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Gadir, ou la Médi­ter­ra­née au bord de l’océan

Gadir, ou la Médi­ter­ra­née au bord de l’océan

Gadir

La Médi­ter­ra­née au bord de l’océan

Gadir, ou la Médi­ter­ra­née au bord de l’océan

Comp­toir tyrien avant d’être ville espa­gnole : his­toire longue d’une île qui ven­dit au monde le métal du bout du monde


À la pointe ouest de Cadix, là où la vieille ville s’ef­file en un der­nier pro­mon­toire de pierre ostio­ne­ra — ce cal­caire coquillier, poreux, cou­leur de miel usé, dont les Gadi­tains bâtissent depuis tou­jours —, on ne regarde plus la Médi­ter­ra­née. On lui tourne le dos. Devant soi il n’y a que l’At­lan­tique, une eau dif­fé­rente, plus lourde, plus froide de ton, qui ne cla­pote pas mais res­pire : elle se retire loin sur les bancs de sable au jusant, revient au flot recou­vrir des hec­tares. La lumière elle-même n’est pas celle de l’in­té­rieur des terres anda­louses ; elle vient de l’o­céan, blan­chie par l’é­cume et le sel en sus­pen­sion, et donne à la ville cette clar­té un peu spec­trale qui a fait dire à tant de voya­geurs que Cadix flot­tait. La cité tient en effet à un fil : une langue de terre presque entiè­re­ment cer­née d’eau, reliée au conti­nent par un cor­don si mince que, long­temps, il fal­lut un pont pour l’at­teindre. C’est une île qui refuse de l’être tout à fait.

Neuf mètres sous le petit théâtre de marion­nettes de la Tía Nori­ca, au cœur du quar­tier ancien, une autre ville dort. On y des­cend par des pas­se­relles de verre, dans une lumière tami­sée, et l’on marche au-des­sus de rues qui n’ont pas ser­vi depuis vingt-huit siècles : murs de terre crue, seuils de mai­sons, un four, des sols de chaux bat­tue, l’empreinte d’une trame urbaine régu­lière. C’est Gadir, le comp­toir phé­ni­cien, la strate la plus pro­fonde et la plus ancienne d’une ville qui se réclame, non sans argu­ments, du titre de plus vieille cité vivante d’Eu­rope occi­den­tale. Le para­doxe est là, entier, dès qu’on met le pied dans ces cou­loirs : des gens venus de la Médi­ter­ra­née orien­tale, de Tyr, d’un monde d’o­li­viers et de golfes abri­tés, ont tra­ver­sé toute la mer inté­rieure, fran­chi le seuil des Colonnes, et se sont ins­tal­lés au bord d’un océan qu’ils ne connais­saient pas, pour y fon­der ce qui res­te­ra pen­dant des siècles le bout habi­té du monde. Com­prendre Gadir, c’est com­prendre pourquoi.

La ville que l’o­racle envoya au bout de la carte

Les Anciens avaient une réponse, et elle était reli­gieuse. Stra­bon rap­porte que les Tyriens, obéis­sant à un oracle, cher­chèrent à s’é­ta­blir « aux Colonnes d’Hé­ra­clès » — c’est-à-dire à l’ex­trême limite du monde connu. Deux expé­di­tions échouèrent, dit-on : les sacri­fices ne furent pas favo­rables, les colons rebrous­sèrent che­min. À la troi­sième seule­ment, en pous­sant au-delà du détroit, jus­qu’à cette petite île de l’At­lan­tique, les pré­sages consen­tirent. On fon­da la ville, et l’on éle­va à Mel­qart, le dieu tuté­laire de Tyr, un sanc­tuaire qui allait deve­nir l’un des plus célèbres de l’An­ti­qui­té. Cette his­toire de troi­sième ten­ta­tive n’est pas qu’une jolie légende de fon­da­tion : elle dit quelque chose de vrai de l’hé­si­ta­tion d’un peuple médi­ter­ra­néen devant l’in­con­nu océa­nique, et de la manière dont on n’y allait qu’ac­com­pa­gné d’un dieu.

Le nom lui-même est une pièce à convic­tion. Gadir est un mot phé­ni­cien, sémi­tique, qui signi­fie l’en­ceinte, le mur, l’es­pace clos et for­ti­fié — la même racine que l’on retrouve dans l’hé­breu gader, la clô­ture, et dans les Aga­dir du Magh­reb, ces gre­niers for­ti­fiés ber­bères. Nom­mer sa colo­nie « l’En­ceinte » plu­tôt que d’un nom de gloire ou de dieu en dit long : c’est un nom de comp­toir, pro­saïque, défen­sif, celui d’un lieu qu’on entoure d’un mur parce qu’on y entre­pose des choses pré­cieuses. Les Grecs en firent Gádei­ra, les Romains Gades — un plu­riel, car la ville s’é­ta­lait sur plu­sieurs îlots —, les Arabes Qādis, et de Qādis est venu Cádiz. Trois mille ans de bouches humaines ont poli le mot phé­ni­cien de l’en­ceinte sans jamais le rompre.

Reste la ques­tion de la date, et c’est ici que la tra­di­tion et la terre se contre­disent. Les auteurs latins — Vel­léius Pater­cu­lus sur­tout — datent la fon­da­tion de 1104 avant notre ère, quatre-vingts ans après la chute de Troie, dans les brumes de la pre­mière géné­ra­tion d’a­près-guerre héroïque. Or la fouille est têtue : aucune couche exhu­mée à Cadix n’est anté­rieure au IXᵉ siècle avant notre ère. L’é­cart de trois siècles a fait cou­ler de l’encre. L’hy­po­thèse la plus éco­nome est que Gadir fut d’a­bord, long­temps, une escale sai­son­nière — une plage où l’on tirait les bateaux, où l’on tro­quait quelques mois avant de repar­tir — et qu’elle ne devint une ville de pierre et de four que plus tard, quand le com­merce valut la peine qu’on y hiverne. Le quar­tier du Tea­tro Cómi­co, ce dédale sous les marion­nettes, s’é­tale de la fin du IXᵉ au début du VIᵉ siècle ; puis le centre se dépla­ça, migra vers d’autres îlots de l’ar­chi­pel — d’E­ry­theia la minus­cule vers Koti­nous­sa la grande —, comme une ville qui n’au­rait jamais tout à fait ces­sé de cher­cher son assiette sur des sables mouvants.

Car il faut d’a­bord, à la manière de Brau­del, regar­der la terre elle-même, la plus lente des his­toires. Ce que nous nom­mons Cadix n’é­tait pas, dans l’An­ti­qui­té, une pres­qu’île mais un cha­pe­let d’îles — Ery­theia, Koti­nous­sa, une troi­sième plus tard nom­mée Anti­po­lis — sépa­rées du conti­nent et les unes des autres par des che­naux et des marais salants. Un bras d’eau si étroit qu’on le com­pa­rait à une rivière cou­rait entre l’ar­chi­pel et la Bétique ; Stra­bon lui donne à peine un stade de large, et les Anciens le fran­chis­saient sur un pont dont le loin­tain héri­tier, le Puente de Zua­zo, porte encore la mémoire. Depuis, les îlots se sont sou­dés, la mer a man­gé le sud, les sédi­ments ont com­blé le nord, et la carte antique s’est brouillée sous nos pieds au point qu’on dis­cute encore de l’emplacement des choses les plus célèbres. À Gadir, la géo­gra­phie n’est pas un décor stable : c’est un per­son­nage qui bouge, un socle qui se dérobe, et la ville a pas­sé trois mille ans à négo­cier avec lui.

Le métal, ou pour­quoi l’on venait si loin

On ne tra­verse pas une mer entière pour la beau­té d’un oracle. Si Tyr a envoyé ses navires jus­qu’à l’o­céan, c’est qu’il y avait, dans l’ar­rière-pays de Gadir, quelque chose que le monde ancien convoi­tait sans mesure : du métal, et en par­ti­cu­lier de l’argent. La basse val­lée du Gua­dal­qui­vir — le Bae­tis des Romains — et la région de Huel­va rece­laient un des gise­ments les plus riches de l’An­ti­qui­té, cette cein­ture pyri­teuse ibé­rique où le cuivre, le plomb, l’é­tain et l’argent affleu­raient dans une terre sai­gnée de rouge par le Río Tin­to. Là s’é­tait déve­lop­pée, avant même l’ar­ri­vée des Orien­taux, une culture indi­gène qu’on appelle Tar­tes­sos, semi-légen­daire, pros­père, tour­née vers l’At­lan­tique, et dont les clas­siques feront le royaume fabu­leux de l’Oc­ci­dent — cer­tains y ont même recon­nu le Tar­sis biblique vers lequel voguaient les vais­seaux de Salo­mon et de Hiram de Tyr.

Les images que les Anciens gar­daient de cette abon­dance frisent le conte. Stra­bon assure que les navires phé­ni­ciens y char­geaient tant d’argent qu’ils rem­pla­çaient jus­qu’à leurs ancres de pierre par des ancres du métal pré­cieux, faute de place à bord. Dio­dore affirme que, pour ali­men­ter sans relâche les four­neaux de fusion, les Phé­ni­ciens durent raser les forêts de la Sier­ra More­na entière. Il faut faire la part de l’exa­gé­ra­tion — le monde antique aimait ses Eldo­ra­dos —, mais l’ar­chéo­lo­gie confirme le fond : dès la seconde moi­tié du Xᵉ siècle, un dépôt phé­ni­cien per­ma­nent fonc­tion­nait à Huel­va, l’an­tique Ono­ba, et le méca­nisme d’é­change s’y lit clai­re­ment. Les Orien­taux appor­taient du vin et de l’huile — les mil­liers de tes­sons d’am­phores de trans­port en témoignent — et repar­taient char­gés de métal. Le vin fut la pre­mière mar­chan­dise venue d’O­rient que les indi­gènes du golfe ado­ptèrent avec pas­sion, et par le vin vinrent l’é­cri­ture, les dieux, les manières de bâtir et d’en­ter­rer les morts.

Ce fut là, plus encore que le métal, l’œuvre pro­fonde de Gadir : non pas seule­ment drai­ner une richesse, mais trans­for­mer le monde qu’elle tou­chait. Les archéo­logues nomment ce bas­cu­le­ment l’o­rien­ta­li­sa­tion. Les élites de Tar­tes­sos se mirent à boire dans des coupes façon­nées à l’o­rien­tale, à parer leurs femmes de bijoux d’or gra­nu­lé selon des tech­niques phé­ni­ciennes, à cou­ler leurs bronzes d’a­près des modèles levan­tins, à écrire enfin dans un alpha­bet déri­vé de celui que les mar­chands de Tyr avaient appor­té avec leurs amphores. Le tour du potier, la métal­lur­gie du fer, la vigne et l’o­li­vier peut-être, la ville même comme forme de vie : tout cela remon­ta les rivières de la Bétique dans le sillage du com­merce gadi­tain. On ne mesure pas assez ce que fut ce contact — une des grandes ren­contres de civi­li­sa­tions de la Médi­ter­ra­née ancienne, aus­si déci­sive à sa manière que la colo­ni­sa­tion grecque de la Sicile, et qui se joua ici, dis­crè­te­ment, à l’é­cart des grands récits, sur les rives d’un fleuve d’argent.

Gadir était le nœud de tout cela : le ter­mi­nus occi­den­tal d’un réseau qui, de port en port, remon­tait jus­qu’à Tyr et au-delà. Le métal ibé­rique y était ras­sem­blé, fon­du, cou­lé en lin­gots, puis embar­qué vers l’est pour irri­guer l’é­co­no­mie de toute la Médi­ter­ra­née orien­tale, à com­men­cer par la mon­naie et l’or­fè­vre­rie des grandes cités du Levant. Et il y avait plus loin­tain encore. Au-delà même de Gadir, vers le nord bru­meux, s’ou­vraient les routes de l’é­tain — ce métal rare sans lequel il n’est pas de bronze —, celles des mys­té­rieuses Cas­si­té­rides, les « îles de l’é­tain », que les navi­ga­teurs gadi­tains attei­gnaient en lon­geant les côtes atlan­tiques jus­qu’à la Galice, la Bre­tagne, la Cor­nouailles. On dit que les Phé­ni­ciens gar­daient jalou­se­ment le secret de cette route ; qu’un capi­taine, sui­vi par un navire rival, pré­fé­ra jeter le sien à la côte plu­tôt que de livrer le che­min. Vraie ou non, l’a­nec­dote des­sine la véri­té du lieu : Gadir était la porte par laquelle la Médi­ter­ra­née attei­gnait l’o­céan, et le point où se négo­ciait le métal du bout du monde.

Cet équi­libre ne dura pas. Au VIᵉ siècle, quelque chose se rom­pit dans l’Oc­ci­dent phé­ni­cien : Tar­tes­sos, la brillante culture indi­gène du Gua­dal­qui­vir, s’ef­fa­ça des sources et de la terre presque sans lais­ser de trace, et l’on voit à la même époque le vieux quar­tier du Tea­tro Cómi­co se contrac­ter et se réor­ga­ni­ser. On a mis ce déclin au compte de la chute de Tyr devant Baby­lone, qui pri­va les colo­nies d’Oc­ci­dent de leur métro­pole, ou de l’é­pui­se­ment des veines d’argent les plus faciles, ou d’un bas­cu­le­ment des routes. Ce qui est sûr, c’est que Gadir sur­vé­cut à la dis­pa­ri­tion de son par­te­naire et chan­gea de tutelle : Car­thage, la fille de Tyr deve­nue reine de la Médi­ter­ra­née occi­den­tale, prit peu à peu la ville dans son orbite. La colo­nie du bout du monde conti­nua d’ex­pé­dier son métal, mais pour un autre maître, et c’est en Gadi­taine ral­liée à Car­thage qu’elle entra dans la longue guerre qui allait déci­der du sort de l’Occident.

Un dieu au bord de l’abîme

À l’autre extré­mi­té de l’ar­chi­pel, loin de la ville, sur un îlot aujourd’­hui iso­lé qu’on nomme Sanc­ti Petri, s’é­le­vait le sanc­tuaire. Les Grecs l’ap­pe­laient l’Herak­leion, les Romains le temple d’Her­cule Gadi­tain ; c’é­tait, sous le masque de l’in­ter­pre­ta­tio, la mai­son de Mel­qart, le Baal de Tyr, le « roi de la cité » que ses fidèles voyaient mou­rir et renaître chaque année. Peu de lieux du monde antique furent aus­si renom­més. On y venait de par­tout — marins qui accom­plis­saient un vœu avant de prendre le large, géné­raux qui inter­ro­geaient l’o­racle, curieux venus voir de leurs yeux la fin de la terre.

Ce qui frap­pait les visi­teurs, c’é­tait l’aus­té­ri­té et l’é­tran­ge­té du culte. Le poète Silius Ita­li­cus, décri­vant le temple au Iᵉ siècle, s’at­tarde sur ce détail pro­pre­ment orien­tal : une flamme brû­lait per­pé­tuel­le­ment sur les autels de pierre, mais aucune effi­gie, aucune sta­tue du dieu n’emplissait le sanc­tuaire. On priait devant un feu et un vide. Les portes de bronze mon­traient en relief les tra­vaux d’Hé­ra­clès — l’hydre aux têtes tran­chées, le lion de Némée étran­glé, Cer­bère tiré de son antre. Les prêtres allaient pieds nus, la tête rasée, vêtus de lin, tenus à la chas­te­té ; les femmes et les porcs n’en­traient pas. À l’en­trée se dres­saient deux colonnes de bronze de huit cou­dées, cou­vertes d’une ins­crip­tion. Beau­coup y voyaient les vraies Colonnes d’Her­cule, celles qui mar­quaient la limite du navi­gable — mais Stra­bon, scep­tique et un peu pédant, note que l’ins­crip­tion ne par­lait pas d’Hé­ra­clès du tout : elle détaillait seule­ment le coût de fabri­ca­tion des colonnes. La légende et la comp­ta­bi­li­té, sur le même bronze : rien de plus phénicien.

Le sanc­tuaire gar­dait ses mer­veilles et ses mys­tères. On y mon­trait un oli­vier sacré tout d’or, disait-on, dont les fruits étaient d’é­me­raude — écho loin­tain de l’o­li­vier du temple de Mel­qart à Tyr, ces sym­boles voyagent avec les colons comme des reliques. Deux sources d’eau douce y jaillis­saient, pro­dige sur une île cer­née de sel. Et chaque année s’y célé­brait l’eger­sis, le « réveil » du dieu : car Mel­qart était de ces divi­ni­tés orien­tales qui meurent et renaissent, qu’on brûle en effi­gie et qu’on res­sus­cite au bout de la sai­son, épou­sant le rythme du soleil et des mois­sons. Fon­der un tel culte au point le plus occi­den­tal du monde, là où l’astre chaque soir s’en­fon­çait dans l’o­céan pour renaître à l’est, n’a­vait rien d’a­no­din : c’é­tait pla­cer le dieu qui res­sus­cite pré­ci­sé­ment là où le jour paraît mou­rir. L’o­racle, lui, par­lait, et l’on venait de loin l’in­ter­ro­ger — mar­chands, capi­taines, plus tard géné­raux romains ; on raconte que Jules César y vint et pleu­ra devant une sta­tue d’A­lexandre, mesu­rant tout ce qu’il n’a­vait pas encore accompli.

C’est dans ce temple, avant de lan­cer sa marche vers l’I­ta­lie, qu’­Han­ni­bal vint prier. Silius Ita­li­cus place là l’un des moments clés de sa Puni­ca : le Car­tha­gi­nois, héri­tier de la même dévo­tion tyrienne, s’a­ge­nouille devant Mel­qart au seuil du monde, s’é­mer­veille des marées de l’At­lan­tique, et rêve la guerre qui vient. Pèle­ri­nage stra­té­gique autant que pieux : venir cher­cher au bout de l’Oc­ci­dent la béné­dic­tion du dieu ances­tral avant de fondre sur Rome. Le geste dit la pro­fon­deur du lien qui, par-des­sus les siècles et les mers, reliait encore Gadir à Tyr, et Car­thage à toutes deux.

Rome, loin d’a­bo­lir ce culte étran­ger, le fit sien et le por­ta au faîte. Sous Tra­jan et Hadrien — deux empe­reurs nés en Espagne, non par hasard —, l’Her­cule Gadi­tain reçut une digni­té qua­si impé­riale : son effi­gie parut sur les mon­naies, asso­ciée à l’i­mage du prince, et le dieu du bout du monde devint un emblème de la puis­sance qui régnait jus­qu’aux confins. Ce Mel­qart tyrien que les Grecs avaient rebap­ti­sé Héra­clès et que cer­tains, trou­blés par l’é­tran­ge­té de ses rites, disaient égyp­tien, avait fait un long che­min depuis Tyr : à Gadès, il était deve­nu la borne sacrée de l’Oc­ci­dent, le point où l’empire tou­chait la limite du monde et se retour­nait, satis­fait, vers son centre.

Du sanc­tuaire, il ne reste presque rien. La mer, qui a tout don­né à cette ville, lui a repris son dieu : les dyna­miques marines ont éro­dé et englou­ti la frange méri­dio­nale de l’an­tique archi­pel, et le temple gît quelque part sous les eaux basses de Sanc­ti Petri, dis­per­sé, incer­tain. Les plon­geurs en ont remon­té des bronzes, des ancres, des ex-voto ; les savants dis­cutent encore de son empla­ce­ment exact et du nombre de tra­vaux figu­rés sur ses portes — dix, selon Silius, davan­tage peut-être. Ce qui fut le point de repère spi­ri­tuel de tout un monde est aujourd’­hui une hypo­thèse sous la sur­face de l’eau, à laquelle on accède en barque et en conjectures.

Les marées, ou la Médi­ter­ra­née devant l’inconnu

Il y avait, à Gadir, un phé­no­mène que nul homme venu de la mer inté­rieure ne pou­vait com­prendre : la marée. La Médi­ter­ra­née ne res­pire pas, ou si peu ; son niveau bouge à peine. Mais ici, sur cette façade océa­nique, la mer se reti­rait deux fois par jour de plu­sieurs mètres, décou­vrant des éten­dues de vase, puis remon­tait englou­tir les quais — mou­ve­ment régu­lier, colos­sal, indif­fé­rent, dont la cause échap­pait à toute la science grecque. C’est à Gadès, sur un quai du port, que le phi­lo­sophe Posi­do­nios d’A­pa­mée vint, au Iᵉ siècle avant notre ère, obser­ver le pro­dige. Stra­bon nous a conser­vé l’es­sen­tiel de son enquête : il nota un puits de la ville qui se rem­plis­sait à marée basse et se vidait à marée haute, à rebours du bon sens ; il com­pa­ra le rythme des flots au cours de la lune, quo­ti­dien, men­suel, annuel ; il entre­vit, contre toute intui­tion médi­ter­ra­néenne, que l’astre noc­turne gou­ver­nait la mer.

On a là un des plus beaux moments de l’his­toire intel­lec­tuelle de ce lieu, et il est tout entier médi­ter­ra­néen. C’est l’es­prit grec, for­mé sur une mer sans marées, qui vient buter contre l’o­céan et, au lieu d’y voir un chaos divin, s’obs­tine à mesu­rer, à cor­ré­ler, à com­prendre. Gadir n’é­tait pas seule­ment le comp­toir du métal : c’é­tait le labo­ra­toire où la pen­sée de la mer inté­rieure fai­sait l’é­preuve de ce qui la dépas­sait. Der­rière Posi­do­nios se pro­filent tous les navi­ga­teurs qui avaient déjà, bien avant lui, tâté cette eau : le Car­tha­gi­nois Himil­con pous­sé vers le nord dans les mers froides, l’a­ven­tu­reux Eudoxe de Cyzique embar­quant de Gadès pour ten­ter le tour de l’A­frique, car­gai­son de jeunes musi­ciens à bord. La ville regar­dait l’At­lan­tique comme un seuil — non pas un mur, mais une porte que l’on n’o­sait fran­chir qu’à demi, et dont on rap­por­tait des marées, des brumes, des îles d’é­tain, et l’i­dée neuve que la lune tirait la mer.

Car au-delà de Gadir com­men­çait, dans l’i­ma­gi­naire antique, l’in­con­nu abso­lu. C’est pas­sé les Colonnes que Pla­ton avait situé l’At­lan­tide englou­tie ; c’est là que finis­sait la carte et que com­men­çaient les monstres, la mer figée, les eaux téné­breuses où le soleil s’é­tei­gnait en gré­sillant. Les Colonnes d’Her­cule elles-mêmes por­taient, disait-on, l’a­ver­tis­se­ment non plus ultra — rien au-delà. Vivre à Gadir, c’é­tait habi­ter cette fron­tière, dor­mir chaque nuit au bord du néant géo­gra­phique, et pour­tant en faire com­merce : car les Gadi­tains, eux, savaient qu’au-delà il y avait des côtes, des peuples, du métal, et non le vide. Ils gar­daient pour eux ce savoir comme un capi­tal. Toute la ten­sion de la ville tient dans ce double rap­port à l’o­céan — ter­reur sacrée que l’on entre­te­nait pour les autres, connais­sance patiente que l’on exploi­tait pour soi.

Gadès la romaine : l’en­ceinte devient métropole

Quand Rome héri­ta de l’Oc­ci­dent, après avoir arra­ché à Car­thage l’Es­pagne et le mono­pole de ses métaux, Gadir devint Gadès — et pros­pé­ra comme jamais. La ville avait su, dès la deuxième guerre punique, pas­ser du côté du vain­queur ; elle en fut récom­pen­sée. Sous l’Em­pire, Stra­bon la décrit comme l’une des cités les plus peu­plées du monde romain, comp­tant un nombre de che­va­liers — de citoyens du cens équestre — que seule Rome, disait-on, dépas­sait. L’en­ceinte phé­ni­cienne était deve­nue une métro­pole mar­chande de l’Atlantique.

L’ar­ti­san de cette gran­deur porte un nom : Bal­bus. Un Gadi­tain, Lucius Cor­ne­lius Bal­bus l’An­cien, fut le pre­mier homme né hors d’I­ta­lie à revê­tir le consu­lat romain, en 40 avant notre ère — ver­tige de l’as­si­mi­la­tion, où le des­cen­dant de colons phé­ni­ciens sié­geait au som­met de l’É­tat romain. Son neveu, Bal­bus le Jeune, seul pro­vin­cial de l’his­toire à célé­brer un triomphe, dota sa ville d’une seconde agglo­mé­ra­tion, si bien que les Grecs l’ap­pe­lèrent Didy­mè, la Ville double. Il fit creu­ser un nou­veau port sur le conti­nent, le Por­tus Gadi­ta­nus, et construire ce théâtre dont on a retrou­vé en 1981 les gra­dins sous le quar­tier du Pópu­lo : l’un des plus anciens et des plus vastes de l’His­pa­nie romaine, dix mille spec­ta­teurs sur un flanc de roche. La vieille île du métal se cou­vrait de marbre.

De la ville phé­ni­cienne, pour­tant, les métiers sur­vi­vaient sous le ver­nis latin. On conti­nuait de saler le pois­son : les thons de l’At­lan­tique, qui migrent chaque prin­temps le long de ces côtes, étaient pris, tran­chés, entas­sés dans le sel au fond de grandes cuves — les ceta­riae dont les ves­tiges truffent la baie — et trans­for­més en garum, cette sauce fer­men­tée dont Rome raf­fo­lait et que Gadès expor­tait dans tout l’Em­pire. Et il y avait le luxe le plus fameux de la ville : les puel­lae gadi­ta­nae, les dan­seuses de Gadès, dont Mar­tial a chan­té et fus­ti­gé les hanches trem­blantes au cla­que­ment des cas­ta­gnettes bétiques. Leur pré­sence était obli­gée dans les ban­quets de la capi­tale ; on les fai­sait venir du bout de l’Oc­ci­dent comme une den­rée rare, au même titre que le garum et l’argent. La ville qui ven­dait le métal du monde ven­dait aus­si, désor­mais, un peu de son propre vertige.

Le long jusant, et le retour de l’océan

Puis vint le reflux. Au IIIᵉ siècle, la crise géné­rale de l’Em­pire, l’in­sé­cu­ri­té des côtes, le dépla­ce­ment des routes com­mer­ciales firent décli­ner Gadès ; la capi­tale de la région se replia vers l’in­té­rieur des terres, à Medi­na Sido­nia, loin d’une mer deve­nue dan­ge­reuse. La ville rétré­cit à mesure que l’eau ron­geait ses îlots méri­dio­naux. Sous l’Is­lam elle fut Qādis, port modeste d’al-Anda­lus ; au Moyen Âge chré­tien, une petite cité de pêcheurs cram­pon­née à sa langue de terre, l’ombre de l’an­tique métro­pole. L’en­ceinte du bout du monde sem­blait avoir fini son his­toire, retour­née au silence des sables et des marées.

C’est alors, au tour­nant du XVᵉ et du XVIᵉ siècle, que la géo­gra­phie qui avait tout com­men­cé se réveilla. Un océan que Gadir avait regar­dé pen­dant deux mille ans comme une limite devint sou­dain un che­min. Colomb appa­reilla de Cadix pour son deuxième et son qua­trième voyages ; der­rière lui s’ou­vrait un Atlan­tique qui ne butait plus sur des îles d’é­tain mais sur un conti­nent entier. Et la vieille île retrou­va exac­te­ment le rôle pour lequel sa posi­tion l’a­vait faite : rece­voir le métal venu de l’ouest et le redis­tri­buer au monde. En 1717, la Casa de Contra­ta­ción quit­ta Séville pour Cadix, et la ville tint le mono­pole du com­merce des Indes ; par ses quais tran­si­ta l’argent des Amé­riques, celui du Potosí et du Mexique, comme y avait autre­fois tran­si­té l’argent de Tar­tes­sos — le même métal, la même mer, la même enceinte, à trois mil­lé­naires de distance.

Il faut se tenir de nou­veau à la pointe ouest de la ville, dans cette lumière océa­nique, pour sen­tir le poids de la coïn­ci­dence. Ce qui a fait Gadir n’é­tait ni le hasard ni l’o­racle : c’é­tait une île posée au seuil, au point pré­cis où la Médi­ter­ra­née se déverse dans l’At­lan­tique, où le métal de l’ar­rière-pays ren­contre la mer qui l’emporte. Les Tyriens l’ont com­prise, les Romains l’ont agran­die, la mer l’a en par­tie reprise, l’A­mé­rique la lui a ren­due. Sous les marion­nettes de la Tía Nori­ca, les rues phé­ni­ciennes attendent, neuf mètres plus bas, que passe au-des­sus d’elles le pro­chain va-et-vient d’un océan qui, patiem­ment, conti­nue de respirer.


Repères

  • J. M. Gener Basal­lote et al., fouilles du Tea­tro Cómi­co de Cadix (2006–2010) : trame urbaine phé­ni­cienne de la fin du IXᵉ au début du VIᵉ siècle av. J.-C., ins­crip­tions phé­ni­ciennes archaïques, loca­li­sa­tion ini­tiale sur Ery­theia puis Kotinoussa.
  • Stra­bon, Géo­gra­phie, livre III : fon­da­tion tyrienne, temple de Mel­qart et Colonnes, marées obser­vées par Posi­do­nios, richesse métal­li­fère (les ancres d’argent), la Ville double des Balbus.
  • Dio­dore de Sicile, V, 35 : les mines de Tar­tes­sos et les forêts de la Sier­ra More­na consu­mées par les fourneaux.
  • Silius Ita­li­cus, Puni­ca, III : le sanc­tuaire d’Her­cule Gadi­tain (flamme per­pé­tuelle, absence d’ef­fi­gie, portes des tra­vaux) et le pèle­ri­nage d’Han­ni­bal ; Tite-Live, XXI, sur ce même vœu.
  • Mar­tial, Épi­grammes : les puel­lae gadi­ta­nae et les cas­ta­gnettes bétiques.
  • Sur Tar­tes­sos et la route atlan­tique de l’é­tain (Cas­si­té­rides) : syn­thèses récentes autour de Huelva/Onoba et du golfe de Cadix ; débat sur l’i­den­ti­fi­ca­tion au Tar­sis biblique.
  • Sur le sanc­tuaire de Sanc­ti Petri : trou­vailles sous-marines et dis­cus­sion de l’emplacement et de l’i­co­no­gra­phie des portes (le nombre des tra­vaux figu­rés reste discuté).
  • Le retour atlan­tique : Colomb (2ᵉ et 4ᵉ voyages depuis Cadix), trans­fert de la Casa de Contra­ta­ción de Séville à Cadix en 1717, mono­pole du com­merce des Indes.
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Ibn Bat­tû­ta : le bas­sin médi­ter­ra­néen d’un voya­geur de Tanger

Ibn Bat­tû­ta : le bas­sin médi­ter­ra­néen d’un voya­geur de Tanger

Ibn Bat­tû­ta

Le bas­sin médi­ter­ra­néen d’un voya­geur de Tanger

Ibn Bat­tu­ta : le bas­sin médi­ter­ra­néen d’un voya­geur de Tanger

Le vent de Tan­ger sent l’iode et la pous­sière de cal­caire. En juin, la lumière tombe droit sur les ter­rasses blanches et la mer, en contre­bas, n’a pas encore la cou­leur qu’elle pren­dra en août : elle est d’un bleu plat, presque gris, tra­ver­sé de cou­rants que les pêcheurs lisent comme des routes. Le détroit est là, à quinze kilo­mètres, si étroit qu’on dis­tingue les col­lines d’en face, cette autre rive qui est déjà l’Eu­rope et qui n’est pas encore tout à fait chré­tienne. Un jeune homme de vingt et un ans quitte cette ville un jeu­di de juin 1325, seul, sur une mon­ture, sans com­pa­gnon ni cara­vane. Il revien­dra vingt-quatre ans plus tard. Entre-temps il aura vu Del­hi, les Mal­dives, peut-être la Chine, sûre­ment le Mali — mais tout cela com­mence et finit ici, sur ce rivage, et la Médi­ter­ra­née n’est pas dans son récit un décor de départ : c’est la matrice de tout le reste.


« Je suis par­ti seul » : Tan­ger, juin 1325

La date est l’une des rares que le texte donne avec une pré­ci­sion d’acte nota­rié : jeu­di 2 rajab 725, soit le 14 juin 1325. Abu Abdal­lah Muham­mad ibn Abdal­lah al-Lawa­ti al-Tan­ji, connu sous le nom d’Ibn Bat­tu­ta, quitte sa ville natale pour accom­plir le pèle­ri­nage. Il a vingt et un ans en années solaires, vingt-deux en années lunaires — les deux chiffres cir­culent, selon le calen­drier que l’on pri­vi­lé­gie, et cette dis­cor­dance minus­cule est déjà un aver­tis­se­ment sur la nature du texte que nous lisons.

Sa famille appar­tient aux Lawa­ta, une confé­dé­ra­tion ber­bère ins­tal­lée de longue date sur la côte, et compte plu­sieurs géné­ra­tions de juristes de rite mali­kite. C’est un détail déci­sif, plus impor­tant que tout goût pré­ten­du pour l’a­ven­ture. Ibn Bat­tu­ta n’est pas un mar­chand, pas un marin, pas un aven­tu­rier au sens où l’Eu­rope fabri­que­ra ce mot trois siècles plus tard. C’est un homme de droit, for­mé à un cor­pus, por­teur d’une com­pé­tence expor­table. Dans le monde qu’il s’ap­prête à tra­ver­ser, le fiqh mali­kite s’en­seigne de l’At­lan­tique au Sind ; un cadi magh­ré­bin peut, en théo­rie, exer­cer par­tout où l’is­lam a besoin d’un juge. Cette por­ta­bi­li­té du savoir juri­dique est l’in­fra­struc­ture invi­sible de tout son voyage. Elle explique com­ment un jeune homme par­ti sans argent peut, vingt ans plus tard, sié­ger comme cadi à Del­hi et aux Maldives.

Le nom lui-même mérite un détour. Ibn Bat­tu­ta signi­fie lit­té­ra­le­ment « fils de Bat­tu­ta », et bat­tu­ta est un dimi­nu­tif affec­tueux dont l’é­ty­mo­lo­gie reste dis­cu­tée — on l’a rap­pro­ché de bat­ta, la cane, ce qui don­ne­rait « le fils de la petite cane ». L’hy­po­thèse est sédui­sante et fré­quem­ment répé­tée ; elle n’est pas éta­blie. Les ono­mas­ti­ciens magh­ré­bins y voient plu­tôt un sobri­quet fami­lial figé, dont le sens s’est per­du bien avant le XIVe siècle. C’est le genre de ques­tion que le texte lui-même ne pose jamais : Ibn Bat­tu­ta ne s’in­ter­roge pas sur son nom, il l’énonce.

La phrase d’ou­ver­ture de la Rih­la est célèbre et vaut d’être consi­dé­rée pour ce qu’elle est — non pas un aveu spon­ta­né, mais un exorde tra­vaillé, mis en forme trente ans après. Le voya­geur y dit être par­ti seul, sans com­pa­gnon pour égayer la route, sans cara­vane à laquelle se joindre, pous­sé par une impul­sion irré­sis­tible et un désir long­temps nour­ri de visi­ter les sanc­tuaires. Il ajoute que ses parents étaient vivants et que la sépa­ra­tion lui pesa. Cette der­nière nota­tion, appa­rem­ment banale, devient rétros­pec­ti­ve­ment le fil noir du livre : il ne les rever­ra ni l’un ni l’autre.

Ce qu’il quitte, en 1325, c’est un Magh­reb mari­nide. Tan­ger relève des sul­tans de Fès, qui viennent d’é­chouer à reprendre pied dura­ble­ment en Espagne mais gardent Ceu­ta, Gibral­tar et une ambi­tion anda­louse intacte. Le détroit n’est pas une fron­tière : c’est une char­nière, un lieu de pas­sage que trois puis­sances — Mari­nides, Nas­rides de Gre­nade, Cas­tille — se dis­putent sans qu’au­cune ne le contrôle seule. Ibn Bat­tu­ta y revien­dra vingt-cinq ans plus tard, en sol­dat volon­taire d’une guerre qui n’au­ra pas lieu.


La route côtière du Magh­reb : Tlem­cen, Béjaïa, Tunis

Il part vers l’est, à âne, par la route qui longe la côte. Ce tra­cé n’a rien d’un choix per­son­nel : c’est l’axe unique, celui que les Romains avaient équi­pé de bornes et de relais, celui que les cara­vanes de pèle­rins empruntent depuis des siècles. Entre l’At­lan­tique et l’É­gypte, le Magh­reb ne se tra­verse pas d’une seule manière ; il se tra­verse d’une seule manière pra­ti­cable. Au nord, la mer et les cor­saires chré­tiens ; au sud, l’At­las puis le désert. Reste ce cou­loir de quelques dizaines de kilo­mètres de large, coin­cé entre mon­tagne et rivage, où les villes s’é­grènent à dis­tance de marche : Taza, Tlem­cen, Milia­na, Alger, Béjaïa, Constan­tine, Tunis.

À Tlem­cen, capi­tale des Abdal­wa­dides, il croise deux ambas­sa­deurs du sul­tan de Tunis sur le point de repar­tir. Un homme lui conseille de les suivre. Il s’é­quipe en trois jours et part à leur pour­suite, les rat­trape à Milia­na. Les deux envoyés y tombent malades — cha­leur d’é­té, dit le texte —, l’un meurt au bord d’un ruis­seau à quatre milles de la ville. Ibn Bat­tu­ta laisse le convoi et pour­suit avec des mar­chands tunisois.

Cette scène minus­cule contient tout le fonc­tion­ne­ment du voyage médié­val en Médi­ter­ra­née méri­dio­nale. On ne cir­cule pas seul, on s’a­grège. On se greffe sur un convoi diplo­ma­tique, puis sur une cara­vane mar­chande, puis sur un groupe de pèle­rins, et la com­po­si­tion du groupe change à chaque étape selon les hasards de la mala­die, des bri­gands et des sai­sons. La sécu­ri­té n’est pas four­nie par un État : elle est pro­duite par l’a­gré­ga­tion tem­po­raire. Le voya­geur soli­taire du pre­mier para­graphe cesse d’être soli­taire en quelques semaines, et ne le sera plus jamais vraiment.

À Béjaïa, il tombe malade à son tour. On lui conseille de res­ter, de vendre sa mon­ture et son bagage pour voya­ger plus léger ensuite. Il refuse dans une for­mule que le texte a rete­nue : si Dieu décrète sa mort, elle sera sur la route, le visage tour­né vers La Mecque. Il faut entendre là moins un trait de carac­tère qu’une pos­ture de genre. La rih­la — le récit de voyage en quête de savoir et de pèle­ri­nage — est une forme lit­té­raire consti­tuée, avec ses topoi. Le pèle­rin qui refuse de s’ar­rê­ter malade en est un.

Béjaïa, à ce moment, est une ville haf­side en déclin rela­tif mais encore active, dont les chan­tiers navals tra­vaillent le bois des mas­sifs kabyles et dont le nom a lais­sé une trace dans plu­sieurs langues euro­péennes : la bou­gie, en fran­çais, tire son nom de la cire que l’on y expor­tait. Les éty­mo­lo­gies de ce type par­sèment la Médi­ter­ra­née comme des dépôts de sédi­ment ; elles disent la bana­li­té des échanges bien mieux que les trai­tés com­mer­ciaux, parce qu’elles ont sur­vé­cu à l’ou­bli de ce qu’elles désignaient.

Il atteint Tunis vers sep­tembre 1325 et y reste plu­sieurs semaines. C’est là que se pro­duit un bas­cu­le­ment dis­cret dans son sta­tut. Quand la cara­vane de pèle­rins se forme pour le Hed­jaz, ses membres le dési­gnent comme leur cadi. Il a vingt et un ans, il n’a encore rien vu, mais il est le seul homme du groupe for­mé au droit. Pour la pre­mière fois, sa com­pé­tence lui achète une place. Ce méca­nisme se répé­te­ra jus­qu’à l’o­céan Indien.


De Tunis à Tri­po­li : le convoi, les mariages, la charge de cadi

La cara­vane quitte Tunis au début de novembre 1325 et suit la route côtière par Sousse, Sfax et Gabès, où dix jours de pluie conti­nue l’im­mo­bi­lisent. De Gabès à Tri­po­li, l’es­corte compte une cen­taine de cava­liers et un déta­che­ment d’ar­chers, pré­cau­tion suf­fi­sante pour tenir les pillards à distance.

À Sfax, Ibn Bat­tu­ta contracte un mariage avec la fille d’un notable tuni­sois. L’é­pouse le rejoint à Tri­po­li. Peu après, un dif­fé­rend avec le beau-père entraîne la sépa­ra­tion. Il épouse alors la fille d’un étu­diant de Fès et retarde la cara­vane d’un jour entier pour offrir la noce à tout le monde.

On lit par­fois ces épi­sodes comme des anec­dotes de galan­te­rie. Ils sont autre chose. Le mariage, dans ce contexte, est un ins­tru­ment logis­tique autant qu’af­fec­tif : il ins­crit le voya­geur dans un réseau de paren­té et d’o­bli­ga­tions, lui ouvre des mai­sons, garan­tit sa répu­ta­tion. Ibn Bat­tu­ta se marie­ra au moins une dizaine de fois au fil de trente ans, lais­sant des enfants sur trois conti­nents, ache­tant aus­si des esclaves — la Rih­la le dit sans détour et sans embar­ras. Le lec­teur contem­po­rain bute néces­sai­re­ment là-des­sus ; il faut le noter sans le lis­ser. Le monde qu’il décrit repose sur une éco­no­mie ser­vile dont il est un usa­ger ordi­naire, et son récit ne contient pas un mot de mise en question.

Ce que révèle aus­si la scène du fes­tin de noces, c’est le rap­port du voya­geur au temps. Retar­der une cara­vane entière d’une jour­née pour une fête sup­pose une auto­ri­té : celle du cadi dési­gné, mais sur­tout celle d’un rythme col­lec­tif qui n’est pas encore mesu­ré en coûts. Le convoi avance à la vitesse de ses malades, de ses pluies, de ses mariages. Cette élas­ti­ci­té du temps de dépla­ce­ment est un trait struc­tu­rel du bas­sin avant l’é­poque des marines à horaires. Elle dis­pa­raî­tra len­te­ment, et son effa­ce­ment est peut-être le chan­ge­ment le plus pro­fond sur­ve­nu en Médi­ter­ra­née entre le XIVe siècle et le XIXe.

De Tri­po­li, la cara­vane pousse vers l’est le long de la Syrte, cette côte basse, sans port véri­table, redou­tée depuis l’An­ti­qui­té pour ses hauts-fonds mou­vants. La géo­gra­phie ici com­mande abso­lu­ment : on longe, on ne navigue pas. Les mille cinq cents kilo­mètres qui séparent Tri­po­li d’A­lexan­drie sont l’un des rares seg­ments du lit­to­ral médi­ter­ra­néen où la mer, bor­dée de désert, cesse d’être une res­source. Le pèle­rin magh­ré­bin qui va vers l’O­rient tra­verse un vide, et ce vide explique pour­quoi le Magh­reb et l’É­gypte, pour­tant rive­rains de la même mer, ont si long­temps fonc­tion­né comme deux mondes distincts.


Alexan­drie, avril 1326 : le port et le phare

Il atteint Alexan­drie le 5 avril 1326, après quelque trois mille cinq cents kilo­mètres par­cou­rus en dix mois. La ville appar­tient alors au sul­ta­nat mame­louk bah­ride, à son apo­gée fis­cale et militaire.

Le pas­sage qu’il consacre au port est l’un des plus révé­la­teurs de tout le livre, et il faut le lire atten­ti­ve­ment. Il déclare n’a­voir vu, par­mi tous les ports du monde, aucun équi­valent à Alexan­drie sauf quatre : Qui­lon et Cali­cut sur la côte du Mala­bar, le port des Génois à Sou­dak en pays turc, et Zay­tun en Chine.

Arrê­tons-nous là. Un homme de Tan­ger, au XIVe siècle, classe le port d’A­lexan­drie dans une série qui va de la Cri­mée au Kera­la et à la mer de Chine. Cette phrase, à elle seule, des­sine un espace men­tal. La Médi­ter­ra­née n’y est pas un monde clos com­pa­ré à lui-même : c’est un seg­ment d’un réseau plus vaste, dont les nœuds sont com­men­su­rables. Alexan­drie vaut Cali­cut. Le poivre du Mala­bar arrive dans les entre­pôts alexan­drins par Aden et la mer Rouge, les Véni­tiens et les Génois viennent l’y ache­ter, et le prix de la livre de poivre à Bruges dépend en der­nier res­sort de la mous­son du golfe du Ben­gale. Ibn Bat­tu­ta ne théo­rise rien de tout cela — il n’est pas éco­no­miste —, mais son échelle de com­pa­rai­son enre­gistre le sys­tème. Il faut noter au pas­sage qu’il inclut sans hési­ta­tion dans sa liste un comp­toir tenu par des chré­tiens : Sou­dak. Le réseau qu’il décrit ne s’ar­rête pas aux limites de l’islam.

Ce que le texte ne dit pas, et qu’il faut ajou­ter pour com­prendre ce qu’il voit, c’est le méca­nisme pré­cis de cette richesse. Les épices de l’o­céan Indien remontent la mer Rouge jus­qu’aux ports égyp­tiens, puis le Nil, puis atteignent Alexan­drie par le canal et les canaux du del­ta. L’o­pé­ra­tion est entre les mains d’un groupe de grands négo­ciants musul­mans que les sources appellent les Kari­mi, dont l’o­ri­gine du nom reste dis­cu­tée et qui opèrent d’A­den au Caire avec des capi­taux consi­dé­rables. Ils vendent aux Latins, qui n’ont pas le droit de remon­ter au-delà d’A­lexan­drie. Le sul­tan mame­louk pré­lève au pas­sage, et cette taxe consti­tue l’une des res­sources majeures de son État mili­taire. Trois mono­poles emboî­tés — les Kari­mi sur l’a­mont, le sul­tan sur le tran­sit, les Ita­liens sur l’a­val — se par­tagent la marge d’un poivre qui a tra­ver­sé un océan. Le sys­tème tien­dra jus­qu’à ce que les Por­tu­gais, cent cin­quante ans plus tard, court-cir­cuitent le pas­sage par la mer Rouge en dou­blant l’A­frique. La chute d’A­lexan­drie comme place mon­diale ne vien­dra pas d’une conquête mais d’une modi­fi­ca­tion de trajet.

C’est à Alexan­drie qu’in­ter­vient l’é­pi­sode le plus sou­vent cité de ses débuts. Il séjourne trois jours chez un ascète nom­mé Burhan al-Din, dit le Boi­teux, qui lui déclare per­ce­voir en lui un goût des voyages loin­tains et l’en­joint de saluer, en son nom, ses trois frères : Farid al-Din en Inde, Rukn al-Din au Sind, Burhan al-Din en Chine. Un autre homme pieux, Cheikh al-Mur­shi­di, inter­prète un de ses rêves dans le même sens.

L’é­pi­sode est mani­fes­te­ment construit après coup. Il four­nit au récit sa légi­ti­ma­tion reli­gieuse — le voyage n’est plus errance mais accom­plis­se­ment d’une parole sainte — et il annonce en trois noms l’en­semble de l’i­ti­né­raire à venir. Aucun his­to­rien sérieux ne le traite comme un compte ren­du lit­té­ral. Sa pré­sence dans le texte nous apprend en revanche quelque chose de réel sur le monde de 1326 : que les réseaux sou­fis consti­tuaient une trame d’hos­pi­ta­li­té conti­nue de l’É­gypte à la Chine, que l’on pou­vait se recom­man­der d’un cheikh à mille lieues de là, et qu’un frère en reli­gion à Quanz­hou était une pos­si­bi­li­té que per­sonne, à Alexan­drie, ne trou­vait absurde.

Reste le phare. Ibn Bat­tu­ta le visite lors de ce pre­mier pas­sage et le décrit comme un bâti­ment car­ré s’é­lan­çant dans le ciel, dont une face est en ruine, l’en­trée sur­éle­vée au-des­sus du sol. Il y pénètre, note les chambres à l’in­té­rieur, l’ou­ver­ture de la porte. Vingt-trois ans plus tard, reve­nant d’O­rient, il retourne sur le site et constate qu’il est réduit à un tas de décombres inaccessible.

Ce double témoi­gnage, à une géné­ra­tion d’in­ter­valle, est l’un des rares docu­ments datant pré­ci­sé­ment l’a­go­nie du monu­ment — sans doute ache­vée par les séismes du XIVe siècle. Il vaut aus­si comme signe du rap­port de l’au­teur au pas­sé antique : il décrit avec exac­ti­tude, mesure l’en­trée, remarque la ruine, et n’é­prouve aucune émo­tion archéo­lo­gique. Le phare l’in­té­resse comme construc­tion, non comme ves­tige d’une civi­li­sa­tion dis­pa­rue. Le regard mélan­co­lique sur les ruines païennes est une inven­tion plus tar­dive, et lar­ge­ment européenne.


Le Caire mame­louk et le détour man­qué vers la mer Rouge

Du del­ta il gagne Le Caire, où il reste envi­ron un mois. La ville est alors pro­ba­ble­ment la plus peu­plée du monde médi­ter­ra­néen, siège d’un État mili­taire dont l’é­lite est com­po­sée d’es­claves affran­chis venus des steppes kipt­chak et du Cau­case. Ibn Bat­tu­ta décrit les madra­sas, les hôpi­taux, les fon­da­tions pieuses. Cette insis­tance sur le waqf — la fon­da­tion cha­ri­table inalié­nable — tra­verse tout le livre et consti­tue l’une de ses contri­bu­tions docu­men­taires les plus solides. Il note à Damas qu’il existe des fon­da­tions pour marier les filles sans dot, pour finan­cer les pèle­rins, pour paver les rues, et jus­qu’à une fon­da­tion des­ti­née à rem­pla­cer la vais­selle bri­sée par les domes­tiques — il raconte avoir vu un jeune esclave lais­ser tom­ber un plat de por­ce­laine chi­noise dans une ruelle et être ren­voyé vers l’ad­mi­nis­tra­teur d’un tel legs.

Le détail est pré­cieux à double titre. D’a­bord parce qu’il éclaire l’ins­ti­tu­tion : le waqf est le méca­nisme par lequel les socié­tés isla­miques médié­vales financent dura­ble­ment l’ur­bain, hors bud­get de l’É­tat, sur des reve­nus fon­ciers immo­bi­li­sés à per­pé­tui­té. Ensuite parce que la por­ce­laine, dans cette ruelle de Damas, est chi­noise. Un plat de Jing­dez­hen se casse dans une rue syrienne en 1326 et le sys­tème pré­voit son rem­pla­ce­ment. Les grandes routes ne sont pas des abs­trac­tions car­to­gra­phiques : elles abou­tissent à des objets ordi­naires, dans des mains d’enfants.

Du Caire, il tente une pre­mière fois de gagner La Mecque par la haute Égypte et le port d’Ayd­hab, sur la mer Rouge. La route est cou­pée — révolte des Bed­ja, navires détruits. Il fait demi-tour, remonte le Nil, revient au Caire, et décide de pas­ser par la Syrie. Cet échec est struc­tu­rant : c’est lui qui l’a­mène à Damas, donc à la cara­vane de pèle­ri­nage syrienne, donc à la longue boucle orien­tale qui sui­vra. Une révolte tri­bale sur la côte sou­da­naise inflé­chit ain­si trente ans d’i­ti­né­raire. Le voyage n’a pas de plan ; il a des obstacles.


Damas, Rama­dan 1326 : les cer­ti­fi­cats et les chaînes de transmission

Il arrive à Damas et y passe le mois de Rama­dan. La ville est le second pôle de l’É­tat mame­louk, dotée de la Grande Mos­quée omeyyade, d’un réseau dense de madra­sas et d’une concen­tra­tion de savants sans équi­valent en Syrie.

Ce qu’il y fait relève d’une pra­tique qu’il est essen­tiel de com­prendre pour sai­sir la logique de sa vie entière : il col­lecte des ija­zat, des licences de trans­mis­sion. Une ija­za est l’au­to­ri­sa­tion déli­vrée par un maître à un élève de retrans­mettre à son tour un texte, un recueil de hadiths, un trai­té. Elle est nomi­na­tive, elle s’ins­crit dans une chaîne remon­tant idéa­le­ment au pre­mier trans­met­teur, et elle consti­tue un capi­tal. Ibn Bat­tu­ta en accu­mule à Damas auprès de plu­sieurs dizaines de savants.

C’est là que se joue la dimen­sion la plus mécon­nue de son voyage. Nous le lisons comme un explo­ra­teur ; ses contem­po­rains le voyaient comme un homme consti­tuant un patri­moine scien­ti­fique por­table. Chaque étape est aus­si une opé­ra­tion d’ac­cré­di­ta­tion. Le réseau de la rih­la savante — par­cou­rir le monde pour entendre les maîtres — pré­cède de plu­sieurs siècles la mobi­li­té étu­diante moderne et repose sur le même pos­tu­lat : un savoir n’est plei­ne­ment trans­mis que de bouche à oreille, avec la chaîne de ceux qui l’ont porté.

Damas est aus­si, pour la Médi­ter­ra­née, un point de bas­cule. La ville n’est pas un port ; elle en dépend abso­lu­ment. Son débou­ché est la côte liba­naise et pales­ti­nienne, dont les Mame­louks ont sys­té­ma­ti­que­ment déman­te­lé les ins­tal­la­tions por­tuaires après la recon­quête des places franques, à la fin du XIIIe siècle, pré­ci­sé­ment pour empê­cher tout retour croi­sé par la mer. Le résul­tat est para­doxal : un État puis­sant qui a déli­bé­ré­ment affai­bli son propre lit­to­ral, et qui laisse aux marines ita­liennes le mono­pole du trans­port. Cette déci­sion stra­té­gique, prise deux géné­ra­tions avant le pas­sage d’Ibn Bat­tu­ta, explique une scène que nous ren­con­tre­rons plus loin — un voya­geur musul­man tra­ver­sant la Médi­ter­ra­née orien­tale sur un bateau génois, faute de bateau musulman.


Ce que le texte doit à Ibn Jubayr et à al-Abdari

Il faut inter­rompre ici le récit pour poser le pro­blème que tout lec­teur de la Rih­la ren­contre tôt ou tard.

Ibn Bat­tu­ta n’a tenu aucun jour­nal. Le texte que nous lisons a été dic­té vingt-cinq à trente ans après les faits, à Fès, à un let­tré gre­na­din, sur com­mande d’un sul­tan. Or les pas­sages consa­crés à Damas, à La Mecque, à Médine et à plu­sieurs villes du Proche-Orient reprennent — par­fois presque mot pour mot — le récit d’Ibn Jubayr, voya­geur anda­lou du XIIe siècle. De même, la plu­part des des­crip­tions pales­ti­niennes pro­viennent d’al-Abda­ri, voya­geur magh­ré­bin du XIIIe.

Ce constat, éta­bli par la phi­lo­lo­gie du XIXe et du XXe siècle, n’a jamais été sérieu­se­ment contes­té. Ce qui reste dis­cu­té, c’est son inter­pré­ta­tion. Trois lec­tures coexistent.

La pre­mière, la plus sévère, tient la Rih­la pour par­tiel­le­ment fabri­quée : Ibn Bat­tu­ta n’au­rait pas vu tout ce qu’il décrit, et aurait com­blé les lacunes de sa mémoire par des emprunts et des ouï-dire. Les cibles habi­tuelles de cette cri­tique sont le voyage sur la Vol­ga jus­qu’à Bul­ghar, la mis­sion en Chine, l’ex­cur­sion au Yémen, le tra­jet de Balkh à Bis­tam, et — ce qui nous concerne direc­te­ment — l’en­semble du périple anatolien.

La deuxième lec­ture, aujourd’­hui domi­nante chez les spé­cia­listes, consi­dère que la ques­tion est mal posée. La Rih­la ne relève pas du genre du témoi­gnage indi­vi­duel mais d’un genre com­po­site, où la des­crip­tion d’une ville doit être com­plète et conforme, quitte à mobi­li­ser l’au­to­ri­té d’un pré­dé­ces­seur. Décrire Damas en repre­nant Ibn Jubayr n’é­tait pas un pla­giat mais l’in­verse : la manière cor­recte de faire, celle qui ins­crit le nou­veau récit dans une tra­di­tion attes­tée. Le livre serait ain­si une œuvre de com­po­si­tion, assem­blant l’ex­pé­rience du voya­geur, le savoir du rédac­teur, les témoi­gnages recueillis et les auto­ri­tés écrites.

La troi­sième insiste sur la part d’Ibn Juzayy, dont on ignore l’é­ten­due exacte. Le rédac­teur ne se cache pas : il inter­vient à la pre­mière per­sonne à plu­sieurs reprises, ajoute des vers, com­plète les des­crip­tions de lieux qu’il connaît per­son­nel­le­ment — Gibral­tar, notam­ment, dont il donne un déve­lop­pe­ment enflam­mé. La fron­tière entre les deux voix n’est pas tou­jours signalée.

Aucune de ces lec­tures n’an­nule le docu­ment. Elle en déplace l’u­sage. La Rih­la est un témoi­gnage médiocre sur les dépla­ce­ments pré­cis d’un indi­vi­du et un témoi­gnage excep­tion­nel sur ce qu’un let­tré magh­ré­bin du XIVe siècle savait, croyait savoir et jugeait digne d’être rap­por­té du monde habi­té. Les deux ne sont pas du même ordre, et confondre l’un avec l’autre est l’er­reur constante de la lit­té­ra­ture de vulgarisation.

Il faut ajou­ter que les contem­po­rains n’é­taient pas dupes. La tra­di­tion rap­porte que les récits d’Ibn Bat­tu­ta sus­ci­tèrent à Fès une incré­du­li­té géné­rale, et qu’un haut per­son­nage de la cour aurait objec­té qu’il ne fal­lait pas tenir pour faux ce qui n’est qu’in­ha­bi­tuel. L’a­nec­dote est fré­quem­ment attri­buée à Ibn Khal­doun, qui séjour­na lon­gue­ment à Fès et fut le contem­po­rain exact du voya­geur. Je la donne sous réserve : je n’ai pas pu en véri­fier la loca­li­sa­tion exacte dans la Muqad­di­ma, et elle cir­cule sur­tout par cita­tion indirecte.


Lat­ta­quié-Ala­nya : tra­ver­ser sur un navire génois

Après le pèle­ri­nage, l’I­rak, la Perse, le Yémen et l’A­frique orien­tale, Ibn Bat­tu­ta revient à La Mecque, y séjourne, et forme le pro­jet de gagner l’Inde. Le sul­tan de Del­hi, Muham­mad ibn Tugh­luq, recrute des let­trés étran­gers à prix d’or ; la nou­velle cir­cule jus­qu’au Hed­jaz. Encore faut-il y aller. Le voya­geur choi­sit un iti­né­raire par le nord : remon­ter en Syrie, tra­ver­ser l’A­na­to­lie, gagner les steppes de la Horde d’Or, et redes­cendre par l’A­sie centrale.

C’est ain­si qu’il se retrouve à Lat­ta­quié, sur la côte syrienne, embar­quant pour Ala­nya — ‘Alaya, sur la côte sud de l’A­na­to­lie — à bord d’une grande galère mar­chande appar­te­nant à des Génois.

Cette phrase de quelques mots mérite d’être dépliée. Nous sommes vers 1330 ou 1331. Un juriste musul­man magh­ré­bin, se ren­dant d’un ter­ri­toire mame­louk à un ter­ri­toire turc, emprunte un navire chré­tien, conduit par un équi­page chré­tien, dans une mer où les mêmes chré­tiens pra­tiquent la course contre les musul­mans. Il pré­cise que les Génois le trai­tèrent bien et ne lui firent rien payer.

Il n’y a là aucune contra­dic­tion pour les acteurs de l’é­poque. La Médi­ter­ra­née du XIVe siècle est un espace où la guerre de course et le com­merce régu­lier coexistent en per­ma­nence, sou­vent por­tés par les mêmes ports et par­fois par les mêmes hommes. Gênes et Venise ont des trai­tés avec le sul­tan du Caire ; leurs consuls résident à Alexan­drie ; leurs galères trans­portent indif­fé­rem­ment des pèle­rins musul­mans, des épices indiennes et des esclaves cir­cas­siens des­ti­nés à l’ar­mée mame­louke. Ce der­nier point est le plus ver­ti­gi­neux : les navires ita­liens four­nissent au sul­ta­nat mame­louk la matière pre­mière humaine de sa caste mili­taire, laquelle sert entre autres à conte­nir les croisades.

La domi­na­tion des marines ita­liennes sur le trans­port en Médi­ter­ra­née orien­tale est, à cette date, presque totale. Elle ne résulte pas d’une supé­rio­ri­té tech­nique écra­sante mais d’un ensemble de choix poli­tiques — dont le déman­tè­le­ment mame­louk des ports levan­tins — et d’une orga­ni­sa­tion du cré­dit que les États musul­mans rive­rains n’ont pas répli­quée. La consé­quence, sur la longue durée, est mas­sive : à par­tir du XIIIe siècle, la cir­cu­la­tion mari­time dans le bas­sin orien­tal est majo­ri­tai­re­ment assu­rée par des acteurs chré­tiens, y com­pris pour des besoins musul­mans. Ibn Bat­tu­ta en fait l’ex­pé­rience sans com­men­taire par­ti­cu­lier. Il monte à bord, il paie ou ne paie pas, il débarque à Ala­nya. Le fait qu’il ne le remarque pas est pré­ci­sé­ment ce qui prouve la bana­li­té de la chose.


Anta­lya et la côte : les bey­liks mari­times et la course égéenne

Il touche terre à Ala­nya, remonte la côte jus­qu’à Anta­lya. La ville est décrite comme vaste et bien bâtie, et sur­tout comme une ville com­par­ti­men­tée : les mar­chands chré­tiens dans un quar­tier fer­mé de murs et de portes qu’on ver­rouille la nuit, les Grecs dans un autre, éga­le­ment clos, les Juifs dans un troi­sième, les Turcs et le gou­ver­neur dans un qua­trième, cha­cun avec sa propre enceinte.

Cette des­crip­tion est un docu­ment urbain de pre­mier ordre. Le quar­tier fer­mé par ses portes est le fon­da­co — l’a­rabe fun­duq, le grec pan­do­kheion, l’au­berge-entre­pôt où réside une com­mu­nau­té mar­chande étran­gère sous le régime de son consul, avec sa cha­pelle, son four, ses balances. Le mot a voya­gé dans les deux sens : d’un terme grec dési­gnant l’hô­tel­le­rie, il est pas­sé à l’a­rabe, puis est reve­nu en ita­lien pour dési­gner l’ins­ti­tu­tion com­mer­ciale. Alexan­drie, Tunis, Acre, Constan­ti­nople, Anta­lya : par­tout où le com­merce inter­na­tio­nal s’exerce entre com­mu­nau­tés de reli­gions dif­fé­rentes, la même solu­tion spa­tiale appa­raît. Ce n’est pas une ségré­ga­tion subie, c’est une archi­tec­ture juri­dique. Le quar­tier fer­mé garan­tit l’ap­pli­ca­tion du droit propre à chaque com­mu­nau­té, la sécu­ri­té des mar­chan­dises et la per­cep­tion des taxes. Le voya­geur qui décrit Anta­lya décrit ain­si, sans le nom­mer, le dis­po­si­tif stan­dard du com­merce médi­ter­ra­néen depuis le XIe siècle.

Anta­lya, Milas, Balat, Éphèse, Izmir : la côte ana­to­lienne, à la date de son pas­sage, est le foyer d’une acti­vi­té de course intense. Les bey­liks mari­times — Men­teşe au sud, Aydın au centre — arment des flottes qui raz­zient les îles de l’É­gée et les côtes grecques, rap­por­tant esclaves et butin. Cette éco­no­mie de la course est ce qui pro­voque, quelques années après le pas­sage d’Ibn Bat­tu­ta, la for­ma­tion de ligues navales latines asso­ciant Venise, l’Hos­pi­tal de Rhodes, Chypre et la papau­té, dont l’ob­jec­tif est pré­ci­sé­ment de détruire la marine d’Izmir.

Il faut voir la struc­ture. Les mêmes ports pro­duisent simul­ta­né­ment trois acti­vi­tés que nous avons l’ha­bi­tude de sépa­rer : le com­merce régu­lier avec les Latins, la course contre les Latins, et l’hos­pi­ta­li­té gra­tuite envers les voya­geurs musul­mans. Un arma­teur d’É­phèse peut vendre de l’a­lun à des Génois en juin et cap­tu­rer des pay­sans chiotes en sep­tembre. Ce n’est pas une contra­dic­tion morale, c’est un régime éco­no­mique : la course est une forme d’ex­trac­tion par­mi d’autres, réglée par des usages, tari­fée par les rachats, et com­pa­tible avec des trai­tés. Elle dure­ra, sur les deux rives, jus­qu’au XIXe siècle.

Ibn Bat­tu­ta n’y voit rien d’a­nor­mal. Il reçoit à plu­sieurs reprises, comme cadeau de prince, des esclaves grecs — dont l’un est expli­ci­te­ment pré­sen­té comme pro­ve­nant d’une prise. Il note ailleurs qu’une jeune femme grecque de sa mai­son lui don­ne­ra un enfant. La chaîne qui va de la raz­zia côtière au cadeau diplo­ma­tique et à la domes­ti­ci­té du voya­geur est, dans le texte, entiè­re­ment visible et jamais com­men­tée. C’est l’un des endroits où la Rih­la est la plus pré­cieuse et la plus déran­geante : elle docu­mente de l’in­té­rieur, et sans la moindre dis­tance, l’un des méca­nismes fon­da­men­taux de l’é­co­no­mie médi­ter­ra­néenne médiévale.


L’A­na­to­lie des bey­liks : les akhis, l’hos­pi­ta­li­té comme institution

Il débarque dans une Ana­to­lie sans centre. Le sul­ta­nat seld­jou­kide de Rum, désar­ti­cu­lé par la tutelle mon­gole puis par l’ef­fon­dre­ment de l’Il­kha­nat, a lais­sé place à une mosaïque de prin­ci­pau­tés turques — les bey­liks — dont aucune ne domine encore les autres. Cer­taines sont côtières et pra­tiquent la course mari­time, d’autres sont conti­nen­tales et vivent de l’é­le­vage et des routes. Le pays qu’il tra­verse est en train de deve­nir turc et musul­man sans que le pro­ces­sus soit ache­vé : les popu­la­tions grecques y sont encore nom­breuses, les églises debout, les langues mêlées.

C’est dans ce pays qu’Ibn Bat­tu­ta ren­contre l’ins­ti­tu­tion qui va le plus le frap­per, et sur laquelle son témoi­gnage consti­tue une source de pre­mier ordre : les akhis.

Le mot vient de l’a­rabe akh, frère. Les confré­ries d’a­khis sont issues de la futuw­wa, tra­di­tion de « che­va­le­rie » urbaine attes­tée depuis le cali­fat abbas­side, réor­ga­ni­sée en Ana­to­lie autour des corps de métiers. Chaque quar­tier, chaque bourg pos­sède sa loge, diri­gée par un akhi élu par ses pairs, regrou­pant les jeunes hommes des métiers — tan­neurs, sel­liers, tis­se­rands. La loge sert d’a­te­lier, de lieu de vie com­mune, de foyer de dévo­tion sou­fie et d’au­berge pour les voyageurs.

Ibn Bat­tu­ta décrit leur fonc­tion­ne­ment avec une pré­ci­sion qui sug­gère l’ob­ser­va­tion directe : les membres tra­vaillent la jour­née, apportent le soir le pro­duit de leur tra­vail à l’a­khi, qui l’emploie à ache­ter la nour­ri­ture, les fruits et les bou­gies pour l’ac­cueil des étran­gers. Il note qu’il n’existe nulle part au monde de gens plus empres­sés envers les hôtes de pas­sage, et qu’on en trouve dans chaque dis­trict, chaque ville, chaque village.

Une scène résume tout. À Ladhiq — Deniz­li —, à peine arri­vé, des hommes se sai­sissent de ses affaires. Il ne com­prend pas leur langue, croit à un vol, s’in­quiète. Un autre groupe sur­vient et la dis­pute manque de tour­ner à la bagarre. Il finit par apprendre, par un pèle­rin ara­bo­phone, qu’il s’a­git de deux confré­ries rivales se dis­pu­tant l’hon­neur de l’hé­ber­ger. On tire au sort. Il loge chez les pre­miers, puis chez les seconds.

Le comique de la situa­tion ne doit pas mas­quer sa por­tée. L’hos­pi­ta­li­té, ici, n’est pas une ver­tu indi­vi­duelle : c’est un capi­tal sym­bo­lique en com­pé­ti­tion, une mon­naie de pres­tige entre cor­po­ra­tions. Elle consti­tue aus­si une infra­struc­ture de cir­cu­la­tion. Un voya­geur pauvre peut tra­ver­ser l’A­na­to­lie de part en part en dor­mant chaque nuit dans une loge d’a­khis, sans payer. Cela signi­fie qu’un espace poli­ti­que­ment frag­men­té peut être socia­le­ment conti­nu — et c’est l’une des obser­va­tions les plus fortes que la Rih­la per­mette de faire sur le bas­sin médi­ter­ra­néen dans son ensemble. La frag­men­ta­tion poli­tique n’im­plique pas la fer­me­ture. Elle peut même s’ac­com­pa­gner d’une den­si­té de soli­da­ri­tés que les États cen­tra­li­sés n’en­tre­tiennent pas.

Les akhis joue­ront un rôle consi­dé­rable dans la struc­tu­ra­tion sociale des futures terres otto­manes. Leurs loges, leurs codes, leur arti­cu­la­tion entre métier et confré­rie sur­vi­vront dans les cor­po­ra­tions urbaines de l’Em­pire pen­dant des siècles.


La langue, l’in­ter­prète et le per­san de cour

La scène de Deniz­li, où il croit être volé alors qu’on se dis­pute l’hon­neur de l’hé­ber­ger, repose sur un fait que le récit men­tionne à peine et qui com­mande pour­tant tout le voyage : il ne com­prend pas ce qu’on lui dit.

Ibn Bat­tu­ta parle arabe. Il a appris le per­san, langue de culture et d’ad­mi­nis­tra­tion de tout l’O­rient isla­mique, du Bos­phore au Ben­gale — c’est en per­san qu’il ser­vi­ra à Del­hi, en per­san qu’il conver­se­ra avec les princes turcs et mon­gols. Mais il ne parle pas turc, ni grec, ni tamoul, ni chi­nois. Sur l’im­mense majo­ri­té de son iti­né­raire, il dépend d’intermédiaires.

Ces inter­mé­diaires appa­raissent constam­ment dans le texte, presque tou­jours sans nom et sans épais­seur : un pèle­rin ara­bo­phone ren­con­tré à Deniz­li, un juriste qui tra­duit devant un sul­tan, un com­pa­gnon de route qui négo­cie un prix. Ils sont l’in­fra­struc­ture invi­sible du récit. Chaque anec­dote rap­por­tée à la pre­mière per­sonne a pro­ba­ble­ment tran­si­té par la bouche d’un tiers, avec ce que cela sup­pose d’ap­proxi­ma­tions, de poli­tesses ajou­tées et de mal­en­ten­dus non détec­tés. Le lec­teur qui cherche dans la Rih­la la voix des popu­la­tions tra­ver­sées y trouve en réa­li­té la voix des let­trés ara­bo­phones ou per­sa­no­phones qui ser­vaient de relais.

Ce constat n’af­fai­blit pas le docu­ment ; il le situe. Ce qu’Ibn Bat­tu­ta décrit avec le plus de jus­tesse — les ins­ti­tu­tions juri­diques, les fon­da­tions pieuses, les pro­to­coles de cour, les usages sou­fis — sont pré­ci­sé­ment les domaines pour les­quels un voca­bu­laire com­mun exis­tait d’un bout à l’autre du monde isla­mique. Ce qu’il décrit le moins bien — la vie des pay­sans, les langues locales, les cou­tumes non arabes — sont ceux où l’in­ter­prète man­quait ou ne ser­vait à rien.

Il y a là une leçon géné­rale sur la Médi­ter­ra­née médié­vale. Elle n’é­tait pas poly­glotte au sens où cha­cun aurait par­lé plu­sieurs langues ; elle fonc­tion­nait par langues de relais super­po­sées. L’a­rabe pour le droit et la reli­gion, le per­san pour la cour et la poé­sie de l’O­rient, le grec pour l’ad­mi­nis­tra­tion byzan­tine rési­duelle, le latin pour la chan­cel­le­rie latine, et sur les quais un com­po­site pra­tique — le futur sabir, dont les attes­ta­tions for­melles sont plus tar­dives mais dont le besoin est déjà évident. Aucun de ces registres ne couvre tout le bas­sin. Un homme culti­vé peut tra­ver­ser trois conti­nents en en maî­tri­sant deux, à condi­tion de trou­ver, à chaque étape, quel­qu’un qui en maî­trise un autre.

C’est pro­ba­ble­ment l’ob­ser­va­tion la plus durable qu’on puisse tirer de son par­cours. La connec­ti­vi­té médi­ter­ra­néenne n’a jamais repo­sé sur une langue com­mune. Elle a repo­sé sur la dis­po­ni­bi­li­té per­ma­nente de traducteurs.


Bir­gi, Deniz­li, Bur­sa : les cours turques et le futur ottoman

De cour en cour, il col­lecte des cadeaux — che­vaux, vête­ments d’hon­neur, esclaves, pièces d’or. Il visite Anta­lya, Eğir­dir, Milas, Bir­gi, Konya, Erzu­rum, Aya­so­luk, Izmir, Bur­sa, Iznik. Il est reçu par des princes dont l’his­toire retien­dra sur­tout deux noms.

Le pre­mier est Umur, fils d’Aydın, maître d’Iz­mir, qui devien­dra le grand cor­saire de la mer Égée et l’al­lié le plus effi­cace de Byzance avant que les flottes latines ne finissent par le tuer sous les murs de sa propre ville. Le second est Orhan, fils d’Os­man, à Bur­sa. Ibn Bat­tu­ta le décrit comme le plus grand des rois tur­co­mans, le plus riche en terres, en troupes et en argent, et note qu’il pos­sède près de cent for­te­resses, qu’il passe son temps à les ins­pec­ter et ne demeure jamais un mois entier dans une même ville.

Cette nota­tion est extra­or­di­naire par ce qu’elle ignore. Nous savons qu’O­rhan est le second sou­ve­rain d’une dynas­tie qui régne­ra six siècles sur trois conti­nents. Ibn Bat­tu­ta, lui, voit un chef par­mi d’autres, riche mais nomade dans ses habi­tudes, dont la prin­ci­pale carac­té­ris­tique est de ne pas res­ter en place. Il ne pro­phé­tise rien. Il classe. C’est cette absence de pers­pec­tive rétros­pec­tive qui donne à son témoi­gnage sa valeur : il enre­gistre l’é­tat d’un sys­tème avant que l’un de ses élé­ments ne l’absorbe.

À Iznik, il est reçu par l’é­pouse d’O­rhan, qu’il qua­li­fie de femme pieuse et excel­lente — la femme que la tra­di­tion otto­mane connaî­tra sous le nom de Nilü­fer Hatun. Cette place accor­dée aux femmes des cours turques revient plu­sieurs fois dans les pages ana­to­liennes et sur­prend visi­ble­ment le juriste mali­kite. Il note plus tard, chez les Turcs de la Horde, le rang consi­dé­rable des épouses, leur liber­té de mou­ve­ment, la défé­rence que leur témoignent les maris. Il ne s’en indigne pas ; il constate un écart entre l’ordre social qu’il a appris à Tan­ger et celui qu’il observe. Cet écart tra­verse tout le livre. Il en consti­tue, pour l’his­to­rien, l’un des meilleurs ins­tru­ments de mesure.

À Aya­so­luk, l’an­cienne Éphèse, il décrit une grande et ancienne ville véné­rée des Grecs, pos­sé­dant une vaste église bâtie en pierres de taille de dix cou­dées et plus. C’est une note d’une exac­ti­tude presque archéo­lo­gique — les blocs antiques réem­ployés, la masse de la basi­lique Saint-Jean —, et elle vient d’un homme qui, à Alexan­drie, n’a pas éprou­vé le besoin de s’é­mou­voir devant le phare. Le regard est tech­nique, com­pa­ra­tif, celui d’un homme qui a vu beau­coup de bâti­ments et qui les mesure.


Sinop, la mer Noire, Constan­ti­nople : la sor­tie du bassin

En novembre 1331, il quitte les régions égéennes pour remon­ter vers le nord avec un petit groupe : quelques com­pa­gnons, deux jeunes esclaves, une esclave, des che­vaux, les cadeaux accu­mu­lés. Le tra­jet tourne mal. Un fleuve en crue leur barre le pas­sage. Un guide les égare — volon­tai­re­ment, com­pren­dra-t-il, puis­qu’il réclame ensuite une ran­çon. L’hi­ver arrive, ils manquent de mou­rir de froid. Ils atteignent enfin Sinop, sur la mer Noire, où il faut attendre plus d’un mois que le temps se lève et que les navi­ga­tions reprennent.

Puis la tra­ver­sée vers la Cri­mée : trois jours de tem­pête, le navire manque de cha­vi­rer, ils touchent terre près de Kertch.

Ce moment mérite d’être noté comme une fron­tière. Ibn Bat­tu­ta quitte le monde médi­ter­ra­néen. Il entre dans l’es­pace de la Horde d’Or, puis dans celui du Kha­nat de Dja­gha­taï, puis dans l’Inde. Il ne revien­dra sur les rivages de la Médi­ter­ra­née que dix-sept ans plus tard, et ce sera pour ren­trer chez lui.

Une excur­sion, pour­tant, l’y ramène briè­ve­ment. Depuis les steppes, il accom­pagne — dit-il — une épouse byzan­tine du khan Özbeg, retour­nant à Constan­ti­nople pour ses couches. Il décrit la ville, Sainte-Sophie qu’il ne peut visi­ter faute de vou­loir se pros­ter­ner devant la croix, un entre­tien avec l’empereur, une conver­sa­tion avec un reli­gieux ortho­doxe à pro­pos de Jéru­sa­lem. La data­tion de cet épi­sode oscille selon les recons­ti­tu­tions entre la fin de 1332 et 1334, et l’en­semble de l’é­pi­sode est l’un des plus dis­cu­tés du livre : la chro­no­lo­gie interne de la Rih­la, à cet endroit, ne se referme pas.

C’est l’oc­ca­sion de dire un mot du pro­blème géné­ral. Les dates que donne le texte, confron­tées aux évé­ne­ments datés par ailleurs — règnes, batailles, décès de sou­ve­rains —, pro­duisent des impos­si­bi­li­tés : des tra­jets qui pren­draient moins de temps qu’il n’en faut, des ren­contres avec des princes déjà morts ou pas encore au pou­voir. Les ten­ta­tives de recons­truc­tion de la chro­no­lo­gie réelle occupent les spé­cia­listes depuis un siècle et demi ; celle qui fait auto­ri­té conclut à un déca­lage de plu­sieurs années sur la période 1327–1332, en sup­po­sant notam­ment un séjour à La Mecque plus court que ce que le texte affirme. Aucune recons­truc­tion n’emporte l’adhé­sion générale.


Le retour de 1348–1349 : la peste, la Sar­daigne, Tanger

Il rentre par où il était par­ti, ou presque. Vingt-deux ans après l’a­voir quit­tée, il retrouve la Syrie en 1348. Il y apprend que son père est mort quinze ans plus tôt.

Et il y trouve la peste.

Le témoi­gnage qu’il livre sur la Peste noire en Orient est l’un des plus cités de toute la lit­té­ra­ture médié­vale, et le seul récit de voyage dont l’au­teur pré­tende avoir tra­ver­sé la pan­dé­mie sur plu­sieurs mil­liers de kilo­mètres. À Damas, en juillet 1348, il rap­porte avoir vu la popu­la­tion entière — musul­mans, juifs et chré­tiens mêlés, por­tant Torah et Évan­giles — sor­tir de la ville à jeun, à l’aube, pour une prière roga­toire com­mune contre le fléau. Il ajoute que Dieu allé­gea l’é­pi­dé­mie et que la mor­ta­li­té y res­ta infé­rieure à celle du Caire.

Ce pas­sage a fait cou­ler beau­coup d’encre. Sa valeur his­to­rique est débat­tue : il est iso­lé, les chro­ni­queurs damas­cènes contem­po­rains en donnent des ver­sions diver­gentes, et la scène d’u­na­ni­mi­té inter­con­fes­sion­nelle cor­res­pond un peu trop par­fai­te­ment à ce qu’un récit édi­fiant deman­de­rait. Elle n’est pas invrai­sem­blable pour autant — les pro­ces­sions col­lec­tives contre l’é­pi­dé­mie sont attes­tées ailleurs, y com­pris avec par­ti­ci­pa­tion de com­mu­nau­tés dis­tinctes. Ce qu’on peut dire pru­dem­ment est ceci : le texte enre­gistre l’i­dée qu’une telle prière com­mune était conce­vable dans une grande ville mame­louke, quelles que soient les moda­li­tés réelles de l’événement.

Sur Le Caire, il donne un chiffre : jus­qu’à vingt-quatre mille morts par jour. Le nombre est cer­tai­ne­ment exces­sif — les esti­ma­tions modernes retiennent des pointes bien infé­rieures, quoique catas­tro­phiques —, mais il dit quelque chose d’exact sur la per­cep­tion : la mor­ta­li­té dépas­sait toute échelle de com­pa­rai­son disponible.

Il gagne La Mecque, où la peste est arri­vée avec les cara­vanes, y reste quelques mois, puis décide de ren­trer. Il a qua­rante-cinq ans. Il repart d’É­gypte par mer, passe par Tunis, et fait un détour par la Sar­daigne — ter­ri­toire chré­tien, alors sous domi­na­tion ara­go­naise contes­tée — où il craint que les habi­tants ne le retiennent pour ran­çon. Il en repart sans encombre, longe la côte, débarque à Ténès, puis Tlem­cen, et remonte vers Fès par des cols ennei­gés dont il dira n’a­voir jamais vu de pires, ni en Afgha­nis­tan, ni chez les Turcs.

Il atteint Tan­ger en novembre 1349. Sa mère est morte de la peste quelques mois plus tôt.

Il y a, dans cette conver­gence, quelque chose que le récit ne com­mente pas et que le lec­teur ne peut pas ne pas voir. Il a tra­ver­sé la pan­dé­mie de la Syrie à l’É­gypte, du Hed­jaz au Magh­reb, en épou­sant sans le savoir la tra­jec­toire même du fléau — celle des routes com­mer­ciales, des cara­vanes de pèle­rins, des navires. Le voya­geur et la mala­die ont uti­li­sé la même infra­struc­ture. La Médi­ter­ra­née qui por­tait le poivre et les ija­zat por­tait aus­si Yer­si­nia pes­tis de Caf­fa à Mes­sine, de Mes­sine à Alexan­drie, d’A­lexan­drie à Tunis. La connec­ti­vi­té qui fait la richesse du bas­sin en fait aus­si la vul­né­ra­bi­li­té, et l’an­née 1348 est le moment où cette équi­va­lence devient visible à tous.

La réponse à cette décou­verte sera ins­ti­tu­tion­nelle, et elle vien­dra du nord. Dans les décen­nies qui suivent, les cités mar­chandes du bas­sin inventent le dis­po­si­tif qui res­te­ra en vigueur cinq siècles : l’i­so­le­ment obli­ga­toire des navires et des hommes avant admis­sion au port. Raguse en for­mule une ver­sion dès 1377, Venise et Gênes suivent, le mot lui-même — qua­ran­taine, des qua­rante jours d’at­tente — s’im­pose ensuite dans toutes les langues du bas­sin. C’est l’une des rares ins­ti­tu­tions pro­pre­ment médi­ter­ra­néennes à avoir été inven­tée, géné­ra­li­sée et expor­tée au monde entier. Elle naît d’une évi­dence acquise en 1348 : ce qui cir­cule ne peut pas être arrê­té au bord de la mer, mais peut être retardé.

Ibn Bat­tu­ta n’en sait rien et n’en sau­ra rien. Il tra­verse le moment où le bas­sin découvre son propre fonc­tion­ne­ment, et il le tra­verse en malade poten­tiel, en fils orphe­lin, en homme de qua­rante-cinq ans qui rentre.

Il reste quelques jours à Tan­ger. Puis il repart.


Al-Anda­lus, 1350 : Gibral­tar, Mar­bel­la, Grenade

Il tra­verse à Ceu­ta, y tombe malade trois mois, puis passe le détroit sur une barque d’A­si­lah pour par­ti­ci­per à la défense de Gibral­tar, que le roi de Cas­tille Alphonse XI assiège.

Le siège ne va pas à son terme : Alphonse XI meurt devant la place, empor­té par la peste, en mars 1350. C’est l’un des rares sou­ve­rains d’Eu­rope occi­den­tale tués par la pan­dé­mie, et sa mort désor­ga­nise l’ef­fort cas­tillan pour une décen­nie. La menace levée, Ibn Bat­tu­ta décide de faire le tour d’al-Andalus.

Il visite le Rocher, dont Ibn Juzayy — qui le connaît per­son­nel­le­ment — don­ne­ra dans le texte une des­crip­tion longue et mar­tiale. Puis Ron­da, Mar­bel­la, Mála­ga, Vélez, Alha­ma, Gre­nade. La des­crip­tion de Mar­bel­la com­porte un épi­sode signi­fi­ca­tif : on lui décon­seille la route côtière vers Mála­ga, infes­tée par les incur­sions chré­tiennes, et il apprend peu après qu’un groupe de cava­liers par­tis avant lui a été atta­qué, un mort et un pri­son­nier lais­sés sur le chemin.

C’est la Médi­ter­ra­née de la fron­tière, ce que l’es­pa­gnol appel­le­ra plus tard la fron­te­ra : un lit­to­ral où le com­merce et la raz­zia s’exercent sur les mêmes routes, où les cap­tifs sont une mar­chan­dise et le rachat une indus­trie. À une jour­née de marche des ver­gers de Mála­ga, on peut être ven­du comme esclave. Ce régime fron­ta­lier dure­ra jus­qu’au XIXe siècle sur les deux rives ; il struc­ture l’é­co­no­mie de villes entières.

Gre­nade est alors à son apo­gée, sous Yusuf I, dont le règne et celui de son fils consti­tuent le som­met cultu­rel de l’é­mi­rat nas­ride. L’Al­ham­bra est en chan­tier, la madra­sa Yusu­fiyya vient d’être fon­dée, la cour ras­semble les meilleurs let­trés du monde anda­lou. Ibn Bat­tu­ta appelle la ville la métro­pole d’al-Anda­lus et la fian­cée de ses cités, décrit la vega, les jar­dins, les moulins.

Il ne ren­contre pas le sul­tan — il indique que Yusuf était malade — mais est reçu par la mère du sou­ve­rain, et sur­tout par le hajib Rid­wan, per­son­nage consi­dé­rable : chré­tien d’o­ri­gine, cap­tu­ré enfant, conver­ti, éle­vé au palais, deve­nu le plus puis­sant admi­nis­tra­teur de l’é­mi­rat. Cette bio­gra­phie est elle-même un conden­sé de la Médi­ter­ra­née fron­ta­lière — un enfant pris dans une raz­zia devient pre­mier ministre de l’É­tat qui l’a pris.

Et c’est à Gre­nade, dans un jar­din, qu’a lieu la ren­contre dont le livre entier va sor­tir. Il y croise un groupe de jeunes let­trés anda­lous, par­mi les­quels Abu Abdal­lah Muham­mad ibn Juzayy al-Kal­bi, poète et secré­taire, âgé d’une tren­taine d’années.

Cinq ans plus tard, à Fès, c’est cet homme qui tien­dra la plume.

Il faut pré­ci­ser un point sou­vent embrouillé dans la lit­té­ra­ture de vul­ga­ri­sa­tion : le rédac­teur de la Rih­la n’est pas le grand juriste et exé­gète Abu al-Qasim ibn Juzayy, auteur du Tashil, mort au com­bat en 1340 dans la déroute nas­ri­do-mari­nide du Sala­do. C’est son fils. La confu­sion entre le père et le fils est fré­quente et fausse la date de plu­sieurs évé­ne­ments ; elle mérite d’être signa­lée à chaque fois.

De Gre­nade, il repasse en Afrique, et repart aus­si­tôt vers le sud : le Saha­ra, le Niger, Tom­bouc­tou, l’empire du Mali. Ce der­nier voyage, entre 1352 et 1354, sort de notre cadre, mais il en éclaire la logique. Le Magh­reb n’est pas une extré­mi­té de la Médi­ter­ra­née : c’est une char­nière entre deux sys­tèmes, le bas­sin au nord et le Sou­dan au sud, reliés par la cara­vane et par l’or. L’or malien qui remonte par Sijil­mas­sa ali­mente les mon­naies de Fès, puis celles de Gênes et de Flo­rence. Le flo­rin dépend du Niger. Ibn Bat­tu­ta est l’un des rares hommes du XIVe siècle à avoir vu de ses yeux les deux extré­mi­tés de cette chaîne.


Fès, 1355 : la dictée

Il rentre défi­ni­ti­ve­ment au Maroc au début de 1354. Le sul­tan mari­nide Abu Inan Faris, infor­mé, ordonne que le récit soit mis par écrit, et charge Ibn Juzayy de recueillir la dictée.

Le tra­vail s’a­chève le 3 dhu al-hij­ja 756, soit le 9 décembre 1355. Le titre com­plet est un titre de son temps, rimé et long : Tuh­fat al-nuz­zar fi gha­ra’ib al-amsar wa ‘aja’ib al-asfar, que l’on rend approxi­ma­ti­ve­ment par « Pré­sent offert à ceux qui consi­dèrent les curio­si­tés des villes et les mer­veilles des voyages ». L’u­sage a rete­nu le seul mot de Rih­la, qui n’est pas un titre mais un genre.

Ibn Juzayy meurt à Fès en 1356 ou 1357, un ou deux ans après avoir ache­vé le manus­crit. Il avait envi­ron trente-cinq ans.

D’Ibn Bat­tu­ta, après cette date, on ne sait presque rien. On sup­pose qu’il reçut une charge de cadi dans une pro­vince. Il meurt en 1368 ou 1369 — les sources hésitent, cer­taines vont jus­qu’à 1377 —, à Fès ou à Mar­ra­kech selon les tra­di­tions. Un tom­beau lui est attri­bué dans la médi­na de Tan­ger ; rien n’é­ta­blit qu’il y soit effec­ti­ve­ment enterré.

Le livre, lui, connaît un des­tin curieux. Il cir­cule au Magh­reb — les copies conser­vées les plus anciennes sont magh­ré­bines — mais il ne devient pas un clas­sique. Aucun grand géo­graphe arabe pos­té­rieur ne s’en sert comme d’une auto­ri­té. Il ne fonde pas d’é­cole. Com­pa­ré à l’in­fluence d’un Idri­si ou d’un Ibn Khal­doun, l’im­pact de la Rih­la dans le monde isla­mique des XVe et XVIe siècles est faible.

Sa for­tune com­mence en Europe, tar­di­ve­ment, et par acci­dent. Des extraits par­viennent aux orien­ta­listes alle­mands et anglais dans les pre­mières décen­nies du XIXe siècle, à par­tir d’a­bré­gés. Ce sont les manus­crits rame­nés d’Al­gé­rie après 1830 qui per­mettent enfin d’é­ta­blir un texte com­plet : Charles Defré­me­ry et Benia­mi­no San­gui­net­ti en donnent, entre 1853 et 1858, une édi­tion arabe avec tra­duc­tion fran­çaise en quatre volumes, publiée par la Socié­té asia­tique. C’est cette édi­tion qui fonde la connais­sance moderne du texte, et c’est sur elle que repo­se­ra la tra­duc­tion anglaise entre­prise au XXe siècle et ache­vée seule­ment en l’an 2000.

Il faut mesu­rer ce que cela implique. Le voya­geur le plus éten­du du Moyen Âge est res­té quatre siècles et demi une figure secon­daire dans sa propre aire cultu­relle, avant d’être recons­truit en héros par la phi­lo­lo­gie colo­niale, puis récu­pé­ré au XXe siècle comme emblème d’un âge d’or de la cir­cu­la­tion isla­mique. Cha­cune de ces couches a dépo­sé sa propre lec­ture. Celle qui domine aujourd’­hui — Ibn Bat­tu­ta comme preuve que le monde était déjà glo­bal avant l’Eu­rope — n’est pas fausse, mais elle est pos­té­rieure de six siècles à l’ob­jet qu’elle décrit.

Ce que le texte dit, lui, est plus modeste et plus inté­res­sant. Un homme part de Tan­ger pour aller prier à La Mecque. Il ne rentre pas, parce que sa for­ma­tion de juriste lui ouvre par­tout des portes, parce que des confré­ries le nour­rissent, parce que des navires génois le trans­portent, parce que des princes turcs lui donnent des che­vaux, parce que le monde qu’il tra­verse est équi­pé pour rece­voir des hommes comme lui. Le voyage n’est pas un exploit indi­vi­duel : c’est l’ex­ploi­ta­tion sys­té­ma­tique d’une infra­struc­ture. Elle était là avant lui. Elle a sur­vé­cu à la peste de 1348, mais trans­for­mée, plus lente, plus pauvre. Il l’a par­cou­rue au moment exact où elle attei­gnait son maxi­mum d’extension.

Le jeune homme par­ti seul sur son âne, un jeu­di de juin, ne pou­vait pas savoir cela. Il vou­lait voir la Kaaba.


Repères

La date de départ. Le 2 rajab 725 de l’hé­gire cor­res­pond au 14 juin 1325. C’est l’une des rares dates du livre à faire consen­sus. L’âge indi­qué varie entre vingt et un et vingt-deux ans selon que l’on compte en années solaires ou lunaires ; les deux chiffres cir­culent et ne se contre­disent pas.

La chro­no­lo­gie interne. Elle est défec­tueuse sur plu­sieurs seg­ments, notam­ment entre 1327 et 1332. Le tra­vail de recons­truc­tion de réfé­rence est celui d’I­van Hrbek, The Chro­no­lo­gy of Ibn Bat­tu­ta’s Tra­vels (1962), qui pro­pose notam­ment de rac­cour­cir le séjour mec­quois ini­tial. Aucune recons­truc­tion n’est una­ni­me­ment accep­tée. Les dates de l’é­pi­sode constan­ti­no­po­li­tain oscil­lent entre 1332 et 1334 selon les auteurs.

Les emprunts tex­tuels. Les des­crip­tions de Damas, de La Mecque, de Médine et de plu­sieurs villes du Proche-Orient reprennent Ibn Jubayr (voya­geur anda­lou, XIIe siècle) ; la plu­part des pas­sages pales­ti­niens pro­viennent d’al-Abda­ri (XIIIe siècle). Ce constat est phi­lo­lo­gi­que­ment éta­bli et non contes­té. Son inter­pré­ta­tion l’est : pla­giat, ou conven­tion d’un genre où la des­crip­tion doit être conforme à la tra­di­tion ? La seconde lec­ture domine aujourd’hui.

Les tra­jets contes­tés. Les prin­ci­paux seg­ments dont la réa­li­té est mise en doute sont : la remon­tée de la Vol­ga jus­qu’à Bul­ghar, la mis­sion en Chine, l’ex­cur­sion à Sanaa, le tra­jet de Balkh à Bis­tam, et l’en­semble du périple ana­to­lien. Pour l’A­na­to­lie, le doute porte moins sur le fait qu’il y soit allé que sur l’ordre et l’ex­haus­ti­vi­té de l’i­ti­né­raire décrit.

Les deux Ibn Juzayy. Le rédac­teur de la Rih­la est Abu Abdal­lah Muham­mad ibn Muham­mad ibn Juzayy al-Kal­bi (v. 1321 – 1356/57), ren­con­tré à Gre­nade en 1350, mort à Fès peu après l’a­chè­ve­ment du texte. Son père, Abu al-Qasim Muham­mad ibn Ahmad ibn Juzayy (1294–1340), exé­gète et juriste majeur de Gre­nade, est mort à la bataille du Sala­do. La confu­sion entre les deux est très répan­due dans la lit­té­ra­ture secondaire.

La prière de Damas, juillet 1348. L’é­pi­sode de la pro­ces­sion inter­con­fes­sion­nelle contre la peste est le pas­sage le plus cité de la Rih­la dans l’his­to­rio­gra­phie de la Peste noire. Il est iso­lé : les chro­ni­queurs damas­cènes contem­po­rains en donnent des ver­sions qui ne coïn­cident pas exac­te­ment. Sa valeur docu­men­taire fait l’ob­jet de tra­vaux récents et n’est pas tran­chée. Le chiffre de vingt-quatre mille morts par jour au Caire est très supé­rieur aux esti­ma­tions démo­gra­phiques modernes.

La mort des parents. Le père est mort quinze ans avant 1348, la mère de la peste quelques mois avant le retour de novembre 1349 (Sha’­ban 750). La Rih­la est expli­cite sur ce second point.

L’a­nec­dote de l’in­cré­du­li­té. La tra­di­tion selon laquelle les récits d’Ibn Bat­tu­ta furent accueillis avec scep­ti­cisme à Fès, et selon laquelle un digni­taire de la cour aurait objec­té qu’il ne faut pas tenir pour faux ce qui est seule­ment inha­bi­tuel, est géné­ra­le­ment attri­buée à Ibn Khal­doun. Je n’ai pas pu loca­li­ser le pas­sage exact dans la Muqad­di­ma ; l’a­nec­dote cir­cule sur­tout par cita­tion indi­recte et méri­te­rait véri­fi­ca­tion sur l’é­di­tion Rosen­thal ou de Slane.

Le phare d’A­lexan­drie. Ibn Bat­tu­ta le visite en 1326, une face déjà rui­née, et le retrouve en 1349 réduit à un amas inac­ces­sible. Ce double témoi­gnage à vingt-trois ans d’in­ter­valle est l’un des jalons de la chro­no­lo­gie de la des­truc­tion du monument.

La dis­tance par­cou­rue. Le chiffre de 117 000 à 120 000 kilo­mètres, sou­vent avan­cé et sou­vent com­pa­ré à celui de Mar­co Polo, est une esti­ma­tion moderne obte­nue en addi­tion­nant les tra­jets décrits par le texte. Il n’a de valeur que si l’on accepte l’in­té­gra­li­té de ces tra­jets — ce que la cri­tique interne ne per­met pas de faire. La com­pa­rai­son avec Mar­co Polo, popu­la­ri­sée au XXe siècle, ne repose sur aucun élé­ment contem­po­rain des deux voyageurs.

La date et le lieu de la mort. 1368 ou 1369 selon la plu­part des sources, 1377 selon d’autres ; Fès ou Mar­ra­kech. Le tom­beau de Tan­ger est une attri­bu­tion tra­di­tion­nelle sans fon­de­ment docu­men­taire établi.

Édi­tions. Le texte arabe et sa tra­duc­tion fran­çaise de réfé­rence : C. Defré­me­ry et B. R. San­gui­net­ti, Voyages d’Ibn Batou­tah, 4 vol., Socié­té asia­tique, Paris, 1853–1858. Tra­duc­tion anglaise anno­tée : H. A. R. Gibb (puis C. F. Beckin­gham), The Tra­vels of Ibn Bat­tu­ta, Hak­luyt Socie­ty, 5 vol., 1958–2000. Bio­gra­phie his­to­rique de réfé­rence : Ross E. Dunn, The Adven­tures of Ibn Bat­tu­ta, 1986, rééd. augmentée.

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Alexan­drie englou­tie : archéo­lo­gie d’une capi­tale par le fond

Alexan­drie englou­tie : archéo­lo­gie d’une capi­tale par le fond

Alexan­drie engloutie

Archéo­lo­gie d’une capi­tale par le fond

Alexan­drie englou­tie : archéo­lo­gie d’une capi­tale par le fond

En 331 avant notre ère, Alexandre trace sur le sable le plan d’une ville qu’il ne ver­ra jamais ache­vée, et la mer, qui devait faire sa for­tune, finit par en prendre la meilleure part. Le quar­tier des rois, les palais où Cléo­pâtre reçut César puis Antoine, les temples, les môles, et jus­qu’à deux villes entières pos­tées à l’embouchure du fleuve : tout cela repose aujourd’­hui par six, huit, dix mètres de fond, dans une eau si trouble qu’un plon­geur peut pas­ser au-des­sus sans rien voir. On a lu cette capi­tale pen­dant quinze siècles chez Stra­bon et chez les géo­graphes arabes. On a com­men­cé à la tou­cher il y a trente ans à peine. C’est de cette bas­cule — du texte à la vase, de la lec­ture à la fouille — que parle cet article.


L’eau trouble

Il faut d’a­bord se défaire d’une image. Quand on dit « cité englou­tie », on pense à ces gra­vures du XIXe siècle où des colonnes intactes se dressent dans une eau bleue et lim­pide, un pois­son pas­sant entre les fûts comme dans un aqua­rium. La réa­li­té du port orien­tal d’A­lexan­drie est tout autre. On des­cend dans une eau verte, lai­teuse, char­gée du limon que le Nil déverse depuis des mil­lé­naires et de tout ce qu’une ville de plu­sieurs mil­lions d’ha­bi­tants rejette au-des­sus. La visi­bi­li­té tombe par­fois à un mètre, sou­vent moins. On avance à tâtons, la main ten­due, et ce que l’on ren­contre n’est pas une colonne debout mais un bloc cou­ché, à demi enfoui, dont il faut devi­ner la forme en le lon­geant du plat de la paume comme un aveugle lit une page.

C’est là toute la dif­fi­cul­té, et toute l’é­tran­ge­té, de cette archéo­lo­gie. Sur terre, l’ar­chéo­logue prend du recul : il monte sur un tell, il pho­to­gra­phie depuis un cerf-volant ou un bal­lon, il embrasse d’un regard le plan d’un quar­tier. Sous l’eau d’A­lexan­drie, ce recul n’existe pas. Le plon­geur ne voit jamais la ville. Il en touche un frag­ment, remonte, en touche un autre le len­de­main, et ce sont les ins­tru­ments — non les yeux — qui recom­posent l’en­semble. La capi­tale que l’on cherche ici est moins un pay­sage qu’une hypo­thèse, patiem­ment recons­truite point par point à par­tir de mil­liers de contacts iso­lés dans le noir.

Et pour­tant elle est là. Sous cette eau opaque dort l’un des plus grands foyers du monde antique, la ville qui, après Rome, comp­tait le plus dans la Médi­ter­ra­née : sa Biblio­thèque, son Musée, ses savants, ses com­mer­çants venus de par­tout, ses sou­ve­rains grecs dégui­sés en pha­raons. La mer ne l’a pas effa­cée. Elle l’a scellée.

Une capi­tale tra­cée sur le sable

La légende veut qu’A­lexandre, faute de craie, ait fait tra­cer le contour de sa ville avec de la farine, et que des oiseaux soient venus la pico­rer — pré­sage que les devins inter­pré­tèrent, faute de mieux, dans un sens favo­rable. Ce qui est sûr, c’est qu’il choi­sit le site avec cette intel­li­gence géo­gra­phique qui fai­sait sa force. Une langue de cal­caire entre la mer et un lac d’eau douce, le Maréo­tis, nour­ri par une branche du Nil ; en avant, une île, Pha­ros, déjà connue d’Ho­mère ; et, pour relier l’île à la côte, il suf­fi­rait d’un môle. Ce môle, le Hep­tas­ta­dion — long de sept stades, d’où son nom —, allait divi­ser le rivage en deux ports : à l’ouest l’Eu­nos­tos, le « port du bon retour » ; à l’est le grand port, le Por­tus Magnus, tour­né vers le levant et réser­vé aux fastes de la royauté.

C’est là, dans ce grand port, que se concentre notre affaire. Alexandre dis­pa­ru, ses géné­raux se par­tagent l’empire ; l’É­gypte échoit à Pto­lé­mée, dont la dynas­tie tien­dra trois siècles, jus­qu’à Cléo­pâtre. Les Pto­lé­mées font d’A­lexan­drie une capi­tale grecque plan­tée sur le sol égyp­tien, et ils ins­tallent leur pou­voir sur la frange orien­tale de la baie : le Bru­cheion, le quar­tier des palais, qui court du cap Lochias vers l’in­té­rieur du port. Sur une petite île, Anti­rho­dos — « la rivale de Rhodes » —, s’é­lève un palais pri­vé ; sur un épe­ron, le Poséi­dion, temple du dieu de la mer, où Marc Antoine, après Actium, se fera bâtir un pavillon de retraite, le Timo­nium, du nom de Timon le misan­thrope, pour y bou­der le monde qui lui échap­pait. Sur le rivage, le Césa­reum, ce temple com­men­cé pour Antoine et ache­vé à la gloire d’Au­guste, devant lequel se dres­saient deux obé­lisques que les Anglais et les Amé­ri­cains empor­te­ront bien plus tard sous le nom trom­peur d’« aiguilles de Cléopâtre ».

Il faut se repré­sen­ter ce que valait ce quar­tier pour com­prendre ce que la mer a pris. Alexan­drie ne fut pas une capi­tale par­mi d’autres : sous les Pto­lé­mées, elle devint le pre­mier port de la Médi­ter­ra­née orien­tale et l’un des grands foyers intel­lec­tuels de l’his­toire. Le Musée et sa Biblio­thèque, où l’on pré­ten­dait ras­sem­bler tous les livres du monde, tenaient dans ce même Bru­cheion, à quelques pas des palais. Vers le lac Maréo­tis, à l’ar­rière, arri­vaient par le fleuve le blé, le lin, le papy­rus, tout ce que pro­dui­sait la val­lée ; vers la mer repar­taient les navires char­gés de grain qui, plus tard, nour­ri­raient Rome. Une popu­la­tion immense et mêlée s’y pres­sait — Grecs, Égyp­tiens, une com­mu­nau­té juive par­mi les plus nom­breuses de l’An­ti­qui­té, puis des Romains —, cette foule cos­mo­po­lite qui fait les vraies villes por­tuaires. Et à l’en­trée du port, sur son îlot, la tour de Pha­ros jetait la nuit son feu, mer­veille dont j’ai racon­té ailleurs l’his­toire propre. Perdre le quar­tier royal d’A­lexan­drie, ce n’é­tait pas perdre un fau­bourg : c’é­tait lais­ser filer sous l’eau le cœur poli­tique et une part du cœur savant du monde hellénistique.

De tout cela, nous avions un plan, ou plu­tôt une des­crip­tion : celle de Stra­bon, le géo­graphe grec qui visi­ta la ville vers 25 avant notre ère, une géné­ra­tion après la mort de Cléo­pâtre, quand tout était encore debout. C’est un texte pré­cieux et frus­trant, comme le sont sou­vent les textes anciens : il nomme les édi­fices, il en donne l’ordre, mais il ne les mesure pas, il n’en fixe pas les dis­tances, et là où il place Anti­rho­dos, la fouille la retrou­ve­ra de l’autre côté du port. Pen­dant des siècles, faute de mieux, on a des­si­né Alexan­drie d’a­près Stra­bon, en tâton­nant. On tenait la liste des pièces ; on igno­rait le plan de la maison.

Com­ment une côte s’enfonce

Reste la ques­tion qui pré­cède toutes les autres : pour­quoi une capi­tale entière finit-elle sous la mer ? Le mot « englou­tis­se­ment » sug­gère une nuit d’a­po­ca­lypse, une vague, un désastre daté. La réa­li­té est plus lente, plus sourde, et plus ins­truc­tive — et c’est ici que la longue durée de Brau­del éclaire mieux que n’im­porte quel récit de catastrophe.

Alexan­drie est bâtie sur un sol traître. Le del­ta du Nil est un mate­las de sédi­ments meubles, argiles et limons, gor­gés d’eau, dépo­sés fleuve après crue depuis des dizaines de mil­liers d’an­nées. Un tel sol se com­pacte sous son propre poids ; il s’af­faisse. À cette sub­si­dence lente s’a­joute la remon­tée du niveau de la mer depuis l’An­ti­qui­té, de l’ordre de plu­sieurs mètres en deux mil­lé­naires, effet conju­gué du cli­mat et de l’en­fon­ce­ment local. La côte, autre­ment dit, des­cend pen­dant que la mer monte : les deux mou­ve­ments se ren­contrent au milieu, et la ville se retrouve dessous.

Sur ce fond de dérive régu­lière, les séismes donnent les à‑coups. La Médi­ter­ra­née orien­tale est l’une des régions les plus sis­miques du globe : l’arc hel­lé­nique, au large de la Crète, plonge sous la mer Égée et libère de loin en loin des trem­ble­ments d’une vio­lence extrême. L’un d’eux, en l’an 365, passe pour l’un des plus forts jamais enre­gis­trés dans le bas­sin ; il sou­le­va par endroits la côte cré­toise de plu­sieurs mètres et lan­ça des raz-de-marée sur tout le pour­tour. L’his­to­rien Ammien Mar­cel­lin en a lais­sé une des­crip­tion sai­sis­sante : la mer se retire, les navires res­tent à sec, les curieux accourent ramas­ser les pois­sons — puis l’eau revient d’un coup et noie les impru­dents. Depuis, on a long­temps attri­bué à ce jour de 365 le nau­frage d’une par­tie d’Alexandrie.

Il faut ici mar­quer un temps d’ar­rêt, car la science est moins sûre que la légende. Des sis­mo­logues ont récem­ment repris le dos­sier et contestent que la vague de 365 ait vrai­ment rava­gé Alexan­drie : la modé­li­sa­tion du séisme cré­tois ne pro­duit à la hau­teur de la ville que des vagues modestes, et la pola­ri­té décrite par Ammien — retrait d’a­bord, sub­mer­sion ensuite — cadre mal avec ce foyer loin­tain. Peut-être Ammien a‑t-il conden­sé deux évé­ne­ments dis­tincts ; peut-être le retrait de la mer vient-il d’un glis­se­ment de ter­rain sous-marin, tout proche, dans l’est du del­ta. Le texte antique, ici, résiste à la géo­phy­sique, et l’on ferait bien de ne pas tran­cher. Ce qui est cer­tain, c’est que la ville n’a pas som­bré en une nuit. Elle s’est enfon­cée par degrés, sous l’ef­fet conju­gué d’un sol qui se tasse, d’une mer qui monte et de secousses qui, de siècle en siècle, pré­ci­pitent l’inévitable.

À ce jeu du sol et de la mer s’a­joute un troi­sième acteur, plus dis­cret : le fleuve lui-même. Le del­ta du Nil n’est pas une figure fixe ; c’est un éven­tail vivant dont les branches se déplacent, se comblent, meurent et renaissent au fil des siècles. La branche cano­pique, celle qui fai­sait vivre les ports d’A­bou­kir et ali­men­tait Alexan­drie en eau douce par un canal, s’est peu à peu ensa­blée, puis effa­cée. Avant même que la mer ne recouvre ces villes, le fleuve les avait en par­tie aban­don­nées : un port qui perd son bras d’eau douce perd sa rai­son d’être, et l’en­sa­ble­ment pré­cède sou­vent la noyade. La géo­gra­phie qui avait fait la for­tune du site — cette ren­contre du fleuve et de la mer — est aus­si ce qui l’a condam­né, car elle repose sur un équi­libre que rien ne garan­tit dans la durée.

Les carot­tages menés dans les fonds du port et de la baie ont per­mis de suivre ce lent enfon­ce­ment dans l’é­pais­seur des sédi­ments : on y lit, couche après couche, l’al­ter­nance des dépôts flu­viaux et marins, et l’on y a même repé­ré, à cer­tains niveaux, des lits de sable gros­sier arra­chés au rivage — signa­tures pos­sibles de tem­pêtes ou de raz-de-marée anciens. La data­tion de ces couches reste déli­cate, et l’on se garde d’y lire trop vite tel ou tel désastre nom­mé par les textes ; mais l’i­mage d’en­semble est claire. Ce n’est pas d’une catas­trophe qu’il s’a­git, mais d’un pro­ces­sus, ponc­tué de crises. La mer n’a pas fon­du sur Alexan­drie ; elle est mon­tée à sa ren­contre, pen­dant des siècles, et la ville est des­cen­due vers elle.

Pour les deux villes de la baie voi­sine, celle d’A­bou­kir, le coup de grâce paraît tom­ber plus tard, vers le VIIIe siècle, quand une remon­tée bru­tale du niveau rela­tif de la mer et un phé­no­mène redou­té des ingé­nieurs — la liqué­fac­tion du sol, où un ter­rain gor­gé d’eau, ébran­lé, se com­porte sou­dain comme un liquide et englou­tit ce qu’il por­tait — font dis­pa­raître d’un coup une cen­taine de kilo­mètres car­rés du del­ta. Le del­ta ne recule pas tou­jours devant la mer : par­fois, il s’ouvre et se referme sur ce qu’il tenait.

Ceux qui ont plon­gé avant

On raconte sou­vent l’ar­chéo­lo­gie sous-marine d’A­lexan­drie comme si un homme, Franck God­dio, était arri­vé un beau jour au-des­sus d’une mer vide et en avait tiré une capi­tale. C’est une belle his­toire, et elle est fausse. La mer d’A­lexan­drie a d’a­bord été un chan­tier local, mené par un homme du lieu que l’on oublie trop.

Dans les années 1960, un jeune Alexan­drin, Kamel Abou el-Saa­dat, plonge inlas­sa­ble­ment dans le port et la baie. Sans ins­tru­ments, sans finan­ce­ment, il repère des blocs, des sta­tues, des sphinx, et dresse à la main des cartes rudi­men­taires des ves­tiges qu’il ren­contre au pied du fort Qait­bay, au cap Lochias, dans la baie d’A­bou­kir. C’est lui qui, avec la marine égyp­tienne, fait remon­ter en 1961 une colos­sale sta­tue de gra­nit — une déesse, Isis-Pha­ria, pro­tec­trice des marins — qui trône aujourd’­hui sur une place de la ville. Il y consacre sa vie, meurt en 1984 sans avoir vu son tra­vail recon­nu, et l’on ne devrait jamais nom­mer les villes retrou­vées sans nom­mer d’a­bord cet homme qui savait où elles étaient.

L’i­dée qu’A­lexan­drie cachait une part d’elle-même sous l’eau n’é­tait d’ailleurs pas neuve. Les savants de l’ex­pé­di­tion de Bona­parte, au tour­nant du XIXe siècle, avaient déjà noté des ves­tiges affleu­rant sous la sur­face ; un ingé­nieur égyp­tien au ser­vice de Napo­léon III, Mah­moud Bey el-Fala­ki, avait dans les années 1860 rele­vé le tra­cé des rues antiques et com­pris que la ville s’é­ten­dait jadis plus loin que la moderne. En 1916, un ingé­nieur des ports, Gas­ton Jon­det, décri­vit à l’ouest de Pha­ros d’im­menses ouvrages por­tuaires sub­mer­gés, si vastes qu’il les crut anté­rieurs aux Grecs, hypo­thèse aujourd’­hui aban­don­née mais qui révé­lait au moins l’am­pleur de ce qui gisait par le fond. On savait, autre­ment dit, qu’il y avait là quelque chose. Ce qui man­quait, ce n’é­tait pas le soup­çon : c’é­tait les moyens de le lire. Entre le savoir vague et la fouille métho­dique, il aura fal­lu attendre que la tech­no­lo­gie rat­trape l’intuition.

En 1968, une mis­sion de l’U­nes­co confie une recon­nais­sance du site de Qait­bay à Honor Frost, pion­nière anglaise de l’ar­chéo­lo­gie sous-marine, femme rare dans un métier d’hommes. Elle confirme ce que les Alexan­drins soup­çon­naient : les énormes blocs gisant au pied du fort appar­tiennent bien à l’an­tique Phare. Puis les ten­sions poli­tiques referment le dos­sier pour un quart de siècle.

Il rouvre en 1994. Un archéo­logue fran­çais, Jean-Yves Empe­reur, fon­da­teur à Alexan­drie du Centre d’é­tudes alexan­drines, se met à l’eau à Qait­bay presque par hasard — il accom­pagne une équipe de tour­nage — et com­prend l’am­pleur de ce qui dort là. Son équipe recense plus de trois mille blocs épar­pillés sur le fond : fûts de colonnes, cha­pi­teaux, sphinx, obé­lisques, sta­tues colos­sales de Pto­lé­mée et de son épouse Arsi­noé. Le tra­vail se fait dans l’ur­gence, et pour une rai­son qui en dit long sur notre rap­port au pas­sé : l’an­née pré­cé­dente, pour pro­té­ger le fort Qait­bay de la houle, on avait déver­sé dans la mer des cen­taines de blocs de béton, juste au-des­sus du site, mena­çant d’é­cra­ser ce que seize siècles d’eau avaient épar­gné. On plon­geait pour sau­ver l’an­cien du moderne.

Lire avant de creuser

C’est dans ce pay­sage déjà tra­vaillé que Franck God­dio apporte, à par­tir du début des années 1990, non pas une décou­verte mais une méthode — et la méthode, ici, change tout.

Le par­cours de l’homme n’est pas celui d’un archéo­logue de for­ma­tion. Finan­cier de métier, conseiller pour les Nations unies, il aban­donne la finance pour la mer et fonde en 1987 un ins­ti­tut de recherche, l’IEASM. Son idée maî­tresse tient en une phrase : dans une eau où l’on ne voit rien, il faut car­to­gra­phier avant de fouiller. Plu­tôt que d’en­voyer des plon­geurs qua­driller le fond au jugé, on pro­mène d’a­bord au-des­sus de la zone, en lignes paral­lèles régu­lières, une bat­te­rie d’ins­tru­ments qui « voient » à tra­vers l’eau et à tra­vers la vase.

Le prin­ci­pal, déve­lop­pé avec le Com­mis­sa­riat à l’éner­gie ato­mique fran­çais, est un magné­to­mètre à réso­nance magné­tique nucléaire d’une sen­si­bi­li­té extrême. Il mesure le champ magné­tique ter­restre plus de mille fois par seconde, à une pré­ci­sion d’un cin­quante-mil­lio­nième de sa valeur. La moindre masse enfouie — un mur, un bloc de gra­nit, l’ancre de fer d’un navire — déforme loca­le­ment ce champ, et cette défor­ma­tion s’ins­crit sur une carte magné­tique du fond. On y ajoute le son­deur mul­ti­fais­ceaux, qui relève le relief du plan­cher marin ; le sonar à balayage laté­ral, qui en dresse une image acous­tique ; le pro­fi­leur de sédi­ments, qui envoie une onde sous la vase et révèle ce qui gît en des­sous ; et un posi­tion­ne­ment satel­li­taire dif­fé­ren­tiel qui repère chaque contact au cen­ti­mètre près. La ville appa­raît ain­si d’a­bord comme un semis d’a­no­ma­lies sur un écran, un des­sin en creux, avant qu’au­cun plon­geur ne l’ait tou­chée. Les fouilles ne viennent qu’en­suite, pour véri­fier une à une les taches pro­met­teuses de la carte.

La fouille elle-même, une fois la cible repé­rée, ne res­semble en rien à un déga­ge­ment à la truelle. Sous plu­sieurs mètres de vase, on dégage à l’as­pi­ra­trice ou à la suceuse : un tube qui aspire le sédi­ment comme un long aspi­ra­teur, ou un jet d’eau qui l’é­carte dou­ce­ment, sans jamais frap­per l’ob­jet. Le plon­geur tra­vaille au tou­cher plus qu’à la vue, dans un nuage de par­ti­cules que son propre tra­vail sou­lève et qui referme aus­si­tôt der­rière lui le peu qu’il y voyait. Chaque pièce est rele­vée, des­si­née, pho­to­gra­phiée en place avant d’être — par­fois — remon­tée. Car remon­ter n’est pas la fin ; c’est le début d’un autre tra­vail, plus long et plus ingrat. Une sta­tue, un bloc, une planche qui ont pas­sé quinze siècles dans l’eau de mer en sont impré­gnés de sel. Expo­sés bru­ta­le­ment à l’air, ils sèchent, le sel cris­tal­lise, la pierre éclate, le bois se fend et se réduit en poudre. Il faut donc les des­sa­ler patiem­ment, dans des bains suc­ces­sifs, pen­dant des mois ou des années, et conso­li­der les matières orga­niques avant qu’elles ne revoient le jour. Res­sor­tir une ville de la mer, ce n’est pas la sou­le­ver ; c’est la sevrer de l’eau, len­te­ment, sous peine de la voir mou­rir une seconde fois à l’ins­tant même où on la sauve.

Cette inver­sion — l’ins­tru­ment avant l’œil, la carte avant la pelle — est ce qui a per­mis de retrou­ver ce que des géné­ra­tions de plon­geurs cher­chaient à l’a­veugle. Elle a aus­si trans­for­mé la fouille elle-même. Là où l’on ne voit rien, la pho­to­gram­mé­trie prend le relais du regard : en assem­blant des mil­liers de cli­chés, on recons­ti­tue en trois dimen­sions une épave ou un temple que nul plon­geur n’a jamais embras­sés d’un seul coup d’œil. Le fond livre alors des « jumeaux numé­riques », modèles que l’on peut faire tour­ner sur un écran, mesu­rer, com­pa­rer, expo­ser. On fouille dans le noir, mais on rap­porte de la lumière.

Le port des rois

Appli­quée au grand port, cette méthode a don­né, pour la pre­mière fois, un plan véri­table du Por­tus Magnus — et ce plan, sou­vent, ne res­semble pas à ce que les textes lais­saient ima­gi­ner. On a rele­vé le tra­cé des môles antiques, l’emplacement des quais, la géo­gra­phie des bas­sins. On a retrou­vé Anti­rho­dos, l’île royale, non pas là où Stra­bon la pla­çait mais à l’op­po­sé du port ; les son­dages ont mon­tré qu’elle était habi­tée avant même la fon­da­tion d’A­lexan­drie, puis entiè­re­ment ara­sée et dal­lée vers 250 avant notre ère pour rece­voir ses bâti­ments. On y a déga­gé les ves­tiges d’un port pri­vé, ceux d’un temple — vrai­sem­bla­ble­ment dédié à Isis —, un dal­lage, des sphinx, la sta­tue d’un prêtre ser­rant contre lui le vase d’Osiris.

Le plus frap­pant, quand on com­pare cette carte rele­vée au fond à la des­crip­tion de Stra­bon, c’est l’é­cart. Le géo­graphe don­nait un ordre, une liste ; le ter­rain donne des dis­tances, des orien­ta­tions, des niveaux — et sou­vent les dément. Anti­rho­dos n’est pas où il la situait ; cer­tains môles s’a­vancent autre­ment qu’on ne l’a­vait des­si­né ; le rivage antique pas­sait bien plus au large que le trait de côte actuel. On tenait cette leçon pour acquise en théo­rie ; la voir se véri­fier bloc par bloc a quelque chose de sobre­ment bou­le­ver­sant. Un texte ancien, même excellent, est une mémoire, avec les défor­ma­tions d’une mémoire ; le fond de la mer, lui, est un état des lieux figé à l’ins­tant du nau­frage. Entre les deux, l’ar­chéo­lo­gie ne choi­sit pas : elle les confronte, et c’est de leur fric­tion que naît le plan enfin juste d’une ville qu’on croyait connaître.

Il faut être ici d’une hon­nê­te­té que le tou­risme n’aime pas. On parle volon­tiers du « palais de Cléo­pâtre » : la for­mule fait rêver et vendre des billets, mais elle va plus loin que ce que la fouille auto­rise. Ce que l’on a retrou­vé, c’est le quar­tier royal, l’île où les Pto­lé­mées séjour­naient, l’en­droit pré­cis où, selon les textes, Cléo­pâtre reçut César puis Antoine. De là à poser le doigt sur une chambre et à dire « c’est la sienne », il y a un pas que l’ar­chéo­lo­gie sérieuse ne fran­chit pas. La reine est par­tout dans ce port et nulle part en par­ti­cu­lier ; c’est là une véri­té plus belle, à mon sens, que la fable.

Le fond conti­nue d’ailleurs de par­ler. À l’au­tomne 2025, dans le port de l’île d’An­ti­rho­dos, les plon­geurs de l’IEASM ont mis au jour les bois remar­qua­ble­ment conser­vés d’une embar­ca­tion d’un genre res­té jusque-là légen­daire : un tha­la­mègue, ces barges de plai­sance à cabine dont les rois d’É­gypte se ser­vaient pour navi­guer avec faste. Vingt-huit mètres de bor­dages pré­ser­vés, pour un bateau qui en mesu­rait trente-cinq, large de sept, à fond plat, taillé pour por­ter au centre un pavillon ; sur une varangue, un graf­fi­ti grec que l’on date de la pre­mière moi­tié du Ier siècle de notre ère. On croyait ces vais­seaux per­dus dans les seuls récits antiques ; en voi­ci un, cou­ché depuis deux mille ans au pied du temple d’I­sis, à quelques palmes des fouilles. Le port des rois n’a pas fini de rendre ses meubles.

Deux villes au bord du fleuve

Le grand port n’é­tait pour­tant que la moi­tié de l’en­quête. À une tren­taine de kilo­mètres à l’est d’A­lexan­drie s’ouvre la baie d’A­bou­kir — le nom, arabe, honore un saint copte, Abou Qir. C’est là que le Nil, avant que ses bras ne se déplacent, débou­chait par sa branche dite cano­pique ; et c’est là que les textes anciens pla­çaient deux villes fameuses dont on avait per­du jus­qu’à l’emplacement : Canope et Héracléion.

Héro­dote, déjà, connais­sait l’embouchure et son gar­dien, un cer­tain Thô­nis, qui aurait don­né son nom au port. Quatre siècles plus tard, Stra­bon situe Héra­cléion « à l’est de Canope, à l’en­trée de la branche cano­pique ». Puis les villes s’en­foncent, les branches du fleuve migrent, et le sou­ve­nir se dis­sout dans quelques lignes d’au­teurs anciens. Les pre­miers archéo­logues qui les cher­chèrent le firent sur la terre ferme : il leur parais­sait incon­ce­vable qu’une cité pût gésir à plu­sieurs kilo­mètres au large. Elles étaient sous la mer, ense­ve­lies sous des mètres de sable et de limon nilo­tique, et il fal­lut, là encore, la carte magné­tique avant tout le reste.

L’IEASM com­mence à son­der la baie en 1996. En 1999, il iden­ti­fie Canope. En 2000, au centre de la par­tie orien­tale de ce pay­sage englou­ti, les ins­tru­ments enre­gistrent de longues lignes de forte per­tur­ba­tion magné­tique, paral­lèles, ali­gnées d’est en ouest : les murs d’une ville. C’est Héra­cléion. Trois trou­vailles per­mettent de le prou­ver et, ce fai­sant, de résoudre une vieille énigme. On dégage d’a­bord le naos, la cha­pelle de pierre, d’un temple dédié à Amon-Géreb ; puis une plaque d’or annon­çant en grec la fon­da­tion d’un sanc­tuaire d’Hé­ra­clès ; enfin, intacte dans la même enceinte, une stèle de gra­no­dio­rite por­tant le décret d’un pha­raon et le nom égyp­tien du lieu. Or ce nom est Thô­nis. La ville que les Grecs appe­laient Héra­cléion, les Égyp­tiens la nom­maient Thô­nis : c’é­tait une seule et même cité, et le texte grec tra­dui­sait sim­ple­ment le nom indi­gène. Deux noms, une ville, long­temps prise pour deux.

Ce que la baie a livré depuis dépasse ce qu’on osait espé­rer. Une sta­tue colos­sale de gra­nit rouge, haute de plus de cinq mètres, repré­sen­tant Hâpy, le dieu de la crue et de l’a­bon­dance, dres­sée jadis devant le grand temple — jamais on n’a­vait trou­vé en Égypte figure de dieu de cette taille, mesure de l’im­por­tance qu’on accor­dait ici à la fécon­di­té du fleuve. Soixante-quatre navires repo­sant dans l’an­cien bas­sin, sept cents ancres, des mon­naies d’or, des poids de bronze pour la douane, des armes grecques tra­his­sant la pré­sence de mer­ce­naires qui gar­daient la porte de l’É­gypte. Car telle était la fonc­tion de Thô­nis-Héra­cléion : bien avant Alexan­drie, elle fut le grand port d’en­trée du pays, le poste où l’on taxait et contrô­lait tout ce qui remon­tait le fleuve vers l’in­té­rieur — vers Nau­cra­tis, l’emporion grec que j’ai décrit ailleurs, un peu en amont sur la même branche. On mesure mieux, en retrou­vant Thô­nis, ce qu’é­tait Nau­cra­tis : non pas une colo­nie iso­lée, mais le second maillon d’une chaîne doua­nière que l’É­gypte ten­dait devant sa fron­tière liquide.

On mesure, en creu­sant Thô­nis, à quoi res­sem­blait une fron­tière dans le monde ancien. Ce n’é­tait pas une ligne sur une carte, mais un lieu, un poste, un gou­let : ici, à l’en­trée de la branche cano­pique, tout ce qui vou­lait péné­trer en Égypte devait s’ar­rê­ter, déchar­ger, se lais­ser peser et taxer. Les armes grecques retrou­vées sur le fond disent la gar­ni­son qui tenait la porte ; les mon­naies et les poids, la douane qui la fai­sait payer ; les dizaines d’é­paves, le tra­fic inces­sant de bateaux qui venaient buter là avant de remon­ter le fleuve. Mar­chands grecs et prêtres égyp­tiens vivaient côte à côte, les pre­miers ayant même leurs propres sanc­tuaires près du grand temple indi­gène — cette coexis­tence des dieux et des langues sur un même quai qui est, plus que tout monu­ment, la vraie marque des villes de la mer. Thô­nis fut cela avant de som­brer : un sas cos­mo­po­lite, la chambre où l’É­gypte contrô­lait ce qui entrait chez elle, et qu’A­lexan­drie, une fois fon­dée un peu à l’ouest, ren­dra peu à peu inutile en cap­tant à son compte tout le grand commerce.

Canope, sa voi­sine, jouis­sait dans l’An­ti­qui­té d’une double répu­ta­tion : celle d’un grand sanc­tuaire de Séra­pis et d’O­si­ris, où l’on venait gué­rir et rêver, et celle, moins avouable, d’un lieu de plai­sirs où les Alexan­drins des­cen­daient faire la fête. C’est de son décret tri­lingue — le décret de Canope, pro­mul­gué sous Pto­lé­mée III, un demi-siècle avant la pierre de Rosette et sur le même prin­cipe — que l’on tenait la men­tion d’Hé­ra­cléion. Un canal de trois kilo­mètres et demi reliait les deux villes ; les fouilles l’ont retrou­vé. Chaque année, aux mys­tères d’O­si­ris, on y fai­sait navi­guer le dieu en pro­ces­sion, dans sa barque, du temple d’A­mon-Géreb de Thô­nis jus­qu’à son sanc­tuaire de Canope. On a rele­vé, semés le long de ce che­nal, les petits lam­pions de plomb que les fidèles y dépo­saient. Le fond de la baie a gar­dé jus­qu’à la trace d’une liturgie.

(Un mot d’é­ru­di­tion, en pas­sant, pour qui aime les mots : c’est à une méprise savante que l’é­gyp­to­lo­gie doit ses « vases canopes », ces urnes à cou­vercle en tête humaine où l’on pla­çait les vis­cères des momies. On les crut long­temps liés au culte de Canope et à une sta­tue-jarre du dieu ; le nom est res­té, la fausse éty­mo­lo­gie avec.)

Quand Héro­dote avait raison

Par­mi les soixante-quatre navires de Thô­nis-Héra­cléion, il en est un qui vaut à lui seul un cha­pitre, non pour ses dimen­sions mais pour ce qu’il règle. Héro­dote, au deuxième livre de son Enquête, avait décrit avec une pré­ci­sion méti­cu­leuse la manière dont les Égyp­tiens construi­saient leurs barques de charge sur le Nil, les baris : de courtes planches d’a­ca­cia assem­blées, disait-il, « comme des briques », main­te­nues par de longues che­villes, avec des mem­brures internes et une seule voile. On lisait ce pas­sage depuis vingt-quatre siècles sans savoir qu’en faire : nul bateau de ce type n’a­vait jamais été retrou­vé, et l’on soup­çon­nait le vieux Grec, comme sou­vent, d’a­voir un peu brodé.

Puis l’on a fouillé, dans la vase de la baie, l’é­pave que les archéo­logues ont numé­ro­tée dix-sept. Et la coque, sous le limon, cor­res­pon­dait presque mot pour mot à la des­crip­tion d’Hé­ro­dote : les planches courtes mon­tées à recou­vre­ment, les longues che­villes, la struc­ture interne, jus­qu’au pro­fil du fond. L’his­to­rien n’a­vait pas bro­dé ; il avait regar­dé, et bien regar­dé. Il aura fal­lu vingt-quatre siècles et un magné­to­mètre pour lui rendre justice.

Je m’at­tarde sur ce moment parce qu’il touche au cœur de ce que fait ce genre d’ar­chéo­lo­gie, et de ce que cherche, à sa mesure, tout ce pro­jet. Nous vivons avec des textes anciens que nous ne savons pas tou­jours croire — trop pré­cis pour être inven­tés, trop invé­ri­fiables pour être sûrs. La fouille sous-marine, de loin en loin, tranche : elle pose la boue à côté de la page. Le plus sou­vent elle cor­rige le texte, comme Stra­bon cor­ri­gé sur l’emplacement d’An­ti­rho­dos. Par­fois, rare­ment, elle le confirme si exac­te­ment qu’on éprouve un léger ver­tige — le sen­ti­ment de tou­cher, d’un même geste, une planche d’a­ca­cia et une phrase grecque de la même main. C’est cette conti­nui­té-là, entre le récit et le limon, que Brau­del appe­lait de ses vœux quand il refu­sait de sépa­rer l’his­toire des idées et celle des choses.

Ce qu’on fait d’une ville remontée

Une ques­tion se pose alors, que le grand public soup­çonne rare­ment et qui divise les archéo­logues : faut-il tout remon­ter ? On ima­gine volon­tiers que le but d’une fouille sous-marine est de vider la mer, de rap­por­ter au sec tout ce qu’elle contient. Ce serait une erreur, et à bien des égards une faute. Chaque objet remon­té quitte son contexte, exige une conser­va­tion coû­teuse, et vient gros­sir des réserves de musée déjà pleines. Beau­coup de choses sont mieux là où elles reposent : la vase qui les couvre est le meilleur des coffres-forts, et l’on sait aujourd’­hui docu­men­ter en trois dimen­sions un site sans le démem­brer. La doc­trine inter­na­tio­nale, désor­mais, pri­vi­lé­gie la pré­ser­va­tion in situ — lais­ser en place ce qui peut y res­ter, et ne remon­ter que ce qu’on étu­die­ra, expo­se­ra, ou qu’une menace condamne. On ne fouille pas pour pos­sé­der ; on fouille pour com­prendre, et l’on rend à la mer sa part.

Ce que l’on remonte, en revanche, il faut le mon­trer, faute de quoi tout ce tra­vail res­te­rait le secret de quelques plon­geurs. De là ces grandes expo­si­tions iti­né­rantes qui, depuis une dizaine d’an­nées, ont pro­me­né à tra­vers le monde les tré­sors des cités englou­ties — sta­tues colos­sales de Hâpy, stèles, bijoux d’or, le prêtre au vase d’O­si­ris —, de l’Ins­ti­tut du monde arabe à Paris jus­qu’au Bri­tish Museum de Londres, sous des titres qui jouaient de ce para­doxe des « mys­tères englou­tis ». Des foules venaient voir, dans une lumière tami­sée, des objets qui avaient pas­sé plus long­temps sous la mer qu’ils n’a­vaient jamais ser­vi sur terre. Il se dis­cute aus­si, de longue date, un pro­jet plus auda­cieux : un musée sous-marin au large d’A­lexan­drie, où le visi­teur des­cen­drait voir les ves­tiges là où ils gisent, dans leur élé­ment. Le pro­jet, tech­ni­que­ment redou­table et régu­liè­re­ment annon­cé, tarde à naître. Mais l’i­dée dit bien quelque chose de notre époque : non plus arra­cher le pas­sé à la mer pour l’en­fer­mer dans une vitrine, mais apprendre à le visi­ter chez lui, par le fond.

La mer protectrice

Reste le pré­sent, qui n’est pas sépa­ré de tout cela — car les forces qui ont noyé la vieille Alexan­drie n’ont pas ces­sé d’a­gir. La ville d’au­jourd’­hui, ses immeubles ser­rés le long de la Cor­niche, repose sur le même sol meuble, subit le même affais­se­ment, et affronte une mer qui, cette fois pour des rai­sons lar­ge­ment humaines, remonte de nou­veau. Les géo­graphes qui étu­dient le lit­to­ral alexan­drin le disent sans détour : l’an­tique quar­tier des rois et la cité moderne par­tagent le même des­tin géo­lo­gique, à des siècles de dis­tance. Ce que la mer a fait au palais de Cléo­pâtre, elle est en train, plus len­te­ment, de le pré­pa­rer aux quar­tiers bas de la ville vivante. L’ar­chéo­lo­gie sous-marine d’A­lexan­drie n’est pas seule­ment une visite au royaume des morts ; c’est aus­si, à qui veut l’en­tendre, un aver­tis­se­ment adres­sé aux vivants.

Le tra­vail, lui, conti­nue, et c’est là ce que la fiche de com­mande appe­lait jus­te­ment l’ar­chéo­lo­gie contem­po­raine : non pas un cha­pitre clos, mais un chan­tier ouvert. Dans le grand port, tout récem­ment, une autre équipe fran­çaise reprend la ques­tion du Phare — non plus la ville autour, mais la tour elle-même, dont j’ai racon­té ailleurs la longue his­toire. On relève un à un ses blocs monu­men­taux tom­bés au fond, lin­teaux, jam­bages, seuil, les pièces d’une porte colos­sale de plu­sieurs dizaines de tonnes, non pour les redres­ser sur place mais pour les scan­ner, les modé­li­ser, et ten­ter de remon­ter la mer­veille en trois dimen­sions sur un écran. On ne rebâ­ti­ra pas le Phare ; on le recons­ti­tue­ra en pen­sée, pierre vir­tuelle après pierre vir­tuelle, à par­tir de ce que la mer a bien vou­lu garder.

Car c’est là le der­nier para­doxe, et le plus brau­dé­lien. La même mer qui a pris la ville l’a aus­si conser­vée. Sur terre, une capi­tale aban­don­née est pillée, ses pierres réem­ployées, ses temples trans­for­més en car­rières — le sort de tant de sites antiques, et du Phare lui-même, dont les débris ont ser­vi à bâtir le fort qui les recouvre. Sous l’eau, au contraire, la vase scelle et pro­tège. Le limon qui a noyé Thô­nis-Héra­cléion est aus­si ce qui a main­te­nu ses bois intacts, ses ancres à leur place, ses lam­pions le long du canal, pen­dant plus de mille ans à l’a­bri des hommes. L’élé­ment des­truc­teur fut aus­si le conser­va­teur. On croyait ces villes per­dues ; elles étaient seule­ment rangées.

On estime aujourd’­hui qu’à peine un ving­tième de Thô­nis-Héra­cléion a été fouillé. Le reste attend, sous ses dix mètres d’eau verte et son man­teau de limon, patient comme le sont les choses qui ont déjà tra­ver­sé quinze siècles. La capi­tale par le fond n’a livré que ses pre­mières pages. Le plon­geur remonte, ôte son déten­deur, retrouve au-des­sus de lui la lumière et la rumeur de la ville moderne — et sous ses palmes, immo­bile, la mer garde le reste de la bibliothèque.


Repères

Fon­da­tion et topo­gra­phie. Alexan­drie est fon­dée par Alexandre en 331 av. n. è. ; l’es­sen­tiel de sa topo­gra­phie antique nous vient de la des­crip­tion de Stra­bon (v. 25 av. n. è.). Le quar­tier royal (Bru­cheion), l’île d’An­ti­rho­dos, le Poséi­dion et le Timo­nium, le Césa­reum bor­daient le grand port (Por­tus Magnus), sépa­ré du port occi­den­tal (Eunos­tos) par le môle de l’Heptastadion.

L’en­glou­tis­se­ment. La sub­mer­sion résulte de la conjonc­tion de trois fac­teurs de long terme : sub­si­dence des sédi­ments del­taïques, remon­tée rela­tive du niveau marin, et secousses sis­miques (arc hel­lé­nique). Le séisme et le tsu­na­mi de 365, décrits par Ammien Mar­cel­lin, ont long­temps été tenus pour res­pon­sables de la des­truc­tion d’A­lexan­drie ; des tra­vaux sis­mo­lo­giques récents (S. Sti­ros et al., 2020) contestent l’am­pleur de cet impact sur la ville et sug­gèrent que le récit antique pour­rait confondre deux évé­ne­ments — point demeu­ré ouvert. Les villes de la baie d’A­bou­kir (Thô­nis-Héra­cléion, Canope) paraissent avoir som­bré plus tard, vers le VIIIe siècle, par liqué­fac­tion des sols.

His­toire de la recherche. Le plon­geur alexan­drin Kamel Abou el-Saa­dat repère et car­to­gra­phie les ves­tiges dès les années 1960 (sta­tue d’I­sis-Pha­ria remon­tée en 1961). Honor Frost confirme l’i­den­ti­fi­ca­tion des blocs du Phare lors d’une mis­sion Unes­co en 1968. Jean-Yves Empe­reur et le Centre d’é­tudes alexan­drines (CEA­lex) fouillent le site de Qait­bay à par­tir de 1994 (plus de 3 000 blocs recen­sés), dans l’ur­gence d’un enro­che­ment de pro­tec­tion déver­sé sur le site.

La méthode God­dio. Franck God­dio (IEASM, fon­dé en 1987) intro­duit une approche fon­dée sur la car­to­gra­phie géo­phy­sique préa­lable : magné­to­mètre à réso­nance magné­tique nucléaire déve­lop­pé avec le CEA (effet Abra­gam-Ove­rhau­ser), bathy­mé­trie mul­ti­fais­ceaux, sonar laté­ral, pro­fi­leur de sédi­ments, posi­tion­ne­ment DGPS, puis pho­to­gram­mé­trie et modé­li­sa­tion 3D. Pros­pec­tion du Por­tus Magnus dès 1992 ; de la baie d’A­bou­kir dès 1996.

Les décou­vertes majeures. Canope repé­rée en 1999, Thô­nis-Héra­cléion en 2000 (à ~6,5 km au large, ~10 m de fond). Iden­ti­fi­ca­tion par le naos d’A­mon-Géreb, une plaque d’or d’Hé­ra­clès et une stèle por­tant le nom égyp­tien Thô­nis ; colosse de Hâpy (>5 m), 64 navires, 700 ancres. La barque nilo­tique dite baris (épave 17) confirme la des­crip­tion d’Hé­ro­dote, Enquête, II, 96. Le décret de Canope (Pto­lé­mée III, 238 av. n. è.) men­tionne Héra­cléion. Dans le grand port : île d’An­ti­rho­dos (ara­sée v. 250 av. n. è.), temple d’I­sis, et, à l’au­tomne 2025, l’é­pave d’un tha­la­mègue royal (bor­dages conser­vés sur 28 m, graf­fi­ti grec du Ier s.). Le « palais de Cléo­pâtre » désigne le quar­tier royal et non un édi­fice iden­ti­fié comme tel — pru­dence sur cette étiquette.

Aujourd’­hui. Reprise des recherches sur les blocs du Phare et pro­jet de recons­ti­tu­tion numé­rique (I. Hai­ry, CEA­lex, cam­pagnes 2025–2026). Alexan­drie moderne est expo­sée aux mêmes pro­ces­sus de sub­si­dence et de mon­tée des eaux. On estime que ~5 % seule­ment de Thô­nis-Héra­cléion a été fouillé.

Sources prin­ci­pales : Ins­ti­tut euro­péen d’ar­chéo­lo­gie sous-marine (IEASM) / Fon­da­tion Hil­ti ; Oxford Centre for Mari­time Archaeo­lo­gy ; Centre d’é­tudes alexan­drines (CEA­lex) ; Honor Frost Foun­da­tion ; tra­vaux de S. Sti­ros et de M. Torab sur la sis­mi­ci­té et la sub­si­dence du lit­to­ral alexan­drin. Les incer­ti­tudes signa­lées dans le corps du texte (impact du tsu­na­mi de 365, iden­ti­fi­ca­tion du « palais de Cléo­pâtre », part fouillée du site) reflètent l’é­tat actuel, et dis­cu­té, de la recherche.

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Felouques et daha­biehs : les voiles d’Assouan

Felouques et daha­biehs : les voiles d’Assouan

Felouques et dahabiehs

Les voiles d’Assouan

Felouques et daha­biehs : les voiles d’Assouan

Une inven­tion de la Médi­ter­ra­née remon­tée jus­qu’au gra­nite, et la mémoire d’un fleuve qui cou­lait dans les deux sens


Au soir, quand la cha­leur se retire de la pierre, une felouque se détache de la rive d’As­souan et prend le large entre les îles. Le reïs, debout à l’ar­rière, tient l’é­coute d’une main et la barre d’un pied nu ; il attend, sans hâte, ce moment pré­cis où la voile cesse de battre et se rem­plit d’un coup. Le grand tri­angle blanc se tend, s’in­cline, et la coque part sur l’eau verte sans un bruit — ni moteur, ni rame, rien que le frois­se­ment de l’é­trave et, par­fois, la voix du bate­lier qui reprend une phrase nubienne. Autour de nous, le gra­nite. Des blocs arron­dis, fauves, polis par des mil­lé­naires de crues, affleurent au ras du cou­rant et divisent le fleuve en bras étroits. Nous sommes au seuil de la pre­mière cata­racte, à l’en­droit pré­cis où l’É­gypte s’ar­rête et où le Nil, un ins­tant, rede­vient sauvage.

Il y a dans cette scène une chose facile à ne pas voir. Ce que fait glis­ser la felouque, ce n’est pas seule­ment le vent : c’est une géo­mé­trie, une inven­tion de marins, une idée née loin d’i­ci, sur d’autres eaux. La voile latine qui pousse ce bateau nubien vient de la Médi­ter­ra­née. Elle a mis des siècles à remon­ter le fleuve jus­qu’au gra­nite, et elle y demeure, presque inchan­gée, quand elle a dis­pa­ru de par­tout ailleurs. Les felouques et les daha­biehs d’As­souan sont les der­nières héri­tières d’un long échange entre la mer et le fleuve. Pour com­prendre pour­quoi elles sont là, et pour­quoi elles ont cette forme, il faut d’a­bord regar­der ce qui ne se voit pas : le vent.

Le vent et le courant

Le secret de l’É­gypte tient en une coïn­ci­dence heu­reuse. Sur presque tout le cours égyp­tien, le cou­rant des­cend vers le nord, vers la mer, tan­dis que le vent domi­nant souffle en sens inverse, du nord vers le sud. Une barque des­cend donc au fil de l’eau, sans effort, et remonte à la voile dès que la brise se lève. Cette réver­si­bi­li­té a fait d’un ruban d’eau la plus ancienne auto­route du monde. On pou­vait char­ger le gra­nite d’As­souan et le lais­ser déri­ver jus­qu’au Del­ta ; on pou­vait ren­voyer vers le sud le grain, l’huile, les hommes, les dieux, contre le fil du fleuve, rien qu’en his­sant une toile. Une civi­li­sa­tion entière s’est bâtie sur ce va-et-vient, longue et mince comme le fleuve qui la nourrissait.

Assouan est la char­nière de ce sys­tème, et sa limite. Ici, quelque chose change sous la quille. Le lit de sédi­ments tendres, que le Nil a mis des mil­lions d’an­nées à creu­ser plus au nord, cède la place à un socle plus vieux que le fleuve lui-même : le gra­nite rose du bou­clier nubien, remon­té du fond des âges, qui affleure et hérisse le pas­sage. L’eau qui glis­sait se met à bouillon­ner entre les blocs. La voile ne suf­fit plus. Au-delà de la cata­racte com­mence un autre monde — plus dur, plus lent, plus fer­mé — celui de la Nubie, du sol­dat et du cara­va­nier plu­tôt que celui du bate­lier. Assouan est le der­nier port avant la pierre, le point où la navi­ga­tion aisée s’a­chève et où le fleuve cesse d’être une route pour deve­nir une frontière.

Cette double nature — car­re­four et seuil, ate­lier et douane — a fixé la ville à sa place pour tou­jours. Les Égyp­tiens l’ap­pe­laient Soue­nou, les Grecs Syène ; la pro­vince qu’elle com­man­dait por­tait le nom de Ta-Séti, « le pays de l’Arc », en sou­ve­nir des archers nubiens et des routes qu’il fal­lait tenir. Tout ce qui remon­tait d’A­frique — l’i­voire, l’or, l’en­cens, l’é­bène, les bêtes rares — pas­sait par ce gou­let, se déchar­geait au pied de la cata­racte, se rechar­geait plus haut. Et tout cela voya­geait à la voile. Le vent du nord, invi­sible et fidèle, est le pre­mier per­son­nage de cette his­toire : sans lui, ni felouque ni daha­bieh, ni Assouan, ni peut-être l’Égypte.

La voile latine

Reste à expli­quer la forme de la toile. Car la voile qui pousse la felouque n’est pas la voile car­rée, ten­due en tra­vers d’une vergue hori­zon­tale, que his­saient les barques des pha­raons sur les fresques de Saq­qa­rah. C’est un grand tri­angle — plus exac­te­ment, sur le Nil, un qua­dri­la­tère au coin avant tron­qué, que les marins nomment voile à antenne ou voile set­tee — accro­ché à une longue vergue oblique qui monte très haut et redes­cend presque jus­qu’au pont. Cette géo­mé­trie n’a l’air de rien. Elle est pour­tant l’une des grandes inven­tions de la marine.

La voile car­rée ne sait faire qu’une chose : rece­voir le vent par l’ar­rière et pous­ser le bateau devant lui. Le tri­angle, lui, tra­vaille comme une aile. Pré­sen­té de biais à la brise, il per­met de ser­rer le vent, de remon­ter contre lui en lou­voyant, de zig­za­guer là où la voile car­rée res­te­rait clouée sur place. Sur une rivière étroite, où l’on ne peut ni virer lar­ge­ment ni attendre indé­fi­ni­ment que le vent tourne, cet avan­tage est déci­sif. Il rend le fleuve pra­ti­cable dans les deux sens même quand la brise fai­blit ou se fait capricieuse.

Ce qui frappe, quand on regarde un reïs manœu­vrer, c’est l’ex­trême éco­no­mie de moyens. Le grée­ment latin ne demande, dans sa forme la plus simple, que deux cor­dages : une drisse pour his­ser l’an­tenne, une écoute pour orien­ter la voile. Rien d’autre. Le mât est court, plus court que celui d’un grée­ment car­ré, et incli­né vers l’a­vant ; la longue antenne oblique se hisse d’un seul mou­ve­ment et, au moment d’ac­cos­ter, se rabat en un ins­tant, la toile se frois­sant le long de la vergue comme une aile qu’on replie. Un seul homme suf­fit à tout faire. Cette sim­pli­ci­té n’est pas rus­ti­ci­té : c’est le fruit d’une longue sélec­tion, l’a­bou­tis­se­ment d’un objet si bien ajus­té à sa tâche qu’on ne trouve plus rien à lui retran­cher. Voi­là pour­quoi il a tra­ver­sé les siècles sans presque chan­ger — non par immo­bi­lisme, mais par perfection.

Or cette voile n’est pas née sur le Nil. Les indices les plus anciens la montrent en Médi­ter­ra­née orien­tale, à la fin de l’An­ti­qui­té : sur une mosaïque de Kélen­de­ris, en Cili­cie, où un navire porte déjà un grée­ment tri­an­gu­laire ; dans les épaves fouillées au large de Yassı Ada, sur la côte turque, où l’on a retrou­vé la trace de ces vergues obliques. C’est là, dans les eaux byzan­tines, entre le IVᵉ et le VIᵉ siècle, que la voile latine semble s’être impo­sée, avant que les char­pen­tiers arabes ne la per­fec­tionnent et ne la répandent sur toutes les mers de l’is­lam. Elle gagne le Nil au plus tard vers le IXᵉ siècle, et ne le quitte plus. (L’his­toire exacte de cette voile reste dis­cu­tée : les spé­cia­listes débattent encore de sa filia­tion et des dates ; je donne ici l’hy­po­thèse la mieux établie.)

Il y a quelque chose de ver­ti­gi­neux à contem­pler ce lien. Le bate­lier nubien qui, ce soir, incline son antenne pour ser­rer le vent, refait le geste d’un marin de Cili­cie mort il y a quinze siècles. La felouque d’As­souan est un objet médi­ter­ra­néen échoué au bord du gra­nite afri­cain, à mille kilo­mètres de la mer, à l’ex­trême sud du monde égyp­tien. Elle est la preuve, patiente et flot­tante, que la Médi­ter­ra­née ne s’ar­rête pas à ses rivages : elle remonte les fleuves, elle voyage dans les grée­ments, elle laisse ses inven­tions déri­ver jus­qu’aux confins. Le tri­angle de toile qui penche sur le Nil est un mor­ceau de mer.

La felouque

De ce tri­angle sont nées deux barques très dif­fé­rentes, filles de la même voile mais sépa­rées par tout le reste : la for­tune, l’u­sage, le monde social. La pre­mière est la felouque — l’humble, la com­mune, la barque de travail.

Son nom même sent le port et le pas­sage de main en main. On le fait déri­ver de l’a­rabe foulk ou falou­ka, un petit bateau, mot qui a peut-être voya­gé du grec jus­qu’à l’es­pa­gnol falu­ca avant de reve­nir sur le fleuve : une éty­mo­lo­gie aus­si errante que l’ob­jet qu’elle désigne. La felouque est faite pour peu de chose et pour tout à la fois. Coque à faible tirant d’eau, qui pose à peine sur le fleuve et lui par­donne ses bas-fonds ; un mât, une antenne, une voile ; une barre, une écoute, et l’homme qui les tient. Rien de plus. On la construi­sait de bois, on la construit aujourd’­hui d’une coque d’a­cier sou­dé peinte en blanc et orange, mais la ligne n’a pas bou­gé, ni le geste du reïs debout à l’ar­rière, une jambe repliée sur le gouvernail.

C’est la barque du trans­port quo­ti­dien, celle qui ne figure sur aucun récit de voyage parce qu’elle est trop banale pour qu’on la remarque. Pen­dant des siècles, elle a por­té ce que le fleuve por­tait : des jarres, des sacs de grain, des bottes de canne, des chèvres, des blocs de pierre, des pas­sa­gers d’une rive à l’autre, des pay­sans allant au mar­ché, des morts qu’on menait au cime­tière. Elle tenait entre huit et douze per­sonnes, une tonne ou deux de charge, et fai­sait ses trois à six nœuds dans une bonne brise. À Assouan, les felouques sont plus petites et plus vives qu’ailleurs, taillées pour se fau­fi­ler entre les rochers de la cata­racte ; elles se manœuvrent à quatre ou cinq pas­sa­gers, sur des cous­sins jetés à même le pont.

Le reïs — le mot dit « chef », « capi­taine » — est presque tou­jours nubien, et son savoir ne s’ap­prend pas dans les livres. Il lit le fleuve : les veines de cou­rant, les hauts-fonds que la cou­leur de l’eau tra­hit, les rafales qui des­cendent des dunes de la rive ouest, la seconde exacte où il faut cho­quer ou bor­der. Il connaît chaque roche par son nom. Cette com­pé­tence, trans­mise de père en fils, est le vrai capi­tal d’As­souan, plus durable que les bateaux qui s’usent et qu’on rem­place. C’est elle qui sur­vit, quand tout le reste change.

Trop banale pour les récits de voyage, la felouque est deve­nue en revanche une icône — un rac­cour­ci pour dire l’É­gypte tout entière. Sa voile blanche pen­chée sur un cou­chant hante les toiles des peintres orien­ta­listes du XIXᵉ siècle ; elle tra­verse les chan­sons d’Oum Kal­thoum ; elle figure sur les timbres, les billets, les affiches, par­tout où l’on veut résu­mer le pays en une image. Il y a là un curieux ren­ver­se­ment : la barque la plus modeste, celle du trans­port quo­ti­dien, est deve­nue l’emblème natio­nal, tan­dis que la somp­tueuse daha­bieh a presque dis­pa­ru de la mémoire com­mune. C’est que la felouque, elle, n’a jamais ces­sé de tra­vailler. À Assouan, plu­sieurs cen­taines d’entre elles sont encore en ser­vice, grou­pées en coopé­ra­tives de bate­liers qui se par­tagent les tours et fixent les prix ; elles portent aujourd’­hui, au lieu de jarres et de chèvres, des voya­geurs en quête de silence, pour une heure de cou­cher de soleil ou pour deux nuits pas­sées à dor­mir sur le pont, entre Assouan et Kôm Ombo. Le fret a chan­gé de nature ; le métier, lui, est resté.

La daha­bieh

La seconde barque est née du même tri­angle, mais du côté de l’or. Son nom le dit : daha­bieh vient de l’a­rabe dha­hab, « l’or », en sou­ve­nir des barges d’ap­pa­rat, dorées à la feuille, sur les­quelles les sou­ve­rains musul­mans de l’É­gypte médié­vale — Fati­mides, puis Mame­louks — des­cen­daient le fleuve dans l’é­clat. La barque du prince a don­né son nom, par filia­tion loin­taine, à la barque du voya­geur riche.

Car la daha­bieh est une mai­son qui flotte. Plus longue et plus lourde que la felouque, mon­tée de deux mâts et de deux voiles latines, elle porte sur l’ar­rière un pont sur­éle­vé et une enfi­lade de cabines, un salon, une table, un toit où l’on prend le frais. La coque, à fond plat, ne tire que deux ou trois pieds d’eau, ce qui lui per­met d’al­ler au plus près des berges et de mouiller là où bon lui semble — avan­tage pré­cieux, que les grands bateaux de croi­sière d’au­jourd’­hui, pri­son­niers de leurs deux ou trois escales, lui envient encore. On la louait à Bou­laq, le port du Caire, avec son équi­page : une dou­zaine de mate­lots pour haler et manœu­vrer, un reïs pour com­man­der, un cui­si­nier, et sou­vent un drog­man — l’in­ter­prète-inten­dant qui ser­vait de pont entre le voya­geur et le pays. On la rete­nait pour des semaines. On y vivait.

Un tel voyage n’é­tait pas à la por­tée de tous, et les chiffres le disent mieux que les mots. Vers 1858, un aller-retour de qua­rante jours du Caire à Louxor coû­tait envi­ron cent dix livres ster­ling ; une expé­di­tion de cin­quante jours jus­qu’à Assouan et retour, envi­ron cent cin­quante — une petite for­tune, l’é­qui­valent de plu­sieurs années de gages d’un domes­tique anglais. Le Bae­de­ker de 1878, guide de tous les voya­geurs sérieux, résu­mait l’af­faire avec la séche­resse d’un comp­table : ceux pour qui l’in­dé­pen­dance de mou­ve­ment et l’é­co­no­mie du temps comp­taient plus que l’é­co­no­mie de l’argent affré­taient une daha­bieh ou un vapeur pri­vé. La barque dorée était, lit­té­ra­le­ment, un luxe : elle ache­tait du temps et de la liber­té au prix fort.

Ce n’é­tait pas un simple moyen de trans­port : c’é­tait une manière d’ha­bi­ter le fleuve. De Bou­laq, il fal­lait comp­ter huit semaines de voile pour atteindre la pre­mière cata­racte à Assouan, et autant pour redes­cendre. Quand le vent tom­bait, l’é­qui­page des­cen­dait à terre et halait le bateau à la corde, cour­bé sur la berge — spec­tacle qui gênait les voya­geurs anglais, cho­qués d’un labeur qu’ils jugeaient d’un autre âge, et qu’ils regar­daient pour­tant depuis le pont sans jamais mettre la main à la corde. La daha­bieh impo­sait sa len­teur. On avan­çait au rythme du vent, de temple en temple, avec le temps de tout voir, de tout des­si­ner, de tout écrire. C’est cette len­teur, pré­ci­sé­ment, qui a fait sa gloire — puis, bien­tôt, sa perte.

L’âge d’or des voyageurs

Le XIXᵉ siècle fut le grand âge de la daha­bieh. Toute une Europe roman­tique, let­trée, for­tu­née, remon­ta le Nil dans ces mai­sons flot­tantes, un guide Bae­de­ker à la main et un car­net sur les genoux. Flau­bert y pas­sa l’hi­ver 1849, plus atten­tif aux cour­ti­sanes et à la lumière qu’aux ins­crip­tions ; Flo­rence Nigh­tin­gale, la même année, y mûrit sa voca­tion dans le silence des temples. Mais nul n’a mieux dit la chose qu’A­me­lia Edwards, qui remon­ta le fleuve durant l’hi­ver 1873–1874 et en tira, en 1877, A Thou­sand Miles up the Nile, un livre qui tient droit, aujourd’­hui encore, comme un obé­lisque au milieu des guides oubliés.

Edwards a lais­sé la des­crip­tion la plus juste de ce rite oublié : la chasse à la daha­bieh. Louer un bateau, écrit-elle, est pire que cher­cher une mai­son — plus dérou­tant, plus épui­sant, héris­sé de dif­fi­cul­tés par­ti­cu­lières. Les bateaux se res­semblent tous, bâtis sur le même plan, aus­si sem­blables entre eux que deux huîtres ; les reïs se res­semblent aus­si, et bran­dissent tous des cer­ti­fi­cats élo­gieux, lais­sés par d’an­ciens voya­geurs, qui ont une manière mys­té­rieuse de repa­raître de bateau en bateau et de main en main. On sent, sous l’i­ro­nie, une femme qui observe tout et ne se laisse duper par rien. Ce voyage la trans­for­ma : ren­trée en Angle­terre, elle consa­cra le reste de sa vie à l’é­gyp­to­lo­gie, fon­da le fonds d’ex­plo­ra­tion de l’É­gypte et dota son pays de sa pre­mière chaire d’é­gyp­to­lo­gie, qu’oc­cu­pa le jeune Flin­ders Petrie. La daha­bieh l’a­vait embar­quée vers autre chose que le tourisme.

Ce que ces voya­geurs ont aimé, et que leurs pages laissent trans­pa­raître, c’est un cer­tain art de vivre au fil de l’eau. La daha­bieh était un salon flot­tant. On y déjeu­nait sous le ten­de­let en regar­dant défi­ler les berges ; on lisait, on pei­gnait à l’a­qua­relle les pal­me­raies et les pylônes ; on his­sait, à l’a­vant, le pavillon de sa nation ; on bap­ti­sait son bateau d’un nom — Phi­lae, Bag­stones — comme on eût nom­mé une mai­son de cam­pagne. Le soir, on mouillait près d’un vil­lage, et mon­taient jus­qu’au pont les bruits de la rive : les chiens, les tam­bours, l’ap­pel du muez­zin, le grin­ce­ment d’une norias tour­nant sur elle-même pour pui­ser l’eau. Le fleuve impo­sait son horaire — on par­tait à l’aube avec la brise, on s’ar­rê­tait quand elle tom­bait — et cette sou­mis­sion au vent, cette obli­ga­tion d’at­tendre et de ne rien brus­quer, était pré­ci­sé­ment le contraire de tout ce que la vapeur allait appor­ter. La daha­bieh appre­nait la patience à des gens qui n’en avaient guère. C’é­tait son luxe le plus rare, et le plus dif­fi­cile à vendre.

Cet âge d’or fut bref, et c’est une inven­tion rivale qui l’a­che­va. Dans les années 1870, Tho­mas Cook lan­ça le bateau à vapeur sur le Nil, et avec lui l’or­ga­ni­sa­tion qui man­quait aux voi­liers : ce que la daha­bieh fai­sait en trois mois, le stea­mer le fit en vingt-huit jours. La len­teur, hier pres­tige, devint han­di­cap. Les riches oisifs qui pou­vaient offrir des semaines à un fleuve se raré­fièrent ; la daha­bieh se reti­ra dans l’ombre, réser­vée à quelques aris­to­crates entê­tés, tan­dis que la vapeur — puis, plus tard, les paque­bots au die­sel de la « croi­sière du Nil » que la fic­tion d’A­ga­tha Chris­tie devait rendre célèbre — empor­tait le flot des voya­geurs. Assouan, ter­mi­nus de la remon­tée, se cou­vrit d’hô­tels : le Cata­ract, bâti par Cook en 1899 sur un pro­mon­toire de gra­nite face à la cata­racte, ouvrit ses portes au tout début de 1900 et fit de la ville une sta­tion d’hi­ver mon­daine, où l’on venait soi­gner ses pou­mons et regar­der, du haut de la ter­rasse, les der­nières voiles pen­cher sur le fleuve.

Assouan, seuil et vitrine

Il faut, à ce point du récit, quit­ter un ins­tant les bateaux pour regar­der la ville qui les tient, car Assouan n’est pas un décor : c’est la rai­son même de leur exis­tence. Toute la géo­gra­phie de la felouque et de la daha­bieh est ins­crite dans ce lieu.

Au milieu du fleuve, face à la ville, l’île d’É­lé­phan­tine — Yebou pour les Égyp­tiens, Abou, « l’É­lé­phant », sans doute d’a­près les défenses d’i­voire qu’on y négo­ciait — fut pen­dant trois mille ans la sen­ti­nelle du sud, gar­ni­son de fron­tière sous les pha­raons, les Perses, les Pto­lé­mées et les Romains. On y ado­rait Khnoum, le dieu à tête de bélier qui façon­nait les hommes au tour de potier et gou­ver­nait, croyait-on, la source du Nil, entou­ré de ses deux déesses, Satet et Anou­ket, gar­diennes de la crue. On y trouve encore l’un de ces nilo­mètres, esca­lier de pierre des­cen­dant dans l’eau, gra­dué pour lire la hau­teur du fleuve : un ins­tru­ment fis­cal autant que sacré, car de la crue dépen­dait la récolte, et de la récolte l’im­pôt. Ces nilo­mètres ont fait leur office jus­qu’au jour, très récent, où l’on a sup­pri­mé la crue elle-même.

Cette sen­ti­nelle du sud ne fut jamais un lieu clos. Une fron­tière, sur le Nil comme ailleurs, est aus­si une porte, et Élé­phan­tine fut de tout temps un car­re­four de langues et de dieux. Au Vᵉ siècle avant notre ère, sous la domi­na­tion perse, une gar­ni­son de mer­ce­naires judéens y tenait gar­ni­son et y avait bâti, chose stu­pé­fiante, un temple dédié à Yah­weh, dres­sé à quelques pas du sanc­tuaire de Khnoum. On en a retrou­vé les archives, écrites en ara­méen sur des papy­rus : contrats de mariage, prêts, que­relles de voi­si­nage, lettres au gou­ver­neur — la vie ordi­naire d’une petite com­mu­nau­té de sol­dats vivant entre trois cultes et deux empires, tout au bord de l’É­gypte. Le seuil du sud, loin d’être un cul-de-sac, bras­sait déjà l’O­rient et la Médi­ter­ra­née. Et il conti­nue : sur les autres îles, face à la ville, s’é­tendent les jar­dins que Lord Kit­che­ner plan­ta d’es­sences rap­por­tées d’A­sie et d’A­frique, et sur la rive ouest, au som­met de sa col­line, veille le mau­so­lée de gra­nite rose où repose l’A­ga Khan — der­nières couches d’un lieu qui n’a jamais ces­sé d’ac­cueillir des morts et des dieux venus d’ailleurs.

C’est aus­si à Syène qu’un Grec mesu­ra le monde. Éra­tos­thène, appre­nant qu’au sol­stice d’é­té, à midi, le soleil s’y tenait au zénith et n’y jetait aucune ombre, com­pa­ra cette absence d’ombre à celle, bien réelle, que le soleil pro­je­tait au même ins­tant à Alexan­drie ; de la dif­fé­rence des angles et de la dis­tance des deux villes, il tira la cir­con­fé­rence de la Terre, avec une exac­ti­tude qui stu­pé­fie encore. Il y a là une belle iro­nie de lieu : c’est du seuil de l’É­gypte, du point où le monde connu sem­blait finir, que l’on prit pour la pre­mière fois la mesure du monde entier.

Et tout autour, la pierre. Les car­rières de gra­nite rose d’As­souan ont four­ni à l’É­gypte ses obé­lisques, ses colosses, ses sar­co­phages ; on y voit encore, cou­ché dans la roche mère, l’o­bé­lisque inache­vé, fen­du d’une lézarde qui condam­na, il y a trois mille cinq cents ans, des mois de labeur. Ce gra­nite, une fois déta­ché, il fal­lait bien le mener au nord — et c’est sur des barges, ancêtres loin­taines de nos daha­biehs, qu’il des­cen­dait le fleuve à la faveur de la crue, jus­qu’à Thèbes, jus­qu’à Mem­phis, jus­qu’au Del­ta. La ville qui exporte la pierre et la barque qui la porte sont les deux faces d’un même métier. Assouan est le lieu où le fleuve, la fron­tière, la pierre et la voile se nouent en un seul geste ancien.

Le fleuve dompté

Il reste à dire ce que le fleuve est deve­nu, car il ne coule plus comme jadis. Deux bar­rages, à un siècle de dis­tance, ont refait le Nil d’Assouan.

Le pre­mier, le bar­rage ancien — le Low Dam des ingé­nieurs — fut éle­vé par les Bri­tan­niques au ras de la pre­mière cata­racte, de 1899 à 1902, sous la direc­tion de William Will­cocks ; ce fut, à son achè­ve­ment, le plus grand bar­rage de maçon­ne­rie du monde. On l’a­vait muni d’é­cluses, pour que les bateaux pussent encore fran­chir le seuil : le fleuve était contrô­lé, non cou­pé. Le second, le Haut Bar­rage, chan­gea tout. Ache­vé en 1970, à quelques kilo­mètres en amont, colos­sal, finan­cé par l’U­nion sovié­tique, il retint der­rière lui le lac Nas­ser et abo­lit d’un coup ce que trente siècles de nilo­mètres avaient guet­té : la crue annuelle. Le Nil ne monte plus, ne baisse plus, ne dépose plus son limon. Il coule désor­mais à niveau constant, régu­lier, dompté.

Le prix en fut lourd. La Nubie basse dis­pa­rut sous les eaux du lac, et avec elle des vil­lages, des temples, un monde ; on dépla­ça des dizaines de mil­liers de Nubiens, on décou­pa et remon­ta Abou Sim­bel et Phi­lae plus haut pour les sau­ver des flots, on ouvrit à Assouan un musée nubien pour recueillir la mémoire d’un pays noyé. Le limon qui fer­ti­li­sait l’É­gypte depuis l’aube reste pris der­rière le mur ; les pay­sans ont dû se tour­ner vers l’en­grais, le Del­ta s’en­fonce et s’en­fielle de sel. Le fleuve a gagné en doci­li­té ce qu’il a per­du en générosité.

Et pour­tant — voi­ci le para­doxe qui referme cette his­toire — le bar­rage a lais­sé intacte la seule chose dont vivent les voiles. En sup­pri­mant la crue, il a sup­pri­mé aus­si ses extrêmes : le fleuve d’As­souan ne connaît plus ni les hautes eaux vio­lentes ni les basses eaux où la barque raclait le fond. Son niveau est stable toute l’an­née. La navi­ga­tion à voile, jadis à la mer­ci des sai­sons, est deve­nue plus sûre qu’elle ne le fut jamais. Le vent du nord, lui, n’a pas chan­gé : il souffle comme au temps des pha­raons, contre le cou­rant, et la réver­si­bi­li­té du fleuve — ce vieux secret de l’É­gypte — a sur­vé­cu à tous les bar­rages. On a tué la crue ; on n’a pas tué le vent.

C’est ce vent, pré­ci­sé­ment, qui a per­mis un retour. Depuis quelques décen­nies, la daha­bieh renaît, non plus comme moyen de trans­port mais comme anti­dote. Las­sés du vacarme et de la foule des grands paque­bots, quelques voya­geurs ont redé­cou­vert ce que Flau­bert et Ame­lia Edwards savaient : que le fleuve ne se donne qu’à la len­teur. On a recons­truit, ou res­tau­ré, des voi­liers à deux mâts, quatre à douze cabines, qui refont entre Louxor et Assouan la courte remon­tée d’au­tre­fois, mouillant le long des berges là où les gros bateaux ne peuvent aller, s’ar­rê­tant dans des vil­lages que la croi­sière indus­trielle ignore. Quand la brise manque, un remor­queur les aide — la conces­sion de l’é­poque au moteur — mais dès qu’elle se lève, on coupe tout, et il ne reste que le cla­po­tis et le silence. Ce n’est plus tout à fait le voyage des pha­raons ni celui des vic­to­riens ; c’est une cita­tion de ces voyages, une manière de les rejouer. Mais le geste du reïs, lui, est authen­tique, et le vent est le même.

Le soir sur le fleuve

La felouque a viré. Le reïs a lais­sé por­ter, et nous reve­nons vers la rive dans la der­nière lumière, celle qui fait rou­geoyer le gra­nite et pose sur l’eau une seconde ville ren­ver­sée. Sur les autres bateaux, on furle les voiles ; les grandes antennes s’a­baissent une à une, comme des ailes qu’on replie. Plus haut, une daha­bieh res­tau­rée — l’une de ces mai­sons flot­tantes que le goût du lent voyage a fait renaître depuis quelques décen­nies, pour ceux qui pré­fèrent le silence du vent au vacarme des moteurs — glisse vers son mouillage, ses deux voiles encore gon­flées, image exacte de celles qu’A­me­lia Edwards louait à Boulaq.

Il y a, dans cette flot­tille du soir, la per­sis­tance d’un très long fil. Le tri­angle de toile est un legs de la Médi­ter­ra­née byzan­tine ; le savoir du reïs vient des pha­raons ; la pierre qui rou­geoie est plus vieille que le fleuve ; la ville der­rière nous a mesu­ré la Terre et gar­dé la fron­tière. Tout cela tient dans une barque de bois que le vent pousse sans effort, ce soir comme il y a mille ans. Les felouques et les daha­biehs d’As­souan ne sont pas un décor pour tou­ristes : ce sont les der­nières machines vivantes d’un fleuve réver­sible, la mémoire flot­tante d’un temps où l’on mon­tait à la voile et des­cen­dait au fil de l’eau, entre le gra­nite et la mer.

Le reïs coupe le moteur qu’il n’a pas, ce qui ne fait aucun bruit, et la felouque touche la berge dans un frois­se­ment de sable. Il tend la main pour aider à des­cendre. Der­rière lui, la voile pend, molle, en atten­dant le pro­chain vent — qui vien­dra, du nord, comme toujours.


Repères biblio­gra­phiques

  • Ame­lia B. Edwards, A Thou­sand Miles up the Nile, Londres, 1877 — le grand récit vic­to­rien du voyage en daha­bieh, dou­blé d’un regard d’é­gyp­to­logue naissant.
  • Fer­nand Brau­del, La Médi­ter­ra­née et le Monde médi­ter­ra­néen à l’é­poque de Phi­lippe II, 1949 — pour la voile latine comme fait de longue durée et l’i­dée d’une Médi­ter­ra­née qui déborde ses rivages.
  • Lio­nel Cas­son, Ships and Sea­man­ship in the Ancient World — sur les ori­gines antiques du grée­ment latin et son che­mi­ne­ment en Médi­ter­ra­née orientale.
  • Donald M. Reid, Whose Pha­raohs? — sur l’é­co­no­mie du voyage sur le Nil au XIXᵉ siècle et le tour­nant du bateau à vapeur.
  • Sources anciennes sur Syène et Élé­phan­tine : Héro­dote, Stra­bon, et le cal­cul d’Éra­tos­thène trans­mis par Cléomède.

(Cer­tains points res­tent débat­tus : la filia­tion exacte de la voile latine et sa data­tion, l’é­ty­mo­lo­gie du mot « felouque », et le chiffre pré­cis des popu­la­tions nubiennes dépla­cées par le Haut Bar­rage varient selon les sources.)

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Byzance fémi­nin : impé­ra­trices, abbesses, courtisanes

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Byzance
fémi­nin

Impé­ra­trices, abbesses, courtisanes

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La loge de l’impératrice

On monte à la gale­rie de Sainte-Sophie par une rampe, pas par un esca­lier. C’est le pre­mier ren­sei­gne­ment que donne le bâti­ment, et il est d’ordre social : les marches sup­posent qu’on grimpe avec ses jambes, la rampe sup­pose qu’on est por­té. Le pavage est fait de gros blocs irré­gu­liers, usés en creux au milieu, lui­sants aux endroits où les semelles ont insis­té depuis quinze siècles. Il fait sombre, l’air sent la pierre humide, on tourne deux fois à angle droit et l’on débouche dans la lumière pous­sié­reuse de la tribune.

Là, encas­tré dans le sol de la gale­rie occi­den­tale, un disque de marbre vert de Thes­sa­lie. Un mètre de dia­mètre, vei­né de noir, poli par la sta­tion debout de visi­teurs qui ne savent pas ce qu’ils foulent. C’est l’emplacement du trône de l’im­pé­ra­trice. Elle se tenait ici, à vingt-quatre mètres au-des­sus du sol de la nef, dans l’axe de l’ab­side, sépa­rée de son mari par toute la hau­teur de l’é­di­fice et par­fai­te­ment visible de lui.

C’est un dis­po­si­tif à rete­nir, parce qu’il contre­dit à peu près tout ce qu’on croit savoir. L’im­pé­ra­trice byzan­tine n’é­tait pas cachée. Elle était pla­cée. On lui assi­gnait une hau­teur, un axe, une dis­tance — et cette assi­gna­tion, qui est une contrainte, est aus­si une recon­nais­sance. On ne taille pas une loge de marbre pour quel­qu’un dont on veut nier l’existence.

Le mal­en­ten­du vient de loin, et il vient d’Oc­ci­dent. Les voya­geurs du XIXe siècle qui décri­vaient Byzance avaient sous les yeux le harem otto­man de Top­kapı, et ils ont pro­je­té sur mille ans d’Em­pire romain d’O­rient un modèle de réclu­sion qui n’é­tait pas le sien. Le mot gyné­céegynai­ko­ni­tis — a fait le reste. En grec byzan­tin il désigne les appar­te­ments des femmes dans une mai­son, et la tri­bune des femmes dans une église. Il ne désigne pas une prison.

Le palais impé­rial n’é­tait pas un harem, c’é­tait un oikos : une mai­son. Et dans une mai­son romaine, la maî­tresse admi­nistre. Elle a son per­son­nel, ses reve­nus, son sceau, ses gref­fiers. L’im­pé­ra­trice byzan­tine dis­pose d’un ser­vice propre, d’un patri­moine dis­tinct de celui de l’empereur, d’un bud­get qu’elle dépense sans en rendre compte. Elle fonde des monas­tères, achète des terres, prête de l’argent. C’est une ges­tion­naire dont l’en­tre­prise s’ap­pelle l’Em­pire romain, et qui en détient une part mino­ri­taire mais réelle.

Ce qui suit essaie de suivre cette part. Non pas la gale­rie de por­traits — Théo­do­ra la scan­da­leuse, Irène la meur­trière, Zoé l’a­mou­reuse : ces figures ont été peintes tant de fois qu’elles ne racontent plus rien. Plu­tôt les struc­tures qui les ont ren­dues pos­sibles, et qui leur ont sur­vé­cu. Il y en a trois, qui fonc­tionnent à trois vitesses dif­fé­rentes, comme il se doit.

La plus lente est juri­dique : un régime de pro­prié­té héri­té du droit romain, qui donne aux femmes du capi­tal, et donc du poids. Il tra­verse mille ans presque inchangé.

La deuxième est dynas­tique : à par­tir du IXe siècle, la légi­ti­mi­té impé­riale se trans­met par le sang, et le sang passe par des ventres. Une femme née dans la chambre de por­phyre devient un titre de pro­prié­té sur l’Empire.

La troi­sième est ins­ti­tu­tion­nelle, et c’est la plus inté­res­sante : le couvent. Une per­sonne morale, pro­prié­taire, employeuse, ban­quière, hôpi­tal et tom­beau, diri­gée par une femme élue par des femmes. L’Oc­ci­dent médié­val a connu des abbesses puis­santes ; Byzance a connu des abbesses ges­tion­naires, ce qui n’est pas la même chose et se lit dans les archives.

Le reste — les émeutes, les aveu­gle­ments, les cou­ron­ne­ments — c’est l’é­cume. Elle est spec­ta­cu­laire. Elle ne dure pas.


la loi 

Il faut com­men­cer par une remarque géo­gra­phique, qui vaut aus­si comme aver­tis­se­ment de méthode.

En des­cen­dant la côte lycienne, entre Kaş et Demre, on longe des tombes taillées dans la roche par mil­liers, et l’on repense à ce qu’­Hé­ro­dote raconte de ces gens-là : les Lyciens, écrit-il, portent le nom de leur mère et non celui de leur père, et si l’on demande à l’un d’eux qui il est, il récite sa généa­lo­gie mater­nelle. Il ajoute qu’une Lycienne de plein droit unie à un esclave donne des enfants libres, tan­dis qu’un homme de haute nais­sance uni à une étran­gère donne des enfants déclassés.

Le texte a fait rêver des géné­ra­tions. Il a fon­dé l’i­dée d’un matriar­cat ana­to­lien, d’une sur­vi­vance pré-indo-euro­péenne, d’une Asie Mineure où les femmes auraient gar­dé ce que la Grèce leur avait pris. Le pro­blème, c’est que les ins­crip­tions lyciennes — deux cents textes envi­ron, du Ve et du IVe siècle avant notre ère — ne le confirment pas. Quelques matro­nymes, oui. Un sys­tème matri­li­néaire, non. Héro­dote décri­vait pro­ba­ble­ment un usage local, ou une rumeur de voya­geur, avec cette gour­man­dise pour l’exo­tique qui fait à la fois son charme et son danger.

Je le rap­porte quand même, parce que l’er­reur est ins­truc­tive. On cherche tou­jours, quand on parle des femmes du pas­sé, ou bien une oppres­sion totale ou bien un âge d’or. La réa­li­té byzan­tine n’offre ni l’un ni l’autre. Elle offre quelque chose de plus dif­fi­cile à racon­ter : un régime d’in­ca­pa­ci­tés publiques com­bi­né à des droits patri­mo­niaux considérables.

Voi­ci les inca­pa­ci­tés. Une femme byzan­tine ne peut pas être juge. Elle ne peut pas être ban­quier. Elle ne peut pas, en prin­cipe, ser­vir de témoin à un contrat. Elle n’a aucune fonc­tion dans l’É­glise au-delà du dia­co­nat fémi­nin, qui s’é­teint len­te­ment entre le VIIe et le XIIe siècle. La jus­ti­fi­ca­tion est théo­lo­gique et se répète pen­dant mille ans avec une mono­to­nie décou­ra­geante : Ève a cédé la pre­mière, donc ses filles sont faibles.

Et voi­ci les droits. Une fille hérite à parts égales avec ses frères en l’ab­sence de tes­ta­ment — règle romaine, main­te­nue par le Cor­pus juris civi­lis de Jus­ti­nien puis par l’Eclo­ga isau­rienne de 741, qui ren­force même la posi­tion de la veuve. La dot, la proix, reste la pro­prié­té de l’é­pouse ; le mari l’ad­mi­nistre mais ne peut pas l’a­lié­ner, et elle est reprise intacte au décès. À cette dot répond une contre-dot, l’hypo­bo­lon, que le mari consti­tue en garan­tie sur ses propres biens. Une femme mariée peut pas­ser des contrats, rédi­ger un tes­ta­ment, agir en jus­tice pour défendre son bien. Veuve, elle devient tutrice de ses enfants et admi­nis­tra­trice de la tota­li­té du patri­moine. Elle est alors chef de mai­son, pro­prié­taire fon­cière, contri­buable au même titre qu’un homme.

Ange­li­ki Laiou, qui a pas­sé sa vie sur ces docu­ments, résu­mait ain­si la consé­quence pour l’a­ris­to­cra­tie : les femmes sont le médium par lequel se nouent les alliances entre grandes familles, et comme elles pos­sèdent en propre — dot et patri­moine — elles dis­posent d’un pou­voir éco­no­mique consi­dé­rable. Le nom, le lignage, la pro­prié­té et les réseaux se trans­mettent par la ligne fémi­nine autant que par la mas­cu­line, et les aris­to­crates byzan­tines étaient aus­si fières de leur ascen­dance que leurs frères.

Rete­nons la for­mule : elles pos­sèdent en propre. Une Anglaise mariée du XVIIIe siècle ne dis­po­sait d’au­cun de ces droits ; il fau­dra les Mar­ried Women’s Pro­per­ty Acts de 1870 et 1882 pour que Londres rat­trape le niveau juri­dique de Constan­ti­nople sous Justinien.

Cela ne fait pas de Byzance un para­dis. Cela en fait une socié­té où le pou­voir des femmes n’a pas besoin d’être arra­ché : il est déjà là, sous forme de terres et de contrats. Ce qui se joue ensuite, c’est la conver­sion de ce capi­tal en influence, et elle ne se fait que par trois voies. Le lit impé­rial. Le cloître. Et, pour les autres, le travail.


Théo­do­ra, de l’hip­po­drome au trône

L’hip­po­drome de Constan­ti­nople est aujourd’­hui une espla­nade allon­gée, l’At Mey­danı, où des gamins jouent au bal­lon entre l’o­bé­lisque de Théo­dose et la colonne ser­pen­tine rap­por­tée de Delphes. Le sol est mon­té de plu­sieurs mètres, les gra­dins ont four­ni des pierres à toute la ville, la piste s’est effa­cée. Il reste la forme : cette courbe longue et évi­dente que suivent la rue et les bancs, cette manière qu’a l’es­pace de tour­ner sur lui-même. On marche dans un stade qui n’existe plus.

C’est ici qu’il faut pla­cer Théo­do­ra, parce que c’est de là qu’elle vient. Son père Acace était gar­dien d’ours pour la fac­tion des Verts. Métier réel, posi­tion sociale nulle : les employés du cirque appar­tiennent à cette caté­go­rie que le droit romain range par­mi les infames, non par mépris moral mais par tech­nique juri­dique — ils exercent un métier qui met le corps en spec­tacle, et cela emporte des inca­pa­ci­tés civiles.

Acace meurt. Sa veuve pousse ses trois filles sur la scène. Théo­do­ra devient actrice, ce qui à Byzance signi­fie mime, dan­seuse, et par glis­se­ment qua­si auto­ma­tique, pros­ti­tuée. Elle part pour la Cyré­naïque avec un fonc­tion­naire, se retrouve aban­don­née à Alexan­drie, y fré­quente les milieux mono­phy­sites — c’est là, pro­ba­ble­ment, que se forme la convic­tion reli­gieuse qui pèse­ra sur toute sa vie poli­tique — puis remonte à Constan­ti­nople et file la laine.

Elle a peut-être vingt ans. Elle ren­contre Jus­ti­nien, neveu de l’empereur Jus­tin et déjà l’homme fort du régime.

Le mariage est juri­di­que­ment impos­sible : une loi inter­dit aux séna­teurs d’é­pou­ser des actrices ou des filles d’ac­trices. Jus­tin abroge cette inter­dic­tion vers 524–525. Il s’a­git d’un texte de por­tée géné­rale, rédi­gé en termes de repen­tir et de réha­bi­li­ta­tion, qui per­met à toute ancienne actrice ayant renon­cé à son métier de contrac­ter un mariage régu­lier. Une loi d’É­tat écrite pour rendre une union pos­sible : cela dit assez ce que Jus­ti­nien voulait.

En 527, Jus­tin meurt. Théo­do­ra est augusta.

Ce que nous savons d’elle vient pour l’es­sen­tiel de Pro­cope de Césa­rée, et c’est un pro­blème. Le même homme a écrit trois livres incon­ci­liables : les Guerres, chro­nique sobre ; les Édi­fices, pané­gy­rique où le couple impé­rial est presque divi­ni­sé ; et l’His­toire secrète, pam­phlet d’une obs­cé­ni­té métho­dique où Théo­do­ra devient un démon incar­né. On ne lit pas l’His­toire secrète comme une source, mais comme le symp­tôme d’une haine, dans un milieu séna­to­rial qui ne par­don­nait ni l’o­ri­gine, ni l’hé­ré­sie, ni sur­tout la compétence.

Écar­tons donc l’a­nec­dote et regar­dons les actes.

Jan­vier 532, la sédi­tion Nika. Bleus et Verts s’u­nissent contre le pou­voir, la moi­tié de la ville brûle, un empe­reur de rechange est accla­mé à l’hip­po­drome. Jus­ti­nien fait char­ger les navires. Pro­cope rap­porte alors une inter­ven­tion de Théo­do­ra au conseil : mieux vaut mou­rir empe­reur que vivre fugi­tif, et la pourpre fait un beau lin­ceul. Jus­ti­nien reste ; Béli­saire enferme la foule dans l’hip­po­drome et y mas­sacre, dit-on, trente mille personnes.

Le dis­cours est une recons­truc­tion lit­té­raire — la for­mule cir­cu­lait dans la rhé­to­rique grecque bien avant. Mais Pro­cope avait tout inté­rêt à ne pas prê­ter à Théo­do­ra le geste qui sauve le règne. S’il le lui prête, c’est pro­ba­ble­ment qu’on le lui prê­tait déjà.

La légis­la­tion. Elle est véri­fiable, elle, et elle est cohé­rente. Novelle 14, en 535 : répres­sion du proxé­né­tisme, avec une moti­va­tion expli­cite — les rabat­teurs achètent des filles pauvres à leurs parents dans les pro­vinces, les amènent à la capi­tale et les enferment par contrat. La loi annule les contrats, punit les proxé­nètes, libère les filles. D’autres textes dur­cissent la peine du viol, faci­litent le divorce à l’i­ni­tia­tive de l’é­pouse, pro­tègent la dot, per­mettent à une mère de recueillir l’hé­ri­tage de ses enfants.

Et il y a le couvent de la Méta­noia — la Repen­tance — que Théo­do­ra fait construire sur la rive asia­tique du Bos­phore pour y ins­tal­ler, selon Pro­cope lui-même dans les Édi­fices, cinq cents anciennes pros­ti­tuées ramas­sées dans les rues, dotées et logées aux frais de l’É­tat. Le même Pro­cope ajoute, dans l’His­toire secrète, que cer­taines s’y jetaient du haut des murs. Les deux choses peuvent être vraies. Une ins­ti­tu­tion de sau­ve­tage reste une ins­ti­tu­tion de contrainte, et le XIXe siècle euro­péen a rem­pli ses mai­sons de refuge exac­te­ment sur ce modèle.

La diplo­ma­tie paral­lèle. C’est le plus remar­quable. Jus­ti­nien tient à Chal­cé­doine et per­sé­cute mol­le­ment les mono­phy­sites ; Théo­do­ra les héberge. Lit­té­ra­le­ment : le palais de Hor­mis­das, sur la mer de Mar­ma­ra, abrite pen­dant des années une com­mu­nau­té d’exi­lés anti-chal­cé­do­niens, dont le patriarche dépo­sé Sévère d’An­tioche. Jean d’É­phèse, qui y a vécu, décrit une petite cité monas­tique ins­tal­lée dans une rési­dence impériale.

Vers 540, quand il s’a­git de conver­tir la Nubie, Théo­do­ra envoie sa propre mis­sion mono­phy­site avec ordre aux gou­ver­neurs de Thé­baïde de la faire pas­ser en pre­mier ; celle de Jus­ti­nien, chal­cé­do­nienne, arrive trop tard et trouve le ter­rain pris. Le royaume de Noba­tia devient mono­phy­site, et le restera.

On a long­temps expli­qué cela par une comé­die concer­tée : le couple jouait sur deux tableaux pour ne perdre ni l’É­gypte ni Rome. C’est pos­sible. Mais l’hy­po­thèse plus simple est qu’une impé­ra­trice dis­po­sait de moyens propres — argent, agents, navires, cor­res­pon­dance — et qu’elle les employait à sa poli­tique, qui n’é­tait pas exac­te­ment celle de son mari.

Théo­do­ra meurt en 548, pro­ba­ble­ment d’un can­cer. Jus­ti­nien règne encore dix-sept ans, ne se rema­rie pas, et glisse peu à peu vers des posi­tions doc­tri­nales qu’elle aurait approu­vées. Sur les mosaïques de San Vitale à Ravenne, ache­vées de son vivant, elle porte le calice et il porte la patène : ils font ensemble l’of­fer­toire, à éga­li­té de rang, sépa­rés par une abside. Le pro­gramme ico­no­gra­phique dit exac­te­ment ce que disait la loge de Sainte-Sophie. Deux places dis­tinctes, éga­le­ment hautes.


La soie, le pain, le lin

Il faut main­te­nant des­cendre, parce qu’une impé­ra­trice n’est qu’un cas par­ti­cu­lier, et qu’une his­toire du pou­voir fémi­nin qui ne parle que de pourpre ne parle que d’une dizaine de femmes par siècle sur plu­sieurs millions.

Sous Sainte-Sophie et sous le palais, il y avait une éco­no­mie, et dans cette éco­no­mie les femmes travaillaient.

Le docu­ment cen­tral est le Livre de l’É­parque, pro­mul­gué vers 912 sous Léon VI : un règle­ment des cor­po­ra­tions de Constan­ti­nople où l’É­tat sur­veille tout, tari­fie tout, cloi­sonne tout. La soie y occupe cinq métiers dis­tincts qu’il est inter­dit de cumu­ler — soie grège, apprê­tage, tis­sage et tein­ture, vête­ment, impor­ta­tion syrienne — de sorte qu’au­cun acteur pri­vé ne peut contrô­ler la filière. Un dis­po­si­tif anti-mono­pole qui aurait réjoui Brau­del, et qui explique la lon­gé­vi­té du mono­pole d’É­tat sur les soies de qualité.

Les femmes appa­raissent sur­tout dans le maillon le plus pénible et le moins rému­né­ré, l’ap­prê­tage : dévi­dage, car­dage, fila­ture. C’est un tra­vail de doigts, exé­cu­té à domi­cile ou dans de petits ate­liers, sou­vent sous contrat auprès d’un patron. Le règle­ment les men­tionne pour enca­drer ces contrats, ce qui est en soi un ren­sei­gne­ment : on ne légi­fère que sur ce qui existe.

Au-delà de la soie, la liste des métiers attes­tés est plus longue qu’on ne l’i­ma­gine. Tis­se­randes de lin et de laine, avant tout — la fabri­ca­tion tex­tile domes­tique reste, du IVe au XVe siècle, la grande indus­trie invi­sible de la Médi­ter­ra­née. Mais aus­si bou­lan­gères, cui­si­nières, auber­gistes, blan­chis­seuses, tenan­cières de bains, reven­deuses au mar­ché, sages-femmes, prê­teuses sur gages. Et méde­cins : les hôpi­taux byzan­tins emploient des iatrai­nai, et le typi­kon du Pan­to­cra­tor, en 1136, pré­voit expli­ci­te­ment une femme méde­cin pour le pavillon des femmes, avec son salaire annuel en sous d’or et en blé.

Laiou, en dépouillant les actes nota­riés de Constan­ti­nople entre le Xe et le XIVe siècle, a mon­tré que les femmes sont pré­sentes sur le mar­ché urbain comme ven­deuses, ache­teuses, prê­teuses, cau­tions — moins nom­breuses que les hommes, jamais absentes.

À la cam­pagne, la situa­tion est dif­fé­rente et plus dure. Le Nomos Geor­gi­kos, la loi rurale du VIIIe siècle, décrit un monde de petites exploi­ta­tions où le tra­vail est indi­vi­sé : on ne dis­tingue pas ce que fait l’homme de ce que fait la femme parce qu’il faut tout faire. Les prak­ti­ka, ces inven­taires fis­caux que les monas­tères ont conser­vés par mil­liers, notam­ment à l’A­thos, per­mettent d’en­trer dans les vil­lages : on y voit des veuves ins­crites comme chefs de feu, impo­sées comme telles, tenant leur part de terre et leur paire de bœufs. Le fisc byzan­tin, qui n’a­vait aucune opi­nion sur la condi­tion fémi­nine, enre­gis­trait sim­ple­ment le fait.

Un mot enfin sur ce que l’on ne voit pas. Il n’existe presque aucune source écrite par une pay­sanne byzan­tine, aucune par une fileuse de soie. Ce que nous avons d’elles, ce sont des lignes de comptes rédi­gées par des hommes pour pré­le­ver l’im­pôt. C’est peu. C’est aus­si, para­doxa­le­ment, plus fiable que les por­traits d’im­pé­ra­trices, parce qu’un registre fis­cal n’a aucune rai­son de men­tir sur ce genre de détail.


Irène l’A­thé­nienne, basileus

En 769, on amène à Constan­ti­nople une orphe­line d’A­thènes pour la marier au fils de l’empereur.

La pro­cé­dure est celle du choix impé­rial de fian­cée, dont on dis­cute encore la réa­li­té exacte — les his­to­riens y voient tan­tôt une ins­ti­tu­tion véri­table, tan­tôt un motif hagio­gra­phique pla­qué après coup. Ce qui est sûr, c’est le résul­tat : une jeune femme d’une famille pro­vin­ciale sans poids, sans clan, sans réseau mili­taire, entre au palais et devient impé­ra­trice. On l’a choi­sie pré­ci­sé­ment parce qu’elle n’ap­por­tait rien. C’é­tait l’idée.

Léon IV meurt en 780. Le fils, Constan­tin VI, a neuf ans. Irène est régente.

Elle est ico­no­doule dans un empire offi­ciel­le­ment ico­no­claste depuis un demi-siècle. Il lui faut sept ans pour ren­ver­ser la poli­tique reli­gieuse : une pre­mière ten­ta­tive de concile est dis­per­sée par la garde en 786, elle éloigne les régi­ments hos­tiles sous pré­texte de cam­pagne, et le concile se tient à Nicée en 787. Sep­tième concile œcu­mé­nique, le der­nier que recon­naissent ensemble Rome et Constan­ti­nople. Une femme l’a convo­qué, pré­si­dé de fait, et fait appliquer.

Puis vient l’af­faire du fils. Constan­tin VI gran­dit, prend le pou­voir en 790, le par­tage mal, se rend impo­pu­laire par un divorce et un rema­riage qui scan­da­lisent les milieux monas­tiques, échoue mili­tai­re­ment contre les Bul­gares. En 797, le par­ti de sa mère l’ar­rête. On le conduit dans la Por­phy­ra, la chambre de por­phyre du palais où nais­saient les enfants impé­riaux — où il était né lui-même — et on lui crève les yeux avec assez de bru­ta­li­té pour qu’il en meure peu après.

Il faut peser le geste sans ana­chro­nisme. L’a­veu­gle­ment est, dans le sys­tème byzan­tin, une alter­na­tive à l’exé­cu­tion : un aveugle ne peut pas régner, donc il n’a plus besoin d’être tué. C’est une tech­nique poli­tique stan­dard, appli­quée à des dizaines de princes. Ce qui est excep­tion­nel ici n’est pas la méthode, c’est le lien. Une mère éli­mine son fils, et le fait dans la pièce où elle l’a mis au monde. Les chro­ni­queurs, qui lui devaient pour­tant les icônes, ne s’en sont jamais remis.

Elle règne seule cinq ans. C’est la pre­mière fois qu’une femme gou­verne l’Em­pire romain en son nom propre, sans mari ni fils au-des­sus d’elle.

La chan­cel­le­rie a un pro­blème de voca­bu­laire, et sa manière de le résoudre est un des docu­ments les plus curieux de l’his­toire byzan­tine. Sur les mon­naies d’or, elle est basi­lis­sa — impé­ra­trice, fémi­nin. Mais dans plu­sieurs actes offi­ciels, elle se fait appe­ler basi­leus, au mas­cu­lin : « Irène, grand empe­reur et auto­crate des Romains ». Ce n’est pas une coquet­te­rie. C’est une posi­tion juri­dique : la fonc­tion est mas­cu­line, la titu­laire est une femme, et plu­tôt que de fémi­ni­ser la fonc­tion on mas­cu­li­nise la titu­laire. On mesure là, à un mot près, les limites du sys­tème — et le fait qu’il ait plié plu­tôt que rompu.

Sa poli­tique fis­cale mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle est la vraie cause de sa chute. En 801, Irène sup­prime ou allège plu­sieurs impôts urbains de Constan­ti­nople et réduit les taxes doua­nières per­çues aux deux ver­rous des détroits, Aby­dos sur les Dar­da­nelles et Hié­ron à l’en­trée du Bos­phore. Le chro­ni­queur Théo­phane, ico­no­doule recon­nais­sant, y voit une œuvre de piété.

Du point de vue de l’É­tat, c’est une catas­trophe. Ces deux péages taxaient l’en­semble du tra­fic entre la mer Noire et la Médi­ter­ra­née — le blé, le pois­son salé, les esclaves, le bois, la cire. Y renon­cer, c’est ampu­ter la recette la plus sûre de l’Em­pire, celle qui ne dépend ni des récoltes ni des guerres mais sim­ple­ment de la géo­gra­phie. On ne tient pas une armée avec de la piété.

En octobre 802, le logo­thète du Tré­sor, un nom­mé Nicé­phore, la dépose. C’est le ministre des finances qui ren­verse l’im­pé­ra­trice, et il le fait sur un désac­cord bud­gé­taire. La pre­mière chose que fait Nicé­phore Ier une fois empe­reur est de réta­blir les taxes.

On l’exile d’a­bord à Prin­ki­po, la plus grande des îles des Princes, dans un couvent qu’elle avait elle-même fon­dé — élé­gance byzan­tine dont l’i­ro­nie n’a échap­pé à per­sonne — puis, jugée trop proche encore, à Les­bos. Théo­phane écrit qu’elle y filait la laine pour man­ger. Il faut pro­ba­ble­ment lire cette phrase comme un tableau édi­fiant plu­tôt que comme une obser­va­tion : la fileuse est l’emblème de l’hu­mi­li­té fémi­nine, et l’i­mage bou­clait trop bien pour qu’on y résiste.

Elle meurt le 9 août 803, moins d’un an après sa chute. On ramène son corps à Prin­ki­po. L’É­glise ortho­doxe la compte par­mi les saintes.

Reste, dans les chro­niques, une note étrange : en 802, des ambas­sades auraient cir­cu­lé en vue d’un mariage entre Irène et Char­le­magne, cou­ron­né empe­reur à Rome deux ans plus tôt. Théo­phane le rap­porte, per­sonne ne le confirme, et l’i­dée sent la recons­truc­tion rétros­pec­tive. Elle conti­nue pour­tant de fas­ci­ner, parce qu’elle des­sine une Médi­ter­ra­née qui n’a pas eu lieu — un empire unique refait par un mariage, la cas­sure de 800 refer­mée avant d’a­voir durci.


Zoé et Théo­do­ra, la légi­ti­mi­té par les femmes

En 843, une autre régente, une autre Théo­do­ra — veuve de l’empereur ico­no­claste Théo­phile, régente pour son fils Michel III — convoque le synode qui réta­blit défi­ni­ti­ve­ment les images ; l’É­glise ortho­doxe le com­mé­more encore le pre­mier dimanche de Carême, sous le nom de Triomphe de l’Orthodoxie.

Les deux res­tau­ra­tions du culte des images, en 787 et en 843, sont donc l’œuvre de deux femmes régnant au nom de fils mineurs. Judith Her­rin en a tiré un livre entier. L’ex­pli­ca­tion est poli­tique et non mys­tique : une régente a besoin d’une légi­ti­mi­té qui ne soit pas mili­taire, puisque l’ar­mée est le seul milieu qui lui reste abso­lu­ment fer­mé, et le par­ti monas­tique ico­no­doule lui offre exac­te­ment cela — une clien­tèle nom­breuse, urbaine, orga­ni­sée, hos­tile aux généraux.

Mais l’é­vé­ne­ment déci­sif pour notre affaire se pro­duit deux siècles plus tard, et c’est une émeute.

La dynas­tie macé­do­nienne, fon­dée en 867, règne depuis cent cin­quante ans. En 1028, Constan­tin VIII meurt sans fils. Il laisse deux filles vivantes : Zoé, une cin­quan­taine d’an­nées, et Théo­do­ra, un peu plus jeune. Toutes deux sont nées por­phy­ro­gé­nètes — dans la chambre de por­phyre — et ce mot, à ce moment pré­cis, cesse d’être un orne­ment pour deve­nir un titre de propriété.

On marie Zoé en catas­trophe à un haut fonc­tion­naire, Romain Argyre, qui devient empe­reur par elle. Il meurt dans son bain en 1034 ; le jour même, Zoé épouse un jeune Paphla­go­nien, Michel, qui devient Michel IV. Il meurt en 1041. Zoé adopte son neveu, qui devient Michel V.

Et Michel V com­met l’er­reur. En avril 1042, il fait ton­su­rer Zoé et l’exile à Prin­ki­po — encore l’île, encore le couvent.

La ville se sou­lève. Pas une fac­tion, pas une gar­ni­son : la ville. Michel Psel­los, qui y était, décrit des foules qui refluent des quar­tiers vers le palais, des femmes qu’il n’a­vait jamais vues sor­tir de chez elles mar­chant en tête, un empe­reur qui fait rame­ner Zoé en hâte et la montre au bal­con sans que cela suf­fise. On va cher­cher Théo­do­ra dans son monas­tère, on l’ins­talle à Sainte-Sophie, on la pro­clame. Michel V est aveuglé.

Il faut mesu­rer ce qui vient de se pas­ser. Le peuple de Constan­ti­nople s’est sou­le­vé, non pour un pro­gramme, non pour un pré­ten­dant mili­taire, mais pour deux femmes vieillis­santes, au motif qu’elles étaient nées dans la bonne chambre. La légi­ti­mi­té dynas­tique venait de démon­trer qu’elle pesait plus lourd que le pou­voir en exer­cice — et elle était, à cet ins­tant, entiè­re­ment féminine.

Pen­dant deux mois, en 1042, les deux sœurs règnent ensemble. Elles siègent côte à côte, les mon­naies les repré­sentent toutes deux, les actes portent les deux noms. Puis Zoé, qui ne sup­porte ni sa sœur ni le tra­vail de gou­ver­ner, se rema­rie une troi­sième fois avec Constan­tin IX Monomaque.

Psel­los a lais­sé d’elle un por­trait qu’il faut lire avec méfiance, car c’est un écri­vain avant d’être un témoin : le teint res­té clair, les mains tou­jours en mou­ve­ment, l’in­ca­pa­ci­té à tenir un compte, l’or dis­tri­bué par poi­gnées, et sur­tout les appar­te­ments pri­vés trans­for­més en ate­lier de par­fu­me­rie, bra­se­ros allu­més été comme hiver, ser­vantes occu­pées à broyer et dis­til­ler. On y a vu de la coquet­te­rie sénile. On peut y voir la seule pro­duc­tion qu’une femme pût diri­ger de ses mains, quand tout le reste — l’ar­mée, le fisc, la diplo­ma­tie — pas­sait obli­ga­toi­re­ment par des hommes.

Zoé meurt en 1050. Théo­do­ra reprend le pou­voir seule en 1055, à plus de soixante-dix ans, gou­verne dix-huit mois avec une fer­me­té que les chro­ni­queurs lui reprochent en des termes qu’ils n’emploient jamais pour un homme, et meurt en août 1056 sans héritier.

La dynas­tie macé­do­nienne s’é­teint dans un lit de vieille femme. Vingt-cinq ans de désordre suivent, jus­qu’à ce qu’un clan mili­taire prenne le pou­voir et invente une autre manière de gou­ver­ner — dans laquelle, pré­ci­sé­ment, les femmes vont trou­ver une place nouvelle.


Le chry­so­bulle de 1081

Alexis Com­nène s’empare du trône en avril 1081. En août, il doit par­tir com­battre les Nor­mands de Robert Guis­card, qui viennent de débar­quer en Épire. Avant de s’embarquer, il fait rédi­ger un acte scel­lé d’or — un chry­so­bulle — qui confie l’in­té­gra­li­té du gou­ver­ne­ment civil à sa mère, Anne Dalassène.

Sa fille, Anne Com­nène, en cite les termes dans l’Alexiade, et l’in­sis­tance du texte est frap­pante : tout ce que déci­de­ra l’im­pé­ra­trice-mère aura force de loi ; ses ordres écrits vau­dront ordres impé­riaux ; nul ne pour­ra lui deman­der de comptes, ni de son vivant ni après. Ce n’est pas une régence pro­vi­soire, c’est une délé­ga­tion géné­rale et irré­vo­cable de la sou­ve­rai­ne­té administrative.

Elle exer­ce­ra ce pou­voir une ving­taine d’an­nées, presque sans inter­rup­tion, pen­dant qu’A­lexis fait la guerre en Épire, en Thrace, en Ana­to­lie. Elle nomme, révoque, arbitre, encaisse, pré­side le tri­bu­nal. Anne Com­nène, qui l’ad­mi­rait, la décrit réglant la jour­née du palais comme une hor­loge et expul­sant la fri­vo­li­té des appar­te­ments — por­trait d’une abbesse laïque régnant sur un couvent qui se trouve être l’Empire.

Ce n’est pas une ano­ma­lie mais l’ex­pres­sion d’un sys­tème. Les Com­nènes ont rem­pla­cé la vieille bureau­cra­tie civile par un gou­ver­ne­ment de clan : les grandes charges vont aux frères, aux gendres, aux cou­sins ; on invente des titres pour clas­ser les degrés de paren­té — sébas­to­cra­tor, pan­hy­per­sé­baste, césa­ris­sa, sébas­to­cra­to­ris­sa — et l’or­ga­ni­gramme de l’É­tat devient un arbre généalogique.

Or, dans un gou­ver­ne­ment de paren­té, les femmes sont des nœuds. Elles sont ce par quoi une famille s’a­grège à une autre ; elles apportent des terres et des clients ; elles gardent des rela­tions avec leur lignage d’o­ri­gine et deviennent des canaux per­ma­nents entre deux mai­sons. Le mariage cesse d’être une affaire pri­vée pour deve­nir l’ins­tru­ment prin­ci­pal de la poli­tique inté­rieure — et celles qui le concluent, le négo­cient et le rompent acquièrent méca­ni­que­ment du poids.

C’est un des para­doxes de cette his­toire, et il vaut d’être for­mu­lé net­te­ment : le pou­voir fémi­nin ne pro­gresse pas quand l’É­tat se moder­nise, il pro­gresse quand l’É­tat se per­son­na­lise. Chaque fois que Byzance se replie sur la famille — après 1081, après 1261 — les femmes remontent. Chaque fois qu’elle se dote d’une admi­nis­tra­tion forte, elles redes­cendent. Rien de ce qu’elles gagnent n’est acquis par le droit public ; tout est gagné par le droit privé.


Les typi­ka, ou l’ab­besse comme chef d’entreprise

Il faut cher­cher un peu, dans le quar­tier de Fatih, pour trou­ver Fena­ri İsa Camii. La mos­quée est prise entre une ave­nue à quatre voies et des immeubles des années soixante-dix ; on la manque faci­le­ment. C’est en réa­li­té deux églises acco­lées, en brique et pierre alter­nées, avec cette maçon­ne­rie byzan­tine tar­dive qui joue des lits colo­rés comme d’une trame textile.

L’é­glise nord date de 907. L’é­glise sud, ajou­tée à la fin du XIIIe siècle, avec sa gale­rie qui contourne l’en­semble par l’ouest et par le sud, est l’œuvre d’une femme : Théo­do­ra Paléo­logue, veuve de Michel VIII, celui qui avait repris Constan­ti­nople aux Latins en 1261.

Elle a lais­sé son règle­ment de fon­da­tion — son typi­kon — et ce docu­ment est l’une des sources les plus concrètes que nous ayons sur la manière dont une ins­ti­tu­tion fémi­nine byzan­tine fonc­tion­nait réel­le­ment. Il faut le lire comme on lit un bilan d’entreprise.

Effec­tif : cin­quante moniales exac­te­ment. Répar­ti­tion : trente affec­tées à l’of­fice litur­gique, vingt aux tâches domes­tiques. Immo­bi­li­sa­tions : les deux églises, les bâti­ments conven­tuels, et un hôpi­tal de douze lits construit à côté, réser­vé aux femmes du dehors, avec un per­son­nel médi­cal sala­rié. Actif fon­cier : des pro­prié­tés en Asie Mineure, en Thrace, et dans Constan­ti­nople même, dont les reve­nus assurent le fonc­tion­ne­ment. Gou­ver­nance : l’hi­gou­mène est élue par la com­mu­nau­té ; le monas­tère est décla­ré indé­pen­dant, c’est-à-dire sous­trait à la tutelle épis­co­pale ; la pro­tec­tion impé­riale est confiée nom­mé­ment au fils de la fon­da­trice, Andro­nic II, et à ses successeurs.

Un couvent byzan­tin de cette caté­go­rie est donc simul­ta­né­ment : une pro­prié­taire fon­cière impor­tante, un employeur qui recrute des méde­cins et des régis­seurs, un éta­blis­se­ment hos­pi­ta­lier, une mai­son de retraite pour les femmes de la famille impé­riale, et un mau­so­lée. L’é­glise Saint-Jean-Bap­tiste que Théo­do­ra ajoute au sud est expli­ci­te­ment des­ti­née aux sépul­tures des Paléo­logues. Elle y sera enter­rée, ain­si que son fils l’empereur Andro­nic II, plu­sieurs prin­cesses, et jus­qu’à une fian­cée russe de Jean VIII morte en 1417.

Le typi­kon de Théo­do­ra n’est pas iso­lé. Un siècle et demi plus tôt, Irène Dou­kas, femme d’A­lexis Ier, avait rédi­gé pour son propre monas­tère — la Théo­to­kos Kécha­ri­tô­mé­nè, « com­blée de grâce » — un règle­ment bien plus long, conser­vé inté­gra­le­ment, et qui dit autant par ses contra­dic­tions que par ses règles.

La Kécha­ri­tô­mé­nè était le ver­sant fémi­nin d’un double monas­tère, ados­sé à un éta­blis­se­ment mas­cu­lin dédié au Christ Phi­lan­thrope, dans le dixième quar­tier de la ville, entre l’a­que­duc de Valens et le palais des Bla­chernes. Rien n’en sub­siste : les Latins l’ont pro­ba­ble­ment détruite après 1204.

Le texte pres­crit une clô­ture stricte — l’aba­ton, inter­dic­tion abso­lue à tout homme de fran­chir la porte. Puis il pré­voit les excep­tions, et les excep­tions sont l’es­sen­tiel : le monas­tère pos­sède des domaines, ces domaines exigent des admi­nis­tra­teurs, et ces admi­nis­tra­teurs sont des laïcs, donc des hommes, qui rendent compte à l’hi­gou­mène. Une ins­ti­tu­tion murée contre les hommes en emploie pour gérer sa for­tune. La fon­da­trice sti­pule par ailleurs, pour elle-même et ses des­cen­dantes, un jeu de pri­vi­lèges : ses petites-filles seront admises de droit, avec appar­te­ments sépa­rés, table meilleure et ser­vantes personnelles.

On peut sou­rire de ce mélange de règle et de passe-droits. Il vaut mieux y voir ce qu’il est : un contrat entre une dynas­tie et une ins­ti­tu­tion. La dynas­tie donne des terres et une pro­tec­tion ; l’ins­ti­tu­tion garan­tit en échange le loge­ment des femmes deve­nues encom­brantes, les prières per­pé­tuelles, et une tombe.

Car c’est là la fonc­tion sociale déci­sive du couvent byzan­tin, et elle est par­fai­te­ment ration­nelle. Que faire d’une veuve impé­riale de qua­rante ans qui ne doit sur­tout pas se rema­rier, parce que son rema­riage trans­met­trait un droit sur l’Em­pire à une autre famille ? On la fait moniale. Que faire d’une prin­cesse dont l’al­liance a ces­sé d’être utile ? Moniale. Que faire d’une impé­ra­trice dépo­sée qu’on ne veut pas tuer ? Moniale.

Le voile est à la fois une retraite et une neu­tra­li­sa­tion, et les mêmes murs servent aux deux usages : Irène l’A­thé­nienne finit dans un couvent qu’elle avait fon­dé, Zoé est ton­su­rée de force en 1042, Théo­do­ra est arra­chée à son monas­tère par une émeute puis y retourne. Les îles de la Mar­ma­ra, avec leurs pins et leurs petits monas­tères, ont ser­vi de salle d’at­tente à cette pro­cé­dure pen­dant huit siècles.

Mais un couvent n’est pas seule­ment une pri­son douce. Une higou­mène de la Kécha­ri­tô­mé­nè ou de Lips gère un patri­moine, engage du per­son­nel, plaide devant les tri­bu­naux, négo­cie avec le fisc, accueille des malades. C’est la seule posi­tion dans toute la socié­té byzan­tine où une femme exerce une auto­ri­té directe, per­ma­nente et légale sur d’autres per­sonnes, y com­pris sur des hommes sala­riés. Elle n’est pas nom­mée par un homme : elle est élue par ses semblables.

Rap­por­té à l’é­chelle de la longue durée, c’est peut-être le fait le plus impor­tant de tout ce dos­sier. Les impé­ra­trices durent une géné­ra­tion. Les cou­vents durent des siècles, et se trans­mettent entre femmes.


Anne Com­nène à la Kécharitôménè

Anne Com­nène naît en 1083 dans la chambre de por­phyre. On la fiance à un jeune Dou­kas dont l’as­cen­dance impé­riale devait, si tout allait bien, faire d’elle une impé­ra­trice. Le fian­cé meurt. Son frère Jean naît. En 1118, à la mort d’A­lexis, c’est Jean qui prend le trône.

Il y a ensuite une conspi­ra­tion, ou l’ombre d’une : Anne et sa mère auraient ten­té d’é­car­ter Jean au pro­fit du mari d’Anne, Nicé­phore Bryenne, qui n’au­rait pas vou­lu s’y prê­ter. L’af­faire est mal docu­men­tée et sent la recons­truc­tion. Ce qui est sûr, c’est qu’Anne dis­pa­raît de la vie publique et se retire à la Kécha­ri­tô­mé­nè — le monas­tère de sa mère.

Elle y pas­se­ra une tren­taine d’an­nées. Elle y anime un cercle de savants qui com­mente Aris­tote — l’un d’eux, Michel d’É­phèse, dit tra­vailler à la demande d’une prin­cesse, ce qui a valu à Anne d’être cré­di­tée d’une relance des études aris­to­té­li­ciennes. Et, autour de 1150, âgée de près de soixante-dix ans, elle écrit l’Alexiade : quinze livres sur le règne de son père.

C’est la seule his­toire d’am­pleur écrite par une femme dans tout le Moyen Âge grec. Le grec en est déli­bé­ré­ment archaï­sant, cal­qué sur Thu­cy­dide, dif­fi­cile ; l’au­teur y déploie une culture de rhé­to­rique, de méde­cine, de géo­gra­phie mili­taire, et connaît le voca­bu­laire tech­nique des sièges et des flottes.

C’est aus­si un texte qui ment, ou plu­tôt qui plaide. Alexis y est irré­pro­chable ; les Croi­sés y sont des bar­bares avides — le por­trait de Bohé­mond de Tarente est un mor­ceau d’an­tho­lo­gie de fas­ci­na­tion hos­tile ; les rivaux y sont ridi­cules. Et le pro­logue s’ouvre sur une plainte, celle d’une femme qui a tout per­du et qui écrit pour cette raison.

Cer­tains ont vou­lu lui reti­rer son livre, en attri­buant les par­ties mili­taires aux notes de son mari. L’ar­gu­ment n’a guère convain­cu, et il repose au fond sur une pré­misse simple : l’i­dée qu’une femme byzan­tine ne pou­vait pas savoir com­ment on prend une ville. Or elle avait vu son père par­tir en cam­pagne pen­dant trente-sept ans, elle avait lu les rap­ports, elle avait enten­du les géné­raux dîner à la table impé­riale. Elle savait pro­ba­ble­ment mieux que la plu­part des hommes qui écri­vaient alors.

Il y a une page, dans le der­nier livre, où elle décrit l’a­go­nie d’A­lexis : les méde­cins qui se contre­disent, le pouls qu’elle prend elle-même, la res­pi­ra­tion qu’elle compte, le diag­nos­tic qu’elle pose. Elle a lu Galien. C’est le seul moment du livre où l’au­to­ri­té de l’au­teur n’est pas emprun­tée à son père.


Les femmes du dehors : actrices, cour­ti­sanes, Kassia

Il reste la troi­sième caté­go­rie du titre, et c’est celle sur laquelle nous savons le moins, pour une rai­son simple : les pros­ti­tuées byzan­tines n’ont pas lais­sé d’ar­chives, et les hommes qui parlent d’elles le font en deux registres seule­ment, la loi et l’édification.

Le droit crée d’a­bord une caté­go­rie : les sce­ni­cae, les femmes de scène. Actrices, dan­seuses, musi­ciennes de cirque, elles sont juri­di­que­ment infâmes, ne peuvent épou­ser un homme de rang, ne peuvent héri­ter nor­ma­le­ment, ne peuvent témoi­gner. La fron­tière avec la pros­ti­tu­tion n’est pas tra­cée, parce que per­sonne ne cher­chait à la tracer.

Il y a ensuite une réa­li­té éco­no­mique qu’on situe mal. Constan­ti­nople est un port de plu­sieurs cen­taines de mil­liers d’ha­bi­tants, avec une gar­ni­son, une marine, un flux per­ma­nent de mar­chands et de pèle­rins ; les quar­tiers bas, vers le Neo­rion, concen­traient les tavernes, et les lois de Jus­ti­nien men­tionnent le raco­lage aux abords des églises. Les prix, les cir­cuits, les pro­prié­taires des mai­sons : rien.

Et il y a enfin la lit­té­ra­ture, qui a inven­té un per­son­nage : la cour­ti­sane repen­tie. Péla­gie d’An­tioche, dan­seuse conver­tie deve­nue ermite à Jéru­sa­lem sous un habit d’homme ; Marie l’É­gyp­tienne, pros­ti­tuée d’A­lexan­drie qui paie de son corps son pas­sage vers la Terre sainte, puis passe qua­rante-sept ans au désert. Immenses suc­cès popu­laires, tra­duits dans toutes les langues du bassin.

Il faut se méfier de leur ten­dresse appa­rente. Le récit de conver­sion sauve une femme à condi­tion qu’elle cesse d’être une femme : le désert, le jeûne, l’ha­bit mas­cu­lin, l’ef­fa­ce­ment du corps. Il ne dit rien de celles qui n’ont pas quit­té la ville. La Méta­noia de Théo­do­ra obéit à la même logique — cinq cents corps reti­rés de la cir­cu­la­tion, finan­cés par le tré­sor, mora­le­ment présentables.

Une seule voix nous par­vient de ce côté-là du monde, et elle vient d’une femme qui a pré­ci­sé­ment refu­sé le rôle.

Kas­sia naît vers 805 dans une famille aisée de Constan­ti­nople. La légende — car c’en est une, rap­por­tée tar­di­ve­ment — la fait figu­rer au choix de fian­cée de l’empereur Théo­phile. Il s’ap­proche d’elle, lui dit que c’est par une femme que sont venus les maux ; elle répond que c’est aus­si par une femme que sont venus les biens ; il se détourne et donne la pomme d’or à une autre. L’a­nec­dote est trop bien faite pour être vraie, et trop juste pour être écar­tée : elle raconte exac­te­ment ce qu’il en coû­tait d’a­voir de la repartie.

Ce qui est docu­men­té, c’est la suite. Kas­sia fonde un monas­tère vers 843 dans le quar­tier occi­den­tal de la ville et le dirige. Elle prend par­ti pour les icônes contre l’empereur, ce qui lui vaut, dit-on, le fouet. Elle écrit des épi­grammes brèves et sèches, dont quelques-unes sur la bêtise, qu’elle jugeait pire que le vice. Et elle com­pose des hymnes.

Une tren­taine d’entre eux sont entrés dans les livres litur­giques de l’É­glise ortho­doxe et y sont res­tés. Le plus célèbre est le tro­paire du Mer­cre­di saint, dit hymne de Kas­sia­ni : la péche­resse qui apporte le par­fum, qui pleure sur les pieds du Christ, et qui parle à la pre­mière per­sonne. On le chante encore chaque année, dans toutes les églises ortho­doxes du monde, sur une mélo­die consi­dé­rée comme la sienne.

C’est la seule com­po­si­trice du Moyen Âge dont la musique soit encore exé­cu­tée aujourd’­hui par tra­di­tion inin­ter­rom­pue. Et son texte le plus fameux est un mono­logue de pros­ti­tuée écrit par une abbesse — ce qui referme assez exac­te­ment le tri­angle de ce chapitre.


Mis­tra, Thes­sa­lo­nique, Ježevo

À Mis­tra, au-des­sus de la plaine de Sparte, la pente est si raide que les églises s’ac­crochent les unes au-des­sus des autres. En bas la Métro­pole, plus haut le Bron­to­chion, tout au fond la Pan­ta­nas­sa, où quelques moniales vivent encore et vous offrent un lou­koum et un verre d’eau fraîche. Ce fut au XVe siècle le centre intel­lec­tuel le plus vivant du monde grec, et sa cour comp­tait des femmes venues de loin.

En 1421, on marie le des­pote Théo­dore II Paléo­logue à une Ita­lienne, Cléope Mala­tes­ta, de la mai­son de Rimi­ni. Elle tra­verse l’A­dria­tique, monte à Mis­tra, se conver­tit à l’or­tho­doxie — ce qui pro­voque un inci­dent avec Rome — et meurt douze ans plus tard. Gémiste Plé­thon, celui qui ira à Flo­rence en 1439 y ral­lu­mer le pla­to­nisme, écrit son orai­son funèbre ; Bes­sa­rion aus­si. Une prin­cesse de Romagne enter­rée dans le Pélo­pon­nèse et pleu­rée en grec attique : c’est la Médi­ter­ra­née du XVe siècle en une phrase.

Cent vingt ans plus tôt, à Thes­sa­lo­nique, une autre étran­gère avait fait mieux qu’être pleu­rée. Yolande de Mont­fer­rat, mariée en 1284 à Andro­nic II sous le nom d’I­rène, vou­lut que l’Em­pire fût par­ta­gé entre ses fils en apa­nages, à la manière occi­den­tale. Andro­nic refu­sa : la sou­ve­rai­ne­té romaine ne se divise pas. Elle quit­ta la capi­tale, s’ins­tal­la à Thes­sa­lo­nique et y tint jus­qu’à sa mort, en 1317, une cour paral­lèle avec son tré­sor propre, d’où elle mariait ses enfants aux dynas­ties bal­ka­niques et finan­çait ce qu’elle vou­lait. Une impé­ra­trice en séces­sion, vivant de sa dot.

Et il y a enfin le cas qui clôt vrai­ment l’af­faire, parce qu’il sur­vit à l’Empire.

Mara Bran­ko­vić est la fille du des­pote de Ser­bie. En 1435 on l’en­voie au harem du sul­tan Mou­rad II — mariage poli­tique, comme les Byzan­tins en pra­ti­quaient depuis tou­jours, sauf que le par­te­naire a chan­gé de reli­gion. Elle ne se conver­tit pas. Mou­rad meurt en 1451 ; son fils Meh­med, celui qui pren­dra Constan­ti­nople deux ans plus tard, traite sa belle-mère chré­tienne avec une défé­rence constante et lui donne des terres près de Ser­rès, à Ježevo.

De là, plus de trente ans durant, Mara devient l’in­ter­mé­diaire obli­gée entre la Porte et le monde ortho­doxe : les ambas­sa­deurs véni­tiens et ragu­séens passent par elle, elle inter­vient dans la dési­gna­tion des patriarches, elle pro­tège les monas­tères de l’A­thos — Chi­lan­dar et Saint-Paul, dont elle est la bien­fai­trice prin­ci­pale. Elle meurt en 1487, trente-quatre ans après la fin de Byzance.

Elle n’a jamais por­té de cou­ronne. Elle avait une dot, des terres, un lignage, un réseau monas­tique et une posi­tion d’in­ter­mé­diaire — soit exac­te­ment la boîte à outils byzan­tine, remon­tée à l’i­den­tique dans un empire otto­man qui, ayant héri­té de la géo­gra­phie, héri­tait aus­si des mécanismes.

C’est le point brau­de­lien de toute cette his­toire. Les régimes tombent en un après-midi. Les manières d’exer­cer le pou­voir mettent des siècles à s’u­ser, et sou­vent elles ne s’usent pas : elles changent de langue.


L’hé­ri­tage

Il ne reste presque rien de maté­riel. La Kécha­ri­tô­mé­nè a dis­pa­ru sans trace au sol ; on la situe approxi­ma­ti­ve­ment entre l’a­que­duc et les Bla­chernes, dans un quar­tier de ruelles en pente et de garages. La Méta­noia n’est plus qu’une ligne dans Pro­cope. Le Grand Palais, avec sa chambre de por­phyre, est sous les hôtels de Sultanahmet.

Reste Fena­ri İsa Camii, où l’on entre en ôtant ses chaus­sures, et où une moquette verte couvre le sol sous lequel dorment les Paléo­logues. Reste, à Sainte-Sophie, le disque vert de la loge, que des mil­liers de pieds polissent chaque jour sans savoir. Reste, dans la gale­rie sud, le pan­neau de mosaïque où Zoé et Constan­tin IX encadrent le Christ, avec ses visages refaits et son ins­crip­tion regra­vée : on a chan­gé les têtes, on n’a pas chan­gé le sien.

Et res­tent les textes, qui sont la part la plus solide. Les typi­ka de la Kécha­ri­tô­mé­nè et de Lips existent encore, tra­duits, lisibles en entier : le nombre de moniales, le menu du carême, le salaire du méde­cin, le nom des vil­lages qui payaient. Ce ne sont pas des docu­ments héroïques, ce sont des docu­ments d’exploitation.

On raconte volon­tiers l’his­toire des femmes de Byzance comme une suite de coups de théâtre : la dan­seuse deve­nue impé­ra­trice, la mère qui aveugle son fils, la vieille dame rame­née au trône par l’é­meute. Ces scènes ont eu lieu et elles sont mémo­rables. Mais elles sont l’écume.

Des­sous, il y a une couche plus lente : des femmes qui pos­sé­daient, qui prê­taient, qui géraient, qui embau­chaient, qui filaient de la soie pour un salaire, qui tenaient un livre de comptes de monas­tère, qui ins­cri­vaient leur nom en tête d’un acte parce que la terre venait de leur mère. Cela n’a pro­duit aucune révo­lu­tion et n’a été reven­di­qué par per­sonne. Cela a duré mille cent ans, puis a conti­nué sous un autre empire, dans une autre langue, avec les mêmes outils.

Sur le fer­ry qui revient de Büyü­ka­da au cré­pus­cule, quand les îles s’é­teignent une à une der­rière le sillage, on pense à Irène débar­quant ici avec sa garde, puis rem­bar­quant pour Les­bos ; à Zoé ton­su­rée qu’on ramène en hâte parce que la ville hurle son nom. Et puis on pense à toutes celles dont on ne sau­ra jamais le nom, qui filaient de la soie dans les ruelles der­rière le port, et sans le tra­vail des­quelles il n’y aurait eu ni pourpre, ni cou­vents, ni mosaïques à regraver.


Notes sur les sources

Pro­cope. L’His­toire secrète est le prin­ci­pal réser­voir d’a­nec­dotes sur Théo­do­ra, et le plus dou­teux. Elle a été écrite par un homme dont les deux autres ouvrages disent l’in­verse, dans un contexte de ran­cune séna­to­riale. Les faits ins­ti­tu­tion­nels (légis­la­tion, fon­da­tions, pro­tec­tion des mono­phy­sites) sont recou­pés par d’autres sources — Jean d’É­phèse, les Novelles elles-mêmes — et peuvent être tenus pour acquis. Les faits pri­vés ne peuvent pas.

Le dis­cours de Nika. La phrase sur la pourpre comme lin­ceul est rap­por­tée par Pro­cope dans les Guerres, mais la for­mule cir­cu­lait dans la tra­di­tion rhé­to­rique grecque bien avant. Il faut la lire comme une com­po­si­tion, non comme une transcription.

Le chiffre de trente mille morts à l’hip­po­drome en 532 est celui des chro­ni­queurs ; les éva­lua­tions modernes varient beau­coup et il est pro­ba­ble­ment gonflé.

Les cinq cents pen­sion­naires de la Méta­noia viennent des Édi­fices, texte pané­gy­rique. Le chiffre est peut-être arron­di vers le haut ; l’exis­tence de la fon­da­tion ne l’est pas.

Le titre de « basi­leus » por­té par Irène. Ses mon­naies d’or portent basi­lis­sa. La forme mas­cu­line appa­raît dans des actes de chan­cel­le­rie. Le contraste est réel, mais la por­tée qu’on lui donne varie selon les his­to­riens : cer­tains y voient une reven­di­ca­tion déli­bé­rée, d’autres une simple com­mo­di­té de formulaire.

L’exil et la fin d’I­rène. Théo­phane le Confes­seur est notre source prin­ci­pale, et il est dou­ble­ment enga­gé : ico­no­doule, donc recon­nais­sant, et mora­liste, donc por­té aux tableaux édi­fiants. L’i­mage de l’im­pé­ra­trice filant la laine à Les­bos appar­tient à ce registre.

Le pro­jet de mariage entre Irène et Char­le­magne (802) repose sur un pas­sage iso­lé de Théo­phane et n’est confir­mé par aucune source occi­den­tale contem­po­raine. À trai­ter comme incertain.

Le « choix de fian­cée » impé­rial, qui aurait conduit Irène puis d’autres au palais, est une ins­ti­tu­tion contes­tée : plu­sieurs his­to­riens y voient un motif hagio­gra­phique répé­té plu­tôt qu’une pro­cé­dure réelle.

L’é­pi­sode de Kas­sia et Théo­phile n’ap­pa­raît que dans des chro­niques net­te­ment pos­té­rieures. C’est une légende. En revanche, la fon­da­tion de son monas­tère, sa posi­tion ico­no­doule et son œuvre hym­no­gra­phique sont attes­tées, et l’at­tri­bu­tion de l’hymne du Mer­cre­di saint est accep­tée par la tra­di­tion litur­gique comme par la plu­part des musicologues.

Le por­trait de Zoé par Psel­los (ate­lier de par­fums, pro­di­ga­li­té, inca­pa­ci­té comp­table) est une construc­tion lit­té­raire d’un auteur qui écrit après coup pour un public de cour. Les faits publics — mariages, émeute de 1042, règne conjoint des deux sœurs — sont soli­de­ment éta­blis par ailleurs, notam­ment par les monnaies.

La mosaïque de Zoé à Sainte-Sophie a été retou­chée : têtes dépo­sées et refaites, ins­crip­tion modi­fiée. L’ex­pli­ca­tion tra­di­tion­nelle (les trois maris suc­ces­sifs) est plau­sible mais dis­cu­tée ; cer­tains rat­tachent la reprise à la dam­na­tion de mémoire de Michel V.

Le chry­so­bulle de 1081 ne nous est connu que par la cita­tion qu’en donne Anne Com­nène, par­tie pre­nante. Le fait de la délé­ga­tion n’est pas contes­té ; l’am­pleur exacte des termes, un peu.

L’Alexiade. L’hy­po­thèse d’une rédac­tion par­tiel­le­ment due à Nicé­phore Bryenne, avan­cée dans les années 1990, n’est aujourd’­hui sui­vie que par une mino­ri­té d’his­to­riens. Le récit de la conspi­ra­tion de 1118 est en revanche fra­gile : il repose lar­ge­ment sur des sources hos­tiles à Anne.

Le typi­kon de Lips est daté entre 1294 et 1301 ; la data­tion pré­cise fait l’ob­jet d’une dis­cus­sion. Les chiffres cités (cin­quante moniales, trente à l’of­fice et vingt aux tâches domes­tiques, hôpi­tal de douze lits) pro­viennent du texte lui-même.

Mara Bran­ko­vić. Son rôle diplo­ma­tique et sa pro­tec­tion de l’A­thos sont bien docu­men­tés par les archives serbes, otto­manes et atho­nites. Le détail des reliques léguées à Saint-Paul relève en par­tie de la tra­di­tion monastique.

Pour aller plus loin, les typi­ka byzan­tins — dont ceux de la Kécha­ri­tô­mé­nè et de Lips — sont tra­duits inté­gra­le­ment dans les Byzan­tine Monas­tic Foun­da­tion Docu­ments de Dum­bar­ton Oaks, en accès libre. Les tra­vaux d’An­ge­li­ki Laiou sur les femmes, la famille et l’é­co­no­mie res­tent la base indis­pen­sable ; ceux de Judith Her­rin, plus nar­ra­tifs, sont la meilleure porte d’entrée.

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