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L’in­croyable affaire du dé du Sul­tan (cha­pitres 23 à 25 — Épilogue)

L’in­croyable affaire du dé du Sul­tan (cha­pitres 23 à 25 — Épilogue)

L’in­croyable affaire du dé du Sultan

Cha­pitres 23 à 25
Epi­logue

PAR­TIE IV

LE DÉNOUE­MENT

CHA­PITRE XXIII

Ce soir-là, Per­ci­val pro­po­sa une par­tie de back­gam­mon. Pas une par­tie ordi­naire — LA par­tie. Celle qu’ils n’a­vaient jamais jouée.

« Avec les dés du Sul­tan, précisa-t-il. »

Rupert hési­ta. « Nous les avons gar­dés sépa­rés pen­dant dix ans. »

« Pré­ci­sé­ment. Il est temps de voir ce qui se passe quand on les utilise. »

Ils s’ins­tal­lèrent au salon. Ley­la, Aga­tha, et même Bian­chi vinrent obser­ver. Pacha, natu­rel­le­ment, sau­ta sur la table pour superviser.

Le pla­teau de back­gam­mon — le même que von Wald­stein avait uti­li­sé dans la chambre 47 — fut sor­ti de son empla­ce­ment habituel.

Rupert pla­ça les deux dés au centre. Ils brillaient dou­ce­ment sous la lumière des lampes.

« Pre­mier jet déter­mine qui com­mence, dit Percival.

Rupert lan­ça les dés. Ils rou­lèrent avec un cli­que­tis qui sem­bla étran­ge­ment musical.

Six et six. Double six.

« La sixième face, mur­mu­ra Ley­la. Le miroir. »

Per­ci­val lan­ça à son tour. Six et six également.

Ils se regardèrent.

« Les dés sont tru­qués ? sug­gé­ra Agatha.

— Ou magiques, pro­po­sa Ley­la. Ou les deux. »

Ils jouèrent quand même. Et la par­tie fut… étrange.

Chaque jet de dés tom­bait exac­te­ment comme il fal­lait. Pas de hasard. Juste une symé­trie par­faite. Per­ci­val avan­çait, Rupert répon­dait. Rupert atta­quait, Per­ci­val défendait.

C’é­tait comme regar­der deux maîtres d’é­checs jouer une par­tie où chaque coup appe­lait inévi­ta­ble­ment le contre-coup.

« Le hasard n’existe pas, réci­ta Rupert en lan­çant les dés. C’é­tait vrai­ment vrai. »

La par­tie dura deux heures. À la fin, le résul­tat était… par­fai­te­ment équi­li­bré. Match nul absolu.

« C’est impos­sible, dit Per­ci­val. Le back­gam­mon ne se ter­mine jamais en match nul. »

« Ces dés ne sont pas ordi­naires, rap­pe­la Aga­tha. Rien ici n’est ordinaire. »

Rupert ramas­sa les dés. Ils étaient chauds au tou­cher, comme s’ils avaient été expo­sés au soleil.

« Que vou­lait nous dire Abdül­ha­mid ? deman­da-t-il. Avec ces dés, ce jeu, ce secret ? »

« Peut-être, sug­gé­ra Ley­la dou­ce­ment, qu’il n’y a pas de gagnants. Seule­ment des joueurs. Et que le vrai jeu n’est pas de gagner, mais de com­prendre les règles. »

« Des paroles de chan­teuse, obser­va Per­ci­val. Poé­tiques mais vagues. »

« Ou sim­ple­ment vraies, contra Aga­tha. Les plus grandes véri­tés sont sou­vent les plus simples. »

Pacha, qui avait obser­vé toute la par­tie sans bou­ger, se leva, s’é­ti­ra, et sau­ta de la table. Puis il se diri­gea vers la dalle de marbre — la troi­sième depuis l’ouest, cin­quième depuis le nord — et s’as­sit dessus.

« Il garde le secret, dit Rupert. Même maintenant. »

« Les chats sont d’ex­cel­lents gar­diens, approu­va Per­ci­val. Ils ne posent jamais de ques­tions inutiles. »

Cette nuit-là, Rupert fit un rêve.

Il était dans la chambre secrète sous le hall. Mais elle n’é­tait pas vide. Abdül­ha­mid II était là, assis au bureau otto­man, jouant au back­gam­mon contre lui-même.

Le Sul­tan leva les yeux et sourit.

« Vous avez trou­vé deux dés, dit-il en anglais par­fait. Il en reste quatre. »

« Je ne les cherche pas, répon­dit Rupert.

— Peu importe. Ils vous trou­ve­ront. » Le Sul­tan lan­ça les dés. « Le hasard n’existe pas, rappelez-vous. »

« Pour­quoi ? Pour­quoi tout cela ? »

Abdül­ha­mid se leva. Dans la lumière trem­blante de la chambre, il sem­blait à la fois très vieux et très jeune.

« Parce que l’his­toire a besoin de gar­diens. Et les gar­diens ont besoin de com­prendre qu’ils ne gardent pas seule­ment le pas­sé. Ils gardent l’avenir. »

Rupert se réveilla en sur­saut. L’aube poin­tait par la fenêtre.

Sur sa table de nuit, les deux dés brillaient doucement.

CHA­PITRE XXIV

Les mois pas­sèrent. Rupert écri­vit son qua­trième livre — non pas sur le Pera Palace cette fois, mais sur l’art otto­man. Un sujet sûr. Sans secrets explosifs.

Mais en mars 1937, une nou­velle secoua l’hôtel.

Sir Per­ci­val était malade.

Rien de dra­ma­tique — son cœur, sim­ple­ment, était fati­gué. Soixante-dix-neuf ans, après tout. L’âge où le corps com­mence à négo­cier sa retraite.

Faruk Bey, le vieux méde­cin, le soi­gnait. Mais ses expres­sions étaient claires : ce n’é­tait qu’une ques­tion de temps.

Per­ci­val refu­sa de mon­ter à l’hô­pi­tal. « Si je dois mou­rir, autant que ce soit dans un endroit civi­li­sé. Avec du thé décent. »

Aga­tha — Lady Dunne — res­tait à son che­vet. Stoïque. Bri­tan­nique jus­qu’au bout.

Un après-midi d’a­vril, Per­ci­val deman­da à voir Rupert.

Rupert mon­ta à sa chambre — la 101, l’une des meilleures. Per­ci­val était assis dans son lit, maigre mais digne, vêtu d’un pyja­ma impeccable.

« Whit­combe, dit-il avec un sou­rire faible. Asseyez-vous. »

Rupert s’as­sit.

« Je vais mou­rir bien­tôt, annon­ça Per­ci­val sans détour. Faruk dit quelques jours. Peut-être une semaine. »

« Per­ci­val…

— Pas de sen­ti­men­ta­lisme, je vous prie. » Il tous­sa légè­re­ment. « Je vou­lais vous dire quelque chose. À pro­pos du manuscrit. »

« Oui ?

— Nous avons pro­mis de ne jamais le publier de notre vivant. Mon vivant se ter­mine. Mais le vôtre conti­nue. » Il regar­da Rupert inten­sé­ment. « Vous êtes le plus jeune de nous tous. Qua­rante-trois ans. Vous vivrez pro­ba­ble­ment encore trente, qua­rante ans. »

« Où vou­lez-vous en venir ?

— Je veux que vous gar­diez le secret. Même après notre mort à tous. Même après… » Il hési­ta. « Même si vous pen­sez que le monde est prêt. Parce que le monde n’est jamais prêt. Pas vraiment. »

« C’est un lourd far­deau, dit Rupert doucement.

— C’est un pri­vi­lège. » Per­ci­val sou­rit. « Peu d’hommes ont la chance de gar­der un secret qui pour­rait chan­ger le monde. Et encore moins ont la sagesse de ne jamais le révéler. »

« Je pro­mets, dit Rupert. Je le garderai. »

Per­ci­val hocha la tête, satis­fait. « Bien. Main­te­nant, par­tez. Lais­sez un vieil homme se reposer. »

Rupert se leva, mais à la porte, il se retourna.

« Per­ci­val… mer­ci. Pour tout. Pour m’a­voir appris le back­gam­mon. Pour… »

« Pas de sen­ti­men­ta­lisme, répé­ta Per­ci­val, mais ses yeux brillaient. Allez. »

Sir Per­ci­val Dunne mou­rut trois jours plus tard, un matin de prin­temps, avec Aga­tha tenant sa main et Pacha ron­ron­nant à ses pieds.

Ses der­niers mots, selon Aga­tha, furent : « L’as­cen­seur… dites-lui de jouer du Ten­ny­son. Il aime Tennyson. »

L’en­ter­re­ment fut sobre. Cime­tière bri­tan­nique de Hay­dar­paşa. Quelques diplo­mates à la retraite. Les rési­dents du Pera Palace. Et, curieu­se­ment, un repré­sen­tant de l’am­bas­sade alle­mande qui dépo­sa une cou­ronne sans explication.

Cette nuit-là, Rupert des­cen­dit au salon. Vide. Silen­cieux. Le pla­teau de back­gam­mon était encore là, exac­te­ment où Per­ci­val et lui avaient joué leur der­nière partie.

Il s’as­sit et dis­po­sa les pièces. Joua contre lui-même. Ou contre le fan­tôme de Per­ci­val. Dif­fi­cile de dire.

Pacha vint s’ins­tal­ler à côté de lui. Vieux main­te­nant — vingt-cinq ans, impos­sible mais vrai — mais tou­jours aus­si majestueux.

« Il va me man­quer, dit Rupert au chat.

Pacha ron­ron­na — ce qui, dans les cir­cons­tances, sem­blait être la seule réponse appropriée.

Les morts s’ac­cu­mu­laient. Niko­lai. Main­te­nant Per­ci­val. Bien­tôt, ce serait au tour d’Agatha. Puis de Ley­la. Et un jour, lui-même.

Mais le secret res­te­rait. Caché sous le marbre du Pera Palace. Gar­dé par les vivants et les morts. Atten­dant un moment qui ne vien­drait peut-être jamais.

Et c’é­tait bien ainsi.

CHA­PITRE XXV

  1. La guerre était finie. L’Eu­rope en ruines. Le monde transformé.

Rupert Beau­re­gard Whit­combe avait cin­quante et un ans. Che­veux com­plè­te­ment gris. Six livres publiés. Une répu­ta­tion éta­blie comme spé­cia­liste de l’his­toire ottomane.

Il n’a­vait jamais quit­té Constan­ti­nople — Istan­bul, main­te­nant, défi­ni­ti­ve­ment. Le Pera Palace était son foyer. Sa vraie maison.

Ley­la était morte en 1942. Pneu­mo­nie. Aga­tha en 1944, sim­ple­ment de vieillesse. Faruk Bey avait sui­vi en 1943.

Rupert était main­te­nant le der­nier. Le der­nier gar­dien du secret. Le der­nier qui savait vrai­ment toute l’histoire.

Et Pacha. Pacha était tou­jours là. Trente-trois ans main­te­nant. Un âge bio­lo­gi­que­ment impos­sible. Mais au Pera Palace, l’im­pos­sible était deve­nu une routine.

Un soir d’oc­tobre — exac­te­ment dix-neuf ans après son arri­vée ini­tiale — Rupert des­cen­dit au salon avec les deux dés.

Il allait jouer une par­tie. Contre lui-même. Une der­nière fois.

Mais en entrant dans le salon, il s’arrêta.

Quel­qu’un était déjà là. Un jeune homme — vingt-cinq ans peut-être — assis devant le pla­teau de backgammon.

« Par­don, dit le jeune homme en se levant. Je ne vou­lais pas déran­ger. Je m’ap­pelle David Pem­ber­ton. Jour­na­liste. Du Mor­ning Gazette. »

Rupert sou­rit. Le Mor­ning Gazette. Son vieux jour­nal. La boucle se refermait.

« Rupert Beau­re­gard Whit­combe, se pré­sen­ta-t-il. Et vous êtes ici pour…

— Un congrès. » David sou­rit d’un air gêné. « Sur la recons­truc­tion d’a­près-guerre. Mais il semble qu’il ait été… reporté. »

« Les congrès à Istan­bul ont cette fâcheuse ten­dance, dit Rupert. Asseyez-vous. »

Ils s’as­sirent. Rupert sor­tit les deux dés.

« Vous jouez au back­gam­mon ? demanda-t-il.

— Un peu. Mon grand-père me l’a appris. »

Ils com­men­cèrent à jouer. Et Rupert, en obser­vant ce jeune homme — si sem­blable à ce qu’il avait été dix-neuf ans plus tôt — com­prit quelque chose.

L’his­toire se répé­tait. Pas exac­te­ment. Jamais exac­te­ment. Mais en varia­tions infi­nies sur le même thème.

Des jour­na­listes arri­vaient pour des congrès inexis­tants. Ils décou­vraient le Pera Palace. Ils res­taient. Cer­tains trou­vaient des secrets. D’autres créaient des ami­tiés. Tous changeaient.

« Ces dés, dit David en les exa­mi­nant. Ils sont magni­fiques. Ancien ?

— Très. » Rupert sou­rit. « Ils ont une histoire. »

« Racon­tez-moi. »

Rupert hési­ta. Puis décida.

« Non. Pas encore. » Il lan­ça les dés. « Mais peut-être un jour. Quand vous aurez vécu ici assez long­temps pour comprendre. »

David rit. « Je ne compte pas res­ter long­temps. Une semaine maximum. »

« C’est ce qu’ils disent tous. » Rupert regar­da Pacha qui venait d’en­trer. « N’est-ce pas ? »

Le chat ron­ron­na — appro­ba­tion féline universelle.

Ils jouèrent tard dans la nuit. Rupert per­dit — gra­cieu­se­ment. Le jeune homme avait du talent.

En mon­tant se cou­cher, Rupert s’ar­rê­ta devant la dalle de marbre. Troi­sième depuis l’ouest, cin­quième depuis le nord.

Le secret était tou­jours là. En sécu­ri­té. Gardé.

Et il y res­te­rait. Peut-être pour tou­jours. Peut-être jus­qu’à ce que le monde soit prêt.

« Ou jus­qu’à ce qu’un chat par­lant l’exige », mur­mu­ra Rupert avec un sourire.

Pacha, comme tou­jours, eut le der­nier mot. Il miau­la une fois — clai­re­ment, dis­tinc­te­ment — puis dis­pa­rut dans l’ombre.

Rupert mon­ta dans sa chambre. Demain, il conti­nue­rait son sep­tième livre. Peut-être le hui­tième après. Peut-être res­te­rait-il au Pera Palace jus­qu’à sa mort.

Cer­taines his­toires n’ont pas de fin. Elles ont juste des pauses.

Et au Pera Palace, les pauses pou­vaient durer éternellement.

ÉPI­LOGUE

2025

Le Pera Palace existe tou­jours. Réno­vé, res­tau­ré, trans­for­mé en hôtel de luxe. Les tou­ristes prennent des pho­tos dans le hall. L’as­cen­seur fonc­tionne par­fai­te­ment — plus besoin de poèmes.

La chambre 101, où mou­rut Sir Per­ci­val, est main­te­nant une suite pré­si­den­tielle. La chambre 42, où vécut Rupert pen­dant vingt ans, est occu­pée par des couples en lune de miel.

Et la chambre 47 ? Celle où mou­rut le Graf von Waldstein ?

Elle n’existe pas. Offi­ciel­le­ment. Le registre montre une chambre 46 et une chambre 48. Mais pas de 47.

Dans le salon, les pla­teaux de back­gam­mon sont tou­jours là. Les clients jouent. Per­sonne ne remarque que l’un des pla­teaux a un dé manquant.

Et sous le hall — troi­sième dalle depuis l’ouest, cin­quième depuis le nord — se trouve une chambre que per­sonne n’a ouverte depuis 1945.

Dans cette chambre, dans un coffre-fort, repose un manus­crit. Le sixième secret d’Abdül­ha­mid II. La véri­té sur Byzance et l’Em­pire otto­man. Une révé­la­tion qui pour­rait encore, aujourd’­hui, bou­le­ver­ser notre com­pré­hen­sion de l’histoire.

Per­sonne ne sait qu’il est là. Les gar­diens sont tous morts. Rupert Beau­re­gard Whit­combe en 1963. Le manus­crit dort.

Mais par­fois, tard la nuit, les employés de l’hô­tel jurent entendre quelque chose. Un miau­le­ment. Venant de nulle part.

Ils disent qu’il y a un chat blanc au Pera Palace. Per­sonne ne sait d’où il vient. Per­sonne ne sait à qui il appartient.

Il appa­raît. Dis­pa­raît. Revient.

Comme s’il gar­dait quelque chose.

Comme s’il attendait.

Et dans une vitrine pous­sié­reuse au musée de l’hô­tel, deux dés d’i­voire reposent sur du velours rouge. Mar­qués d’ambre. Cou­verts d’ins­crip­tions en arabe que per­sonne ne lit plus.

Le car­tel dit sim­ple­ment : « Dés de back­gam­mon otto­mans. XIXe siècle. Pro­ve­nance inconnue. »

Mais si vous les regar­dez atten­ti­ve­ment, par une nuit de pleine lune, vous pour­riez presque lire les inscriptions :

Le hasard n’existe pas.

La véri­té a six visages.

La sixième face est un miroir.

Et quelque part, dans l’obs­cu­ri­té d’Is­tan­bul, un chat blanc sourit.

Parce qu’il sait ce que nous avons oublié :

Cer­tains secrets ne sont jamais perdus.

Ils attendent juste leur moment.

FIN

(ou peut-être : à suivre…)

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Cha­pitres 20 à 22

PAR­TIE IV

LE DÉNOUE­MENT

CHA­PITRE XX

Rupert n’a­vait jamais écrit aus­si vite de sa vie. Assis dans sa chambre, une bou­teille de raki à por­tée de main (« pour l’ins­pi­ra­tion », jus­ti­fiait-il), il tapait fré­né­ti­que­ment sur sa machine à écrire Remington.

Il y avait deux articles à rédi­ger : le pre­mier sur la décou­verte des docu­ments byzan­tins, le second sur la tra­hi­son de Bian­chi. Les deux devaient être par­faits. Les deux devaient être publiés simultanément.

Dans la chambre voi­sine, Ley­la répé­tait une chan­son pour ce qu’elle appe­lait mys­té­rieu­se­ment « la dis­trac­tion finale. » Niko­lai pré­pa­rait ce qu’il décri­vait comme « une sur­prise tac­tique russe. » Per­ci­val net­toyait métho­di­que­ment son revol­ver — une arme que per­sonne ne savait qu’il possédait.

« Depuis quand avez-vous un revol­ver ? » deman­da Rupert en le voyant.

« Depuis tou­jours, » répon­dit Per­ci­val cal­me­ment. « On ne sur­vit pas à trente ans de diplo­ma­tie dans les Bal­kans sans quelques… précautions. »

Le plan était simple — dan­ge­reu­se­ment simple. Ils télé­gra­phie­raient aux trois jour­naux pour avan­cer la publi­ca­tion. Simul­ta­né­ment, ils expo­se­raient Bian­chi. Le scan­dale serait si énorme que Kraus et ses employeurs ne pour­raient rien faire sans atti­rer l’at­ten­tion internationale.

Mais pour que cela fonc­tionne, ils devaient sur­vivre aux pro­chaines qua­rante-huit heures.

Le pre­mier soir se pas­sa sans inci­dent — trop cal­me­ment. Bian­chi se com­por­tait nor­ma­le­ment, saluant poli­ment les clients, super­vi­sant le ser­vice du dîner avec son effi­ca­ci­té habituelle.

« Il joue la comé­die, » mur­mu­ra Meh­met en l’ob­ser­vant. « Il sait que nous savons. »

« Peut-être, » dit Rupert. « Ou peut-être qu’il pense que nous ne savons rien. »

Cette nuit-là, ils orga­ni­sèrent un sys­tème de garde. Deux per­sonnes éveillées en per­ma­nence, se relayant toutes les trois heures. Pacha le chat sem­blait com­prendre la gra­vi­té de la situa­tion — il patrouillait les cou­loirs avec une vigi­lance inhabituelle.

Le deuxième jour, les télé­grammes de confir­ma­tion arri­vèrent. Le Times, le Figa­ro, et la Frank­fur­ter Zei­tung accep­taient tous de publier dans vingt-quatre heures. Les presses étaient déjà en préparation.

« Nous y sommes presque, » dit Rupert.

Mais c’est pré­ci­sé­ment quand on pense avoir gagné que le des­tin aime intervenir.

Ce soir-là, à vingt heures, une épaisse fumée com­men­ça à s’in­fil­trer sous les portes.

« Le feu ! » cria quel­qu’un dans le hall.

Bian­chi avait avan­cé son plan.

CHA­PITRE XXI

L’in­cen­die au Pera Palace ne fut jamais ce qu’on pour­rait appe­ler un véri­table incen­die. C’é­tait davan­tage une pro­duc­tion théâ­trale met­tant en vedette de la fumée, de la panique, et une quan­ti­té sur­pre­nante d’improvisation.

Car Yusuf et le per­son­nel avaient anti­ci­pé pré­ci­sé­ment cela.

Dès que la fumée appa­rut, ils acti­vèrent leur contre-plan. Les cui­si­niers, armés d’ex­tinc­teurs qu’ils avaient secrè­te­ment ins­tal­lés la semaine pré­cé­dente, sur­girent de par­tout. Les femmes de chambre gui­dèrent cal­me­ment les clients vers les sor­ties de secours.

Et Yusuf lui-même loca­li­sa rapi­de­ment la source du feu : le bureau de Bian­chi. Où le direc­teur avait appa­rem­ment ren­ver­sé une lampe à pétrole sur un tas de docu­ments. « Accidentellement. »

Le feu fut éteint en dix minutes. Mais dans le chaos, quelque chose d’im­por­tant se produisit.

Miss Pen­wor­thy, pro­té­geant héroï­que­ment les docu­ments byzan­tins dans sa chambre, se retrou­va face à Bian­chi qui ten­tait de for­cer sa porte.

« Mon­sieur Bian­chi, dit-elle avec la froi­deur d’un ice­berg bri­tan­nique. Que faites-vous ? »

Bian­chi, pris sur le fait, aban­don­na toute pré­ten­tion. « Les docu­ments. Donnez-les-moi. »

« Cer­tai­ne­ment pas. » Elle leva son para­pluie mena­çant. « Recu­lez immédiatement. »

Bian­chi sor­tit un revol­ver. « Je ne plai­sante pas. »

« Moi non plus. »

Et avant que Bian­chi puisse réagir, Miss Pen­wor­thy le frap­pa avec son para­pluie avec une force qui aurait impres­sion­né un boxeur pro­fes­sion­nel. Le revol­ver vola à tra­vers le couloir.

Bian­chi s’ef­fon­dra, assommé.

« Qua­rante ans à gérer des enfants aris­to­cra­tiques tur­bu­lents, » expli­qua-t-elle cal­me­ment à Rupert qui arri­vait en cou­rant. « On déve­loppe cer­taines compétences. »

Kraus, atti­ré par le chaos, appa­rut à l’autre bout du cou­loir. Il vit Bian­chi incons­cient, Miss Pen­wor­thy bran­dis­sant son para­pluie, et Rupert tenant le revol­ver tombé.

« C’est ter­mi­né, Kraus, » dit Rupert. « Bian­chi est expo­sé. L’in­cen­die a échoué. Et demain, le monde entier sau­ra la vérité. »

Kraus les regar­da tous. Puis, de manière tota­le­ment inat­ten­due, arbo­ra un sou­rire déconcertant.

« Vous savez quoi ? dit-il. J’en ai assez. »

« Assez ? » Rupert était confus.

« Assez de cette orga­ni­sa­tion fan­tôme. Assez de pro­té­ger des secrets qui ne méritent pas d’être pro­té­gés. Assez de tra­vailler pour des gens qui croient pou­voir réécrire l’his­toire à leur guise. » Il s’as­sit sur une chaise dans le cou­loir, l’air sou­dai­ne­ment épui­sé. « Publiez vos docu­ments. Je ne vous arrê­te­rai pas. »

« Juste comme ça ? » Per­ci­val appa­rut, son propre revol­ver à la main. « Vous abandonnez ? »

« J’ai cin­quante-deux ans. Je suis fati­gué. Et fran­che­ment… » Il regar­da Bian­chi tou­jours incons­cient. « Je com­mence à pen­ser qu’Abdül­ha­mid avait rai­son. Cer­taines véri­tés doivent être dites. »

C’est à ce moment que la police turque arri­va, aler­tée par les voi­sins inquiets de l’incendie.

Rupert, avec l’aide de Yusuf qui tra­dui­sait, expli­qua tout : l’in­cen­die volon­taire, la ten­ta­tive de vol des docu­ments, la tra­hi­son de Bianchi.

Le com­mis­saire de police, un homme mous­ta­chu nom­mé Ibra­him Bey, écou­ta avec une fas­ci­na­tion croissante.

« Des docu­ments byzan­tins ? Un com­plot inter­na­tio­nal ? Un chat gar­dien ? » Il secoua la tête. « Istan­bul devient de plus en plus intéressante. »

Bian­chi fut arrê­té. Kraus, tech­ni­que­ment, n’a­vait rien fait d’illé­gal sur le sol turc, mais Ibra­him Bey lui sug­gé­ra for­te­ment de quit­ter le pays.

« Et ces docu­ments, deman­da le com­mis­saire. Ils sont authentiques ? »

« Venez demain, » dit Rupert. « Le monde entier le saura. »

CHA­PITRE XXII

Le 15 novembre 1926 res­te­ra dans l’his­toire comme le jour où l’his­toire elle-même fut réécrite.

À Londres, Paris et Franc­fort, les presses tour­nèrent simul­ta­né­ment. Les gros titres étaient iden­tiques dans les trois langues :

BYZANCE N’EST JAMAIS TOM­BÉE : DES DOCU­MENTS SECRETS RÉVÈLENT UN ACCORD DE 1453

Au Pera Palace, Rupert, ses com­pa­gnons, et une foule crois­sante de jour­na­listes, d’his­to­riens et de curieux atten­daient les pre­mières copies.

Elles arri­vèrent à midi, livrées par cour­sier spécial.

Rupert ouvrit le Times et lut à voix haute :

« Des docu­ments décou­verts à Constan­ti­nople prouvent que la chute de Byzance en 1453 fut en réa­li­té une tran­si­tion négo­ciée. L’empereur Constan­tin XI Paléo­logue aurait conclu un accord secret avec le Sul­tan Meh­med II, assu­rant la conti­nua­tion spi­ri­tuelle de l’Em­pire romain sous une nou­velle forme… »

La réac­tion fut immé­diate et planétaire.

À Athènes, le gou­ver­ne­ment grec publia un com­mu­ni­qué pru­dent par­lant de « déve­lop­pe­ments his­to­riques inté­res­sants néces­si­tant une étude approfondie. »

À Anka­ra, le gou­ver­ne­ment turc, moins pru­dent, décla­ra fiè­re­ment, avec un cer­tain oppor­tu­nisme, que « cela confirme ce que nous avons tou­jours su : nous sommes les héri­tiers légi­times de Rome. »

À Vienne, à Ber­lin, à Londres, des his­to­riens se pré­ci­pi­tèrent pour exa­mi­ner les repro­duc­tions pho­to­gra­phiques des documents.

Le débat aca­dé­mique qui s’en­sui­vit dure­rait des décen­nies. Cer­tains pro­cla­mèrent les docu­ments authen­tiques. D’autres crièrent au faux éla­bo­ré. Mais per­sonne ne pou­vait les ignorer.

Au Pera Palace, la célé­bra­tion fut plus modeste mais plus sincère.

Dans le salon, autour d’une table char­gée de meze et de raki, Rupert leva son verre :

« À Graf von Wald­stein. Qui est mort pour que nous puis­sions révé­ler ceci. »

La Com­tesse, des larmes cou­lant sur ses joues, ajou­ta : « Et à Hein­rich. Mon mari. Qui a atten­du vingt-trois ans que jus­tice soit faite. »

« À Abdül­ha­mid, » dit Meh­met. « Qui avait com­pris que cer­tains secrets doivent être révélés. »

« Et à Pacha, » ajou­ta Niko­lai solen­nel­le­ment. « Le vrai héros de cette histoire. »

Le chat blanc, ins­tal­lé sur le cana­pé, leva légè­re­ment la tête comme pour accep­ter cet hom­mage, puis se remit à dor­mir. Les affaires humaines, après tout, étaient épuisantes.

« Qu’al­lez-vous faire main­te­nant ? » deman­da Ley­la à Rupert.

Rupert regar­da par la fenêtre. Constan­ti­nople s’é­ten­dait devant lui, belle et mys­té­rieuse comme toujours.

« Res­ter, » dit-il sim­ple­ment. « Le Times veut un cor­res­pon­dant per­ma­nent ici. Et… » Il sou­rit. « J’ai l’im­pres­sion que cette ville a encore des his­toires à raconter. »

« Excel­lente déci­sion, » approu­va Per­ci­val. « Quel­qu’un doit gar­der un œil sur ce lieu de perdition. »

« Et vous, Sir Per­ci­val ? » deman­da Mehmet.

« Moi ? » Le vieil homme sou­rit. « Je vais conti­nuer à vivre ici, natu­rel­le­ment. À jouer au back­gam­mon, à lire le Times, et à cri­ti­quer la ges­tion de l’hô­tel. Quel­qu’un doit le faire. »

Car en effet, le Pera Palace avait besoin d’un nou­veau direc­teur. Yusuf avait été pro­mu — à l’u­na­ni­mi­té du per­son­nel et avec l’ap­pro­ba­tion enthou­siaste des clients réguliers.

« L’hô­tel sera en de bonnes mains, » dit la Com­tesse. « Mais moi, je dois retour­ner à Vienne. Mettre de l’ordre dans les affaires de Hein­rich. Enfin. »

« Et Frie­drich ? » deman­da Rupert. Le baron traître n’a­vait plus don­né signe de vie depuis l’incident.

« Frie­drich devra vivre avec sa honte, » dit la Com­tesse froi­de­ment. « C’est une puni­tion suffisante. »

Dehors, Constan­ti­nople bruis­sait d’ac­ti­vi­té. Les ven­deurs de jour­naux criaient les gros titres. Les cafés débor­daient de gens dis­cu­tant avec pas­sion de la révé­la­tion historique.

Et au Pera Palace, dans le salon douillet qui avait vu tant d’his­toire, un groupe de per­sonnes impro­bables célé­brait une vic­toire encore plus improbable.

Rupert sor­tit le dé d’i­voire de sa poche — celui mar­qué du point d’ambre, celui qui avait tout déclenché.

« Que fai­sons-nous de ceci ? » demanda-t-il.

« On le remet où il était, » sug­gé­ra Yusuf. « Sur le pla­teau de back­gam­mon du salon. Atten­dant le pro­chain joueur. Le pro­chain secret. »

Rupert hocha la tête et pla­ça déli­ca­te­ment le dé sur le plateau.

Il brillait dou­ce­ment dans la lumière de l’a­près-midi, patient, mys­té­rieux, attendant.

Car au Pera Palace, comme Abdül­ha­mid l’a­vait com­pris, les his­toires ne se ter­minent jamais vraiment.

Elles attendent sim­ple­ment leur pro­chain chapitre.

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L’in­croyable affaire du dé du Sul­tan (cha­pitres 23 à 25 — Épilogue)

L’in­croyable affaire du dé du Sul­tan (cha­pitres 17 à 19)

L’in­croyable affaire du dé du Sultan

Cha­pitres 17 à 19

PAR­TIE III

LES COM­PLI­CA­TIONS

CHA­PITRE XVII

Le len­de­main de leur fuite spec­ta­cu­laire de Sainte-Sophie, Rupert et ses com­pa­gnons se retrou­vèrent confron­tés à un pro­blème pra­tique : où cacher six rou­leaux de par­che­min byzan­tin authen­tique quand une orga­ni­sa­tion secrète alle­mande et un baron traître vous pour­suivent activement ?

La réponse vint d’une source inattendue.

« Don­nez-les-moi, » décla­ra Miss Aga­tha Pen­wor­thy avec l’au­to­ri­té d’une gou­ver­nante bri­tan­nique habi­tuée à gérer des situa­tions impossibles.

Ils étaient ras­sem­blés dans le petit salon du Pera Palace. Miss Pen­wor­thy avait inter­rom­pu sa tapis­se­rie éter­nelle pour se joindre à eux, aler­tée par Yusuf que « les effen­dis avaient besoin d’aide urgente. »

« Vous ? » Per­ci­val ne cachait pas sa sur­prise. « Avec tout le res­pect que je vous dois, Miss Pen­wor­thy, je ne pense pas… »

« Que je sois capable ? » Elle le fixa avec ce regard qui avait fait recu­ler des sul­tans otto­mans. « Sir Per­ci­val, j’ai pas­sé qua­rante ans à éle­ver les enfants de la haute noblesse euro­péenne. J’ai caché des jour­naux intimes com­pro­met­tants, des lettres d’a­mour scan­da­leuses, et une fois, une tiare volée appar­te­nant à la Duchesse de Marl­bo­rough. Six rou­leaux de par­che­min ne me posent aucun problème. »

« Mais Kraus pour­rait fouiller votre chambre, » objec­ta Leyla.

Miss Pen­wor­thy sou­rit — un sou­rire qui aurait gla­cé le sang d’un géné­ral prus­sien. « Qu’il essaie. J’ai cer­taines… protections. »

Et en effet, quand Kraus ten­ta effec­ti­ve­ment de fouiller la chambre 103 le soir même, il se retrou­va face à Miss Pen­wor­thy bran­dis­sant un para­pluie à manche d’argent comme une arme mortelle.

« Jeune homme, dit-elle avec une poli­tesse gla­ciale, vous allez sor­tir de ma chambre immé­dia­te­ment, ou je vais vous apprendre les bonnes manières à la manière victorienne. »

Kraus, qui avait affron­té des espions russes, des révo­lu­tion­naires turcs, et même Pacha le chat, bat­tit en retraite. Il y a des forces dans l’u­ni­vers qu’au­cun homme sen­sé ne défie, et une gou­ver­nante anglaise en colère en fait partie.

« Elle est extra­or­di­naire, » mur­mu­ra Niko­lai avec admi­ra­tion en obser­vant la scène depuis le couloir.

Mais le répit fut de courte durée. Le len­de­main matin, un nou­veau pro­blème se pré­sen­ta sous la forme d’un télé­gramme urgent de Londres.

Rupert le lut et pâlit.

« Le Times exige une preuve. Ils ne publie­ront pas l’his­toire sans voir les docu­ments originaux. »

« Impos­sible, décla­ra Per­ci­val. Si nous les sor­tons de Constan­ti­nople, Kraus les interceptera. »

« Alors fai­sons venir les jour­na­listes ici, » sug­gé­ra Leyla.

C’est ain­si qu’une semaine plus tard, le Pera Palace accueillit une délé­ga­tion extra­or­di­naire : des édi­teurs du Times de Londres, du Figa­ro de Paris, et de la Frank­fur­ter Zei­tung.

La pré­sen­ta­tion eut lieu dans le grand salon, sous les yeux vigi­lants de Pacha qui sem­blait com­prendre l’im­por­tance du moment.

Meh­met Bey dérou­la les par­che­mins avec révé­rence. Les édi­teurs se pen­chèrent, leurs lor­gnons brillant dans la lumière des lampes.

L’é­di­teur du Times, un cer­tain Lord Pem­ber­ton (aucun lien avec le Pem­ber­ton qui avait viré Rupert), exa­mi­na le pre­mier docu­ment pen­dant une éternité.

« Mon Dieu, » mur­mu­ra-t-il fina­le­ment. « Si c’est authentique… »

« Nous avons fait ana­ly­ser le par­che­min, l’encre, le sceau, » inter­vint Rupert. « Tout cor­res­pond à 1453. »

L’é­di­teur fran­çais, Mon­sieur Beau­mont, était déjà en train de grif­fon­ner des notes fré­né­ti­que­ment. « C’est la décou­verte his­to­rique du siècle ! »

Herr Schmidt, de la Frank­fur­ter Zei­tung, était plus pru­dent. « Nous devrons consul­ter des experts. Des his­to­riens byzantins. »

« Natu­rel­le­ment, » acquies­ça Rupert. « Mais nous publions simul­ta­né­ment dans vos trois jour­naux. C’est la condition. »

Ils négo­cièrent pen­dant des heures. À la fin, un accord fut conclu : publi­ca­tion simul­ta­née dans exac­te­ment deux semaines, après véri­fi­ca­tion par des experts indépendants.

Mais alors que les édi­teurs par­taient, Herr Schmidt s’attarda.

« Mon­sieur Whit­combe, dit-il à voix basse. Je dois vous pré­ve­nir. J’ai reçu une visite hier soir. Un homme qui m’a offert beau­coup d’argent pour ne pas publier. »

« Kraus, » devi­na Rupert.

« Il n’a pas don­né son nom. Mais oui, pro­ba­ble­ment. » Schmidt ajus­ta ses lunettes. « J’ai refu­sé, bien sûr. Un jour­na­liste a des prin­cipes. Mais… soyez prudent. »

Rupert le remer­cia et retour­na au salon où ses com­pa­gnons attendaient.

« Deux semaines, » dit-il. « Dans deux semaines, le monde sau­ra la vérité. »

« Si nous sur­vi­vons jusque-là, » ajou­ta Per­ci­val sombrement.

CHA­PITRE XVIII

Les deux semaines sui­vantes furent les plus étranges de la vie de Rupert Beau­re­gard Whit­combe — ce qui, compte tenu des évé­ne­ments récents, était une affir­ma­tion considérable.

Le Pera Palace était deve­nu une for­te­resse assié­gée. Kraus et ses hommes sur­veillaient l’hô­tel jour et nuit. Yusuf avait orga­ni­sé un sys­tème de guet impli­quant le per­son­nel entier — femmes de chambre, cui­si­niers, même le chat Pacha qui sem­blait prendre son rôle de sen­ti­nelle très au sérieux.

Mais le siège n’é­tait pas seule­ment exté­rieur. Des ten­sions internes com­men­çaient à apparaître.

« Nous devons négo­cier, » décla­ra sou­dain Niko­lai un soir, à la sur­prise générale.

Ils étaient réunis dans la chambre de Per­ci­val, deve­nue leur quar­tier géné­ral de facto.

« Négo­cier ? » Ley­la le fixa comme s’il avait per­du la rai­son. « Avec Kraus ? Après qu’il ait essayé de nous tuer ? »

« Il n’a pas essayé de nous tuer, cor­ri­gea Niko­lai. Il a essayé de nous inti­mi­der. Nuance impor­tante. » Il vida son verre de vod­ka. « Et je com­mence à me deman­der si nous n’a­vons pas mal com­pris toute cette affaire. »

« Expli­quez-vous, » ordon­na Per­ci­val sèchement.

« Pensez‑y. Kraus tra­vaille pour Der Schat­ten, une orga­ni­sa­tion qui n’existe plus offi­ciel­le­ment. Frie­drich nous a tra­his pour de l’argent. Mais qui exac­te­ment béné­fi­cie de gar­der ces docu­ments secrets ? »

« Les gou­ver­ne­ments euro­péens, répon­dit Rupert. Ceux dont la légi­ti­mi­té repose sur l’i­dée que Byzance est morte en 1453. »

« Exac­te­ment. Mais… » Niko­lai se leva et com­men­ça à faire les cent pas. « Que se passe-t-il si Kraus n’est qu’un pion ? Si quel­qu’un d’autre tire les ficelles ? »

À cet ins­tant, on frap­pa à la porte. Yusuf entra, l’air troublé.

« Effen­dis, un visi­teur. Il dit qu’il doit vous par­ler immé­dia­te­ment. Il dit que c’est une ques­tion de vie ou de mort. »

« Qui ? » deman­da Per­ci­val, sa main se refer­mant sur sa canne.

« Le Baron Frie­drich von Waldstein. »

Un silence de mort s’a­bat­tit sur la pièce.

« Il a du culot, » sif­fla Leyla.

« Ou du déses­poir, » obser­va Niko­lai. « Lais­sons-le entrer. Je veux entendre ce qu’il a à dire. »

Frie­drich entra, et Rupert fut frap­pé par son appa­rence. Le baron élé­gant et arro­gant avait dis­pa­ru. L’homme devant eux sem­blait avoir vieilli de dix ans en deux semaines. Son visage était hagard, ses vête­ments froissés.

« Avant que vous ne disiez quoi que ce soit, com­men­ça-t-il rapi­de­ment, je sais que vous me détes­tez. J’ai tra­hi ma famille, votre confiance. Je le mérite. Mais j’ai besoin de votre aide. »

« Notre aide ? » La voix de la Com­tesse, venue de l’ombre où elle était assise, le fit sur­sau­ter. « Après ce que tu as fait ? »

« Tante Eli­sa­bet­ta… » Il s’a­van­ça vers elle, mais elle leva une main pour l’arrêter.

« Parle. Mais choi­sis bien tes mots. »

Frie­drich s’ef­fon­dra dans un fau­teuil. « J’ai fait une erreur ter­rible. Kraus m’a pro­mis de l’argent, oui. Mais ce n’é­tait pas pour moi. C’é­tait pour payer une dette. Une dette contrac­tée par mon père. »

« Quelle dette ? » deman­da Percival.

« En 1918, mon père a volé des fonds gou­ver­ne­men­taux autri­chiens pen­dant l’ef­fon­dre­ment de l’Em­pire. Une for­tune. Il a dis­pa­ru avec l’argent. Kraus le savait. Il m’a mena­cé de révé­ler cela si je ne coopé­rais pas. »

« Du chan­tage, » résu­ma Leyla.

« Oui. Et j’ai été assez stu­pide pour céder. » Frie­drich se pas­sa une main dans les che­veux. « Mais main­te­nant, je me rends compte… Kraus ne veut pas seule­ment les docu­ments. Il veut nous éli­mi­ner tous. »

« Nous éli­mi­ner ? » Rupert sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’échine.

« J’ai enten­du une conver­sa­tion. Entre Kraus et quel­qu’un d’autre. Quel­qu’un de très haut pla­cé. Ils par­laient de… » Il hési­ta. « De faire en sorte que nous ayons tous un acci­dent après la publi­ca­tion. Pour que les docu­ments soient dis­cré­di­tés comme des faux créés par des per­sonnes mortes. »

« Vous nous deman­dez de vous croire ? » La voix de la Com­tesse était gla­ciale. « Après nous avoir tra­his une fois ? »

« Je ne vous demande pas de me croire. Je vous demande de véri­fier. » Frie­drich sor­tit un papier de sa poche. « Voi­ci l’a­dresse où Kraus et son contact se ren­contrent. Demain soir, vingt-deux heures. Envoyez quel­qu’un écouter. »

Per­ci­val prit le papier et l’exa­mi­na. « C’est un piège évident. »

« Peut-être. Ou peut-être que je dis la véri­té. » Frie­drich se leva. « Je vous laisse déci­der. Mais si vous ne faites rien, nous serons tous morts dans une semaine. »

Il sor­tit, lais­sant der­rière lui un silence perplexe.

« Alors ? » deman­da fina­le­ment Ley­la. « On y va ? »

« C’est pro­ba­ble­ment un piège, » répé­ta Percival.

« Pro­ba­ble­ment, » acquies­ça Niko­lai. « Mais que se passe-t-il s’il dit la vérité ? »

Rupert regar­da ses com­pa­gnons. « Nous avons sur­vé­cu jus­qu’i­ci en pre­nant des risques stu­pides. Pour­quoi s’ar­rê­ter maintenant ? »

Et c’est ain­si qu’ils se retrou­vèrent, le len­de­main soir, cachés dans une ruelle sombre près d’un café dis­cret de Karaköy, atten­dant de décou­vrir si Frie­drich les avait tra­his une seconde fois ou s’il disait enfin la vérité.

Pacha, natu­rel­le­ment, les avait sui­vis. Parce qu’un bon chat ne rate jamais une aven­ture nocturne.

CHA­PITRE XIX

Le café Mah­mut était le genre d’é­ta­blis­se­ment où les conspi­ra­teurs se sentent chez eux — sombre, dis­cret, avec suf­fi­sam­ment de coins et de recoins pour cacher une demi-dou­zaine de com­plots simultanés.

Rupert, Per­ci­val et Niko­lai s’é­taient ins­tal­lés à une table stra­té­gique d’où ils pou­vaient obser­ver sans être vus. Ley­la et Meh­met fai­saient le guet dehors. La Com­tesse avait insis­té pour res­ter au Pera Palace avec Miss Pen­wor­thy, for­mant ce qu’elle appe­lait « la garde rap­pro­chée des documents. »

À vingt-deux heures pré­cises, Kraus entra. Il s’ins­tal­la à une table dans le fond, com­man­da un café, et attendit.

Dix minutes plus tard, un homme en par­des­sus noir entra. Il por­tait un cha­peau à large bord qui cachait son visage.

« Voi­là le mys­té­rieux contact, » mur­mu­ra Nikolai.

L’homme s’as­sit face à Kraus. Ils par­lèrent à voix basse, mais Rupert avait eu la pré­voyance d’ap­por­ter un cor­net acous­tique — un dis­po­si­tif vic­to­rien ridi­cule mais redou­ta­ble­ment efficace.

Il ten­dit l’o­reille, et les voix devinrent audibles.

« Alors ? » deman­dait Kraus. « Quand agissons-nous ? »

« Après la publi­ca­tion, » répon­dit l’homme. Sa voix était culti­vée, avec un accent indé­ter­mi­nable. « Nous les lais­sons publier. Puis nous les discréditons. »

« En les tuant tous ? »

« Pas tuer. » L’homme sem­bla offen­sé. « Un acci­dent. Un incen­die à l’hô­tel, peut-être. Tra­gique mais pas suspect. »

Rupert sen­tit son sang se gla­cer. Frie­drich disait donc la vérité.

« Et les docu­ments ori­gi­naux ? » pour­sui­vit Kraus.

« Détruits dans l’in­cen­die. Sans les ori­gi­naux, sans les témoins, les his­to­riens débat­tront pen­dant des décen­nies. Fina­le­ment, ils conclu­ront que c’é­tait un faux élaboré. »

« Vous êtes sûr que cela fonctionnera ? »

L’homme rit dou­ce­ment. « Mon cher Kraus, j’ai pas­sé qua­rante ans à réécrire l’his­toire. Ceci n’est qu’un détail de plus. »

« Et si quel­qu’un survit ? »

« Per­sonne ne sur­vi­vra. » La voix était froide, défi­ni­tive. « J’ai des hommes. De vrais pro­fes­sion­nels, pas vos ama­teurs allemands. »

Rupert fit signe à Per­ci­val et Niko­lai. Ils devaient par­tir avant d’être décou­verts. Mais alors qu’ils se levaient dis­crè­te­ment, l’homme mys­té­rieux reti­ra son cha­peau pour s’es­suyer le front.

Rupert le vit. Et faillit s’étouffer.

C’é­tait Mon­sieur Bian­chi. Le direc­teur du Pera Palace.

Ils sor­tirent du café en silence, cho­qués. Une fois dans la rue, Rupert explosa :

« Bian­chi ! Depuis le début ! »

« Cela explique beau­coup, » réflé­chit Per­ci­val. « Com­ment Kraus savait tou­jours où nous étions. Com­ment il entrait si faci­le­ment dans l’hôtel. »

« Mais pour­quoi ? » deman­da Niko­lai. « Bian­chi est direc­teur depuis des années. Pour­quoi nous tra­hir maintenant ? »

Ils retour­nèrent au Pera Palace par une entrée de ser­vice, évi­tant soi­gneu­se­ment la récep­tion. Dans la chambre de Per­ci­val, ils expli­quèrent tout aux autres.

« Nous devons par­tir, » décla­ra Ley­la immé­dia­te­ment. « Si Bian­chi pla­ni­fie un incendie… »

« Non, » dit une voix depuis le couloir.

Yusuf entra, sui­vi de plu­sieurs membres du per­son­nel — cui­si­niers, femmes de chambre, le barman.

« Nous savions, » dit sim­ple­ment Yusuf.

« Vous saviez ? » Rupert était aba­sour­di. « Que Bian­chi tra­vaillait avec Kraus ? »

« Depuis le début. Mon­sieur Bian­chi pense que nous sommes stu­pides. Que le per­son­nel ne voit rien, n’en­tend rien. » Yusuf sou­rit. « Mais nous voyons tout. Nous enten­dons tout. »

« Et vous ne nous avez rien dit ? » s’in­di­gna Percival.

« Nous atten­dions le bon moment. » Yusuf s’as­sit. « Le Pera Palace appar­tient au per­son­nel, pas à Bian­chi. Nous le pro­té­geons depuis des géné­ra­tions. Et nous avons déci­dé : Bian­chi doit partir. »

« Par­tir ? » Meh­met sem­bla confus. « Comment ? »

« Nous avons un plan. » Yusuf se tour­na vers Rupert. « Mais nous avons besoin de votre aide. Vous êtes jour­na­liste. Vous savez écrire des his­toires convaincantes. »

« Quel genre d’histoire ? »

Yusuf sou­rit — un sou­rire qui aurait ren­du Abdül­ha­mid II fier.

« Une his­toire de tra­hi­son, de vol, et de jus­tice poé­tique. L’his­toire de com­ment un direc­teur d’hô­tel a essayé de voler les secrets du Pera Palace et a été démas­qué par son propre personnel. »

Rupert com­prit immé­dia­te­ment. « Vous vou­lez que je l’ex­pose publi­que­ment. Dans les journaux. »

« Exac­te­ment. En même temps que la publi­ca­tion des docu­ments byzan­tins. Bian­chi sera rui­né. Kraus per­dra son contact. Et nous… » Yusuf fit un geste englo­bant tout l’hô­tel. « Nous récu­pé­rons notre maison. »

Niko­lai écla­ta de rire. « C’est brillant ! Abso­lu­ment brillant ! »

« Mais nous devons agir vite, » aver­tit Yusuf. « Bian­chi pla­ni­fie l’in­cen­die pour dans quatre jours. Le jour avant la publi­ca­tion prévue. »

« Alors nous avan­çons la publi­ca­tion, » déci­da Rupert. « Dans deux jours. Avant qu’il puisse agir. »

Les dés, lit­té­ra­le­ment et méta­pho­ri­que­ment, étaient jetés.

Et cette fois, ce n’é­tait pas seule­ment une ques­tion d’his­toire ou de vérité.

C’é­tait une ques­tion de survie.

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L’in­croyable affaire du dé du Sul­tan (cha­pitres 23 à 25 — Épilogue)

L’in­croyable affaire du dé du Sul­tan (cha­pitres 13 à 16)

L’in­croyable affaire du dé du Sultan

Cha­pitres 13 à 16

PAR­TIE III

LES COM­PLI­CA­TIONS

CHA­PITRE XIII

Il y a, dans l’exis­tence, des moments où l’on réa­lise que toute pré­ten­tion au contrôle de sa propre des­ti­née n’est qu’une illu­sion confor­table. Pour Rupert Beau­re­gard Whit­combe, ce moment arri­va pré­ci­sé­ment lorsque Herr Kraus poin­ta un revol­ver Luger dans sa direc­tion avec le déta­che­ment cli­nique d’un fonc­tion­naire alle­mand rem­plis­sant un formulaire.

« Le livre, répé­ta Kraus. Je ne le deman­de­rai pas une troi­sième fois. »

Meh­met Bey ser­rait le manus­crit contre sa poi­trine comme une mère pro­té­geant son enfant. « Vous n’o­se­riez pas tirer. Le bruit aler­te­rait tout l’hôtel. »

« Nous sommes sous plu­sieurs mètres de pierre et de marbre, répli­qua Kraus avec un sou­rire. On pour­rait déclen­cher une guerre ici sans que per­sonne en haut n’en­tende rien. » Il fit un geste à ses hommes. « Prenez-le. »

C’est à cet ins­tant que Pacha déci­da d’intervenir.

Le chat blanc, qui jus­qu’a­lors sem­blait par­fai­te­ment dés­in­té­res­sé par le drame humain se dérou­lant autour de lui, bon­dit sou­dain sur la lampe à pétrole posée sur le bureau.

La lampe bas­cu­la. L’huile se répan­dit. La flamme s’é­ten­dit instantanément.

Et dans le chaos qui s’en­sui­vit — hommes criant en alle­mand, fumée enva­his­sant la petite chambre, flammes léchant les pré­cieux car­reaux d’Iz­nik — Pacha sau­ta élé­gam­ment à tra­vers les jambes des Alle­mands et fila vers l’escalier.

« Sui­vez le chat ! » hur­la Niko­lai avec une logique qui n’au­rait eu de sens nulle part ailleurs qu’au Pera Palace.

Ils se pré­ci­pi­tèrent tous vers la sor­tie. L’un des hommes de Kraus ten­ta de les arrê­ter, mais Per­ci­val — dans un moment de bra­voure inat­ten­due — lui asse­na un coup de canne sur le crâne avec une pré­ci­sion toute britannique.

L’homme s’ef­fon­dra. Per­ci­val contem­pla sa canne avec sur­prise. « Ma foi. Cela fonc­tionne vraiment. »

Ils grim­pèrent l’es­ca­lier dans un désordre total. Der­rière eux, Kraus voci­fé­rait des ordres en alle­mand. Le feu cré­pi­tait. La fumée montait.

Fina­le­ment, après ce qui sem­bla être une éter­ni­té mais ne dura pro­ba­ble­ment qu’une minute, ils émer­gèrent dans le hall prin­ci­pal. Pacha les atten­dait, assis tran­quille­ment près de la dalle de marbre qui ser­vait d’en­trée secrète. Dès qu’ils furent tous sor­tis, le méca­nisme se refer­ma avec un cla­que­ment définitif.

« Kraus est coin­cé en bas ? deman­da Rupert, hale­tant.

— Avec un incen­die, ajou­ta Ley­la. Nous devons appe­ler les pompiers. »

« Les pom­piers pose­ront des ques­tions, objec­ta Per­ci­val. Des ques­tions aux­quelles nous n’a­vons pas de réponses acceptables. »

À ce moment pré­cis, Mon­sieur Bian­chi appa­rut, en robe de chambre et bon­net de nuit, l’air d’un fan­tôme par­ti­cu­liè­re­ment perturbé.

« Qu’a­vez-vous encore fait ? » gémit-il.

« Il y a un petit incen­die sous le hall, expli­qua Niko­lai avec un opti­misme dépla­cé. Rien de grave. Probablement. »

Bian­chi devint d’une pâleur mor­telle. « Sous le hall ? Mais il n’y a rien sous le hall ! »

« Tech­ni­que­ment, il y a une chambre secrète du Sul­tan Abdul Hamid II conte­nant des docu­ments his­to­riques d’une impor­tance capi­tale, trois Alle­mands armés, et main­te­nant un feu, pré­ci­sa Rupert. Mais à part ça, rien. »

Bian­chi s’ef­fon­dra dans un fau­teuil. « Je démis­sionne. Dès demain matin, je démissionne. »

« Vous dites cela chaque semaine depuis trois ans, lui rap­pe­la Ley­la gen­ti­ment. Main­te­nant, appe­lez les pom­piers avant que tout l’hô­tel ne brûle. »

Les pom­piers de Constan­ti­nople arri­vèrent avec une effi­ca­ci­té sur­pre­nante. Ils étei­gnirent l’in­cen­die en moins d’une heure, décou­vrirent Kraus et ses hommes tous­sant dans la fumée, et posèrent effec­ti­ve­ment beau­coup de ques­tions aux­quelles per­sonne n’a­vait de réponses satisfaisantes.

Kraus, son visage noir­ci par la suie en plus des grif­fures de chat, refu­sa de por­ter plainte. « Un mal­en­ten­du, dit-il aux auto­ri­tés turques. Une simple visite des anciennes ins­tal­la­tions de l’hôtel. »

Les Turcs, habi­tués aux excen­tri­ci­tés des étran­gers, haus­sèrent les épaules et s’en allèrent.

Mais avant de par­tir, Kraus s’ap­pro­cha de Rupert. « Ceci n’est pas ter­mi­né. Vous avez le livre. Je le veux. Et je l’aurai. »

« Vous êtes libre de rées­sayer, répon­dit Rupert avec plus de bra­voure qu’il n’en res­sen­tait réel­le­ment. Mais je vous pré­viens : notre chat est très protecteur. »

Kraus tou­cha ins­tinc­ti­ve­ment ses grif­fures et grimaça.

Le reste de la nuit se pas­sa dans une rela­tive tran­quilli­té — du moins selon les stan­dards du Pera Palace. Ils se retrou­vèrent dans la chambre de Per­ci­val, la plus grande, avec le manus­crit d’Ab­dul Hamid éta­lé sur le lit.

« Nous devons déci­der, dit Ley­la. Publions-nous ces infor­ma­tions ou les cachons-nous comme Abdul Hamid l’a fait ? »

« Si nous publions, obser­va Meh­met, nous déclen­chons une crise his­to­rique majeure. Toutes les reven­di­ca­tions de légi­ti­mi­té euro­péennes sont remises en question. »

« Et si nous cachons, contra Rupert, nous per­pé­tuons un men­songe. Von Wald­stein est mort pour rien. »

« Il est mort parce qu’il savait trop, cor­ri­gea Per­ci­val. Pas parce qu’il vou­lait dire la véri­té. Nous ne savons même pas quelles étaient ses intentions. »

Niko­lai vida son verre de vod­ka. « En Rus­sie, nous avons un pro­verbe : ‘La véri­té est comme la vod­ka — en petites doses, elle réchauffe ; en grandes doses, elle tue.’ »

« Vous inven­tez vos pro­verbes au fur et à mesure, l’ac­cu­sa Leyla.

— Peut-être. Mais le prin­cipe reste valable. »

Ils débat­tirent jus­qu’à l’aube sans par­ve­nir à un consen­sus. Fina­le­ment, épui­sés, ils déci­dèrent de repor­ter la déci­sion au lendemain.

Mais le len­de­main appor­ta une com­pli­ca­tion qu’au­cun d’eux n’a­vait anticipée.

Une com­pli­ca­tion vêtue d’une robe de voyage pous­sié­reuse et por­tant une valise fatiguée.

Une com­pli­ca­tion nom­mée Com­tesse Eli­sa­bet­ta von Waldstein.

CHA­PITRE XIV

La Com­tesse Eli­sa­bet­ta von Wald­stein avait quatre-vingts ans et l’ap­pa­rence d’une per­sonne ayant tra­ver­sé l’exis­tence avec la déter­mi­na­tion d’un brise-glace arc­tique. Grande, droite mal­gré son âge, avec des che­veux d’un blanc imma­cu­lé coif­fés en un chi­gnon sévère, elle des­cen­dit du fiacre devant le Pera Palace comme une reine ins­pec­tant un ter­ri­toire conquis.

Rupert et ses com­pa­gnons, atta­blés au petit-déjeu­ner dans la salle à man­ger, la virent arri­ver à tra­vers les fenêtres.

« Mon Dieu, mur­mu­ra Meh­met. C’est elle. La veuve. »

« Com­ment le savez-vous ? deman­da Rupert.

— Elle porte le deuil autri­chien. Regar­dez la broche. L’aigle à deux têtes de la mai­son Wald­stein. » Meh­met pâlit visi­ble­ment. « Elle vient pour son mari. »

La Com­tesse entra dans l’hô­tel avec l’as­su­rance de quel­qu’un qui sait exac­te­ment où elle va. Mon­sieur Bian­chi se pré­ci­pi­ta pour l’ac­cueillir, mais elle le congé­dia d’un geste.

« Inutile, dit-elle avec un accent vien­nois pro­non­cé. Je sais où ils sont. »

Elle mar­cha direc­te­ment vers leur table et s’as­sit sans y avoir été invitée.

« Mes­sieurs. Madame. » Son regard balaya cha­cun d’eux avec une pré­ci­sion de chi­rur­gien. « Je suis Eli­sa­bet­ta von Wald­stein. Vous avez trou­vé mon mari. »

Ce n’é­tait pas une question.

La jour­née se pas­sa en dis­cus­sions. La Com­tesse racon­ta com­ment elle avait atten­du vingt-trois ans, écri­vant chaque année à l’hô­tel, guet­tant le signe que Hein­rich avait prédit.

« Il m’a­vait écrit : Quand le dé dis­pa­raî­tra, quel­qu’un vien­dra. Attends. Alors j’ai attendu. »

Ils lui mon­trèrent tout — le manus­crit d’Abdül­ha­mid, les pho­to­gra­phies, les dés d’i­voire. Elle exa­mi­na chaque élé­ment avec une atten­tion minu­tieuse, ses mains trem­blantes tou­chant les objets que son mari avait pro­té­gés jus­qu’à la mort.

« Hein­rich avait rai­son, » mur­mu­ra-t-elle. « C’est extra­or­di­naire. Et ter­ri­ble­ment dangereux. »

« Nous débat­tions jus­te­ment de ce qu’il faut en faire, » expli­qua Per­ci­val. « Publier ou cacher. »

La Com­tesse rit — un rire sans joie. « Vous ne pou­vez faire ni l’un ni l’autre. »

« Pour­quoi ? » deman­da Rupert.

« Parce que ces infor­ma­tions sont incom­plètes. » Elle tapo­ta le manus­crit. « Abdül­ha­mid parle des docu­ments byzan­tins cachés sous Sainte-Sophie. Mais sans ces docu­ments, son récit n’est qu’une théo­rie. Une his­toire inté­res­sante mais non prouvée. »

« Alors il faut aller à Sainte-Sophie, » décla­ra Niko­lai avec enthou­siasme. « Récu­pé­rer les documents ! »

« Sainte-Sophie est main­te­nant un musée, » objec­ta Meh­met. « Sur­veillé jour et nuit. Vous ne pou­vez pas sim­ple­ment y entrer et com­men­cer à creuser. »

« Sauf, » inter­vint la Com­tesse avec un sou­rire énig­ma­tique, « si on a les bonnes connexions. »

Elle sor­tit une lettre de son sac. « Mon petit-neveu, le Baron Frie­drich von Wald­stein, est atta­ché cultu­rel alle­mand à Anka­ra. Il a des… arran­ge­ments avec le minis­tère turc de la Culture. »

« Un Alle­mand, » répé­ta Per­ci­val avec méfiance. « Comme Kraus. »

« Kraus tra­vaille pour une orga­ni­sa­tion qui n’existe plus offi­ciel­le­ment, » pré­ci­sa la Com­tesse. « Frie­drich tra­vaille pour le gou­ver­ne­ment légi­time. Il y a une différence. »

« Et vous lui faites confiance ? » deman­da Leyla.

« C’est le petit-fils d’Hein­rich. Mon petit-neveu. » La Com­tesse les regar­da tous inten­sé­ment. « Et si je ne peux pas faire confiance à ma propre famille, à qui puis-je faire confiance ? »

C’é­tait un argu­ment dif­fi­cile à contrer.

« Très bien, » dit Rupert. « Contac­tez votre neveu. Mais nous venons avec vous. »

La Com­tesse sou­rit — un vrai sou­rire cette fois. « Je n’au­rais pas accep­té moins. »

Le Baron Frie­drich von Wald­stein arri­va le soir même, dans une auto­mo­bile Mer­cedes aus­si noire que ses inten­tions étaient obscures.

C’é­tait un homme dans la qua­ran­taine, élé­gant, avec une res­sem­blance frap­pante avec les pho­to­gra­phies du jeune Hein­rich — les mêmes yeux bleus per­çants, la même mâchoire car­rée, le même port aristocratique.

Mais là où Hein­rich avait eu de la cha­leur dans le regard, Frie­drich n’a­vait que du calcul.

« Tante Eli­sa­bet­ta, » dit-il en l’embrassant sur les deux joues. « Vous m’a­vez man­qué. » Puis, se tour­nant vers les autres : « Et voi­ci donc les cou­ra­geux aven­tu­riers qui ont décou­vert le secret de grand-père. »

Son ton était aimable, cour­tois même. Mais Rupert nota que ses yeux ne sou­riaient jamais tout à fait — ils res­taient froids, éva­lua­teurs, comme ceux d’un joueur d’é­checs cal­cu­lant plu­sieurs coups à l’avance.

« Baron, » dit Per­ci­val avec une cour­toi­sie gla­ciale. « Votre tante nous a assu­ré de votre coopération. »

« Abso­lu­ment. » Frie­drich s’as­sit et croi­sa les jambes avec élé­gance. « J’ai arran­gé un accès pri­vé à Sainte-Sophie demain à minuit. Les gar­diens seront… ailleurs. Nous aurons trois heures. »

« Et en échange ? » deman­da Niko­lai, tou­jours méfiant envers la géné­ro­si­té apparente.

Frie­drich sou­rit. « En échange, je veux voir les docu­ments. C’est l’hé­ri­tage de mon grand-père. J’ai le droit de savoir pour quoi il est mort. »

C’é­tait rai­son­nable. Trop rai­son­nable, peut-être.

Mais ils n’a­vaient pas vrai­ment le choix.

« D’ac­cord, » accep­ta Rupert. « Demain minuit. »

Frie­drich se leva pour par­tir, puis se retour­na. « Oh, une der­nière chose. » Il s’ar­rê­ta, les regar­dant tous avec une expres­sion indé­chif­frable. « Herr Kraus m’a contac­té. Il m’a pro­po­sé une somme consi­dé­rable pour ces documents. »

Le silence devint pesant. L’air dans le salon sem­bla sou­dain plus épais, plus dif­fi­cile à respirer.

« Et qu’a­vez-vous répon­du ? » deman­da Per­ci­val, sa main se res­ser­rant sur sa canne.

Frie­drich les regar­da un long moment, savou­rant visi­ble­ment leur incon­fort. Puis il sou­rit — un sou­rire qui n’at­tei­gnit pas ses yeux.

« Que je réflé­chi­rais. » Il mar­qua une pause déli­bé­rée. « Je plai­sante, natu­rel­le­ment. J’ai refu­sé. La famille avant l’argent, toujours. »

Il par­tit, lais­sant der­rière lui un malaise considérable.

« Je ne lui fais pas confiance, » décla­ra Niko­lai dès que la porte se referma.

« Moi non plus, » admit Percival.

« Il plai­san­tait sur l’offre de Kraus, » insis­ta la Com­tesse. « Frie­drich a un sens de l’hu­mour particulier. »

« Ou il nous pré­ve­nait qu’il pour­rait nous tra­hir, » sug­gé­ra Ley­la. « De manière très polie et très allemande. »

Rupert regar­da par la fenêtre. Constan­ti­nople scin­tillait dans la nuit, belle et dan­ge­reuse comme toujours.

« Nous n’a­vons pas le choix, » dit-il fina­le­ment. « Si les docu­ments sont vrai­ment sous Sainte-Sophie, c’est notre seule chance de les récupérer. »

« Et si c’est un piège ? » deman­da Mehmet.

« Alors nous impro­vi­se­rons. » Rupert sou­rit. « Nous sommes deve­nus plu­tôt bons à l’improvisation. »

Le chat Pacha, qui avait sui­vi toute cette conver­sa­tion depuis le cana­pé, bâilla longuement.

Si les chats pou­vaient par­ler, celui-ci aurait pro­ba­ble­ment dit quelque chose comme : « Les humains com­pliquent tou­jours tout. »

Et il aurait eu par­fai­te­ment raison.

CHA­PITRE XV

Sainte-Sophie à minuit avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière aux lieux sacrés déser­tés — comme si le bâti­ment lui-même rete­nait son souffle, atten­dant que les humains cessent enfin de s’a­gi­ter pour pou­voir retour­ner à ses conver­sa­tions mil­lé­naires avec l’éternité.

Le Baron Frie­drich avait été aus­si bon que sa parole — aucun gar­dien n’é­tait visible. Il les atten­dait devant l’en­trée prin­ci­pale, une lampe à arc élec­trique à la main, l’air d’un guide tou­ris­tique par­ti­cu­liè­re­ment clandestin.

« Ponc­tua­li­té prus­sienne, approu­va-t-il en consul­tant sa montre de gous­set. Entrez, s’il vous plaît. Nous avons jus­qu’à trois heures du matin. »

Ils péné­trèrent dans le nar­thex. Même Rupert, qui n’é­tait pas par­ti­cu­liè­re­ment sen­sible aux atmo­sphères mys­tiques, sen­tit le poids de l’His­toire — quinze siècles de prières, de conquêtes, de trans­for­ma­tions. Byzance, puis Constan­ti­nople, puis Istan­bul. Église, puis mos­quée, puis musée.

« Les coor­don­nées, deman­da Frie­drich. Le manus­crit indique-t-il où exactement ? »

Meh­met Bey sor­tit le livre d’Abdül­ha­mid et tra­dui­sit les anno­ta­tions mar­gi­nales : « Sous le marbre de l’ab­side, troi­sième dalle depuis l’au­tel byzan­tin, cin­quième depuis le mur nord. »

« L’ab­side, répé­ta Frie­drich. Par ici. »

Ils tra­ver­sèrent la nef prin­ci­pale, leurs pas réson­nant dans le silence monu­men­tal. Les mosaïques byzan­tines les regar­daient depuis les hau­teurs — Christ Pan­to­cra­tor, la Vierge Marie, des saints au regard sévère qui sem­blaient désap­prou­ver cette intru­sion nocturne.

L’ab­side était un demi-cercle de marbre incrus­té d’or, domi­né par l’im­mense figure de la Vierge tenant l’En­fant Jésus. La Com­tesse s’ar­rê­ta pour se signer — même après des siècles de trans­for­ma­tions, l’en­droit gar­dait sa sainteté.

« Troi­sième dalle, cin­quième dalle, » comp­ta Per­ci­val à voix haute.

Ils trou­vèrent la dalle indi­quée — appa­rem­ment iden­tique aux autres, mais quand Frie­drich appuya des­sus, un méca­nisme ancien grin­ça et la pierre pivo­ta légèrement.

« Un cache byzan­tin, mur­mu­ra Meh­met avec révé­rence. Ils en construi­saient par­tout. Pour pro­té­ger les reliques pen­dant les iconoclastes. »

Avec effort — la dalle pesait pro­ba­ble­ment deux cents kilos — ils par­vinrent à la sou­le­ver. En des­sous : un espace creux, tapis­sé de plomb pour pro­té­ger du temps et de l’humidité.

Et dans cet espace : une cas­sette de bronze, scel­lée avec de la cire rouge por­tant le sceau impé­rial byzan­tin — le double aigle.

Niko­lai la sou­le­va avec révé­rence. « C’est lourd. Il y a quelque chose dedans. »

Frie­drich sor­tit un cou­teau et bri­sa le sceau. À l’in­té­rieur de la cas­sette, enve­lop­pés dans de la soie pourpre pous­sié­reuse — la cou­leur impé­riale — se trou­vaient des rou­leaux de parchemin.

Meh­met dérou­la le pre­mier avec des mains trem­blantes. L’é­cri­ture était en grec byzan­tin, élé­gante et précise.

« C’est daté de 1452, dit-il d’une voix étran­glée. Un an avant la chute de Constantinople. »

Il lut à voix haute, tra­dui­sant au fur et à mesure :

Moi, Constan­tin XI Paléo­logue, Basi­leus des Romains, sachant que la ville ne peut être défen­due, ai conclu un accord secret avec le Sul­tan Meh­med. En échange de la red­di­tion paci­fique de Constan­ti­nople, il garan­tit : la pro­tec­tion de l’É­glise ortho­doxe, la pré­ser­va­tion de notre culture, et la conti­nua­tion spi­ri­tuelle de Byzance sous une autre forme.

L’Em­pire romain ne finit pas — il se trans­forme. Le Sul­tan otto­man devien­dra le nou­veau César. Il pro­té­ge­ra l’or­tho­doxie contre Rome. Il pré­ser­ve­ra notre héri­tage. Cette véri­té doit res­ter cachée jus­qu’à ce que le monde soit prêt à la comprendre.

Signé ce jour du 28 mai 1453, un jour avant la chute.

Le silence était absolu.

« C’est… c’est authen­tique ? » deman­da Rupert, bien qu’il connaisse déjà la réponse.

« Le par­che­min, l’encre, le sceau — tout cor­res­pond à la période, confir­ma Meh­met. Si c’est un faux, c’est le meilleur de l’histoire. »

« Donc Abdül­ha­mid avait rai­son, mur­mu­ra Ley­la. Constan­ti­nople n’est jamais vrai­ment tom­bée. Elle a négo­cié sa survie. »

Frie­drich exa­mi­na les autres rou­leaux. « Il y en a six. Six docu­ments. Cor­res­pon­dant aux six secrets. »

« Les cinq pre­miers sont tom­bés dans l’ou­bli, réci­ta Niko­lai. Le sixième atten­dait son heure. »

La Com­tesse s’as­sit lour­de­ment sur un banc. « Hein­rich est mort pour pro­té­ger cela. Et main­te­nant nous l’a­vons trou­vé. » Elle les regar­da tous. « Qu’al­lons-nous faire ? »

Avant que qui­conque puisse répondre, une voix fami­lière réson­na depuis l’en­trée de l’abside :

« Vous allez me les don­ner, naturellement. »

Herr Kraus appa­rut, accom­pa­gné cette fois non pas de deux, mais de six hommes armés. Son visage por­tait tou­jours les marques de Pacha, mais son expres­sion était triomphante.

« Baron von Wald­stein, dit-il cour­toi­se­ment. Mer­ci pour votre assis­tance. Le vire­ment sera effec­tué demain matin, comme convenu. »

Frie­drich ne répon­dit pas. Il ne regar­da même pas sa tante.

« Vous nous avez tra­his, consta­ta la Com­tesse d’une voix morte. Pour de l’argent. »

« Pour beau­coup d’argent, cor­ri­gea Frie­drich. Et aus­si pour la sta­bi­li­té. Ces docu­ments ne doivent jamais être publics. Herr Kraus et moi sommes d’ac­cord sur ce point. »

« Ton grand-père serait hor­ri­fié, » dit la Comtesse.

« Mon grand-père était un idéa­liste qui est mort dans une chambre d’hô­tel, rétor­qua Frie­drich froi­de­ment. J’ai appris de ses erreurs. »

Kraus s’a­van­ça. « Les docu­ments, s’il vous plaît. Ne ren­dons pas cela plus dif­fi­cile qu’il ne doit l’être. »

Rupert regar­da ses com­pa­gnons. Ils étaient pié­gés dans Sainte-Sophie, à minuit, face à des hommes armés, pos­sé­dant des docu­ments qui réécri­raient l’histoire.

C’est alors que quelque chose d’ex­tra­or­di­naire se produisit.

Les lumières s’éteignirent.

Toutes. Simul­ta­né­ment.

Et dans l’obs­cu­ri­té totale, une voix fami­lière — celle de Yusuf, le lift-boy — retentit :

« Effen­dis ! Par ici ! Vite ! »

CHA­PITRE XVI

Dans l’obs­cu­ri­té com­plète de Sainte-Sophie, le chaos prit exac­te­ment trente secondes pour s’ins­tal­ler tota­le­ment. Trente secondes de cris en alle­mand, de jurons en turc, de cli­que­tis métal­liques, et d’un concert géné­ral de confu­sion qui aurait fait hon­neur à un opé­ra comique par­ti­cu­liè­re­ment absurde.

Rupert sen­tit une main sai­sir son bras — petite, ferme, indu­bi­ta­ble­ment celle de Yusuf.

« Par ici, effen­di. Ne lâchez pas ma main. »

Ils se dépla­cèrent à tâtons, for­mant une chaîne humaine — Rupert tenait Yusuf, qui tenait Ley­la, qui tenait Niko­lai, qui tenait Per­ci­val, qui tenait Meh­met, qui por­tait pré­cieu­se­ment la cas­sette byzantine.

La Com­tesse, dans un moment de luci­di­té prag­ma­tique, avait sai­si le bras de Rupert de l’autre côté.

Der­rière eux, Kraus hur­lait : « Trou­vez-les ! Allu­mez vos lampes ! »

Mais Yusuf les gui­dait avec une assu­rance née d’une connais­sance intime de l’é­di­fice. Ils tra­ver­sèrent la nef, contour­nèrent des colonnes, des­cen­dirent des esca­liers que Rupert n’a­vait même pas remarqués.

Fina­le­ment, après ce qui sem­bla être une éter­ni­té mais ne dura pro­ba­ble­ment qu’une minute, ils émer­gèrent dans une petite cour exté­rieure. L’air frais de la nuit constan­ti­no­po­li­taine ne leur avait jamais paru aus­si délicieux.

« Com­ment… » com­men­ça Rupert, haletant.

« Plus tard, effen­di. Main­te­nant, courez. »

Une auto­mo­bile atten­dait dans une rue adja­cente — pas la Mer­cedes noire de Frie­drich, mais un vieux taxi Renault qui avait connu des jours meilleurs.

Au volant : Ismail, le pro­prié­taire du ham­mam, sou­riant largement.

« Mon­tez, mon­tez ! » encouragea-t-il.

Ils s’en­tas­sèrent dans le véhi­cule — sept per­sonnes dans un taxi pré­vu pour quatre. La Com­tesse se retrou­va assise sur les genoux de Niko­lai, qui sem­bla ravi de cette proxi­mi­té forcée.

Le moteur tous­sa, cra­cha, puis démar­ra. Ismail condui­sit à tra­vers les ruelles étroites de Sul­ta­nah­met avec une fami­lia­ri­té qui sug­gé­rait qu’il avait fui la police plus d’une fois dans sa vie.

Après dix minutes de conduite erra­tique, ils s’ar­rê­tèrent devant une mai­son otto­mane déla­brée dans le quar­tier de Fener.

« Ici, per­sonne ne vous trou­ve­ra, assu­ra Yusuf. C’est la mai­son de ma grand-mère. »

La grand-mère en ques­tion était une femme minus­cule d’au moins cent ans, qui les accueillit sans poser une seule ques­tion et leur ser­vit immé­dia­te­ment du thé noir épais et des bak­la­vas comme si rece­voir des fugi­tifs à une heure du matin était la chose la plus nor­male du monde.

Une fois ins­tal­lés dans un salon encom­bré de cous­sins et de tapis, Rupert put enfin poser la ques­tion qui le démangeait :

« Yusuf. Com­ment saviez-vous que nous étions en danger ? »

Le jeune homme sou­rit. « Parce que je vous sur­veillais depuis le début, effendi. »

« Vous nous… » Per­ci­val se redres­sa. « Vous êtes un espion ? »

« Pas un espion. Un gar­dien. » Yusuf s’as­sit en tailleur. « Ma famille pro­tège les secrets du Pera Palace depuis sa construc­tion. Mon arrière-grand-père était l’as­sis­tant d’I­van Wald­stein, l’ar­chi­tecte. Il connais­sait tous les pas­sages secrets, toutes les chambres cachées. »

« Et vous avez héri­té de ce rôle ? » deman­da Leyla.

« Exac­te­ment. Quand le dé a dis­pa­ru puis réap­pa­ru, j’ai su que le moment était venu. Abdül­ha­mid nous avait pré­ve­nus : Quand les dés se rejoin­dront, pro­té­gez ceux qui cherchent la vérité. »

« C’est pour cela que l’as­cen­seur nous aidait, réa­li­sa Niko­lai. Que les portes s’ou­vraient mys­té­rieu­se­ment. Vous mani­pu­liez tout depuis le début. »

« Je faci­li­tais, cor­ri­gea Yusuf modes­te­ment. Mais vous avez fait le plus dur vous-mêmes. »

« Et Pacha ? » deman­da Rupert. « Le chat tra­vaille pour vous aussi ? »

Yusuf rit. « Les chats ne tra­vaillent pour per­sonne, effen­di. Pacha fait ce qu’il veut. Mais il… sen­tait que vous étiez impor­tants. Les chats savent ces choses. »

La grand-mère, qui jus­qu’a­lors n’a­vait rien dit, inter­vint sou­dain en turc. Yusuf traduisit :

« Elle dit que le chat blanc du Pera Palace est spé­cial. Il des­cend d’un chat qui appar­te­nait au Sul­tan Abdül­ha­mid lui-même. Cinq géné­ra­tions de chats blancs, tous appe­lés Pacha, tous gar­diens des secrets. »

« Bien sûr, mur­mu­ra Ley­la. Tout est lié. Même le chat. »

Meh­met Bey, qui avait écou­té en silence, pla­ça pré­cieu­se­ment la cas­sette byzan­tine sur la table basse.

« Main­te­nant que nous les avons, dit-il, la vraie ques­tion se pose. Que fai­sons-nous de ces documents ? »

Le silence s’ins­tal­la dans le salon. Per­sonne n’a­vait de réponse.

Dehors, Constan­ti­nople dor­mait, incons­ciente du fait que dans une petite mai­son de Fener, un groupe de per­sonnes impro­bables venait d’ac­com­plir ce qui sem­blait impossible.

Mais accom­plir l’im­pos­sible n’é­tait que la pre­mière étape.

Déci­der quoi en faire serait infi­ni­ment plus difficile.

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PAR­TIE II

LA DECOU­VERTE

CHA­PITRE XI

Miss Aga­tha Pen­wor­thy était le genre de femme qui pou­vait faire recu­ler un régi­ment de sol­dats turcs par la seule force de son regard désap­pro­ba­teur. À soixante-deux ans, vêtue inva­ria­ble­ment de robes grises bou­ton­nées jus­qu’au men­ton, elle incar­nait la res­pec­ta­bi­li­té bri­tan­nique avec une déter­mi­na­tion qui fri­sait le fanatisme.

Rupert et ses com­pa­gnons la trou­vèrent dans le petit salon, occu­pée à sa tapis­se­rie éter­nelle — une scène pas­to­rale anglaise qui contras­tait vio­lem­ment avec la réa­li­té constan­ti­no­po­li­taine qui l’entourait.

« Miss Pen­wor­thy, com­men­ça Per­ci­val avec toute la diplo­ma­tie dont il était capable, nous aurions une faveur à vous demander. »

Elle leva les yeux, son aiguille sus­pen­due en l’air comme une épée de Damoclès.

« Sir Per­ci­val. Si cette faveur implique de l’al­cool, des jeux de hasard ou quoi que ce soit d’i­nap­pro­prié pour une dame, la réponse est non. »

« Rien de tel, la ras­su­ra-t-il. Nous nous deman­dions sim­ple­ment… dans votre chambre, la 103, y a‑t-il un pla­teau de backgammon ? »

Miss Pen­wor­thy fron­ça les sour­cils. « Un pla­teau de back­gam­mon ? Oui, il y en a un. Sur la table près de la fenêtre. Je ne l’ai jamais tou­ché. Les jeux de hasard sont une inven­tion du diable. »

« Natu­rel­le­ment, acquies­ça Per­ci­val. Mais pour­riez-vous nous per­mettre de l’exa­mi­ner ? C’est… une ques­tion… d’an­ti­qui­té. Mon­sieur Whit­combe ici pré­sent écrit un article sur les objets his­to­riques du Pera Palace. »

Rupert hocha la tête avec ce qu’il espé­rait être un air pro­fes­sion­nel et digne de confiance.

Miss Pen­wor­thy les consi­dé­ra tour à tour avec sus­pi­cion. « Un article. Sur des objets. » Elle ne sem­blait pas convain­cue. « Très bien. Mais pas plus de cinq minutes. Et la porte reste ouverte. Les conve­nances doivent être respectées. »

La chambre 103 était, sans sur­prise, d’une pro­pre­té méti­cu­leuse. Chaque objet était à sa place avec une pré­ci­sion mili­taire. Le pla­teau de back­gam­mon repo­sait effec­ti­ve­ment sur une table près de la fenêtre, cou­vert d’une housse de velours pour le pro­té­ger de la poussière.

Per­ci­val sou­le­va déli­ca­te­ment la housse, révé­lant un magni­fique pla­teau incrus­té de nacre et d’é­bène. Il le retour­na avec précaution.

Et là, gra­vé fine­ment dans le bois au dos du pla­teau, ils trou­vèrent ce qu’ils cher­chaient : une série de chiffres et de lettres.

« 2–0‑1-N‑E, lut Rupert à voix basse.

— 201 Nord-Est, tra­dui­sit immé­dia­te­ment Meh­met. La chambre 201, coin nord-est. »

« Qu’a­vez-vous trou­vé ? » Miss Pen­wor­thy s’é­tait appro­chée, sa curio­si­té l’emportant sur sa méfiance.

« Des… marques d’ar­ti­san, impro­vi­sa rapi­de­ment Niko­lai. Très inté­res­sant d’un point de vue his­to­rique. Les arti­sans otto­mans signaient par­fois leur tra­vail de cette manière. »

Miss Pen­wor­thy ne sem­bla pas entiè­re­ment convain­cue, mais elle hocha la tête. « Je vois. Eh bien, si c’est tout… »

Ils la remer­cièrent pro­fu­sé­ment et bat­tirent en retraite avant qu’elle ne pose plus de questions.

Dans le cou­loir, Ley­la mur­mu­ra : « La chambre 201. Qui l’occupe ? »

Bian­chi consul­ta son registre men­tal — il sem­blait connaître l’emplacement de chaque client par cœur. « Vide actuel­le­ment. Elle est en réno­va­tion depuis… » Il s’in­ter­rom­pit. « En fait, elle est fer­mée depuis assez longtemps. »

« Com­bien de temps ? deman­da Rupert.

— Depuis 1903, admit Bian­chi. La même année que la chambre 47. »

Un silence élo­quent s’a­bat­tit sur le groupe.

« Vous avez les clés ? deman­da Percival.

— Oui, mais…

— Alors allons‑y, cou­pa Niko­lai. Nous avons com­men­cé cette chasse au tré­sor absurde, autant la terminer. »

La chambre 201 était au deuxième étage, dans le coin nord-est exac­te­ment comme l’ins­crip­tion l’in­di­quait. Bian­chi déver­rouilla la porte avec une hési­ta­tion visible.

« S’il y a un autre sque­lette, je démis­sionne, marmonna-t-il.

Heu­reu­se­ment, il n’y avait pas de sque­lette. Juste une chambre vide, pous­sié­reuse, avec des meubles recou­verts de draps blancs qui lui don­naient l’ap­pa­rence d’un cime­tière de fan­tômes domes­tiques. La démis­sion de Bian­chi n’était plus d’actualité.

Mais dans le coin nord-est, exac­te­ment là où l’ins­crip­tion le sug­gé­rait, le papier peint pré­sen­tait une ano­ma­lie — une sec­tion légè­re­ment bom­bée, presque imperceptible.

Per­ci­val appuya des­sus. Un déclic se fit entendre, et un pan­neau cou­lis­sa, révé­lant une petite niche creu­sée dans le mur.

À l’in­té­rieur : une boîte en métal, scel­lée avec de la cire.

Ley­la la sai­sit avec révé­rence. « Elle est lourde. Il y a quelque chose dedans. »

Ils redes­cen­dirent au salon, la boîte por­tée comme une relique sacrée. Le chat Pacha, appa­rais­sant comme par magie, les sui­vit avec un inté­rêt manifeste.

Une fois ins­tal­lés autour d’une table, Niko­lai bri­sa le sceau de cire avec un cou­teau à beurre. La boîte s’ou­vrit en grinçant.

À l’in­té­rieur : un manus­crit relié en cuir, des pho­to­gra­phies jau­nies, et une lettre sépa­rée por­tant le sceau impé­rial ottoman.

« Le qua­trième secret, mur­mu­ra Meh­met. Nous venons de trou­ver le qua­trième secret. »

Rupert ouvrit le manus­crit. Les pre­mières pages étaient en turc otto­man, avec des anno­ta­tions en fran­çais et en alle­mand. Mais ce qui le frap­pa immé­dia­te­ment, ce furent les photographies.

Elles mon­traient Abdül­ha­mid II en com­pa­gnie d’hommes qu’il ne recon­nais­sait pas. Sauf un.

« C’est impos­sible, dit Per­ci­val d’une voix blanche. Cet homme… »

Sur la pho­to­gra­phie, clai­re­ment iden­ti­fiable mal­gré les années, se tenait un jeune homme en uni­forme mili­taire euro­péen, en conver­sa­tion appa­rem­ment cor­diale avec le Sultan.

« C’est le Kai­ser Guillaume II, consta­ta Meh­met. Mais cette pho­to­gra­phie date de 1895, selon la nota­tion au dos. Deux ans avant sa visite officielle. »

« Une visite secrète, com­plé­ta Ley­la. Le qua­trième secret : l’Al­le­magne et l’Em­pire otto­man avaient des accords secrets bien avant l’al­liance officielle. »

Rupert feuille­ta le manus­crit. C’é­tait un jour­nal, tenu par Abdül­ha­mid lui-même, docu­men­tant des décen­nies de diplo­ma­tie secrète, d’ac­cords cachés, de mani­pu­la­tions qui avaient façon­né l’his­toire euro­péenne d’une manière que per­sonne ne soupçonnait.

« Si cela deve­nait public, mur­mu­ra Per­ci­val, cela réécri­rait l’his­toire de la Pre­mière Guerre mondiale. »

« C’est pour cela qu’ils ont tué von Wald­stein, réa­li­sa Rupert. Il savait. Et ils ne pou­vaient pas prendre le risque qu’il parle. »

Niko­lai vida son verre de vod­ka d’un trait. « Nous sommes main­te­nant en pos­ses­sion d’in­for­ma­tions qui ont coû­té la vie à un homme. Quelle mer­veilleuse position. »

À cet ins­tant, la porte du salon s’ou­vrit brusquement.

Un homme entra — grand, mince, vêtu d’un com­plet noir impec­cable. Ses yeux gris balayèrent la pièce avec l’ef­fi­ca­ci­té d’un fais­ceau de projecteur.

« Mes­sieurs, dames, dit-il avec un léger accent alle­mand. Je crois que vous avez quelque chose qui m’appartient. »

CHA­PITRE X

L’homme qui se tenait dans l’embrasure de la porte avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière aux indi­vi­dus habi­tués à l’au­to­ri­té — une immo­bi­li­té qui com­man­dait l’at­ten­tion sans effort appa­rent. Ses che­veux gris fer étaient soi­gneu­se­ment coif­fés en arrière, et ses mains gan­tées de cuir noir ne trem­blaient pas.

« Je m’ap­pelle Herr Albrecht Kraus, annon­ça-t-il avec une cour­toi­sie gla­ciale. Repré­sen­tant du minis­tère alle­mand des Affaires étran­gères. Sec­tion des archives historiques. »

Sir Per­ci­val se leva len­te­ment, sa canne à por­tée de main. « Le minis­tère alle­mand des Affaires étran­gères s’in­té­resse-t-il habi­tuel­le­ment aux anti­qui­tés ottomanes ? »

Herr Kraus sou­rit — un sou­rire qui n’at­tei­gnait pas ses yeux. « Quand ces anti­qui­tés contiennent des docu­ments sen­sibles concer­nant des accords diplo­ma­tiques pas­sés, oui. Absolument. »

Il s’a­van­ça dans la pièce avec des mou­ve­ments mesu­rés. Le chat Pacha, dans un rare moment de pru­dence féline, quit­ta dis­crè­te­ment le salon.

« Vous avez ouvert la boîte, consta­ta Kraus en regar­dant la table. Dom­mage. J’au­rais pré­fé­ré que vous atten­diez mon arrivée. »

« Com­ment saviez-vous que nous l’a­vions trou­vée ? deman­da Rupert, sa voix de jour­na­liste repre­nant le des­sus. Nous venons à peine de l’ouvrir. »

« J’ai mes sources. » Kraus dési­gna Bian­chi d’un geste négligent. « Mon­sieur le direc­teur a été très coopé­ra­tif. N’est-ce pas, mon­sieur Bianchi ? »

Bian­chi, dont le teint était pas­sé du blanc au ver­dâtre, mar­mon­na quelque chose d’inintelligible.

« Vous l’a­vez payé, devi­na Niko­lai. Ou mena­cé. Pro­ba­ble­ment les deux. »

« Les détails sont sans impor­tance. » Kraus ten­dit la main. « Le manus­crit, s’il vous plaît. Et les photographies. »

« Et si nous refu­sons ? » Ley­la se pla­ça devant la boîte, bras croisés.

« Madame, je ne pense pas que vous sou­hai­tiez vrai­ment tes­ter cette hypo­thèse. » La voix de Kraus res­tait polie, mais une menace impli­cite y vibrait. « Ces docu­ments sont la pro­prié­té légi­time du gou­ver­ne­ment allemand. »

« Ils appar­te­naient à Abdül­ha­mid II, contra Meh­met Bey. Donc tech­ni­que­ment, à la Répu­blique turque. »

« Un argu­ment juri­dique fas­ci­nant, concé­da Kraus. Que nous pour­rons débattre devant les tri­bu­naux. Cela pren­dra des années. Pen­dant ce temps, ces docu­ments res­te­ront… où exac­te­ment ? » Il regar­da autour de lui avec dédain. « Dans un hôtel déla­bré de Constantinople ? »

Per­ci­val, qui avait été éton­nam­ment silen­cieux, inter­vint sou­dain : « Herr Kraus, puis-je vous poser une question ? »

« Je vous en prie. »

« Savez-vous ce qui est arri­vé à Graf von Wald­stein en 1903 ? »

Pour la pre­mière fois, l’ex­pres­sion de Kraus vacilla légè­re­ment. « Le Graf est mort de causes naturelles. »

« Enfer­mé dans une chambre ? Affa­mé jus­qu’à ce que mort s’en­suive ? » Per­ci­val se leva de toute sa hau­teur. « Des causes très natu­relles, en effet. »

« Le Graf… » Kraus s’in­ter­rom­pit, recom­po­sa son visage. « Le Graf était un traître. Il avait l’in­ten­tion de vendre des secrets d’État. »

« À qui ? deman­da Rupert. Il était autri­chien. De quel État parlez-vous ? »

Kraus ne répon­dit pas immé­dia­te­ment. Puis, avec un sou­pir cal­cu­lé, il tira une chaise et s’assit.

« Très bien. Vous sem­blez déjà en savoir beau­coup. Autant vous racon­ter le reste. » Il croi­sa ses mains gan­tées. « Il existe — ou plu­tôt il exis­tait — une orga­ni­sa­tion appe­lée Der Schat­ten. L’Ombre. Créée en 1897 par un consor­tium d’in­té­rêts euro­péens : alle­mands, aus­tro-hon­grois, russes, et même ottomans. »

« Une socié­té secrète ? » Niko­lai sem­bla ravi. « Magni­fique ! Exac­te­ment ce qu’il nous man­quait pour que cette his­toire devienne com­plè­te­ment absurde ! »

« Pas une socié­té secrète, cor­ri­gea Kraus froi­de­ment. Un méca­nisme de sta­bi­li­sa­tion. L’Eu­rope était au bord de l’ef­fon­dre­ment. Trop d’al­liances contra­dic­toires, trop de secrets, trop de bombes à retar­de­ment diplo­ma­tiques. Der Schat­ten avait pour mis­sion de… gérer ces infor­ma­tions sensibles. »

« En tuant les gens qui en savaient trop ? » Ley­la ne cachait pas son dégoût.

« En pro­té­geant l’é­qui­libre, insis­ta Kraus. Abdül­ha­mid com­pre­nait cela. C’est pour­quoi il a coopé­ré. Les six secrets qu’il connais­sait — cha­cun avait le poten­tiel de déclen­cher une guerre européenne. »

« Et pour­tant, la guerre a quand même eu lieu, fit remar­quer Per­ci­val sèche­ment. En 1914. Votre équi­libre n’a pas duré longtemps. »

Kraus ser­ra les mâchoires. « Der Schat­ten n’existe plus depuis 1918. L’Em­pire alle­mand est tom­bé. L’Au­triche-Hon­grie s’est dés­in­té­grée. L’Em­pire otto­man… » Il fit un geste vers la fenêtre. « Rem­pla­cé par une répu­blique natio­na­liste. Tout ce qui reste, ce sont des archives embarrassantes. »

« Alors pour­quoi êtes-vous ici ? deman­da Rupert.

— Parce que » — Kraus regar­da direc­te­ment Rupert — « cer­tains secrets res­tent dan­ge­reux même après la mort de ceux qui les ont créés. Le manus­crit que vous avez trou­vé contient des noms. Des noms de familles encore puis­santes. Des détails sur des accords qui, s’ils deve­naient publics, détrui­raient des répu­ta­tions, feraient tom­ber des gouvernements. »

« Vous vou­lez le détruire, com­prit Mehmet.

— Je veux le pro­té­ger. » Kraus se leva. « Don­nez-le-moi, et vous pour­rez retour­ner à vos vies tran­quilles. Refu­sez, et… eh bien, Der Schat­ten n’existe peut-être plus offi­ciel­le­ment, mais ses méthodes ont des admirateurs. »

C’é­tait une menace à peine voilée.

Rupert regar­da ses com­pa­gnons. Per­ci­val sem­blait cal­cu­ler des pro­ba­bi­li­tés. Ley­la affi­chait une déter­mi­na­tion têtue. Niko­lai avait l’air de quel­qu’un s’a­mu­sant énor­mé­ment. Meh­met Bey, lui, sem­blait pro­fon­dé­ment troublé.

« Non, dit fina­le­ment Rupert.

Kraus haus­sa un sour­cil. « Non ? »

« Non. Von Wald­stein est mort pour pro­té­ger ces infor­ma­tions. Ou peut-être pour les révé­ler. Nous ne savons pas encore. Mais nous n’al­lons cer­tai­ne­ment pas les remettre à quel­qu’un qui menace de nous tuer. »

« Je n’ai pas dit que je vous tue­rais, cor­ri­gea Kraus patiemment.

— Non, vous avez juste for­te­ment sous-enten­du que d’autres pour­raient s’en char­ger, rétor­qua Ley­la. Nuance importante. »

Kraus sou­pi­ra. « Vous me for­cez la main. » Il sor­tit un petit sif­flet de sa poche.

Avant qu’il puisse le por­ter à ses lèvres, quelque chose de blanc et de furieux bon­dit sur lui depuis le haut d’une armoire.

Le chat Pacha, dans un rare moment d’in­ter­ven­tion directe, atter­rit sur la tête de Kraus avec toutes griffes dehors.

Le chaos qui s’en­sui­vit fut bref mais spec­ta­cu­laire. Kraus hur­la en alle­mand, le sif­flet vola à tra­vers la pièce, et Pacha — ayant accom­pli sa mis­sion — sau­ta élé­gam­ment par la fenêtre ouverte et dis­pa­rut dans la nuit constantinopolitaine.

Per­ci­val ramas­sa le sif­flet. « Com­bien d’hommes vous attendent ? »

Kraus, son visage main­te­nant orné de trois grif­fures san­glantes, ne répon­dit pas.

« Nous devons par­tir, déci­da Rupert. Maintenant. »

Niko­lai sai­sit le manus­crit et les pho­to­gra­phies, les enfouit sous sa veste volu­mi­neuse. Ley­la attra­pa la sixième lettre — celle qu’ils n’a­vaient pas encore lue.

Ils se pré­ci­pi­tèrent hors du salon, lais­sant Kraus se tam­pon­ner le visage avec un mou­choir, mau­dis­sant en alle­mand tous les chats de Constantinople.

Dans l’es­ca­lier, Rupert deman­da : « Où allons-nous ? »

« Quelque part où un Alle­mand métho­dique ne pen­se­rait jamais à cher­cher, répon­dit Per­ci­val. Un endroit com­plè­te­ment illogique. »

Niko­lai sou­rit lar­ge­ment. « J’ai exac­te­ment l’endroit. »

CHA­PITRE XI

L’en­droit com­plè­te­ment illo­gique de Niko­lai s’a­vé­ra être un ham­mam otto­man situé dans les pro­fon­deurs laby­rin­thiques du quar­tier de Beyoğ­lu. Ils y arri­vèrent après vingt minutes de marche pré­ci­pi­tée dans des ruelles si étroites que deux per­sonnes pou­vaient à peine y pas­ser de front.

Le ham­mam — connu sous le nom poé­tique de Tari­hi Çukur Hamam, le Bain His­to­rique du Trou — était géré par un Turc gigan­tesque nom­mé Ismail qui devait à Niko­lai une dette de jeu considérable.

« Niko­lai efen­di ! » s’ex­cla­ma Ismail en les voyant. Il était si large qu’il blo­quait presque entiè­re­ment l’en­trée. « Et des amis ! Bien­ve­nue, bien­ve­nue. Mais je n’ai pas encore votre argent. »

« Je ne viens pas pour l’argent, cher Ismail. Nous avons besoin d’un endroit pour nous cacher. »

Ismail ne posa aucune ques­tion — une qua­li­té admi­rable chez un com­plice. Il les condui­sit dans les pro­fon­deurs du ham­mam, à tra­vers des salles de marbre où la vapeur créait des formes fan­to­ma­tiques, jus­qu’à une pièce pri­vée rare­ment utilisée.

« Ici, per­sonne ne vien­dra, assu­ra-t-il. Même la police turque a peur de des­cendre ici. Trop humide pour leurs uni­formes amidonnés. »

La pièce était cir­cu­laire, dal­lée de marbre vert, avec un bas­sin cen­tral d’où s’é­chap­pait une vapeur qui sen­tait le soufre et le thym. Des cous­sins étaient dis­po­sés autour, et une petite table basse atten­dait, comme si elle savait qu’elle ser­vi­rait bien­tôt à des conspirateurs.

Ils s’ins­tal­lèrent, encore essouf­flés. Rupert essuya la sueur de son front — la cha­leur du ham­mam était considérable.

« Bien, dit Per­ci­val en ôtant sa veste. Fai­sons le point. Nous sommes main­te­nant offi­ciel­le­ment pour­sui­vis par une orga­ni­sa­tion secrète allemande. »

« Une orga­ni­sa­tion secrète qui n’existe plus offi­ciel­le­ment, pré­ci­sa Ley­la. Ce qui la rend pro­ba­ble­ment plus dangereuse. »

« Nous avons un manus­crit com­pro­met­tant, conti­nua Meh­met. Des pho­to­gra­phies qui pour­raient embar­ras­ser plu­sieurs gou­ver­ne­ments. Et une sixième lettre que nous n’a­vons pas encore lue. »

Niko­lai sor­tit la lettre de sa poche. Le papier était frois­sé, taché par l’hu­mi­di­té du hammam.

« La der­nière lettre de von Wald­stein, annon­ça-t-il solen­nel­le­ment. Celle qui révé­le­ra — peut-être — le sixième secret. »

Il bri­sa le cachet et déplia le papier. Son expres­sion chan­gea immédiatement.

« Qu’y a‑t-il ? deman­da Rupert.

— Ce n’est pas une lettre. » Niko­lai leur mon­tra le papier. « C’est un plan. »

En effet. Des­si­né avec pré­ci­sion, le docu­ment mon­trait les plans archi­tec­tu­raux du Pera Palace — mais avec des anno­ta­tions étranges. Des chambres qui n’ap­pa­rais­saient sur aucun plan offi­ciel. Des pas­sages secrets. Des esca­liers cachés.

« Les plans de son grand-père, com­prit Ley­la. Ivan Wald­stein. L’architecte. »

« Et regar­dez ici. » Meh­met dési­gna une anno­ta­tion au centre du plan. « Une chambre mar­quée V. Entou­rée. Avec une note en allemand. »

Niko­lai tra­dui­sit : « La chambre du Sul­tan. Là où tout com­mence et finit. Coor­don­nées : sous le sol de marbre, troi­sième dalle depuis l’ouest, cin­quième depuis le nord. »

« Une chambre sous le sol de marbre ? » Rupert étu­dia le plan. « Vous vou­lez dire… sous le hall principal ? »

« Il y a une chambre secrète sous le Pera Palace, confir­ma Per­ci­val len­te­ment. Abdül­ha­mid l’a dit : ‘Sous le marbre et le bois, sous l’ap­pa­rence de luxe, il y a une vérité. »

« Le sixième secret, mur­mu­ra Ley­la. Il est là. En des­sous de nous. Depuis toujours. »

Rupert sen­tit une exci­ta­tion fami­lière — celle du jour­na­liste qui sent qu’il tient enfin LA véri­table his­toire. Celle qui ferait la une.

« Nous devons y aller, décida-t-il.

— Impos­sible, objec­ta Per­ci­val. Kraus et ses hommes gardent pro­ba­ble­ment l’hôtel. »

« Alors nous y retour­nons la nuit, pro­po­sa Niko­lai. Comme pour l’as­cen­seur. Sauf que cette fois, nous cher­chons non pas en haut, mais en bas. »

« Vous êtes tous fous, consta­ta Meh­met Bey. Com­plè­te­ment et irré­mé­dia­ble­ment fous. » Il mar­qua une pause. « Natu­rel­le­ment, je viens avec vous. »

Ley­la sou­rit. « Alors nous sommes cinq idiots sur le point de vio­ler les lois de la pro­prié­té pri­vée, de défier une orga­ni­sa­tion secrète alle­mande, et de creu­ser sous un hôtel historique. »

« Quand vous le dites comme ça, obser­va Rupert, cela semble effec­ti­ve­ment très stupide. »

« C’est parce que c’est très stu­pide, confir­ma Per­ci­val. Mais nous le ferons quand même. »

Ils pas­sèrent le reste de l’a­près-midi dans le ham­mam, pla­ni­fiant leur incur­sion noc­turne avec un sérieux qui contras­tait comi­que­ment avec l’ab­sur­di­té de la situation.

Ismail leur appor­ta du thé, des pâtis­se­ries, et — à la demande de Niko­lai — une bou­teille de raki pour le cou­rage.

À la tom­bée de la nuit, ils étaient prêts. Ou aus­si prêts qu’on peut l’être pour creu­ser illé­ga­le­ment sous un hôtel en fuyant des Alle­mands armés.

Ils remon­tèrent vers Péra par des che­mins détour­nés, évi­tant les artères prin­ci­pales. Constan­ti­nople noc­turne était un laby­rinthe d’ombres et de lumières vacillantes, où chaque sil­houette pou­vait être un danger.

En appro­chant du Pera Palace, Per­ci­val les arrê­ta. « Regardez. »

Devant l’en­trée prin­ci­pale, deux hommes en noir mon­taient la garde. Trop raides pour être de simples clients. Trop atten­tifs pour être du personnel.

« Les hommes de Kraus, mur­mu­ra Leyla.

— Il y a une entrée de ser­vice, se sou­vint Meh­met. Par la cui­sine. Yusuf m’en a parlé. »

Ils contour­nèrent le bâti­ment. L’en­trée de ser­vice était effec­ti­ve­ment là, une porte dis­crète don­nant sur une ruelle.

Et devant cette porte, assis majes­tueu­se­ment comme un sphinx félin, se tenait Pacha.

Le chat les regar­da appro­cher, puis se leva et pous­sa la porte avec sa tête. Elle s’ou­vrit silencieusement.

« Je com­mence à pen­ser que ce chat en sait beau­coup plus qu’il ne le laisse paraître, mur­mu­ra Rupert.

— Tous les chats en savent plus qu’ils ne le laissent paraître, répon­dit Niko­lai phi­lo­so­phi­que­ment. C’est leur supé­rio­ri­té naturelle. »

Ils se glis­sèrent à l’in­té­rieur. La cui­sine était déserte à cette heure. Pacha les gui­da à tra­vers les cor­ri­dors de ser­vice, évi­tant mira­cu­leu­se­ment chaque zone surveillée.

Ils attei­gnirent fina­le­ment le hall prin­ci­pal. Le sol de marbre brillait dou­ce­ment sous la lumière des lampes à gaz.

« Troi­sième dalle depuis l’ouest, cin­quième depuis le nord, réci­ta Per­ci­val. Aidez-moi à compter. »

Ils se dis­per­sèrent, comp­tant silen­cieu­se­ment. Rupert arri­va le pre­mier à la dalle en question.

Elle sem­blait iden­tique aux autres — même marbre blanc vei­né de vert, même taille, même lustre.

Mais en appuyant des­sus, Rupert sen­tit un léger mou­ve­ment. Un clic presque imperceptible.

La dalle pivo­ta len­te­ment, révé­lant un esca­lier de pierre des­cen­dant dans l’obscurité.

Ils se regar­dèrent tous. Puis, dans un accord silen­cieux, com­men­cèrent à descendre.

Pacha les sui­vit, natu­rel­le­ment. Un chat ne rate jamais une bonne aventure.

CHA­PITRE XII

L’es­ca­lier des­cen­dait dans une obs­cu­ri­té qui sem­blait avoir sa propre den­si­té. Rupert comp­ta vingt-trois marches avant d’at­teindre un palier de pierre. L’air était frais, légè­re­ment humide, et por­tait une odeur de ren­fer­mé qui témoi­gnait de décen­nies d’isolement.

Niko­lai allu­ma une lampe à pétrole qu’il avait eu la pré­voyance d’emporter. La lumière révé­la une porte en bois mas­sif, ren­for­cée de fer, avec un bla­son otto­man gra­vé dans le métal.

« La chambre du Sul­tan, mur­mu­ra Meh­met avec révérence.

Per­ci­val essaya la poi­gnée. Elle tour­na sans résis­tance — la porte n’é­tait pas verrouillée.

« Abdül­ha­mid savait que quel­qu’un vien­drait un jour, dit Ley­la. Il a lais­sé la porte ouverte. »

Ils entrèrent.

La chambre était cir­cu­laire, d’en­vi­ron cinq mètres de dia­mètre. Les murs étaient cou­verts de car­reaux de céra­mique d’Iznik dans des bleus et des verts pro­fonds. Au centre, un bureau otto­man fine­ment sculpté.

Sur ce bureau : un cof­fret de bois de san­tal, fer­mé mais non verrouillé.

Et à côté du cof­fret : le jumeau exact du dé d’i­voire que Rupert por­tait dans sa poche.

« Deux dés, consta­ta Niko­lai. Il y en avait deux depuis le début. »

Rupert sor­tit son dé et le posa à côté de l’autre. Ils étaient iden­tiques — même taille, même ivoire pati­né, même point d’ambre.

Sauf que sur le second dé, les ins­crip­tions étaient différentes.

Meh­met les exa­mi­na atten­ti­ve­ment à la lumière de la lampe :

« Face un : La véri­té a six visages. Face deux : Chaque visage cache un men­songe. Face trois : Chaque men­songe pro­tège une véri­té. Face quatre : Les empires sont bâtis sur des secrets. Face cinq : Les secrets sont bâtis sur des peurs. Face six : La sixième face est un miroir. »

« Des énigmes, grom­me­la Per­ci­val. Encore des énigmes. Abdül­ha­mid ne pou­vait donc rien dire clairement ? »

« Atten­dez, inter­vint Ley­la. La sixième face est un miroir. » Elle prit les deux dés et les pla­ça face à face. « Regardez. »

Quand les points d’ambre se tou­chaient, quelque chose se pro­dui­sit. Un déclic méca­nique, sui­vi d’un grin­ce­ment. Le cof­fret de san­tal s’ou­vrit tout seul.

À l’in­té­rieur : un livre relié de cuir noir, sans titre sur la couverture.

Rupert l’ou­vrit avec pré­cau­tion. Les pre­mières pages étaient en turc otto­man, écrites de la main d’Abdül­ha­mid II lui-même — l’é­cri­ture était recon­nais­sable, élé­gante et légè­re­ment tremblante.

Meh­met com­men­ça à lire à voix haute, tra­dui­sant au fur et à mesure :

À celui qui trou­ve­ra ce livre,

Si vous lisez ces lignes, c’est que j’ai échoué. L’Em­pire est tom­bé. Les secrets que j’ai pro­té­gés sont désor­mais orphe­lins. Je dois vous expli­quer pour­quoi je les ai gardés.

En 1876, j’ai décou­vert quelque chose qui a chan­gé ma com­pré­hen­sion du monde. Dans les ruines d’une église byzan­tine, mes sol­dats ont trou­vé non pas un tré­sor d’or, mais un tré­sor de connais­sance : des manus­crits prou­vant que l’his­toire que nous connais­sons est fausse.

Les Byzan­tins n’ont pas sim­ple­ment été conquis. Ils ont négo­cié leur chute. Ils ont ven­du Constan­ti­nople à Meh­med le Conqué­rant en échange de garan­ties secrètes : la pré­ser­va­tion de leur reli­gion, de leur culture, de leur… conti­nui­té. L’Em­pire otto­man n’é­tait pas un rem­pla­ce­ment de Byzance. C’é­tait sa conti­nua­tion déguisée.

Cela signi­fie que nous, sul­tans otto­mans, sommes les héri­tiers légi­times de Rome. Pas les Habs­bourg. Pas les Roma­nov. Nous.

Meh­met s’in­ter­rom­pit, visi­ble­ment cho­qué. « C’est… c’est impossible. »

« Conti­nuez, ordon­na Per­ci­val, fas­ci­né mal­gré lui.

J’ai mon­tré ces docu­ments aux ambas­sa­deurs euro­péens. Ils ont pani­qué. Si cette infor­ma­tion deve­nait publique, toutes les pré­ten­tions impé­riales euro­péennes s’ef­fon­dre­raient. Les guerres de suc­ces­sion, les alliances dynas­tiques, tout repose sur l’i­dée que Byzance est morte en 1453.

Alors nous avons pas­sé un accord. Je cachais les docu­ments. Ils recon­nais­saient secrè­te­ment la légi­ti­mi­té de mon empire. Pen­dant cin­quante ans, cet équi­libre a tenu.

Mais les empires meurent. Le mien est en train de mou­rir. Et quand il sera mort, cet accord mour­ra avec lui.

Voi­ci le sixième secret : l’his­toire est une fic­tion que nous accep­tons tous pour évi­ter le chaos. Les docu­ments byzan­tins sont dans une chambre forte sous Sainte-Sophie. Les codes d’ac­cès sont gra­vés sur ce livre, en chiffres grecs anciens, dans les marges.

Que ferez-vous de cette infor­ma­tion ? La révé­le­rez-vous et plon­ge­rez-vous le monde dans le doute ? Ou la cache­rez-vous comme je l’ai fait, pré­ser­vant le men­songe confor­table qui per­met aux nations de dor­mir tranquilles ?

Le choix est vôtre. Mais sou­ve­nez-vous : cer­taines véri­tés sont trop dan­ge­reuses pour être connues.

Abdül­ha­mid II, Sul­tan et Gar­dien des Secrets

Constan­ti­nople, 1908

Le silence qui sui­vit était si pro­fond qu’on aurait pu entendre un dé tomber.

Fina­le­ment, Rupert mur­mu­ra : « Si c’est vrai… »

« Cela chan­ge­rait tout, com­plé­ta Ley­la. Toute notre com­pré­hen­sion de l’his­toire euro­péenne. Des croi­sades. De l’Em­pire otto­man. De… tout. »

« C’est pour cela que von Wald­stein est mort, réa­li­sa Per­ci­val. Pas seule­ment pour les accords aus­tro-alle­mands. Pour cela. Le secret ultime. »

« Et c’est pour cela que Kraus veut le manus­crit, ajou­ta Niko­lai. Parce que même main­te­nant, même après toutes ces années, cette véri­té reste dangereuse. »

Meh­met Bey, les mains trem­blantes, refer­ma le livre. « Qu’al­lons-nous faire ? »

Avant que qui­conque puisse répondre, une voix réson­na depuis l’escalier :

« Vous n’al­lez rien faire du tout. »

Herr Kraus des­cen­dait les marches, accom­pa­gné de deux hommes armés. Son visage por­tait encore les grif­fures de Pacha, mais son expres­sion était triomphante.

« Mer­ci de m’a­voir conduit jus­qu’i­ci, dit-il cour­toi­se­ment. Je vous sui­vais depuis le ham­mam. Vous n’êtes vrai­ment pas doués pour la clandestinité. »

Il ten­dit la main. « Le livre. Maintenant. »

Rupert regar­da ses com­pa­gnons. Ils étaient pris au piège dans une chambre sou­ter­raine, face à des hommes armés, pos­sé­dant un secret qui avait déjà coû­té au moins une vie.

Le chat Pacha, pour sa part, sem­blait par­fai­te­ment serein. Il s’é­tait ins­tal­lé sur le bureau otto­man et se léchait tran­quille­ment une patte, comme si rien de tout cela ne le concernait.

Ce qui était pro­ba­ble­ment vrai. Les chats ont tou­jours su que l’his­toire humaine n’est qu’un long mal­en­ten­du ponc­tué de brefs moments de lucidité.

Et cette luci­di­té, pré­ci­sé­ment, était sur le point d’a­voir des consé­quences très compliquées.

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