est une forme de deuil, jeune homme. On ne se souvient que de ce qu’on a perdu. »
*
Ils restèrent un moment en silence, regardant le jardin s’éveiller autour d’eux, les ombres qui reculaient, la lumière qui avançait, les oiseaux qui commençaient à chanter dans les platanes, et ce silence n’était pas gênant, n’était pas pesant, c’était un silence persan, un silence qui fait partie de la conversation au même titre que les mots, un silence qui dit des choses que les mots ne savent pas dire.
Puis Jalal Mostowfi reprit la parole, et sa voix avait changé, était devenue plus douce, presque rêveuse.
« Mon grand-père était vizir de Naser al-Din Shah. Mon père a servi Mozaffar al-Din Shah, puis Mohammad Ali Shah, puis Ahmad Shah. Trois générations de Mostowfi au service des Qajars. Et maintenant, regardez-moi. Je vis dans un hôtel. Je vends les trésors de mes ancêtres à des Américains qui ne savent pas les lire. Je porte un bonnet interdit sous un toit étranger. »
Il eut un rire bref, sans joie.
« Vous savez ce que disait mon père ? Il disait : Les dynasties passent, mais les familles demeurent. Il avait tort. Les familles aussi passent. Tout passe. »
« Le palais de Khosrow est livré aux hiboux,
Et les araignées tissent leur toile dans le palais d’Afrasiab… »
Bahram reconnut les vers. C’était Saadi, le grand Saadi de Chiraz, qui avait écrit cela sept siècles plus tôt, et ces vers étaient aussi vrais maintenant qu’ils l’avaient été alors, car les empires s’effondraient toujours, car les palais tombaient toujours en ruine, car les hiboux finissaient toujours par nicher là où les rois avaient dormi.
« Vous connaissez Saadi, dit Jalal Mostowfi en regardant Bahram avec un intérêt nouveau. C’est rare, de nos jours. Les jeunes gens préfèrent les journaux et les automobiles. »
« Vous me faites trop d’honneur. Mon ignorance est vaste, mais mon père, que Dieu ait son âme, était calligraphe. Il copiait des poèmes. J’ai eu la chance de grandir avec Hafez et Saadi, c’est tout ce que je sais. »
« Un calligraphe. » Le vieil homme sembla réfléchir, fouiller dans sa mémoire. « Nahavandi, avez-vous dit hier ? Il n’y aurait pas eu un Nahavandi qui travaillait pour la bibliothèque du prince Farman Farma, il y a longtemps ? »
« C’était mon père, oui. Vous lui faites honneur de vous en souvenir. »
« Je l’ai connu, dit Jalal Mostowfi, et quelque chose passa dans ses yeux, un éclair de mémoire, une ombre de nostalgie. Un homme de grand mérite, très habile. Il avait une façon de tracer le noun final qui était incomparable. Je me souviens d’un Hafez qu’il avait copié pour mon père, un manuscrit sur papier de Samarkand, avec des enluminures d’or et de lapis-lazuli. C’était une merveille, vraiment, une merveille. »
Bahram sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine, car entendre parler de son père par cet homme qui l’avait connu, qui se souvenait de son travail, c’était comme retrouver un fragment perdu, une pièce manquante du puzzle de sa propre histoire.
« Vous êtes trop bon de dire cela, dit-il, et sa voix était un peu rauque malgré lui. Ce manuscrit existe encore ? »
Le vieil homme eut un geste vague de la main, un geste qui englobait le jardin, l’hôtel, le monde entier.
« Je l’ai vendu. Il y a trois ans. À un collectionneur anglais qui possède maintenant la moitié des trésors de l’Iran. Que voulez-vous, il faut bien vivre. Votre père est retourné vers Dieu, je suppose ? »
« Oui. Il y a huit ans. Que Dieu lui accorde sa miséricorde. »
« Khoda rahmateshan kone, murmura Jalal Mostowfi. Alors nous sommes orphelins tous les deux, vous et moi. Orphelins de nos pères et orphelins de notre pays. Car ce pays n’est plus le nôtre, jeune homme. Ce pays appartient maintenant aux ingénieurs et aux généraux, aux gens qui construisent des routes et qui interdisent les bonnets. Nous autres, les gens de l’ancien temps, nous ne sommes plus que des fantômes. »
Il y avait dans cette phrase un « nous » qui incluait Bahram, qui l’élevait au rang de compagnon d’infortune, et Bahram comprit que le ta’arof venait de basculer, que le vieil aristocrate ne le traitait plus en inférieur poli mais en égal, en frère de mélancolie, et c’était un honneur qu’il n’avait pas cherché mais qu’il ne pouvait pas refuser.
*
Le soleil avait monté au-dessus des arbres maintenant, et la fraîcheur de l’aube cédait peu à peu la place à la chaleur du jour, et des bruits commençaient à monter de l’hôtel, des voix de domestiques, des cliquetis de vaisselle, les premiers signes de l’activité matinale, et Bahram sentit que leur tête-à-tête touchait à sa fin, que d’autres allaient bientôt envahir le jardin, rompre le charme de cette conversation matinale.
« Vous dites que vous vendez des miniatures, dit-il. Pardonnez mon audace, mais Godard Khan est au courant ? »
Jalal Mostowfi eut à nouveau ce sourire ambigu, ce sourire qui pouvait signifier tant de choses.
« Cher ami, Godard sait tout. Godard voit tout. C’est son métier, après tout, de surveiller le patrimoine de l’Iran, que Dieu le protège. Mais il ne peut pas tout empêcher, le pauvre homme. Il y a des choses qui lui échappent, des circuits qu’il ne contrôle pas, des arrangements dont il préfère, dans sa grande sagesse, ne pas avoir connaissance. »
« Des arrangements ? »
« Ne soyez pas si modeste, jeune homme, vous savez très bien comment fonctionne ce pays. Vous savez comment fonctionnent tous les pays, d’ailleurs. L’argent circule, les objets circulent, les faveurs s’échangent. Godard ferme les yeux quand il le faut, parce qu’il est intelligent et qu’il sait que s’il ouvrait les yeux sur tout, il ne pourrait plus rien faire du tout. Les Américains achètent ce qui leur plaît. Les Anglais prennent ce qu’ils veulent. Et nous autres, les vaincus de l’histoire, nous vendons nos trésors pour survivre. C’est ainsi, que voulez-vous. »
Il se leva du banc avec une lenteur qui n’était pas seulement celle de l’âge, qui était aussi celle de la dignité, cette façon qu’ont les aristocrates de ne jamais se presser, de faire comme si le temps leur appartenait encore, et Bahram se leva aussi, par respect, car on ne reste pas assis quand un aîné se lève.
« Je prends mon petit-déjeuner dans ma chambre, dit Jalal Mostowfi. On me l’apporte à huit heures. Si vous me faites l’honneur d’accepter, vous êtes mon invité. Chambre 14, au premier étage, l’aile est. Non, non, je vous en prie, n’insistez pas, c’est moi qui vous invite, ce serait me faire offense que de refuser. »
Il avait anticipé le refus de politesse, l’avait balayé d’avance, et Bahram sourit intérieurement car le vieil homme connaissait les règles mieux que personne et savait les utiliser pour obtenir ce qu’il voulait.
« Vous me faites trop d’honneur, dit Bahram, mais l’honneur est pour moi. J’accepte avec gratitude. »
« Et apportez votre appareil, ajouta Jalal Mostowfi. J’ai des choses à vous montrer. Des choses qui mériteraient, si votre talent veut bien s’y consacrer, d’être photographiées avant de disparaître. »
Puis il inclina légèrement la tête, porta sa main à son cœur, et s’éloigna vers l’hôtel, sa robe de chambre flottant derrière lui, et Bahram resta seul sur le banc de pierre, regardant cette silhouette d’un autre âge qui traversait le jardin safavide comme si elle lui appartenait encore, comme si trois siècles n’avaient pas passé, comme si les révolutions et les modernisations n’avaient été qu’un mauvais rêve.
*
Il remonta dans sa chambre pour se préparer.
La chambre était telle qu’il l’avait laissée, le lit défait, la valise ouverte sur le porte-bagages, le Leica de rechange — car il en avait deux, un sur lui et un en réserve — posé sur la table à côté du flacon de révélateur et de la boîte de pellicules vierges, et la lumière du matin entrait maintenant à flots par la fenêtre, une lumière déjà chaude, déjà dorée, qui annonçait la fournaise à venir.
Bahram se lava au lavabo, se rasa avec son rasoir à main, un rasoir anglais que Fereshteh lui avait offert pour leur mariage et qu’il utilisait encore, huit ans après, par fidélité autant que par habitude, et il enfila une chemise propre, un pantalon de toile légère, des chaussures de cuir souple, et il se regarda dans le petit miroir accroché au-dessus du lavabo.
Le visage qui lui faisait face était celui d’un homme de trente-cinq ans qui en paraissait peut-être un peu plus, bruni par le soleil des Indes, marqué aux coins des yeux par ces petites rides que donne l’habitude de plisser les paupières pour viser dans un viseur, et il y avait quelque chose dans ce visage, une gravité, une attention, qui n’avait pas été là autrefois, qui était venue avec le deuil et avec le métier, avec les années passées à regarder le monde à travers un objectif.
Il pensa à ce que Jalal Mostowfi avait dit : un métier de deuil. C’était vrai, peut-être. Chaque photographie était un petit deuil, la conscience que l’instant capturé ne reviendrait jamais, que la lumière qui avait frappé la pellicule à cet instant précis était unique, irremplaçable, perdue à jamais dans le flux du temps. Et pourtant c’était aussi le contraire d’un deuil, c’était une victoire sur l’effacement, une façon de dire au temps : tu n’auras pas tout, il restera quelque chose, une trace, une image, une preuve que cela a été.
Il prit son Leica et sortit.
*
La chambre 14 était à l’autre bout du couloir, dans l’aile est de l’hôtel, celle qui donnait sur une cour intérieure plus petite et plus secrète que le grand jardin central, une cour plantée d’un seul grenadier centenaire dont les branches noueuses s’étalaient comme les bras d’un vieillard, et Bahram frappa à la porte à huit heures précises, car la ponctualité était une forme de respect, et il entendit la voix de Jalal Mostowfi qui lui disait d’entrer.
« Befarmâid, befarmâid, entrez donc, vous êtes chez vous. »
La chambre était plus grande que la sienne, ou peut-être était-ce seulement une impression due à l’encombrement, car elle était pleine d’objets, de meubles, de coffres, de tapis empilés, de cadres posés contre les murs, comme si le vieil aristocrate avait transporté là tout ce qui lui restait de sa vie d’avant, tout ce qu’il n’avait pas encore vendu, tout ce qui constituait encore, pour quelque temps encore, son lien avec le passé.
Jalal Mostowfi était assis près de la fenêtre, devant une petite table où un domestique avait posé un plateau de petit-déjeuner — du thé, du pain plat, du fromage blanc, du miel, des noix, des dattes — et il portait maintenant une tenue plus formelle, une veste de velours sombre sur une chemise à col fermé, mais toujours pas de cravate, car les cravates étaient pour les fonctionnaires et les parvenus, pas pour les gentilshommes de l’ancien régime.
« Befarmâid, asseyez-vous, dit-il en désignant un fauteuil recouvert d’un kilim usé. Prenez du thé. Non, non, j’insiste, servez-vous, goûtez ces dattes, elles viennent de Bam, il n’y en a pas de meilleures dans tout l’Iran. Et ce miel, c’est du miel de Saveh, un ami me l’envoie chaque année, c’est le seul luxe qui me reste. Allez, allez, ne faites pas de manières avec moi. »
Bahram s’assit et accepta le thé qu’on lui tendait, car refuser une troisième fois aurait été impoli, aurait signifié qu’il rejetait l’hospitalité offerte, et il porta le verre à ses lèvres avec un mot de remerciement.
« Noush‑e jân, dit Jalal Mostowfi. Et maintenant, regardez autour de vous. Regardez ce qu’il reste d’un siècle de service aux Qajars. Tout cela, voyez-vous, tout ce que vous voyez ici, c’est ce que j’ai pu sauver. Le reste est parti. Chez les Anglais, chez les Américains, chez les Russes, chez tous ceux qui ont de l’argent et pas de mémoire. »
Bahram regarda.
Il vit, accrochée au mur, une peinture à l’huile qui représentait un homme en costume qajar, avec le kolah d’astrakan et la longue robe brodée, et il comprit que c’était le portrait d’un ancêtre de Jalal, peut-être le grand-père vizir, peut-être le père, et le visage de cet homme ressemblait au visage de Jalal comme un fils ressemble à son père, avec les mêmes yeux sombres, le même nez aquilin, la même expression de hauteur mélancolique.
Il vit, posée sur un coffre de bois incrusté de nacre, une collection de tabatières en émail peint, ces petites merveilles de l’artisanat qajar qui représentaient des scènes de chasse, des portraits de beautés, des paysages idéalisés, et chacune de ces tabatières valait sans doute une petite fortune, et toutes ensemble elles auraient pu acheter une maison à Téhéran.
Il vit, empilés dans un coin, des manuscrits reliés de cuir et d’or, des divans de Hafez et de Saadi, des Shahnameh enluminés, des traités de médecine et d’astronomie copiés par des calligraphes dont les mains étaient poussière depuis des siècles, et il pensa à son père, qui avait passé sa vie à produire de telles merveilles pour des gens qui ne les méritaient pas toujours.
Il vit, étalé sur une table basse, un tapis de soie aux couleurs passées, un tapis de prière peut-être, avec son mihrab tissé et ses motifs de cyprès et de fleurs, et ce tapis était si fin, si délicat, qu’on aurait dit qu’il était fait de lumière plutôt que de fil.
Et il vit, posé sur le rebord de la fenêtre, comme s’il guettait la lumière, un cadre de bois sculpté qui contenait une miniature.
Une miniature qui le fit se lever de son fauteuil et s’approcher, oubliant un instant les règles de la politesse.
*
C’était une scène de jardin.
Un jardin persan, bien sûr, avec ses parterres géométriques, ses bassins d’eau turquoise, ses cyprès pointus comme des flammes vertes, et au centre du jardin un pavillon à colonnettes où un prince et une princesse étaient assis face à face, séparés par un plateau de fruits et une carafe de vin, et autour d’eux des serviteurs s’affairaient, des musiciens jouaient, des oiseaux volaient dans un ciel d’or, et tout cela était peint avec une minutie si extraordinaire, une précision si hallucinante, que Bahram avait l’impression de pouvoir entrer dans l’image, de pouvoir marcher dans ce jardin, de pouvoir entendre la musique et sentir le parfum des roses.
« Bebakhshid, pardonnez-moi, dit-il en se retournant vers Jalal Mostowfi. C’est… »
« Behzad, dit le vieil homme avec un sourire triste. Ou son atelier, du moins. Fin du quinzième siècle. C’était dans ma famille depuis des générations. Mon arrière-grand-père l’avait reçue en cadeau de Fath Ali Shah lui-même, que Dieu ait son âme. »
Bahram connaissait Behzad. Tout Iranien cultivé connaissait Behzad, le plus grand des miniaturistes persans, le maître absolu de cet art qui avait atteint sous sa main une perfection jamais égalée, et tenir une œuvre de Behzad — ou même de son atelier — entre ses mains, c’était tenir un morceau de l’âme de la Perse, un fragment de ce qu’il y avait de plus précieux dans la civilisation persane.
« C’est une merveille, dit-il, et pour une fois il ne s’agissait pas de ta’arof, pas d’une formule de politesse, mais de la vérité pure. Une merveille absolue. »
« N’est-ce pas ? dit Jalal Mostowfi. Et elle va partir. Arthur Pope la veut. L’Américain, vous le connaissez ? Il est à l’hôtel en ce moment, il arrive de Téhéran. Il est prêt à payer une somme considérable. Cette miniature finira dans un musée américain, à Cleveland ou à Boston, et des milliers d’Américains qui ne sauront même pas prononcer le nom de Behzad viendront la regarder en bâillant avant d’aller manger leur hamburger. »
L’amertume dans la voix du vieil homme était palpable, presque douloureuse, et Bahram comprit que cette vente n’était pas seulement une transaction commerciale, c’était un arrachement, une amputation, la perte d’un membre que rien ne pourrait remplacer.
« Mais avant de la vendre, dit Jalal Mostowfi, je veux qu’elle soit photographiée. Par quelqu’un qui sait regarder. Par quelqu’un qui comprend ce qu’il voit. Si ce n’est pas trop vous demander, si votre temps précieux vous le permet, pourriez-vous faire cela pour un vieil homme qui n’a plus grand-chose ? »
Le ta’arof était revenu, mais cette fois il ne servait pas à établir une distance, il servait au contraire à masquer une supplication, à enrober de politesse une demande qui venait du cœur, et Bahram comprit qu’il ne pouvait pas répondre par une formule, qu’il devait répondre vraiment.
« Ce serait un honneur pour moi, dit-il simplement. Un véritable honneur. »
Il regarda à nouveau la miniature, ce jardin d’il y a cinq siècles où un prince et une princesse vivaient encore, où les musiciens jouaient encore, où les oiseaux volaient encore dans un ciel d’or, et il pensa que c’était peut-être cela, son métier : non pas capturer ce qui meurt, mais donner une nouvelle vie à ce qui devrait mourir, transformer le deuil en mémoire et la mémoire en éternité.
« Ce qui est passé est passé, ne t’en afflige point,
Et ce qui n’est pas encore venu, pourquoi t’en soucierais-tu ? »
C’était Khayyam, le vieux sage sceptique, et Bahram sourit intérieurement, car Khayyam avait toujours raison, et pourtant il était impossible de l’écouter, car les hommes ne peuvent pas s’empêcher de pleurer le passé et de craindre l’avenir, c’est leur nature, c’est leur malédiction, c’est peut-être aussi leur grandeur.
« Daste shomâ dard nakone, dit Jalal Mostowfi. Que votre main ne souffre pas. Maintenant, buvez votre thé avant qu’il ne refroidisse, et mangez quelque chose, vous me feriez injure de refuser, et ensuite nous parlerons d’Arthur Pope, et de Godard, et de tous ces gens qui croient que l’Iran leur appartient parce qu’ils ont de l’argent et des diplômes. »
Bahram obéit, car on n’obéit pas seulement aux ordres, on obéit aussi aux prières déguisées en ordres, et il mangea les dattes de Bam et le miel de Saveh, et il écouta le vieil aristocrate parler de l’ancien temps, de la cour des Qajars, des réceptions dans les jardins de Téhéran, des poètes qui récitaient leurs vers devant le Shah, de tout ce monde disparu dont il était l’un des derniers témoins, et dehors le soleil montait dans le ciel d’Ispahan, et la chaleur s’installait doucement sur la ville endormie, et quelque part dans l’hôtel, dans une autre chambre ou peut-être sur la terrasse, Arthur Upham Pope prenait lui aussi son petit-déjeuner, ignorant encore qu’il allait rencontrer Bahram Nahavandi, ignorant encore que cette rencontre allait changer quelque chose, pour lui, pour Bahram, pour le vieil aristocrate, pour tout le monde.
