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La can­ta­trice du Kämp — Cha­pitres 7 à 9

La can­ta­trice du Kämp — Cha­pitres 7 à 9

La can­ta­trice du Kämp

La can­ta­trice du Kämp

Cha­pitres 7 à 9

 

L’Allemagne

Ber­lin. 1923.

L’inflation est folle. Un dol­lar vaut quatre bil­lions de marks. On trans­porte l’argent dans des brouettes pour ache­ter une miche de pain. Les gens brûlent les billets pour se chauf­fer — c’est moins cher que le bois.

Et pour­tant, Ber­lin est vivante. Ber­lin est la ville la plus vivante du monde. Les caba­rets, les théâtres, les salles de concert — tout fonc­tionne, tout explose, tout invente. On dirait que la catas­trophe a libé­ré quelque chose, une éner­gie déses­pé­rée, une joie de fin du monde.

Alma chante au Staat­so­per. Elle a qua­rante-trois ans. Elle n’est plus la jeune diva de Saint-Péters­bourg, mais elle est encore belle, encore puis­sante. Sa voix a mûri. Elle chante moins aigu, plus pro­fond. Les cri­tiques parlent de « voix autom­nale », ce qui est une façon polie de dire qu’elle vieillit.

Elle vit dans un appar­te­ment de Char­lot­ten­burg, près du Kurfürs­ten­damm. Trois pièces, des meubles dépa­reillés, un pia­no demi-queue qu’elle a payé une for­tune — en marks, c’est-à-dire presque rien.

Elle est seule. Elle a choi­si d’être seule. Après Alexeï, après la guerre, après tout, elle ne veut plus d’homme dans sa vie. Les hommes com­pliquent. Les hommes prennent de la place. Elle pré­fère sa soli­tude, ses par­ti­tions, ses souvenirs.

Mais par­fois…

Elle s’appelle Margarethe.

Pia­niste. Accom­pa­gna­trice. Trente ans, des che­veux noirs cou­pés court, des yeux verts, des mains longues et ner­veuses. Elle tra­vaille avec Alma depuis six mois. Elle vient répé­ter trois fois par semaine, dans l’appartement de Charlottenburg.

Au début, c’est pure­ment pro­fes­sion­nel. Mar­ga­rethe joue, Alma chante. Elles tra­vaillent des heures, les mêmes airs, les mêmes pas­sages dif­fi­ciles. Mar­ga­rethe est exi­geante, presque dure. Elle ne fait pas de com­pli­ments. Elle dit : « Encore » ou « Mieux » ou « Non, pas comme ça ».

Alma l’admire. Elle n’a pas l’habitude d’admirer les gens. Mais Mar­ga­rethe a quelque chose — cette même chose que Sibe­lius avait vue en elle, autre­fois. Un talent brut, une présence.

C’est un soir de décembre que ça arrive.

Elles ont répé­té tard. Dehors, il neige. Ber­lin est blanc et silen­cieux. Mar­ga­rethe se lève du pia­no, elle s’étire, elle dit :

— Je suis fatiguée.

— Reste, dit Alma. Je vais pré­pa­rer du thé.

Mar­ga­rethe reste. Elles boivent du thé, elles parlent. De musique d’abord, puis d’autre chose. De leur vie, de leurs choix, de leurs soli­tudes. Mar­ga­rethe aus­si est seule. Mar­ga­rethe aus­si a choisi.

— Les hommes ne m’intéressent pas, dit-elle soudain.

Alma ne répond pas. Elle com­prend. Elle com­prend depuis long­temps, peut-être depuis le pre­mier jour, mais elle ne vou­lait pas voir.

— Et toi ? demande Margarethe.

— Moi, je ne sais pas. Je ne sais plus.

Mar­ga­rethe pose sa tasse. Elle s’approche. Elle prend la main d’Alma.

— Tu veux savoir ?

Ce qui se passe ensuite, Alma ne l’a jamais racon­té à personne.

Pas parce que c’est hon­teux — elle n’a pas honte. Mais parce que c’est intime. Parce que ça lui appar­tient. Parce que cer­taines choses ne se par­tagent pas.

Elle se sou­vient de la dou­ceur. De la len­teur. Des mains de Mar­ga­rethe sur son corps, si dif­fé­rentes des mains des hommes, plus légères, plus pré­cises. Elle se sou­vient du plai­sir, nou­veau, étrange, comme une note qu’on n’a jamais chan­tée et qu’on découvre sou­dain dans sa propre voix.

Ça dure un an. Un an de répé­ti­tions et de nuits, de musique et de peau. Puis Mar­ga­rethe part pour Vienne, un enga­ge­ment qu’elle ne peut pas refu­ser. Elles s’écrivent quelques mois, puis les lettres s’espacent, puis elles cessent.

Alma ne la rever­ra jamais. Elle appren­dra, des années plus tard, que Mar­ga­rethe est morte en 1942, dans un camp. Les nazis n’aimaient pas les femmes comme Mar­ga­rethe. Les nazis n’aimaient pas grand-chose.

Ber­lin, 1923–1933. Dix ans.

Dix ans de chant, de scène, de suc­cès. Dix ans de soli­tude aus­si, après Mar­ga­rethe. Elle ne retrouve per­sonne. Elle ne cherche pas. Elle a son art, c’est suffisant.

Puis Hit­ler arrive. Les choses changent. L’air devient irres­pi­rable. Les amis juifs partent, un par un, vers Paris, vers Londres, vers l’Amérique. Elle reste encore un peu, par iner­tie, par entê­te­ment. Puis elle aus­si s’en va.

Retour à Hel­sin­ki. 1934. La Fin­lande neutre, la Fin­lande tran­quille. Le Kämp qui l’attend, comme toujours.

Elle a cin­quante-quatre ans. Elle sait que sa car­rière est finie, ou presque. Les grandes scènes ne veulent plus d’elle. Mais elle peut encore don­ner des concerts, des réci­tals, des leçons. Elle peut encore vivre.

Et vivre, c’est déjà beau­coup. Vivre, c’est déjà tout.

Aino­la

Elle prend le train pour Järvenpää.

Une heure de tra­jet, à tra­vers la forêt de bou­leaux et de pins. La neige couvre tout. Le wagon est presque vide — quelques pay­sans, une femme avec un enfant, un homme en par­des­sus qui lit le jour­nal. Per­sonne ne parle. Le silence fin­lan­dais, encore.

Elle n’a pas pré­ve­nu. Elle n’a pas osé. Sibe­lius ne reçoit plus per­sonne, dit-on. Il vit reclus dans sa mai­son d’Ainola avec sa femme Aino, il refuse les inter­views, les visites, les hom­mages. Le plus grand com­po­si­teur vivant s’est muré dans le silence.

Mais elle veut essayer. Elle a besoin de le voir. Elle ne sau­rait pas dire pour­quoi — un pres­sen­ti­ment, peut-être. L’intuition que c’est main­te­nant ou jamais.

Aino­la est une mai­son de bois, au bord d’un lac.

Elle la trouve sans dif­fi­cul­té — tout le monde connaît la mai­son de Sibe­lius à Jär­venpää. C’est un lieu de pèle­ri­nage, même si le pèle­rin n’est jamais reçu. Des gens viennent de l’étranger, ils res­tent devant la grille, ils prennent des pho­to­gra­phies, ils repartent sans avoir vu le maître.

Alma pousse la grille. Elle remonte l’allée ennei­gée, sa canne s’enfonçant dans le blanc. Son cœur bat trop vite. Elle a soixante-quinze ans et elle se sent comme une jeune fille avant une audition.

Elle frappe à la porte.

C’est Aino qui ouvre.

Aino Sibe­lius, née Jär­ne­felt. Quatre-vingt-quatre ans. Plus vieille qu’Alma, plus droite aus­si, avec cette digni­té des femmes qui ont pas­sé leur vie à pro­té­ger un génie de lui-même.

— Oui ?

— Madame Sibe­lius. Je suis Alma Löf­gren. J’ai connu votre mari autre­fois, au Kämp. Je…

— Je sais qui vous êtes.

Le ton est neutre. Pas hos­tile, pas accueillant. Aino la regarde avec ces yeux clairs qui ont vu tant de femmes venir tour­ner autour de son mari, tant d’admiratrices, tant de solliciteuses.

— Il ne reçoit per­sonne, vous savez.

— Je sais. Mais je repars bien­tôt. Pour Stock­holm. Je ne revien­drai peut-être pas.

Aino hésite. Quelque chose passe dans son regard — de la com­pas­sion, peut-être, ou de la recon­nais­sance. Une vieille femme qui en recon­naît une autre.

— Atten­dez ici.

Elle attend dans le vestibule.

La mai­son sent le bois et le tabac froid. Des par­ti­tions sont empi­lées sur une console, jau­nies, pous­sié­reuses. Au mur, des pho­to­gra­phies : Sibe­lius jeune, Sibe­lius en chef d’orchestre, Sibe­lius rece­vant des prix et des hon­neurs. Un musée vivant.

Aino revient.

— Il veut bien vous voir. Mais pas long­temps. Il se fatigue vite.

— Mer­ci.

— Ne le faites pas par­ler de musique. Ça le rend triste.

Il est assis près de la che­mi­née, dans un fau­teuil trop grand pour lui.

Elle ne le recon­naît pas. Ou plu­tôt : elle recon­naît les traits, la forme du visage, mais pas l’homme. Le Sibe­lius qu’elle a connu était mas­sif, impo­sant, avec cette pré­sence des gens qui prennent toute la place dans une pièce. Celui-ci est rata­ti­né, dimi­nué, per­du dans un car­di­gan trop large. Il a quatre-vingt-dix ans. Il a l’air d’en avoir mille.

— La petite Löf­gren, dit-il d’une voix éraillée. Vous n’êtes plus si petite.

— Et vous n’êtes plus si grand.

Il rit. Un rire bref, rauque, qui se ter­mine en quinte de toux. Elle s’assied en face de lui, sur une chaise qu’Aino a approchée.

— Vous avez fait le voyage depuis Stock­holm pour voir un vieillard ?

— Je suis une vieillarde moi-même. Nous sommes assortis.

Ils parlent.

Pas de musique — elle se sou­vient de l’avertissement d’Aino. Du pas­sé, plu­tôt. Du Kämp, des soi­rées d’avant 1914, des gens qu’ils ont connus et qui sont morts. Gal­len-Kal­le­la, Jär­ne­felt, Kaja­nus. Tous les noms de la grande époque, tous disparus.

— Vous chan­tez encore ? demande-t-il soudain.

— Non. J’ai arrê­té il y a onze ans.

— Pour­quoi ?

— La voix. Elle ne sui­vait plus.

Il hoche la tête. Il com­prend. Lui aus­si a arrê­té. Pour d’autres rai­sons, mais il a arrêté.

— Et vous ? ose-t-elle deman­der. Vous com­po­sez encore ?

Le silence qui suit est si long qu’elle croit l’avoir offen­sé. Puis :

— Non.

— Depuis quand ?

— Trente ans. Plus.

Il se penche vers elle. Ses yeux, dans ce visage rava­gé, sont encore vifs. Encore terribles.

— Vous savez ce que c’est, dit-il, d’avoir quelque chose en soi qu’on ne peut plus sor­tir ? Quelque chose qui est là, qui pousse, qui veut vivre, mais qu’on ne peut plus… qu’on n’ose plus…

— La Hui­tième Symphonie ?

Il tres­saille. Le nom inter­dit. L’œuvre fan­tôme dont tout le monde parle et que per­sonne n’a jamais entendue.

— Il n’y a pas de Hui­tième Sym­pho­nie. Il n’y a jamais eu de Hui­tième Sym­pho­nie. J’ai tout brûlé.

— Pour­quoi ?

— Parce que ce n’était pas assez bien. Parce que rien n’est jamais assez bien. Parce que…

Il s’arrête. Il regarde le feu dans la cheminée.

— Parce que j’ai eu peur. Voi­là. Le grand Sibe­lius a eu peur. Peur de ce qu’il allait dire. Peur de ce qu’on allait pen­ser. Peur de n’être plus à la hau­teur de lui-même.

Alma ne dit rien. Elle pose sa main sur la sienne.

La peau de Sibe­lius est froide, par­che­mi­née, tache­tée de brun. Une main de vieillard. Une main qui a diri­gé des orchestres, qui a écrit des sym­pho­nies, qui a fait pleu­rer des mil­lions de gens. Main­te­nant, elle tremble légè­re­ment, comme une feuille d’automne.

— Je com­prends, dit-elle doucement.

— Non. Vous ne pou­vez pas comprendre.

— J’ai eu peur aus­si. Toute ma vie. La peur de ne pas être assez bien. La peur de déce­voir. La peur de vieillir et de perdre ce qu’on a.

— Et qu’est-ce que vous avez fait ?

— J’ai chan­té quand même. Jusqu’au bout. Même quand la voix trem­blait. Même quand c’était moins beau qu’avant.

Il la regarde. Dans ses yeux, quelque chose change. Du regret, peut-être. Ou de l’admiration.

— Vous êtes plus cou­ra­geuse que moi.

— Non. Juste plus têtue.

Avant de par­tir, elle lui demande :

— Est-ce que vous regret­tez quelque chose ?

Il réflé­chit long­temps. Dehors, la lumière décline. Bien­tôt, il fera nuit — cette nuit fin­lan­daise qui dure vingt heures en novembre.

— Fin­lan­dia, dit-il fina­le­ment. J’aurais vou­lu la rejouer. Une der­nière fois. Devant des gens. Pas l’enregistrement, pas la radio — en vrai. Mais je n’ai jamais osé. C’est deve­nu trop grand, trop offi­ciel. Ce n’est plus ma musique. C’est celle de tout le monde.

— Et si quelqu’un d’autre la jouait pour vous ? La chantait ?

— Qui vou­drait faire ça ?

Elle ne répond pas. Elle se lève, elle l’embrasse sur le front — un geste qu’elle n’aurait jamais osé autre­fois, mais ils sont vieux main­te­nant, ils n’ont plus rien à perdre.

— Au revoir, Jean. Mer­ci de m’avoir reçue.

— Au revoir, petite Löf­gren. Conti­nuez à chanter.

Elle sort dans la neige. Le froid la sai­sit, mais elle ne le sent pas. Elle a une idée. Une idée folle, pro­ba­ble­ment. Mais elle a une idée.

La nuit blanche

Saint-Péters­bourg. Juin 1914.

La der­nière nuit blanche avant la fin du monde.

Elle ne le sait pas encore, bien sûr. Per­sonne ne le sait. L’archiduc Fran­çois-Fer­di­nand est encore vivant — il sera assas­si­né dans deux semaines, à Sara­je­vo. L’Europe est en paix. L’Empire russe semble éternel.

Elle est reve­nue à Péters­bourg pour la sai­son. Pas au Mariins­ky cette fois — elle n’a pas eu de contrat —, mais dans les salons, les récep­tions, les fêtes pri­vées où l’on paye les artistes pour diver­tir les riches. C’est moins glo­rieux que l’opéra, mais ça paye bien. Et puis, elle aime Péters­bourg. Elle aime les nuits blanches.

Ce soir-là, elle chante chez les Youssoupov.

Le palais sur la Moï­ka. Un des plus beaux de la ville. Des salons dorés, des lustres de cris­tal, des domes­tiques en livrée. Le prince Félix est jeune, beau, étrange — il y a des rumeurs sur lui, sur ses goûts, sur ses ami­tiés. Sa femme est une nièce du Tsar.

Alma chante des romances russes. Pas de l’opéra — c’est trop lourd pour une soi­rée d’été. Des chan­sons légères, sen­ti­men­tales, que tout le monde connaît et que tout le monde aime. Les invi­tés écoutent dis­trai­te­ment, un verre de cham­pagne à la main.

Après le concert, on l’invite à res­ter. Elle hésite — elle est fati­guée —, puis elle accepte. Il fait si beau. La lumière est si douce. Com­ment partir ?

Elle se pro­mène sur les quais avec un groupe de jeunes gens.

Des aris­to­crates, des offi­ciers, des artistes. Ils parlent fran­çais, ils rient, ils boivent du cham­pagne tiré de gla­cières por­tées par des domes­tiques. La Neva coule, lente et large, dorée par le soleil de minuit.

L’un des jeunes gens s’approche d’elle. Un poète, dit-on. Il a vingt ans, des yeux fié­vreux, une mèche de che­veux qui lui tombe sur le front.

— Vous êtes la Löf­gren, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Je vous ai enten­due à Hel­sin­ki, il y a deux ans. Vous chan­tiez Isolde.

— Vous vous souvenez ?

— On n’oublie pas ces choses-là.

Il la regarde avec une inten­si­té qui la trouble. Elle a trente-quatre ans, elle pour­rait être sa mère — presque. Mais dans ses yeux à lui, elle voit quelque chose. Du désir, oui, mais autre chose aus­si. De la recon­nais­sance. De l’adoration.

— Vous êtes trop jeune pour me faire la cour, dit-elle en riant.

— Je ne vous fais pas la cour. Je vous admire. C’est différent.

Ils marchent ensemble jusqu’à l’aube.

Il lui parle de poé­sie, de musique, de la Fin­lande qu’il ne connaît pas mais qu’il ima­gine. Elle l’écoute, amu­sée, atten­drie. Il y a quelque chose de tou­chant dans son enthou­siasme, dans sa foi abso­lue en l’art, en la beauté.

— Le monde va chan­ger, dit-il sou­dain. Je le sens. Quelque chose va se passer.

— Quoi donc ?

— Je ne sais pas. Mais ça va être ter­rible. Et magnifique.

Elle ne répond pas. Elle regarde le soleil qui se lève — ou qui ne s’est jamais cou­ché —, cette lumière de nacre sur la Neva, les façades des palais qui rosissent.

Ter­rible et magni­fique. Il a rai­son, peut-être. Mais ce soir, cette nuit, tout est encore pos­sible. La guerre n’a pas com­men­cé. Les empires sont debout. Et elle est jeune — presque jeune —, et elle est à Péters­bourg, et un poète de vingt ans la regarde comme si elle était la hui­tième mer­veille du monde.

Elle savoure cet ins­tant. Elle le garde en elle, comme une pho­to­gra­phie qu’on range dans un tiroir. Plus tard, bien plus tard, quand tout sera fini, elle se sou­vien­dra de cette nuit blanche, de ce poète dont elle a oublié le nom, de cette lumière de juin sur la Neva.

La der­nière nuit blanche. La der­nière fête.

Deux mois plus tard, la guerre éclate.

Le poète, elle l’apprend plus tard, s’est enga­gé. Il est mort en 1915, sur le front de Gali­cie — le même front où Alexeï mour­ra un an après. Tous ces jeunes hommes, tous ces rêveurs, tous ces enthou­siastes, fau­chés par les mitrailleuses et les obus.

Elle-même fuit Péters­bourg à la fin de l’été 1914. Elle retourne à Hel­sin­ki, puis à Stock­holm. Elle ne revien­dra jamais en Rus­sie. Petro­grad, Lenin­grad — ce n’est plus Saint-Péters­bourg. Ce n’est plus rien.

Mais les nuits blanches, elle les garde. Dans sa mémoire, quelque part, il y a tou­jours cette lumière de nacre, ce jeune homme aux yeux fié­vreux, cette cer­ti­tude que le monde va chan­ger et que ça sera ter­rible, et magnifique.

Ter­rible, oui. Magni­fique, non.

Juste ter­rible.

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La can­ta­trice du Kämp

La can­ta­trice du Kämp

Cha­pitres 4 à 6

 

Péters­bourg

Saint-Péters­bourg. 1910.

Elle arrive par le train de nuit, celui qui part d’Helsinki à onze heures du soir et qui tra­verse la fron­tière à l’aube. La Fin­lande est encore russe, à cette époque. Un Grand-Duché de l’Empire, avec ses propres lois et sa propre mon­naie, mais russe quand même. Le Tsar est le Grand-Duc. Les sol­dats russes patrouillent dans les rues. Et les artistes fin­lan­dais vont à Saint-Péters­bourg comme on va à la capi­tale, parce que c’est là que tout se joue.

Elle a trente ans. Elle est au som­met. Paris l’a consa­crée, Ber­lin l’a ado­rée, et main­te­nant c’est Péters­bourg qui l’attend. Une sai­son au Mariins­ky. Trois opé­ras : Salo­mé de Strauss, Tris­tan et Isolde de Wag­ner, La Fian­cée ven­due de Sme­ta­na. Un pro­gramme de diva. Un pro­gramme de conquérante.

L’hôtel est sur la Pers­pec­tive Nevs­ki. Pas le plus grand, pas le plus cher, mais res­pec­table. Elle aurait pu avoir mieux — le Mariins­ky paye bien —, mais elle pré­fère gar­der son argent. On ne sait jamais. L’avenir est incer­tain. L’avenir est tou­jours incertain.

Sa chambre donne sur la Neva. Le fleuve est gelé, blanc, immo­bile. Des traî­neaux le tra­versent, tirés par des che­vaux dont les sabots font un bruit sourd sur la glace. Au loin, la for­te­resse Pierre-et-Paul, avec sa flèche dorée qui perce le ciel gris.

Elle res­te­ra six mois ici. Six mois qui chan­ge­ront tout.

Il s’appelle Alexeï.

Alexeï Petro­vitch quelque chose — elle n’a jamais rete­nu les patro­nymes russes, ces noms à ral­longe qui sonnent comme des for­mules magiques. Il est offi­cier. Pas un grand offi­cier, pas un géné­ral, juste un capi­taine de la Garde impé­riale. Il a trente-cinq ans, des yeux bleus, des mains fines.

Elle le ren­contre à une récep­tion, trois semaines après son arri­vée. Une de ces soi­rées péters­bour­geoises inter­mi­nables où tout le monde parle fran­çais et où l’on sert du cham­pagne jusqu’à l’aube. Il est ados­sé à une colonne, un verre à la main, et il la regarde. Il ne la regarde pas comme les autres la regardent — avec admi­ra­tion, avec désir, avec envie. Il la regarde avec curio­si­té. Comme si elle était un pro­blème à résoudre.

— Vous êtes la Fin­lan­daise, dit-il en français.

— On dit la Löf­gren, généralement.

— La Löf­gren. Par­don. On m’a dit que vous chan­tiez très bien.

— On ne vous a pas menti.

Il sou­rit. Un sou­rire en coin, un peu moqueur, un peu tendre.

— Vous n’êtes pas modeste.

— La modes­tie est une ver­tu de pauvres. Je suis artiste.

Ils se revoient. Au Mariins­ky, d’abord, où il vient assis­ter à ses repré­sen­ta­tions. Il a tou­jours la même place, au troi­sième rang du par­terre, légè­re­ment à gauche. Elle le repère dans la foule, ce visage atten­tif, ces yeux bleus qui ne la quittent pas.

Puis ils se revoient ailleurs. Dans un salon, chez une com­tesse dont elle a oublié le nom. Dans un res­tau­rant de la Pers­pec­tive Nevs­ki. Dans son traî­neau, qui l’emmène voir les îles au cou­cher du soleil.

Et un soir, en février, alors que la Neva est encore gelée et que le vent souffle du golfe de Fin­lande, il monte dans sa chambre.

Elle se sou­vient de tout.

Du froid dehors et de la cha­leur du poêle. De la lumière de la lampe à pétrole qui des­si­nait des ombres sur les murs. De ses mains à lui, sur ses épaules, sur son dos, sur ses hanches. De sa peau à elle qui fris­son­nait, non pas de froid mais d’autre chose, de quelque chose qu’elle n’avait jamais res­sen­ti avec autant d’intensité.

Elle avait eu des amants avant lui. Un ténor à Paris, un chef d’orchestre à Ber­lin, quelques autres dont elle a oublié les visages. Mais Alexeï, c’était dif­fé­rent. Alexeï, c’était comme chan­ter un air qu’on connaît par cœur et qu’on redé­couvre sou­dain, comme si on l’entendait pour la pre­mière fois.

— Tu es belle, disait-il. Tu es la plus belle femme que j’aie jamais vue.

— Tu dis ça à toutes.

— Non. Seule­ment à toi.

Et elle le croyait. Elle avait tort, pro­ba­ble­ment. Mais elle le croyait.

Les mois passent. Mars, avril, mai. La glace fond sur la Neva. Les nuits blanches com­mencent, ces nuits de juin où le soleil ne se couche jamais vrai­ment, où le ciel reste rose et mauve et or jusqu’à l’aube.

Ils se pro­mènent sur les quais. Ils dînent dans des res­tau­rants où per­sonne ne les connaît. Ils font l’amour dans sa chambre d’hôtel, avec les fenêtres ouvertes sur la ville qui ne dort pas.

Elle sait que ça ne dure­ra pas. Elle sait qu’il est marié — il ne le lui a pas dit mais elle l’a com­pris, à sa façon de par­tir tou­jours avant minuit, à son alliance qu’il ôte et qu’il remet, à ce regard par­fois, ce regard cou­pable qu’il pose sur elle après l’amour. Elle sait aus­si qu’elle doit par­tir en juillet, retour­ner à Hel­sin­ki puis à Ber­lin, reprendre sa vie d’avant, sa vie de voyages et de scènes et de solitude.

Mais elle ne veut pas pen­ser à ça. Pas encore. Les nuits blanches sont trop belles. Alexeï est trop pré­sent. L’avenir peut attendre.

Un soir de juin, il lui dit :

— Reste.

— Je ne peux pas.

— Pour­quoi ?

— Parce que je suis ce que je suis. Une chan­teuse. Une nomade. Je ne sais pas rester.

— Tu pour­rais apprendre.

— Non.

Il n’insiste pas. Il com­prend, peut-être. Ou il fait sem­blant de com­prendre, ce qui revient au même.

Elle part le 15 juillet. Le train de nuit, encore. La fron­tière fin­lan­daise à l’aube. Hel­sin­ki qui l’attend, avec son port et ses mouettes et son Kämp.

Elle ne rever­ra jamais Alexeï. Elle appren­dra, des années plus tard, qu’il est mort en 1916, sur le front de Gali­cie, une balle dans la tête. Elle ne pleu­re­ra pas. Elle aura déjà trop pleu­ré pour d’autres choses.

Mais par­fois, les nuits d’insomnie, elle pense à lui. À ses mains. À ses yeux bleus. À cette chambre sur la Neva où elle a été heu­reuse, peut-être, pen­dant quelques mois.

Le bon­heur. Elle ne sait tou­jours pas ce que c’est. Mais elle sait ce que c’était.

Le sau­na

Hel­sin­ki. 1955.

Le troi­sième jour, elle va au sauna.

Pas celui de l’hôtel — le Kämp n’a pas de sau­na, ou elle ne l’a pas trou­vé. Un sau­na public, dans le quar­tier de Kal­lio, celui où elle allait autre­fois avec sa mère, quand elle était enfant. Il existe encore. Tout existe encore, à Hel­sin­ki. Les bâti­ments changent mais les lieux restent.

Elle prend le tram­way. Le tram­way numé­ro 3, celui qui tra­verse la ville de part en part, qui longe le port et remonte vers les quar­tiers nord. Elle s’assied près de la fenêtre, elle regarde défi­ler les rues.

Les Fin­lan­dais ne parlent pas dans les tram­ways. Ils ne parlent pas beau­coup en géné­ral, mais dans les tram­ways, le silence est abso­lu. Cha­cun regarde par la fenêtre ou fixe le vide devant lui. Pas de conver­sa­tions, pas de rires, pas de cris d’enfants. Juste le grin­ce­ment des roues sur les rails et le souffle du chauffage.

Elle avait oublié ça. Ce silence fin­lan­dais qui n’est pas de la froi­deur mais de la pudeur. On ne s’impose pas aux autres. On ne prend pas de place. On existe en silence, côte à côte, et c’est suffisant.

Le sau­na de Kal­lio est un bâti­ment de briques rouges, au bord de l’eau. Il date du siècle der­nier. Sa mère l’emmenait ici le same­di, quand elle était petite, et elles res­taient des heures dans la cha­leur, à trans­pi­rer, à se frot­ter avec des branches de bou­leau, à plon­ger dans la mer froide pour se rafraîchir.

Elle entre. La récep­tion est tenue par une vieille femme — plus vieille qu’elle encore, quatre-vingts ans peut-être, le visage ridé comme une pomme oubliée. Elle paye, elle prend une ser­viette, elle des­cend vers les vestiaires.

Il n’y a per­sonne. C’est le milieu de la mati­née, un jour de semaine. Les femmes qui tra­vaillent sont au tra­vail. Il ne reste que les vieilles, les malades, les solitaires.

Elle se déshabille.

Le miroir du ves­tiaire lui ren­voie son image. Un corps de soixante-quinze ans. Des seins qui tombent, un ventre flasque, des cuisses mar­quées de veines bleues. La peau fine, presque trans­pa­rente par endroits, comme du papier de soie. Les mains tache­tées de brun.

Elle ne se recon­naît pas. Ou plu­tôt : elle recon­naît les formes, l’architecture géné­rale, mais pas la tex­ture, pas la cou­leur. Ce corps a été beau. Ce corps a été dési­ré. Ce corps a fait jouir des hommes et a joui lui-même, dans des chambres d’hôtel de Saint-Péters­bourg et de Ber­lin et de Paris. Main­te­nant, ce corps n’est plus qu’une enve­loppe usée, un cos­tume trop grand qu’elle traîne avec elle.

Elle sou­rit. Tant pis. Le corps vieillit, mais le sau­na reste. La cha­leur reste.

Elle entre dans la salle de vapeur.

La cha­leur l’enveloppe d’un coup, comme une gifle, comme une caresse. Quatre-vingts degrés, peut-être plus. Elle s’assied sur le banc du haut, là où c’est le plus chaud. Elle ferme les yeux.

Le sau­na. La seule reli­gion fin­lan­daise. Pas l’église luthé­rienne avec ses pas­teurs aus­tères et ses hymnes tristes. Le sau­na. Ce lieu où l’on se dépouille de tout — des vête­ments, des conven­tions, des men­songes. Ce lieu où l’on trans­pire ses péchés.

Elle sent la sueur per­ler sur son front, dans son cou, entre ses seins. Son cœur bat plus vite. C’est dan­ge­reux, à son âge, mais elle s’en fiche. Il y a des façons pires de mou­rir que dans un sau­na de Kallio.

Une autre femme entre.

Jeune, trente ans peut-être. Un corps ferme, des seins hauts, un ventre plat. Elle s’assied sur le banc du bas, elle jette de l’eau sur les pierres. La vapeur monte, brû­lante, odo­rante — cette odeur de bou­leau et de fumée qui est l’odeur de la Finlande.

— Il fait chaud, dit la jeune femme.

— C’est fait pour, répond Alma.

La jeune femme rit. Un rire frais, sans arrière-pensée.

— Vous venez sou­vent ici ?

— Je venais. Autre­fois. Avec ma mère.

— Elle est morte ?

— Depuis longtemps.

— La mienne aussi.

Elles res­tent silen­cieuses un moment. Dans le sau­na, on peut par­ler ou se taire. Les deux sont accep­tables. Les deux sont nécessaires.

— Vous êtes d’Helsinki ? demande la jeune femme.

— De Tur­ku, à l’origine. Mais j’ai vécu ici. Longtemps.

— Et maintenant ?

— Stock­holm.

— Ah. La Suède. C’est bien, la Suède ?

— C’est neutre.

La jeune femme hoche la tête. Elle com­prend. Tout le monde com­prend, en Fin­lande. La Suède n’a pas fait la guerre. La Suède n’a pas souf­fert. La Suède est res­tée à l’abri, der­rière sa neu­tra­li­té, pen­dant que les Fin­lan­dais se bat­taient contre les Russes et que les bombes tom­baient sur Helsinki.

— Pour­quoi vous êtes revenue ?

— Des affaires à régler. L’appartement de ma mère.

— C’est triste, les appar­te­ments des morts.

— Oui.

La jeune femme se lève, jette encore de l’eau sur les pierres. La vapeur monte, plus dense, plus brû­lante. Alma ferme les yeux. Elle sent la cha­leur entrer en elle, dis­soudre quelque chose, un nœud, une ten­sion qu’elle por­tait depuis longtemps.

Quand elle rouvre les yeux, la jeune femme est par­tie. Elle est seule dans la vapeur, nue, vieille, vivante.

Elle sou­rit.

C’est peut-être ça, la Fin­lande. Pas les forêts, pas les lacs, pas les aurores boréales. Le sau­na. Ce lieu où l’on est nu devant soi-même. Ce lieu où l’on ne peut pas mentir.

La guerre civile

Hel­sin­ki. Jan­vier 1918.

La révo­lu­tion russe a eu lieu. Le Tsar est tom­bé. La Fin­lande s’est décla­rée indé­pen­dante le 6 décembre 1917. Et main­te­nant, c’est la guerre.

Pas la guerre contre les Russes — ça, c’était pré­vu, c’était même espé­ré. La guerre entre Fin­lan­dais. Les Rouges contre les Blancs. Les ouvriers contre les bour­geois. Les révo­lu­tion­naires contre les conser­va­teurs. Une guerre civile, la pire de toutes, celle où l’on tue son voisin.

Alma est au Kämp.

Elle y est depuis une semaine, blo­quée. Elle reve­nait de Stock­holm — elle avait pas­sé l’automne là-bas, pour fuir les troubles — et elle est arri­vée à Hel­sin­ki au mau­vais moment. Les trains ne cir­culent plus. Les ports sont fer­més. La ville est cou­pée en deux.

Du Kämp, elle entend les coups de feu. La nuit, des fusillades éclatent du côté de Sörnäi­nen, le quar­tier ouvrier. Le jour, des milices défilent dans les rues, des hommes en armes qui ne se res­semblent pas mais qui se haïssent pareillement.

— Il ne faut pas sor­tir, lui dit le direc­teur de l’hôtel. C’est dangereux.

— Je sais.

— Les Rouges ont pris le Sénat. Ils contrôlent le centre-ville.

— Je sais.

Elle sait tout. Elle lit les jour­naux — ceux qui paraissent encore. Elle écoute les rumeurs qui cir­culent dans les cou­loirs de l’hôtel. Elle regarde par la fenêtre de sa chambre, la 401, celle qui donne sur l’Esplanade déserte.

Les Rouges ont réqui­si­tion­né le Kämp.

Pas entiè­re­ment — quelques étages res­tent ouverts aux clients, ceux qui n’ont pas pu fuir. Mais le rez-de-chaus­sée est deve­nu un quar­tier géné­ral. Des hommes en veste de cuir vont et viennent, des armes à la cein­ture. Ils ont ins­tal­lé une radio dans le salon où Sibe­lius jouait autre­fois. Ils parlent de révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne et de dic­ta­ture du peuple.

Alma les observe. Elle ne dit rien. Elle est artiste, pas poli­tique. Elle a chan­té pour le Tsar et elle chan­te­ra pour la Répu­blique, si Répu­blique il y a. Elle chan­te­ra pour n’importe qui, pour­vu qu’on la laisse chanter.

Mais elle a peur. Pour la pre­mière fois de sa vie, elle a vrai­ment peur.

Un soir, un des chefs rouges vient la voir.

Il est jeune, vingt-cinq ans peut-être. Des yeux brû­lants, une barbe mal taillée. Il parle fin­nois avec un accent d’ouvrier, pas le fin­nois des salons.

— Vous êtes la Löf­gren ? La chanteuse ?

— Oui.

— Ma mère vous a enten­due, une fois. À Tam­pere. Elle disait que vous aviez la plus belle voix de Finlande.

— Votre mère était généreuse.

— Elle est morte. Typhus, l’année dernière.

— Je suis désolée.

Il la regarde. Il n’y a pas de menace dans ses yeux. De la curio­si­té, peut-être. De la méfiance.

— Vous êtes une bour­geoise. Vous chan­tez pour les riches.

— Je chante pour ceux qui paient. Avant, c’étaient les riches. Si les pauvres paient demain, je chan­te­rai pour les pauvres.

— C’est cynique.

— C’est pratique.

Il sou­rit. Un sou­rire bref, presque mal­gré lui.

— Vous avez de la chance, dit-il. Nous ne fai­sons pas de mal aux artistes. Pas encore.

Il tourne les talons et s’en va. Alma reste seule dans le cou­loir, le cœur bat­tant. Elle ne sait pas si elle vient d’être mena­cée ou protégée.

La guerre dure trois mois.

En avril, les Blancs reprennent Hel­sin­ki. Les Alle­mands les ont aidés — des troupes débar­quées à Han­ko, qui remontent vers le nord. Les Rouges fuient ou se rendent. La ter­reur blanche commence.

Alma voit les exé­cu­tions. Pas direc­te­ment — elle reste enfer­mée au Kämp —, mais elle entend les coups de feu, les cris. Elle voit les corps qu’on trans­porte sur des char­rettes, le matin, vers le cime­tière de Mal­mi. Des ouvriers, des femmes par­fois, des ado­les­cents à peine sor­tis de l’enfance.

Elle pense au jeune homme qui était venu la voir. Celui dont la mère l’avait enten­due à Tam­pere. Elle ne sau­ra jamais ce qu’il est deve­nu. Fusillé, pro­ba­ble­ment. Ou envoyé dans un camp, où il aura cre­vé de faim et de froid.

Elle ne chan­te­ra pas à sa mémoire. Elle ne chan­te­ra pour per­sonne, pen­dant long­temps. La voix lui manque. La voix l’a abandonnée.

Ce n’est qu’en 1920 qu’elle recom­mence à chanter.

À Ber­lin, pas en Fin­lande. La Fin­lande, c’est fini. Elle ne peut plus. Trop de sang, trop de morts, trop de honte. Elle part pour l’Allemagne, où la Répu­blique de Wei­mar offre aux artistes une liber­té nou­velle, où le mark ne vaut plus rien mais où l’on peut vivre, où l’on peut oublier.

Elle oublie. Presque. La nuit, par­fois, elle rêve du Kämp trans­for­mé en caserne, des coups de feu sur l’Esplanade, du jeune homme aux yeux brû­lants qui lui par­lait de sa mère. Mais le jour, elle chante. Le jour, elle est la Löf­gren, la diva, celle qui a survécu.

C’est tout ce qui compte. Sur­vivre. Et chanter.

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La can­ta­trice du Kämp — Cha­pitres 7 à 9

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La can­ta­trice du Kämp

La can­ta­trice du Kämp

Cha­pitres 1 à 3

 

Arri­vée

Le fer­ry accoste à huit heures du matin. Novembre. Il fait encore nuit.

Alma Löf­gren des­cend la pas­se­relle avec cette len­teur qu’elle a apprise à trans­for­mer en majes­té. Soixante-quinze ans. Une canne à pom­meau d’argent qu’elle n’utilisait pas il y a dix ans et qu’elle uti­lise désor­mais, non par néces­si­té mais par coquet­te­rie — une canne de diva, une canne de femme qui a chan­té Isolde et qui entend qu’on s’en souvienne.

La Bal­tique est grise. Hel­sin­ki est grise. Le ciel est gris. Les mouettes crient comme elles criaient en 1910, en 1920, en 1938. Cer­taines choses ne changent pas. Les mouettes d’Helsinki sont éternelles.

Elle n’est pas reve­nue depuis onze ans. Depuis la fin de la guerre. Depuis que tout s’est ter­mi­né une deuxième fois.

Stock­holm l’a recueillie comme Stock­holm recueille tous les exi­lés du Nord, avec cette poli­tesse sué­doise qui res­semble à de l’indifférence et qui en est peut-être. Elle y a vécu dans un appar­te­ment de Öster­malm, par­mi les veuves et les émi­grés baltes, don­nant des leçons de chant à des jeunes filles qui n’avaient aucun talent et dont les mères payaient très cher pour qu’Alma Löf­gren, la grande Alma Löf­gren, celle qui avait chan­té pour le Tsar, daigne écou­ter leurs vocalises.

Le Tsar. Elle l’a vu une fois. Une seule. À l’opéra Mariins­ky, en 1912. Il était dans sa loge, petit, bar­bu, l’air absent. Elle chan­tait Salo­mé. Elle a dan­sé avec la tête de Jean-Bap­tiste devant Nico­las II Roma­nov qui allait mou­rir dans une cave d’Ekaterinbourg six ans plus tard. Elle se demande par­fois s’il pen­sait à elle, dans cette cave, s’il se sou­ve­nait de la voix de cette Fin­lan­daise qui lui avait offert une tête cou­pée sur un pla­teau d’argent.

Pro­ba­ble­ment pas.

Le por­teur prend ses valises. Un jeune homme blond, silen­cieux, qui ne la recon­naît pas. Per­sonne ne la recon­naît plus. C’est cela, vieillir : deve­nir invi­sible. Deve­nir n’importe qui.

— Hôtel Kämp, dit-elle en finnois.

Le fin­nois lui revient par blocs, par à‑coups. Une langue qu’elle n’a presque plus par­lée depuis des années. À Stock­holm, elle par­lait sué­dois. À Ber­lin, alle­mand. À Saint-Péters­bourg — on disait encore Saint-Péters­bourg, à l’époque, pas Lenin­grad, pas Petro­grad —, elle par­lait fran­çais avec tout le monde, parce que c’était la langue des gens bien, la langue de ceux qui comptaient.

Le fin­nois, c’est la langue de l’enfance. La langue de Tur­ku, de la mai­son au bord de l’Aura, de sa mère qui chan­tait des runon­lau­lu en fai­sant la cui­sine. Le fin­nois, c’est ce qui reste quand on a tout perdu.

Le taxi tra­verse une ville qu’elle ne recon­naît pas.

Ou plu­tôt : elle la recon­naît, mais trans­for­mée. Les mêmes rues, les mêmes places, les mêmes bâti­ments de gra­nit rose et de brique — mais quelque chose a chan­gé. Les visages, peut-être. Les visages des gens dans la rue, plus fer­més qu’avant, plus fati­gués. Dix ans de guerre et d’occupation sovié­tique mena­çante, ça laisse des traces.

Et puis il y a les absences. Les trous. Les immeubles qui manquent, rem­pla­cés par des ter­rains vagues ou des construc­tions neuves, laides, fonc­tion­nelles. Les bom­bar­de­ments de 1944. Elle avait sui­vi ça depuis Stock­holm, dans les jour­naux, à la radio. Hel­sin­ki bom­bar­dée par les Sovié­tiques. Sa ville.

Elle n’avait rien res­sen­ti. Ou presque rien. Un léger pin­ce­ment, peut-être. Mais à ce moment-là, elle avait déjà tel­le­ment per­du qu’une ville de plus ou de moins…

Le Kämp est tou­jours là.

C’est la pre­mière chose qu’elle véri­fie quand le taxi tourne dans Poh­joi­ses­pla­na­di. Le Kämp. Quatre étages de pierre blanche, les fenêtres à meneaux, l’entrée avec son auvent. Intact. Survivant.

Elle se sou­vient de sa pre­mière fois ici. 1898. Elle avait dix-huit ans. Elle venait de rem­por­ter le concours de chant de l’Académie de Tur­ku et son pro­fes­seur l’avait emme­née à Hel­sin­ki pour la pré­sen­ter à des gens impor­tants. Ils avaient pris le thé au salon du Kämp, par­mi les mes­sieurs en redin­gote et les dames en cha­peau, et elle avait pen­sé : un jour, je chan­te­rai ici. Un jour, ils vien­dront m’écouter.

Elle avait eu rai­son. Elle avait chan­té ici. Ils étaient venus l’écouter. Sibe­lius lui-même était venu l’écouter, un soir de 1907, et il lui avait dit : « Made­moi­selle, vous avez la Fin­lande dans la voix. »

Elle n’avait jamais su si c’était un compliment.

Le hall n’a pas changé.

Les colonnes de marbre. Les lustres de cris­tal. Le tapis rouge qui étouffe les pas. L’odeur — cette odeur de cire et de tabac froid et de quelque chose d’indéfinissable, une odeur d’ancien régime, une odeur de temps d’avant.

— Madame a une réservation ?

Le récep­tion­niste est jeune. Trop jeune. Il n’était pas né quand elle chan­tait ici.

— Löf­gren. Alma Löfgren.

Il cherche dans son registre. Il ne réagit pas au nom. Pour­quoi réagi­rait-il ? Pour lui, Alma Löf­gren est une vieille dame comme une autre, une Sué­doise ou une Fin­lan­daise expa­triée qui revient au pays pour une rai­son quel­conque — un enter­re­ment, une suc­ces­sion, une nostalgie.

— Chambre 314, madame. Avec vue sur l’Esplanade.

Elle sou­rit. La 314. Ce n’est pas la suite qu’elle avait autre­fois, la 401, celle qui don­nait sur le parc, celle où elle rece­vait les jour­na­listes et les admi­ra­teurs. Mais c’est le Kämp. C’est déjà ça.

La chambre sent le propre et le ren­fer­mé. Les meubles sont les mêmes qu’avant — ou des copies fidèles, elle ne sau­rait pas dire. Le lit est étroit, une place, un lit de veuve. Les rideaux sont tirés.

Elle ouvre les rideaux.

L’Esplanade. Les tilleuls dénu­dés. Le kiosque à musique au loin, une tache blanche dans le gris. Et au-delà, la mer. Tou­jours la mer. La Bal­tique qui l’a por­tée jusqu’ici et qui la ramè­ne­ra à Stock­holm dans quelques jours, quand elle aura fait ce qu’elle est venue faire.

Ce qu’elle est venue faire.

Elle ne sait pas très bien, en véri­té. Une lettre du notaire, il y a trois semaines. L’appartement de sa mère, res­té fer­mé depuis 1944, qu’il faut vider. Des papiers à signer. Des déci­sions à prendre. Tout cela aurait pu se régler par cour­rier, mais elle a vou­lu venir. Elle a vou­lu revoir.

Revoir quoi ? La ville ? L’hôtel ? Les fantômes ?

Les fan­tômes, probablement.

Elle s’assied sur le lit. Elle est fati­guée. La tra­ver­sée depuis Stock­holm n’est pas longue — une nuit —, mais elle n’a pas dor­mi. Elle ne dort plus très bien. Les vieilles femmes ne dorment pas, elles som­nolent, elles flottent entre deux eaux, entre deux mondes.

Sur la table de nuit, il y a un télé­phone. Elle pour­rait appe­ler quelqu’un. Mais qui ? Tout le monde est mort. Presque tout le monde. Il reste Kirs­ti, son amie d’enfance, mais Kirs­ti a quatre-vingts ans main­te­nant et la der­nière fois qu’elles se sont écrit, sa lettre était pleine de fautes et de répé­ti­tions, les signes d’un esprit qui s’effrite.

Et puis il y a l’autre. Celui dont elle ne pro­nonce plus le nom. Celui qui est peut-être encore vivant, quelque part dans cette ville, vieux comme elle, usé comme elle. Mais elle ne l’appellera pas. Pas encore. Peut-être jamais.

Elle se lève. Elle va à la fenêtre.

Il com­mence à nei­ger. Les pre­miers flo­cons de l’hiver, légers, hési­tants, qui fondent en tou­chant le sol mais qui annoncent ce qui vient. Bien­tôt, Hel­sin­ki sera blanche. Bien­tôt, le froid s’installera pour de bon, ce froid fin­lan­dais qu’elle a oublié à Stock­holm, ce froid qui entre dans les os et qui ne vous quitte plus.

Elle pose sa main sur la vitre. Le verre est glacé.

— Me voi­là, dit-elle à voix haute. Me voi­là revenue.

Per­sonne ne répond. Les morts ne répondent jamais. Mais elle sait qu’ils l’entendent. Ils l’ont tou­jours enten­due. C’est pour ça qu’elle chan­tait si bien : elle chan­tait pour les morts, et les morts, recon­nais­sants, lui prê­taient leur voix.

Le salon

Le soir, elle des­cend dîner.

Elle a mis sa robe noire, celle de Stock­holm, celle qu’elle porte pour les occa­sions. Ce n’est pas vrai­ment une occa­sion, mais c’est le Kämp, et au Kämp, on s’habille. On s’est tou­jours habillé.

Le res­tau­rant est à moi­tié vide. Quelques hommes d’affaires, quelques couples âgés, un groupe de tou­ristes amé­ri­cains recon­nais­sables à leurs voix trop fortes et à leurs vête­ments trop neufs. La Fin­lande com­mence à atti­rer les tou­ristes amé­ri­cains. Ils viennent voir les Lapons et les rennes et l’aurore boréale, comme s’ils allaient au zoo.

Elle choi­sit une table près de la fenêtre. La même table qu’avant ? Elle ne sait plus. Il y avait une table, autre­fois, leur table, celle où Sibe­lius s’asseyait avec Gal­len-Kal­le­la et Jär­ne­felt et tous les autres, les artistes, les poètes, les rêveurs de la Grande Fin­lande. Elle y avait été admise quelques fois, à cette table. Pas sou­vent. Les femmes n’étaient pas vrai­ment les bien­ve­nues, sauf pour décorer.

Elle com­mande du sau­mon. Du sau­mon de la Bal­tique, gra­vé, avec des pommes de terre nou­velles et de l’aneth. La cui­sine fin­lan­daise. Elle avait oublié comme c’était simple. Comme c’était bon.

À Ber­lin, dans les années vingt, elle man­geait du caviar et du cham­pagne. À Saint-Péters­bourg, avant la révo­lu­tion, c’étaient des ban­quets inter­mi­nables, des plats en sauce, des viandes en croûte, des des­serts archi­tec­tu­raux. La cui­sine des empires. La cui­sine de ceux qui ont trop.

Le sau­mon arrive. Elle mange len­te­ment, en regar­dant la salle.

C’est là, à cette table près du pia­no — il y avait un pia­no, à l’époque, un Stein­way, elle se demande ce qu’il est deve­nu —, c’est là qu’elle a ren­con­tré Sibe­lius pour la pre­mière fois. 1905. Elle avait vingt-cinq ans, elle reve­nait de Paris où elle avait étu­dié avec Mathilde Mar­che­si, elle était per­sonne encore mais elle savait qu’elle serait quelqu’un. Il avait qua­rante ans, il était déjà Sibe­lius, le com­po­si­teur de Fin­lan­dia, le héros natio­nal, l’homme qui met­tait la Fin­lande en musique.

Il buvait. Il buvait déjà beau­coup. Un cognac après l’autre, le regard per­du, cette mélan­co­lie des Fin­lan­dais qui res­semble à de la noblesse et qui n’est peut-être que de l’alcoolisme sublimé.

— Vous êtes la petite Löf­gren, avait-il dit. On m’a par­lé de vous.

— Et vous êtes Sibe­lius. Tout le monde parle de vous.

Il avait ri. Un rire bref, sans joie.

— Tout le monde parle de moi, mais per­sonne ne m’écoute vraiment.

Elle avait chan­té pour lui, ce soir-là.

Pas sur scène. Dans le salon, après le dîner, quand les femmes s’étaient reti­rées et que les hommes fumaient leurs cigares. Elle était res­tée. Per­sonne ne lui avait deman­dé de par­tir. Elle s’était assise au pia­no — elle jouait, à l’époque, pas très bien mais suf­fi­sam­ment — et elle avait chan­té un lied de Schu­bert. Die Forelle. La Truite.

Sibe­lius l’avait écou­tée sans rien dire. Quand elle avait fini, il s’était levé, il était venu vers elle, il avait posé sa main sur son épaule.

— Vous avez quelque chose, avait-il dit. Je ne sais pas encore quoi. Mais vous avez quelque chose.

C’était le plus beau com­pli­ment qu’on lui ait jamais fait. Mieux que tous les bra­vos, toutes les cri­tiques élo­gieuses, toutes les fleurs jetées sur scène. Sibe­lius avait dit qu’elle avait quelque chose, et Sibe­lius ne disait jamais rien qu’il ne pen­sait pas.

Le ser­veur débar­rasse son assiette. Elle com­mande un café. Du vrai café fin­lan­dais, noir, fort, bouillant, ser­vi dans une tasse épaisse. Pas le café sué­dois, tiède et dilué. Le café de son enfance.

À la table voi­sine, les Amé­ri­cains parlent de leur excur­sion du len­de­main. Ils vont voir des rennes. Ils sont très exci­tés par les rennes. L’un d’eux, un homme d’une cin­quan­taine d’années avec une mous­tache ridi­cule, explique à sa femme que les Lapons vivent encore comme à l’âge de pierre.

Alma sou­rit. Les Amé­ri­cains. Ils croient tout savoir et ils ne savent rien. Ils croient que la Fin­lande est un pays de glace et de sau­vages, alors que la Fin­lande est un pays de poètes et de musi­ciens, un pays qui a don­né Sibe­lius et le Kale­va­la et Akse­li Gal­len-Kal­le­la, un pays qui s’est bat­tu seul contre l’Empire russe et qui a survécu.

Mais elle ne dit rien. Elle ne dit plus rien. À quoi bon ? Le monde appar­tient aux Amé­ri­cains main­te­nant. Ils ont gagné la guerre, ils ont l’argent, ils ont la bombe ato­mique. Qu’est-ce que la Fin­lande, pour eux ? Un point sur une carte. Un endroit où voir des rennes.

Elle finit son café. Elle hésite à en com­man­der un autre.

C’est à ce moment qu’elle le voit.

Un homme, de l’autre côté de la salle. Vieux, très vieux, voû­té sur sa chaise, une canne posée contre la table. Il dîne seul. Il mange une soupe, len­te­ment, avec cette appli­ca­tion des vieillards qui ont peur de renverser.

Elle ne voit pas son visage. Juste son dos, sa nuque, ses che­veux blancs clair­se­més. Mais quelque chose dans la forme de ses épaules, dans la façon dont il tient sa cuillère…

Non. Ce n’est pas pos­sible. Ce serait trop bête, trop roma­nesque. Hel­sin­ki est une grande ville. Il y a des mil­liers de vieillards qui dînent seuls dans des restaurants.

Elle fait signe au serveur.

— Le mon­sieur là-bas, dit-elle. Vous savez qui c’est ?

Le ser­veur regarde, hausse les épaules.

— Un habi­tué. Il vient tous les soirs. Je crois qu’il habite l’hôtel.

— Son nom ?

— Je ne sais pas, madame. Vou­lez-vous que je me renseigne ?

Elle hésite. Puis :

— Non. Non, mer­ci. Ce n’est pas important.

Mais elle conti­nue à regar­der. L’homme finit sa soupe, repousse son assiette, se lève avec dif­fi­cul­té. Il prend sa canne. Il se retourne.

Elle retient son souffle.

Ce n’est pas lui. Un incon­nu. Un vieux Fin­lan­dais quel­conque avec un visage quel­conque et des yeux quel­conques. Pas lui.

Elle ne sait pas si elle est sou­la­gée ou déçue.

La langue des morts

Le len­de­main, elle va voir Kirsti.

Kirs­ti Aal­to­nen, née Kirs­ti Lind­q­vist, son amie de tou­jours, sa confi­dente, sa sœur de cœur. Elles se sont connues à Tur­ku, à l’école, à l’âge de sept ans. Kirs­ti était la fille du pas­teur, Alma était la fille de per­sonne — son père était mort, sa mère tra­vaillait comme cou­tu­rière. Mais Kirs­ti ne voyait pas ces choses-là. Kirs­ti ne voyait que les gens.

Elle habite main­te­nant à Töölö, dans un appar­te­ment du cin­quième étage d’un immeuble d’avant-guerre. Pas d’ascenseur. Alma monte les esca­liers len­te­ment, une marche après l’autre, en s’appuyant sur sa canne. À chaque palier, elle s’arrête pour reprendre son souffle. Le cœur. Le fou­tu cœur qui ne suit plus.

Kirs­ti ouvre la porte.

Elle est petite, rat­ta­ti­née, le dos cour­bé. Ses yeux sont voi­lés par la cata­racte. Mais quand elle voit Alma, son visage s’illumine, et pen­dant une seconde, une frac­tion de seconde, Alma revoit la petite fille de Tur­ku, celle qui cou­rait pieds nus dans le jar­din du pres­by­tère et qui riait pour un rien.

— Alma. Tu es venue.

— Je t’avais dit que je viendrais.

— Oui, mais tu dis beau­coup de choses.

Elles s’embrassent. Kirs­ti sent le vieux, cette odeur de lavande et de médi­ca­ments et de quelque chose de dou­ceâtre en des­sous. L’odeur de la fin.

L’appartement est sombre, encom­bré de meubles trop grands, de bibe­lots accu­mu­lés sur soixante ans de vie. Des pho­tos sur tous les murs. Kirs­ti et son mari, mort en 1948. Kirs­ti et ses enfants, dis­per­sés main­te­nant aux quatre coins de la Fin­lande. Kirs­ti et Alma, sur une plage de Han­ko, en 1920, jeunes et belles et insouciantes.

Alma regarde la pho­to. Elle ne se recon­naît pas. Cette femme en maillot de bain, avec son sou­rire écla­tant et ses che­veux au vent, c’est une étran­gère. Une morte.

— Tu étais belle, dit Kirs­ti. Tu étais la plus belle.

— Nous étions belles toutes les deux.

— Non. Moi, j’étais mignonne. Toi, tu étais belle. Ce n’est pas la même chose.

Elles s’assoient. Kirs­ti pré­pare du café. Ses mains tremblent en ver­sant l’eau. Alma vou­drait l’aider mais elle sait que Kirs­ti refu­se­rait. La fier­té. La fier­té fin­lan­daise qui inter­dit de mon­trer sa faiblesse.

— Tu as vu la ville ? demande Kirsti.

— Un peu. Je suis arri­vée hier.

— Elle a changé.

— Tout change.

— Non. Pas tout. Cer­taines choses restent.

Kirs­ti apporte le café. Elle s’assied en face d’Alma, la regarde avec ces yeux voi­lés qui voient encore l’essentiel.

— Tu es venue pour l’appartement de ta mère ?

— Oui.

— Tu aurais pu envoyer quelqu’un.

— Je sais.

— Mais tu es venue quand même.

— Je vou­lais… Je ne sais pas ce que je voulais.

Kirs­ti hoche la tête. Elle com­prend. Elle a tou­jours com­pris. C’est pour ça qu’Alma l’aime, après toutes ces années. Kirs­ti ne juge pas. Kirs­ti ne demande pas d’explications. Kirs­ti accepte.

— Il est tou­jours vivant, dit Kirs­ti soudain.

Alma ne demande pas de qui elle parle. Elle sait.

— Je ne veux pas le voir.

— Je sais. Mais je te le dis quand même. Il habite à Kruu­nun­ha­ka. Dans la mai­son de sa famille. Il ne sort plus beau­coup. Il est malade, je crois. Le cœur.

— Comme tout le monde.

— Comme tout le monde, oui.

Elles boivent leur café en silence. Dehors, il neige tou­jours. La neige de novembre, obs­ti­née, qui s’accumule sur les rebords des fenêtres.

— Tu te sou­viens de l’hiver 1918 ? demande Kirsti.

— Je pré­fé­re­rais oublier.

— Moi aus­si. Mais on n’oublie pas ces choses-là. On fait sem­blant de les oublier, mais elles sont tou­jours là, quelque part. Elles attendent.

— Qu’est-ce qu’elles attendent ?

— Qu’on meure, peut-être. Pour mou­rir avec nous.

Alma reste trois heures chez Kirsti.

Elles parlent du pas­sé, des gens qu’elles ont connus, des morts. Il y a tel­le­ment de morts. Gal­len-Kal­le­la, mort en 1931. Eino Lei­no, le poète, mort en 1926. Aino Ack­té, la vraie, la grande, morte en 1944. Et Sibe­lius, tou­jours vivant, reclus dans sa mai­son de Jär­venpää, muet depuis trente ans.

— Tu devrais aller le voir, dit Kirs­ti. Avant qu’il soit trop tard.

— Il ne reçoit personne.

— Toi, peut-être.

— Pour­quoi moi ?

— Parce que tu as la Fin­lande dans la voix. C’est ce qu’il disait, non ?

Alma ne répond pas. Elle regarde par la fenêtre, la neige qui tombe, la ville grise.

— Tu revien­dras me voir ? demande Kirs­ti quand Alma part.

— Oui.

— Avant de repar­tir à Stockholm ?

— Je te le promets.

Elles s’embrassent à nou­veau. Alma des­cend les esca­liers, plus len­te­ment encore qu’à la mon­tée. Ses jambes tremblent. Son cœur bat trop vite.

Dans la rue, elle s’arrête. Elle lève la tête vers le ciel gris, vers la neige qui tombe.

La langue des morts, a dit Kirs­ti. Les sou­ve­nirs qui attendent. Elle com­prend main­te­nant pour­quoi elle est venue. Pas pour l’appartement. Pas pour les papiers. Pour les morts. Pour leur dire adieu. Pour les libé­rer, peut-être. Ou pour se libé­rer d’eux.

Elle ne sait pas encore si c’est possible.

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Les nuits du Strand — Cha­pitre 6

Les nuits du Strand — Cha­pitre 6

Les nuits du Strand

Les nuits du Strand

Cha­pitre 6 — Fin

 

Le der­nier jour.

Lars s’est réveillé avec la lumière. Louise était déjà habillée, assise au bord du lit, son télé­phone à la main.

— Mon vol est à qua­torze heures.

Il s’est redres­sé. La réa­li­té, qu’il avait réus­si à tenir à dis­tance, s’est abat­tue sur lui d’un coup.

— Déjà.

— Déjà.

Elle a posé son télé­phone, s’est tour­née vers lui.

— Je dois pas­ser à l’ambassade de France ce matin. Récu­pé­rer des papiers, signer des trucs. Après, je file à l’aéroport.

— Je t’accompagne.

— À l’ambassade, non. À l’aéroport, oui. Si tu veux.

— Je veux.

* * *

La mati­née a pas­sé trop vite.

Lars a fait ses bagages à lui. Stock­holm avait envoyé l’ordre d’évacuation — il par­ti­rait le len­de­main, par le même vol que les der­niers res­sor­tis­sants sué­dois. Ran­goun n’était plus un poste, c’était une zone de guerre.

À midi, Louise est reve­nue de l’ambassade. Elle por­tait une robe légère, bleue, qu’il ne lui avait jamais vue. Elle s’était maquillée, un peu de rouge aux lèvres, du mas­ca­ra. Comme si elle vou­lait être belle pour partir.

Ils ont déjeu­né au Strand, une der­nière fois. La salle était presque vide. Les ser­veurs les regar­daient avec une tris­tesse polie. L’hôtel fer­me­rait bien­tôt, tout le monde le savait.

— Tu vas où, après Bang­kok ? a deman­dé Lars.

— Paris. Quelques semaines. Repos forcé.

— Et après ?

— Je ne sais pas. Il y a tou­jours un “après”. Une autre crise, un autre pays. C’est ma vie.

Il a hoché la tête. Il connais­sait cette vie — la sienne était sem­blable, au fond. Des affec­ta­tions suc­ces­sives, des pays qu’on quitte, des gens qu’on laisse.

— Et nous ? il a demandé.

Elle a pris sa main sur la table.

— Je ne fais pas de pro­messes, Lars. Je ne sais pas tenir les promesses.

— Je ne t’en demande pas.

— Mais je veux te revoir. Quelque part, un jour. Paris, Stock­holm, ailleurs.

— D’accord.

— Ce n’est pas un plan. C’est juste… un souhait.

— D’accord.

Elle a ser­ré sa main plus fort.

— Ces trois jours, Lars. Je n’oublierai pas.

— Moi non plus.

* * *

Le taxi les a emme­nés à l’aéroport.

Ran­goun défi­lait par la vitre, pour la der­nière fois. Les rues étaient vides, les maga­sins fer­més. Des sol­dats par­tout, des bar­ri­cades, des check-points. La ville s’était refer­mée sur elle-même, comme un ani­mal blessé.

Louise regar­dait par la vitre, silen­cieuse. Lars regar­dait Louise.

À l’aéroport, la foule était dense. Des expa­triés qui fuyaient, des tou­ristes pani­qués, des busi­ness­men en cos­tume frois­sé. Louise s’est enre­gis­trée, a récu­pé­ré sa carte d’embarquement.

Ils se sont retrou­vés devant le contrôle de sécu­ri­té. Au-delà, il ne pou­vait pas aller.

— Bon, a dit Louise.

— Bon.

Ils se sont regar­dés. Tout ce qu’ils avaient vécu — la cha­leur, la peur, les corps, la sueur, les nuits — tout cela tenait dans ce regard.

— Prends soin de toi, elle a dit.

— Toi aussi.

Elle a posé sa main sur sa joue. Il a sen­ti sa paume chaude, ses doigts qui trem­blaient légèrement.

— Je ne sais pas ce qu’on est, Lars. Mais c’était vrai. Ce qu’on a vécu, c’était vrai.

— Je sais.

Elle l’a embras­sé. Un bai­ser long, pro­fond, au milieu de la foule qui les bous­cu­lait. Un bai­ser qui disait tout ce que les mots ne pou­vaient pas dire.

Puis elle s’est détachée.

— Au revoir, Lars.

— Au revoir, Louise.

Elle a pris son sac, a pas­sé le contrôle de sécu­ri­té. Il l’a regar­dée s’éloigner — sa sil­houette dans la robe bleue, ses che­veux défaits, sa démarche vive.

Au der­nier moment, elle s’est retour­née. Elle a levé la main, un geste bref.

Il a levé la main aussi.

Et elle a disparu.

* * *

Lars est res­té long­temps devant le contrôle de sécu­ri­té. Les gens pas­saient autour de lui, le bous­cu­laient, il ne bou­geait pas.

Puis il est sorti.

Dehors, la cha­leur l’a frap­pé comme une gifle. Le soleil tapait fort, l’air était lourd, irres­pi­rable. Ran­goun brû­lait tou­jours, quelque part, dans les quar­tiers popu­laires, là où les gens mou­raient pour une idée.

Il a pris un taxi pour le Strand.

L’hôtel était presque désert main­te­nant. Le bar­man l’a salué d’un hoche­ment de tête, lui a ser­vi un whis­ky sans qu’il le demande. Lars s’est assis à sa place habi­tuelle, celle où il était assis quand Louise était entrée, quatre jours plus tôt.

Quatre jours. Une éternité.

Il a bu son whis­ky en regar­dant les pales du ven­ti­la­teur tour­ner. Len­te­ment, obs­ti­né­ment, comme si rien n’avait changé.

Mais tout avait changé.

Il a sor­ti son télé­phone, a ouvert une conver­sa­tion vide. Il a tapé : “Bien arrivée ?”

Pas de réponse. Elle était encore dans l’avion, quelque part au-des­sus du golfe du Bengale.

Il a ran­gé son téléphone.

* * *

La nuit est tom­bée sur Rangoun.

Lars est mon­té dans sa chambre — la sienne, pas celle de Louise. Il s’est allon­gé sur le lit, sans se désha­biller, et il a regar­dé le plafond.

Le ven­ti­la­teur tour­nait. La cha­leur était là, fidèle, implacable.

Il a pen­sé à Louise. À son corps, à sa voix, à son rire bref. À cette façon qu’elle avait de regar­der le monde, avec une com­pas­sion féroce qui n’excluait pas le désespoir.

Il l’avait aimée, il le savait main­te­nant. Pas d’un amour qui se construit, qui s’installe, qui dure. Un amour ful­gu­rant, né de la peur et de la cha­leur, un amour de fin du monde.

Est-ce qu’il la rever­rait ? Il ne savait pas. La vie était longue, impré­vi­sible. Peut-être qu’un jour, dans un autre hôtel, dans une autre ville en crise, ils se retrouveraient.

Ou peut-être pas.

Son télé­phone a vibré.

Un mes­sage de Louise : “Arri­vée Bang­kok. Je pense à toi.”

Il a souri.

Il a tapé : “Je pense à toi aussi.”

Trois points ont cli­gno­té. Puis un mes­sage : “Stock­holm, un jour. Je veux voir à quoi res­semble le froid.”

Il a ri, seul dans sa chambre.

“Quand tu veux”, il a répondu.

“Bonne nuit, Lars.”

“Bonne nuit, Louise.”

Il a posé son télé­phone sur la table de nuit. Il a fer­mé les yeux.

Dehors, Ran­goun conti­nuait de brû­ler, de résis­ter, de mou­rir. Demain, il par­ti­rait. Il retrou­ve­rait Stock­holm, le froid, sa vie d’avant.

Mais cette nuit, il gar­dait la cha­leur. Les draps moites, l’air lourd, le sou­ve­nir d’un corps contre le sien.

Cette nuit, il était encore à Rangoun.

Cette nuit, il était encore avec elle.

FIN

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Les nuits du Strand — Cha­pitre 6

Les nuits du Strand — Cha­pitre 5

Les nuits du Strand

Les nuits du Strand

Cha­pitre 5

 

Le len­de­main, tout a basculé.

Lars s’est réveillé avec le bruit. Des cris, des klaxons, quelque chose qui res­sem­blait à des pétards mais qui n’en était pas. Il s’est redres­sé d’un coup. Louise était déjà debout, à la fenêtre.

— Ils tirent, elle a dit.

Il l’a rejointe. Dans la rue, des gens cou­raient. Un camion mili­taire est pas­sé à toute vitesse, des sol­dats accro­chés à l’arrière. Quelque part, une fumée noire montait.

— Merde, a dit Louise. Merde, merde, merde.

Elle s’est habillée en trente secondes. Pan­ta­lon, débar­deur, chaus­sures. Elle a attra­pé son sac, son télé­phone, son appa­reil photo.

— Louise, attends.

Elle s’est retournée.

— Je ne peux pas attendre. C’est main­te­nant que ça se passe.

— C’est dangereux.

— Je sais.

Elle l’a regar­dé, et il a vu dans ses yeux quelque chose qu’il n’avait pas vu avant. Une déter­mi­na­tion froide, absolue.

— C’est mon métier, Lars. C’est pour ça que je suis là.

Il a vou­lu dis­cu­ter, la rete­nir. Mais il savait que c’était inutile. On ne rete­nait pas une femme comme Louise.

— Je viens avec toi.

— Non.

— Louise.

— Non.

Elle a posé sa main sur sa joue.

— Tu restes ici. Tu fais ton tra­vail. Tu éva­cues tes Sué­dois s’il le faut. Et ce soir, on se retrouve.

— Et si tu ne reviens pas ?

Elle a sou­ri. Ce demi-sou­rire qu’il com­men­çait à connaître.

— Je reviens toujours.

Elle l’a embras­sé, vite, fort, et elle est partie.

* * *

La jour­née a été un enfer.

Lars est res­té au Strand, cloué par l’impuissance. Les nou­velles arri­vaient par bribes — des tirs dans le centre, des bar­ri­cades, des morts. Son télé­phone son­nait sans cesse. Stock­holm vou­lait des infor­ma­tions. L’ambassade amé­ri­caine coor­don­nait les éva­cua­tions. Les autres diplo­mates euro­péens paniquaient.

Il a fait ce qu’il devait faire. Appe­lé ses res­sor­tis­sants, orga­ni­sé des convois vers l’aéroport, rédi­gé des télé­grammes. Des gestes méca­niques, pro­fes­sion­nels, qui ne l’empêchaient pas de pen­ser à Louise.

Il l’imaginait dans les rues, au milieu des balles, son appa­reil pho­to à la main. Il l’imaginait bles­sée, arrê­tée, pire. Chaque fois que son télé­phone vibrait, son cœur s’arrêtait.

À midi, il a reçu un mes­sage d’elle. Trois mots : “Je vais bien.”

Il a respiré.

À seize heures, un autre mes­sage : “Reviens vers 19h. Grosse journée.”

Il a comp­té les heures.

* * *

Elle est ren­trée à dix-neuf heures trente.

Il l’attendait dans le hall, inca­pable de res­ter au bar. Quand il l’a vue pous­ser la porte, il a sen­ti quelque chose se dénouer dans sa poitrine.

Elle était cou­verte de pous­sière, les vête­ments frois­sés, les che­veux défaits. Il y avait du sang sur son bras gauche — une esta­fi­lade, rien de grave. Ses yeux étaient brillants, fiévreux.

— Louise.

— Je suis là.

Il l’a prise dans ses bras, au milieu du hall, devant les récep­tion­nistes médu­sés. Il l’a ser­rée à lui faire mal, à sen­tir ses os sous la peau.

— J’ai eu peur, il a dit.

— Je sais.

Elle s’est déga­gée doucement.

— J’ai besoin d’une douche. Et d’un verre. Dans cet ordre.

* * *

Ils sont mon­tés ensemble. Dans la chambre, il l’a aidée à se désha­biller. Il a vu les bleus sur ses bras, l’estafilade qui avait séché. Il a pas­sé ses doigts des­sus, doucement.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Une bous­cu­lade. Quand les sol­dats ont char­gé. J’ai été pro­je­tée contre un mur.

Elle est entrée dans la douche. Il l’a suivie.

L’eau était tiède, à peine rafraî­chis­sante. Ils se sont lavés l’un l’autre, en silence. Il a savon­né son dos, ses épaules, ses bras. Elle a lais­sé cou­ler l’eau sur son visage, les yeux fermés.

— J’ai des pho­tos, elle a dit. Des images que per­sonne n’a. J’ai vu des choses.

— Raconte.

Elle a secoué la tête.

— Pas main­te­nant. Demain. Quand j’aurai envoyé tout ça.

Elle s’est retour­née vers lui. L’eau cou­lait sur ses seins, son ventre, ses cuisses. Elle l’a regardé.

— Main­te­nant, j’ai besoin d’autre chose.

Elle l’a embras­sé sous l’eau. Un bai­ser déses­pé­ré, violent. Il a sen­ti ses ongles dans son dos, ses dents sur sa lèvre.

Ils ont fait l’amour contre le mur de la douche, l’eau cou­lant sur eux, leurs souffles mêlés à la vapeur. C’était bru­tal, presque dou­lou­reux, un exor­cisme de la peur et de la mort.

Quand ils ont joui, elle a crié. Un cri rauque, ani­mal, qui n’avait rien à voir avec le plai­sir. Quelque chose d’autre — un sou­la­ge­ment, une libération.

Après, ils se sont séchés en silence. Ils se sont habillés, sont des­cen­dus au bar. Ils ont bu, beau­coup, sans par­ler. Le Strand se vidait, les der­niers clients fuyaient Ran­goun. Demain, il n’y aurait peut-être plus personne.

À vingt-deux heures, Louise s’est levée.

— Je dois envoyer mes photos.

— Je t’attends.

Elle a secoué la tête.

— Dors. Tu as une sale gueule.

Il a sou­ri mal­gré lui.

— Toi aussi.

— Je sais.

Elle s’est pen­chée, l’a embras­sé sur le front.

— Je te rejoins. Dans une heure, deux maximum.

* * *

Il s’est endor­mi sans s’en rendre compte.

Quand il s’est réveillé, il fai­sait encore nuit. Louise était là, contre lui, sa res­pi­ra­tion régu­lière. Il a regar­dé sa montre — quatre heures du matin.

Il s’est ral­lon­gé, l’a prise dans ses bras. Elle a mur­mu­ré quelque chose dans son som­meil, s’est blot­tie contre lui.

Dehors, Ran­goun brûlait.

Mais ici, dans cette chambre, dans ce lit trem­pé de sueur, il y avait une forme de paix. Pré­caire, tem­po­raire, mais réelle.

Il a fer­mé les yeux.

Lire la fin…

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