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Balade mes­sine

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Balade
mes­sine

Au royaume d’Austrasie

Metz, la ville en deux pierres — quand le grès vint ger­ma­ni­ser la cité dorée

 Il y a une chose que l’on remarque à Metz avant même de sor­tir de la gare : la cou­leur change. Pas la lumière, pas le ciel — la pierre. On arrive depuis Nan­cy dans un train qui longe la Moselle et ses vil­lages aux façades cou­leur miel, on des­cend sur le quai, et brus­que­ment on se retrouve sous une voûte de grès gris pâle, presque froide, aux reflets légè­re­ment bleu­tés selon l’heure. Quelque chose s’est pas­sé là, dans ce chan­ge­ment de teinte. Ce n’est pas un caprice de géo­logue. C’est de la poli­tique minérale.

Metz, avant 1871, est une ville jaune. D’un jaune chaud, légè­re­ment ocré, qui vire au doré au soleil cou­chant et à l’o­range brû­lé par temps de pluie.
La pierre de Jau­mont, ce cal­caire ocre clair, domine dans le centre médié­val et clas­sique. Elle donne son uni­té chro­ma­tique à la cathé­drale, aux églises, aux hôtels par­ti­cu­liers.
Le nom dit tout : du fait de sa cou­leur jaune ocre, elle est encore nom­mée « Pierre de Soleil ». C’est aus­si de cette cou­leur que vient le nom Jau­mont, à l’o­ri­gine « Mont Jaune ».

Cette pierre n’est pas seule­ment belle ; elle est ancienne, d’une ancien­ne­té ver­ti­gi­neuse.
Il s’a­git d’un cal­caire à ooïdes à grain moyen, de cou­leur jaune, dont la teinte est due à la pré­sence d’oxydes de fer dans un sédi­ment dépo­sé en mer peu pro­fonde, au début du Bajo­cien supé­rieur.
En clair : ce que vous tou­chez sur la façade de la cathé­drale Saint-Étienne, c’est le fond d’une mer juras­sique vieille de quelque cent soixante-quinze mil­lions d’an­nées. Les oolithes — ces petites billes cal­caires qui lui donnent sa tex­ture — se sont for­mées en rou­lant dou­ce­ment sur le plan­cher d’un océan dis­pa­ru. Il y a quelque chose d’un peu solen­nel à bâtir des lieux de culte avec du temps fossilisé.

L’oo­lithe de Jau­mont est exploi­tée depuis l’é­poque gal­lo-romaine, comme en témoignent les nom­breux sar­co­phages et stèles décou­verts dans les chan­tiers archéo­lo­giques de Metz.

La Pierre de Jau­mont carac­té­rise la ville de Metz : outre la cathé­drale, elle est visible dans les for­ti­fi­ca­tions de la ville, la Porte des Alle­mands, le Théâtre, le Palais du Gou­ver­neur, dans de nom­breuses habi­ta­tions et dans des bâti­ments contem­po­rains comme les archives dépar­te­men­tales.
Autre­ment dit, pen­dant deux mil­lé­naires, Metz s’est construite avec la même roche, extraite des mêmes col­lines à une dizaine de kilo­mètres au nord. Une cohé­rence urbaine raris­sime, et par­fai­te­ment invo­lon­taire — le genre de conti­nui­té qui naît non d’un plan mais d’une géographie.

1871 : l’en­trée du grès

Le 16 août 1870, la bataille de Gra­ve­lotte. Le 27 octobre, la capi­tu­la­tion. Metz entre dans l’Em­pire alle­mand pour qua­rante-sept ans. Les consé­quences sont innom­brables, mais l’une d’elles est par­fai­te­ment tan­gible, ins­crite dans la matière même des façades :
l’u­sage du grès fut intro­duit par les Alle­mands au début du XXe siècle. Le nou­vel occu­pant sou­hai­tait ain­si ger­ma­ni­ser Metz et se démar­quer des construc­tions anté­rieures à 1871.

La stra­té­gie est simple et bru­tale : puis­qu’on ne peut pas raser la vieille ville fran­çaise — ce serait contre-pro­duc­tif —, on construit à côté.
Les auto­ri­tés impé­riales décident d’en faire une vitrine de la puis­sance alle­mande, et lancent un plan d’ex­ten­sion urbaine sans équi­valent dans la région. Le choix est radi­cal : on ne rase pas le centre médié­val fran­çais, on construit un quar­tier entiè­re­ment neuf au sud, sur des ter­rains libé­rés par le déclas­se­ment des for­ti­fi­ca­tions.
Le plan urba­nis­tique de la Neue Stadt est éta­bli en 1902 par Conrad Wahn, archi­tecte de la ville. Et pour ce nou­veau quar­tier, on apporte de nou­velles pierres — des pierres qui ne res­semblent à rien de ce que Metz a jamais connu.

Quatre types de maté­riaux ont été employés dans l’é­di­fi­ca­tion des bâti­ments : le cal­caire gris, le cal­caire blanc, le grès rose des Vosges et la pierre de Jau­mont dorée.
Mais c’est le grès qui donne le ton, qui impose la dif­fé­rence, qui marque la rup­ture.
Le décor archi­tec­tu­ral est dis­tinc­tif éga­le­ment par ses dif­fé­rentes teintes, domi­nées tout de même par le gris et le rose des bâti­ments en grès, et le jaune de ceux construits tra­di­tion­nel­le­ment en pierre de Jau­mont.
La coha­bi­ta­tion des deux maté­riaux dans un même tis­su urbain crée un effet de bito­na­li­té qu’on ne voit pas deux fois dans une vie de voyageur.

Nider­vil­ler, vil­lage car­rier de l’Empire

Pour construire en grès à Metz, il faut aller cher­cher la pierre loin. Elle vient des Vosges — d’un vil­lage de la Moselle qui s’ap­pelle Nider­vil­ler, niché dans les col­lines entre Sar­re­bourg et Saverne.
Les pre­mières traces de son exploi­ta­tion remontent à 1735, date qui cor­res­pond à celle de la faïen­ce­rie. Au XIXe siècle sur­tout, la car­rière de grès des Vosges a connu une acti­vi­té intense.
Et puis les Alle­mands arrivent, et Nider­vil­ler devient four­nis­seur offi­ciel de l’Empire.

La car­rière a four­ni en par­ti­cu­lier la pierre de construc­tion pour la gare et la poste de Metz, vers 1900. De 1900 à 1940, le célèbre entre­pre­neur Eugène Levêque y employait une cen­taine d’ou­vriers. Les blocs de grès étaient trans­por­tés par des wagon­nets jus­qu’au canal, où les atten­daient des péniches.
On ima­gine la scène : des convois flu­viaux remon­tant vers Metz par le canal Marne-Rhin, char­gés de blocs gris pâle des­ti­nés à signi­fier, une fois taillés et assem­blés, que la ville appar­te­nait désor­mais à un autre monde.

Le grès de Nider­vil­ler est une roche par­ti­cu­lière, dite « à Volt­zia » — ce grès doit son nom à des restes d’un arbre, ancêtre de nos coni­fères actuels. De gra­nu­la­tion très fine, ce grès peut avoir des cou­leurs très variées allant du gris au rose, en pas­sant par le vert.
C’est cette varia­bi­li­té de teinte qui explique les dif­fé­rences per­cep­tibles entre la gare — construite dans un grès gris pâle assez froid — et la poste cen­trale, en face, dont les façades tirent davan­tage vers le rose.

La gare : le grès comme manifeste

La gare de Metz est le monu­ment-grès par excel­lence, celui autour duquel tout s’or­ga­nise.
La construc­tion a com­men­cé en 1905, durant une période his­to­rique mar­quée par le règne de l’Em­pire alle­mand sur la Lor­raine. Le Kai­ser Guillaume II a vou­lu faire de Metz un modèle de l’ur­ba­nisme impé­rial alle­mand.
L’ar­chi­tecte ber­li­nois Jür­gen Krö­ger rem­porte le concours avec un pro­jet inti­tu­lé Licht und Luft — Lumière et Air — dont l’i­ro­nie invo­lon­taire ne manque pas de charme quand on contemple aujourd’­hui la masse consi­dé­rable du bâtiment.

Construite en grès de Nider­vil­ler de cou­leur gris pâle, elle se dis­tingue des bâti­ments du centre ancien faits de cal­caire ocre jaune.
La façade s’é­tend sur plus de trois cents mètres. La tour de l’hor­loge monte à qua­rante mètres.
La gare et son châ­teau d’eau prennent assise sur 3 034 pieux de fon­da­tion de dix à dix-sept mètres de pro­fon­deur, réa­li­sés en béton armé sui­vant le pro­cé­dé que venait de mettre au point l’in­gé­nieur fran­çais Fran­çois Hen­ne­bique.
Le sol de Metz est mou, gor­gé d’eau — il faut enfon­cer des mil­liers de pieux pour que l’empire tienne debout.

L’al­lure exté­rieure de la gare est un mélange entre palais impé­rial et édi­fice reli­gieux. Une alliance du trône et de l’au­tel chère à Guillaume II.
Le style néo-roman rhé­nan est reven­di­qué, cal­cu­lé, comme une langue étran­gère apprise à la per­fec­tion et par­lée avec un léger accent.
La gare de Metz, tout comme les quar­tiers impé­riaux, ont souf­fert pen­dant très long­temps d’un cer­tain désa­mour de la popu­la­tion : trop mas­sif, trop fouillé, trop osten­ta­toire.
On com­prend le sen­ti­ment. Et pour­tant,
la gare a été décla­rée plus belle gare de France dans un concours de la SNCF en 2017.
La pierre grise a fini par gagner les cœurs mes­sins — il n’au­ra fal­lu qu’un siècle.

Le grès rose de la poste, ou la nuance comme argument

En face de la gare, de l’autre côté de la place du Géné­ral-de-Gaulle, se dresse la poste cen­trale. Même époque, même ambi­tion, mais une autre teinte de grès.
La Neue Ober­post­di­rek­tion est un édi­fice de style néo­ro­man, construit à Metz en 1905 par les auto­ri­tés allemandes.

L’é­di­fice est construit en grès rose des Vosges, et non dans la pierre locale de Jaumont.

Les façades sont construites en grès rose, avec des colonnes en gra­nit gris, et per­cées de fenêtres en plein cintre. Le décor, beau­coup plus sobre que celui de la gare, est basé essen­tiel­le­ment sur des reliefs dans la pierre, avec quelques motifs fan­tas­tiques ou sym­bo­liques sur les cha­pi­teaux, et un aigle impé­rial sur la façade, effa­cé en 1919.

Effa­cé en 1919 — le détail dit tout. On peut chas­ser un aigle sculp­té d’un coup de ciseau. La pierre, elle, reste.
Le grès rose est la signa­ture de l’ar­chi­tec­ture wil­hel­mienne, omni­pré­sente à Stras­bourg et dans les villes de Rhé­na­nie.
En uti­li­sant ce maté­riau à Metz, on ne construi­sait pas seule­ment des bâti­ments : on gref­fait sur un corps urbain fran­çais un frag­ment de Rhé­na­nie, on ten­tait de dépla­cer une fron­tière cultu­relle à coups de blocs extraits des Vosges.
L’ob­jec­tif recher­ché était de « ger­ma­ni­ser » la ville lor­raine. Ain­si sont appa­rus à Metz le grès rose des Vosges pour la poste cen­trale et le grès gris de Nider­vil­ler pour la gare ferroviaire.

Ce que la pierre garde, ce que la ville oublie

Aujourd’­hui, un indice simple per­met de dater un bâti­ment mes­sin sans regar­der une plaque : obser­ver la cou­leur de sa façade.
Le jaune de Jau­mont dit : avant 1871, ou après 1918. Le gris et le rose du grès disent : l’Em­pire est pas­sé par là.
Le quar­tier impé­rial, sou­vent igno­ré des cir­cuits tou­ris­tiques clas­siques, consti­tue l’un des ensembles urba­nis­tiques alle­mands les mieux pré­ser­vés d’Eu­rope, avec une cohé­rence sty­lis­tique que peu de villes fran­çaises possèdent.

Ce qui est fas­ci­nant, dans cette his­toire de pierre, c’est que la poli­tique a échoué là où la géo­lo­gie a réus­si.
L’empereur pen­sait naï­ve­ment qu’en entou­rant les Mes­sins de bâti­ments de style alle­mand, ils allaient se sen­tir alle­mands.
Ils ne se sont pas sen­tis alle­mands. Mais ils vivent depuis cent ans entre deux gammes de cou­leurs qui ne se fondent pas vrai­ment — un jaune doux, orga­nique, ancien, et un gris-rose miné­ral, impo­sé, venu d’ailleurs. La ville entière est une palimp­seste de géo­lo­gies contradictoires.

La pro­chaine fois que vous pas­se­rez par Metz, sor­tez de la gare et posez la main sur le grès de la façade. La pierre est rugueuse, légè­re­ment fraîche, avec cette gra­nu­la­tion fine qui retient la lumière autre­ment que le cal­caire. Puis tra­ver­sez la place, conti­nuez vers la vieille ville, et tou­chez le mur de la cathé­drale. Là, c’est doux, presque gras, d’un grain dif­fé­rent, plus ancien d’une façon dif­fi­cile à expli­quer. Ce sont deux temps géo­lo­giques, deux inten­tions poli­tiques, deux façons d’ha­bi­ter la terre. Entre elles, l’es­pace d’une place — et qua­rante-sept ans d’histoire.

Le châ­ti­ment de la xippe

Il y a des places qui portent leur his­toire dans les pavés sans rien mon­trer. La place Cois­lin, à Metz, res­semble aujourd’­hui à n’im­porte quelle espla­nade de centre-ville : du bitume, des voi­tures, quelques arbres qui résistent. Rien ne tra­hit ce qui se pas­sait ici.

L’une des plus vastes places de la ville médié­vale se déployait en ces lieux, men­tion­née dès 1197 sous le nom de Champ-à-Seille — ou Cham­pas­saille. Elle accueillait des mar­chés et des joutes.

En 1356, elle vit la pro­cla­ma­tion de la Bulle d’Or du Saint-Empire romain. Empe­reurs et tan­neurs, che­va­liers et mar­chands de pois­son : la même boue sous les sandales.

Mais la place avait son coin d’ombre. De l’é­poque médié­vale jus­qu’en 1633, il se trou­vait sur cette grande place un égout rem­pli d’eau et d’im­mon­dices où les per­sonnes condam­nées pour une faute qui ne méri­tait ni la mort ni la muti­la­tion des membres étaient ame­nées pour subir le châ­ti­ment de la Xippe — ou Xeuppe. Pro­non­cer chippe. Le mot, dans la bouche, a quelque chose de mou et de gluant qui convient parfaitement.

Le sup­plice consis­tait à enfer­mer le condam­né dans une cage en osier appe­lée « bas­sin », sus­pen­due par une pou­lie à une potence pla­cée juste au-des­sous de l’é­gout qui condui­sait les déchets de l’Hos­pice Saint-Nico­las dans la Seille. Il était ensuite jeté dans les immon­dices par le bour­reau, autant de fois que les magis­trats l’ordonnaient.

Le peuple raf­fo­lait de ce spec­tacle immonde.

La jus­tice médié­vale avait le sens de la gra­da­tion. Entre la mort et la liber­té, elle avait inven­té l’hu­mi­lia­tion orga­nique : ni sup­plice du corps, ni simple amende. Quelque chose de pire — la honte publique mêlée à l’o­deur. Cette puni­tion infa­mante ces­sa lorsque la Cour du Par­le­ment de Metz fut ins­ti­tuée, en jan­vier 1633.

Dans les années 1730, Hen­ri-Charles de Cois­lin, évêque de Metz, y construi­sit des casernes — au grand sou­la­ge­ment des Mes­sins qui n’a­vaient plus à loger chez eux les sol­dats fran­çais, mais au prix de la des­truc­tion de la plus belle place de la ville.
Aujourd’­hui les archéo­logues sondent le sol jus­qu’à plus de quatre mètres de pro­fon­deur pour le réamé­na­ger. Ils cherchent des mosaïques romaines. Ils ne trou­ve­ront pas l’odeur.

Pierre de Jau­mont et noms ger­ma­niques — Une pro­me­nade au cime­tière de l’Est, Metz

Il y a une heure que la pluie s’est arrê­tée. Le gra­vier est encore sombre, presque noir, et sous les tilleuls les flaques reflètent un ciel de juillet indé­cis. C’est par là qu’on entre : une grille de fonte, rue du Roi Albert, ouverte sur un monde qui n’a pas tout à fait fini de parler.

Le cime­tière de l’Est de Metz est de ceux qu’on visite par hasard, ou par obs­ti­na­tion. C’est le plus grand cime­tière de la ville, situé en lisière du quar­tier de Plan­tières-Queu­leu, à la limite avec celui de Bor­ny.
On vous dira que c’est à Metz ce que le Père-Lachaise est à Paris — ce qui est vrai, et aus­si une manière com­mode d’en finir avec le sujet. Restons‑y un peu plus longtemps.

Un homme d’ordre et une épidémie

L’his­toire de ce lieu com­mence, comme beau­coup d’his­toires mes­sines, par une ques­tion de salu­bri­té. En 1829, les cime­tières de la ville deve­naient exi­gus pour accueillir de nou­veaux défunts sans infli­ger au voi­si­nage des nui­sances olfac­tives ou autres : répar­tis autour des dif­fé­rentes églises, ils obli­geaient à exhu­mer les cadavres afin d’en enter­rer de nouveaux.

Marie-Lucien Silly, ins­pec­teur de la voi­rie de Metz, constate que les familles sont bou­le­ver­sées chaque fois qu’on est obli­gé d’en­le­ver les pierres tumu­laires pour réuti­li­ser les fosses. Il achète donc un ter­rain, le fait clore, fait construire une mai­son de gar­dien et pro­pose l’af­faire à la ville. La ville ter­gi­verse. Le ministre du Com­merce s’y oppose. En 1832, le cho­lé­ra fait rage à Metz — il oblige la muni­ci­pa­li­té à prendre une décision.

Le cime­tière de l’Est ouvre ses portes en 1834. La mort, tou­jours, a le der­nier mot sur l’administration.

La cou­leur d’un calcaire

Ce qu’on remarque d’a­bord, en des­cen­dant vers la par­tie ancienne, c’est la lumière.
Deux cou­leurs dominent le cime­tière : le jaune de la pierre de Jau­mont, uti­li­sée le plus sou­vent par les familles les plus notables, et le vert, omni­pré­sent, de la végé­ta­tion — par­ti­cu­liè­re­ment celui du lierre qui s’empare des tom­beaux et leur donne une touche émi­nem­ment roman­tique.
La pierre de Jau­mont donne à la ville entière cette teinte chaude, presque dorée en fin d’a­près-midi, qui fait men­tir le ciel lorrain.

Sur cette pierre, les tailleurs du XIXe siècle ont cise­lé l’É­gypte, la Grèce, Rome, le gothique flam­boyant. Peu de nécro­poles fran­çaises pos­sèdent autant de monu­ments datant de l’é­poque roman­tique et témoi­gnant d’au­tant de styles archi­tec­tu­raux différents.

On vient ici pour l’é­clec­tisme des styles de tom­beaux : le cime­tière de l’Est est le cham­pion de France en ce qui concerne le “néo” — néo-antique, néo-médié­val.
Chaque famille vou­lait sa civi­li­sa­tion. C’est tou­chant, et un peu comique.

Par­mi les monu­ments qui retiennent l’at­ten­tion : Jean-Bap­tiste Bou­chotte (1754–1840), mili­taire et homme poli­tique, ministre de la Guerre d’a­vril 1793 à avril 1794, repose sous une grande cha­pelle au fron­ton égyptien.

Il eut la saga­ci­té de nom­mer offi­ciers Klé­ber, Mas­sé­na, Moreau et Bona­parte. La chute des Héber­tistes cau­sa sa des­ti­tu­tion, son arres­ta­tion, mais il échap­pa à la guillo­tine et se reti­ra à Metz. Non loin, une œuvre du sculp­teur Deny en pierre de Jau­mont : la tombe d’un méde­cin mili­taire, libre pen­seur, Fran­çois Man­suy Ram­po­ni (1777–1858), avec ses têtes hel­lé­nis­tiques et ses flam­beaux ren­ver­sés — tout un pro­gramme phi­lo­so­phique gra­vé dans le cal­caire doré.

Les noms changent après 1870

Ce cime­tière est aus­si un livre d’his­toire poli­tique qu’on lit sans le cher­cher.
On note les noms aux sono­ri­tés fran­çaises des grandes familles mes­sines jus­qu’à l’an­nexion, rem­pla­cés ensuite par les noms à conso­nance ger­ma­nique.
Un simple dépla­ce­ment du regard, d’une allée à l’autre, et qua­rante-huit ans s’é­coulent.
L’an­nexion de Metz, ain­si que de l’Al­sace et d’une par­tie de la Lor­raine, fut offi­cia­li­sée par le trai­té de Franc­fort signé le 10 mai 1871.

Au len­de­main de la défaite de 1870, Metz per­dit presque 20 000 per­sonnes, émi­grées vers la France. Ceux qui res­tèrent conti­nuèrent à mou­rir ici, et leurs pierres portent, selon les années, tan­tôt une épi­taphe en fran­çais, tan­tôt en alle­mand, par­fois dans les deux langues — hési­ta­tion qui en dit plus long que n’im­porte quel traité.

La seconde entrée, ave­nue de Stras­bourg, ne fut per­cée qu’en 1864 ; elle était réser­vée aux Pro­tes­tants, qui jus­qu’à cette date n’a­vaient pas de cime­tière où enter­rer leurs morts à Metz.
Puis vinrent les sol­dats cana­diens de l’O­TAN dans les années 1950 : une stèle impo­sante porte ces mots : À la mémoire des membres des familles cana­diennes décé­dés et inhu­més ici et dans les lieux envi­ron­nants alors que les forces cana­diennes étaient au ser­vice de l’O­TAN. France 1953–1967. Nous nous sou­vien­drons d’eux.
Le monde entier, semble-t-il, a fini par pas­ser par Metz.

le lierre recouvre tout

Que de ruines, d’é­di­fices déla­brés, de colonnes bran­lantes, de sta­tues déca­pi­tées, de médaillons envolés…

Comme un miroir du temps et des ravages, de nom­breuses pièces ont été volées ou dégra­dées. Sou­vent, les vitraux des cha­pelles ont été bri­sés. Cer­taines sta­tues ont même été déca­pi­tées.
On met les têtes à l’a­bri dans des locaux. La mort des monu­ments est plus lente que celle des hommes, mais tout aus­si cer­taine.
La par­tie ancienne du cime­tière est ins­crite au titre des monu­ments his­to­riques par arrê­té du 29 juillet 2003 — ce qui n’empêche pas le lierre de conti­nuer son tra­vail, métho­dique, patient, indif­fé­rent aux arrê­tés préfectoraux.

On repart par la même grille. Il est tard, les allées se vident. Un homme ratisse avec l’air de quel­qu’un qui sait que c’est un tra­vail sans fin.
Les artistes sont ici mino­ri­taires face à toute une nota­bi­li­té com­po­sée de juges, d’a­vo­cats, de méde­cins, de pro­fes­seurs et de ren­tiers.
Metz : une ville qui a tou­jours su gérer ses affaires, même les plus défi­ni­tives. Et dans la pierre jaune qui s’as­som­brit avec le soir, quelque chose per­siste — non pas la gloire, mais l’obs­ti­na­tion tran­quille d’une cité qui, plu­sieurs fois annexée, plu­sieurs fois ren­due à elle-même, a conti­nué d’en­ter­rer ses morts avec soin.

Sources

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Les bains oubliés de Thessalonique

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Les bains Du Paradis

Une his­toire de Thessalonique

Il y a une ins­crip­tion en arabe au-des­sus d’une porte basse, sur l’E­gna­tia. La rue est bruyante, les scoo­ters sla­loment entre les tou­ristes, une odeur de kou­lou­ri grillé flotte depuis l’é­tal d’en face. On passe devant sans regar­der. C’est pré­ci­sé­ment là qu’il faut s’arrêter.

Ce que l’on frôle ain­si, sans le savoir, c’est le plus vieux ham­mam otto­man de Grèce.

Murad II et le pre­mier savon

Fon­dé en 1444 par le sul­tan Murad II peu après la conquête otto­mane, le Bey Hamam — qu’on appe­la long­temps les « Bains du Para­dis » — était bien plus qu’un lieu d’hygiène.

C’é­tait un sanc­tuaire social où les rituels de la vapeur et de la conver­sa­tion com­blaient la dis­tance entre l’ère byzan­tine et l’ère ottomane.La ville venait de tom­ber en 1430. La mos­quée, le ham­mam, le bazar : telle était la tri­ni­té urbaine que les Otto­mans implan­taient dans toute cité conquise, avec la même régu­la­ri­té qu’un jar­di­nier plante des bulbes à l’automne.

Construit sur les ruines d’une église byzan­tine anté­rieure, le bâti­ment illustre les prin­cipes archi­tec­tu­raux otto­mans de la pre­mière période, avec un desi­gn à la fois fonc­tion­nel et orné.

La struc­ture pré­sente des dômes mul­tiples per­cés d’ou­ver­tures lais­sant pas­ser la lumière, des sec­tions sépa­rées non com­mu­ni­cantes pour les hommes et les femmes, et des salles suc­ces­sives selon la tem­pé­ra­ture de l’eau — froide, tiède, chaude —, avec bancs de marbre, bas­sins, arcades et déco­ra­tions murales.

On ima­gine ce que devait être la salle des hommes un matin de jan­vier, vers 1600. Une grande salle octo­go­nale froide, une gale­rie repo­sant sur des colonnes, des arcades enca­drant les fenêtres, et une cou­pole peinte.

Puis la salle tiède, elle aus­si octo­go­nale, équi­pée d’une cou­pole à ocu­li et d’une riche série de repré­sen­ta­tions peintes de végé­taux. La vapeur mon­tait len­te­ment à tra­vers les trous des voûtes. Les langues se mêlaient — le turc, le grec, le judéo-espa­gnol — comme les corps dans la cha­leur moite. Car la ville de Thes­sa­lo­nique était pré­ci­sé­ment cela : un monde mul­ti­con­fes­sion­nel et poly­glotte où l’on par­lait le turc, le grec, le bul­gare, le judéo-espa­gnol ou l’italien.

Une géo­gra­phie de la propreté

La ville en comp­tait cinq, construits entre le XVe et le XVIe siècle. Le Bey Hamam, le Yeni Hamam, le Paşa Hamam et le Yahu­di Hamam (ou Pazar Hamam) — aux­quels on ajoute le ham­mam des Lou­lou­da­di­ka, celui des mar­chands de fleurs. Cha­cun avait sa géo­gra­phie, son quar­tier, ses habitués.

Le Yahu­di Hamam, situé à l’in­ter­sec­tion des rues Vasi­leos Irak­leiou et Fran­gi­ni, date du XVIe siècle. Son nom signi­fie « Bain des Juifs », car le quar­tier était prin­ci­pa­le­ment peu­plé de Juifs séfarades.

À l’o­ri­gine, on l’ap­pe­lait Pazar Hamam — le bain du mar­ché — en rai­son de son empla­ce­ment stra­té­gique au cœur de la place com­mer­çante. On se lave avant de vendre, on se lave après avoir mar­chan­dé. La pro­pre­té et le com­merce, dans l’empire, allaient de pair.

Le Yeni Hamam — le « ham­mam neuf » —, lui, fut appa­rem­ment construit dans le der­nier quart du XVIe siècle par Khus­ref Ken­khu­da, un pro­prié­taire thes­sa­lo­ni­cien qui offi­ciait pro­ba­ble­ment comme admi­nis­tra­teur pour le vizir Soko­lu Meh­met Pacha. La puis­sance d’un homme se mesu­rait aus­si au nombre de fon­da­tions pieuses qu’il lais­sait der­rière lui.

Le Paşa Hamam fut édi­fié par Che­ze­ri Pacha dans les années 1520, sur le site d’un ancien bain byzan­tin. Les Otto­mans n’in­ven­taient pas : ils héri­taient, recou­vraient, sub­sti­tuaient. Comme si la ville avait tou­jours su qu’elle aurait besoin de se laver.

1912

Après les guerres bal­ka­niques de 1912–1913 et l’é­change de popu­la­tions gré­co-turc de 1923, qui entraî­na le départ de la plu­part des musul­mans de la ville, le Bey Hamam devint l’un des rares ves­tiges maté­riels de la pré­sence isla­mique dans une cité qui avait été otto­mane pen­dant près de cinq siècles.

C’est là que les choses se com­pliquent. Le Yeni Hamam ces­sa de fonc­tion­ner comme bain public dès l’an­nexion de Thes­sa­lo­nique par la Grèce en 1912, contrai­re­ment aux autres ham­mams de la ville qui res­tèrent ouverts.

En 1919, il devint pro­prié­té de l’É­tat grec, puis fut rache­té en 1937 par un par­ti­cu­lier qui l’u­ti­li­sa comme entre­pôt. Pen­dant de nom­breuses années, un ciné­ma d’hi­ver y fonc­tion­na, jus­qu’au milieu des années 1980, tan­dis qu’un ciné­ma d’é­té opé­rait dans son jardin.

Ciné­ma, entre­pôt, salle de concert. La ville n’a pas détruit ses ham­mams : elle les a réaf­fec­tés. Thes­sa­lo­nique avance en inté­grant les témoi­gnages du pas­sé, s’en­ri­chis­sant de l’art de vivre de chaque époque ; avec les bâti­ments de l’é­poque otto­mane, cette capa­ci­té d’ap­pro­pria­tion est peut-être la plus fla­grante. Il y a dans cela une sagesse prag­ma­tique, une façon de ne pas se lais­ser para­ly­ser par l’his­toire tout en refu­sant de la raser.

Le Yahu­di Hamam ces­sa de fonc­tion­ner au début du XXe siècle, mais ses for­tunes décli­nèrent encore après l’in­cen­die catas­tro­phique de 1917. Après la Seconde Guerre mon­diale, le bâti­ment à l’a­ban­don tom­ba dans un déla­bre­ment sup­plé­men­taire. Des bou­tiques, dont des étals de fleurs, s’ins­tal­lèrent autour et même dans les ruines, mas­quant une grande par­tie de son tra­cé original.

Le Para­dis retrouvé

Le Bey Hamam, lui, tint bon. Fonc­tion­nant sans inter­rup­tion pen­dant plus de cinq siècles, le site ne tom­ba en désué­tude qu’en 1968, étouf­fé par l’ar­ri­vée de la plom­be­rie domes­tique moderne, et fut fina­le­ment condam­né suite au dévas­ta­teur séisme de 1978.

Mais voi­là qu’en 2026, quelque chose bouge. Après une res­tau­ra­tion méti­cu­leuse de 1,5 mil­lion d’eu­ros menée par l’E­pho­rate des Anti­qui­tés, le plus vieux et le plus grand ham­mam otto­man de la ville a plei­ne­ment rou­vert ses salles aux cou­poles de plomb, mar­quant une étape cen­trale d’un pro­gramme plus large de 100 mil­lions d’eu­ros visant à faire revivre le pas­sé mul­ti­cul­tu­rel de la cité.

Les sols d’o­ri­gine en marbre et les bas­sins octo­go­naux ont été polis à leur lustre du XVe siècle. Plus frap­pante encore est la révé­la­tion de l’aile des femmes — long­temps inac­ces­sible et enve­lop­pée de mys­tère — qui pré­sente désor­mais de déli­cieuses fresques flo­rales et une maçon­ne­rie en « sta­lac­tites » (muqar­nas) dis­si­mu­lée depuis des générations.

Les espaces inté­rieurs sont cou­verts de dômes de tailles diverses, per­cés d’ou­ver­tures cir­cu­laires pour l’é­clai­rage natu­rel et la ven­ti­la­tion. La déco­ra­tion du monu­ment est par­ti­cu­liè­re­ment remar­quable : des sec­tions de déco­ra­tion en relief et en stuc sur­vivent sur les murs et les bases des cou­poles, datant de la phase ini­tiale de construc­tion au XVe siècle.

On pense à ces bâti­ments de Séville ou de Cor­doue où la pierre garde la mémoire d’une pré­sence que les his­to­riens eux-mêmes peinent à nom­mer. Les dis­cus­sions sur la façon dont Thes­sa­lo­nique devrait res­tau­rer et valo­ri­ser son héri­tage otto­man étaient pra­ti­que­ment inexis­tantes jus­qu’en 2011, année où l’é­lec­tion de Yián­nis Boutá­ris à la mai­rie inau­gu­ra de nou­veaux débats sur la pro­mo­tion de la ville en tant que métro­pole his­to­ri­que­ment cos­mo­po­lite. Il aura fal­lu un siècle après 1912 pour que quel­qu’un accepte publi­que­ment de dire que ces pierres appar­te­naient, elles aus­si, à la ville.

l’air du hammam

La réou­ver­ture du Bey Hamam n’est pas un évé­ne­ment iso­lé. Elle sert d’an­crage à un ambi­tieux « iti­né­raire cultu­rel » conçu pour mettre en valeur le patri­moine divers de Thessalonique.

Plus au nord, l’A­lat­za Ima­ret et le mar­ché Bezes­te­ni ont eux aus­si béné­fi­cié d’ef­forts de conser­va­tion renou­ve­lés. Ces sites, qui s’ef­fri­taient sous le poids de la négli­gence, sont réin­ven­tés comme des espaces pour des per­for­mances acous­tiques, des expo­si­tions d’art et des visites historiques.

Il reste quand même quelque chose d’un peu mélan­co­lique dans l’af­faire. Ces ham­mams, on peut encore les visi­ter — le Bey Hamam, le Yeni Hamam, le Paşa Hamam, le Yahu­di Hamam —, mais aucun ne fonc­tionne plus comme bain. On peut admi­rer l’ar­chi­tec­ture, pas vivre le rituel. Les dômes sont là, les ocu­li filtrent la même lumière blanche qu’en 1500. Mais la vapeur ne monte plus. Il ne reste que la pierre.

Sur l’E­gna­tia, les scoo­ters conti­nuent de sla­lo­mer. L’ins­crip­tion arabe au-des­sus de la porte basse attend, patiente. Elle a vu pas­ser cinq cent quatre-vingts ans. Elle peut bien attendre encore un pas­sant qui lève les yeux.

Sources

 

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La des­truc­tion de Carthage

La des­truc­tion de Carthage

La
des­truc­tion
de Car­thage

Une his­toire de bitume

Il y avait, dit-on, des immeubles à six étages. Des rues larges de cinq à six mètres, des patios ouverts sur le ciel bleu de Tuni­sie, des sols cou­verts de ce béton gris piqué d’é­clats blancs que les archéo­logues nomment encore « pave­ment punique ». Une ville riche, dense, orga­nique — trois cent mille âmes sur un pro­mon­toire coin­cé entre deux mers, une Médi­ter­ra­née mar­chande et cal­cu­la­trice que Rome avait déci­dé d’effacer.

En avril 146 avant notre ère, les légions de Sci­pion Émi­lien entrent dans Carthage.

Ce qui se passe ensuite res­semble moins à une bataille qu’à une com­bus­tion lente et métho­dique. Six jours et six nuits, une guerre se livre dans les rues comme sur les toits des immeubles, les Romains s’as­su­rant de chaque édi­fice au moyen de pas­se­relles jetées d’un toit à l’autre en tra­vers des rues. Puis, débor­dés par la résis­tance, épui­sés par l’a­char­ne­ment d’une popu­la­tion qui n’a plus rien à perdre, les Romains décident d’al­lu­mer un gigan­tesque incen­die. Les hommes, les femmes, les enfants, les vieillards, plus ou moins gra­ve­ment brû­lés, tombent avec leurs mai­sons qui s’ef­fondrent et sont écra­sés sous les gravats.

La chute et l’in­cen­die durent dix-sept jours.

Dix-sept jours. Pas quelques heures d’embrasement sym­bo­lique. Dix-sept jours de braise. Cela mérite qu’on s’y arrête.

Quand une ville brûle dix-sept jours, c’est qu’elle en a les moyens. Il faut de la matière. Il faut que les murs eux-mêmes soient com­bus­tibles, ou du moins, qu’ils ne résistent pas long­temps. La ques­tion du bitume arrive ici, par la petite porte de l’his­toire des maté­riaux — ce cou­loir dis­cret que les grands récits mili­taires ne daignent pas emprunter.

Des frag­ments et objets en bitumes façon­nés par l’homme ont été décou­verts sur un grand nombre de sites archéo­lo­giques au Proche-Orient ancien. Cet ensemble de maté­riaux a ser­vi d’im­per­méa­bi­li­sant, de colle, de mor­tier de construc­tion. Les Phé­ni­ciens — et les Car­tha­gi­nois sont leurs enfants — venaient d’un monde où le bitume était aus­si banal que l’ar­gile. Les Assy­riens employaient le bitume comme mor­tier pour la construc­tion des palais et des rem­parts, et sur­tout pour assu­rer l’é­tan­chéi­té des conduits et des citernes.

Du bitume chaud est employé pour scel­ler les briques de terre cuite dans le mur de Baby­lone, nous dit Héro­dote, et il est aus­si employé pour étan­cher les jar­dins sus­pen­dus de Babylone.

Le maté­riau voya­geait avec les hommes. Les Phé­ni­ciens l’ex­tra­yaient notam­ment de la Mer Morte — le « lac Asphalte », un des anciens noms de la Mer Morte, qui pro­dui­sait du bitume en quan­ti­té, bitume qui déri­vait à la sur­face vers les côtes, exploi­té par les Naba­téens, décou­pé à la sur­face de l’eau depuis des bateaux en roseau. On s’en ser­vait par­tout : pour cal­fa­ter les coques de navires, pour imper­méa­bi­li­ser les toits-ter­rasses, pour join­toyer les pierres de fon­da­tion. Une civi­li­sa­tion fon­dée sur le com­merce mari­time ne pou­vait pas igno­rer cette résine noire qui pro­tège du sel et de la pluie.

À Car­thage, les mai­sons avaient leurs toits plats ouverts vers le ciel. Le sol des mai­sons était revê­tu de pave­ment punique : un béton gris conte­nant des débris de pote­rie et des éclats de marbre blanc. Une fois le seuil fran­chi, on tra­ver­sait un cou­loir ou un ves­ti­bule cou­dé qui menait vers un patio de forme qua­dran­gu­laire, autour duquel s’or­don­naient les chambres, la cui­sine, la salle d’eau. Ces ter­rasses, ces citernes, ces toi­tures plates — toutes les sur­faces en contact avec l’eau — étaient clas­si­que­ment enduites. Et l’en­duit, dans ce monde phé­ni­co-punique, c’é­tait sou­vent le bitume.

Juste avant la des­truc­tion de 146 avant J.-C., le quar­tier était com­po­sé de grandes mai­sons for­mées de deux étages au moins. Des façades hautes, ser­rées les unes contre les autres, enduites de cette sub­stance noire et brillante que le soleil de Tuni­sie ramol­lis­sait l’é­té. Quand le feu a tou­ché les pre­mières d’entre elles, il a trou­vé un com­bus­tible d’exception.

On objec­te­ra, rai­son­na­ble­ment, que les sources antiques ne parlent pas de bitume en tant que cause de l’in­cen­die. Le récit de la prise de Car­thage avait été fait par Polybe, qui en fut le témoin ; il nous est par­ve­nu par l’in­ter­mé­diaire d’Appien.

Appien pré­sente la troi­sième Guerre Punique comme une tra­gé­die pathé­tique. Rome, pro­fi­tant du désastre pro­vo­qué par la guerre entre Car­thage et le roi des Numides, décide secrè­te­ment la des­truc­tion de la cité enne­mie. Les der­niers jours de Car­thage sont décrits dans un tableau apo­ca­lyp­tique. Ni Polybe ni Appien ne s’at­tardent sur la chi­mie de la chose. Ce sont des his­to­riens, pas des archi­tectes, et encore moins des chimistes.

Mais les archéo­logues, eux, ont creu­sé. Les fouilles modernes ont ren­con­tré, en plu­sieurs points du site de Car­thage, l’é­paisse couche de cendres de l’incendie.

Au Céra­mique, près des thermes d’An­to­nin, Gau­ck­ler retrou­va en 1901 les fours de potiers encore pleins des objets dont l’ar­ti­san n’a­vait pu ache­ver la cuis­son : on pré­pa­rait la fête de Démé­ter ; des mil­liers de bou­lets de cata­pulte ont été recueillis, mêlés à des balles de fronde. Une ville sur­prise en train de vivre. On pense à Pom­péi, à ceci près que Pom­péi fut scel­lée par la cendre et que Car­thage fut consu­mée par elle-même.

Pour mesu­rer ce qu’é­tait l’ar­chi­tec­ture punique avant le désastre, il faut aller ailleurs qu’à Car­thage. En dehors de Car­thage, les fouilles effec­tuées à Ker­kouane à par­tir du milieu du XXème siècle ont per­mis, grâce à l’ex­cellent état de conser­va­tion d’une qua­ran­taine de mai­sons mises au jour, de connaître avec pré­ci­sion les dif­fé­rentes com­po­santes de l’ha­bi­tat punique.

La cité punique de Ker­kouane, qui n’a jamais été réoc­cu­pée depuis son aban­don vers le milieu du IIIème siècle avant J.-C., apporte un témoi­gnage excep­tion­nel sur l’ur­ba­nisme phé­ni­co-punique. Il s’a­git de l’u­nique cité punique actuel­le­ment recon­nue en Médi­ter­ra­née, avec des infor­ma­tions sur l’ur­ba­nisme, l’ar­chi­tec­ture domes­tique, les tech­niques et maté­riaux de construc­tion. On peut y lire, dans la pierre et le mor­tier pré­ser­vés, ce que Car­thage a été avant que Sci­pion n’en décide autrement.

Les habi­tants de Ker­kouane uti­li­saient plu­sieurs maté­riaux de construc­tion comme la terre, l’ar­gile, la brique crue, la brique cuite, la pierre brute, la pierre de taille, l’ob­si­dienne, le marbre, le basalte, les métaux, le bois… Des maté­riaux variés, cer­tains inflam­mables, d’autres non. Mais les toi­tures, les enduits, les joints — là où le bitume inter­ve­nait comme imper­méa­bi­li­sant — offraient à un incen­die quelque chose d’ex­tra­or­di­naire : une flamme qui court sur les sur­faces, qui des­cend des toits vers les murs, qui trans­forme chaque mai­son en torche autonome.

Sci­pion Émi­lien, contem­plant Car­thage en flammes au prin­temps 146, aurait pleu­ré et cité un vers d’Ho­mère sur la chute de Troie. L’his­to­rien Polybe, pré­sent à ses côtés, lui deman­da pour­quoi il pleu­rait. Sci­pion répon­dit : « C’est un grand moment, Polybe, mais j’ai peur ; un pres­sen­ti­ment me dit qu’un jour le même sort sera réser­vé à ma patrie. »

La scène est belle, trop belle peut-être, façon­née après coup par les rhé­teurs. Mais elle dit quelque chose de vrai sur ce que les hommes éprouvent devant les grandes des­truc­tions : une stu­peur qui res­semble à de la recon­nais­sance. Comme si voir brû­ler la ville de l’autre, c’é­tait voir brû­ler toutes les villes.

Trente mille. Cin­quante mille. Les chiffres varient selon les sources. Les sol­dats romains allaient de mai­son en mai­son en exé­cu­tant ou en asser­vis­sant la popu­la­tion, et 50 000 per­sonnes furent réduites en escla­vage. Les autres mou­rurent dans les flammes, ou sous les décombres, ou dans les fosses où les cava­liers romains les pré­ci­pi­taient sans les regarder.

Ce que le bitume a fait, s’il a fait quoi que ce soit, c’est pro­lon­ger l’in­cen­die. Lui don­ner cette durée de dix-sept jours qui dépasse l’en­ten­de­ment. Une ville de pierre et de béton ne brûle pas dix-sept jours sans com­bus­tible. Les bois de char­pente, les meubles, les stocks de mar­chan­dises — tout cela s’é­puise vite. Mais un enduit bitu­meux qui court d’une façade à l’autre, qui couvre les ter­rasses ali­gnées comme des domi­nos sur les pentes de Byr­sa, qui imprègne les joints de chaque pierre posée depuis des géné­ra­tions — voi­là quelque chose qui peut ali­men­ter le feu le temps qu’il fau­dra pour effa­cer une civilisation.

Rayée de la carte, elle ne lais­sa que des ruines, rasée de près jus­qu’aux fondations.

L’hy­po­thèse du bitume n’est pas une cer­ti­tude. C’est une lec­ture maté­rielle d’un fait his­to­rique énorme — dix-sept jours de bra­sier — que per­sonne n’a jamais vrai­ment expli­qué. Elle invite à regar­der l’ar­chi­tec­ture non comme un décor mais comme une chi­mie en attente. Chaque mai­son porte en elle les condi­tions de sa propre destruction.

On pense à cela, par­fois, en mar­chant aujourd’­hui sur la col­line de Byr­sa, au-des­sus de Tunis. Le sol est pier­reux, le vent tiède, les pins para­sols pro­jettent leurs ombres courtes. Rien ne brûle. Rien ne res­semble à Car­thage. C’est pré­ci­sé­ment pour ça qu’on ne peut pas s’empêcher d’y penser.

Sources livresques

Appien, His­toire romaine, Tome IV, Livre VIII : Le Livre afri­cain, éd. Les Belles Lettres, coll. « Budé », Paris (trad. fran­çaise dis­po­nible). Récit de pre­mière main via Polybe, source prin­ci­pale pour la des­truc­tion de Carthage.

Polybe, His­toires, Livre XXX­VIII — témoi­gnage direct de l’in­cen­die, trans­mis via Appien.

Serge Lan­cel, Car­thage, Fayard, Paris, 1992. Réfé­rence moderne sur la civi­li­sa­tion et l’ar­chéo­lo­gie punique.

Sté­phane Gsell, His­toire ancienne de l’A­frique du Nord, 1918.

M’ha­med Has­sine Fan­tar, Car­thage, la cité punique, CNRS Édi­tions / INA, Tunis.

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La fosse aux cobras — Cha­pitres 9 à 12

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La fosse
aux cobras

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Cha­pitres 9 à 12

Cha­pitre 9 — Elizabeth

Elle arri­va un ven­dre­di de février, par la porte vitrée, avec un sac à dos trop gros pour son corps et un car­net Moles­kine ser­ré contre sa poi­trine comme un bou­clier. Une Amé­ri­caine. Trente-deux ans, peut-être trente-trois — Nong avait du mal à don­ner un âge aux farangs, leurs visages vieillis­saient dif­fé­rem­ment, par plaques, par zones, pas de façon uni­forme comme les visages thaïs. Elle avait des che­veux châ­tains atta­chés en queue de che­val, des yeux clairs, cer­nés, le teint d’une femme qui a beau­coup pleu­ré récem­ment ou beau­coup ri, ou les deux, ce qui est la même chose quand on voyage seule depuis assez longtemps.

— Hi, dit-elle à Wan. I have a reser­va­tion. Gilbert.

Wan cher­cha dans le registre. Le registre de l’At­lan­ta était un grand cahier relié en cuir, avec des colonnes manus­crites — nom, natio­na­li­té, date d’ar­ri­vée, date de départ, numé­ro de chambre — rem­plies à l’encre noire par la main appli­quée de Wan. Pas d’or­di­na­teur. Pas de logi­ciel. Charles consi­dé­rait que les ordi­na­teurs étaient des machines de sur­veillance inven­tées par des gens qui ne savaient pas écrire, et que le registre manus­crit, comme le stan­dard télé­pho­nique en baké­lite et le lustre de Bohême, appar­te­nait à un ordre supé­rieur de civi­li­sa­tion qu’il était de son devoir de préserver.

— Room 21, dit Wan. Second floor. Three nights.

L’A­mé­ri­caine mon­ta l’es­ca­lier. Nong la croi­sa sur le palier du pre­mier étage, les bras char­gés de draps. Elles échan­gèrent un sou­rire — le sou­rire mini­mal, le sou­rire de seuil, celui qu’on échange avec les gens qu’on ne connaît pas encore et qu’on ne connaî­tra peut-être jamais. L’A­mé­ri­caine sen­tait le savon bon mar­ché et la fatigue et quelque chose d’autre, une odeur que Nong ne sut pas iden­ti­fier sur le moment — une odeur d’encre, peut-être, ou de papier, l’o­deur des gens qui écrivent beaucoup.

Le soir, Nong la vit au res­tau­rant. Elle man­geait seule, à une petite table près de la fenêtre, un pad thai qu’elle touillait dis­trai­te­ment de la main gauche pen­dant que la main droite écri­vait dans le Moles­kine avec une vitesse effré­née, comme si les mots sor­taient plus vite qu’elle ne pou­vait les attra­per. Nong lui appor­ta un verre d’eau. L’A­mé­ri­caine leva les yeux.

— This place is incre­dible, dit-elle. How long has it been here?

— Fif­ty years, dit Nong.

— Fif­ty years. My God. It’s like step­ping into a time capsule.

Nong ne savait pas ce qu’é­tait un time cap­sule. Elle hocha la tête. L’A­mé­ri­caine retour­na à son écri­ture. Nong retour­na à la cui­sine. Elle pen­sa que cette femme écri­vait comme cer­taines per­sonnes prient — avec urgence, avec néces­si­té, comme si les mots étaient un médi­ca­ment et que le Moles­kine était le seul flacon.

*

Le len­de­main matin, l’A­mé­ri­caine s’ins­tal­la au scrip­to­rium. Elle arri­va à sept heures, avant le petit-déjeu­ner, avec son Moles­kine et un deuxième car­net, plus grand, à spi­rale, et elle écri­vit. Elle écri­vit pen­dant trois heures sans lever la tête, sans boire de café, sans regar­der le lob­by, sans voir les chats, sans entendre Noël Coward sur le tourne-disque, sans rien per­ce­voir de ce qui l’en­tou­rait, absor­bée dans un monde inté­rieur dont Nong ne voyait que la sur­face — une main qui cou­rait sur le papier, un front plis­sé, des lèvres qui bou­geaient en silence.

Klaus, ins­tal­lé à son bureau habi­tuel — le deuxième à par­tir de la gauche —, l’ob­ser­vait avec l’in­té­rêt pro­fes­sion­nel d’un homme qui recon­naît un congé­nère. Deux écri­vains dans le scrip­to­rium, côte à côte, sépa­rés par la cloi­son basse du bureau à cylindre, cha­cun pen­ché sur ses cahiers, cha­cun dans sa bulle, cha­cun pour­sui­vant des fan­tômes dif­fé­rents sur le même papier.

— Elle écrit un livre, dit Klaus à Nong à midi, au bord de la pis­cine, en siro­tant sa Sin­gha. Un livre sur un voyage. L’I­ta­lie, l’Inde, l’In­do­né­sie. Elle cherche Dieu, appa­rem­ment. Ou le bon­heur. Ou les deux.

— Pour­quoi elle cherche Dieu en Asie ? dit Nong.

Elle ne com­pre­nait pas. Il y avait un temple à deux rues d’i­ci — le Wat That Thong, avec son Boud­dha doré de douze mètres et ses moines en robe safran et son odeur d’en­cens qui déri­vait jus­qu’au Soi 2 les jours de vent. Il y avait des temples par­tout. Il y avait des esprits dans chaque arbre, des phi dans chaque mai­son, des nagas dans chaque rivière. Bang­kok était satu­rée de sacré — le sacré suin­tait des murs, mon­tait du sol, tom­bait du ciel avec la pluie. On n’a­vait pas besoin de cher­cher Dieu en Asie. On n’a­vait pas besoin de cher­cher Dieu nulle part. Dieu était là, dans l’a­na­nas qu’on pèle le matin, dans le pla­teau qu’on pose sur le comp­toir, dans le geste qu’on fait et qu’on refait jus­qu’à ce que le geste devienne prière. Les farangs ne com­pre­naient pas ça. Les farangs croyaient que le sacré était quelque part, dans un ash­ram, sur une mon­tagne, au bout d’un voyage. Les farangs ne com­pre­naient pas que le sacré est par­tout, et qu’il est sur­tout là où l’on ne le cherche pas.

— Les Amé­ri­cains, dit Klaus avec un haus­se­ment d’épaules.

Le dimanche, l’A­mé­ri­caine deman­da à Nong de lui mon­trer l’hô­tel. Pas une visite gui­dée — une déam­bu­la­tion, un vaga­bon­dage, la per­mis­sion de traî­ner dans les cou­loirs et de poser des ques­tions. Nong accep­ta, sans savoir pour­quoi — peut-être parce que l’A­mé­ri­caine avait quelque chose de vul­né­rable, quelque chose de bri­sé et de recol­lé, qui rap­pe­lait à Nong les chats de l’At­lan­ta, ces chats res­ca­pés, ces chats cabos­sés qu’elle nour­ris­sait dans le jardin.

Elles visi­tèrent les chambres vides — les lits étroits, les ven­ti­la­teurs, les per­siennes. Elles des­cen­dirent dans le jar­din — les tor­tues, les fou­gères, les bou­gain­vil­liers. Elles s’ar­rê­tèrent au bord de la pis­cine. L’A­mé­ri­caine pho­to­gra­phia tout avec un petit appa­reil jetable.

— Who lives here? deman­da-t-elle. I mean, real­ly lives here. Not the guests. Who stays?

— Me, dit Nong.

— You live in the hotel?

— Since 1974.

L’A­mé­ri­caine la regar­da avec des yeux ronds. Vingt-huit ans dans le même hôtel. Pour une femme qui avait quit­té son mari, quit­té son pays, quit­té sa vie pour aller cher­cher le sens de l’exis­tence entre Rome, Del­hi et Bali, l’i­dée qu’une autre femme puisse trou­ver ce sens — ou ne pas le cher­cher, ce qui était peut-être la même chose — dans un hôtel art déco au fond d’un soi de Bang­kok, cette idée était soit incom­pré­hen­sible, soit vertigineuse.

— Don’t you ever want to leave? demanda-t-elle.

Nong sou­rit. Le sou­rire minimal.

— Where would I go?

L’A­mé­ri­caine nota quelque chose dans son Moles­kine. Nong ne sut jamais quoi. Peut-être la phrase. Peut-être le sou­rire. Peut-être l’o­deur du fran­gi­pa­nier ou le bleu de la pis­cine ou le bruit du ven­ti­la­teur ou la façon dont la lumière tom­bait sur le damier à tra­vers la porte vitrée. Peut-être rien de tout ça. Peut-être un mot qui n’a­vait aucun rap­port avec Nong, un mot qui appar­te­nait à l’I­ta­lie ou à l’Inde ou à l’In­do­né­sie et qui avait sim­ple­ment choi­si ce moment pour émerger.

Le lun­di matin, l’A­mé­ri­caine fit sa valise, paya sa note en liquide, remer­cia Wan, remer­cia Lung, et s’ar­rê­ta devant Nong dans le lobby.

— Thank you, dit-elle. This place saved me a lit­tle bit.

— Come back, dit Nong. C’é­tait ce qu’elle disait à tous les clients qui par­taient. Come back.

L’A­mé­ri­caine sor­tit. Le taxi l’a­va­la. Nong ne se sou­ve­nait plus de son nom avant la fin de la jour­née. Gil­bert, avait dit Wan. Gil­bert. Ça ne disait rien à Nong. Les noms des farangs glis­saient sur elle comme l’eau sur le car­re­lage de la pis­cine — ils pas­saient, ils s’é­va­po­raient, ils ne lais­saient pas de trace.

Des années plus tard — beau­coup d’an­nées plus tard —, Dao mon­tre­rait à Nong un livre, un livre avec une cou­ver­ture rose et un titre en anglais que Nong ne lirait pas, et Dao dirait : « Pa Nong, cette femme, elle a dor­mi à l’At­lan­ta, tu te sou­viens ? » Et Nong regar­de­rait la pho­to de l’au­teur sur la cou­ver­ture, et elle recon­naî­trait les yeux clairs, les cernes, la queue de che­val, et elle dirait : « Ah oui. L’A­mé­ri­caine qui cher­chait Dieu. » Et Dao dirait : « Elle l’a trou­vé, appa­rem­ment. Le livre s’est ven­du à dix mil­lions d’exem­plaires. » Et Nong hoche­rait la tête et retour­ne­rait peler son ana­nas, parce que dix mil­lions d’exem­plaires, c’é­tait un nombre aus­si abs­trait que le nombre d’é­toiles dans le ciel, et que l’a­na­nas, lui, était concret, et orange, et juteux, et n’a­vait besoin d’au­cun voyage en Inde pour avoir du sens.

Cha­pitre 10 — Le menu du docteur

Mars. La cha­leur chan­gea de registre — elle pas­sa de l’op­pres­sion à l’é­cra­se­ment, de la main posée sur la nuque au genou appuyé sur la poi­trine. L’air était si épais qu’on pou­vait presque le mâcher. Les ven­ti­la­teurs de l’At­lan­ta tour­naient à plein régime, leur bour­don­ne­ment conti­nu for­mant la basse conti­nue de la vie quo­ti­dienne, comme le bour­don d’un orgue qui ne s’ar­rête jamais.

Le Dr. Henn ne des­cen­dait plus.

La der­nière fois qu’il avait posé le pied dans le lob­by, c’é­tait le 3 février — Nong s’en sou­ve­nait parce qu’elle avait chan­gé les orchi­dées ce matin-là, les blanches pour les mauves, et qu’il avait tou­ché une fleur en pas­sant, tou­ché la corolle du bout des doigts, avec une déli­ca­tesse qui ne lui res­sem­blait pas, une déli­ca­tesse de mou­rant, et qu’il avait dit quelque chose — « Schön », peut-être, le mot alle­mand pour beau — avant de remon­ter, len­te­ment, marche après marche, et de ne plus redescendre.

Nong lui mon­tait ses repas. Trois fois par jour. Le plateau.

Le matin : un potage léger — bouillon de pou­let, citron­nelle, gin­gembre, quelques feuilles de coriandre flot­tant à la sur­face comme des nénu­phars minus­cules. Un mor­ceau de pain — du pain blanc, sans croûte, que Nong fai­sait elle-même parce que le bou­lan­ger de Sukhum­vit ne savait pas faire le pain que le doc­teur aimait, un pain mou, sans carac­tère, un pain de nos­tal­gie, le pain de Ber­lin. Un verre d’eau tiède. Pas froide — tiède. Le doc­teur avait tou­jours dit que l’eau froide cho­quait l’es­to­mac et que l’es­to­mac, comme un invi­té, devait être trai­té avec courtoisie.

Le midi : du riz — du riz jas­min, cuit à la vapeur, pur, sans accom­pa­gne­ment, sans sauce, sans rien. Nong posait le bol de riz sur le pla­teau et pen­sait qu’il y avait quelque chose de bou­le­ver­sant dans ce bol — un homme qui avait dîné avec des maha­ra­jas, qui avait ser­vi du cham­pagne à des diplo­mates, qui avait man­gé dans la por­ce­laine fine de l’At­lan­ta des années 50, cet homme man­geait main­te­nant un bol de riz blanc, comme les pay­sans d’I­san, comme la mère de Nong, comme tout le monde, comme per­sonne. Le riz est le grand éga­li­sa­teur. Le riz ne fait pas de dis­tinc­tion entre le chi­miste prus­sien et la femme de chambre. Le riz est le même pour tous, et le doc­teur le man­geait avec les doigts, par­fois, quand il oubliait les cou­verts, quand il oubliait l’An­gle­terre, quand il oubliait l’Al­le­magne, quand il ne res­tait plus que le geste ancien, le geste de l’Inde peut-être, le geste du maha­ra­ja, la main dans le riz.

Le soir : le potage de courge. Tou­jours. Nong ne variait plus. Elle avait essayé, pen­dant les pre­mières semaines, de pro­po­ser autre chose — un cur­ry léger, une soupe de cre­vettes, un bouillon de pois­son —, mais le doc­teur repous­sait tout ce qui n’é­tait pas le potage de courge, repous­sait l’as­siette avec le dos de la main, un geste de refus défi­ni­tif, sans appel, le geste d’un homme qui a réduit sa vie au strict néces­saire et qui ne négo­cie plus. Le potage de courge, c’é­tait tout. Le potage orange, épi­cé au gin­gembre et au cur­cu­ma, velou­té, chaud, ser­vi dans le bol en céra­mique bleue — le même bol depuis les années 70, un bol fêlé, col­lé, dont la fis­sure des­si­nait une ligne de vie sur la paroi.

Nong mon­tait le pla­teau. L’es­ca­lier. Le cou­loir du troi­sième étage — le cou­loir le plus silen­cieux de l’hô­tel, le cou­loir où per­sonne ne logeait plus, le cou­loir que Charles avait fer­mé aux clients pour en faire le quar­tier pri­vé du doc­teur. La porte de la chambre 41. Elle frap­pait — deux coups, tou­jours deux coups, un rythme conve­nu, un signal, la façon dont Nong annon­çait sa pré­sence depuis vingt-sept ans. Par­fois il répon­dait. Par­fois non. Elle entrait quand même.

La chambre était petite — toutes les chambres de l’At­lan­ta étaient petites, c’é­taient des chambres de labo­ra­toire recon­ver­ties, des chambres qui avaient été conçues pour des fla­cons et des éprou­vettes, pas pour des humains, et qui gar­daient quelque chose de cette ori­gine, une aus­té­ri­té de cel­lule, une fonc­tion­na­li­té mona­cale. Le lit, la table de nuit, la lampe, le ven­ti­la­teur, la fenêtre à per­siennes. Sur la table de nuit, un verre d’eau, une paire de lunettes, un livre en alle­mand que le doc­teur ne pou­vait plus lire car ses yeux ne voyaient plus les lettres, mais qu’il gar­dait là comme un com­pa­gnon, un objet fami­lier, une présence.

Et le doc­teur. Assis dans le fau­teuil, près de la fenêtre, en pei­gnoir bleu. Tou­jours la même posi­tion — le corps tour­né vers la lumière, le visage dans l’ombre, les mains posées sur les accou­doirs comme un pha­raon sur son trône. Il ne regar­dait pas par la fenêtre — ses yeux voi­lés ne voyaient plus rien au-delà d’un mètre — mais il tour­nait son visage vers la lumière, ins­tinc­ti­ve­ment, comme les plantes, comme les chats, comme les vieillards qui savent que la lumière est la der­nière chose à laquelle on renonce.

Nong posait le pla­teau sur la table. Elle s’as­seyait sur le bord du lit. Elle ne disait rien. Elle atten­dait. Par­fois il man­geait — une cuille­rée, deux, rare­ment trois. Il por­tait la cuillère à ses lèvres avec une len­teur infi­nie, comme si chaque bou­chée était un acte de cou­rage, un effort de volon­té contre le retrait du corps. Le potage cou­lait par­fois au coin de ses lèvres. Nong essuyait avec la ser­viette. Il ne pro­tes­tait pas. Il avait ces­sé de pro­tes­ter — il avait ces­sé de refu­ser l’aide, ce qui, pour un homme qui avait pas­sé sa vie à refu­ser l’aide, était le signe le plus sûr que quelque chose d’ir­ré­ver­sible était en cours.

Un soir de la mi-mars, il prit la main de Nong.

Ce n’é­tait pas un geste habi­tuel. Le doc­teur ne tou­chait pas les gens — il ne ser­rait pas les mains, il ne don­nait pas d’ac­co­lades, il ne posait pas sa main sur l’é­paule des autres, sauf celle de Jim Thomp­son sur la pho­to de 1964. Le doc­teur main­te­nait autour de lui un péri­mètre de soli­tude phy­sique aus­si strict que les règles de la mai­son. Et pour­tant, ce soir-là, sa main — une main déchar­née, la peau trans­lu­cide, les veines bleues visibles comme des rivières sur une carte —, sa main se posa sur celle de Nong, et Nong ne bou­gea pas.

Il ne dit rien. Ils res­tèrent ain­si un moment — com­bien de temps, Nong ne sau­rait pas le dire, le temps dans cette chambre ne fonc­tion­nait plus comme le temps ailleurs, il était deve­nu un liquide épais, un miel sombre qui s’é­cou­lait au ralen­ti. La lumière du soir tra­ver­sait les per­siennes en lames hori­zon­tales, décou­pant la chambre en tranches alter­nées de clar­té et d’ombre. Le ven­ti­la­teur tour­nait. Un gecko chan­tait quelque part dans le mur — tok-kae, tok-kae — son cri binaire, répé­ti­tif, obs­ti­né, le métro­nome de la nuit tropicale.

Puis il dit son nom.

— Nong.

Clai­re­ment. Dis­tinc­te­ment. Pas Muk­da. Pas un pré­nom alle­mand. Pas un mot en bouillie. Nong. Son vrai nom, pro­non­cé avec la bonne tona­li­té, le ton des­cen­dant, le ton cor­rect, le ton qu’il avait appris en 1974 quand une fille de dix-huit ans était entrée dans son lob­by avec un sac en toile et un papier griffonné.

— Doc­teur, dit Nong.

Il regar­da son visage. Ses yeux voi­lés la cher­chèrent, la trou­vèrent, se fixèrent sur elle avec une inten­si­té sou­daine, presque dou­lou­reuse, l’in­ten­si­té d’un homme qui sort du brouillard et qui aper­çoit, une seconde, le rivage.

— Danke, dit-il.

Mer­ci.

Puis il fer­ma les yeux, et sa main relâ­cha celle de Nong, et il retour­na dans le brouillard, et Nong res­ta assise sur le bord du lit, immo­bile, la main encore tiède de la sienne, et elle écou­ta le gecko et le ven­ti­la­teur et le gron­de­ment loin­tain de Bang­kok, et elle sut — pas pen­sa, pas devi­na, sut — que c’é­tait la der­nière fois qu’il dirait son nom.

Elle ramas­sa le pla­teau. Le potage était intact. Elle des­cen­dit l’es­ca­lier. Elle tra­ver­sa le lob­by — le damier, le lustre, le cana­pé, les chats. Elle sor­tit dans le jar­din. La nuit était chaude, moite, char­gée d’une odeur de jas­min et de gaz d’é­chap­pe­ment. Les tor­tues dor­maient sur leur rocher. Un chat — Som­chai, le borgne — la sui­vit jus­qu’à l’en­clos, se frot­ta contre ses che­villes, miaula.

Nong s’as­sit sur le banc, près de la pis­cine. La fosse aux cobras. L’eau reflé­tait les étoiles — il y en avait peu, Bang­kok avait trop de lumière pour les étoiles, mais celles qui per­çaient étaient nettes, blanches, indif­fé­rentes. Nong les regar­da. Elle ne pleu­rait pas. Elle ne pleu­rait jamais. Les femmes d’I­san ne pleurent pas — elles tiennent, comme les arbres, comme les rizières, comme la terre sèche qui attend la mous­son sans se plaindre.

Elle ouvrit la boîte de nour­ri­ture pour chats qu’elle gar­dait sous le banc. Som­chai man­gea. D’autres chats appa­rurent — Piak la blanche, un chat noir sans nom, un cha­ton tigré trou­vé la semaine pré­cé­dente dans le soi, à moi­tié mort de faim, que Nong avait bap­ti­sé Lek, comme sa sœur, parce qu’il était petit et têtu.

Elle les nour­rit tous. Un par un. Avec la patience des gestes qui n’ont pas de fin.

Cha­pitre 11 — Mai

Il mou­rut un mar­di. Nong trou­va cela appro­prié, sans savoir pour­quoi — peut-être parce que le mar­di était le jour du jas­min, et que le jas­min est la fleur des morts en Thaï­lande, la fleur qu’on tresse en guir­landes pour les funé­railles, la fleur blanche qui sent trop bon, la fleur qui couvre l’o­deur de ce qui finit.

Charles l’ap­pe­la à six heures du matin. Pas depuis Bir­min­gham, cette fois. Depuis la chambre 41. Sa voix au télé­phone inté­rieur était par­fai­te­ment maî­tri­sée — pas un trem­ble­ment, pas une fis­sure, pas une note qui s’é­le­vât au-des­sus du registre habi­tuel de l’an­glais d’Ox­ford. On aurait dit qu’il annon­çait la fer­me­ture du res­tau­rant pour tra­vaux, ou un chan­ge­ment dans l’ho­raire du petit-déjeuner.

— Nong. Father has pas­sed. Could you come up, please.

Please. Ce mot-là, dans la bouche de Charles, à cet ins­tant, était la seule fis­sure. Charles ne disait pas please à Nong — il n’é­tait pas impo­li, il n’é­tait jamais impo­li, mais entre eux le please était super­flu, il appar­te­nait au voca­bu­laire des rap­ports for­mels, pas à celui de vingt-sept ans de draps pliés et de pla­teaux mon­tés et d’a­na­nas pelés. Please signi­fiait : je ne sais pas com­ment faire. Please signi­fiait : j’ai besoin de toi. Please signi­fiait : mon père est mort et je suis un homme de cin­quante ans diplô­mé d’Ox­ford et de Cam­bridge et je ne sais pas quoi faire d’un mort.

Nong mon­ta. L’es­ca­lier. Le cou­loir du troi­sième. La porte de la 41, ouverte.

Le Dr. Henn était dans son fau­teuil, près de la fenêtre. Pas dans son lit — dans son fau­teuil. Il était mort comme il avait vécu les der­niers mois, assis, le visage tour­né vers la lumière, les mains sur les accou­doirs. Le pei­gnoir bleu. Les pan­toufles en cuir. Les lunettes rondes sur la table de nuit. Le livre en alle­mand qu’il ne pou­vait plus lire. Le verre d’eau, encore à moi­tié plein. Tout était en ordre. Tout était exac­te­ment comme la veille, et l’a­vant-veille, et tous les jours d’a­vant, sauf que le doc­teur ne res­pi­rait plus, et que cette absence de res­pi­ra­tion ren­dait le silence de la chambre dif­fé­rent — non pas plus pro­fond, mais plus défi­ni­tif, comme la dif­fé­rence entre une pis­cine vide et une pis­cine vidée.

Charles se tenait debout, près du lit, les bras le long du corps. Il avait les yeux secs. Il por­tait un pan­ta­lon de pyja­ma et une che­mise qu’il avait bou­ton­née de tra­vers — trois bou­tons déca­lés d’un cran, un désordre si inha­bi­tuel chez un homme si méti­cu­leux que Nong le remar­qua avant de remar­quer le mort.

— I found him at five thir­ty, dit Charles. He was alrea­dy cold.

Nong s’ap­pro­cha du fau­teuil. Elle regar­da le visage du Dr. Henn. Il était calme — pas pai­sible, pas serein, pas ces mots que les vivants uti­lisent pour appri­voi­ser les morts. Calme. Immo­bile. Absent. Un visage vidé de son habi­tant, un masque posé sur un fau­teuil, et der­rière le masque, rien. Nong avait vu des morts. Dans son vil­lage, à Isan, la mort n’é­tait pas cachée — les morts étaient lavés par les femmes, habillés par les femmes, veillés par les femmes, brû­lés par les moines. La mort fai­sait par­tie du mobi­lier de la vie, comme les chaises, comme les tables, comme les pla­teaux d’argent. On n’en avait pas peur. On la ser­vait, comme on ser­vait le reste.

Elle ajus­ta le col du pei­gnoir. Elle lis­sa les che­veux du doc­teur — de fins che­veux blancs, doux comme des fils de soie, qui s’é­taient ébou­rif­fés pen­dant la nuit, ou pen­dant la mort, car la mort aus­si décoiffe. Elle reti­ra les pan­toufles, les posa côte à côte au pied du fau­teuil. Elle prit le verre d’eau sur la table de nuit, le vida dans le lava­bo de la salle de bain, le rin­ça, le repo­sa. Des gestes. Ses gestes. Les gestes qu’elle connais­sait, les gestes de tou­jours, les gestes qu’elle fai­sait dans cette chambre depuis des mois et qu’elle fai­sait main­te­nant pour la der­nière fois, avec la même pré­ci­sion, la même len­teur, la même atten­tion — parce que le der­nier geste doit être aus­si soi­gné que le pre­mier, parce que le doc­teur, même mort, méri­tait que les choses soient faites correctement.

— I’ll call the hos­pi­tal, dit Charles.

Il sor­tit. Nong l’en­ten­dit des­cendre l’es­ca­lier, chaque marche, le cla­que­ment de ses chaus­sures — il avait mis ses chaus­sures, il s’é­tait habillé, il s’é­tait recom­po­sé. Charles fonc­tion­nait ain­si : face à l’ef­fon­dre­ment, il se bou­ton­nait. Face au chaos, il rédi­geait un pro­to­cole. Nong savait qu’il rédi­ge­rait quelque chose — un com­mu­ni­qué, un texte, une notice nécro­lo­gique. Charles écri­rait la mort de son père comme il avait écrit le menu du res­tau­rant, avec des anno­ta­tions, des réfé­rences, des notes de bas de page. Et ce serait sa façon de pleurer.

*

Nong chan­gea les draps. Elle ne savait pas pour­quoi — le doc­teur n’a­vait pas dor­mi dans le lit, il était mort dans le fau­teuil, les draps étaient propres. Mais elle chan­gea les draps. Elle reti­ra la housse, la taie d’o­reiller, le drap du des­sous. Elle les plia. Elle en mit des neufs — ami­don­nés, blancs, pliés en trois. Elle bor­da les coins avec la pré­ci­sion géo­mé­trique que le doc­teur exi­geait, les coins en enve­loppe, les angles à qua­rante-cinq degrés, le drap ten­du comme une peau de tam­bour. Puis elle refit le lit, et le lit refait avait l’air d’un lit qui attend quel­qu’un, un lit prêt, un lit ouvert, et Nong sut que per­sonne ne dor­mi­rait plus dans ce lit, que cette chambre res­te­rait vide, que Charles la fer­me­rait et qu’elle devien­drait un sanc­tuaire, un mau­so­lée, une chambre fan­tôme au bout du cou­loir du troi­sième étage.

Elle des­cen­dit.

Le lob­by. Six heures qua­rante-cinq du matin. La lumière tra­ver­sait la porte vitrée et frap­pait le damier en dia­go­nale, comme chaque matin, exac­te­ment comme chaque matin. Les car­reaux blancs brillaient. Les car­reaux noirs absor­baient. Le lustre de Bohême pen­dait, immo­bile, ses pen­de­loques de cris­tal cap­tant la lumière et la frag­men­tant en minus­cules arcs-en-ciel sur le mur oppo­sé — un phé­no­mène que Nong connais­sait par cœur et qui ne se pro­dui­sait qu’entre six heures trente et sept heures, quand le soleil était à l’angle exact, et qui durait une demi-heure, pas plus, avant que le soleil mon­tât trop haut et que les arcs-en-ciel dis­pa­russent comme des fan­tômes au matin.

Nong s’as­sit sur le cana­pé rond.

C’é­tait la pre­mière fois. En vingt-sept ans, elle ne s’é­tait jamais assise sur le cana­pé rond. Le cana­pé rond était le ter­ri­toire des clients, le trône cen­tral du lob­by, le cœur de l’At­lan­ta. Nong pas­sait à côté, Nong le net­toyait, Nong en reti­rait les poils de chat et les miettes de bis­cuit, mais Nong ne s’as­seyait pas des­sus. S’as­seoir sur le cana­pé, c’é­tait fran­chir une ligne, la ligne invi­sible qui sépa­rait ceux qui ser­vaient de ceux qui étaient ser­vis, et Nong n’a­vait jamais fran­chi cette ligne, parce que la ligne, comme les règles du doc­teur et les mémo­ran­dums de Charles, fai­sait par­tie de la struc­ture, de l’ar­chi­tec­ture intime de ce lieu.

Mais ce matin, elle s’assit.

Le cuir était froid. Le cuir était doux. Le cuir sen­tait le vieux — le vieux cuir, la vieille pous­sière, le vieux temps. Nong posa ses mains à plat sur les cous­sins, de chaque côté de ses cuisses, et elle sen­tit sous ses paumes les creux lais­sés par des mil­liers de corps — les diplo­mates, les stars de ciné­ma, la Reine Mère, les hip­pies, les GIs, les back­pa­ckers, les écri­vains, les jour­na­listes, les uni­ver­si­taires néer­lan­dais, tous ces corps qui s’é­taient assis exac­te­ment ici, qui avaient lais­sé leur empreinte dans le cuir, et dont il ne res­tait rien, rien que cette usure, cette dou­ceur, cette mémoire de peau.

Les chats vinrent. Som­chai d’a­bord, le borgne, qui sau­ta sur le cana­pé et se lova contre la cuisse de Nong avec l’au­to­ri­té d’un être qui sait que ce moment est le sien. Puis Piak, la blanche, qui mon­ta sur l’ac­cou­doir et s’ins­tal­la en sphinx. Puis le noir sans nom, qui res­ta sur le sol, à ses pieds, les yeux mi-clos. Puis Lek, le cha­ton, qui esca­la­da le cana­pé en grif­fant le cuir — un bruit que Charles aurait trou­vé into­lé­rable et que Nong trou­va, ce matin-là, parfait.

Le stan­dard télé­pho­nique son­na. Le bour­don­ne­ment ancien, le gré­sille­ment de baké­lite, le bruit d’un monde qui n’exis­tait plus et qui conti­nuait de fonc­tion­ner par la seule force de l’ha­bi­tude. Wan n’é­tait pas encore arri­vée. Nong ne se leva pas. Le télé­phone son­na trois fois, quatre fois, cinq fois, puis s’ar­rê­ta. Puis son­na de nouveau.

Nong se leva. Elle alla décrocher.

— Atlan­ta Hotel, good morning.

— Yes, hel­lo, this is Pie­ter van den Berg. I am cal­ling from Amster­dam. I would like to book my usual room, please. For Octo­ber. Room 28. My wife and I have been coming since 1990.

Nong ouvrit le registre. Elle prit le sty­lo. Elle ins­cri­vit le nom — van den Berg — dans la colonne, à l’encre noire, avec l’é­cri­ture appli­quée qu’elle avait apprise en regar­dant Wan, une écri­ture de ser­vante, une écri­ture sans pré­ten­tion, une écri­ture qui ne dit rien d’autre que ce qu’elle doit dire.

— Room 28. Octo­ber. I have noted it, Mr. van den Berg.

— Thank you. And how is Dr. Henn?

Nong regar­da le lob­by. Le damier. Le lustre. Les chats sur le cana­pé. Le fau­teuil vide du doc­teur, près de la récep­tion, celui dans lequel il lisait le Bang­kok Post, celui dans lequel il l’a­vait regar­dée pour la pre­mière fois en 1974, par-des­sus ses lunettes rondes.

— Same same, dit Nong.

Elle rac­cro­cha. Elle retour­na dans la cui­sine. Elle prit l’a­na­nas. Elle le pela. En spi­rale. Les yeux, un par un, avec la pointe du cou­teau. Le jus. Le presse-agrumes alle­mand. La mani­velle qui grin­çait. Le verre à pied ébré­ché. Trois glaçons.

Elle posa le verre sur le pla­teau d’argent, à côté de la ser­viette pliée en tri­angle, et elle por­ta le pla­teau jus­qu’à la récep­tion, et elle le posa sur le comp­toir, comme chaque matin, comme tou­jours, comme avant.

Cha­pitre 12 — Le damier

Juin. La mous­son revint. Elle revint comme chaque année, sans pré­ve­nir et sans sur­prendre — un ciel qui s’é­pais­sit, une pres­sion qui tombe, un silence d’une seconde, puis le fra­cas. La pluie de Bang­kok n’est pas une pluie. C’est un mur. Un mur d’eau ver­ti­cale qui s’a­bat sur la ville et la trans­forme, en vingt minutes, en archi­pel. Les rues deviennent des rivières. Les trot­toirs deviennent des berges. Les taxis deviennent des barques. Et l’At­lan­ta, au fond de son soi, der­rière ses portes vitrées et ses murs de béton et son jar­din tro­pi­cal, l’At­lan­ta devient une île.

Nong aimait la mous­son. Elle ne l’a­vait jamais dit à per­sonne, mais elle l’ai­mait. Elle aimait le bruit de l’eau sur le toit — un rou­le­ment conti­nu, pro­fond, qui cou­vrait tous les autres bruits, les klaxons, les moteurs, les basses de Nana Pla­za, et qui lais­sait l’hô­tel dans une soli­tude sonore, une bulle de vacarme blanc. Elle aimait l’o­deur — cette odeur de terre mouillée, de béton lavé, de feuilles écra­sées, une odeur de renou­veau, l’o­deur qu’a le monde quand il se net­toie. Elle aimait le spec­tacle de l’eau qui mon­tait dans le soi, cen­ti­mètre par cen­ti­mètre, et qui s’ar­rê­tait — elle s’ar­rê­tait tou­jours — juste avant le seuil de la porte vitrée, comme si un pacte tacite exis­tait entre la mous­son et l’At­lan­ta, un accord ances­tral : tu peux tout inon­der, mais pas ici.

Un mois avait pas­sé depuis la mort du doc­teur. Charles avait rédi­gé la notice nécro­lo­gique — trois pages, tapées à la machine, sur du papier à en-tête de l’At­lan­ta, avec une police de carac­tères que Nong ne connais­sait pas et que Charles appe­lait « Gara­mond, the only civi­li­sed type­face ». La notice avait été enca­drée et accro­chée dans le lob­by, entre la porte du scrip­to­rium et le stan­dard télé­pho­nique. Elle disait que le Dr. Max Henn, fon­da­teur de l’At­lan­ta Hotel, était décé­dé le 14 mai 2002 à l’âge de quatre-vingt-seize ans, et qu’il serait « remem­be­red for his monu­men­tal strength of cha­rac­ter, his unwillin­gness to suf­fer fools and crooks glad­ly and his abi­li­ty to get things done when chea­ting, sloth and fol­ly were all around him ». Nong avait lu la notice. Elle avait com­pris cer­tains mots — strength, cha­rac­ter, fools. Elle n’a­vait pas com­pris crooks, ni sloth, ni fol­ly, mais elle avait sen­ti, dans le rythme de la phrase, dans sa cadence mar­te­lée, la colère de Charles, la colère d’un fils qui écrit pour son père les mots que son père aurait écrits lui-même s’il avait pu, les mots durs, les mots fiers, les mots de quel­qu’un qui ne par­donne pas au monde d’être ce qu’il est.

Klaus était par­ti. Il avait fait sa valise le len­de­main de la mort, comme un homme qui sait que l’his­toire qu’il était venu cher­cher vient de se ter­mi­ner et qu’il n’y a plus rien à gla­ner. Il avait ser­ré la main de Nong — une poi­gnée de main ferme, sèche, de jour­na­liste qui dit au revoir sans sen­ti­men­ta­lisme —, il avait glis­sé un billet de mille bahts dans la poche de son tablier, et il avait dit : « Prends soin de la fosse aux cobras. » Nong avait hoché la tête. Klaus avait pris son taxi. Ses cahiers Clai­re­fon­taine étaient pleins. Son livre ne serait peut-être jamais écrit — les livres des jour­na­listes sont sou­vent des livres pro­mis, pas des livres tenus —, mais les cahiers exis­taient, quelque part, dans un appar­te­ment de Munich ou de Ber­lin, et dans ces cahiers, il y avait des mor­ceaux de l’At­lan­ta, des mor­ceaux de Max Henn, des mor­ceaux de Nong, pré­ser­vés dans l’encre comme des insectes dans l’ambre.

Mar­ga­ret était encore là. Elle avait pro­lon­gé son séjour — trois semaines étaient deve­nues quatre, quatre étaient deve­nues cinq. Elle ne disait pas pour­quoi. Nong ne deman­dait pas. Elles avaient repris leur rou­tine — le matin, Mar­ga­ret au bord de la pis­cine, son roman de poche, son tran­sat numé­ro trois. La mangue en héris­son. Le silence par­ta­gé. Mais quelque chose avait chan­gé dans la qua­li­té de ce silence — il était plus lourd, plus plein, char­gé de la pré­sence de l’ab­sent, de la place vide du doc­teur sur le cana­pé rond, de la chaise vide à la table du res­tau­rant, de la chambre 41 fer­mée à clé au bout du cou­loir du troi­sième étage.

Un après-midi, Mar­ga­ret dit à Nong :

— He was lucky, you know. To have you.

Nong ne répon­dit pas. La chance n’a­vait rien à voir avec ce qui les liait, elle et le doc­teur. La chance est un mot de joueur, un mot de hasard, et rien dans la vie de Nong n’a­vait rele­vé du hasard — tout avait rele­vé de la répé­ti­tion, de l’en­tê­te­ment, de ce geste quo­ti­dien recom­men­cé chaque matin à l’aube, le cou­teau dans l’a­na­nas, la spi­rale, les trois gla­çons, le pla­teau, le damier, le lustre, l’es­ca­lier, la chambre, le potage, la ser­viette, les draps, les fleurs, les chats, encore et encore et encore, jus­qu’à ce que le geste devienne le sens, jus­qu’à ce que la répé­ti­tion devienne l’a­mour, ou quelque chose qui y res­semble assez pour qu’on ne fasse plus la différence.

— Thank you, Mar­ga­ret, dit Nong.

C’é­tait la pre­mière fois qu’elle disait mer­ci à un client. En vingt-huit ans. Mer­ci. Le mot sor­tit de sa bouche comme un caillou long­temps rete­nu — petit, dur, inat­ten­du. Mar­ga­ret le reçut sans rien dire. Elle remit ses lunettes de soleil. Elle rou­vrit son livre. Le mar­tin-pêcheur se posa sur le bou­gain­vil­lier, res­ta une seconde, repartit.

*

Dao vint un dimanche. Le der­nier dimanche de juin. La mous­son bat­tait son plein — le soi était inon­dé, l’eau mon­tait jus­qu’aux che­villes, et Dao arri­va en ôtant ses bas­kets et en mar­chant pieds nus dans l’eau brune, son casque de scoo­ter sous le bras, trem­pée, riant, le Nokia pro­té­gé dans un sac en plas­tique. Elle avait l’air d’un pois­son qui rentre chez lui.

Elle trou­va Nong dans le jar­din, sous l’auvent de tôle, en train de nour­rir les chats. La pluie tam­bou­ri­nait sur la tôle avec un vacarme de machine à coudre géante. Les pal­miers pliaient sous le vent. La pis­cine débor­dait — l’eau de pluie se mêlait à l’eau chlo­rée, la sur­face était cri­blée d’im­pacts, vivante, fré­mis­sante, comme une peau qui frissonne.

— Pa Nong, dit Dao.

Nong leva les yeux. Dao était debout sous la pluie, sans cher­cher à s’a­bri­ter, les che­veux pla­qués sur le visage, le t‑shirt de Chu­la­long­korn col­lé à la peau. Elle ne sou­riait pas. Elle ne fai­sait pas de remarque moqueuse sur les chats, sur l’ab­sence d’as­cen­seur, sur les savons, sur le mémo­ran­dum de Charles. Elle se tenait là, debout, sous la pluie, et elle regar­dait sa tante avec une expres­sion que Nong ne lui connais­sait pas — une expres­sion de gra­vi­té, de recon­nais­sance, de com­pré­hen­sion tar­dive, l’ex­pres­sion de quel­qu’un qui vient de sai­sir quelque chose qui était sous ses yeux depuis tou­jours et qu’elle n’a­vait jamais vu.

— J’ai appris, pour le doc­teur, dit Dao.

— Oui.

— Ça va, Pa Nong ?

— Ça va.

Dao s’as­sit sous l’auvent. Elle posa son casque. Elle regar­da les chats man­ger. Som­chai, Piak, le noir, Lek, et trois autres que Nong avait recueillis depuis jan­vier — des chats du soi, des chats de la mous­son, des chats de per­sonne deve­nus des chats de l’At­lan­ta. Dao ne dit rien. Elle regar­da. Elle écou­ta la pluie. Elle sen­tit l’o­deur du chlore et du fran­gi­pa­nier et de la terre mouillée. Et elle ne sor­tit pas son téléphone.

Elles res­tèrent assises côte à côte, la tante et la nièce, sous la tôle, dans le vacarme de la mous­son, avec les chats à leurs pieds et la pis­cine qui débor­dait et le jar­din qui ployait et l’hô­tel gris qui se dres­sait der­rière elles, mas­sif, têtu, inchan­gé, un bloc de béton et de mémoire plan­té au fond d’un soi de Sukhum­vit comme un récif dans la mer.

*

Le len­de­main matin, Nong se leva à cinq heures qua­rante-cinq. Comme chaque matin. Elle enfi­la sa tenue — la blouse bleue, le pan­ta­lon noir, les pieds nus. Elle tra­ver­sa le cou­loir du per­son­nel, pas­sa devant la chambre de Wan, qui dor­mait encore, pas­sa devant la réserve, entra dans la cuisine.

L’a­na­nas. Rat­cha­bu­ri. Petit, dense, chair presque orange.

Elle le pela. En spi­rale. Les yeux, un par un, avec la pointe du cou­teau. Le presse-agrumes alle­mand. La mani­velle. Le jus — épais, mous­seux, d’un jaune presque indé­cent. Le linge. Le verre à pied ébré­ché. Trois glaçons.

Elle posa le verre sur le pla­teau. La ser­viette pliée en tri­angle. Elle sou­le­va le pla­teau — il n’é­tait pas en argent, il n’a­vait jamais été en argent, mais il était le pla­teau d’argent, et il le serait tou­jours, parce que le Dr. Henn l’a­vait dit, et que ce que le Dr. Henn avait dit ne mou­rait pas.

Elle tra­ver­sa le lobby.

La lumière du matin entrait par les portes vitrées. Le damier brillait. Les car­reaux blancs cap­taient la lumière. Les car­reaux noirs la gar­daient. Le lustre de Bohême pen­dait, immo­bile, et les pre­mières lueurs du soleil tou­chaient ses pen­de­loques, et les arcs-en-ciel minus­cules appa­rais­saient sur le mur, comme chaque matin entre six heures trente et sept heures, ponc­tuels, fidèles, éphémères.

Les chats dor­maient sur le cana­pé rond. Som­chai contre la cuisse de bronze du bas­set en sta­tue. Piak sur l’ac­cou­doir. Lek lové dans le creux du cous­sin cen­tral, à la place exacte où le Dr. Henn s’asseyait.

La notice nécro­lo­gique était accro­chée au mur, dans son cadre doré. Le stan­dard télé­pho­nique bour­don­nait. Le scrip­to­rium atten­dait, avec ses bureaux à cylindre et son papier à lettres et ses crayons taillés. Le tourne-disque était fer­mé — Nong l’ou­vri­rait plus tard, elle met­trait Noël Coward, comme tou­jours, parce que Charles avait dit Noël Coward et que ce que Charles disait avait force de loi, même quand Charles était à Birmingham.

Nong posa le pla­teau sur le comp­toir de la récep­tion. Elle redres­sa le vase d’or­chi­dées — lun­di, orchi­dées blanches. Elle essuya une trace de pous­sière sur le comp­toir. Elle ajus­ta le registre.

Puis elle se tint debout, au milieu du lob­by, sur le damier noir et blanc.

Elle était exac­te­ment au centre. Un pied sur un car­reau noir, un pied sur un car­reau blanc. L’é­qui­libre. La lisière. Le seuil entre deux mondes — celui d’a­vant et celui d’a­près, celui du doc­teur et celui de Charles, celui de 1952 et celui de 2002, celui des cobras et celui des chats, celui des diplo­mates et celui des back­pa­ckers, celui de l’hé­roïne et celui du jasmin.

Le ven­ti­la­teur tour­nait. Bang­kok com­men­çait à gron­der au-delà du soi — les pre­miers moteurs, les pre­miers klaxons, les pre­miers ven­deurs de nouilles avec leur cla­quette de bam­bou. Le Sky­train pas­sait quelque part au-des­sus, un mur­mure élec­trique, le son du monde nou­veau qui glis­sait au-des­sus du monde ancien sans le toucher.

Un chat pas­sa. Lek. Il tra­ver­sa le damier en dia­go­nale, ses pattes silen­cieuses posées alter­na­ti­ve­ment sur le noir et le blanc, avec l’as­su­rance d’un être qui ne fait aucune dif­fé­rence entre les deux, qui n’a jamais fait aucune dif­fé­rence, qui ne sait même pas que les car­reaux sont de deux cou­leurs, parce que les chats voient le monde comme il est, pas comme on l’a peint.

Nong le regar­da pas­ser. Elle sou­rit. Le sou­rire mini­mal, le sou­rire d’I­san, le sou­rire qui n’at­teint les yeux que lors­qu’il est vrai. Puis elle ajus­ta sa blouse, redres­sa ses épaules, et retour­na dans la cui­sine pré­pa­rer le petit-déjeu­ner, parce que les clients allaient des­cendre, et que les clients avaient faim, et que l’At­lan­ta — cet endroit impro­bable, absurde, magni­fique, ce labo­ra­toire à ser­pents deve­nu hôtel, cette fosse aux cobras deve­nue pis­cine, ce bloc de béton deve­nu sanc­tuaire — l’At­lan­ta continuait.

L’hô­tel respirait.

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La fosse aux cobras — Cha­pitres 5 à 8

La fosse
aux cobras

La fosse aux cobras

Cha­pitres 5 à 8

Cha­pitre 5 — Klaus

Il arri­va un jeu­di de décembre, par le vol de Franc­fort, avec deux valises, un sac en ban­dou­lière bour­ré de cahiers et une barbe de trois jours qui lui don­nait l’air d’un homme qui a ces­sé de se sou­cier de son appa­rence depuis suf­fi­sam­ment long­temps pour que cette négli­gence soit deve­nue un style. Klaus Gru­ner, soixante-sept ans, jour­na­liste — ancien jour­na­liste, pré­ci­sait-il, car il avait quit­té le Süd­deutsche Zei­tung en 1998 et n’a­vait plus écrit une ligne publiée depuis, ce qui, dans son esprit, ne fai­sait pas de lui un ancien jour­na­liste mais un jour­na­liste en jachère, un jour­na­liste dont le sol se repo­sait en atten­dant la pro­chaine récolte.

Nong le connais­sait. Pas bien — per­sonne ne connais­sait Klaus bien, Klaus était un homme dont la sur­face était si épaisse qu’on ne savait jamais si elle cachait une pro­fon­deur ou un vide —, mais elle le connais­sait depuis les années 70. Il fai­sait par­tie de ces gens qui avaient tra­ver­sé l’At­lan­ta comme des comètes, appa­rais­sant une semaine, dis­pa­rais­sant six mois, réap­pa­rais­sant un soir sans pré­ve­nir avec une che­mise hawaïenne et une his­toire invrai­sem­blable sur un coup d’É­tat au Laos ou une inon­da­tion au Ban­gla­desh. Klaus avait cou­vert l’A­sie du Sud-Est pen­dant trente ans. Il avait été à Sai­gon en 75, à Phnom Penh en 79, à Ran­goon en 88. Il avait dor­mi dans des hôtels bien pires que l’At­lan­ta et dans quelques-uns qui étaient meilleurs, et il reve­nait tou­jours ici, au fond du Soi 2, parce que — disait-il — c’é­tait le seul endroit à Bang­kok où l’on pou­vait boire une bière sans qu’une fille de vingt ans vous pro­pose de vous accom­pa­gner dans votre chambre.

— Nong ! cria-t-il en entrant dans le lob­by, les bras écar­tés, comme s’il retrou­vait une parente.

Nong sou­rit. Avec Klaus, elle sou­riait. Pas un grand sou­rire — Nong ne fai­sait jamais de grands sou­rires, son visage n’é­tait pas construit pour l’emphase — mais un sou­rire vrai, un mou­ve­ment des lèvres qui attei­gnait les yeux, ce qui, chez Nong, était l’é­qui­valent d’une stan­ding ovation.

Il s’ins­tal­la au scrip­to­rium. C’é­tait sa place — le deuxième bureau à cylindre en par­tant de la gauche, celui dont le tiroir cen­tral fer­mait mal et dont le sous-main en cuir vert était cra­que­lé comme une terre assé­chée. Il ouvrit son sac, en sor­tit les cahiers — des cahiers Clai­re­fon­taine à cou­ver­ture bleue, un for­mat qu’il ache­tait en France lors de ses escales à Paris et qu’il empor­tait par­tout comme d’autres emportent des talis­mans —, les empi­la sur le bureau, dévis­sa le capu­chon de son sty­lo, et res­ta immo­bile un moment, le sty­lo en l’air, regar­dant le lob­by par-des­sus la cloi­son basse du scriptorium.

— Je vais écrire un livre, dit-il à Nong.

Il par­lait thaï. Un thaï approxi­ma­tif, mâché, plein de tons faux et de mots inven­tés, mais un thaï vivant, un thaï de mar­ché et de bar, un thaï qui sen­tait la bière et la rue. Il l’a­vait appris dans les années 70, en même temps que le khmer et le viet­na­mien, parce que Klaus était de ces gens qui croient qu’on ne com­prend un pays que dans sa langue, et qui ont raison.

— Sur le doc­teur, ajouta-t-il.

Nong ne répon­dit pas. Elle conti­nua de dis­po­ser les orchi­dées dans le vase de la récep­tion — c’é­tait ven­dre­di demain, mais elle pré­pa­rait tou­jours les fleurs la veille, parce que les orchi­dées avaient besoin d’une nuit pour trou­ver leur posi­tion dans le vase, comme les gens ont besoin d’une nuit pour trou­ver leur posi­tion dans un lit nouveau.

— Tu savais qu’il avait tra­vaillé pour les ser­vices secrets ? dit Klaus.

Nong savait. Pas les détails — les détails appar­te­naient à un monde qu’elle ne fré­quen­tait pas, un monde de docu­ments clas­si­fiés et de conver­sa­tions dans des bureaux fer­més — mais elle savait, de cette façon ins­tinc­tive dont les domes­tiques savent les choses sur leurs maîtres, par accu­mu­la­tion de frag­ments, de silences, de regards inter­cep­tés. Le Dr. Henn avait eu une vie avant l’At­lan­ta. Une vie pleine de pays, de guerres, de noms qu’il pro­non­çait par­fois dans son som­meil quand Nong pas­sait devant sa chambre la nuit — des noms alle­mands, des noms anglais, des noms indiens. Bika­ner. Ber­lin. Prague. Des noms qui étaient comme des cica­trices sonores, les traces d’une exis­tence que l’hô­tel avait recou­verte comme la jungle recouvre les ruines.

— Bri­tish intel­li­gence, dit Klaus. Pen­dant la guerre. Contre les nazis. Et après la guerre aus­si. Avec les Amé­ri­cains. OSS, puis CIA. Tout le monde fai­sait du ren­sei­gne­ment à Bang­kok dans les années 50. C’é­tait la capi­tale des espions. Et Max était au milieu de tout ça.

Il but une gor­gée de Sin­gha. Il avait com­man­dé la bière dès son arri­vée, avant même de mon­ter sa valise, avant même de deman­der le numé­ro de sa chambre, avec la prio­ri­té ins­tinc­tive d’un homme pour qui la bière n’est pas un plai­sir mais un carburant.

— Et Jim Thomp­son, dit Klaus.

Le nom res­ta sus­pen­du dans l’air du lob­by, entre le lustre de Bohême et le cana­pé rond, comme une par­ti­cule de pous­sière dans un rayon de lumière. Jim Thomp­son. Nong connais­sait ce nom. Tout le monde à Bang­kok connais­sait ce nom — l’A­mé­ri­cain, l’an­cien espion, l’homme qui avait relan­cé l’in­dus­trie de la soie thaï­lan­daise, l’homme qui avait construit cette mai­son extra­or­di­naire au bord du klong, cette mai­son qui était main­te­nant un musée, l’homme qui avait dis­pa­ru un dimanche de Pâques 1967 dans les Came­ron High­lands de Malai­sie et qu’on n’a­vait jamais retrouvé.

— Max et Jim étaient amis, dit Klaus. Très proches. Ils avaient ça en com­mun — le ren­sei­gne­ment, l’a­ven­ture, Bang­kok, les femmes thaï­lan­daises, le goût des choses belles. Jim venait sou­vent à l’At­lan­ta. Ils buvaient ensemble au bord de la pis­cine. La fosse aux cobras. Deux anciens espions au bord d’une fosse aux cobras. Tu ima­gines les conversations.

Nong ima­gi­nait. Ou plu­tôt, elle n’i­ma­gi­nait pas — elle voyait. Elle voyait les deux hommes assis sur les tran­sats, dans la lumière de fin d’a­près-midi, avec les pal­miers et les fran­gi­pa­niers et le bleu pro­fond de la pis­cine, elle les voyait parce qu’elle avait vu le Dr. Henn assis à cet endroit exact des cen­taines de fois, et qu’il suf­fi­sait d’a­jou­ter un deuxième homme, un Amé­ri­cain, pour que la scène prenne vie.

— Et quand Jim a dis­pa­ru, dit Klaus en bais­sant la voix, Max n’a plus été le même.

Il se pen­cha vers Nong. Ses yeux — des yeux gris, fati­gués, des yeux de jour­na­liste qui ont vu trop de choses et qui conti­nuent de regar­der par habi­tude pro­fes­sion­nelle — brillaient d’une lueur que Nong connais­sait. C’é­tait la lueur de l’his­toire. La lueur de l’homme qui tient un fil et qui veut voir où il mène.

— Il y a des gens qui disent que Max savait quelque chose. Sur la dis­pa­ri­tion. Quelque chose qu’il n’a jamais dit.

— Le doc­teur ne par­lait pas beau­coup, dit Nong.

C’é­tait la véri­té. Et c’é­tait aus­si une façon de fer­mer la conver­sa­tion, de la refer­mer comme on referme un tiroir dont on ne veut pas voir le conte­nu, parce que le conte­nu appar­tient à quel­qu’un d’autre, à un temps d’a­vant, à un monde d’a­vant, et que Nong avait appris, en vingt-sept ans de ser­vice, que cer­tains tiroirs doivent res­ter fer­més pour que la mai­son tienne debout.

Klaus sou­rit. Il com­pre­nait. Il nota quelque chose dans son cahier Clai­re­fon­taine, refer­ma le capu­chon de son sty­lo, et finit sa bière.

*

Les jours sui­vants, Klaus s’ins­tal­la dans la rou­tine de l’At­lan­ta avec l’ai­sance d’un homme qui a dor­mi dans mille hôtels et qui sait que le secret du bien-être, en voyage, n’est pas le confort mais la répé­ti­tion. Il se levait à sept heures, pre­nait son café au res­tau­rant — un café thaï, fort, sucré, ser­vi dans un verre, pas dans une tasse, car Klaus mépri­sait les tasses —, puis s’ins­tal­lait au scrip­to­rium jus­qu’à midi. Il écri­vait. Il écri­vait avec une len­teur métho­dique, rem­plis­sant les pages des cahiers Clai­re­fon­taine d’une écri­ture ser­rée, incli­née, presque illi­sible, qui res­sem­blait à du bar­be­lé cou­ché. L’a­près-midi, il des­cen­dait au bord de la pis­cine avec une Sin­gha et un livre — tou­jours un livre sur la Thaï­lande, tou­jours un livre en alle­mand, des titres que Nong ne pou­vait pas déchif­frer mais dont elle recon­nais­sait les cou­ver­tures, usées, cor­nées, anno­tées au crayon.

Il par­lait aux gens. C’é­tait sa nature — Klaus par­lait aux gens comme d’autres res­pirent, sans effort, sans inten­tion par­ti­cu­lière, par néces­si­té bio­lo­gique. Il par­lait à Mar­ga­ret, qui le trou­vait char­mant et un peu trop curieux. Il par­lait à Wan, la récep­tion­niste, qui lui racon­tait des potins sur les clients avec une gour­man­dise de com­mère. Il par­lait à Lung, le vieux por­tier, qui ne répon­dait presque jamais mais qui hochait la tête avec une sagesse de sphinx. Et il par­lait à Nong.

Il lui posait des ques­tions. Pas des ques­tions directes — Klaus n’é­tait pas un homme direct, mal­gré les appa­rences — mais des ques­tions laté­rales, des ques­tions qui appro­chaient leur sujet en spi­rale, comme un rapace qui tourne au-des­sus de sa proie avant de plon­ger. Il deman­dait à Nong com­ment on pré­pa­rait le som tam. Il deman­dait à Nong où elle ache­tait ses orchi­dées. Il deman­dait à Nong si le ven­ti­la­teur de la chambre 12 avait tou­jours fait ce bruit. Et puis, au milieu d’une phrase sur les orchi­dées ou le ven­ti­la­teur, il glis­sait un nom — Max, Jim, Muk­da, Bika­ner — et il regar­dait la réac­tion de Nong, il guet­tait le fré­mis­se­ment, le chan­ge­ment de ton, le mot qui ne venait pas.

Nong n’é­tait pas dupe. Elle avait ser­vi des gens toute sa vie, et ser­vir des gens, c’est apprendre à lire leurs inten­tions comme on lit un menu — entre les lignes, dans les blancs, dans ce qui n’est pas écrit. Klaus vou­lait quelque chose. Klaus vou­lait l’his­toire du Dr. Henn, pas l’his­toire offi­cielle, pas l’his­toire que Charles racon­tait aux jour­na­listes de CNN et du Washing­ton Post — l’his­toire du chi­miste prus­sien, de l’an­ti­ve­nin de cobra, du maha­ra­ja de Bika­ner —, mais l’autre his­toire, l’his­toire sou­ter­raine, l’his­toire des tiroirs fermés.

Et Nong se deman­dait, en cou­pant ses orchi­dées, en pelant ses ana­nas, en nour­ris­sant les chats dans le jar­din au cré­pus­cule, si cer­tains tiroirs ne devaient pas, après tout, être ouverts. Non pas pour Klaus. Non pas pour le livre. Mais pour elle. Pour que les choses qu’elle por­tait depuis vingt-sept ans puissent enfin se poser quelque part, sur une page, dans un cahier bleu, et ces­ser de peser.

Cha­pitre 6 — Noël à l’Atlanta

Charles arri­va le 22 décembre, par le vol de Londres via Dubaï. Nong le sut avant de le voir — elle enten­dit ses chaus­sures sur le damier, ce cla­que­ment net, auto­ri­taire, qui n’ap­par­te­nait qu’à lui et qui annon­çait, comme un rou­le­ment de tam­bour, l’en­trée en vigueur d’un régime d’exi­gences dont l’in­ten­si­té allait crois­sant à mesure que les fêtes approchaient.

Il ins­pec­ta le lob­by. Il ins­pec­ta le res­tau­rant. Il ins­pec­ta les chambres, une par une, avec un bloc-notes et un sty­lo, cochant des cases, notant des défauts, s’ar­rê­tant devant chaque détail comme un com­mis­saire-pri­seur devant un lot sus­pect. La tache sur le mur du cou­loir du deuxième étage — inac­cep­table. Le joint du robi­net de la chambre 17 — à chan­ger. La posi­tion du pan­neau « House Rules » dans l’es­ca­lier — déca­lée de trois cen­ti­mètres vers la gauche. Nong le sui­vait deux pas der­rière, en silence, avec l’ha­bi­tude de ces tour­nées d’ins­pec­tion qui étaient, pour Charles, ce que la prière du matin est pour un moine — un acte de foi, une réaf­fir­ma­tion quo­ti­dienne de son enga­ge­ment envers un ordre dont il était le seul gardien.

— Le menu a été cor­ri­gé ? deman­da-t-il en entrant dans le restaurant.

— Oui, dit Nong.

— Le pad thai ?

— Oui.

— Mon­trez-moi.

Nong alla cher­cher le menu. Charles l’ou­vrit à la page du pad thai, chaus­sa ses lunettes de lec­ture — des demi-lunes en écaille, iden­tiques à celles de son père —, et lut l’an­no­ta­tion à voix haute, len­te­ment, comme un avo­cat lit un article de loi devant un tri­bu­nal. L’an­no­ta­tion fai­sait quinze lignes. Elle expli­quait l’o­ri­gine du pad thai — un plat rela­ti­ve­ment récent dans la gas­tro­no­mie thaï­lan­daise, pro­mu par le pre­mier ministre Phi­bun­song­kh­ram dans les années 40 comme sym­bole du natio­na­lisme culi­naire —, sa com­po­si­tion, ses variantes régio­nales, et son sta­tut para­doxal de plat « tra­di­tion­nel » qui n’é­tait en réa­li­té qu’une inven­tion poli­tique. Charles avait ajou­té, en note de bas de page, une réfé­rence à un article du Jour­nal of the Royal Ins­ti­tute of Thailand.

— Good, dit-il. Mais il faut chan­ger « natio­na­liste » par « natio­na­li­sant ». Le pad thai n’est pas natio­na­liste. Il est natio­na­li­sant. La nuance est importante.

Nong hocha la tête. Elle chan­ge­rait « natio­na­liste » par « natio­na­li­sant ». Elle ne savait pas ce que « natio­na­li­sant » signi­fiait. Cela n’a­vait pas d’im­por­tance. Ce qui avait de l’im­por­tance, c’est que Charles le savait, et que Charles avait rai­son, car Charles avait tou­jours rai­son sur les mots, comme son père avait tou­jours rai­son sur les glaçons.

*

Le soir de Noël, Nong dres­sa la grande table du res­tau­rant. Nappe blanche — la vraie, la nappe en lin, pas la nappe en coton des jours ordi­naires. Cou­verts en étain — ceux qui res­taient, ceux qui avaient sur­vé­cu aux années sombres. Verres à pied, dépa­reillés mais propres, étin­ce­lants. Orchi­dées au centre — blanches, avec une branche de jas­min, parce que c’é­tait un soir entre un ven­dre­di et un dimanche et que Nong avait déci­dé, pour l’oc­ca­sion, de mélan­ger les fleurs, une liber­té qu’elle ne se serait jamais per­mise en pré­sence du Dr. Henn mais qu’elle s’au­to­ri­sait main­te­nant que le Dr. Henn ne des­cen­dait presque plus et que les règles, comme les murs, com­men­çaient à se fissurer.

Ils étaient neuf à table. Charles, en cos­tume sombre, che­mise blanche, pas de cra­vate — la seule conces­sion qu’il fai­sait à la cha­leur tro­pi­cale. Mar­ga­ret, en robe de lin bleu pâle, les che­veux rete­nus par une bar­rette en nacre. Klaus, en che­mise hawaïenne — une pro­vo­ca­tion muette que Charles absor­ba avec un haus­se­ment de sour­cil. Wan, la récep­tion­niste, qui avait tro­qué son uni­forme contre un sarong en soie vio­lette. Lung, le vieux por­tier, en che­mise blanche bou­ton­née jus­qu’au col, raide comme un sol­dat au garde-à-vous. Deux clients néer­lan­dais, un couple d’u­ni­ver­si­taires d’Am­ster­dam qui venaient depuis douze ans et qui par­laient de l’At­lan­ta avec la fer­veur des conver­tis. Et Som­chart, le cui­si­nier, qui avait refu­sé de s’as­seoir à table pen­dant vingt minutes avant de céder aux ins­tances de Charles, car Charles, en dépit de toute sa rigi­di­té, avait une idée pré­cise de ce qu’é­tait Noël à l’At­lan­ta, et cette idée incluait que tout le monde mange ensemble, le per­son­nel et les clients, les Thaïs et les farangs, sans distinction.

Nong ne s’as­sit pas. Elle ser­vit. C’é­tait son choix, pas celui de Charles — Charles lui avait dit de s’as­seoir, mais elle avait décli­né avec ce sou­rire infime qui signi­fiait : non, mer­ci, ma place est debout, ma place est entre la cui­sine et la table, ma place est dans le mou­ve­ment, pas dans l’im­mo­bi­li­té. Ser­vir était son lan­gage. Chaque plat posé devant un convive était une phrase. Le tom kha gai pour Mar­ga­ret — une phrase douce, cré­meuse, par­fu­mée au galan­ga et à la citron­nelle, une phrase qui disait : je sais ce que tu aimes. Le pad thai pour Klaus — une phrase copieuse, un peu trop épi­cée, une phrase qui disait : je te connais, vieux renard, tu manges trop vite et tu bois trop. Le potage pour le Dr. Henn — mais le Dr. Henn n’é­tait pas encore descendu.

Charles mon­ta le cher­cher. L’at­tente dura cinq minutes, peut-être dix. Le silence autour de la table avait la tex­ture d’un tis­su fra­gile que per­sonne n’o­sait frois­ser. Les Néer­lan­dais regar­daient leurs assiettes. Mar­ga­ret regar­dait la porte. Klaus tour­nait son verre de vin entre ses doigts — du vin, pas de la bière, parce que c’é­tait Noël et que même Klaus recon­nais­sait que cer­taines occa­sions exigent un chan­ge­ment de carburant.

Puis le Dr. Henn parut.

Il por­tait un cos­tume. Un vieux cos­tume en lin crème, trop large main­te­nant — il avait mai­gri, il mai­gris­sait sans cesse, comme si son corps se reti­rait de lui-même, se contrac­tait, se rédui­sait à l’es­sen­tiel —, avec une cra­vate en soie bleue que Nong lui avait nouée une heure plus tôt, dans sa chambre, pen­dant qu’il regar­dait par la fenêtre en par­lant de Ber­lin. Il s’ap­puyait sur sa canne à tête de dra­gon. Charles le tenait par le coude, avec une déli­ca­tesse sur­pre­nante chez un homme si raide, une déli­ca­tesse qui tra­his­sait quelque chose que Charles ne mon­trait jamais — la peur. La peur de voir son père tom­ber. La peur de voir son père dis­pa­raître. La peur de res­ter seul avec un hôtel, un damier, un lustre, et trente chats.

Le Dr. Henn s’as­sit à sa place — le bout de la table, face à la porte, comme tou­jours. Nong posa devant lui le potage. Un potage de courge but­ter­nut, épi­cé au gin­gembre et au cur­cu­ma, velou­té, d’un orange pro­fond. C’é­tait le plat qu’il aimait dans les années 70 — le plat qu’il deman­dait les soirs d’hi­ver, quand il n’y avait pas d’hi­ver à Bang­kok mais qu’il fai­sait sem­blant, parce que le Dr. Henn avait besoin de sai­sons, avait besoin de croire qu’il exis­tait un temps pour la soupe et un temps pour la salade, un temps pour le man­teau et un temps pour la che­mise, même sous les tro­piques, même à dix degrés du cercle.

Il regar­da le potage. Il regar­da la table. Il regar­da les visages autour de lui — ces visages qu’il ne recon­nais­sait peut-être pas, ou qu’il recon­nais­sait à moi­tié, comme on recon­naît un pay­sage vu en rêve, fami­lier mais déca­lé, légè­re­ment flou sur les bords.

Il leva son verre. Sa main trem­blait. Le vin — du vin rouge, un vin que Charles avait fait venir de quelque part, un vin sans impor­tance, le geste seul comp­tait — oscil­la dans le verre comme un pen­dule minuscule.

Il dit quelque chose. En alle­mand. Nong ne com­prit pas les mots, mais elle com­prit le ton — un ton de céré­mo­nie, un ton de dis­cours, le ton d’un homme qui a fait des toasts toute sa vie, devant des maha­ra­jas, des diplo­mates, des géné­raux, des espions, et qui fait ce toast-ci avec la même gra­vi­té, même si les convives ne sont qu’un pro­fes­seur de droit, une ensei­gnante cali­for­nienne, un vieux jour­na­liste, deux uni­ver­si­taires néer­lan­dais, une récep­tion­niste, un por­tier, un cui­si­nier et une femme de chambre d’Isan.

Il man­gea trois cuille­rées de potage. Puis il repo­sa la cuillère et fer­ma les yeux.

Mar­ga­ret pleu­rait. Pas avec bruit — avec dis­cré­tion, avec cette rete­nue que les femmes qui voyagent seules apprennent très tôt, cette façon de pleu­rer qui ne dérange per­sonne et qui ne demande rien. Ses larmes cou­laient sur ses joues tan­nées et tom­baient sur la nappe en lin sans faire de bruit.

Klaus rem­plit les verres. Som­chart appor­ta le plat sui­vant — un cur­ry mas­sa­man, riche, par­fu­mé, dont l’o­deur de car­da­mome et de can­nelle enva­hit la salle et recou­vrit, un ins­tant, la tristesse.

Nong alla dans la cui­sine cher­cher le des­sert — du riz gluant à la mangue, khao niao mamuang, le des­sert qu’elle pré­pa­rait mieux que per­sonne car c’é­tait le des­sert de son enfance, le des­sert d’I­san, le des­sert que sa mère fai­sait le jour de Song­kran avec les pre­mières mangues de la sai­son — et en pas­sant par le lob­by elle enten­dit, venant du vieux tourne-disque que Charles avait fait répa­rer l’an­née pré­cé­dente, la voix de Noël Coward chan­ter quelque chose de doux, de lent, de ter­ri­ble­ment anglais, une chan­son qui par­lait de voyages et de mers loin­taines et de gens qu’on ne rever­ra pas, et Nong s’ar­rê­ta une seconde au milieu du damier, entre un car­reau noir et un car­reau blanc, avec le pla­teau de khao niao mamuang dans les mains et les néons de Sukhum­vit qui cli­gno­taient au-delà de la porte vitrée, et elle pen­sa que c’é­tait un bon Noël, que c’é­tait peut-être le der­nier bon Noël, et elle reprit sa marche vers le restaurant.

Cha­pitre 7 — Dao

Elle arri­vait sur un scoo­ter rose. Un Hon­da Click, le modèle que toutes les étu­diantes de Chu­la­long­korn condui­saient, avec un auto­col­lant Hel­lo Kit­ty sur le garde-boue et un rétro­vi­seur fen­du que Nong lui deman­dait de faire répa­rer depuis six mois et que Dao ne fai­sait pas répa­rer parce que, disait-elle, elle n’a­vait besoin de voir que devant elle, pas der­rière, une phrase qui résu­mait assez bien la dif­fé­rence entre la tante et la nièce.

Dao avait vingt ans. Elle était la fille de la sœur cadette de Nong, Lek, res­tée à Isan, dans le vil­lage, avec un mari qui répa­rait des motos et quatre enfants dont Dao était l’aî­née. Dao avait quit­té Isan à dix-sept ans, sur une bourse, pour étu­dier les sciences poli­tiques à Chu­la­long­korn — la meilleure uni­ver­si­té de Thaï­lande, le genre d’en­droit où les enfants d’I­san n’al­laient pas, sauf ceux qui étaient si brillants qu’au­cun obs­tacle ne pou­vait les arrê­ter, et Dao était de ceux-là. Nong l’a­vait regar­dée gran­dir lors de ses rares visites au vil­lage — une gamine silen­cieuse, sérieuse, qui lisait des livres pen­dant que les autres enfants jouaient dans la pous­sière, et qui avait dit un jour, à douze ans, une phrase que Nong n’a­vait jamais oubliée : « Pa Nong, pour­quoi tu tra­vailles dans un hôtel pour les farangs au lieu de tra­vailler pour toi ? »

Nong n’a­vait pas répon­du. C’é­tait une ques­tion qui n’a­vait pas de réponse, ou qui en avait trop, ce qui reve­nait au même.

Dao venait aider à l’At­lan­ta cer­tains week-ends — pas par obli­ga­tion, pas vrai­ment par amour non plus, mais par une curio­si­té mêlée de pitié qui aga­çait Nong sans qu’elle sût exac­te­ment pour­quoi. Dao regar­dait l’hô­tel comme on regarde un dino­saure dans un musée — avec un inté­rêt théo­rique, une fas­ci­na­tion de sur­face, et la cer­ti­tude abso­lue que la chose expo­sée appar­tient à un monde révo­lu. Elle pre­nait des pho­tos avec son télé­phone por­table — un Nokia 3310, le der­nier modèle, qu’elle mani­pu­lait avec une dex­té­ri­té qui sidé­rait Nong — et les envoyait à ses amies avec des com­men­taires que Nong ne lisait pas mais dont elle devi­nait la teneur : « Regar­dez cet endroit, c’est fou, c’est comme un film. »

Ce same­di de jan­vier, Dao gara son scoo­ter rose der­rière le bâti­ment, accro­cha son casque au gui­don, et entra par la porte de ser­vice. Elle por­tait un jean, un t‑shirt de l’u­ni­ver­si­té — blanc, avec l’é­cus­son de Chu­la­long­korn en rouge et or —, et des bas­kets neuves qui coui­naient sur le damier du lob­by. Nong la regar­da tra­ver­ser le hall et pen­sa, comme chaque fois, que Dao mar­chait sur le damier comme si les car­reaux n’exis­taient pas, comme si le sol n’é­tait qu’un sol, un plan hori­zon­tal ordi­naire, sans his­toire, sans mémoire, sans charge. Les jeunes mar­chaient comme ça. Les jeunes mar­chaient sur le monde comme sur un trottoir.

— Sawa­dee ka, Pa Nong.

— Tu es en retard.

— Le trafic.

Le tra­fic. Bang­kok, en jan­vier 2002, était une ville de sept mil­lions d’ha­bi­tants, douze mil­lions si l’on comp­tait les ban­lieues, et le tra­fic était le sujet de conver­sa­tion natio­nal, le grand uni­fi­ca­teur, la seule chose sur laquelle les riches et les pauvres, les moines et les pros­ti­tuées, les pro­fes­seurs et les chauf­feurs de tuk-tuk étaient una­ni­me­ment d’ac­cord : le tra­fic était insup­por­table. Le Sky­train — le BTS, inau­gu­ré trois ans plus tôt — avait amé­lio­ré les choses pour ceux qui vivaient le long de Sukhum­vit et de Silom, mais pour les autres, pour la majo­ri­té, Bang­kok res­tait un enfer cli­ma­ti­sé sur roues, un embou­teillage de dix heures par jour auquel on finis­sait par s’ha­bi­tuer comme on s’ha­bi­tue à une mala­die chronique.

— Je te donne les chambres du troi­sième, dit Nong.

— Com­bien ?

— Six.

Dao gri­ma­ça. Six chambres, c’é­tait une heure et demie de tra­vail — les lits, les ser­viettes, les sols, les salles de bain, les savons. Dao détes­tait les savons. Les savons de l’At­lan­ta étaient des petits savons blancs, rec­tan­gu­laires, enve­lop­pés dans du papier por­tant le logo de l’hô­tel — un logo art déco, noir et or, que Charles avait des­si­né lui-même —, et chaque savon devait être pla­cé dans la salle de bain à un endroit pré­cis, à côté du lava­bo, paral­lèle au bord, avec le logo visible. Charles avait inclus un sché­ma dans le mémorandum.

— Pa Nong, dit Dao en mon­tant l’es­ca­lier, les bras char­gés de draps. Pour­quoi il y a pas d’ascenseur ?

— Parce qu’il n’y a pas d’ascenseur.

— Mais pourquoi ?

— Parce que le doc­teur n’a pas vou­lu d’ascenseur.

— Pour­quoi il n’a pas vou­lu d’ascenseur ?

Nong ne répon­dit pas. La vraie réponse — parce que le Dr. Henn croyait que les ascen­seurs étaient des machines de paresse, que mon­ter un esca­lier était un acte de digni­té, que le corps devait tra­vailler pour méri­ter sa chambre — était une réponse que Dao n’au­rait pas com­prise, ou qu’elle aurait com­prise et reje­tée, ce qui était pire.

*

À la pause, elles s’as­sirent dans le jar­din. Nong avait pré­pa­ré du som tam — la recette d’I­san, la vraie, avec la papaye verte râpée au mor­tier, les cre­vettes séchées, les caca­huètes, le piment, le citron vert, le sucre de palme, la sauce de pois­son. Elle avait ajou­té des crabes de rizière salés, parce que c’é­tait comme ça qu’on le fai­sait au vil­lage, et parce que les crabes de rizière salés étaient la made­leine de Nong, le goût qui la rame­nait ins­tan­ta­né­ment dans la cui­sine de sa mère, à Udon Tha­ni, à l’âge de huit ans, quand le monde était une rizière et un ciel et rien d’autre.

Dao man­gea. Elle man­gea vite, comme les étu­diants mangent — sans céré­mo­nie, sans atten­tion, avec la vora­ci­té d’un corps de vingt ans qui brûle tout ce qu’on lui donne. Elle avait son Nokia dans la main gauche et sa four­chette dans la main droite, et elle alter­nait les bou­chées et les mes­sages avec une flui­di­té de pianiste.

— Pa Nong, dit-elle entre deux tex­tos. Est-ce que tu as un compte en banque ?

— Non.

— Com­ment tu fais pour ton argent ?

— Charles me paye en liquide. Chaque mois.

Dao leva les yeux de son télé­phone. Elle regar­da sa tante avec cette expres­sion que Nong connais­sait — un mélange d’in­cré­du­li­té et de ten­dresse, l’ex­pres­sion de quel­qu’un qui découvre qu’une per­sonne qu’il aime vit dans un monde dont il ne soup­çon­nait pas l’archaïsme.

— Et tu mets l’argent où ?

— Sous mon matelas.

— Pa Nong.

— Quoi ?

— C’est 2002.

— Je sais quelle année on est.

Dao posa son télé­phone. Elle posa sa four­chette. Elle regar­da le jar­din — la jungle minia­ture, les pal­miers, les bou­gain­vil­liers, les tor­tues sur leur rocher, les chats qui som­no­laient dans les fou­gères — et elle regar­da l’im­meuble gris de l’At­lan­ta, avec ses fenêtres à per­siennes et son béton fati­gué et son antenne de télé­vi­sion rouillée qui ne cap­tait rien depuis des années, et elle regar­da le ciel au-des­sus, où l’on aper­ce­vait, entre les pal­miers, la sil­houette d’un gratte-ciel de verre qui n’exis­tait pas cinq ans plus tôt.

— Pour­quoi tu restes, Pa Nong ?

C’é­tait la ques­tion. La ques­tion que Dao posait chaque fois, sous des formes dif­fé­rentes — pour­quoi tu restes, pour­quoi tu ne pars pas, pour­quoi tu ne fais pas autre chose, pour­quoi tu passes ta vie à plier des ser­viettes en trois pour un Anglais qui vit à Bir­min­gham. Et chaque fois, Nong ne répon­dait pas, ou répon­dait à côté, ou chan­geait de sujet, parce que la vraie réponse était trop com­pli­quée, trop ancienne, trop enfouie dans les strates de vingt-sept années de pla­teaux d’argent et de damier noir et blanc.

Mais ce jour-là — peut-être à cause du som tam, peut-être à cause des crabes de rizière qui avaient le goût du vil­lage, peut-être à cause de la lumière de jan­vier qui était douce et oblique et qui don­nait au jar­din un air de pein­ture ancienne —, ce jour-là, Nong répondit.

— Parce que je suis l’At­lan­ta, dit-elle.

Dao fron­ça les sourcils.

— Com­ment ça, tu es l’Atlanta ?

Nong ramas­sa les assiettes. Elle se leva. Elle regar­da la pis­cine — la fosse aux cobras, l’eau bleue, immo­bile, pro­fonde — et elle dit, plus pour elle-même que pour Dao :

— Le doc­teur a construit les murs. Charles a écrit les règles. Mais c’est moi qui fais que ça existe. Chaque matin. Chaque jour. Les draps, les fleurs, les chats, le jus d’a­na­nas. Sans moi, c’est un bâti­ment. Avec moi, c’est un hôtel.

Elle empor­ta les assiettes dans la cui­sine. Dao res­ta assise dans le jar­din, son Nokia à la main, et pour la pre­mière fois elle ne tapa pas de mes­sage. Elle regar­da le jar­din. Elle écou­ta les oiseaux. Elle sen­tit l’o­deur du chlore mêlée au fran­gi­pa­nier. Et elle com­prit quelque chose qu’elle ne sut pas for­mu­ler, quelque chose qui avait à voir avec les racines et les arbres et la dif­fé­rence entre res­ter et être, entre habi­ter un lieu et deve­nir ce lieu.

Son télé­phone vibra. Elle regar­da l’é­cran. Un mes­sage de son amie Ploy : « Tu viens ce soir ? Siam Square, il y a un concert. »

Dao ran­gea le télé­phone dans sa poche. Elle alla aider sa tante à la cuisine.

Cha­pitre 8 — L’ombre de Jim Thompson

La pho­to était en noir et blanc, légè­re­ment jau­nie, avec cette qua­li­té gra­nu­leuse des tirages des années 60 qui donne aux visages un air de fan­tômes consen­tants. Deux hommes, debout, côte à côte, devant une mai­son en teck sur pilo­tis. Der­rière eux, un klong — l’eau sombre, des jacinthes d’eau, la proue d’une pirogue. Le pre­mier homme était grand, mince, en che­mise blanche, les manches retrous­sées, les che­veux lis­sés en arrière. L’A­mé­ri­cain. Jim Thomp­son. Le deuxième était plus petit, plus mas­sif, en cos­tume de lin, avec des lunettes rondes et un sou­rire en coin — pas un sou­rire joyeux, plu­tôt le sou­rire d’un homme qui sait quelque chose de drôle et qui ne le dira pas. Max Henn.

Klaus avait posé la pho­to sur le bureau à cylindre du scrip­to­rium, entre un cahier Clai­re­fon­taine ouvert et un verre de Sin­gha tiède. Il était onze heures du soir. Le lob­by était désert — les clients dor­maient, Wan som­no­lait der­rière la récep­tion, les chats occu­paient leurs postes noc­turnes sur le cana­pé rond et dans les recoins. Le ven­ti­la­teur du pla­fond tour­nait avec son bruit de métro­nome fati­gué. Bang­kok, au-delà de la porte vitrée, pul­sait d’une vie qui ne s’ar­rê­tait jamais — les moteurs, les klaxons, les basses loin­taines d’un bar de Nana Pla­za, le cri d’un ven­deur de nouilles ambulant.

Nong regar­dait la pho­to. Elle était venue éteindre les lumières du lob­by — c’é­tait le der­nier geste de sa jour­née, un rituel de fer­me­ture, comme le pla­teau d’argent était le rituel d’ou­ver­ture — et Klaus l’a­vait inter­cep­tée d’un geste, d’un « Nong, viens voir, une minute ».

— C’est la mai­son de Thomp­son, dit Klaus. Au bord du klong. 1964, peut-être 65. Regarde comme ils sont proches. Regarde la main de Max sur l’é­paule de Jim. Ce ne sont pas deux connais­sances. Ce sont des frères.

Nong regar­da la main. Une grande main, la main d’un chi­miste, posée sur l’é­paule de l’A­mé­ri­cain avec une assu­rance de pro­prié­taire — pas pos­ses­sive, mais natu­relle, la main d’un homme qui a l’ha­bi­tude de tou­cher l’autre, qui par­tage avec lui une inti­mi­té de vieux complices.

— Ils se voyaient tout le temps, dit Klaus. Pas seule­ment à l’At­lan­ta. Par­tout. Chez Thomp­son, chez Max, dans les res­tau­rants, dans les klongs. Ils fai­saient du bateau ensemble. Ils col­lec­tion­naient les anti­qui­tés ensemble. Jim avait sa soie, Max avait ses cobras, mais au fond c’é­taient les mêmes hommes — des Occi­den­taux tom­bés amou­reux de la Thaï­lande, des aven­tu­riers recon­ver­tis en hommes d’af­faires, des anciens espions qui ne pou­vaient pas s’empêcher de jouer aux espions.

Il but une gor­gée de bière.

— Et puis il y a 1967, dit-il.

  1. Le dimanche de Pâques. Jim Thomp­son sort de sa vil­la dans les Came­ron High­lands, en Malai­sie, pour une pro­me­nade après le déjeu­ner. Il ne revient pas. On le cherche pen­dant des jours, des semaines, des mois. On ne le retrouve jamais. Pas de corps, pas de trace, pas d’ex­pli­ca­tion. Juste un homme qui sort d’une mai­son et qui dis­pa­raît, comme absor­bé par la jungle, comme effa­cé. L’af­faire devient la plus grande énigme de l’A­sie du Sud-Est — plus célèbre que n’im­porte quel coup d’É­tat, plus durable que n’im­porte quelle guerre. Des livres sont écrits, des théo­ries avan­cées. Un acci­dent de chasse. Un enlè­ve­ment par les com­mu­nistes malais. Un assas­si­nat par la CIA. Un sui­cide dégui­sé. Rien n’est prou­vé. Rien n’est réso­lu. Jim Thomp­son reste un trou dans le réel, une absence en forme d’homme.

— Tu sais ce que Max a fait quand il a appris la dis­pa­ri­tion ? deman­da Klaus.

Nong secoua la tête.

— Rien. Il n’a rien fait. Pas de décla­ra­tion, pas d’in­ter­view, pas de lettre. Rien. Son meilleur ami dis­pa­raît et il ne dit pas un mot. Pas un seul mot public en trente-cinq ans.

Klaus tapo­ta la pho­to du doigt.

— C’est ça qui m’in­té­resse, Nong. Le silence. Le silence de Max. Qu’est-ce qu’on cache quand on se tait aus­si longtemps ?

Nong reprit la pho­to. Elle la regar­da de plus près — les deux visages, le klong, la mai­son en teck, les jacinthes d’eau. Elle pen­sa aux années qui avaient sui­vi, aux années qu’elle avait connues, aux soirs où le Dr. Henn s’as­seyait seul au bord de la pis­cine et regar­dait l’eau sans bou­ger, sans par­ler, pen­dant des heures, avec cette fixi­té de sta­tue que Nong avait prise pour de la séni­li­té ou de la fatigue mais qui était peut-être autre chose — peut-être le regard d’un homme qui contemple une sur­face sous laquelle il sait que quelque chose dort.

— Le doc­teur ne par­lait pas de Jim Thomp­son, dit Nong. Jamais.

— Jamais ?

— Une fois. Une seule fois. Il m’a dit : « Jim savait nager. » C’est tout. Il a dit ça et il est mon­té dans sa chambre.

Klaus nota la phrase dans son cahier. « Jim savait nager. » Il la relut. Il la sou­li­gna. Puis il res­ta silen­cieux, le sty­lo en l’air, et Nong vit dans ses yeux cette lueur qu’elle connais­sait, la lueur du jour­na­liste qui tient son fil, sauf que cette fois le fil menait quelque part de pro­fond, quelque part de sombre, quelque part sous la sur­face bleue et chlo­rée de la fosse aux cobras.

*

Charles les trou­va à minuit.

Il des­cen­dait de la chambre de son père — il mon­tait chaque soir, depuis son arri­vée, pour véri­fier que le Dr. Henn dor­mait, pour ajus­ter la cou­ver­ture, pour poser un verre d’eau sur la table de nuit, des gestes de fils que per­sonne ne le voyait faire et dont il ne par­lait jamais. Il tra­ver­sa le lob­by, aper­çut Klaus au scrip­to­rium, aper­çut la pho­to sur le bureau, et s’arrêta.

— What is that? dit-il.

Sa voix était neutre. Trop neutre. La neu­tra­li­té de Charles était comme le silence de Max — elle cachait quelque chose.

— A pho­to­graph, dit Klaus. Your father and Jim Thomp­son. 1964 or 65. I found it in an archive in Ber­lin. The Bun­de­sar­chiv. A col­lec­tion of docu­ments rela­ted to —

— I know what it is, cou­pa Charles.

Il prit la pho­to. Il la regar­da long­temps. Son visage ne chan­gea pas — Charles avait un visage entraî­né, un visage d’a­vo­cat, un visage qui ne lais­sait rien pas­ser —, mais ses mains, ses mains trem­blaient, imper­cep­ti­ble­ment, comme les mains de son père quand il avait levé son verre le soir de Noël.

— Klaus, dit Charles. My father is dying.

— I know.

— He is nine­ty-six years old and he is dying and he does not need a jour­na­list rum­ma­ging through his past.

— I’m not rum­ma­ging. I’m —

— You are rum­ma­ging. You are always rum­ma­ging. It is what you do. You rum­mage through other peo­ple’s lives and you call it journalism.

Le lustre de Bohême pen­dait entre eux, immo­bile, avec ses pen­de­loques de cris­tal qui ne tin­taient jamais, sauf quand un camion pas­sait sur l’au­to­route sur­éle­vée der­rière l’hô­tel et que la vibra­tion tra­ver­sait les murs et fai­sait chan­ter le verre pen­dant une seconde — un tin­te­ment infime, presque inau­dible, que seule Nong per­ce­vait, parce que Nong per­ce­vait tout ce qui se pas­sait dans cet hôtel, chaque vibra­tion, chaque cou­rant d’air, chaque chan­ge­ment de lumière.

— Your father was an extra­or­di­na­ry man, dit Klaus. The world deserves to know his story.

— The world does not deserve any­thing. The world has never deser­ved any­thing. And my father’s sto­ry is not yours to tell.

Charles repo­sa la pho­to sur le bureau. Il lis­sa sa che­mise — un geste de recom­po­si­tion, un geste d’homme qui reprend le contrôle de lui-même et de la pièce et du monde autour de lui. Il se tour­na vers Nong.

— Nong. Ne lui par­lez plus de mon père.

C’é­tait un ordre. Pas un ordre bru­tal — Charles ne don­nait jamais d’ordres bru­taux, Charles don­nait des ordres enve­lop­pés dans du coton et de la syn­taxe, des ordres qui res­sem­blaient à des sug­ges­tions mais qui n’en étaient pas. Nong hocha la tête. Elle ne dit pas oui. Elle ne dit pas non. Elle hocha la tête, ce qui, en thaï, peut signi­fier n’im­porte quoi — l’ac­cord, le refus, l’in­dif­fé­rence, la poli­tesse, ou sim­ple­ment le fait d’a­voir entendu.

Charles mon­ta se cou­cher. Klaus ran­gea la pho­to dans son cahier. Nong étei­gnit les lumières du lob­by, une par une — d’a­bord la lampe de la récep­tion, puis les appliques du mur, puis le lustre de Bohême, en der­nier, tou­jours en der­nier, parce que le lustre était la der­nière chose à s’é­teindre et la pre­mière à se ral­lu­mer, comme un cœur qui ne dort jamais tout à fait.

Dans l’obs­cu­ri­té, les chats ouvraient leurs yeux phos­pho­res­cents. Le stan­dard télé­pho­nique émet­tait un bour­don­ne­ment conti­nu, le bour­don­ne­ment d’un appa­reil qui attend un appel depuis cin­quante ans. La pis­cine, dehors, reflé­tait la lune. L’eau était noire et calme, et si l’on regar­dait assez long­temps, assez fixe­ment, on pou­vait ima­gi­ner — mais Nong n’i­ma­gi­nait pas, Nong ne fai­sait jamais ça — on pou­vait ima­gi­ner que sous la sur­face, tout au fond, dans la vase et le chlore et les sou­ve­nirs, les cobras dor­maient encore.

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