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La fosse aux cobras — Cha­pitres 9 à 12

La fosse aux cobras — Cha­pitres 9 à 12

La fosse
aux cobras

La fosse aux cobras

Cha­pitres 9 à 12

Cha­pitre 9 — Elizabeth

Elle arri­va un ven­dre­di de février, par la porte vitrée, avec un sac à dos trop gros pour son corps et un car­net Moles­kine ser­ré contre sa poi­trine comme un bou­clier. Une Amé­ri­caine. Trente-deux ans, peut-être trente-trois — Nong avait du mal à don­ner un âge aux farangs, leurs visages vieillis­saient dif­fé­rem­ment, par plaques, par zones, pas de façon uni­forme comme les visages thaïs. Elle avait des che­veux châ­tains atta­chés en queue de che­val, des yeux clairs, cer­nés, le teint d’une femme qui a beau­coup pleu­ré récem­ment ou beau­coup ri, ou les deux, ce qui est la même chose quand on voyage seule depuis assez longtemps.

— Hi, dit-elle à Wan. I have a reser­va­tion. Gilbert.

Wan cher­cha dans le registre. Le registre de l’At­lan­ta était un grand cahier relié en cuir, avec des colonnes manus­crites — nom, natio­na­li­té, date d’ar­ri­vée, date de départ, numé­ro de chambre — rem­plies à l’encre noire par la main appli­quée de Wan. Pas d’or­di­na­teur. Pas de logi­ciel. Charles consi­dé­rait que les ordi­na­teurs étaient des machines de sur­veillance inven­tées par des gens qui ne savaient pas écrire, et que le registre manus­crit, comme le stan­dard télé­pho­nique en baké­lite et le lustre de Bohême, appar­te­nait à un ordre supé­rieur de civi­li­sa­tion qu’il était de son devoir de préserver.

— Room 21, dit Wan. Second floor. Three nights.

L’A­mé­ri­caine mon­ta l’es­ca­lier. Nong la croi­sa sur le palier du pre­mier étage, les bras char­gés de draps. Elles échan­gèrent un sou­rire — le sou­rire mini­mal, le sou­rire de seuil, celui qu’on échange avec les gens qu’on ne connaît pas encore et qu’on ne connaî­tra peut-être jamais. L’A­mé­ri­caine sen­tait le savon bon mar­ché et la fatigue et quelque chose d’autre, une odeur que Nong ne sut pas iden­ti­fier sur le moment — une odeur d’encre, peut-être, ou de papier, l’o­deur des gens qui écrivent beaucoup.

Le soir, Nong la vit au res­tau­rant. Elle man­geait seule, à une petite table près de la fenêtre, un pad thai qu’elle touillait dis­trai­te­ment de la main gauche pen­dant que la main droite écri­vait dans le Moles­kine avec une vitesse effré­née, comme si les mots sor­taient plus vite qu’elle ne pou­vait les attra­per. Nong lui appor­ta un verre d’eau. L’A­mé­ri­caine leva les yeux.

— This place is incre­dible, dit-elle. How long has it been here?

— Fif­ty years, dit Nong.

— Fif­ty years. My God. It’s like step­ping into a time capsule.

Nong ne savait pas ce qu’é­tait un time cap­sule. Elle hocha la tête. L’A­mé­ri­caine retour­na à son écri­ture. Nong retour­na à la cui­sine. Elle pen­sa que cette femme écri­vait comme cer­taines per­sonnes prient — avec urgence, avec néces­si­té, comme si les mots étaient un médi­ca­ment et que le Moles­kine était le seul flacon.

*

Le len­de­main matin, l’A­mé­ri­caine s’ins­tal­la au scrip­to­rium. Elle arri­va à sept heures, avant le petit-déjeu­ner, avec son Moles­kine et un deuxième car­net, plus grand, à spi­rale, et elle écri­vit. Elle écri­vit pen­dant trois heures sans lever la tête, sans boire de café, sans regar­der le lob­by, sans voir les chats, sans entendre Noël Coward sur le tourne-disque, sans rien per­ce­voir de ce qui l’en­tou­rait, absor­bée dans un monde inté­rieur dont Nong ne voyait que la sur­face — une main qui cou­rait sur le papier, un front plis­sé, des lèvres qui bou­geaient en silence.

Klaus, ins­tal­lé à son bureau habi­tuel — le deuxième à par­tir de la gauche —, l’ob­ser­vait avec l’in­té­rêt pro­fes­sion­nel d’un homme qui recon­naît un congé­nère. Deux écri­vains dans le scrip­to­rium, côte à côte, sépa­rés par la cloi­son basse du bureau à cylindre, cha­cun pen­ché sur ses cahiers, cha­cun dans sa bulle, cha­cun pour­sui­vant des fan­tômes dif­fé­rents sur le même papier.

— Elle écrit un livre, dit Klaus à Nong à midi, au bord de la pis­cine, en siro­tant sa Sin­gha. Un livre sur un voyage. L’I­ta­lie, l’Inde, l’In­do­né­sie. Elle cherche Dieu, appa­rem­ment. Ou le bon­heur. Ou les deux.

— Pour­quoi elle cherche Dieu en Asie ? dit Nong.

Elle ne com­pre­nait pas. Il y avait un temple à deux rues d’i­ci — le Wat That Thong, avec son Boud­dha doré de douze mètres et ses moines en robe safran et son odeur d’en­cens qui déri­vait jus­qu’au Soi 2 les jours de vent. Il y avait des temples par­tout. Il y avait des esprits dans chaque arbre, des phi dans chaque mai­son, des nagas dans chaque rivière. Bang­kok était satu­rée de sacré — le sacré suin­tait des murs, mon­tait du sol, tom­bait du ciel avec la pluie. On n’a­vait pas besoin de cher­cher Dieu en Asie. On n’a­vait pas besoin de cher­cher Dieu nulle part. Dieu était là, dans l’a­na­nas qu’on pèle le matin, dans le pla­teau qu’on pose sur le comp­toir, dans le geste qu’on fait et qu’on refait jus­qu’à ce que le geste devienne prière. Les farangs ne com­pre­naient pas ça. Les farangs croyaient que le sacré était quelque part, dans un ash­ram, sur une mon­tagne, au bout d’un voyage. Les farangs ne com­pre­naient pas que le sacré est par­tout, et qu’il est sur­tout là où l’on ne le cherche pas.

— Les Amé­ri­cains, dit Klaus avec un haus­se­ment d’épaules.

Le dimanche, l’A­mé­ri­caine deman­da à Nong de lui mon­trer l’hô­tel. Pas une visite gui­dée — une déam­bu­la­tion, un vaga­bon­dage, la per­mis­sion de traî­ner dans les cou­loirs et de poser des ques­tions. Nong accep­ta, sans savoir pour­quoi — peut-être parce que l’A­mé­ri­caine avait quelque chose de vul­né­rable, quelque chose de bri­sé et de recol­lé, qui rap­pe­lait à Nong les chats de l’At­lan­ta, ces chats res­ca­pés, ces chats cabos­sés qu’elle nour­ris­sait dans le jardin.

Elles visi­tèrent les chambres vides — les lits étroits, les ven­ti­la­teurs, les per­siennes. Elles des­cen­dirent dans le jar­din — les tor­tues, les fou­gères, les bou­gain­vil­liers. Elles s’ar­rê­tèrent au bord de la pis­cine. L’A­mé­ri­caine pho­to­gra­phia tout avec un petit appa­reil jetable.

— Who lives here? deman­da-t-elle. I mean, real­ly lives here. Not the guests. Who stays?

— Me, dit Nong.

— You live in the hotel?

— Since 1974.

L’A­mé­ri­caine la regar­da avec des yeux ronds. Vingt-huit ans dans le même hôtel. Pour une femme qui avait quit­té son mari, quit­té son pays, quit­té sa vie pour aller cher­cher le sens de l’exis­tence entre Rome, Del­hi et Bali, l’i­dée qu’une autre femme puisse trou­ver ce sens — ou ne pas le cher­cher, ce qui était peut-être la même chose — dans un hôtel art déco au fond d’un soi de Bang­kok, cette idée était soit incom­pré­hen­sible, soit vertigineuse.

— Don’t you ever want to leave? demanda-t-elle.

Nong sou­rit. Le sou­rire minimal.

— Where would I go?

L’A­mé­ri­caine nota quelque chose dans son Moles­kine. Nong ne sut jamais quoi. Peut-être la phrase. Peut-être le sou­rire. Peut-être l’o­deur du fran­gi­pa­nier ou le bleu de la pis­cine ou le bruit du ven­ti­la­teur ou la façon dont la lumière tom­bait sur le damier à tra­vers la porte vitrée. Peut-être rien de tout ça. Peut-être un mot qui n’a­vait aucun rap­port avec Nong, un mot qui appar­te­nait à l’I­ta­lie ou à l’Inde ou à l’In­do­né­sie et qui avait sim­ple­ment choi­si ce moment pour émerger.

Le lun­di matin, l’A­mé­ri­caine fit sa valise, paya sa note en liquide, remer­cia Wan, remer­cia Lung, et s’ar­rê­ta devant Nong dans le lobby.

— Thank you, dit-elle. This place saved me a lit­tle bit.

— Come back, dit Nong. C’é­tait ce qu’elle disait à tous les clients qui par­taient. Come back.

L’A­mé­ri­caine sor­tit. Le taxi l’a­va­la. Nong ne se sou­ve­nait plus de son nom avant la fin de la jour­née. Gil­bert, avait dit Wan. Gil­bert. Ça ne disait rien à Nong. Les noms des farangs glis­saient sur elle comme l’eau sur le car­re­lage de la pis­cine — ils pas­saient, ils s’é­va­po­raient, ils ne lais­saient pas de trace.

Des années plus tard — beau­coup d’an­nées plus tard —, Dao mon­tre­rait à Nong un livre, un livre avec une cou­ver­ture rose et un titre en anglais que Nong ne lirait pas, et Dao dirait : « Pa Nong, cette femme, elle a dor­mi à l’At­lan­ta, tu te sou­viens ? » Et Nong regar­de­rait la pho­to de l’au­teur sur la cou­ver­ture, et elle recon­naî­trait les yeux clairs, les cernes, la queue de che­val, et elle dirait : « Ah oui. L’A­mé­ri­caine qui cher­chait Dieu. » Et Dao dirait : « Elle l’a trou­vé, appa­rem­ment. Le livre s’est ven­du à dix mil­lions d’exem­plaires. » Et Nong hoche­rait la tête et retour­ne­rait peler son ana­nas, parce que dix mil­lions d’exem­plaires, c’é­tait un nombre aus­si abs­trait que le nombre d’é­toiles dans le ciel, et que l’a­na­nas, lui, était concret, et orange, et juteux, et n’a­vait besoin d’au­cun voyage en Inde pour avoir du sens.

Cha­pitre 10 — Le menu du docteur

Mars. La cha­leur chan­gea de registre — elle pas­sa de l’op­pres­sion à l’é­cra­se­ment, de la main posée sur la nuque au genou appuyé sur la poi­trine. L’air était si épais qu’on pou­vait presque le mâcher. Les ven­ti­la­teurs de l’At­lan­ta tour­naient à plein régime, leur bour­don­ne­ment conti­nu for­mant la basse conti­nue de la vie quo­ti­dienne, comme le bour­don d’un orgue qui ne s’ar­rête jamais.

Le Dr. Henn ne des­cen­dait plus.

La der­nière fois qu’il avait posé le pied dans le lob­by, c’é­tait le 3 février — Nong s’en sou­ve­nait parce qu’elle avait chan­gé les orchi­dées ce matin-là, les blanches pour les mauves, et qu’il avait tou­ché une fleur en pas­sant, tou­ché la corolle du bout des doigts, avec une déli­ca­tesse qui ne lui res­sem­blait pas, une déli­ca­tesse de mou­rant, et qu’il avait dit quelque chose — « Schön », peut-être, le mot alle­mand pour beau — avant de remon­ter, len­te­ment, marche après marche, et de ne plus redescendre.

Nong lui mon­tait ses repas. Trois fois par jour. Le plateau.

Le matin : un potage léger — bouillon de pou­let, citron­nelle, gin­gembre, quelques feuilles de coriandre flot­tant à la sur­face comme des nénu­phars minus­cules. Un mor­ceau de pain — du pain blanc, sans croûte, que Nong fai­sait elle-même parce que le bou­lan­ger de Sukhum­vit ne savait pas faire le pain que le doc­teur aimait, un pain mou, sans carac­tère, un pain de nos­tal­gie, le pain de Ber­lin. Un verre d’eau tiède. Pas froide — tiède. Le doc­teur avait tou­jours dit que l’eau froide cho­quait l’es­to­mac et que l’es­to­mac, comme un invi­té, devait être trai­té avec courtoisie.

Le midi : du riz — du riz jas­min, cuit à la vapeur, pur, sans accom­pa­gne­ment, sans sauce, sans rien. Nong posait le bol de riz sur le pla­teau et pen­sait qu’il y avait quelque chose de bou­le­ver­sant dans ce bol — un homme qui avait dîné avec des maha­ra­jas, qui avait ser­vi du cham­pagne à des diplo­mates, qui avait man­gé dans la por­ce­laine fine de l’At­lan­ta des années 50, cet homme man­geait main­te­nant un bol de riz blanc, comme les pay­sans d’I­san, comme la mère de Nong, comme tout le monde, comme per­sonne. Le riz est le grand éga­li­sa­teur. Le riz ne fait pas de dis­tinc­tion entre le chi­miste prus­sien et la femme de chambre. Le riz est le même pour tous, et le doc­teur le man­geait avec les doigts, par­fois, quand il oubliait les cou­verts, quand il oubliait l’An­gle­terre, quand il oubliait l’Al­le­magne, quand il ne res­tait plus que le geste ancien, le geste de l’Inde peut-être, le geste du maha­ra­ja, la main dans le riz.

Le soir : le potage de courge. Tou­jours. Nong ne variait plus. Elle avait essayé, pen­dant les pre­mières semaines, de pro­po­ser autre chose — un cur­ry léger, une soupe de cre­vettes, un bouillon de pois­son —, mais le doc­teur repous­sait tout ce qui n’é­tait pas le potage de courge, repous­sait l’as­siette avec le dos de la main, un geste de refus défi­ni­tif, sans appel, le geste d’un homme qui a réduit sa vie au strict néces­saire et qui ne négo­cie plus. Le potage de courge, c’é­tait tout. Le potage orange, épi­cé au gin­gembre et au cur­cu­ma, velou­té, chaud, ser­vi dans le bol en céra­mique bleue — le même bol depuis les années 70, un bol fêlé, col­lé, dont la fis­sure des­si­nait une ligne de vie sur la paroi.

Nong mon­tait le pla­teau. L’es­ca­lier. Le cou­loir du troi­sième étage — le cou­loir le plus silen­cieux de l’hô­tel, le cou­loir où per­sonne ne logeait plus, le cou­loir que Charles avait fer­mé aux clients pour en faire le quar­tier pri­vé du doc­teur. La porte de la chambre 41. Elle frap­pait — deux coups, tou­jours deux coups, un rythme conve­nu, un signal, la façon dont Nong annon­çait sa pré­sence depuis vingt-sept ans. Par­fois il répon­dait. Par­fois non. Elle entrait quand même.

La chambre était petite — toutes les chambres de l’At­lan­ta étaient petites, c’é­taient des chambres de labo­ra­toire recon­ver­ties, des chambres qui avaient été conçues pour des fla­cons et des éprou­vettes, pas pour des humains, et qui gar­daient quelque chose de cette ori­gine, une aus­té­ri­té de cel­lule, une fonc­tion­na­li­té mona­cale. Le lit, la table de nuit, la lampe, le ven­ti­la­teur, la fenêtre à per­siennes. Sur la table de nuit, un verre d’eau, une paire de lunettes, un livre en alle­mand que le doc­teur ne pou­vait plus lire car ses yeux ne voyaient plus les lettres, mais qu’il gar­dait là comme un com­pa­gnon, un objet fami­lier, une présence.

Et le doc­teur. Assis dans le fau­teuil, près de la fenêtre, en pei­gnoir bleu. Tou­jours la même posi­tion — le corps tour­né vers la lumière, le visage dans l’ombre, les mains posées sur les accou­doirs comme un pha­raon sur son trône. Il ne regar­dait pas par la fenêtre — ses yeux voi­lés ne voyaient plus rien au-delà d’un mètre — mais il tour­nait son visage vers la lumière, ins­tinc­ti­ve­ment, comme les plantes, comme les chats, comme les vieillards qui savent que la lumière est la der­nière chose à laquelle on renonce.

Nong posait le pla­teau sur la table. Elle s’as­seyait sur le bord du lit. Elle ne disait rien. Elle atten­dait. Par­fois il man­geait — une cuille­rée, deux, rare­ment trois. Il por­tait la cuillère à ses lèvres avec une len­teur infi­nie, comme si chaque bou­chée était un acte de cou­rage, un effort de volon­té contre le retrait du corps. Le potage cou­lait par­fois au coin de ses lèvres. Nong essuyait avec la ser­viette. Il ne pro­tes­tait pas. Il avait ces­sé de pro­tes­ter — il avait ces­sé de refu­ser l’aide, ce qui, pour un homme qui avait pas­sé sa vie à refu­ser l’aide, était le signe le plus sûr que quelque chose d’ir­ré­ver­sible était en cours.

Un soir de la mi-mars, il prit la main de Nong.

Ce n’é­tait pas un geste habi­tuel. Le doc­teur ne tou­chait pas les gens — il ne ser­rait pas les mains, il ne don­nait pas d’ac­co­lades, il ne posait pas sa main sur l’é­paule des autres, sauf celle de Jim Thomp­son sur la pho­to de 1964. Le doc­teur main­te­nait autour de lui un péri­mètre de soli­tude phy­sique aus­si strict que les règles de la mai­son. Et pour­tant, ce soir-là, sa main — une main déchar­née, la peau trans­lu­cide, les veines bleues visibles comme des rivières sur une carte —, sa main se posa sur celle de Nong, et Nong ne bou­gea pas.

Il ne dit rien. Ils res­tèrent ain­si un moment — com­bien de temps, Nong ne sau­rait pas le dire, le temps dans cette chambre ne fonc­tion­nait plus comme le temps ailleurs, il était deve­nu un liquide épais, un miel sombre qui s’é­cou­lait au ralen­ti. La lumière du soir tra­ver­sait les per­siennes en lames hori­zon­tales, décou­pant la chambre en tranches alter­nées de clar­té et d’ombre. Le ven­ti­la­teur tour­nait. Un gecko chan­tait quelque part dans le mur — tok-kae, tok-kae — son cri binaire, répé­ti­tif, obs­ti­né, le métro­nome de la nuit tropicale.

Puis il dit son nom.

— Nong.

Clai­re­ment. Dis­tinc­te­ment. Pas Muk­da. Pas un pré­nom alle­mand. Pas un mot en bouillie. Nong. Son vrai nom, pro­non­cé avec la bonne tona­li­té, le ton des­cen­dant, le ton cor­rect, le ton qu’il avait appris en 1974 quand une fille de dix-huit ans était entrée dans son lob­by avec un sac en toile et un papier griffonné.

— Doc­teur, dit Nong.

Il regar­da son visage. Ses yeux voi­lés la cher­chèrent, la trou­vèrent, se fixèrent sur elle avec une inten­si­té sou­daine, presque dou­lou­reuse, l’in­ten­si­té d’un homme qui sort du brouillard et qui aper­çoit, une seconde, le rivage.

— Danke, dit-il.

Mer­ci.

Puis il fer­ma les yeux, et sa main relâ­cha celle de Nong, et il retour­na dans le brouillard, et Nong res­ta assise sur le bord du lit, immo­bile, la main encore tiède de la sienne, et elle écou­ta le gecko et le ven­ti­la­teur et le gron­de­ment loin­tain de Bang­kok, et elle sut — pas pen­sa, pas devi­na, sut — que c’é­tait la der­nière fois qu’il dirait son nom.

Elle ramas­sa le pla­teau. Le potage était intact. Elle des­cen­dit l’es­ca­lier. Elle tra­ver­sa le lob­by — le damier, le lustre, le cana­pé, les chats. Elle sor­tit dans le jar­din. La nuit était chaude, moite, char­gée d’une odeur de jas­min et de gaz d’é­chap­pe­ment. Les tor­tues dor­maient sur leur rocher. Un chat — Som­chai, le borgne — la sui­vit jus­qu’à l’en­clos, se frot­ta contre ses che­villes, miaula.

Nong s’as­sit sur le banc, près de la pis­cine. La fosse aux cobras. L’eau reflé­tait les étoiles — il y en avait peu, Bang­kok avait trop de lumière pour les étoiles, mais celles qui per­çaient étaient nettes, blanches, indif­fé­rentes. Nong les regar­da. Elle ne pleu­rait pas. Elle ne pleu­rait jamais. Les femmes d’I­san ne pleurent pas — elles tiennent, comme les arbres, comme les rizières, comme la terre sèche qui attend la mous­son sans se plaindre.

Elle ouvrit la boîte de nour­ri­ture pour chats qu’elle gar­dait sous le banc. Som­chai man­gea. D’autres chats appa­rurent — Piak la blanche, un chat noir sans nom, un cha­ton tigré trou­vé la semaine pré­cé­dente dans le soi, à moi­tié mort de faim, que Nong avait bap­ti­sé Lek, comme sa sœur, parce qu’il était petit et têtu.

Elle les nour­rit tous. Un par un. Avec la patience des gestes qui n’ont pas de fin.

Cha­pitre 11 — Mai

Il mou­rut un mar­di. Nong trou­va cela appro­prié, sans savoir pour­quoi — peut-être parce que le mar­di était le jour du jas­min, et que le jas­min est la fleur des morts en Thaï­lande, la fleur qu’on tresse en guir­landes pour les funé­railles, la fleur blanche qui sent trop bon, la fleur qui couvre l’o­deur de ce qui finit.

Charles l’ap­pe­la à six heures du matin. Pas depuis Bir­min­gham, cette fois. Depuis la chambre 41. Sa voix au télé­phone inté­rieur était par­fai­te­ment maî­tri­sée — pas un trem­ble­ment, pas une fis­sure, pas une note qui s’é­le­vât au-des­sus du registre habi­tuel de l’an­glais d’Ox­ford. On aurait dit qu’il annon­çait la fer­me­ture du res­tau­rant pour tra­vaux, ou un chan­ge­ment dans l’ho­raire du petit-déjeuner.

— Nong. Father has pas­sed. Could you come up, please.

Please. Ce mot-là, dans la bouche de Charles, à cet ins­tant, était la seule fis­sure. Charles ne disait pas please à Nong — il n’é­tait pas impo­li, il n’é­tait jamais impo­li, mais entre eux le please était super­flu, il appar­te­nait au voca­bu­laire des rap­ports for­mels, pas à celui de vingt-sept ans de draps pliés et de pla­teaux mon­tés et d’a­na­nas pelés. Please signi­fiait : je ne sais pas com­ment faire. Please signi­fiait : j’ai besoin de toi. Please signi­fiait : mon père est mort et je suis un homme de cin­quante ans diplô­mé d’Ox­ford et de Cam­bridge et je ne sais pas quoi faire d’un mort.

Nong mon­ta. L’es­ca­lier. Le cou­loir du troi­sième. La porte de la 41, ouverte.

Le Dr. Henn était dans son fau­teuil, près de la fenêtre. Pas dans son lit — dans son fau­teuil. Il était mort comme il avait vécu les der­niers mois, assis, le visage tour­né vers la lumière, les mains sur les accou­doirs. Le pei­gnoir bleu. Les pan­toufles en cuir. Les lunettes rondes sur la table de nuit. Le livre en alle­mand qu’il ne pou­vait plus lire. Le verre d’eau, encore à moi­tié plein. Tout était en ordre. Tout était exac­te­ment comme la veille, et l’a­vant-veille, et tous les jours d’a­vant, sauf que le doc­teur ne res­pi­rait plus, et que cette absence de res­pi­ra­tion ren­dait le silence de la chambre dif­fé­rent — non pas plus pro­fond, mais plus défi­ni­tif, comme la dif­fé­rence entre une pis­cine vide et une pis­cine vidée.

Charles se tenait debout, près du lit, les bras le long du corps. Il avait les yeux secs. Il por­tait un pan­ta­lon de pyja­ma et une che­mise qu’il avait bou­ton­née de tra­vers — trois bou­tons déca­lés d’un cran, un désordre si inha­bi­tuel chez un homme si méti­cu­leux que Nong le remar­qua avant de remar­quer le mort.

— I found him at five thir­ty, dit Charles. He was alrea­dy cold.

Nong s’ap­pro­cha du fau­teuil. Elle regar­da le visage du Dr. Henn. Il était calme — pas pai­sible, pas serein, pas ces mots que les vivants uti­lisent pour appri­voi­ser les morts. Calme. Immo­bile. Absent. Un visage vidé de son habi­tant, un masque posé sur un fau­teuil, et der­rière le masque, rien. Nong avait vu des morts. Dans son vil­lage, à Isan, la mort n’é­tait pas cachée — les morts étaient lavés par les femmes, habillés par les femmes, veillés par les femmes, brû­lés par les moines. La mort fai­sait par­tie du mobi­lier de la vie, comme les chaises, comme les tables, comme les pla­teaux d’argent. On n’en avait pas peur. On la ser­vait, comme on ser­vait le reste.

Elle ajus­ta le col du pei­gnoir. Elle lis­sa les che­veux du doc­teur — de fins che­veux blancs, doux comme des fils de soie, qui s’é­taient ébou­rif­fés pen­dant la nuit, ou pen­dant la mort, car la mort aus­si décoiffe. Elle reti­ra les pan­toufles, les posa côte à côte au pied du fau­teuil. Elle prit le verre d’eau sur la table de nuit, le vida dans le lava­bo de la salle de bain, le rin­ça, le repo­sa. Des gestes. Ses gestes. Les gestes qu’elle connais­sait, les gestes de tou­jours, les gestes qu’elle fai­sait dans cette chambre depuis des mois et qu’elle fai­sait main­te­nant pour la der­nière fois, avec la même pré­ci­sion, la même len­teur, la même atten­tion — parce que le der­nier geste doit être aus­si soi­gné que le pre­mier, parce que le doc­teur, même mort, méri­tait que les choses soient faites correctement.

— I’ll call the hos­pi­tal, dit Charles.

Il sor­tit. Nong l’en­ten­dit des­cendre l’es­ca­lier, chaque marche, le cla­que­ment de ses chaus­sures — il avait mis ses chaus­sures, il s’é­tait habillé, il s’é­tait recom­po­sé. Charles fonc­tion­nait ain­si : face à l’ef­fon­dre­ment, il se bou­ton­nait. Face au chaos, il rédi­geait un pro­to­cole. Nong savait qu’il rédi­ge­rait quelque chose — un com­mu­ni­qué, un texte, une notice nécro­lo­gique. Charles écri­rait la mort de son père comme il avait écrit le menu du res­tau­rant, avec des anno­ta­tions, des réfé­rences, des notes de bas de page. Et ce serait sa façon de pleurer.

*

Nong chan­gea les draps. Elle ne savait pas pour­quoi — le doc­teur n’a­vait pas dor­mi dans le lit, il était mort dans le fau­teuil, les draps étaient propres. Mais elle chan­gea les draps. Elle reti­ra la housse, la taie d’o­reiller, le drap du des­sous. Elle les plia. Elle en mit des neufs — ami­don­nés, blancs, pliés en trois. Elle bor­da les coins avec la pré­ci­sion géo­mé­trique que le doc­teur exi­geait, les coins en enve­loppe, les angles à qua­rante-cinq degrés, le drap ten­du comme une peau de tam­bour. Puis elle refit le lit, et le lit refait avait l’air d’un lit qui attend quel­qu’un, un lit prêt, un lit ouvert, et Nong sut que per­sonne ne dor­mi­rait plus dans ce lit, que cette chambre res­te­rait vide, que Charles la fer­me­rait et qu’elle devien­drait un sanc­tuaire, un mau­so­lée, une chambre fan­tôme au bout du cou­loir du troi­sième étage.

Elle des­cen­dit.

Le lob­by. Six heures qua­rante-cinq du matin. La lumière tra­ver­sait la porte vitrée et frap­pait le damier en dia­go­nale, comme chaque matin, exac­te­ment comme chaque matin. Les car­reaux blancs brillaient. Les car­reaux noirs absor­baient. Le lustre de Bohême pen­dait, immo­bile, ses pen­de­loques de cris­tal cap­tant la lumière et la frag­men­tant en minus­cules arcs-en-ciel sur le mur oppo­sé — un phé­no­mène que Nong connais­sait par cœur et qui ne se pro­dui­sait qu’entre six heures trente et sept heures, quand le soleil était à l’angle exact, et qui durait une demi-heure, pas plus, avant que le soleil mon­tât trop haut et que les arcs-en-ciel dis­pa­russent comme des fan­tômes au matin.

Nong s’as­sit sur le cana­pé rond.

C’é­tait la pre­mière fois. En vingt-sept ans, elle ne s’é­tait jamais assise sur le cana­pé rond. Le cana­pé rond était le ter­ri­toire des clients, le trône cen­tral du lob­by, le cœur de l’At­lan­ta. Nong pas­sait à côté, Nong le net­toyait, Nong en reti­rait les poils de chat et les miettes de bis­cuit, mais Nong ne s’as­seyait pas des­sus. S’as­seoir sur le cana­pé, c’é­tait fran­chir une ligne, la ligne invi­sible qui sépa­rait ceux qui ser­vaient de ceux qui étaient ser­vis, et Nong n’a­vait jamais fran­chi cette ligne, parce que la ligne, comme les règles du doc­teur et les mémo­ran­dums de Charles, fai­sait par­tie de la struc­ture, de l’ar­chi­tec­ture intime de ce lieu.

Mais ce matin, elle s’assit.

Le cuir était froid. Le cuir était doux. Le cuir sen­tait le vieux — le vieux cuir, la vieille pous­sière, le vieux temps. Nong posa ses mains à plat sur les cous­sins, de chaque côté de ses cuisses, et elle sen­tit sous ses paumes les creux lais­sés par des mil­liers de corps — les diplo­mates, les stars de ciné­ma, la Reine Mère, les hip­pies, les GIs, les back­pa­ckers, les écri­vains, les jour­na­listes, les uni­ver­si­taires néer­lan­dais, tous ces corps qui s’é­taient assis exac­te­ment ici, qui avaient lais­sé leur empreinte dans le cuir, et dont il ne res­tait rien, rien que cette usure, cette dou­ceur, cette mémoire de peau.

Les chats vinrent. Som­chai d’a­bord, le borgne, qui sau­ta sur le cana­pé et se lova contre la cuisse de Nong avec l’au­to­ri­té d’un être qui sait que ce moment est le sien. Puis Piak, la blanche, qui mon­ta sur l’ac­cou­doir et s’ins­tal­la en sphinx. Puis le noir sans nom, qui res­ta sur le sol, à ses pieds, les yeux mi-clos. Puis Lek, le cha­ton, qui esca­la­da le cana­pé en grif­fant le cuir — un bruit que Charles aurait trou­vé into­lé­rable et que Nong trou­va, ce matin-là, parfait.

Le stan­dard télé­pho­nique son­na. Le bour­don­ne­ment ancien, le gré­sille­ment de baké­lite, le bruit d’un monde qui n’exis­tait plus et qui conti­nuait de fonc­tion­ner par la seule force de l’ha­bi­tude. Wan n’é­tait pas encore arri­vée. Nong ne se leva pas. Le télé­phone son­na trois fois, quatre fois, cinq fois, puis s’ar­rê­ta. Puis son­na de nouveau.

Nong se leva. Elle alla décrocher.

— Atlan­ta Hotel, good morning.

— Yes, hel­lo, this is Pie­ter van den Berg. I am cal­ling from Amster­dam. I would like to book my usual room, please. For Octo­ber. Room 28. My wife and I have been coming since 1990.

Nong ouvrit le registre. Elle prit le sty­lo. Elle ins­cri­vit le nom — van den Berg — dans la colonne, à l’encre noire, avec l’é­cri­ture appli­quée qu’elle avait apprise en regar­dant Wan, une écri­ture de ser­vante, une écri­ture sans pré­ten­tion, une écri­ture qui ne dit rien d’autre que ce qu’elle doit dire.

— Room 28. Octo­ber. I have noted it, Mr. van den Berg.

— Thank you. And how is Dr. Henn?

Nong regar­da le lob­by. Le damier. Le lustre. Les chats sur le cana­pé. Le fau­teuil vide du doc­teur, près de la récep­tion, celui dans lequel il lisait le Bang­kok Post, celui dans lequel il l’a­vait regar­dée pour la pre­mière fois en 1974, par-des­sus ses lunettes rondes.

— Same same, dit Nong.

Elle rac­cro­cha. Elle retour­na dans la cui­sine. Elle prit l’a­na­nas. Elle le pela. En spi­rale. Les yeux, un par un, avec la pointe du cou­teau. Le jus. Le presse-agrumes alle­mand. La mani­velle qui grin­çait. Le verre à pied ébré­ché. Trois glaçons.

Elle posa le verre sur le pla­teau d’argent, à côté de la ser­viette pliée en tri­angle, et elle por­ta le pla­teau jus­qu’à la récep­tion, et elle le posa sur le comp­toir, comme chaque matin, comme tou­jours, comme avant.

Cha­pitre 12 — Le damier

Juin. La mous­son revint. Elle revint comme chaque année, sans pré­ve­nir et sans sur­prendre — un ciel qui s’é­pais­sit, une pres­sion qui tombe, un silence d’une seconde, puis le fra­cas. La pluie de Bang­kok n’est pas une pluie. C’est un mur. Un mur d’eau ver­ti­cale qui s’a­bat sur la ville et la trans­forme, en vingt minutes, en archi­pel. Les rues deviennent des rivières. Les trot­toirs deviennent des berges. Les taxis deviennent des barques. Et l’At­lan­ta, au fond de son soi, der­rière ses portes vitrées et ses murs de béton et son jar­din tro­pi­cal, l’At­lan­ta devient une île.

Nong aimait la mous­son. Elle ne l’a­vait jamais dit à per­sonne, mais elle l’ai­mait. Elle aimait le bruit de l’eau sur le toit — un rou­le­ment conti­nu, pro­fond, qui cou­vrait tous les autres bruits, les klaxons, les moteurs, les basses de Nana Pla­za, et qui lais­sait l’hô­tel dans une soli­tude sonore, une bulle de vacarme blanc. Elle aimait l’o­deur — cette odeur de terre mouillée, de béton lavé, de feuilles écra­sées, une odeur de renou­veau, l’o­deur qu’a le monde quand il se net­toie. Elle aimait le spec­tacle de l’eau qui mon­tait dans le soi, cen­ti­mètre par cen­ti­mètre, et qui s’ar­rê­tait — elle s’ar­rê­tait tou­jours — juste avant le seuil de la porte vitrée, comme si un pacte tacite exis­tait entre la mous­son et l’At­lan­ta, un accord ances­tral : tu peux tout inon­der, mais pas ici.

Un mois avait pas­sé depuis la mort du doc­teur. Charles avait rédi­gé la notice nécro­lo­gique — trois pages, tapées à la machine, sur du papier à en-tête de l’At­lan­ta, avec une police de carac­tères que Nong ne connais­sait pas et que Charles appe­lait « Gara­mond, the only civi­li­sed type­face ». La notice avait été enca­drée et accro­chée dans le lob­by, entre la porte du scrip­to­rium et le stan­dard télé­pho­nique. Elle disait que le Dr. Max Henn, fon­da­teur de l’At­lan­ta Hotel, était décé­dé le 14 mai 2002 à l’âge de quatre-vingt-seize ans, et qu’il serait « remem­be­red for his monu­men­tal strength of cha­rac­ter, his unwillin­gness to suf­fer fools and crooks glad­ly and his abi­li­ty to get things done when chea­ting, sloth and fol­ly were all around him ». Nong avait lu la notice. Elle avait com­pris cer­tains mots — strength, cha­rac­ter, fools. Elle n’a­vait pas com­pris crooks, ni sloth, ni fol­ly, mais elle avait sen­ti, dans le rythme de la phrase, dans sa cadence mar­te­lée, la colère de Charles, la colère d’un fils qui écrit pour son père les mots que son père aurait écrits lui-même s’il avait pu, les mots durs, les mots fiers, les mots de quel­qu’un qui ne par­donne pas au monde d’être ce qu’il est.

Klaus était par­ti. Il avait fait sa valise le len­de­main de la mort, comme un homme qui sait que l’his­toire qu’il était venu cher­cher vient de se ter­mi­ner et qu’il n’y a plus rien à gla­ner. Il avait ser­ré la main de Nong — une poi­gnée de main ferme, sèche, de jour­na­liste qui dit au revoir sans sen­ti­men­ta­lisme —, il avait glis­sé un billet de mille bahts dans la poche de son tablier, et il avait dit : « Prends soin de la fosse aux cobras. » Nong avait hoché la tête. Klaus avait pris son taxi. Ses cahiers Clai­re­fon­taine étaient pleins. Son livre ne serait peut-être jamais écrit — les livres des jour­na­listes sont sou­vent des livres pro­mis, pas des livres tenus —, mais les cahiers exis­taient, quelque part, dans un appar­te­ment de Munich ou de Ber­lin, et dans ces cahiers, il y avait des mor­ceaux de l’At­lan­ta, des mor­ceaux de Max Henn, des mor­ceaux de Nong, pré­ser­vés dans l’encre comme des insectes dans l’ambre.

Mar­ga­ret était encore là. Elle avait pro­lon­gé son séjour — trois semaines étaient deve­nues quatre, quatre étaient deve­nues cinq. Elle ne disait pas pour­quoi. Nong ne deman­dait pas. Elles avaient repris leur rou­tine — le matin, Mar­ga­ret au bord de la pis­cine, son roman de poche, son tran­sat numé­ro trois. La mangue en héris­son. Le silence par­ta­gé. Mais quelque chose avait chan­gé dans la qua­li­té de ce silence — il était plus lourd, plus plein, char­gé de la pré­sence de l’ab­sent, de la place vide du doc­teur sur le cana­pé rond, de la chaise vide à la table du res­tau­rant, de la chambre 41 fer­mée à clé au bout du cou­loir du troi­sième étage.

Un après-midi, Mar­ga­ret dit à Nong :

— He was lucky, you know. To have you.

Nong ne répon­dit pas. La chance n’a­vait rien à voir avec ce qui les liait, elle et le doc­teur. La chance est un mot de joueur, un mot de hasard, et rien dans la vie de Nong n’a­vait rele­vé du hasard — tout avait rele­vé de la répé­ti­tion, de l’en­tê­te­ment, de ce geste quo­ti­dien recom­men­cé chaque matin à l’aube, le cou­teau dans l’a­na­nas, la spi­rale, les trois gla­çons, le pla­teau, le damier, le lustre, l’es­ca­lier, la chambre, le potage, la ser­viette, les draps, les fleurs, les chats, encore et encore et encore, jus­qu’à ce que le geste devienne le sens, jus­qu’à ce que la répé­ti­tion devienne l’a­mour, ou quelque chose qui y res­semble assez pour qu’on ne fasse plus la différence.

— Thank you, Mar­ga­ret, dit Nong.

C’é­tait la pre­mière fois qu’elle disait mer­ci à un client. En vingt-huit ans. Mer­ci. Le mot sor­tit de sa bouche comme un caillou long­temps rete­nu — petit, dur, inat­ten­du. Mar­ga­ret le reçut sans rien dire. Elle remit ses lunettes de soleil. Elle rou­vrit son livre. Le mar­tin-pêcheur se posa sur le bou­gain­vil­lier, res­ta une seconde, repartit.

*

Dao vint un dimanche. Le der­nier dimanche de juin. La mous­son bat­tait son plein — le soi était inon­dé, l’eau mon­tait jus­qu’aux che­villes, et Dao arri­va en ôtant ses bas­kets et en mar­chant pieds nus dans l’eau brune, son casque de scoo­ter sous le bras, trem­pée, riant, le Nokia pro­té­gé dans un sac en plas­tique. Elle avait l’air d’un pois­son qui rentre chez lui.

Elle trou­va Nong dans le jar­din, sous l’auvent de tôle, en train de nour­rir les chats. La pluie tam­bou­ri­nait sur la tôle avec un vacarme de machine à coudre géante. Les pal­miers pliaient sous le vent. La pis­cine débor­dait — l’eau de pluie se mêlait à l’eau chlo­rée, la sur­face était cri­blée d’im­pacts, vivante, fré­mis­sante, comme une peau qui frissonne.

— Pa Nong, dit Dao.

Nong leva les yeux. Dao était debout sous la pluie, sans cher­cher à s’a­bri­ter, les che­veux pla­qués sur le visage, le t‑shirt de Chu­la­long­korn col­lé à la peau. Elle ne sou­riait pas. Elle ne fai­sait pas de remarque moqueuse sur les chats, sur l’ab­sence d’as­cen­seur, sur les savons, sur le mémo­ran­dum de Charles. Elle se tenait là, debout, sous la pluie, et elle regar­dait sa tante avec une expres­sion que Nong ne lui connais­sait pas — une expres­sion de gra­vi­té, de recon­nais­sance, de com­pré­hen­sion tar­dive, l’ex­pres­sion de quel­qu’un qui vient de sai­sir quelque chose qui était sous ses yeux depuis tou­jours et qu’elle n’a­vait jamais vu.

— J’ai appris, pour le doc­teur, dit Dao.

— Oui.

— Ça va, Pa Nong ?

— Ça va.

Dao s’as­sit sous l’auvent. Elle posa son casque. Elle regar­da les chats man­ger. Som­chai, Piak, le noir, Lek, et trois autres que Nong avait recueillis depuis jan­vier — des chats du soi, des chats de la mous­son, des chats de per­sonne deve­nus des chats de l’At­lan­ta. Dao ne dit rien. Elle regar­da. Elle écou­ta la pluie. Elle sen­tit l’o­deur du chlore et du fran­gi­pa­nier et de la terre mouillée. Et elle ne sor­tit pas son téléphone.

Elles res­tèrent assises côte à côte, la tante et la nièce, sous la tôle, dans le vacarme de la mous­son, avec les chats à leurs pieds et la pis­cine qui débor­dait et le jar­din qui ployait et l’hô­tel gris qui se dres­sait der­rière elles, mas­sif, têtu, inchan­gé, un bloc de béton et de mémoire plan­té au fond d’un soi de Sukhum­vit comme un récif dans la mer.

*

Le len­de­main matin, Nong se leva à cinq heures qua­rante-cinq. Comme chaque matin. Elle enfi­la sa tenue — la blouse bleue, le pan­ta­lon noir, les pieds nus. Elle tra­ver­sa le cou­loir du per­son­nel, pas­sa devant la chambre de Wan, qui dor­mait encore, pas­sa devant la réserve, entra dans la cuisine.

L’a­na­nas. Rat­cha­bu­ri. Petit, dense, chair presque orange.

Elle le pela. En spi­rale. Les yeux, un par un, avec la pointe du cou­teau. Le presse-agrumes alle­mand. La mani­velle. Le jus — épais, mous­seux, d’un jaune presque indé­cent. Le linge. Le verre à pied ébré­ché. Trois glaçons.

Elle posa le verre sur le pla­teau. La ser­viette pliée en tri­angle. Elle sou­le­va le pla­teau — il n’é­tait pas en argent, il n’a­vait jamais été en argent, mais il était le pla­teau d’argent, et il le serait tou­jours, parce que le Dr. Henn l’a­vait dit, et que ce que le Dr. Henn avait dit ne mou­rait pas.

Elle tra­ver­sa le lobby.

La lumière du matin entrait par les portes vitrées. Le damier brillait. Les car­reaux blancs cap­taient la lumière. Les car­reaux noirs la gar­daient. Le lustre de Bohême pen­dait, immo­bile, et les pre­mières lueurs du soleil tou­chaient ses pen­de­loques, et les arcs-en-ciel minus­cules appa­rais­saient sur le mur, comme chaque matin entre six heures trente et sept heures, ponc­tuels, fidèles, éphémères.

Les chats dor­maient sur le cana­pé rond. Som­chai contre la cuisse de bronze du bas­set en sta­tue. Piak sur l’ac­cou­doir. Lek lové dans le creux du cous­sin cen­tral, à la place exacte où le Dr. Henn s’asseyait.

La notice nécro­lo­gique était accro­chée au mur, dans son cadre doré. Le stan­dard télé­pho­nique bour­don­nait. Le scrip­to­rium atten­dait, avec ses bureaux à cylindre et son papier à lettres et ses crayons taillés. Le tourne-disque était fer­mé — Nong l’ou­vri­rait plus tard, elle met­trait Noël Coward, comme tou­jours, parce que Charles avait dit Noël Coward et que ce que Charles disait avait force de loi, même quand Charles était à Birmingham.

Nong posa le pla­teau sur le comp­toir de la récep­tion. Elle redres­sa le vase d’or­chi­dées — lun­di, orchi­dées blanches. Elle essuya une trace de pous­sière sur le comp­toir. Elle ajus­ta le registre.

Puis elle se tint debout, au milieu du lob­by, sur le damier noir et blanc.

Elle était exac­te­ment au centre. Un pied sur un car­reau noir, un pied sur un car­reau blanc. L’é­qui­libre. La lisière. Le seuil entre deux mondes — celui d’a­vant et celui d’a­près, celui du doc­teur et celui de Charles, celui de 1952 et celui de 2002, celui des cobras et celui des chats, celui des diplo­mates et celui des back­pa­ckers, celui de l’hé­roïne et celui du jasmin.

Le ven­ti­la­teur tour­nait. Bang­kok com­men­çait à gron­der au-delà du soi — les pre­miers moteurs, les pre­miers klaxons, les pre­miers ven­deurs de nouilles avec leur cla­quette de bam­bou. Le Sky­train pas­sait quelque part au-des­sus, un mur­mure élec­trique, le son du monde nou­veau qui glis­sait au-des­sus du monde ancien sans le toucher.

Un chat pas­sa. Lek. Il tra­ver­sa le damier en dia­go­nale, ses pattes silen­cieuses posées alter­na­ti­ve­ment sur le noir et le blanc, avec l’as­su­rance d’un être qui ne fait aucune dif­fé­rence entre les deux, qui n’a jamais fait aucune dif­fé­rence, qui ne sait même pas que les car­reaux sont de deux cou­leurs, parce que les chats voient le monde comme il est, pas comme on l’a peint.

Nong le regar­da pas­ser. Elle sou­rit. Le sou­rire mini­mal, le sou­rire d’I­san, le sou­rire qui n’at­teint les yeux que lors­qu’il est vrai. Puis elle ajus­ta sa blouse, redres­sa ses épaules, et retour­na dans la cui­sine pré­pa­rer le petit-déjeu­ner, parce que les clients allaient des­cendre, et que les clients avaient faim, et que l’At­lan­ta — cet endroit impro­bable, absurde, magni­fique, ce labo­ra­toire à ser­pents deve­nu hôtel, cette fosse aux cobras deve­nue pis­cine, ce bloc de béton deve­nu sanc­tuaire — l’At­lan­ta continuait.

L’hô­tel respirait.

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Cha­pitre 5 — Klaus

Il arri­va un jeu­di de décembre, par le vol de Franc­fort, avec deux valises, un sac en ban­dou­lière bour­ré de cahiers et une barbe de trois jours qui lui don­nait l’air d’un homme qui a ces­sé de se sou­cier de son appa­rence depuis suf­fi­sam­ment long­temps pour que cette négli­gence soit deve­nue un style. Klaus Gru­ner, soixante-sept ans, jour­na­liste — ancien jour­na­liste, pré­ci­sait-il, car il avait quit­té le Süd­deutsche Zei­tung en 1998 et n’a­vait plus écrit une ligne publiée depuis, ce qui, dans son esprit, ne fai­sait pas de lui un ancien jour­na­liste mais un jour­na­liste en jachère, un jour­na­liste dont le sol se repo­sait en atten­dant la pro­chaine récolte.

Nong le connais­sait. Pas bien — per­sonne ne connais­sait Klaus bien, Klaus était un homme dont la sur­face était si épaisse qu’on ne savait jamais si elle cachait une pro­fon­deur ou un vide —, mais elle le connais­sait depuis les années 70. Il fai­sait par­tie de ces gens qui avaient tra­ver­sé l’At­lan­ta comme des comètes, appa­rais­sant une semaine, dis­pa­rais­sant six mois, réap­pa­rais­sant un soir sans pré­ve­nir avec une che­mise hawaïenne et une his­toire invrai­sem­blable sur un coup d’É­tat au Laos ou une inon­da­tion au Ban­gla­desh. Klaus avait cou­vert l’A­sie du Sud-Est pen­dant trente ans. Il avait été à Sai­gon en 75, à Phnom Penh en 79, à Ran­goon en 88. Il avait dor­mi dans des hôtels bien pires que l’At­lan­ta et dans quelques-uns qui étaient meilleurs, et il reve­nait tou­jours ici, au fond du Soi 2, parce que — disait-il — c’é­tait le seul endroit à Bang­kok où l’on pou­vait boire une bière sans qu’une fille de vingt ans vous pro­pose de vous accom­pa­gner dans votre chambre.

— Nong ! cria-t-il en entrant dans le lob­by, les bras écar­tés, comme s’il retrou­vait une parente.

Nong sou­rit. Avec Klaus, elle sou­riait. Pas un grand sou­rire — Nong ne fai­sait jamais de grands sou­rires, son visage n’é­tait pas construit pour l’emphase — mais un sou­rire vrai, un mou­ve­ment des lèvres qui attei­gnait les yeux, ce qui, chez Nong, était l’é­qui­valent d’une stan­ding ovation.

Il s’ins­tal­la au scrip­to­rium. C’é­tait sa place — le deuxième bureau à cylindre en par­tant de la gauche, celui dont le tiroir cen­tral fer­mait mal et dont le sous-main en cuir vert était cra­que­lé comme une terre assé­chée. Il ouvrit son sac, en sor­tit les cahiers — des cahiers Clai­re­fon­taine à cou­ver­ture bleue, un for­mat qu’il ache­tait en France lors de ses escales à Paris et qu’il empor­tait par­tout comme d’autres emportent des talis­mans —, les empi­la sur le bureau, dévis­sa le capu­chon de son sty­lo, et res­ta immo­bile un moment, le sty­lo en l’air, regar­dant le lob­by par-des­sus la cloi­son basse du scriptorium.

— Je vais écrire un livre, dit-il à Nong.

Il par­lait thaï. Un thaï approxi­ma­tif, mâché, plein de tons faux et de mots inven­tés, mais un thaï vivant, un thaï de mar­ché et de bar, un thaï qui sen­tait la bière et la rue. Il l’a­vait appris dans les années 70, en même temps que le khmer et le viet­na­mien, parce que Klaus était de ces gens qui croient qu’on ne com­prend un pays que dans sa langue, et qui ont raison.

— Sur le doc­teur, ajouta-t-il.

Nong ne répon­dit pas. Elle conti­nua de dis­po­ser les orchi­dées dans le vase de la récep­tion — c’é­tait ven­dre­di demain, mais elle pré­pa­rait tou­jours les fleurs la veille, parce que les orchi­dées avaient besoin d’une nuit pour trou­ver leur posi­tion dans le vase, comme les gens ont besoin d’une nuit pour trou­ver leur posi­tion dans un lit nouveau.

— Tu savais qu’il avait tra­vaillé pour les ser­vices secrets ? dit Klaus.

Nong savait. Pas les détails — les détails appar­te­naient à un monde qu’elle ne fré­quen­tait pas, un monde de docu­ments clas­si­fiés et de conver­sa­tions dans des bureaux fer­més — mais elle savait, de cette façon ins­tinc­tive dont les domes­tiques savent les choses sur leurs maîtres, par accu­mu­la­tion de frag­ments, de silences, de regards inter­cep­tés. Le Dr. Henn avait eu une vie avant l’At­lan­ta. Une vie pleine de pays, de guerres, de noms qu’il pro­non­çait par­fois dans son som­meil quand Nong pas­sait devant sa chambre la nuit — des noms alle­mands, des noms anglais, des noms indiens. Bika­ner. Ber­lin. Prague. Des noms qui étaient comme des cica­trices sonores, les traces d’une exis­tence que l’hô­tel avait recou­verte comme la jungle recouvre les ruines.

— Bri­tish intel­li­gence, dit Klaus. Pen­dant la guerre. Contre les nazis. Et après la guerre aus­si. Avec les Amé­ri­cains. OSS, puis CIA. Tout le monde fai­sait du ren­sei­gne­ment à Bang­kok dans les années 50. C’é­tait la capi­tale des espions. Et Max était au milieu de tout ça.

Il but une gor­gée de Sin­gha. Il avait com­man­dé la bière dès son arri­vée, avant même de mon­ter sa valise, avant même de deman­der le numé­ro de sa chambre, avec la prio­ri­té ins­tinc­tive d’un homme pour qui la bière n’est pas un plai­sir mais un carburant.

— Et Jim Thomp­son, dit Klaus.

Le nom res­ta sus­pen­du dans l’air du lob­by, entre le lustre de Bohême et le cana­pé rond, comme une par­ti­cule de pous­sière dans un rayon de lumière. Jim Thomp­son. Nong connais­sait ce nom. Tout le monde à Bang­kok connais­sait ce nom — l’A­mé­ri­cain, l’an­cien espion, l’homme qui avait relan­cé l’in­dus­trie de la soie thaï­lan­daise, l’homme qui avait construit cette mai­son extra­or­di­naire au bord du klong, cette mai­son qui était main­te­nant un musée, l’homme qui avait dis­pa­ru un dimanche de Pâques 1967 dans les Came­ron High­lands de Malai­sie et qu’on n’a­vait jamais retrouvé.

— Max et Jim étaient amis, dit Klaus. Très proches. Ils avaient ça en com­mun — le ren­sei­gne­ment, l’a­ven­ture, Bang­kok, les femmes thaï­lan­daises, le goût des choses belles. Jim venait sou­vent à l’At­lan­ta. Ils buvaient ensemble au bord de la pis­cine. La fosse aux cobras. Deux anciens espions au bord d’une fosse aux cobras. Tu ima­gines les conversations.

Nong ima­gi­nait. Ou plu­tôt, elle n’i­ma­gi­nait pas — elle voyait. Elle voyait les deux hommes assis sur les tran­sats, dans la lumière de fin d’a­près-midi, avec les pal­miers et les fran­gi­pa­niers et le bleu pro­fond de la pis­cine, elle les voyait parce qu’elle avait vu le Dr. Henn assis à cet endroit exact des cen­taines de fois, et qu’il suf­fi­sait d’a­jou­ter un deuxième homme, un Amé­ri­cain, pour que la scène prenne vie.

— Et quand Jim a dis­pa­ru, dit Klaus en bais­sant la voix, Max n’a plus été le même.

Il se pen­cha vers Nong. Ses yeux — des yeux gris, fati­gués, des yeux de jour­na­liste qui ont vu trop de choses et qui conti­nuent de regar­der par habi­tude pro­fes­sion­nelle — brillaient d’une lueur que Nong connais­sait. C’é­tait la lueur de l’his­toire. La lueur de l’homme qui tient un fil et qui veut voir où il mène.

— Il y a des gens qui disent que Max savait quelque chose. Sur la dis­pa­ri­tion. Quelque chose qu’il n’a jamais dit.

— Le doc­teur ne par­lait pas beau­coup, dit Nong.

C’é­tait la véri­té. Et c’é­tait aus­si une façon de fer­mer la conver­sa­tion, de la refer­mer comme on referme un tiroir dont on ne veut pas voir le conte­nu, parce que le conte­nu appar­tient à quel­qu’un d’autre, à un temps d’a­vant, à un monde d’a­vant, et que Nong avait appris, en vingt-sept ans de ser­vice, que cer­tains tiroirs doivent res­ter fer­més pour que la mai­son tienne debout.

Klaus sou­rit. Il com­pre­nait. Il nota quelque chose dans son cahier Clai­re­fon­taine, refer­ma le capu­chon de son sty­lo, et finit sa bière.

*

Les jours sui­vants, Klaus s’ins­tal­la dans la rou­tine de l’At­lan­ta avec l’ai­sance d’un homme qui a dor­mi dans mille hôtels et qui sait que le secret du bien-être, en voyage, n’est pas le confort mais la répé­ti­tion. Il se levait à sept heures, pre­nait son café au res­tau­rant — un café thaï, fort, sucré, ser­vi dans un verre, pas dans une tasse, car Klaus mépri­sait les tasses —, puis s’ins­tal­lait au scrip­to­rium jus­qu’à midi. Il écri­vait. Il écri­vait avec une len­teur métho­dique, rem­plis­sant les pages des cahiers Clai­re­fon­taine d’une écri­ture ser­rée, incli­née, presque illi­sible, qui res­sem­blait à du bar­be­lé cou­ché. L’a­près-midi, il des­cen­dait au bord de la pis­cine avec une Sin­gha et un livre — tou­jours un livre sur la Thaï­lande, tou­jours un livre en alle­mand, des titres que Nong ne pou­vait pas déchif­frer mais dont elle recon­nais­sait les cou­ver­tures, usées, cor­nées, anno­tées au crayon.

Il par­lait aux gens. C’é­tait sa nature — Klaus par­lait aux gens comme d’autres res­pirent, sans effort, sans inten­tion par­ti­cu­lière, par néces­si­té bio­lo­gique. Il par­lait à Mar­ga­ret, qui le trou­vait char­mant et un peu trop curieux. Il par­lait à Wan, la récep­tion­niste, qui lui racon­tait des potins sur les clients avec une gour­man­dise de com­mère. Il par­lait à Lung, le vieux por­tier, qui ne répon­dait presque jamais mais qui hochait la tête avec une sagesse de sphinx. Et il par­lait à Nong.

Il lui posait des ques­tions. Pas des ques­tions directes — Klaus n’é­tait pas un homme direct, mal­gré les appa­rences — mais des ques­tions laté­rales, des ques­tions qui appro­chaient leur sujet en spi­rale, comme un rapace qui tourne au-des­sus de sa proie avant de plon­ger. Il deman­dait à Nong com­ment on pré­pa­rait le som tam. Il deman­dait à Nong où elle ache­tait ses orchi­dées. Il deman­dait à Nong si le ven­ti­la­teur de la chambre 12 avait tou­jours fait ce bruit. Et puis, au milieu d’une phrase sur les orchi­dées ou le ven­ti­la­teur, il glis­sait un nom — Max, Jim, Muk­da, Bika­ner — et il regar­dait la réac­tion de Nong, il guet­tait le fré­mis­se­ment, le chan­ge­ment de ton, le mot qui ne venait pas.

Nong n’é­tait pas dupe. Elle avait ser­vi des gens toute sa vie, et ser­vir des gens, c’est apprendre à lire leurs inten­tions comme on lit un menu — entre les lignes, dans les blancs, dans ce qui n’est pas écrit. Klaus vou­lait quelque chose. Klaus vou­lait l’his­toire du Dr. Henn, pas l’his­toire offi­cielle, pas l’his­toire que Charles racon­tait aux jour­na­listes de CNN et du Washing­ton Post — l’his­toire du chi­miste prus­sien, de l’an­ti­ve­nin de cobra, du maha­ra­ja de Bika­ner —, mais l’autre his­toire, l’his­toire sou­ter­raine, l’his­toire des tiroirs fermés.

Et Nong se deman­dait, en cou­pant ses orchi­dées, en pelant ses ana­nas, en nour­ris­sant les chats dans le jar­din au cré­pus­cule, si cer­tains tiroirs ne devaient pas, après tout, être ouverts. Non pas pour Klaus. Non pas pour le livre. Mais pour elle. Pour que les choses qu’elle por­tait depuis vingt-sept ans puissent enfin se poser quelque part, sur une page, dans un cahier bleu, et ces­ser de peser.

Cha­pitre 6 — Noël à l’Atlanta

Charles arri­va le 22 décembre, par le vol de Londres via Dubaï. Nong le sut avant de le voir — elle enten­dit ses chaus­sures sur le damier, ce cla­que­ment net, auto­ri­taire, qui n’ap­par­te­nait qu’à lui et qui annon­çait, comme un rou­le­ment de tam­bour, l’en­trée en vigueur d’un régime d’exi­gences dont l’in­ten­si­té allait crois­sant à mesure que les fêtes approchaient.

Il ins­pec­ta le lob­by. Il ins­pec­ta le res­tau­rant. Il ins­pec­ta les chambres, une par une, avec un bloc-notes et un sty­lo, cochant des cases, notant des défauts, s’ar­rê­tant devant chaque détail comme un com­mis­saire-pri­seur devant un lot sus­pect. La tache sur le mur du cou­loir du deuxième étage — inac­cep­table. Le joint du robi­net de la chambre 17 — à chan­ger. La posi­tion du pan­neau « House Rules » dans l’es­ca­lier — déca­lée de trois cen­ti­mètres vers la gauche. Nong le sui­vait deux pas der­rière, en silence, avec l’ha­bi­tude de ces tour­nées d’ins­pec­tion qui étaient, pour Charles, ce que la prière du matin est pour un moine — un acte de foi, une réaf­fir­ma­tion quo­ti­dienne de son enga­ge­ment envers un ordre dont il était le seul gardien.

— Le menu a été cor­ri­gé ? deman­da-t-il en entrant dans le restaurant.

— Oui, dit Nong.

— Le pad thai ?

— Oui.

— Mon­trez-moi.

Nong alla cher­cher le menu. Charles l’ou­vrit à la page du pad thai, chaus­sa ses lunettes de lec­ture — des demi-lunes en écaille, iden­tiques à celles de son père —, et lut l’an­no­ta­tion à voix haute, len­te­ment, comme un avo­cat lit un article de loi devant un tri­bu­nal. L’an­no­ta­tion fai­sait quinze lignes. Elle expli­quait l’o­ri­gine du pad thai — un plat rela­ti­ve­ment récent dans la gas­tro­no­mie thaï­lan­daise, pro­mu par le pre­mier ministre Phi­bun­song­kh­ram dans les années 40 comme sym­bole du natio­na­lisme culi­naire —, sa com­po­si­tion, ses variantes régio­nales, et son sta­tut para­doxal de plat « tra­di­tion­nel » qui n’é­tait en réa­li­té qu’une inven­tion poli­tique. Charles avait ajou­té, en note de bas de page, une réfé­rence à un article du Jour­nal of the Royal Ins­ti­tute of Thailand.

— Good, dit-il. Mais il faut chan­ger « natio­na­liste » par « natio­na­li­sant ». Le pad thai n’est pas natio­na­liste. Il est natio­na­li­sant. La nuance est importante.

Nong hocha la tête. Elle chan­ge­rait « natio­na­liste » par « natio­na­li­sant ». Elle ne savait pas ce que « natio­na­li­sant » signi­fiait. Cela n’a­vait pas d’im­por­tance. Ce qui avait de l’im­por­tance, c’est que Charles le savait, et que Charles avait rai­son, car Charles avait tou­jours rai­son sur les mots, comme son père avait tou­jours rai­son sur les glaçons.

*

Le soir de Noël, Nong dres­sa la grande table du res­tau­rant. Nappe blanche — la vraie, la nappe en lin, pas la nappe en coton des jours ordi­naires. Cou­verts en étain — ceux qui res­taient, ceux qui avaient sur­vé­cu aux années sombres. Verres à pied, dépa­reillés mais propres, étin­ce­lants. Orchi­dées au centre — blanches, avec une branche de jas­min, parce que c’é­tait un soir entre un ven­dre­di et un dimanche et que Nong avait déci­dé, pour l’oc­ca­sion, de mélan­ger les fleurs, une liber­té qu’elle ne se serait jamais per­mise en pré­sence du Dr. Henn mais qu’elle s’au­to­ri­sait main­te­nant que le Dr. Henn ne des­cen­dait presque plus et que les règles, comme les murs, com­men­çaient à se fissurer.

Ils étaient neuf à table. Charles, en cos­tume sombre, che­mise blanche, pas de cra­vate — la seule conces­sion qu’il fai­sait à la cha­leur tro­pi­cale. Mar­ga­ret, en robe de lin bleu pâle, les che­veux rete­nus par une bar­rette en nacre. Klaus, en che­mise hawaïenne — une pro­vo­ca­tion muette que Charles absor­ba avec un haus­se­ment de sour­cil. Wan, la récep­tion­niste, qui avait tro­qué son uni­forme contre un sarong en soie vio­lette. Lung, le vieux por­tier, en che­mise blanche bou­ton­née jus­qu’au col, raide comme un sol­dat au garde-à-vous. Deux clients néer­lan­dais, un couple d’u­ni­ver­si­taires d’Am­ster­dam qui venaient depuis douze ans et qui par­laient de l’At­lan­ta avec la fer­veur des conver­tis. Et Som­chart, le cui­si­nier, qui avait refu­sé de s’as­seoir à table pen­dant vingt minutes avant de céder aux ins­tances de Charles, car Charles, en dépit de toute sa rigi­di­té, avait une idée pré­cise de ce qu’é­tait Noël à l’At­lan­ta, et cette idée incluait que tout le monde mange ensemble, le per­son­nel et les clients, les Thaïs et les farangs, sans distinction.

Nong ne s’as­sit pas. Elle ser­vit. C’é­tait son choix, pas celui de Charles — Charles lui avait dit de s’as­seoir, mais elle avait décli­né avec ce sou­rire infime qui signi­fiait : non, mer­ci, ma place est debout, ma place est entre la cui­sine et la table, ma place est dans le mou­ve­ment, pas dans l’im­mo­bi­li­té. Ser­vir était son lan­gage. Chaque plat posé devant un convive était une phrase. Le tom kha gai pour Mar­ga­ret — une phrase douce, cré­meuse, par­fu­mée au galan­ga et à la citron­nelle, une phrase qui disait : je sais ce que tu aimes. Le pad thai pour Klaus — une phrase copieuse, un peu trop épi­cée, une phrase qui disait : je te connais, vieux renard, tu manges trop vite et tu bois trop. Le potage pour le Dr. Henn — mais le Dr. Henn n’é­tait pas encore descendu.

Charles mon­ta le cher­cher. L’at­tente dura cinq minutes, peut-être dix. Le silence autour de la table avait la tex­ture d’un tis­su fra­gile que per­sonne n’o­sait frois­ser. Les Néer­lan­dais regar­daient leurs assiettes. Mar­ga­ret regar­dait la porte. Klaus tour­nait son verre de vin entre ses doigts — du vin, pas de la bière, parce que c’é­tait Noël et que même Klaus recon­nais­sait que cer­taines occa­sions exigent un chan­ge­ment de carburant.

Puis le Dr. Henn parut.

Il por­tait un cos­tume. Un vieux cos­tume en lin crème, trop large main­te­nant — il avait mai­gri, il mai­gris­sait sans cesse, comme si son corps se reti­rait de lui-même, se contrac­tait, se rédui­sait à l’es­sen­tiel —, avec une cra­vate en soie bleue que Nong lui avait nouée une heure plus tôt, dans sa chambre, pen­dant qu’il regar­dait par la fenêtre en par­lant de Ber­lin. Il s’ap­puyait sur sa canne à tête de dra­gon. Charles le tenait par le coude, avec une déli­ca­tesse sur­pre­nante chez un homme si raide, une déli­ca­tesse qui tra­his­sait quelque chose que Charles ne mon­trait jamais — la peur. La peur de voir son père tom­ber. La peur de voir son père dis­pa­raître. La peur de res­ter seul avec un hôtel, un damier, un lustre, et trente chats.

Le Dr. Henn s’as­sit à sa place — le bout de la table, face à la porte, comme tou­jours. Nong posa devant lui le potage. Un potage de courge but­ter­nut, épi­cé au gin­gembre et au cur­cu­ma, velou­té, d’un orange pro­fond. C’é­tait le plat qu’il aimait dans les années 70 — le plat qu’il deman­dait les soirs d’hi­ver, quand il n’y avait pas d’hi­ver à Bang­kok mais qu’il fai­sait sem­blant, parce que le Dr. Henn avait besoin de sai­sons, avait besoin de croire qu’il exis­tait un temps pour la soupe et un temps pour la salade, un temps pour le man­teau et un temps pour la che­mise, même sous les tro­piques, même à dix degrés du cercle.

Il regar­da le potage. Il regar­da la table. Il regar­da les visages autour de lui — ces visages qu’il ne recon­nais­sait peut-être pas, ou qu’il recon­nais­sait à moi­tié, comme on recon­naît un pay­sage vu en rêve, fami­lier mais déca­lé, légè­re­ment flou sur les bords.

Il leva son verre. Sa main trem­blait. Le vin — du vin rouge, un vin que Charles avait fait venir de quelque part, un vin sans impor­tance, le geste seul comp­tait — oscil­la dans le verre comme un pen­dule minuscule.

Il dit quelque chose. En alle­mand. Nong ne com­prit pas les mots, mais elle com­prit le ton — un ton de céré­mo­nie, un ton de dis­cours, le ton d’un homme qui a fait des toasts toute sa vie, devant des maha­ra­jas, des diplo­mates, des géné­raux, des espions, et qui fait ce toast-ci avec la même gra­vi­té, même si les convives ne sont qu’un pro­fes­seur de droit, une ensei­gnante cali­for­nienne, un vieux jour­na­liste, deux uni­ver­si­taires néer­lan­dais, une récep­tion­niste, un por­tier, un cui­si­nier et une femme de chambre d’Isan.

Il man­gea trois cuille­rées de potage. Puis il repo­sa la cuillère et fer­ma les yeux.

Mar­ga­ret pleu­rait. Pas avec bruit — avec dis­cré­tion, avec cette rete­nue que les femmes qui voyagent seules apprennent très tôt, cette façon de pleu­rer qui ne dérange per­sonne et qui ne demande rien. Ses larmes cou­laient sur ses joues tan­nées et tom­baient sur la nappe en lin sans faire de bruit.

Klaus rem­plit les verres. Som­chart appor­ta le plat sui­vant — un cur­ry mas­sa­man, riche, par­fu­mé, dont l’o­deur de car­da­mome et de can­nelle enva­hit la salle et recou­vrit, un ins­tant, la tristesse.

Nong alla dans la cui­sine cher­cher le des­sert — du riz gluant à la mangue, khao niao mamuang, le des­sert qu’elle pré­pa­rait mieux que per­sonne car c’é­tait le des­sert de son enfance, le des­sert d’I­san, le des­sert que sa mère fai­sait le jour de Song­kran avec les pre­mières mangues de la sai­son — et en pas­sant par le lob­by elle enten­dit, venant du vieux tourne-disque que Charles avait fait répa­rer l’an­née pré­cé­dente, la voix de Noël Coward chan­ter quelque chose de doux, de lent, de ter­ri­ble­ment anglais, une chan­son qui par­lait de voyages et de mers loin­taines et de gens qu’on ne rever­ra pas, et Nong s’ar­rê­ta une seconde au milieu du damier, entre un car­reau noir et un car­reau blanc, avec le pla­teau de khao niao mamuang dans les mains et les néons de Sukhum­vit qui cli­gno­taient au-delà de la porte vitrée, et elle pen­sa que c’é­tait un bon Noël, que c’é­tait peut-être le der­nier bon Noël, et elle reprit sa marche vers le restaurant.

Cha­pitre 7 — Dao

Elle arri­vait sur un scoo­ter rose. Un Hon­da Click, le modèle que toutes les étu­diantes de Chu­la­long­korn condui­saient, avec un auto­col­lant Hel­lo Kit­ty sur le garde-boue et un rétro­vi­seur fen­du que Nong lui deman­dait de faire répa­rer depuis six mois et que Dao ne fai­sait pas répa­rer parce que, disait-elle, elle n’a­vait besoin de voir que devant elle, pas der­rière, une phrase qui résu­mait assez bien la dif­fé­rence entre la tante et la nièce.

Dao avait vingt ans. Elle était la fille de la sœur cadette de Nong, Lek, res­tée à Isan, dans le vil­lage, avec un mari qui répa­rait des motos et quatre enfants dont Dao était l’aî­née. Dao avait quit­té Isan à dix-sept ans, sur une bourse, pour étu­dier les sciences poli­tiques à Chu­la­long­korn — la meilleure uni­ver­si­té de Thaï­lande, le genre d’en­droit où les enfants d’I­san n’al­laient pas, sauf ceux qui étaient si brillants qu’au­cun obs­tacle ne pou­vait les arrê­ter, et Dao était de ceux-là. Nong l’a­vait regar­dée gran­dir lors de ses rares visites au vil­lage — une gamine silen­cieuse, sérieuse, qui lisait des livres pen­dant que les autres enfants jouaient dans la pous­sière, et qui avait dit un jour, à douze ans, une phrase que Nong n’a­vait jamais oubliée : « Pa Nong, pour­quoi tu tra­vailles dans un hôtel pour les farangs au lieu de tra­vailler pour toi ? »

Nong n’a­vait pas répon­du. C’é­tait une ques­tion qui n’a­vait pas de réponse, ou qui en avait trop, ce qui reve­nait au même.

Dao venait aider à l’At­lan­ta cer­tains week-ends — pas par obli­ga­tion, pas vrai­ment par amour non plus, mais par une curio­si­té mêlée de pitié qui aga­çait Nong sans qu’elle sût exac­te­ment pour­quoi. Dao regar­dait l’hô­tel comme on regarde un dino­saure dans un musée — avec un inté­rêt théo­rique, une fas­ci­na­tion de sur­face, et la cer­ti­tude abso­lue que la chose expo­sée appar­tient à un monde révo­lu. Elle pre­nait des pho­tos avec son télé­phone por­table — un Nokia 3310, le der­nier modèle, qu’elle mani­pu­lait avec une dex­té­ri­té qui sidé­rait Nong — et les envoyait à ses amies avec des com­men­taires que Nong ne lisait pas mais dont elle devi­nait la teneur : « Regar­dez cet endroit, c’est fou, c’est comme un film. »

Ce same­di de jan­vier, Dao gara son scoo­ter rose der­rière le bâti­ment, accro­cha son casque au gui­don, et entra par la porte de ser­vice. Elle por­tait un jean, un t‑shirt de l’u­ni­ver­si­té — blanc, avec l’é­cus­son de Chu­la­long­korn en rouge et or —, et des bas­kets neuves qui coui­naient sur le damier du lob­by. Nong la regar­da tra­ver­ser le hall et pen­sa, comme chaque fois, que Dao mar­chait sur le damier comme si les car­reaux n’exis­taient pas, comme si le sol n’é­tait qu’un sol, un plan hori­zon­tal ordi­naire, sans his­toire, sans mémoire, sans charge. Les jeunes mar­chaient comme ça. Les jeunes mar­chaient sur le monde comme sur un trottoir.

— Sawa­dee ka, Pa Nong.

— Tu es en retard.

— Le trafic.

Le tra­fic. Bang­kok, en jan­vier 2002, était une ville de sept mil­lions d’ha­bi­tants, douze mil­lions si l’on comp­tait les ban­lieues, et le tra­fic était le sujet de conver­sa­tion natio­nal, le grand uni­fi­ca­teur, la seule chose sur laquelle les riches et les pauvres, les moines et les pros­ti­tuées, les pro­fes­seurs et les chauf­feurs de tuk-tuk étaient una­ni­me­ment d’ac­cord : le tra­fic était insup­por­table. Le Sky­train — le BTS, inau­gu­ré trois ans plus tôt — avait amé­lio­ré les choses pour ceux qui vivaient le long de Sukhum­vit et de Silom, mais pour les autres, pour la majo­ri­té, Bang­kok res­tait un enfer cli­ma­ti­sé sur roues, un embou­teillage de dix heures par jour auquel on finis­sait par s’ha­bi­tuer comme on s’ha­bi­tue à une mala­die chronique.

— Je te donne les chambres du troi­sième, dit Nong.

— Com­bien ?

— Six.

Dao gri­ma­ça. Six chambres, c’é­tait une heure et demie de tra­vail — les lits, les ser­viettes, les sols, les salles de bain, les savons. Dao détes­tait les savons. Les savons de l’At­lan­ta étaient des petits savons blancs, rec­tan­gu­laires, enve­lop­pés dans du papier por­tant le logo de l’hô­tel — un logo art déco, noir et or, que Charles avait des­si­né lui-même —, et chaque savon devait être pla­cé dans la salle de bain à un endroit pré­cis, à côté du lava­bo, paral­lèle au bord, avec le logo visible. Charles avait inclus un sché­ma dans le mémorandum.

— Pa Nong, dit Dao en mon­tant l’es­ca­lier, les bras char­gés de draps. Pour­quoi il y a pas d’ascenseur ?

— Parce qu’il n’y a pas d’ascenseur.

— Mais pourquoi ?

— Parce que le doc­teur n’a pas vou­lu d’ascenseur.

— Pour­quoi il n’a pas vou­lu d’ascenseur ?

Nong ne répon­dit pas. La vraie réponse — parce que le Dr. Henn croyait que les ascen­seurs étaient des machines de paresse, que mon­ter un esca­lier était un acte de digni­té, que le corps devait tra­vailler pour méri­ter sa chambre — était une réponse que Dao n’au­rait pas com­prise, ou qu’elle aurait com­prise et reje­tée, ce qui était pire.

*

À la pause, elles s’as­sirent dans le jar­din. Nong avait pré­pa­ré du som tam — la recette d’I­san, la vraie, avec la papaye verte râpée au mor­tier, les cre­vettes séchées, les caca­huètes, le piment, le citron vert, le sucre de palme, la sauce de pois­son. Elle avait ajou­té des crabes de rizière salés, parce que c’é­tait comme ça qu’on le fai­sait au vil­lage, et parce que les crabes de rizière salés étaient la made­leine de Nong, le goût qui la rame­nait ins­tan­ta­né­ment dans la cui­sine de sa mère, à Udon Tha­ni, à l’âge de huit ans, quand le monde était une rizière et un ciel et rien d’autre.

Dao man­gea. Elle man­gea vite, comme les étu­diants mangent — sans céré­mo­nie, sans atten­tion, avec la vora­ci­té d’un corps de vingt ans qui brûle tout ce qu’on lui donne. Elle avait son Nokia dans la main gauche et sa four­chette dans la main droite, et elle alter­nait les bou­chées et les mes­sages avec une flui­di­té de pianiste.

— Pa Nong, dit-elle entre deux tex­tos. Est-ce que tu as un compte en banque ?

— Non.

— Com­ment tu fais pour ton argent ?

— Charles me paye en liquide. Chaque mois.

Dao leva les yeux de son télé­phone. Elle regar­da sa tante avec cette expres­sion que Nong connais­sait — un mélange d’in­cré­du­li­té et de ten­dresse, l’ex­pres­sion de quel­qu’un qui découvre qu’une per­sonne qu’il aime vit dans un monde dont il ne soup­çon­nait pas l’archaïsme.

— Et tu mets l’argent où ?

— Sous mon matelas.

— Pa Nong.

— Quoi ?

— C’est 2002.

— Je sais quelle année on est.

Dao posa son télé­phone. Elle posa sa four­chette. Elle regar­da le jar­din — la jungle minia­ture, les pal­miers, les bou­gain­vil­liers, les tor­tues sur leur rocher, les chats qui som­no­laient dans les fou­gères — et elle regar­da l’im­meuble gris de l’At­lan­ta, avec ses fenêtres à per­siennes et son béton fati­gué et son antenne de télé­vi­sion rouillée qui ne cap­tait rien depuis des années, et elle regar­da le ciel au-des­sus, où l’on aper­ce­vait, entre les pal­miers, la sil­houette d’un gratte-ciel de verre qui n’exis­tait pas cinq ans plus tôt.

— Pour­quoi tu restes, Pa Nong ?

C’é­tait la ques­tion. La ques­tion que Dao posait chaque fois, sous des formes dif­fé­rentes — pour­quoi tu restes, pour­quoi tu ne pars pas, pour­quoi tu ne fais pas autre chose, pour­quoi tu passes ta vie à plier des ser­viettes en trois pour un Anglais qui vit à Bir­min­gham. Et chaque fois, Nong ne répon­dait pas, ou répon­dait à côté, ou chan­geait de sujet, parce que la vraie réponse était trop com­pli­quée, trop ancienne, trop enfouie dans les strates de vingt-sept années de pla­teaux d’argent et de damier noir et blanc.

Mais ce jour-là — peut-être à cause du som tam, peut-être à cause des crabes de rizière qui avaient le goût du vil­lage, peut-être à cause de la lumière de jan­vier qui était douce et oblique et qui don­nait au jar­din un air de pein­ture ancienne —, ce jour-là, Nong répondit.

— Parce que je suis l’At­lan­ta, dit-elle.

Dao fron­ça les sourcils.

— Com­ment ça, tu es l’Atlanta ?

Nong ramas­sa les assiettes. Elle se leva. Elle regar­da la pis­cine — la fosse aux cobras, l’eau bleue, immo­bile, pro­fonde — et elle dit, plus pour elle-même que pour Dao :

— Le doc­teur a construit les murs. Charles a écrit les règles. Mais c’est moi qui fais que ça existe. Chaque matin. Chaque jour. Les draps, les fleurs, les chats, le jus d’a­na­nas. Sans moi, c’est un bâti­ment. Avec moi, c’est un hôtel.

Elle empor­ta les assiettes dans la cui­sine. Dao res­ta assise dans le jar­din, son Nokia à la main, et pour la pre­mière fois elle ne tapa pas de mes­sage. Elle regar­da le jar­din. Elle écou­ta les oiseaux. Elle sen­tit l’o­deur du chlore mêlée au fran­gi­pa­nier. Et elle com­prit quelque chose qu’elle ne sut pas for­mu­ler, quelque chose qui avait à voir avec les racines et les arbres et la dif­fé­rence entre res­ter et être, entre habi­ter un lieu et deve­nir ce lieu.

Son télé­phone vibra. Elle regar­da l’é­cran. Un mes­sage de son amie Ploy : « Tu viens ce soir ? Siam Square, il y a un concert. »

Dao ran­gea le télé­phone dans sa poche. Elle alla aider sa tante à la cuisine.

Cha­pitre 8 — L’ombre de Jim Thompson

La pho­to était en noir et blanc, légè­re­ment jau­nie, avec cette qua­li­té gra­nu­leuse des tirages des années 60 qui donne aux visages un air de fan­tômes consen­tants. Deux hommes, debout, côte à côte, devant une mai­son en teck sur pilo­tis. Der­rière eux, un klong — l’eau sombre, des jacinthes d’eau, la proue d’une pirogue. Le pre­mier homme était grand, mince, en che­mise blanche, les manches retrous­sées, les che­veux lis­sés en arrière. L’A­mé­ri­cain. Jim Thomp­son. Le deuxième était plus petit, plus mas­sif, en cos­tume de lin, avec des lunettes rondes et un sou­rire en coin — pas un sou­rire joyeux, plu­tôt le sou­rire d’un homme qui sait quelque chose de drôle et qui ne le dira pas. Max Henn.

Klaus avait posé la pho­to sur le bureau à cylindre du scrip­to­rium, entre un cahier Clai­re­fon­taine ouvert et un verre de Sin­gha tiède. Il était onze heures du soir. Le lob­by était désert — les clients dor­maient, Wan som­no­lait der­rière la récep­tion, les chats occu­paient leurs postes noc­turnes sur le cana­pé rond et dans les recoins. Le ven­ti­la­teur du pla­fond tour­nait avec son bruit de métro­nome fati­gué. Bang­kok, au-delà de la porte vitrée, pul­sait d’une vie qui ne s’ar­rê­tait jamais — les moteurs, les klaxons, les basses loin­taines d’un bar de Nana Pla­za, le cri d’un ven­deur de nouilles ambulant.

Nong regar­dait la pho­to. Elle était venue éteindre les lumières du lob­by — c’é­tait le der­nier geste de sa jour­née, un rituel de fer­me­ture, comme le pla­teau d’argent était le rituel d’ou­ver­ture — et Klaus l’a­vait inter­cep­tée d’un geste, d’un « Nong, viens voir, une minute ».

— C’est la mai­son de Thomp­son, dit Klaus. Au bord du klong. 1964, peut-être 65. Regarde comme ils sont proches. Regarde la main de Max sur l’é­paule de Jim. Ce ne sont pas deux connais­sances. Ce sont des frères.

Nong regar­da la main. Une grande main, la main d’un chi­miste, posée sur l’é­paule de l’A­mé­ri­cain avec une assu­rance de pro­prié­taire — pas pos­ses­sive, mais natu­relle, la main d’un homme qui a l’ha­bi­tude de tou­cher l’autre, qui par­tage avec lui une inti­mi­té de vieux complices.

— Ils se voyaient tout le temps, dit Klaus. Pas seule­ment à l’At­lan­ta. Par­tout. Chez Thomp­son, chez Max, dans les res­tau­rants, dans les klongs. Ils fai­saient du bateau ensemble. Ils col­lec­tion­naient les anti­qui­tés ensemble. Jim avait sa soie, Max avait ses cobras, mais au fond c’é­taient les mêmes hommes — des Occi­den­taux tom­bés amou­reux de la Thaï­lande, des aven­tu­riers recon­ver­tis en hommes d’af­faires, des anciens espions qui ne pou­vaient pas s’empêcher de jouer aux espions.

Il but une gor­gée de bière.

— Et puis il y a 1967, dit-il.

  1. Le dimanche de Pâques. Jim Thomp­son sort de sa vil­la dans les Came­ron High­lands, en Malai­sie, pour une pro­me­nade après le déjeu­ner. Il ne revient pas. On le cherche pen­dant des jours, des semaines, des mois. On ne le retrouve jamais. Pas de corps, pas de trace, pas d’ex­pli­ca­tion. Juste un homme qui sort d’une mai­son et qui dis­pa­raît, comme absor­bé par la jungle, comme effa­cé. L’af­faire devient la plus grande énigme de l’A­sie du Sud-Est — plus célèbre que n’im­porte quel coup d’É­tat, plus durable que n’im­porte quelle guerre. Des livres sont écrits, des théo­ries avan­cées. Un acci­dent de chasse. Un enlè­ve­ment par les com­mu­nistes malais. Un assas­si­nat par la CIA. Un sui­cide dégui­sé. Rien n’est prou­vé. Rien n’est réso­lu. Jim Thomp­son reste un trou dans le réel, une absence en forme d’homme.

— Tu sais ce que Max a fait quand il a appris la dis­pa­ri­tion ? deman­da Klaus.

Nong secoua la tête.

— Rien. Il n’a rien fait. Pas de décla­ra­tion, pas d’in­ter­view, pas de lettre. Rien. Son meilleur ami dis­pa­raît et il ne dit pas un mot. Pas un seul mot public en trente-cinq ans.

Klaus tapo­ta la pho­to du doigt.

— C’est ça qui m’in­té­resse, Nong. Le silence. Le silence de Max. Qu’est-ce qu’on cache quand on se tait aus­si longtemps ?

Nong reprit la pho­to. Elle la regar­da de plus près — les deux visages, le klong, la mai­son en teck, les jacinthes d’eau. Elle pen­sa aux années qui avaient sui­vi, aux années qu’elle avait connues, aux soirs où le Dr. Henn s’as­seyait seul au bord de la pis­cine et regar­dait l’eau sans bou­ger, sans par­ler, pen­dant des heures, avec cette fixi­té de sta­tue que Nong avait prise pour de la séni­li­té ou de la fatigue mais qui était peut-être autre chose — peut-être le regard d’un homme qui contemple une sur­face sous laquelle il sait que quelque chose dort.

— Le doc­teur ne par­lait pas de Jim Thomp­son, dit Nong. Jamais.

— Jamais ?

— Une fois. Une seule fois. Il m’a dit : « Jim savait nager. » C’est tout. Il a dit ça et il est mon­té dans sa chambre.

Klaus nota la phrase dans son cahier. « Jim savait nager. » Il la relut. Il la sou­li­gna. Puis il res­ta silen­cieux, le sty­lo en l’air, et Nong vit dans ses yeux cette lueur qu’elle connais­sait, la lueur du jour­na­liste qui tient son fil, sauf que cette fois le fil menait quelque part de pro­fond, quelque part de sombre, quelque part sous la sur­face bleue et chlo­rée de la fosse aux cobras.

*

Charles les trou­va à minuit.

Il des­cen­dait de la chambre de son père — il mon­tait chaque soir, depuis son arri­vée, pour véri­fier que le Dr. Henn dor­mait, pour ajus­ter la cou­ver­ture, pour poser un verre d’eau sur la table de nuit, des gestes de fils que per­sonne ne le voyait faire et dont il ne par­lait jamais. Il tra­ver­sa le lob­by, aper­çut Klaus au scrip­to­rium, aper­çut la pho­to sur le bureau, et s’arrêta.

— What is that? dit-il.

Sa voix était neutre. Trop neutre. La neu­tra­li­té de Charles était comme le silence de Max — elle cachait quelque chose.

— A pho­to­graph, dit Klaus. Your father and Jim Thomp­son. 1964 or 65. I found it in an archive in Ber­lin. The Bun­de­sar­chiv. A col­lec­tion of docu­ments rela­ted to —

— I know what it is, cou­pa Charles.

Il prit la pho­to. Il la regar­da long­temps. Son visage ne chan­gea pas — Charles avait un visage entraî­né, un visage d’a­vo­cat, un visage qui ne lais­sait rien pas­ser —, mais ses mains, ses mains trem­blaient, imper­cep­ti­ble­ment, comme les mains de son père quand il avait levé son verre le soir de Noël.

— Klaus, dit Charles. My father is dying.

— I know.

— He is nine­ty-six years old and he is dying and he does not need a jour­na­list rum­ma­ging through his past.

— I’m not rum­ma­ging. I’m —

— You are rum­ma­ging. You are always rum­ma­ging. It is what you do. You rum­mage through other peo­ple’s lives and you call it journalism.

Le lustre de Bohême pen­dait entre eux, immo­bile, avec ses pen­de­loques de cris­tal qui ne tin­taient jamais, sauf quand un camion pas­sait sur l’au­to­route sur­éle­vée der­rière l’hô­tel et que la vibra­tion tra­ver­sait les murs et fai­sait chan­ter le verre pen­dant une seconde — un tin­te­ment infime, presque inau­dible, que seule Nong per­ce­vait, parce que Nong per­ce­vait tout ce qui se pas­sait dans cet hôtel, chaque vibra­tion, chaque cou­rant d’air, chaque chan­ge­ment de lumière.

— Your father was an extra­or­di­na­ry man, dit Klaus. The world deserves to know his story.

— The world does not deserve any­thing. The world has never deser­ved any­thing. And my father’s sto­ry is not yours to tell.

Charles repo­sa la pho­to sur le bureau. Il lis­sa sa che­mise — un geste de recom­po­si­tion, un geste d’homme qui reprend le contrôle de lui-même et de la pièce et du monde autour de lui. Il se tour­na vers Nong.

— Nong. Ne lui par­lez plus de mon père.

C’é­tait un ordre. Pas un ordre bru­tal — Charles ne don­nait jamais d’ordres bru­taux, Charles don­nait des ordres enve­lop­pés dans du coton et de la syn­taxe, des ordres qui res­sem­blaient à des sug­ges­tions mais qui n’en étaient pas. Nong hocha la tête. Elle ne dit pas oui. Elle ne dit pas non. Elle hocha la tête, ce qui, en thaï, peut signi­fier n’im­porte quoi — l’ac­cord, le refus, l’in­dif­fé­rence, la poli­tesse, ou sim­ple­ment le fait d’a­voir entendu.

Charles mon­ta se cou­cher. Klaus ran­gea la pho­to dans son cahier. Nong étei­gnit les lumières du lob­by, une par une — d’a­bord la lampe de la récep­tion, puis les appliques du mur, puis le lustre de Bohême, en der­nier, tou­jours en der­nier, parce que le lustre était la der­nière chose à s’é­teindre et la pre­mière à se ral­lu­mer, comme un cœur qui ne dort jamais tout à fait.

Dans l’obs­cu­ri­té, les chats ouvraient leurs yeux phos­pho­res­cents. Le stan­dard télé­pho­nique émet­tait un bour­don­ne­ment conti­nu, le bour­don­ne­ment d’un appa­reil qui attend un appel depuis cin­quante ans. La pis­cine, dehors, reflé­tait la lune. L’eau était noire et calme, et si l’on regar­dait assez long­temps, assez fixe­ment, on pou­vait ima­gi­ner — mais Nong n’i­ma­gi­nait pas, Nong ne fai­sait jamais ça — on pou­vait ima­gi­ner que sous la sur­face, tout au fond, dans la vase et le chlore et les sou­ve­nirs, les cobras dor­maient encore.

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La fosse
aux cobras

La fosse aux cobras

Cha­pitres 1 à 4

Atlan­ta Hotel, Bangkok

2001 – 2002

Cha­pitre 1 — Le pla­teau d’argent

Le pla­teau n’é­tait pas en argent. Étain, peut-être, ou un alliage que per­sonne n’a­vait jamais su nom­mer, mais Nong l’ap­pe­lait le pla­teau d’argent parce que c’é­tait ain­si que le Dr. Henn l’a­vait appe­lé la pre­mière fois, en 1974, quand elle avait dix-huit ans et ne com­pre­nait pas un mot d’an­glais. « The sil­ver tray, Nong. Always the sil­ver tray. » Elle avait com­pris sil­ver. Elle avait com­pris tray. Le reste avait sui­vi, mot après mot, année après année, comme les car­reaux noirs et blancs du lob­by qu’on appre­nait à tra­ver­ser sans les regar­der, à force.

Six heures du matin. Octobre. Bang­kok n’a­vait pas de sai­sons, disaient les tou­ristes, mais ils se trom­paient. Il y avait la sai­son où la cha­leur mon­tait du sol comme une haleine de chien et la sai­son où elle tom­bait du ciel comme un cou­vercle. En octobre, c’é­tait les deux à la fois, et la mous­son cra­chait ses der­nières averses avec une sorte de las­si­tude, comme si même la pluie en avait assez.

Nong tra­ver­sa la cui­sine pieds nus. Elle avait tou­jours tra­vaillé pieds nus, sauf les jours où Charles était là — Charles exi­geait des chaus­sures, Charles exi­geait beau­coup de choses, et toutes ces choses avaient un rap­port avec l’An­gle­terre. Elle posa l’a­na­nas sur la planche. Il venait de Rat­cha­bu­ri, un bon ana­nas, petit, dense, à la chair presque orange. Elle le pela au cou­teau, en spi­rale, len­te­ment, reti­rant les yeux un par un avec la pointe — un geste qu’elle avait fait peut-être trente mille fois. Elle cal­cu­la : vingt-sept ans, trois cent soixante-cinq jours, moins les jours où il n’y avait pas d’a­na­nas au mar­ché, moins les jours de fer­me­ture, moins les jours de crue quand Sukhum­vit se trans­for­mait en rivière. Vingt-cinq mille fois, peut-être. Ses mains fai­saient le geste sans elle. Ses mains avaient leur propre mémoire, plus fiable que la sienne.

Le jus. Le presse-agrumes était un modèle alle­mand des années 60 que le Dr. Henn avait fait venir de Ham­bourg et que per­sonne n’a­vait jamais rem­pla­cé parce que per­sonne ne savait où en trou­ver un sem­blable. La mani­velle grin­çait. Le jus tom­bait dans le bol en céra­mique bleue, épais, mous­seux, d’un jaune presque indé­cent. Nong le fil­tra à tra­vers un linge, ver­sa dans le grand verre — tou­jours le même, un verre à pied dépa­reillé, légè­re­ment ébré­ché sur le bord, qui datait de l’é­poque où l’At­lan­ta avait du cris­tal. Gla­çons. Trois. Jamais deux, jamais quatre. Le Dr. Henn avait dit trois. Le Dr. Henn avait dit beau­coup de choses, autre­fois, et Nong les avait toutes rete­nues, même celles qu’elle n’a­vait pas comprises.

Elle posa le verre sur le pla­teau, à côté de la ser­viette pliée en tri­angle — encore une ins­truc­tion du doc­teur, qui remon­tait à un temps si loin­tain que l’ins­truc­tion elle-même était deve­nue une relique, un fos­sile com­por­te­men­tal, un geste dont plus per­sonne ne connais­sait la rai­son mais que tout le monde accom­plis­sait parce qu’il avait tou­jours été accom­pli. L’At­lan­ta fonc­tion­nait ain­si. L’At­lan­ta fonc­tion­nait par accu­mu­la­tion de gestes que per­sonne ne remet­tait en ques­tion, parce que remettre en ques­tion un geste, c’é­tait remettre en ques­tion le doc­teur, et remettre en ques­tion le doc­teur, c’é­tait remettre en ques­tion l’hô­tel, et remettre en ques­tion l’hô­tel, c’é­tait remettre en ques­tion le sol même sous vos pieds, le damier noir et blanc, les murs, le lustre de cris­tal de Bohême, les cana­pés cra­moi­sis, toute la struc­ture absurde et magni­fique de ce lieu qui n’au­rait jamais dû exister.

Nong tra­ver­sa le lobby.

C’é­tait son moment pré­fé­ré. Six heures dix, peut-être six heures quinze. Per­sonne. Les chats dor­maient sur le cana­pé rond — Som­chai, le tigré borgne, lové contre la cuisse de bronze du bas­set en sta­tue, et Piak, la chatte blanche aux oreilles déchi­rées, allon­gée sur l’ac­cou­doir comme une duchesse. La lumière entrait par les portes vitrées et frap­pait le sol en dia­go­nale, trans­for­mant les car­reaux blancs en rec­tangles d’or pâle et lais­sant les car­reaux noirs dans leur obs­cu­ri­té. Le lustre pen­dait immo­bile. L’es­ca­lier mon­tait en courbe vers l’é­tage, avec sa rampe de fer for­gé et son mur rouge à rayures blanches — « comme un paquet cadeau », avait dit un jour un client aus­tra­lien, et Nong avait trou­vé ça assez juste. Le stan­dard télé­pho­nique ancien occu­pait son poste der­rière la récep­tion, un objet en baké­lite noire héris­sé de fiches et de câbles que Nong savait encore action­ner et que les clients pho­to­gra­phiaient comme s’il s’a­gis­sait d’un ani­mal en voie d’ex­tinc­tion, ce qui, d’une cer­taine façon, était le cas.

Elle posa le pla­teau sur le comp­toir de la récep­tion. Wan, la récep­tion­niste de nuit, dor­mait la tête sur les bras, à côté du registre ouvert. Nong ne la réveilla pas. Elle redres­sa le vase de fleurs — des orchi­dées, tou­jours des orchi­dées, pas les grosses orchi­dées vul­gaires qu’on ven­dait aux tou­ristes dans la rue, mais des petites, des modestes, cou­leur lavande, que Nong allait cher­cher elle-même au mar­ché de Pak Khlong Talat le dimanche à l’aube.

Un bruit à l’é­tage. Le frois­se­ment d’une porte. Puis des pas, lents, hési­tants, et le tapo­te­ment d’une canne sur le car­re­lage. Le Dr. Henn descendait.

Il por­tait son pei­gnoir bleu — il n’y en avait qu’un, un pei­gnoir en coton égyp­tien que Nong lavait à la main chaque semaine et dont le col était usé jus­qu’à la trame. Il avait des pan­toufles en cuir, aus­si vieilles que le pei­gnoir, qui pro­dui­saient sur les marches un son doux, régu­lier, presque musi­cal. Il tenait la rampe de la main gauche. De la main droite il tenait sa canne — une canne en teck, tête de dra­gon, qu’il pré­ten­dait avoir reçue du maha­ra­ja de Bika­ner en 1943 et que Charles pré­ten­dait avoir été ache­tée à un bro­can­teur de Cha­tu­chak en 1988. Les deux ver­sions étaient pro­ba­ble­ment fausses.

Nong s’a­van­ça au bas de l’es­ca­lier. Elle ne l’ai­dait pas à des­cendre — il refu­sait toute aide, il avait tou­jours refu­sé toute aide, c’é­tait peut-être la seule chose qui n’a­vait pas chan­gé depuis qu’elle le connais­sait. Elle atten­dait, sim­ple­ment, les mains jointes devant le ventre, dans la pos­ture que les femmes d’I­san adoptent devant les anciens, et qui est à mi-che­min entre le res­pect et la vigi­lance, parce qu’on ne sait jamais si un ancien va tomber.

Il attei­gnit le lob­by. Ses yeux — presque aveugles main­te­nant, voi­lés d’un blanc lai­teux — balayèrent l’es­pace comme s’ils cher­chaient quelque chose. Som­chai le chat leva la tête, bâilla, se ren­dor­mit. Le doc­teur regar­da Nong. Il ne la recon­nais­sait pas tou­jours. Cer­tains matins, elle était Nong. D’autres matins, elle était Muk­da — sa femme, la chi­miste thaï­lan­daise qu’il avait aimée et dont il s’é­tait sépa­ré trente ans plus tôt. D’autres matins encore, elle était per­sonne, une sil­houette dans un pei­gnoir bleu reflé­tée dans un car­reau noir.

— Der Maha­rad­scha war­tet, dit-il.

Le maha­ra­ja attend.

Nong ne par­lait pas alle­mand, mais elle avait appris cette phrase. Il la disait sou­vent, ces der­niers temps.

— Oui, doc­teur, dit-elle en thaï. Mais d’a­bord le jus d’ananas.

Elle le gui­da vers le cana­pé. Il s’as­sit. Piak la chatte sau­ta de l’ac­cou­doir avec un miau­le­ment indi­gné. Nong alla cher­cher le pla­teau, revint, posa le verre devant lui. Il but une gor­gée, puis une autre, puis repo­sa le verre. Ses lèvres remuèrent. Il dit quelque chose que Nong n’en­ten­dit pas, ou qu’elle enten­dit sans com­prendre, un mot qui n’ap­par­te­nait à aucune des trois langues qu’il mélan­geait désor­mais en une seule bouillie crépusculaire.

Le télé­phone son­na. Wan se réveilla en sur­saut, ren­ver­sa le vase d’or­chi­dées, jura, décrocha.

— Atlan­ta Hotel, good morning.

C’é­tait Charles, depuis Bir­min­gham. Il appe­lait chaque matin à la même heure — midi en Angle­terre, six heures à Bang­kok — avec la régu­la­ri­té maniaque d’un homme qui essaie de contrô­ler un monde situé à dix mille kilo­mètres. Wan lui pas­sa le com­bi­né. Charles vou­lait savoir si le pan­neau « Sex Tou­rists Not Wel­come » avait été rever­nis. Charles vou­lait savoir si le menu du res­tau­rant avait été cor­ri­gé — il avait trou­vé une faute de frappe dans l’an­no­ta­tion du pad thai végé­ta­rien. Charles vou­lait savoir com­ment allait son père.

Nong n’é­cou­tait pas. Elle regar­dait le Dr. Henn boire son jus d’a­na­nas dans la lumière du matin, sur le cana­pé rond, sous le lustre de Bohême, avec le chat tigré qui s’é­tait réins­tal­lé contre sa cuisse, et elle pen­sait que c’é­tait exac­te­ment comme ça depuis vingt-sept ans, et que c’é­tait exac­te­ment comme ça depuis tou­jours, et que rien ne chan­ge­rait jamais, et que tout avait déjà changé.

Cha­pitre 2 — La fosse aux cobras

Elle était arri­vée en mars 1974, par le bus de nuit depuis Udon Tha­ni. Dix-huit ans. Un sac en toile. Une adresse grif­fon­née sur un papier par sa tante Bua, qui tra­vaillait dans une blan­chis­se­rie de Silom et qui avait enten­du dire qu’un hôtel de Sukhum­vit cher­chait une fille pour faire les chambres. « Un hôtel tenu par un farang, avait dit tante Bua. Un vieux farang bizarre. Mais il paye. »

Le bus l’a­vait dépo­sée à Eka­mai à cinq heures du matin. Bang­kok était un choc — non pas le bruit, car Nong venait d’un vil­lage où les coqs, les chiens et les haut-par­leurs du temple fai­saient un vacarme consi­dé­rable dès l’aube, mais la den­si­té. La den­si­té des odeurs, la den­si­té des corps, la den­si­té de la lumière elle-même, qui sem­blait plus épaisse ici, plus jaune, char­gée de gaz d’é­chap­pe­ment et de fumée de char­bon. Elle avait mar­ché jus­qu’à Sukhum­vit en sui­vant les indi­ca­tions de sa tante — tout droit, puis tour­ner au grand arbre, puis lon­ger le klong — sauf que le klong avait été en par­tie com­blé et que le grand arbre avait été cou­pé, et qu’elle s’é­tait per­due trois fois avant de trou­ver le Soi 2.

Il y avait encore des ver­gers. Elle s’en sou­ve­nait très bien — des man­guiers, des jac­quiers, un petit ter­rain vague où des poules pico­traient entre des pneus aban­don­nés. Le Soi 2 n’é­tait pas une rue, c’é­tait un che­min, un sen­tier bor­dé de clô­tures basses et de mai­sons en bois, au bout duquel se dres­sait un bloc de béton gris qui res­sem­blait à un immeuble de bureaux ou à un petit hôpi­tal. L’Atlanta.

Elle avait pous­sé la porte vitrée. Le lob­by — mais elle ne connais­sait pas le mot lob­by, elle ne connais­sait aucun mot de cette vie-là — l’a­vait sai­sie. Le sol en damier. Le lustre. L’es­ca­lier qui mon­tait en tour­nant comme un ser­pent dres­sé. Le cana­pé rond, rouge, immense, au milieu de tout, comme un trône ou un autel. Et le silence. Un silence de cathé­drale, de caverne, un silence qui n’a­vait rien à voir avec le silence des rizières d’I­san — celui-ci était fabri­qué, vou­lu, entre­te­nu, un silence de biblio­thèque ou de musée, et Nong avait com­pris, sans pou­voir le for­mu­ler, qu’elle entrait dans un lieu qui avait des règles, et que ces règles étaient aus­si anciennes et aus­si incom­pré­hen­sibles que celles du temple de son village.

Le Dr. Henn était assis dans un fau­teuil, près de la récep­tion. Il lisait le Bang­kok Post. Il por­tait un cos­tume en lin blanc, frois­sé, et des lunettes rondes à mon­ture d’é­caille. Il avait soixante-huit ans mais en parais­sait davan­tage — grand, sec, le visage buri­né par quelque chose qui n’é­tait pas le soleil, plu­tôt une irri­ta­tion per­ma­nente contre le monde. Il avait levé les yeux, regar­dé Nong par-des­sus ses lunettes, et dit quelque chose en anglais qu’elle n’a­vait pas compris.

— Bua, dit Nong. Tante Bua.

Il avait hoché la tête. Il avait plié son jour­nal. Il s’é­tait levé — il était très grand, une mon­tagne d’os et de lin blanc — et avait fait signe à Nong de le suivre.

Il lui avait mon­tré l’hô­tel. Pas comme un patron montre son éta­blis­se­ment à une nou­velle employée, mais comme un roi montre son royaume à un visi­teur étran­ger, avec une fier­té mêlée de mélan­co­lie, car le royaume avait connu des jours meilleurs. Les chambres de l’é­tage — petites, spar­tiates, avec leurs lits étroits et leurs ven­ti­la­teurs au pla­fond et leurs fenêtres à per­siennes qui don­naient sur le jar­din tro­pi­cal. La salle à man­ger, avec ses tables rondes et ses chaises en rotin et ses nappes blanches et ses menus enca­drés sur le mur. La cui­sine, vaste, car­re­lée, où un cui­si­nier dont Nong ne se rap­pe­lait plus le nom décou­pait des légumes avec une concen­tra­tion de chi­rur­gien. Le scrip­to­rium — une alcôve à côté de la récep­tion, avec des bureaux à cylindre en bois sombre, du papier à lettres, des enve­loppes, des crayons taillés. « For the wri­ters », avait dit le Dr. Henn, et Nong avait com­pris le mot wri­ters, et elle avait trou­vé étrange qu’un hôtel ait un endroit spé­cia­le­ment réser­vé à l’é­cri­ture, comme si écrire était un besoin aus­si fon­da­men­tal que man­ger ou dormir.

Puis il l’a­vait emme­née dehors. Le jar­din. Le jar­din était extra­or­di­naire — pas un jar­din des­si­né, pas un jar­din entre­te­nu, mais une jungle minia­ture, une explo­sion de ver­dure empri­son­née entre les murs de béton, avec des pal­miers, des bou­gain­vil­liers, des fran­gi­pa­niers, des fou­gères géantes, des lianes, des orchi­dées sau­vages accro­chées aux troncs, et par­tout des bruits d’oi­seaux, des bruis­se­ments, des cra­que­ments, comme si la forêt elle-même pro­tes­tait contre l’es­pace trop étroit qu’on lui avait assigné.

Et au milieu du jar­din, la piscine.

Le Dr. Henn s’é­tait arrê­té au bord. Il avait posé ses mains sur la balus­trade en fer — une balus­trade rouillée, dont la pein­ture blanche s’é­caillait. La pis­cine était grande, rec­tan­gu­laire, d’un bleu pro­fond, presque noir dans l’ombre des pal­miers. À une extré­mi­té, un plon­geoir en pierre s’a­van­çait au-des­sus de l’eau. À l’autre, un esca­lier de pierre des­cen­dait dans le bas­sin. L’eau était immo­bile, opaque, comme un œil qui regarde le ciel sans ciller.

— Snakes, avait dit le Dr. Henn.

Il avait fait un geste cir­cu­laire, englo­bant la pis­cine, le plon­geoir, les pal­miers, tout.

— Before. Snakes. Cobras. Hier.

Nong avait com­pris. Avant, il y avait des ser­pents. Avant, c’é­tait une fosse. Avant, cet endroit où des farangs en maillot de bain venaient flot­ter dans l’eau chlo­rée était un trou plein de cobras dont on extra­yait le venin pour l’en­voyer en Amé­rique. Elle avait regar­dé la pis­cine avec un res­pect nou­veau. Dans sa culture, les ser­pents n’é­taient pas des ani­maux ordi­naires. Les nagas gar­daient les temples. Les cobras pro­té­geaient le Boud­dha pen­dant sa médi­ta­tion. Une fosse à cobras trans­for­mée en pis­cine, c’é­tait un lieu de pou­voir, un lieu où quelque chose d’an­cien dor­mait sous la surface.

Elle n’a­vait jamais nagé dans cette pis­cine. En vingt-sept ans, pas une seule fois. Elle la net­toyait, elle ramas­sait les feuilles de fran­gi­pa­nier qui tom­baient à la sur­face, elle véri­fiait le chlore, elle éta­lait les ser­viettes sur les tran­sats, mais elle ne nageait pas. Ce n’é­tait pas une ques­tion de pudeur ou de hié­rar­chie — per­sonne ne lui avait inter­dit de nager. C’é­tait une ques­tion de res­pect. On ne nage pas dans un lieu de pou­voir. On le sert.

*

En 1974, l’At­lan­ta n’é­tait plus le pre­mier hôtel de Bang­kok. Il n’é­tait même plus le deuxième, ni le troi­sième. Le Dusit Tha­ni avait ouvert ses portes trois ans plus tôt, avec ses vingt-trois étages et son hall de marbre et ses ascen­seurs dorés, et l’O­rien­tal, au bord du fleuve, était déjà le palace que le monde entier connaî­trait bien­tôt. L’At­lan­ta était une curio­si­té, un ves­tige, un endroit où s’é­chouaient ceux que les grands hôtels n’in­té­res­saient pas ou ne pou­vaient pas payer.

Les hip­pies. Nong les avait trou­vés étranges et inof­fen­sifs — ces jeunes Occi­den­taux aux che­veux longs, pieds nus, qui sen­taient le pat­chou­li et la sueur, qui fumaient sur la ter­rasse en regar­dant le ciel avec des yeux immenses, qui jouaient de la gui­tare le soir au bord de la pis­cine et qui appe­laient le Dr. Henn « Max » avec une fami­lia­ri­té qui le fai­sait grin­cer des dents mais qu’il tolé­rait, car ils étaient gen­tils, au fond, et ils payaient, pas beau­coup, mais ils payaient, et l’At­lan­ta avait besoin d’argent.

Ils venaient d’Inde, la plu­part. Ils avaient tra­ver­sé l’Af­gha­nis­tan, le Pakis­tan, le Népal. Ils avaient des his­toires de temples, d’ash­rams, de gou­rous. Le Dr. Henn les écou­tait avec un mélange d’a­ga­ce­ment et de fas­ci­na­tion — lui aus­si avait été en Inde, lui aus­si avait ser­vi un maha­ra­ja, mais son Inde à lui était une Inde de palais et de pro­to­cole, pas une Inde de haschisch et de man­tras. « They think India is a spi­ri­tual expe­rience, disait-il à Nong, qui ne com­pre­nait pas encore toutes les nuances. India is not a spi­ri­tual expe­rience. India is a very hot coun­try full of very dif­fi­cult people. I should know. I lived there. »

Et il y avait les sol­dats. Pas beau­coup, en 1974 — la plu­part étaient déjà par­tis, la guerre finis­sait, ou plu­tôt elle s’é­crou­lait, elle tom­bait en mor­ceaux comme un bâti­ment miné, et les der­niers Amé­ri­cains qui traî­naient encore à Bang­kok avaient l’air de gens qui savent qu’ils sont au mau­vais endroit au mau­vais moment mais qui ne savent pas où aller. Nong les croi­sait par­fois dans le lob­by — des hommes en civil, che­mise à fleurs, visages fer­més, qui buvaient au bar de l’hô­tel des bières qu’ils ne finis­saient pas. Ils ne par­laient pas beau­coup. Ils regar­daient le damier du sol comme s’ils comp­taient les carreaux.

Le Dr. Henn disait que le géné­ral West­mo­re­land avait séjour­né à l’At­lan­ta dans les années 60. Il le disait avec une fier­té amère — fier que son hôtel ait héber­gé un géné­ral, amer que ce géné­ral ait per­du une guerre. Nong ne savait pas qui était West­mo­re­land. Elle ne savait pas grand-chose de la guerre du Viet­nam, sinon qu’elle avait ren­du Sukhum­vit bruyant et dan­ge­reux et plein de bars où des filles de son âge dan­saient pour des hommes qui auraient pu être leurs pères. Tante Bua l’a­vait pré­ve­nue : « Ne va jamais à Nana Pla­za. Ne va jamais à Soi Cow­boy. Ne parle pas aux farangs dans la rue. » Nong avait obéi. Elle n’a­vait pas besoin d’al­ler à Nana Pla­za. Elle avait l’Atlanta.

Elle apprit les rituels. Le jus d’a­na­nas le matin — le presse-agrumes alle­mand, la spi­rale, les trois gla­çons. Le linge — les draps ami­don­nés, les ser­viettes pliées en trois, pas en deux, jamais en deux. Les fleurs — orchi­dées le lun­di, le mer­cre­di et le ven­dre­di, jas­min le mar­di et le jeu­di, fran­gi­pa­niers le week-end. Les chats — ils étaient cinq à l’é­poque, cinq chats errants que le Dr. Henn avait recueillis et nom­més d’a­près des villes alle­mandes : Ber­lin, Mün­chen, Ham­burg, Dres­den, Köln. Nong les nour­ris­sait le soir, dans la cui­sine, avec les restes du res­tau­rant — du riz, du pois­son, par­fois un peu de cette sau­cisse alle­mande que le Dr. Henn fai­sait venir de Dieu sait où et que les chats adoraient.

Elle apprit le Dr. Henn. C’é­tait le plus dif­fi­cile. Il n’é­tait pas méchant — il était impos­sible. Il exi­geait la per­fec­tion dans les moindres choses et par­don­nait les grandes catas­trophes avec un haus­se­ment d’é­paules. Il pou­vait entrer dans une colère ter­rible parce qu’une tasse avait été posée sans sa sou­coupe, puis contem­pler un pla­fond qui fuyait avec une séré­ni­té phi­lo­so­phique. Il par­lait trois langues en même temps — anglais avec les clients, alle­mand avec lui-même, thaï avec Nong et le per­son­nel, un thaï approxi­ma­tif, gram­ma­ti­ca­le­ment anar­chique, mais pro­non­cé avec une assu­rance de prince qui don­nait à chaque phrase l’au­to­ri­té d’un décret royal. Il man­geait seul, à sa table, dans le res­tau­rant, tou­jours la même table, près de la fenêtre, et il man­geait len­te­ment, métho­di­que­ment, comme un homme qui sait que man­ger est un acte sérieux, un acte de résis­tance contre le désordre du monde.

Nong le regar­dait. Elle le regar­dait comme on regarde un monu­ment — de loin, avec un mélange de res­pect et de per­plexi­té. Elle ne l’ai­mait pas, pas encore. L’a­mour vien­drait plus tard, comme les orchi­dées qui finissent par pous­ser sur n’im­porte quel tronc si on leur laisse le temps. Pour l’ins­tant, elle le ser­vait. Elle ser­vait le pla­teau d’argent, les draps ami­don­nés, les chats, la fosse aux cobras, le damier noir et blanc, le lustre de Bohême, tout l’é­di­fice impro­bable de cet hôtel fon­dé par un chi­miste prus­sien en fuite qui avait trans­for­mé un labo­ra­toire à ser­pents en der­nier bas­tion de la civi­li­sa­tion au fond d’un soi de Bangkok.

Et Sukhum­vit chan­geait. Chaque mois, quelque chose dis­pa­rais­sait — un ver­ger, une mai­son en bois, un ter­rain vague — et quelque chose appa­rais­sait — un bar, un immeuble, un néon. Le klong fut défi­ni­ti­ve­ment com­blé. Les poules du ter­rain vague furent rem­pla­cées par un par­king. Les man­guiers furent abat­tus pour faire place à un mas­sage par­lour dont l’en­seigne cli­gno­tait en rose jus­qu’à trois heures du matin. Nong obser­vait la trans­for­ma­tion depuis la porte vitrée du lob­by, comme on observe une marée mon­tante depuis un rocher. L’eau mon­tait. Le rocher tenait. Mais l’eau montait.

Cha­pitre 3 — Margaret

Elle arri­vait tou­jours un mar­di. Nong ne savait pas pour­quoi un mar­di — peut-être les billets étaient-ils moins chers ce jour-là, peut-être était-ce une super­sti­tion, peut-être était-ce sim­ple­ment l’ha­bi­tude, et l’ha­bi­tude, à l’At­lan­ta, avait force de loi. Mar­ga­ret arri­vait un mar­di, en fin d’a­près-midi, par le taxi depuis Don Muang, avec une seule valise en cuir brun, tou­jours la même, une valise à fer­moirs dorés dont les coins étaient usés jus­qu’au car­ton et qui sen­tait le cuir ancien et le savon à la lavande. Nong recon­nais­sait cette odeur avant même de voir la valise. Elle recon­nais­sait Mar­ga­ret avant même de la voir — quelque chose dans l’air du lob­by chan­geait quand Mar­ga­ret appro­chait, une vibra­tion infime, comme le fré­mis­se­ment d’une sur­face d’eau quand un pois­son remonte.

Ce mar­di d’oc­tobre 2001, Nong avait pré­pa­ré la chambre 34. C’é­tait la chambre de Mar­ga­ret — pas offi­ciel­le­ment, car l’At­lan­ta n’a­vait pas de chambres atti­trées, mais dans les faits, depuis vingt ans, Mar­ga­ret dor­mait dans la 34, au deuxième étage, avec sa fenêtre à per­siennes don­nant sur le jar­din et son ven­ti­la­teur au pla­fond qui tour­nait avec un chuin­te­ment doux, régu­lier, comme une res­pi­ra­tion méca­nique. Nong avait chan­gé les draps — ami­don­nés, pliés en trois —, posé une ser­viette propre sur le lit, véri­fié que le robi­net ne gout­tait pas, que la mous­ti­quaire était intacte, que le petit savon dans la salle de bain était bien un savon neuf et non pas l’an­cien savon à peine enta­mé du client pré­cé­dent. Charles était très strict sur les savons. Charles avait écrit un mémo­ran­dum de deux pages sur les savons.

À seize heures, le taxi s’ar­rê­ta devant la porte vitrée. Le por­tier — un homme si ancien que Nong avait oublié son vrai nom et l’ap­pe­lait sim­ple­ment Lung, oncle — ouvrit la porte avec sa len­teur céré­mo­nielle. Mar­ga­ret entra.

Elle avait vieilli. Chaque année, Nong s’en aper­ce­vait, et chaque année, elle s’en éton­nait, comme si entre deux visites elle avait oublié que le temps pas­sait aus­si en Cali­for­nie. Mar­ga­ret avait soixante et un ans main­te­nant, les che­veux gris cou­pés court, un visage tan­né par le soleil de Sacra­men­to, des rides pro­fondes aux coins des yeux qui n’é­taient pas des rides de tris­tesse mais des rides de vent, des rides de femme qui a pas­sé beau­coup de temps dehors. Elle por­tait un pan­ta­lon de lin frois­sé par le vol et une che­mise blanche et des san­dales en cuir, et elle avait l’air fati­guée et heu­reuse, dans cet ordre, ce qui est l’air qu’ont les gens qui arrivent à l’At­lan­ta après qua­torze heures d’avion.

— Nong, dit Margaret.

— Mar­ga­ret, dit Nong.

Elles ne s’embrassaient pas. Elles ne se ser­raient pas la main. Elles se regar­daient, et c’é­tait suf­fi­sant. Vingt ans de regards. Vingt ans de ce lan­gage muet que pra­tiquent les gens qui se connaissent sans se com­prendre tout à fait, qui s’aiment sans le dire tout à fait, qui par­tagent un lieu sans par­ta­ger une langue — car Mar­ga­ret par­lait un anglais de Cali­for­nie et Nong par­lait un anglais d’At­lan­ta, et ces deux anglais étaient aus­si dif­fé­rents que le thaï d’I­san et le thaï de Bang­kok, c’est-à-dire mutuel­le­ment intel­li­gibles mais émo­tion­nel­le­ment décalés.

Nong prit la valise. Mar­ga­ret pro­tes­ta, comme tou­jours. Nong insis­ta, comme tou­jours. Elles mon­tèrent l’es­ca­lier ensemble, en silence, pas­sant devant les pan­neaux que Charles avait fait ins­tal­ler sur les murs — ces pan­neaux com­mi­na­toires, rédi­gés dans un anglais d’Ox­bridge truf­fé de mots que Nong ne connais­sait pas mais dont elle devi­nait la sévé­ri­té. « Those who must frequent pros­ti­tutes should do so in their own coun­try. » Mar­ga­ret lut le pan­neau, sou­rit, hocha la tête. Elle connais­sait ces pan­neaux par cœur. Ils fai­saient par­tie du décor, comme le lustre, comme le damier, comme les chats.

La chambre 34. Mar­ga­ret posa son sac, ouvrit les per­siennes, regar­da le jar­din. Les fran­gi­pa­niers étaient en fleur — blancs, lourds, leur par­fum mon­tait jus­qu’à la fenêtre mêlé à l’o­deur de chlore de la pis­cine et au gron­de­ment sourd de Bang­kok au-delà des murs. Un mar­tin-pêcheur se posa sur la branche d’un bou­gain­vil­lier, res­ta une seconde, repar­tit. Mar­ga­ret fer­ma les yeux. Nong la regar­da fer­mer les yeux.

— How is the doc­tor? deman­da Mar­ga­ret sans ouvrir les yeux.

— Same same, dit Nong.

C’é­tait la réponse thaï­lan­daise à tout. Same same. Pareil pareil. Sauf que ce n’é­tait pas pareil. Le doc­teur n’é­tait pas pareil. Le doc­teur était un peu moins chaque jour, un peu moins pré­sent, un peu moins là, comme une pho­to­gra­phie qui pâlit, comme un bruit qui s’é­loigne. Mais Nong ne savait pas com­ment dire ça en anglais, et même si elle l’a­vait su, elle ne l’au­rait peut-être pas dit, parce que cer­taines choses ne se disent pas, sur­tout à quel­qu’un qui vient de voya­ger qua­torze heures, sur­tout le pre­mier soir, sur­tout dans la chambre 34 avec les fran­gi­pa­niers en fleur et le mar­tin-pêcheur qui revient.

— Same same, répé­ta Nong. But different.

Mar­ga­ret rou­vrit les yeux. Elle regar­da Nong. Elle avait compris.

*

Le len­de­main matin, Mar­ga­ret des­cen­dit à huit heures, en short et che­mise à fleurs, avec un roman de poche — Nong n’a­vait jamais réus­si à déchif­frer les titres, les cou­ver­tures étaient tou­jours des pho­tos de plages ou de forêts avec des lettres argen­tées en relief — et s’ins­tal­la au bord de la pis­cine. Son tran­sat était le troi­sième en par­tant de la gauche. Per­sonne ne s’as­seyait dans le troi­sième tran­sat quand Mar­ga­ret n’é­tait pas là, mais dès qu’elle était là, le tran­sat deve­nait le sien, comme la chambre 34 était la sienne, comme la table ronde près de la fenêtre du res­tau­rant devien­drait la sienne le soir, par une logique d’ap­pro­pria­tion silen­cieuse que l’At­lan­ta pra­ti­quait mieux que n’im­porte quel palace.

Nong lui appor­ta une mangue.

Elle l’a­vait décou­pée à sa façon — en héris­son, la chair sca­ri­fiée en petits cubes encore atta­chés à la peau, retour­née sur elle-même, les cubes dres­sés comme les piquants d’un our­sin doré. C’é­tait un geste d’a­mi­tié. Pas un ser­vice, pas une pres­ta­tion — un geste. La dif­fé­rence était cru­ciale, et Mar­ga­ret le savait, et Nong savait que Mar­ga­ret le savait.

— Beau­ti­ful, dit Mar­ga­ret en pre­nant la mangue.

— Nam dok mai, dit Nong. Le nom de la varié­té. Mangue fleur de jasmin.

Mar­ga­ret mor­dit dans un cube. Le jus cou­la sur son men­ton. Elle ne s’es­suya pas. Nong s’as­sit sur le bord du tran­sat voi­sin — elle ne s’as­seyait jamais fran­che­ment, elle se posait, comme un oiseau sur une branche, prête à se rele­ver à la moindre sol­li­ci­ta­tion. Les tor­tues dor­maient sur leur rocher, dans l’en­clos au fond du jar­din. Les chats cir­cu­laient entre les tran­sats avec l’in­dif­fé­rence sou­ve­raine des vrais propriétaires.

— Charles cal­led, dit Nong. New rules.

— Again?

— Menu. He found a mis­take. Pad thai.

Mar­ga­ret rit. C’é­tait un rire doux, sans moque­rie, un rire de femme qui connaît Charles Henn depuis assez long­temps pour savoir qu’une faute de frappe dans l’an­no­ta­tion du pad thai est, dans l’u­ni­vers men­tal de Charles, un évé­ne­ment d’une gra­vi­té com­pa­rable à une crise diplomatique.

— What kind of mistake?

— I don’t know. Spelling.

Le menu de l’At­lan­ta était célèbre. Non pas pour les plats — quoi­qu’ils fussent excel­lents, sur­tout les plats végé­ta­riens, dont la carte comp­tait plus de cent varié­tés, ce qui consti­tuait, selon Charles, « la plus grande sélec­tion de plats végé­ta­riens thaï­lan­dais au monde » —, mais pour les anno­ta­tions. Chaque plat était accom­pa­gné d’une notice expli­ca­tive, rédi­gée par Charles, qui détaillait l’o­ri­gine du plat, ses ingré­dients, sa place dans la gas­tro­no­mie thaï­lan­daise, et par­fois, quand Charles s’emportait, sa signi­fi­ca­tion cultu­relle, his­to­rique et même phi­lo­so­phique. Le pad thai avait droit à un para­graphe de quinze lignes. Le tom kha gai en avait vingt. Le som tam, cette salade de papaye verte que Nong pré­pa­rait mieux que qui­conque car c’é­tait le plat de son enfance, le plat d’I­san, le plat de la faim et de la joie mêlées, avait une notice si longue qu’elle débor­dait sur la page sui­vante et incluait une réfé­rence à la Route de la Soie.

Mar­ga­ret man­gea sa mangue. Nong res­ta assise sur le bord du tran­sat. Elles ne par­lèrent pas pen­dant un moment. Le silence de la pis­cine — ce silence par­ti­cu­lier, fait du cla­po­tis de l’eau, du bruis­se­ment des pal­miers, du chant d’un oiseau invi­sible et du ron­ron­ne­ment loin­tain de Bang­kok — les enve­lop­pait comme un tis­su léger.

— I’m staying three weeks this time, dit Margaret.

D’ha­bi­tude, c’é­tait deux semaines. Nong ne deman­da pas pour­quoi. Elle hocha la tête. Elle se leva. Elle alla cher­cher une deuxième mangue.

Cha­pitre 4 — Les années sombres

Il y avait eu un moment — Nong ne savait plus l’an­née exacte, 1981 peut-être, ou 1982, les années sombres se confon­daient dans sa mémoire comme des taches d’encre sur un buvard — où elle avait failli par­tir. Pas failli, en véri­té. Elle y avait pen­sé. Elle y avait pen­sé une nuit, une seule, allon­gée sur sa natte dans la chambre du per­son­nel au rez-de-chaus­sée, en écou­tant les bruits qui venaient de l’é­tage — la musique, les cris, les rires, les cla­que­ments de portes — et en se disant qu’elle pour­rait se lever, prendre son sac en toile, celui-là même avec lequel elle était arri­vée en 1974, et mar­cher jus­qu’à la sta­tion de bus, et ren­trer à Isan, et ne jamais revenir.

Elle ne l’a­vait pas fait. Non par loyau­té — la loyau­té est un mot trop noble pour ce qui la rete­nait —, mais par une sorte d’i­ner­tie têtue, la même force qui empêche un arbre de se déra­ci­ner quand le vent souffle, non pas parce que l’arbre aime le sol, mais parce que ses racines sont trop pro­fondes et qu’il ne sait rien faire d’autre que tenir.

Le Dr. Henn était par­ti. Pas mort — par­ti. Il avait quit­té l’hô­tel à la fin des années 70, après le divorce d’a­vec Muk­da. Il vivait quelque part en ville, dans un appar­te­ment que Nong n’a­vait jamais vu, et il ne venait presque plus. L’At­lan­ta avait été lais­sé aux mains de la famille de Muk­da — des cou­sins, des nièces, des gens que Nong ne connais­sait pas et qui ne connais­saient pas l’hô­tel, qui ne connais­saient pas les rituels, qui ne connais­saient pas les trois gla­çons ni les ser­viettes pliées en trois ni les orchi­dées du lun­di, mer­cre­di et ven­dre­di. Ces gens-là connais­saient une seule chose : l’argent. Et l’At­lan­ta, vidé de son fon­da­teur, vidé de sa rai­son d’être, n’en pro­dui­sait pas assez.

Alors ils avaient ouvert les portes.

Nong se sou­ve­nait du jour — c’é­tait un jeu­di, elle en était sûre, car le jeu­di était le jour du jas­min, et elle avait ache­té du jas­min au mar­ché ce matin-là, et le jas­min qu’elle tenait dans sa main sen­tait tel­le­ment bon qu’elle avait fer­mé les yeux un ins­tant dans le lob­by, et quand elle les avait rou­verts, il y avait trois hommes qu’elle ne connais­sait pas, assis sur le cana­pé rond, avec des valises en plas­tique et des sou­rires de gens qui savent exac­te­ment ce qu’ils sont venus faire. Les hip­pies étaient par­tis depuis long­temps. Les nou­veaux clients n’a­vaient rien de com­mun avec les hip­pies. Les hip­pies fumaient et rêvaient. Les nou­veaux clients ne rêvaient pas.

Bang­kok, dans les années 80, était deve­nue ce que le monde entier savait qu’elle était deve­nue. Pat­pong. Nana Pla­za. Soi Cow­boy. Les noms cli­gno­taient en néon rose et bleu dans la nuit de Sukhum­vit, et les filles — des filles de l’âge de Nong quand elle était arri­vée, des filles d’I­san, des filles du Nord, des filles qui auraient pu être ses sœurs, ses cou­sines, ses nièces — dan­saient dans les vitrines comme des pois­sons dans des aqua­riums. L’At­lan­ta était au milieu de tout ça. L’At­lan­ta, avec son damier noir et blanc et son lustre de Bohême et son scrip­to­rium aux bureaux à cylindre, était deve­nu un îlot cer­né, puis submergé.

Les dorures par­tirent en pre­mier. Les lampes pla­quées or des chambres — dis­pa­rues. Les rideaux de velours du res­tau­rant — arra­chés. Les cou­verts en argent — non, pas en argent, en étain, le même étain que le pla­teau, mais c’é­taient de beaux cou­verts, des cou­verts lourds, avec des manches ouvra­gés — volés, un par un, nuit après nuit, par des mains que Nong n’a­vait jamais vues mais dont elle devi­nait les contours. Le lustre de Bohême, mira­cu­leu­se­ment, sur­vé­cut. Trop haut, peut-être. Trop lourd. Trop visible. Ou peut-être les voleurs avaient-ils, mal­gré tout, une forme de res­pect pour les choses qui sont accro­chées trop haut pour qu’on les atteigne.

Le res­tau­rant fut le pire. Nong ne pou­vait pas y pen­ser sans que ses mâchoires se serrent, un réflexe de colère silen­cieuse qui n’a­vait pas dimi­nué en vingt ans. Le res­tau­rant où la Reine Mère avait dîné. Le res­tau­rant aux nappes blanches, aux chaises en rotin, au menu anno­té. Un soir — elle ne savait plus lequel, les soirs se confon­daient eux aus­si, les soirs sombres étaient une seule longue nuit inter­mi­nable —, elle avait pous­sé la porte bat­tante de la cui­sine et elle avait vu, à la table de la Reine Mère, deux hommes pen­chés sur la sur­face du bois, le nez dans une poudre blanche, pen­dant qu’un troi­sième regar­dait un film por­no­gra­phique sur un télé­vi­seur sus­pen­du au mur par un cro­chet de bou­cher. Le télé­vi­seur n’a­vait jamais été là. Le cro­chet non plus. La poudre non plus. Rien de ce qu’elle voyait n’au­rait dû être là, et pour­tant tout était là, avec l’é­vi­dence obs­cène des choses qui ont trou­vé leur place dans un monde à l’envers.

Nong avait recu­lé. Elle avait lais­sé la porte bat­tante se refer­mer sans bruit. Elle était retour­née dans la cui­sine — sa cui­sine, son péri­mètre, le seul endroit de l’hô­tel qu’elle contrô­lait encore — et elle avait conti­nué à cou­per les légumes pour le len­de­main. Des oignons, des piments, du galan­ga. Le cou­teau frap­pait la planche avec un rythme régu­lier, machi­nal, et chaque coup était un mot qu’elle ne pro­non­çait pas.

Elle avait gar­dé la cui­sine. Elle avait gar­dé la réserve. Elle avait gar­dé la fosse aux cobras — la pis­cine, qu’elle conti­nuait de net­toyer chaque matin, bien que plus per­sonne ne s’y bai­gnât, bien que l’eau fût deve­nue verte, bien que des feuilles mortes s’y accu­mu­lassent comme des lettres dans une boîte aux lettres aban­don­née. Elle net­toyait la pis­cine parce que le Dr. Henn lui avait dit de net­toyer la pis­cine. Le Dr. Henn n’é­tait plus là, mais l’ins­truc­tion était là, intacte, fos­si­li­sée, aus­si réelle que le car­re­lage bleu sous la saleté.

Les chats étaient par­tis. Ber­lin, Mün­chen, Ham­burg, Dres­den, Köln — tous par­tis, dis­per­sés, morts peut-être. Nong ne vou­lait pas y pen­ser. Les chats étaient reve­nus plus tard, d’autres chats, des chats de la rue, des chats bles­sés, des chats borgnes, des chats sans queue, et Nong les avait recueillis un par un, comme le doc­teur avait recueilli les cinq pre­miers, parce que c’é­tait dans l’ordre des choses, parce que l’At­lan­ta était un lieu qui recueillait ce que le monde jetait.

*

Puis Charles était arrivé.

Un matin de 1986. Nong balayait le lob­by — elle balayait le lob­by chaque matin, même quand il n’y avait rien à balayer, même quand le sol était plus propre que la veille, parce que balayer le lob­by était le pre­mier geste de la jour­née et que sans ce geste la jour­née n’a­vait pas de com­men­ce­ment. Elle balayait, et la porte vitrée s’é­tait ouverte, et un homme était entré.

Il était jeune — la tren­taine, peut-être un peu moins. Mince, le teint mat, les che­veux noirs cou­pés court. Il por­tait un pan­ta­lon de toile et une che­mise bleue à col bou­ton­né, et il avait des chaus­sures anglaises, des chaus­sures cirées, qui pro­dui­saient sur le damier un son net, pré­cis, un son de déci­sion. Il s’é­tait arrê­té au milieu du lob­by. Il avait regar­dé autour de lui. Il avait regar­dé le lustre, le cana­pé, le stan­dard télé­pho­nique, le scrip­to­rium. Il avait regar­dé le mur où man­quaient les lampes, le sol où man­quaient des car­reaux, le pla­fond où une tache d’hu­mi­di­té des­si­nait la carte d’un pays inexistant.

Nong l’a­vait recon­nu. Pas son visage — elle ne l’a­vait pas vu depuis qu’il était enfant, un petit gar­çon silen­cieux qui jouait dans le jar­din et nageait dans la pis­cine et par­lait thaï avec sa mère et anglais avec son père et qui avait dis­pa­ru un jour, envoyé en Angle­terre, dans des écoles dont les noms — Oxford, Cam­bridge — étaient pour Nong aus­si abs­traits et loin­tains que le nom du maha­ra­ja de Bika­ner. Ce n’est pas son visage qu’elle avait recon­nu, c’est sa façon de regar­der. Il regar­dait l’At­lan­ta comme son père le regar­dait — de haut, avec une exi­gence dou­lou­reuse, avec l’œil d’un homme qui voit simul­ta­né­ment ce qui est et ce qui devrait être, et qui souffre de la dis­tance entre les deux.

— My God, dit Charles Henn.

Ce furent ses pre­miers mots. Nong s’en sou­ve­nait parce qu’ils étaient dits en anglais, avec un accent qu’elle n’a­vait jamais enten­du — pas l’ac­cent des hip­pies, pas l’ac­cent des sol­dats, pas l’ac­cent des tou­ristes, mais un accent qui cou­pait les mots en tranches nettes, un accent de salle de classe et de tri­bu­nal, un accent qui ne lais­sait aucune place à l’approximation.

— My God, what hap­pe­ned here.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait un constat. Un ver­dict. Charles tra­ver­sa le lob­by, mon­ta l’es­ca­lier, ouvrit les portes des chambres une par une. Nong res­ta en bas, le balai à la main. Elle enten­dait ses pas à l’é­tage, le bruit des portes qui cla­quaient, et de temps en temps un juron — en anglais, tou­jours en anglais, car Charles Henn jurait comme un pro­fes­seur d’Ox­ford, c’est-à-dire avec une pré­ci­sion lexi­cale qui trans­for­mait chaque insulte en phrase subordonnée.

Il redes­cen­dit vingt minutes plus tard. Son visage avait chan­gé. La stu­peur avait cédé la place à autre chose — pas de la colère, pas exac­te­ment, plu­tôt une déter­mi­na­tion froide, miné­rale, la déter­mi­na­tion d’un homme qui vient de déci­der quelque chose et qui ne revien­dra pas sur sa déci­sion, jamais, dût-il en mourir.

— What is your name? deman­da-t-il à Nong.

— Nong, khâ.

— How long have you been here?

— Twelve years, khâ.

Il la regar­da. Pour la pre­mière fois, quel­qu’un la regar­dait comme si elle comp­tait. Non pas comme un meuble, non pas comme une ser­vante, mais comme un témoin. Comme quel­qu’un qui savait.

— Nong, dit Charles. We are going to fix this.

Et ils avaient fixé. Charles avait congé­dié les cou­sins, les nièces, les parents de Muk­da. Il avait expul­sé les jun­kies, les pros­ti­tuées, les dea­lers, les « undo­mes­ti­ca­ted people » — ce mot qu’il employait et que Nong trou­vait magni­fique dans son impré­ci­sion aris­to­cra­tique. Il avait repeint les murs, répa­ré les fenêtres, rem­pla­cé les car­reaux cas­sés du damier. Il avait réécrit le menu du res­tau­rant — l’an­cien menu, celui du Dr. Henn, celui des années 50, mais aug­men­té, anno­té, com­men­té avec une éru­di­tion maniaque qui trans­for­mait chaque plat en cours magis­tral. Il avait fait poser les pan­neaux. « Sex Tou­rists Not Wel­come. » « No Bar Girls. No Cata­mites. » Il avait fait ins­tal­ler les camé­ras de sur­veillance. Il avait fait impri­mer les règles de la mai­son — seize pages, reliées, dis­tri­buées à chaque client à l’ar­ri­vée, comme un catéchisme.

L’At­lan­ta était rede­ve­nu l’At­lan­ta. Pas le même — jamais le même. Pas l’At­lan­ta du Dr. Henn, pas l’At­lan­ta des diplo­mates et des stars de ciné­ma et de la Reine Mère. Un autre Atlan­ta. L’At­lan­ta de Charles. Un lieu plus aus­tère, plus rigide, plus étrange aus­si — un lieu qui se défi­nis­sait autant par ce qu’il refu­sait que par ce qu’il offrait, un lieu qui avait fait de son refus une esthé­tique, de sa résis­tance un art de vivre.

Et Nong était restée.

Elle était res­tée parce que Charles avait dit « we ». We are going to fix this. Pas I. Pas you. We. Ce pro­nom-là, dans la bouche d’un homme qui ne disait jamais rien par hasard, valait tous les contrats du monde.

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Cha­pitre 7 — Le corps et la ville

Le mer­cre­di, ils firent l’amour.

Ce ne fut pas bru­tal, ce ne fut pas lent — ce fut quelque chose entre les deux, quelque chose qui avait la pré­ci­sion d’un geste répé­té mille fois en pen­sée et la mal­adresse d’un geste accom­pli pour la pre­mière fois. Raouf arri­va à qua­torze heures. Nadia était déjà là. La clé de cuivre était posée sur la chaise pliante. Le volet était ouvert. La lumière de jan­vier — un peu plus pâle que la veille, un peu plus froide — tom­bait en dia­go­nale sur le mate­las. La cou­ver­ture de Mon­cef avait été dépliée.

Ils ne burent pas de thé. Ils ne par­lèrent pas.

Raouf refer­ma la porte. Nadia était debout devant la fenêtre, de dos, comme la pre­mière fois. Il s’ap­pro­cha. Posa ses mains sur ses épaules — par-des­sus le man­teau, d’a­bord, puis sous le man­teau, sur la laine fine du pull. Nadia ne se retour­na pas. Elle pen­cha la tête en arrière, très légè­re­ment, et sa nuque tou­cha la joue de Raouf. Ce fut ce contact — la nuque contre la joue, la peau contre la barbe nais­sante, la cha­leur contre la cha­leur — qui déclen­cha tout le reste.

Ils glis­sèrent vers le mate­las comme on glisse dans l’eau — sans déci­sion, sans rup­ture, un mou­ve­ment conti­nu du ver­ti­cal à l’ho­ri­zon­tal. Les man­teaux tom­bèrent. Les chaus­sures. Le reste sui­vit avec cette gau­che­rie tendre des corps qui se découvrent après qua­rante ans de vie — des corps qui ne sont plus ceux de l’a­do­les­cence, qui portent les marques du temps, les plis, les cica­trices, les relâ­che­ments, et qui sont beaux jus­te­ment pour cela, beaux parce qu’ils sont vrais, beaux parce qu’ils ont vécu.

Nadia avait sur le ventre une trace fine, presque invi­sible — la ligne blanche de la césa­rienne de Yas­sine. Raouf la tou­cha du bout des doigts, sans rien dire, et Nadia fris­son­na — non pas de froid, non pas de pudeur, mais de ce fris­son spé­ci­fique qui vient quand quel­qu’un touche un endroit du corps que per­sonne n’a tou­ché depuis long­temps, un endroit qu’on avait oublié, un endroit qui se réveille.

Il y eut de la mal­adresse. Il y eut un coude qui heurte le mur, un rire étouf­fé, un moment où les corps ne trouvent pas leur posi­tion et cherchent, tâtonnent, s’a­justent. Il y eut la fraî­cheur du car­re­lage sous le mate­las trop mince, et la cou­ver­ture de Mon­cef tirée sur les épaules, et le plâtre qui cris­sait sous leurs mou­ve­ments. Il y eut le souffle, et le souffle plus rapide, et le silence, et le souffle encore — un rythme de marée, un rythme ancien, le rythme de tous les corps du monde dans toutes les chambres du monde depuis que les chambres existent.

Et il y eut, au moment le plus aigu, le plus ver­ti­cal, un bruit.

Un bruit venu de dehors — de la rue, du jar­din, de la ville. Un bruit de voix. Pas une voix, des voix. Des dizaines de voix. Un chant, peut-être, ou un slo­gan scan­dé, les deux se confon­daient — quelque chose de ryth­mé, de col­lec­tif, qui mon­tait de l’a­ve­nue comme une vague sonore et qui tra­ver­sa la fenêtre ouverte de la chambre 22 au moment exact où Nadia fer­mait les yeux et ser­rait la main de Raouf si fort que ses ongles entrèrent dans la paume.

Puis le silence revint.

Ou pas le silence — le silence n’é­tait plus le même. Il y avait dans l’air de la chambre quelque chose de chan­gé, une vibra­tion qui n’é­tait pas là avant, comme si les voix de la rue avaient lais­sé une empreinte sonore dans la pous­sière de plâtre. Nadia ouvrit les yeux. Le pla­fond de la chambre 22 — rosace de stuc, fil pen­dant sans ampoule — oscil­lait légè­re­ment dans la lumière. Raouf était à côté d’elle, éten­du sur le dos, un bras sous sa nuque, l’autre posé en tra­vers du ventre de Nadia.

— Qu’est-ce que c’é­tait ? dit Nadia.

— Une mani­fes­ta­tion. Ave­nue de Paris, je crois.

— C’est la pre­mière à Tunis ?

— Non. Il y en a eu hier à la Cas­bah. Des avo­cats, des syn­di­ca­listes. Mais celle-là est dif­fé­rente. Tu as enten­du ? C’est pas les mêmes voix. C’est des jeunes.

— Raouf, dit Nadia sans le regarder.

— Oui.

— C’est quoi, ça ? Ce qu’on fait ?

— Je ne sais pas.

— Tu ne sais pas ou tu ne veux pas dire ?

— Je crois que c’est un endroit, dit-il enfin. Pas une his­toire, pas un plan, pas un pro­jet. Un endroit. Cette chambre. Cet hôtel. Toi et moi dedans. Le reste — ma femme, ton fils, le pays, tout ça — le reste est dehors.

— Le reste ne reste pas dehors éternellement.

— Non. Mais pour l’ins­tant, il est dehors.

Nadia se ral­lon­gea. Posa sa tête sur la poi­trine de Raouf. Écou­ta son cœur — plus lent main­te­nant, apai­sé, un bat­te­ment sourd et régu­lier comme un moteur au ralen­ti. Elle fer­ma les yeux. L’o­deur du mate­las — pous­sière, laine, ciment — se mêlait à l’o­deur de Raouf — san­tal, sueur, peau — et à celle de son propre corps — ciga­rette, savon au lait, quelque chose de plus intime, de plus sau­vage, qu’elle ne pou­vait pas nommer.

— Demain, dit-elle en ouvrant la porte.

— Demain.

Et chaque jour, ce fut demain.

Le jeu­di, ils arri­vèrent ensemble. Dans la chambre, ils trou­vèrent un ther­mos de thé chaud et une assiette de bam­ba­lou­ni — des bei­gnets ronds, dorés, sau­pou­drés de sucre. Mon­cef. Tou­jours Mon­cef, invi­sible et atten­tif, pré­sent par les objets qu’il lais­sait der­rière lui comme un syl­vain dans un conte.

Ce jour-là, ils par­lèrent plus qu’ils ne se tou­chèrent. Allon­gés côte à côte sur le mate­las, la cou­ver­ture tirée jus­qu’à la poi­trine, ils par­lèrent de choses qu’on ne dit qu’à l’ho­ri­zon­tale — les peurs, les regrets, les aveux minus­cules qui ne tiennent pas debout mais qui, cou­chés, prennent tout leur poids.

Nadia par­la de son divorce. Le matin où elle s’é­tait réveillée à côté de Karim et avait com­pris, avec une cer­ti­tude gla­ciale, qu’elle pour­rait vivre encore trente ans à côté de cet homme sans jamais être tou­chée. Pas tou­chée phy­si­que­ment — mais tou­chée au sens pro­fond du mot, atteinte, remuée, dépla­cée. Karim était un homme bon. Cor­rect. Poli. Pré­vi­sible. Et c’é­tait exac­te­ment le pro­blème. Elle avait deman­dé le divorce un mar­di matin, en ser­vant le café. Karim avait posé sa tasse, l’a­vait regar­dée, et avait dit : « Je savais. » Rien d’autre. « Je savais. » Et cette phrase — si courte, si rési­gnée — avait été la chose la plus triste que Nadia avait jamais entendue.

— On est pareils, dit Nadia.

— Pareils comment ?

— On a épou­sé des gens cor­rects. Et le cor­rect, c’est pire que le mau­vais. Le mau­vais, on le quitte. Le cor­rect, on s’y enlise.

— Tu sens la Cris­tal, dit-il.

— Par­don.

— Non. J’aime bien.

Le ven­dre­di, la ville chan­gea. Nadia le sen­tit en sor­tant de chez elle le matin. L’air était dif­fé­rent. Les rues de Lafayette étaient plus vides que d’ha­bi­tude. Les com­merces avaient bais­sé leurs rideaux de fer. Un voi­sin de palier s’ar­rê­ta dans l’es­ca­lier et dit, à voix basse : « Ne sor­tez pas trop tard ce soir. »

Au lycée, un tiers des élèves étaient absents. Moh­sen, le pro­fes­seur d’his­toire, n’é­tait pas venu. La direc­trice avait fait une annonce le matin : « Les cours sont main­te­nus. » Comme si main­te­nir les cours suf­fi­sait à main­te­nir le monde.

Dans la chambre 22, ce ven­dre­di-là, ils enten­dirent les héli­co­ptères. Un bour­don­ne­ment sourd, grave, qui fai­sait vibrer les vitres et trem­bler la pous­sière sur les mou­lures. Les héli­co­ptères pas­saient et repas­saient au-des­sus du centre-ville — len­te­ment, en cercles, comme de grands insectes noirs dans le ciel gris.

— J’ai peur, dit Nadia.

— De quoi ?

— De tout. Des héli­co­ptères. De ce qui se passe dehors. De ce qui se passe ici. De toi. De moi. De nous.

Raouf ser­ra sa main plus fort.

— C’est la même chose, dit-il. La peur dehors et la peur ici. C’est la même peur. La peur de ce qui va chan­ger et qu’on ne peut pas arrêter.

— Tu sais ce qui me fait le plus peur ? Que ça s’ar­rête. Pas la révo­lu­tion. Ça. Nous. La chambre 22. Que ça s’ar­rête et que tout rede­vienne comme avant.

— Rien ne rede­vient comme avant. Jamais.

Le same­di, Nadia ne vint pas. Yas­sine était malade. Elle res­ta à Lafayette et elle pen­sa à la chambre 22 comme on pense à un pays loin­tain dont on a été exi­lé — avec une pré­ci­sion sen­so­rielle presque insupportable.

Raouf vint quand même. Il mon­ta seul dans la chambre, s’as­sit sur le mate­las, res­ta une heure. Il ne fit rien. Il regar­da le jar­din par la fenêtre. Il écou­ta l’hô­tel. Puis il redes­cen­dit, ren­dit la clé à Mon­cef, et ren­tra à La Mar­sa en bus.

Le dimanche, ils se retrou­vèrent. Nadia avait confié Yas­sine à sa mère. Dalen­da n’a­vait posé aucune ques­tion. Elle avait dit « va » à Nadia, un seul mot, et s’é­tait ins­tal­lée sur le cana­pé avec la télé­com­mande et ses lunettes de presbyte.

Dans la chambre 22, Nadia trou­va Raouf déjà là. Il avait appor­té des oranges — des oranges de Nabeul, petites, à la peau fine, juteuses. Il en pelait une quand elle entra. Le par­fum emplit la pièce d’un coup — un par­fum d’a­grume, vif, presque violent, qui recou­vrit l’o­deur de plâtre et de pous­sière comme une vague recouvre le sable.

— Mon père, dit Raouf en lui ten­dant un quartier.

Nadia mor­dit dans l’o­range. Le jus cou­la sur son men­ton. Raouf essuya le jus avec son pouce — un geste d’une inti­mi­té si natu­relle qu’il sur­prit les deux. Ils se regar­dèrent et dans ce regard il y eut un ins­tant de ver­tige — le ver­tige de deux per­sonnes qui réa­lisent qu’elles sont en train de tom­ber et que rien ne peut les rattraper.

Ils firent l’a­mour sur un mate­las qui sen­tait l’o­range, avec le goût de l’o­range sur les lèvres et dans la bouche, et le par­fum de l’o­range dans les che­veux et sur les doigts, et les pelures d’o­range sur le car­re­lage autour du mate­las comme des pétales de fleur. Et dehors — au-delà de la fenêtre, au-delà du jar­din, au-delà de l’a­ve­nue — la ville entière brû­lait d’un feu lent, invi­sible, sou­ter­rain, qui remon­tait de Sidi Bou­zid et de Kas­se­rine et de Sfax et de Sousse et de Tha­la, un feu qui n’a­vait pas encore atteint Tunis mais dont la fumée, déjà, se glis­sait sous les portes et par les fenêtres et dans les pou­mons de chaque Tunisien.

Après l’a­mour, Raouf res­ta long­temps silen­cieux. Puis il dit :

— Mon cou­sin a été arrê­té. Celui de Sidi Bou­zid. Hier soir. La police est venue chez lui. Ils ont pris son télé­phone, son ordi­na­teur, tout. Sa femme ne sait pas où il est.

— Tu sais ce que mon cou­sin m’a dit, la der­nière fois qu’on s’est par­lé ? Il m’a dit : « On n’a plus peur. » C’est tout. « On n’a plus peur. » Et quand un peuple n’a plus peur, Nadia — quand des mil­lions de gens n’ont plus peur en même temps —, c’est là que tout bascule.

Nadia repen­sa à ce mot — bas­cule. Le même mot s’ap­pli­quait à eux, à la chambre 22, à ce qui se pas­sait entre leurs corps. Eux aus­si avaient bas­cu­lé. Eux aus­si avaient ces­sé d’a­voir peur. La chambre 22 était leur Sidi Bou­zid. Un espace minus­cule, un mate­las, une cou­ver­ture de laine — et pour­tant, dans cet espace minus­cule, quelque chose de vaste s’é­tait libé­ré, quelque chose qui n’a­vait pas de nom, qui n’a­vait besoin d’au­cun nom, et qui res­sem­blait — de très loin, de très près — à la liberté.

Le lun­di soir, Mon­cef mon­ta au deuxième étage. Après leur départ, il s’as­sit un moment dans la chambre. Sur la chaise pliante. Les mains sur les genoux. Et il écouta.

L’hô­tel par­lait. Il par­lait plus fort que d’ha­bi­tude — les tuyaux gron­daient, les murs cra­quaient, le vent de jan­vier sif­flait dans les fis­sures de la façade. On aurait dit qu’un orga­nisme immense se réveillait, éti­rait ses membres anky­lo­sés, repre­nait vie après six ans de sommeil.

Mon­cef des­cen­dit dans le hall, tra­ver­sa l’an­cienne salle de récep­tion, et s’ar­rê­ta devant le pia­no. Le pia­no du bar était tou­jours là. Un droit, en bois sombre. Le cou­vercle était fer­mé, cou­vert de pous­sière. Mon­cef le sou­le­va. Les touches appa­rurent — jau­nies, cer­taines ébré­chées, mais toutes là. Il appuya sur un do. La note sor­tit — fausse, voi­lée, comme une voix enrouée par des années de silence. Mais elle sor­tit. L’hô­tel avait encore une voix.

Mon­cef refer­ma le cou­vercle. Redes­cen­dit dans sa loge. Allu­ma la radio.

La radio disait que des mani­fes­ta­tions avaient eu lieu dans tout le pays. Que le pré­sident allait par­ler. Que la situa­tion était sous contrôle.

Mon­cef étei­gnit la radio. La situa­tion n’a­vait jamais été sous contrôle. La situa­tion n’a­vait jamais été sous le contrôle de per­sonne — ni de Ben Ali, ni de Bour­gui­ba, ni des Fran­çais, ni des Alle­mands, ni des Amé­ri­cains, ni de qui­conque s’é­tait jamais assis dans un bureau du Majes­tic en croyant tenir les rênes du monde. Le monde n’a pas de rênes. Le monde est un che­val sans bride qui galope dans la direc­tion qu’il veut, et ceux qui croient le mon­ter ne font que s’ac­cro­cher à sa cri­nière en espé­rant ne pas tomber.

Cha­pitre 8 — Le discours

Le 13 jan­vier 2011, Tunis ne res­pi­rait plus.

La ville rete­nait son souffle depuis des jours — un souffle com­pri­mé, rete­nu dans la cage tho­ra­cique de ses ave­nues et de ses ruelles, dans les poi­trines de ses habi­tants, dans les murs de ses immeubles. L’air lui-même sem­blait plus dense, comme char­gé d’une élec­tri­ci­té invisible.

Nadia n’a­vait pas eu cours. Le lycée avait fer­mé la veille — un com­mu­ni­qué laco­nique du minis­tère de l’É­du­ca­tion, trois lignes, pas de date de reprise. Yas­sine était chez Dalen­da. Nadia l’a­vait emme­né le matin, avec un sac de vête­ments pour trois jours. « Au cas où », avait-elle dit à sa mère. Dalen­da n’a­vait pas deman­dé. Les mères de Sfax ne posent pas de ques­tions. Les mères de Sfax pré­parent du labla­bi et attendent.

Nadia arri­va au Majes­tic à treize heures. Plus tôt que d’ha­bi­tude. Mon­cef ouvrit. Son visage avait quelque chose de dif­fé­rent — pas de la peur, pas de l’in­quié­tude, quelque chose de plus ancien, de plus pro­fond. La gra­vi­té de celui qui a déjà vu l’his­toire bas­cu­ler et qui recon­naît les signes.

— Les clés, dit-il en les tendant.

Puis :

— Madame Nadia.

C’é­tait la pre­mière fois qu’il l’ap­pe­lait par son prénom.

— Oui, Moncef ?

— Soyez pru­dente ce soir.

— Pour­quoi ce soir ?

— Il va parler.

— Qui ?

Mon­cef la regar­da comme si la ques­tion était super­flue. Dans un pays qui n’a qu’un seul « il », on ne pré­cise pas.

Nadia mon­ta. Raouf arri­va à qua­torze heures. Il était essouf­flé. Son visage était fer­mé, ten­du. Elle ne l’a­vait jamais vu ainsi.

— Quoi ? dit-elle.

— Mon cou­sin est sorti.

— Sor­ti de prison ?

— Ils l’ont relâ­ché ce matin. Sans expli­ca­tion. La porte s’est ouverte, on lui a dit de par­tir. Il est ren­tré chez lui à pied. Il a mar­ché trois heures.

— Ils libèrent les pri­son­niers, dit Raouf. Tu sais ce que ça veut dire ? Ça veut dire qu’ils ne sont plus sûrs de rien. Quand un régime libère ses pri­son­niers, c’est qu’il sait qu’il ne pour­ra plus les gar­der longtemps.

Ils ne firent pas l’a­mour. Pas ce jour-là. Ils s’al­lon­gèrent côte à côte, habillés, et ils se tinrent la main. C’é­tait suf­fi­sant. Dans cer­tains moments, se tenir la main est l’acte le plus intime qui soit — plus intime que la nudi­té, plus intime que le sexe, parce que la main ne ment pas. La main dit : je suis là. Je ne pars pas. Quoi qu’il arrive dehors, ici, ma main est dans ta main, et c’est tout ce que j’ai à offrir, et c’est assez.

À vingt heures, Ben Ali parla.

La voix sor­tit du petit haut-par­leur du Nokia de Raouf — une voix que tous les Tuni­siens connais­saient, une voix qu’ils avaient enten­due des mil­liers de fois. Mais ce soir, la voix était dif­fé­rente. Elle trem­blait. Pas beau­coup — pas au point d’être pathé­tique — mais assez pour qu’on l’en­tende. Assez pour que chaque Tuni­sien per­çoive cette fêlure dans la voix et com­prenne ce qu’elle signifiait.

Fhimt­koum.

Je vous ai compris.

Deux mots. Deux mots qui avaient été pro­non­cés par un autre homme, dans un autre pays, dans un autre siècle — De Gaulle, Alger, 1958 — et qui, pro­non­cés ici, ce soir, par cette voix trem­blante, avaient un sens radi­ca­le­ment dif­fé­rent. De Gaulle avait dit je vous ai com­pris pour reprendre le contrôle. Ben Ali disait je vous ai com­pris pour le perdre.

Le dis­cours dura vingt minutes. Des pro­messes. La liber­té de la presse. La fin de la cen­sure sur Inter­net. Des élec­tions. Chaque pro­messe tom­bait dans le silence de la chambre 22 comme une pierre dans un puits — on atten­dait l’é­cho, et l’é­cho ne venait pas.

Puis le dis­cours se ter­mi­na. Raouf posa le télé­phone sur le matelas.

— Fhimt­koum, répéta-t-il.

— Tu y crois ?

— Non.

— Per­sonne n’y croit ?

— Per­sonne.

Des bruits mon­tèrent de la rue. Des gens sor­taient. Mal­gré le couvre-feu, mal­gré la nuit, mal­gré tout — des gens sor­taient de chez eux et mar­chaient vers l’a­ve­nue Bour­gui­ba. On enten­dait le cla­que­ment des por­tières, le bruit des pas sur le bitume, et, de plus en plus net, un slo­gan — scan­dé par des dizaines, puis des cen­taines de voix :

Dégage ! Dégage ! Dégage !

Des pas dans l’es­ca­lier du Majestic.

On frap­pa.

Raouf ouvrit. Mon­cef était là, dans le cou­loir du deuxième étage, les babouches jaunes, le pull bleu marine, le visage chan­gé — les yeux brillants, les lèvres ser­rées, une expres­sion que Nadia ne lui avait jamais vue. Ce n’é­tait pas de la peur. Ce n’é­tait pas de la joie. C’é­tait de la stu­peur. La stu­peur de l’homme qui assiste à quelque chose qu’il a atten­du toute sa vie sans croire que ça arriverait.

— Demain il ne faut pas venir, dit-il.

Sa voix était rauque. Plus basse que d’habitude.

— Demain ce sera autre chose.

— Bonne nuit, dit-il.

Il redes­cen­dit. Ses babouches ne firent aucun bruit dans l’escalier.

— Je ne rentre pas ce soir, dit Raouf.

Nadia le regar­da. Elle ne dit pas : et Sonia ? Elle ne dit pas : et tes filles ? Elle ne dit rien de tout cela parce que, ce soir-là, aucune de ces ques­tions n’a­vait de prise. Le monde d’hier — le monde des horaires et des excuses et des men­songes conju­gaux et des bus de La Mar­sa — ce monde n’exis­tait plus.

— D’ac­cord, dit-elle.

Ce fut la pre­mière nuit qu’ils pas­sèrent ensemble. La pre­mière nuit entière — pas une heure, pas deux, mais une nuit, du soir au matin, avec le som­meil et les réveils et les moments de veille où l’on écoute l’autre res­pi­rer dans le noir, où l’on sent la cha­leur de l’autre corps à tra­vers la cou­ver­ture de laine, où l’on touche du bout des doigts un bras, une épaule, une hanche, juste pour véri­fier que l’autre est là, que l’autre est réel, que ce qui se passe n’est pas un rêve.

Ils dor­mirent par inter­mit­tence. Chaque fois qu’ils ouvraient les yeux, les bruits de la ville avaient chan­gé. À un moment de la nuit — deux heures du matin, trois heures, Nadia ne savait plus — un silence tom­ba. Un silence com­plet, abso­lu, comme si la ville entière avait rete­nu son souffle en même temps. Ce silence dura peut-être trente secondes. Puis, quelque part dans le loin­tain, un chant s’é­le­va — un seul chant, une seule voix, haute et claire, qui chan­tait en arabe tuni­sien l’hymne national.

La voix chan­ta seule un moment. Puis une autre voix la rejoi­gnit. Puis une autre. Puis dix. Puis cent. L’hymne mon­ta dans la nuit de Tunis comme une marée sonore, repris de bal­con en bal­con, de fenêtre en fenêtre, de toit en toit, jus­qu’à deve­nir un chœur immense, trem­blant, impar­fait, magni­fique — le chant d’un peuple qui se retrouve, qui se recon­naît, qui découvre avec stu­peur qu’il a une voix et que cette voix, quand elle se lève enfin, ne res­semble à aucune des voix qu’on lui avait imposées.

Nadia pleu­ra. Sans bruit, sans san­glot — des larmes qui cou­laient toutes seules sur ses joues et tom­baient sur l’o­reiller sans taie. Raouf la ser­ra contre lui. Ils res­tèrent ain­si — enla­cés, immo­biles, mouillés de larmes et de sueur — pen­dant que l’hymne conti­nuait, dehors, dans la nuit, dans la ville, dans le pays qui ne serait plus jamais le même.

Puis le som­meil les prit.

Cha­pitre 9 — 14 janvier

La lumière de l’aube réveilla Nadia.

Ce n’é­tait pas la lumière habi­tuelle de la chambre 22 — cette lumière pâle, lai­teuse, fil­trée par le volet ban­cal. C’é­tait une lumière plus vive, plus franche, une lumière de grand froid et de ciel déga­gé qui entrait par la fenêtre comme de l’eau par une brèche. Nadia ouvrit les yeux. Le pla­fond blanc, la rosace de stuc, le fil pen­dant. Le mate­las sous son dos, la cou­ver­ture de laine brune. Et à côté d’elle, la cha­leur de Raouf — son bras autour de sa taille, son souffle lent dans ses che­veux, son corps lourd et chaud et vivant.

Elle ne bou­gea pas.

Elle res­ta allon­gée, les yeux ouverts, et écou­ta. Le silence de l’hô­tel était troué par les bruits de la ville qui mon­taient du jar­din. Mais ces bruits n’é­taient pas ceux d’un matin ordi­naire. Il n’y avait pas de klaxons. Il n’y avait pas le mur­mure conti­nu de la cir­cu­la­tion. Il y avait autre chose — un bruit de fond, dif­fus, comme le bour­don­ne­ment d’une ruche immense. Des voix, des pas, des cla­que­ments. Et, au-des­sus de tout cela, les héli­co­ptères — encore, tou­jours — qui tour­naient dans le ciel de Tunis avec une insis­tance de rapaces.

Son télé­phone vibra.

Qua­torze mes­sages non lus et six appels en absence. Sa mère. Son frère Farid. Sami­ra du lycée. Un SMS de Dalen­da, envoyé à six heures du matin : Yas­sine va bien. Ne sors pas.

Un SMS d’un numé­ro incon­nu : Manif géante ave­nue Bour­gui­ba. Le peuple demande la chute du régime.

Raouf se réveilla. Il la vit pen­chée sur son télé­phone, le visage éclai­ré par l’é­cran, et il sut — avant même de lire les mes­sages — il sut que le jour qui com­men­çait ne res­sem­ble­rait à aucun autre.

— Quoi ? dit-il en se redressant.

— Tout, dit Nadia.

— Ave­nue Bour­gui­ba, dit-il. Tout le monde y va.

Raouf se leva. S’ha­billa vite. Nadia le regar­da enfi­ler sa veste, nouer ses chaus­sures, et elle vit dans ses gestes quelque chose qu’elle n’y avait jamais vu — une déter­mi­na­tion, une urgence, une direc­tion. L’homme qui s’as­seyait sous la pluie devant un hôtel fer­mé n’exis­tait plus. L’homme qui se tenait devant elle était un homme debout, un homme qui avait un endroit où aller.

— Tu y vas, dit-elle. Ce n’é­tait pas une question.

— Oui.

— Je viens avec toi.

Ils des­cen­dirent l’es­ca­lier ensemble. Pas sépa­ré­ment, comme ils le fai­saient d’ha­bi­tude — ensemble, côte à côte, leurs pas sur le marbre réson­nant dans le hall vide comme un rou­le­ment de tam­bour. La lumière du matin entrait par les fenêtres hautes du hall et illu­mi­nait les mou­lures Art Nou­veau, les volutes de stuc, les médaillons aux visages de femmes endor­mies. La pous­sière dan­sait dans les rayons de soleil.

Mon­cef était dans le hall.

Pas dans sa loge, pas der­rière la porte de ser­vice — dans le hall, debout au centre, les mains le long du corps, ses babouches jaunes sur le marbre vei­né. Il por­tait un cos­tume. Un cos­tume sombre, ancien, un peu large aux épaules — un cos­tume qu’il n’a­vait pas por­té depuis des années. Et il s’é­tait rasé.

— Mon­cef ?

— J’ai ouvert la porte, dit-il.

— Quelle porte ?

— La porte prin­ci­pale. Celle de l’a­ve­nue de Paris.

Nadia se tour­na vers l’en­trée. La grande porte — la porte qu’elle n’a­vait jamais vue ouverte, la porte condam­née der­rière la grille métal­lique — la grande porte était ouverte. La grille avait été tirée de côté. La lumière du matin entrait à flots, chaude, blanche, écla­tante, et avec elle le bruit de la ville — les voix, les pas, les slo­gans, cette rumeur immense qui n’é­tait plus une rumeur mais un chant, un cri, un souffle collectif.

— Pour­quoi ? dit Raouf.

Mon­cef eut un sou­rire. Un sou­rire mince, presque imper­cep­tible, un sou­rire de vieil homme qui a vu défi­ler des décen­nies et qui sait que cer­tains jours ne se pro­duisent qu’une fois dans une vie.

— Parce que c’est un hôtel, dit-il. Et qu’un hôtel, ça doit être ouvert.

Nadia sen­tit ses yeux se rem­plir de larmes. Elle s’ap­pro­cha de Mon­cef et, sans réflé­chir, sans hési­ter, elle l’embrassa sur la joue. La joue lisse, fraî­che­ment rasée, qui sen­tait le savon bon mar­ché et le thé à la menthe.

Mon­cef ne bou­gea pas. Il reçut le bai­ser comme il rece­vait tout — avec une digni­té tran­quille, sans excès, sans effu­sion. Puis il fit un geste de la main vers la porte ouverte.

— Allez, dit-il.

Ils sor­tirent.

L’a­ve­nue de Paris, sous le soleil de jan­vier, était un fleuve. Un fleuve de gens qui mar­chaient — tous dans la même direc­tion, vers l’a­ve­nue Bour­gui­ba, vers le centre, vers le cœur. Des hommes en cos­tume, des femmes en man­teau, des étu­diants en jean, des vieux en veste de laine, des enfants sur les épaules de leurs pères. Cer­tains por­taient des dra­peaux tuni­siens. Le fleuve avan­çait len­te­ment, avec la patience et la puis­sance des foules qui savent où elles vont.

Nadia et Raouf se tinrent un moment sur le seuil du Majes­tic. Debout, côte à côte, sur le pas de la porte. La façade Art Nou­veau s’é­le­vait au-des­sus d’eux, blanche, courbe, silen­cieuse. Les bal­cons de fer for­gé. Les mou­lures. Les volets fer­més des étages supé­rieurs — tous sauf un, au deuxième, côté jar­din. Le volet de la chambre 22.

Nadia regar­da Raouf. Il regar­da Nadia.

Ils ne se dirent pas au revoir. Ils ne se dirent pas à demain. Ils ne se dirent rien. Les mots n’é­taient plus nécessaires.

Nadia des­cen­dit les trois marches du per­ron. Elle tour­na à gauche. Vers l’a­ve­nue Bour­gui­ba. Vers la foule.

Raouf la regar­da s’é­loi­gner. Il la vit dis­pa­raître dans le fleuve de gens. Il res­ta un ins­tant sur le per­ron. Puis il des­cen­dit les marches à son tour. Tour­na à droite.

Au coin de l’a­ve­nue de Paris, il se retourna.

Elle aus­si s’é­tait retournée.

Ils se virent — à cin­quante mètres l’un de l’autre, de part et d’autre de la porte du Majes­tic, dans la lumière de jan­vier, au milieu de la foule. Un regard. Une seconde. Peut-être deux. Le temps de voir le visage de l’autre — petit, loin­tain, à peine dis­tinct dans la masse des visages — et de savoir que ce visage, par­mi tous les visages du monde, est le seul qu’on recon­naî­trait les yeux fermés.

Puis la foule les prit.

Le reste appar­tient à l’his­toire. L’his­toire que tout le monde connaît — les cent mille per­sonnes sur l’a­ve­nue Bour­gui­ba, les slo­gans, les gaz lacry­mo­gènes, les tirs en l’air, les héli­co­ptères, la panique et le cou­rage, le minis­tère de l’In­té­rieur encer­clé — et puis la cer­ti­tude, à dix-sept heures trente, quand le ciel de Tunis vibra d’un cri si puis­sant qu’il fit trem­bler les vitres : Ben Ali avait quit­té le ter­ri­toire. L’a­vion avait décol­lé pour Djeddah.

Tunis explo­sa.

La joie qui sui­vit ne res­sem­blait à rien de connu — une joie de trem­ble­ment de terre, une joie de nais­sance, une joie de fin du monde et de début du monde en même temps. Des gens pleu­raient et riaient dans la même phrase. Des incon­nus s’embrassaient dans la rue. Le mot libre — ce mot usé, ce mot gal­vau­dé, ce mot que tous les dic­ta­teurs du monde ont mis dans leurs dis­cours — le mot libre reprit ce soir-là, dans les rues de Tunis, son sens ori­gi­nel. Libre vou­lait dire : je n’ai plus peur. Libre vou­lait dire : je peux par­ler. Libre vou­lait dire : demain n’est pas écrit.

Nadia, quelque part dans la foule, leva les yeux vers le ciel. Les héli­co­ptères avaient dis­pa­ru. Le ciel de jan­vier était clair, froid, immense — un ciel de début, un ciel vierge. Son télé­phone son­na. Dalen­da. Yas­sine regarde la télé­vi­sion. Il pleure de joie. Il dit qu’il veut être dans la rue. Je lui ai fait un makroud.

Nadia rit. Elle rit à en perdre le souffle, debout au milieu de l’a­ve­nue Bour­gui­ba, entou­rée de mil­liers de visages qu’elle ne connais­sait pas et qu’elle aimait — elle les aimait tous, ce soir, cha­cun d’entre eux — elle les aimait comme on aime un peuple quand on découvre qu’il est beau.

Et quelque part dans cette foule — à un kilo­mètre d’elle, à cent mètres, à côté d’elle sans qu’elle le sache — Raouf mar­chait. Les mains dans les poches, le col rele­vé, les tempes grises. Il mar­chait avec la foule, au rythme de la foule, por­té par elle comme une feuille par un cou­rant. Il ne cher­chait pas Nadia. Il savait qu’il la retrou­ve­rait. Parce que les gens qui se sont trou­vés dans un hôtel fer­mé, sur un mate­las gris, entre deux mondes, entre deux vies, entre deux époques — ces gens-là ne se perdent pas. Ils se retrouvent. C’est une loi aus­si cer­taine que la gra­vi­té, aus­si ancienne que les murs du Majes­tic, aus­si vraie que la main posée sur la rampe d’un esca­lier un soir de juillet 1990.

La nuit tom­ba sur Tunis. Mais ce n’é­tait pas la nuit — c’é­tait le contraire de la nuit. C’é­tait un pays qui s’éclairait.

Cha­pitre 10 — Les volets ouverts

Trois jours passèrent.

Trois jours de bruit et de lumière, trois jours où Tunis fut une ville sans som­meil, sans horaires, sans règles — une ville retour­née comme un gant, qui mon­trait sou­dain sa dou­blure, ses cou­tures, ses fils cachés. Les gens par­laient dans la rue avec des incon­nus. Les gens pleu­raient dans les cafés sans que per­sonne ne les regarde de tra­vers. Les gens disaient des mots qu’ils n’a­vaient jamais pro­non­cés à voix haute — des mots comme liber­té, digni­té, jus­tice — et ces mots, si long­temps com­pri­més, si long­temps ava­lés, avaient en sor­tant de leurs bouches une sono­ri­té étrange, presque phy­sique, comme si chaque syl­labe occu­pait un espace réel dans l’air.

Nadia ne retour­na pas au Majestic.

Pas le pre­mier jour — elle le pas­sa avec Yas­sine, devant la télé­vi­sion, à regar­der les images en boucle. Yas­sine avait onze ans et il com­pre­nait tout et il ne com­pre­nait rien, comme tous les enfants qui assistent à l’his­toire. Quand Nadia lui deman­da pour­quoi il pleu­rait il dit : « Parce que c’est grand. » Et c’é­tait la réponse la plus juste que qui­conque ait jamais don­née à cette question.

Pas le deuxième jour — elle le pas­sa chez sa mère, dans l’ap­par­te­ment de Bab El Kha­dra. Le quar­tier était en effer­ves­cence. Dalen­da avait pré­pa­ré un cous­cous au pois­son — le ven­dre­di, tou­jours — et Farid était venu avec sa femme et ses trois enfants, et ils avaient man­gé ensemble, ser­rés autour de la table de la cui­sine, et pour la pre­mière fois depuis des années per­sonne n’a­vait allu­mé la télé­vi­sion pen­dant le repas. Ils avaient par­lé. De Bour­gui­ba. De Ben Ali. De l’a­ve­nir. Le père de Nadia, Habib, cadre retrai­té du minis­tère de l’In­té­rieur, n’a­vait rien dit de tout le repas. Il avait man­gé son cous­cous en silence, les yeux bais­sés, et quand Farid avait pro­non­cé le mot révo­lu­tion, Habib avait levé les yeux et regar­dé son fils avec une expres­sion que Nadia n’ou­blia jamais — un mélange de honte et de sou­la­ge­ment si pro­fon­dé­ment mêlés qu’on ne pou­vait pas les dis­tin­guer l’un de l’autre.

Pas le troi­sième jour — elle le pas­sa à mar­cher. Seule. Dans Tunis. Elle des­cen­dit l’a­ve­nue de la Liber­té, tra­ver­sa la place de la Vic­toire, entra dans la Médi­na par Bab El Bhar. Les souks étaient à moi­tié ouverts — les ven­deurs de cuivre, les mar­chands de par­fum, les tis­se­rands de ché­chias. L’o­deur des épices — cumin, haris­sa, ras el hanout — se mêlait à celle du bois de cèdre et de l’en­cens. Des chats dor­maient sur les étals. La Médi­na vivait comme elle avait tou­jours vécu — au rythme lent des siècles, indif­fé­rente aux révo­lu­tions comme aux occu­pa­tions, avec cette per­ma­nence tran­quille des lieux qui ont vu pas­ser trop d’é­poques pour s’é­mou­voir d’une seule.

Nadia s’ar­rê­ta devant la mos­quée Zitou­na. Les portes étaient ouvertes. Elle res­ta un moment sur le seuil, à res­pi­rer l’o­deur de cire et de vieux tapis, et elle sen­tit quelque chose se dénouer en elle — un nœud qu’elle por­tait depuis des jours, des semaines, des mois, peut-être des années. Un nœud fait de peur et de désir et de culpa­bi­li­té et de soli­tude et de cette ten­sion per­ma­nente entre ce qu’elle était et ce qu’elle mon­trait, entre la femme de la chambre 22 et la femme de Lafayette.

Le nœud ne se défit pas com­plè­te­ment. Mais il se des­ser­ra. Comme un volet qu’on pousse et qui résiste et qui cède.

Le qua­trième jour, elle retour­na au Majestic.

C’é­tait un mar­di. Le soleil de jan­vier frap­pait la façade de l’hô­tel de plein fouet. Nadia s’ar­rê­ta sur le trot­toir d’en face, là où le banc de Raouf se trou­vait, et elle regarda.

La porte prin­ci­pale était ouverte.

Non pas entre­bâillée, non pas pous­sée — ouverte. La grille métal­lique avait été tirée de côté et fixée au mur par un cro­chet. La grande porte à double bat­tant — en bois sombre, avec des poi­gnées de cuivre ter­ni — était ouverte en grand sur le hall. Et dans le hall, on voyait la lumière. La lumière du matin qui entrait par les fenêtres hautes, par la porte, par toutes les ouver­tures à la fois, et qui inon­dait le marbre vei­né et les mou­lures Art Nou­veau et l’es­ca­lier de fer for­gé d’une clar­té si vive, si neuve, qu’on aurait dit que le Majes­tic n’a­vait jamais été fer­mé — qu’il avait sim­ple­ment dor­mi, et qu’il venait de se réveiller.

Nadia tra­ver­sa la rue. Mon­ta les trois marches du per­ron. Fran­chit le seuil.

Le hall était vide, mais il ne res­sem­blait plus au hall qu’elle connais­sait. Quelque chose avait chan­gé — pas les murs, pas les mou­lures, pas l’es­ca­lier. La lumière. Les fenêtres du pre­mier étage, qui étaient res­tées fer­mées depuis la fer­me­ture — volets clos, stores bais­sés, rideaux tirés — étaient ouvertes. Toutes. Les volets rabat­tus contre la façade, les vitres nues, et le soleil qui entrait libre­ment, sans filtre, sans obstacle.

Et il y avait du thé.

Sur la troi­sième marche de l’es­ca­lier — la marche où Mon­cef s’as­seyait pour racon­ter l’his­toire de l’hô­tel — il y avait un pla­teau de cuivre. Sur le pla­teau, une théière en métal bos­se­lé, deux verres, un sucrier, et une branche de menthe fraîche dont les feuilles, dans la lumière, brillaient comme du verre vert.

Mon­cef appa­rut au fond du hall. Il sor­tait de l’an­cienne salle de récep­tion, un chif­fon à la main. Il por­tait son cos­tume — le même qu’il por­tait le 14 jan­vier. Mais la cra­vate était des­ser­rée, le col de la che­mise ouvert, et il avait rou­lé ses manches jus­qu’aux coudes. Ses avant-bras étaient blancs de poussière.

— Madame Nadia, dit-il.

— Qu’est-ce que vous faites ?

— Je nettoie.

— Vous nettoyez ?

— Les fenêtres, d’a­bord. Puis les miroirs. Il y a vingt-quatre miroirs dans cet hôtel. Je les ai comp­tés. Tous embal­lés dans du papier kraft. J’en ai débal­lé huit ce matin.

Nadia regar­da autour d’elle. C’est alors qu’elle les vit — les miroirs. Huit miroirs, appuyés contre les murs du hall, débar­ras­sés de leur embal­lage. Huit sur­faces de verre dans les­quelles la lumière se reflé­tait et se mul­ti­pliait, don­nant au hall une pro­fon­deur qu’il n’a­vait pas eue depuis six ans. Dans chaque miroir, un frag­ment du Majes­tic : une mou­lure, un bout d’es­ca­lier, un angle de pla­fond, une rosace. Et dans chaque miroir, aus­si, le reflet de Nadia — démul­ti­plié, frag­men­té, vu de huit angles dif­fé­rents, comme si l’hô­tel la regar­dait avec huit yeux.

— Pour­quoi ? dit-elle.

Mon­cef haus­sa les épaules. Un geste simple, un geste de quel­qu’un pour qui la ques­tion ne se pose pas.

— C’est le matin, dit-il. On ouvre les volets le matin. C’est comme ça.

Il s’ap­pro­cha du pla­teau de thé, ver­sa deux verres, en ten­dit un à Nadia. Le thé était chaud, sucré, par­fu­mé à la menthe — le même thé que tou­jours, le thé de Mon­cef, le thé du Majes­tic, un goût qui tra­ver­sait les époques sans changer.

— J’ai ouvert toutes les fenêtres de l’hô­tel ce matin, dit-il en buvant. Les quatre étages. Soixante-dix-sept fenêtres. Cer­taines n’ont pas vou­lu s’ou­vrir — les gonds rouillés, le bois gon­flé. Il a fal­lu for­cer. Mais elles ont cédé. Elles cèdent toujours.

— Vous savez com­bien de fois cet hôtel a été ouvert et fer­mé depuis 1919 ? Ouvert en 19. Fer­mé par les Alle­mands en 42. Rou­vert par les Amé­ri­cains en 43. Fer­mé pour tra­vaux en 71. Rou­vert en 73. Fer­mé de nou­veau en 2005. Chaque fois, les gens croient que c’est la fin. Chaque fois, quel­qu’un rouvre les volets.

— Mon­cef, dit-elle. Pour­quoi avez-vous mis la cou­ver­ture ? La pre­mière fois. Dans la chambre 22. Pourquoi ?

— Parce que j’ai vu com­ment il vous regar­dait, dit-il. Dans le cou­loir, le pre­mier jour, quand je vous ai fait visi­ter. Il avait la main sur votre épaule et il vous regar­dait. J’ai vu ce regard. Je l’ai vu mille fois dans cet hôtel — sur des clients, sur des incon­nus, sur des gens qui venaient ici pour se trou­ver ou pour se retrou­ver. C’est un regard qu’on ne peut pas imi­ter. C’est le regard de quel­qu’un qui a atten­du longtemps.

Nadia ne dit rien. Elle but son thé. La menthe fraîche piquait la langue, le sucre fon­dait dans la gorge, et la cha­leur des­cen­dait dans le ventre comme une main posée de l’intérieur.

— Allez‑y, dit Mon­cef. La chambre est ouverte.

Nadia mon­ta l’es­ca­lier. Pre­mier étage. Le cou­loir bai­gnait dans la lumière — chaque porte ouverte, chaque fenêtre ouverte, un cou­rant d’air frais qui sen­tait le jar­din et le jas­min d’hi­ver et la pierre mouillée de rosée.

Deuxième étage. Le cou­loir. La porte de la chambre 22 était entrebâillée.

Nadia la poussa.

La chambre était inon­dée de lumière. Le volet — ce volet ban­cal, gon­flé, qui grin­çait chaque fois qu’on le pous­sait — était ouvert en grand, pla­qué contre la façade. La fenêtre aus­si. L’air de jan­vier entrait libre­ment, frais, vif, char­gé de l’o­deur des pal­miers du jar­din et de cette odeur par­ti­cu­lière que Tunis a en hiver — un mélange de terre humide, de gaz d’é­chap­pe­ment, de jas­min et de pain chaud, une odeur qui n’existe nulle part ailleurs sur terre.

Le mate­las était tou­jours là. Gris, défon­cé, posé à même le car­re­lage. La cou­ver­ture de laine brune pliée au pied. L’o­reiller sans taie. La chaise pliante contre le mur.

Et, sur la chaise, une orange.

Une seule orange. Petite, ronde, à la peau fine. Une orange de Nabeul. Posée là par Mon­cef — ou par Raouf, ou par per­sonne, ou par l’hô­tel lui-même, qui sait. Nadia la prit dans sa main. La peau était fraîche, lisse, d’un orange pro­fond. Elle la por­ta à son nez. Le par­fum — vif, acide, sucré, le par­fum des caisses de Tahar, le par­fum des mains de Raouf, le par­fum de l’a­mour fait sur un mate­las de chan­tier avec des pelures sur le car­re­lage — le par­fum la tra­ver­sa comme un cou­rant élec­trique, de la tête aux pieds, et elle fer­ma les yeux.

Quand elle les rou­vrit, elle vit le jardin.

Le jar­din Habib Tha­meur, vu du deuxième étage, était un rec­tangle de ver­dure sombre cer­né par la ville. Les pal­miers, les haies, les allées de gra­vier, les bancs verts. Des gens mar­chaient dans les allées. Un chat roux cou­ché sur un banc, au soleil. La vie ordi­naire, la vie d’a­près — cette vie qui reprend tou­jours, après les trem­ble­ments de terre et les révo­lu­tions, avec une obs­ti­na­tion tranquille.

Nadia s’as­sit sur le matelas.

Elle ne savait pas si Raouf revien­drait. Elle ne savait pas ce qui se pas­se­rait demain, ni la semaine pro­chaine, ni dans un an. Elle ne savait pas si la chambre 22 exis­te­rait encore quand les tra­vaux repren­draient. Elle ne savait rien de tout cela. Et c’é­tait bien.

C’é­tait bien de ne pas savoir. C’é­tait bien de s’as­seoir sur un mate­las dans une chambre vide, dans un hôtel vide, dans un pays qui venait de naître et qui ne savait pas non plus — qui ne savait pas ce qu’il devien­drait, quel visage il pren­drait, quelles erreurs il com­met­trait, quelles joies il inven­te­rait. Un pays neuf, mal­adroit, fra­gile, magni­fique. Un pays qui res­sem­blait, ce matin de jan­vier, à deux amants dans une chambre d’hô­tel — nus, incer­tains, vivants.

Son télé­phone vibra.

Un mes­sage de Raouf.

Nadia regar­da l’é­cran. Elle lut le mes­sage. Elle ne le reli­rait pas — elle n’en aurait pas besoin. Cer­taines phrases n’ont besoin d’être lues qu’une fois pour s’ins­crire dans le corps, dans la peau, dans la mémoire, comme un tatouage invi­sible. Ce que Raouf avait écrit — ces quelques mots sur le petit écran fen­du du Nokia — conte­nait tout ce qu’il fal­lait. Pas une pro­messe. Pas un plan. Pas un ren­dez-vous. Quelque chose de plus simple et de plus vaste. Quelque chose qui res­sem­blait au pays ce matin-là : un début.

Nadia sou­rit.

Elle posa le télé­phone sur le mate­las, à côté de l’o­range. Elle regar­da le jar­din par la fenêtre ouverte. Le soleil de jan­vier mon­tait dans le ciel de Tunis — un ciel lavé, net­toyé par les jours de pluie, d’un bleu pâle et pro­fond, un bleu de com­men­ce­ment. Le chat roux sur le banc s’é­tait endor­mi. La femme au lan­dau était assise sur un banc, le visage tour­né vers le soleil, les yeux fermés.

Dans le hall du Majes­tic, en bas, Mon­cef débal­lait le neu­vième miroir. Le papier kraft tom­bait au sol en feuilles frois­sées. Le verre appa­rais­sait — propre, intact, brillant. Un nou­veau rec­tangle de lumière s’a­jou­tait aux huit autres. Le hall s’emplissait de reflets. Les mou­lures Art Nou­veau se dédou­blaient, se mul­ti­pliaient, dan­saient d’un miroir à l’autre. Le Majes­tic se regar­dait dans ses propres miroirs et se recon­nais­sait — abî­mé, pous­sié­reux, sur­vi­vant, beau.

La lumière de jan­vier tra­ver­sait l’hô­tel de part en part. Du rez-de-chaus­sée au qua­trième étage, de la porte prin­ci­pale à la porte de ser­vice, de la façade sur l’a­ve­nue de Paris à la cour inté­rieure — la lumière cir­cu­lait libre­ment, pour la pre­mière fois en six ans, à tra­vers les soixante-dix-sept fenêtres ouvertes, les cou­loirs, les esca­liers, les chambres vides. Le Majes­tic res­pi­rait. Le Majes­tic res­pi­rait comme on res­pire après une longue apnée — à pleins pou­mons, avec avi­di­té, avec recon­nais­sance, avec cette joie simple et vio­lente de l’air qui entre dans un corps qui en était privé.

Et dans la chambre 22, au deuxième étage, côté jar­din, une femme de trente-six ans était assise sur un mate­las gris, une orange à la main, un sou­rire aux lèvres, les yeux tour­nés vers un jar­din de pal­miers et de soleil. Elle ne bou­geait pas. Elle ne fumait pas. Elle ne regar­dait pas son télé­phone. Elle était sim­ple­ment là — pré­sente, ouverte, comme les volets, comme les fenêtres, comme la porte de l’hô­tel, comme le pays.

Le Majes­tic, autour d’elle, se taisait.

Mais c’é­tait un silence neuf. Un silence qui n’é­tait plus l’ab­sence de bruit ni la pré­sence com­pri­mée de tous les bruits pas­sés. C’é­tait un silence de seuil — le silence exact qui sépare la der­nière note de la pre­mière, la fin d’un mor­ceau du début d’un autre. Le silence de Bar­ba­ra au pia­no, entre deux mor­ceaux, les mains sus­pen­dues au-des­sus des touches, quand le bar est vide et que per­sonne n’é­coute et que la musique, pour­tant, conti­nue — dans les murs, dans l’air, dans la mémoire du bois et des cordes et du cuivre.

Un silence d’a­vant le jeu.

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Cha­pitre 4 — L’é­té 1990

Il faut remonter.

Il faut quit­ter jan­vier 2011, quit­ter la pous­sière du Majes­tic et les sirènes et les vidéos trem­blantes sur les écrans de télé­phone, il faut remon­ter le temps comme on remonte un esca­lier — marche après marche, palier après palier — jus­qu’à cet été-là. L’é­té 1990. L’é­té où Nadia avait quinze ans et Raouf dix-huit, où le monde était immo­bile et brû­lant, où Tunis sen­tait le jas­min et la fri­ture et le gou­dron fon­du, et où rien — abso­lu­ment rien — ne lais­sait sup­po­ser que quoi que ce soit chan­ge­rait jamais.

Bab El Khadra.

Le quar­tier n’existe plus tel qu’il était. Les immeubles sont les mêmes — ces immeubles de trois ou quatre étages aux façades blan­chies à la chaux, avec les bal­cons en fer for­gé et le linge qui sèche et les para­boles gref­fées comme des cham­pi­gnons — mais l’air a chan­gé. En 1990, l’air de Bab El Kha­dra avait une épais­seur par­ti­cu­lière, une den­si­té de vie super­po­sée : les voix des femmes qui s’in­ter­pel­laient d’un bal­con à l’autre, les moby­lettes péta­ra­dantes dans les ruelles trop étroites pour les voi­tures, le ven­deur de bei­gnets à l’angle de la rue Sidi Mah­rez dont l’huile gré­sillait du matin au soir, les enfants pieds nus qui jouaient au foot­ball avec des boîtes de conserve, le muez­zin de la mos­quée dont l’ap­pel à la prière rico­chait entre les murs et se mêlait, cinq fois par jour, au brou­ha­ha du quar­tier comme un fil d’or dans une étoffe ordinaire.

Nadia vivait au qua­trième étage d’un immeuble jaune, rue El Jazi­ra. Un appar­te­ment de quatre pièces — grand pour le quar­tier — où vivaient ses parents, son frère aîné Farid, sa sœur cadette Ami­ra, et sa grand-mère mater­nelle qu’on appe­lait Ommi Zoh­ra et qui ne quit­tait jamais sa chambre, une pièce sombre au bout du cou­loir où régnaient l’o­deur d’en­cens et le mur­mure per­pé­tuel de Radio Tunis. Le père de Nadia, Habib, était cadre au minis­tère de l’In­té­rieur — un poste qui ins­pi­rait dans le quar­tier un mélange de res­pect et de méfiance, parce qu’un homme du minis­tère de l’In­té­rieur est un homme qui sait des choses, et un homme qui sait des choses est un homme devant lequel on sur­veille ses paroles. Sa mère, Dalen­da, ori­gi­naire de Sfax, tenait la mai­son avec une auto­ri­té douce et abso­lue. Elle cui­si­nait des tajines et des cous­cous au pois­son le ven­dre­di, pliait le linge avec une pré­ci­sion géo­mé­trique, et ne haus­sait jamais la voix — ce qui, para­doxa­le­ment, la ren­dait plus redou­table que si elle avait crié.

Raouf vivait trois rues plus loin, dans un immeuble blanc plus petit, au-des­sus de l’en­tre­pôt de son père. L’en­tre­pôt sen­tait l’o­range et la terre mouillée. Des caisses de fruits s’empilaient jus­qu’au pla­fond — oranges de Nabeul, citrons bel­di du Cap Bon, figues de Bar­ba­rie de Kas­se­rine, dattes deglet nour de Tozeur. Le père de Raouf, Tahar, com­men­çait sa jour­née à quatre heures du matin et la finis­sait à midi. L’a­près-midi, il dor­mait. Toute la mai­son dor­mait quand Tahar dor­mait — c’é­tait une loi non écrite, un silence impo­sé par la fatigue d’un homme qui por­tait des caisses de trente kilos depuis l’âge de qua­torze ans. La mère de Raouf, Habi­ba, était cou­tu­rière. Elle cou­sait des robes pour les mariages du quar­tier, assise en tailleur devant sa Sin­ger à pédale, le mètre autour du cou, les épingles entre les lèvres.

Nadia et Raouf ne s’é­taient pas choi­sis. Ils s’é­taient trou­vés — comme se trouvent les gens qui vivent dans le même péri­mètre de cent mètres et qui finissent, par la seule force de la proxi­mi­té, par par­ta­ger les mêmes trot­toirs, les mêmes heures creuses, les mêmes regards. Nadia le voyait pas­ser sous son bal­con le matin, quand il aidait son père à char­ger la camion­nette. Un gar­çon grand pour son âge, les bras longs, la peau brune, une manière de por­ter les caisses en silence qui le dis­tin­guait des autres gar­çons du quar­tier — les bruyants, les van­tards, ceux qui sif­flaient les filles et se bat­taient pour un regard. Raouf ne sif­flait per­sonne. Il tra­vaillait, il se tai­sait, il mar­chait avec une len­teur qui res­sem­blait à de la gravité.

Ils avaient com­men­cé à se par­ler en juin, devant la bou­tique de Bechir le quin­caillier. Nadia ache­tait une ampoule pour la cui­sine. Raouf atten­dait que Bechir lui pré­pare une com­mande de ficelle pour les caisses. L’at­tente — dix minutes, peut-être quinze — avait suf­fi pour qu’une conver­sa­tion naisse, comme naissent les conver­sa­tions en été, dans les quar­tiers, entre les gens qui n’ont nulle part où aller : par la cha­leur, par l’en­nui, par la grâce de ne rien avoir à faire d’autre qu’être là.

Elle avait dit quelque chose sur la cha­leur — une bana­li­té. Il avait répon­du quelque chose sur la cha­leur — une autre bana­li­té. Mais dans l’é­change de ces bana­li­tés, quelque chose avait cir­cu­lé qui n’é­tait pas banal du tout. Une atten­tion. Un regard qui dure un quart de seconde de plus que néces­saire. Un sou­rire qui n’est pas de politesse.

Après cela, ils se croi­sèrent tous les jours. Ce n’é­tait pas arran­gé — ou peut-être l’é­tait-ce, de cette manière incons­ciente qu’ont les corps d’or­ga­ni­ser les ren­contres en ajus­tant les horaires, les tra­jets, les pauses, pour qu’un hasard se repro­duise assez sou­vent pour ces­ser d’être un hasard. Nadia sor­tait ache­ter du pain à onze heures — l’heure où Raouf reve­nait de la livrai­son du Majes­tic. Raouf pas­sait devant l’im­meuble jaune en fin d’a­près-midi — l’heure où Nadia pre­nait le frais sur le bal­con. Ils se saluaient, échan­geaient quelques mots, par­fois s’ar­rê­taient un moment à l’angle de la rue, dans la bande d’ombre que pro­je­tait le mur de la mosquée.

Ils ne par­laient de rien d’im­por­tant. Des exa­mens de Nadia — elle entrait en seconde à la ren­trée. Du tra­vail de Raouf — il vou­lait pas­ser le bac en can­di­dat libre, par­tir étu­dier en France. De la Coupe du monde qui se jouait en Ita­lie — Came­roun contre Argen­tine, Mara­do­na qui pleu­rait. Des films qu’on pas­sait le soir au ciné­ma Le Coli­sée, ave­nue Bour­gui­ba — des films égyp­tiens sur­tout, avec Adel Imam, que tout le quar­tier allait voir en famille et dont on réci­tait les répliques pen­dant des semaines. Mais sous ces conver­sa­tions de sur­face, il y avait autre chose — un cou­rant chaud, conti­nu, qui pas­sait entre eux et dont ils étaient tous les deux conscients sans jamais le nommer.

Nadia savait. Elle savait depuis la bou­tique de Bechir, depuis le pre­mier regard, depuis cette frac­tion de seconde où les yeux de Raouf — ce brun très sombre, cette pro­fon­deur de puits — s’é­taient posés sur elle avec une gra­vi­té qui n’ap­par­te­nait pas à un gar­çon de dix-huit ans. Elle savait, et elle ne fai­sait rien de ce savoir, parce que à quinze ans, dans un quar­tier comme Bab El Kha­dra, avec un père au minis­tère de l’In­té­rieur et une mère de Sfax, on ne fait rien de ce genre de savoir. On le range. On le plie soi­gneu­se­ment, comme les draps de Dalen­da, et on le met de côté.

L’é­té avan­ça. Juillet. La cha­leur devint une pré­sence phy­sique, un mur trans­pa­rent qui sépa­rait les heures de la mati­née — encore sup­por­tables — des heures de l’a­près-midi — mor­telles. Le quar­tier vivait au ralen­ti. Les stores bais­sés, les rues vides entre treize heures et seize heures, le chant des cigales qui rem­pla­çait celui des voix humaines. Seuls les chats bou­geaient, d’ombre en ombre, avec cette pru­dence liquide des ani­maux qui savent que le soleil peut tuer.

C’est dans cette tor­peur que la scène de l’es­ca­lier eut lieu.

Un soir de fin juillet. Il devait être sept heures — l’heure où la cha­leur com­mence à des­ser­rer son étau, où les bal­cons se rem­plissent de nou­veau, où les pre­miers par­fums de cui­sine montent des fenêtres ouvertes et se mêlent à l’o­deur de jas­min des jar­di­nières. Nadia des­cen­dait l’es­ca­lier de son immeuble pour ache­ter du lait chez Saïd, l’é­pi­cier du coin. L’es­ca­lier était sombre — l’am­poule du deuxième palier était grillée depuis des jours et per­sonne ne l’a­vait rem­pla­cée — et elle des­cen­dait pru­dem­ment, une main sur la rampe, quand elle enten­dit des pas qui montaient.

C’é­tait Raouf.

Il venait voir Farid, le frère aîné de Nadia, pour une affaire de moby­lette — un joint de culasse, un car­bu­ra­teur, un de ces pré­textes méca­niques que les gar­çons du quar­tier invo­quaient pour se retrou­ver. Ils se croi­sèrent au deuxième palier, dans la zone d’ombre, à l’en­droit exact où l’am­poule manquait.

Ils s’ar­rê­tèrent.

L’es­ca­lier était étroit — assez pour que deux per­sonnes puissent se croi­ser, pas assez pour qu’elles se croisent sans se frô­ler. Raouf était une marche en des­sous de Nadia, ce qui les met­tait presque à la même hau­teur — elle qui était petite, lui qui était grand. La lumière jaune de l’am­poule du palier au-des­sus tom­bait sur eux en biais, décou­pant leurs visages en deux moi­tiés, l’une éclai­rée, l’autre sombre.

— Bon­soir, dit Nadia.

— Bon­soir.

Ils auraient dû se croi­ser. C’est ce que font les gens dans un esca­lier — on se salue, on se range, on passe. Mais ni l’un ni l’autre ne bou­gea. Raouf ne mon­ta pas la marche sui­vante. Nadia ne des­cen­dit pas. Ils res­tèrent là, sépa­rés par qua­rante cen­ti­mètres d’air tiède, et le silence qui tom­ba entre eux n’a­vait rien du silence ordi­naire d’un esca­lier — c’é­tait un silence char­gé, vibrant, un silence qui conte­nait une question.

Nadia sen­tit l’o­deur de Raouf. Une odeur d’o­ranges — il avait dû aider son père aux caisses dans l’a­près-midi — et de sueur propre, et de quelque chose de plus pro­fond, de plus ani­mal, une odeur de peau chauf­fée par le soleil qui ne res­sem­blait à rien de ce qu’elle connais­sait. Elle avait quinze ans. Elle n’a­vait jamais embras­sé per­sonne. Elle n’a­vait jamais été aus­si proche d’un gar­çon dans la pénombre. Son cœur bat­tait dans ses oreilles comme un poing contre une porte.

Raouf leva la main.

Pas vers elle — pas exac­te­ment. Il leva la main et la posa sur la rampe de l’es­ca­lier, à trois cen­ti­mètres de la main de Nadia. Trois cen­ti­mètres. L’es­pace entre l’au­ri­cu­laire de Raouf et le pouce de Nadia était mesu­rable, pré­cis, déli­bé­ré. Ce n’é­tait pas un geste invo­lon­taire. C’é­tait une pro­po­si­tion — la plus dis­crète, la plus pru­dente, la plus res­pec­tueuse des pro­po­si­tions. Une main posée près d’une main, sans la tou­cher, en lui lais­sant le choix de com­bler ou non la distance.

Nadia ne bou­gea pas sa main. Mais elle ne la reti­ra pas.

Ils res­tèrent ain­si — cinq secondes, dix secondes, une éter­ni­té com­pri­mée dans le for­mat d’un palier d’es­ca­lier — leurs mains à trois cen­ti­mètres l’une de l’autre, leurs souffles audibles dans le silence, la lumière jaune de l’am­poule au-des­sus et l’obs­cu­ri­té de l’am­poule man­quante en des­sous, et entre ces deux lumières, entre ces deux ombres, un espace qui n’ap­par­te­nait qu’à eux.

Puis la voix du père de Nadia tom­ba du qua­trième étage.

— Nadia !

Un seul mot. Le pré­nom, crié depuis le bal­con, avec cette auto­ri­té natu­relle des pères qui n’ont pas besoin de haus­ser la voix pour que tout un immeuble les entende. Habib ne savait pas que sa fille était dans l’es­ca­lier avec un gar­çon. Il l’ap­pe­lait sim­ple­ment pour le dîner, ou pour qu’elle rap­porte du pain en plus du lait, ou pour rien — pour le plai­sir de savoir où elle était, parce qu’un père est un homme qui a besoin de savoir où sont les gens qu’il aime.

La main de Nadia quit­ta la rampe. Elle des­cen­dit une marche, puis deux, pas­sa devant Raouf en le frô­lant à peine — l’é­paule contre l’é­paule, un contact si bref qu’on pou­vait dou­ter qu’il ait eu lieu — et conti­nua sa des­cente vers la lumière crue de la porte d’entrée.

— Bon­soir, dit-elle sans se retourner.

Elle ne le vit pas res­ter là, immo­bile sur le palier, la main encore posée sur la rampe à l’en­droit exact où sa main à elle s’é­tait trou­vée. Elle ne le vit pas fer­mer les yeux et ins­pi­rer len­te­ment, comme pour rete­nir dans ses pou­mons l’air qu’elle venait de tra­ver­ser. Elle ne vit rien de cela parce qu’elle était déjà dehors, dans la rue, dans la cha­leur du soir, le cœur bat­tant, les joues brû­lantes, mar­chant vers l’é­pi­ce­rie de Saïd avec la cer­ti­tude abso­lue et ter­ri­fiante que quelque chose venait de com­men­cer — quelque chose qu’elle n’a­vait pas les mots pour nom­mer et qu’elle ne nom­me­rait pas avant vingt ans.

Après cette soi­rée, ils ne se retrou­vèrent plus seuls.

L’é­té se ter­mi­na. Sep­tembre arri­va avec ses car­tables et ses uni­formes. Raouf pas­sa son bac, l’eut du pre­mier coup, obtint une bourse pour Mar­seille. En octobre, il était par­ti. Nadia entra en seconde au lycée Bour­gui­ba. La vie reprit son cours — ce cours lent et régu­lier des vies tuni­siennes d’a­vant, quand rien ne sem­blait bou­ger, quand les années se res­sem­blaient comme les jours et les jours comme les heures.

Mais l’es­ca­lier resta.

Il res­ta dans le corps de Nadia comme reste une brû­lure — pas dou­lou­reuse, pas visible, mais là, ins­crite dans la peau, réveillée par cer­taines odeurs, cer­taines lumières, cer­taines cha­leurs du soir. Il res­ta dans le corps de Raouf — à Mar­seille, puis à Tunis, puis dans son mariage, puis dans son chô­mage — comme un accord non réso­lu, une phrase inter­rom­pue au milieu, une porte ouverte que per­sonne n’a­vait franchie.

Vingt ans.

Vingt ans, c’est le temps qu’il faut pour qu’un sou­ve­nir perde sa dou­leur et gagne en beau­té. Vingt ans, c’est le temps qu’il faut pour qu’un geste inache­vé devienne, dans la mémoire, plus puis­sant qu’un geste accom­pli. Vingt ans, c’est le temps qu’il faut pour que deux mains à trois cen­ti­mètres l’une de l’autre dans un esca­lier sombre deviennent le moment le plus éro­tique de deux vies entières.

Et main­te­nant — jan­vier 2011, le Majes­tic fer­mé, la chambre 22, le mate­las gris — main­te­nant, l’es­ca­lier était de retour. Non pas comme un sou­ve­nir, mais comme une pos­si­bi­li­té. Comme une seconde chance offerte par un hôtel fan­tôme dans un pays sur le point de basculer.

Le mar­di soir, Raouf envoya un SMS.

Demain. 14h.

Nadia lut le mes­sage dans la cui­sine de Lafayette, debout devant la fenêtre, une Cris­tal au bout des doigts. Les antennes para­bo­liques. Le ciel de cuivre. La sirène loin­taine. Elle tapa sa réponse avec le pouce — un seul mot, le même qu’au café, le même que devant le Majes­tic, le seul mot qui comptait :

D’ac­cord.

Cha­pitre 5 — Chambre 22

Elle arri­va la première.

Mon­cef lui ouvrit la porte de ser­vice sans un mot, lui ten­dit une clé atta­chée à un anneau de cuivre et retour­na dans sa loge au fond de la cour. Nadia mon­ta seule. L’es­ca­lier de marbre, dans la lumière grise de jan­vier, avait une majes­té de ruine — les marches usées en leur centre par un siècle de pas, la rampe de fer for­gé cou­verte d’une pous­sière si fine qu’elle res­sem­blait à du velours, et ce silence spé­ci­fique des bâti­ments vides, un silence qui n’est pas l’ab­sence de bruit mais la pré­sence de tous les bruits pas­sés, com­pri­més dans les murs comme des fos­siles dans la pierre.

Deuxième étage. Cou­loir. Chambre 22.

La clé tour­na avec une résis­tance qui céda d’un coup — le pêne rouillé, la ser­rure fati­guée. La porte s’ou­vrit sur la pièce qu’elle avait vue trois jours plus tôt avec Raouf : le mate­las gris, la chaise pliante, la fenêtre au volet ban­cal. Rien n’a­vait chan­gé. Rien ne pou­vait chan­ger dans un endroit que per­sonne n’habitait.

Et pour­tant.

Nadia remar­qua immé­dia­te­ment ce qui n’é­tait pas là la der­nière fois : une cou­ver­ture. Une cou­ver­ture de laine brune, pliée en quatre, posée au pied du mate­las. Mon­cef. Mon­cef avait mon­té une cou­ver­ture. Nadia sou­rit — un sou­rire inté­rieur, un sou­rire pour per­sonne — parce que ce geste conte­nait tout ce qu’un geste peut conte­nir : la bien­veillance, la dis­cré­tion, la com­pli­ci­té muette d’un homme qui sait ce que les gens viennent cher­cher dans une chambre vide et qui ne juge pas.

Elle ouvrit le volet. La lumière entra. Jan­vier à Tunis : une lumière blanche, un peu lai­teuse, sans la vio­lence du soleil d’é­té mais avec une clar­té qui détaille tout — chaque fis­sure du mur, chaque grain du car­re­lage, chaque fil du mate­las. Le jar­din Habib Tha­meur était en bas, vert sombre sous le ciel pâle. Les pal­miers ne bou­geaient pas. Un vieil homme tra­ver­sait l’al­lée cen­trale en tirant un caddie.

Nadia s’as­sit sur la chaise pliante. Posa son sac par terre. Sor­tit ses Cris­tal, en allu­ma une. Ses mains trem­blaient légè­re­ment — pas de froid, pas de peur, mais de cette ner­vo­si­té spé­ci­fique qui pré­cède les choses qu’on a déci­dé de faire et qu’on n’a pas encore faites.

Des pas dans l’escalier.

Nadia écra­sa sa ciga­rette sur le rebord de la fenêtre. Les pas mon­taient len­te­ment — des pas lourds, régu­liers, des pas d’homme qui ne se presse pas. Puis le cou­loir. Puis le silence devant la porte. Puis un coup frap­pé — un seul, discret.

Elle ouvrit.

Raouf était là. Veste sombre, col rele­vé, les joues rou­gies par le froid de la rue. Il tenait un sac en plastique.

— J’ai appor­té du thé, dit-il. Et des makrouds.

Il entra. Posa le sac sur la chaise. Regar­da la pièce comme s’il la voyait pour la pre­mière fois — le mate­las, la cou­ver­ture pliée, la fenêtre ouverte, Nadia.

— Mon­cef a mis une cou­ver­ture, dit-elle.

— Oui. Il fait ça.

Raouf sor­tit du sac un ther­mos cabos­sé et deux verres en plas­tique. Il ver­sa le thé — vert, sucré, par­fu­mé à la menthe. Les makrouds étaient enve­lop­pés dans du papier jour­nal : des losanges de semoule four­rés aux dattes, dorés, pois­seux de miel. Il en ten­dit un à Nadia. Elle mor­dit dedans. Le goût de la datte et du miel lui emplit la bouche — un goût d’en­fance, de Bab El Kha­dra, des après-midi chez Ommi Zohra.

Ils burent le thé debout, l’un en face de l’autre, sépa­rés par un mètre de car­re­lage pous­sié­reux. Le ther­mos entre eux comme un objet rituel. Les makrouds. La vapeur du thé dans l’air froid. Dehors, le jar­din. Dedans, le silence de l’hô­tel — ce silence si dense qu’on enten­dait la res­pi­ra­tion de l’autre, et der­rière la res­pi­ra­tion, le bat­te­ment du sang, et der­rière le bat­te­ment du sang, le bruit imper­cep­tible de deux corps qui s’a­justent l’un à l’autre dans l’es­pace, qui cherchent la bonne dis­tance, la bonne incli­nai­son, le bon angle.

— Raconte-moi Mar­seille, dit Nadia.

Raouf par­la. Mar­seille — l’é­cole d’in­gé­nieurs à côté de la gare Saint-Charles, la chambre de bonne au Panier, le mis­tral qui ren­dait fou, les pre­miers hivers sans soleil, la soli­tude des étu­diants étran­gers qui ne connaissent per­sonne et qui se regroupent par pays dans les réfec­toires comme des nau­fra­gés sur un radeau. Il par­la des chan­tiers où il avait tra­vaillé l’é­té pour payer ses études — cof­frage, fer­raillage, les mains dans le béton à vingt-deux ans. De la fille qu’il avait aimée à vingt-cinq ans — une Mar­seillaise, Céline, ser­veuse au Vieux-Port, qui l’a­vait quit­té parce qu’il ne par­lait pas assez.

— Tu ne parles tou­jours pas assez, dit Nadia.

— Non. Mais je parle mieux.

Il par­la de son retour à Tunis en 2003. Le mariage avec Sonia — arran­gé par les familles, accep­té sans enthou­siasme, vécu sans drame. Deux filles : Yas­mine, sept ans, Inès, cinq ans. Une mai­son à La Mar­sa avec un jar­din où Sonia culti­vait du roma­rin. Un tra­vail qui mar­chait. Puis le contrat per­du. Le cou­sin des Tra­bel­si. L’hu­mi­lia­tion de com­prendre que dans ce pays, le tra­vail et le talent ne ser­vaient à rien si l’on n’a­vait pas le bon nom de famille.

— Et toi ? dit Raouf. Raconte-moi.

Elle par­la. Moins que lui. Le mariage avec Karim, un col­lègue prof de maths, en 2000. Yas­sine né en 2001. Huit ans de vie com­mune sans joie ni mal­heur. Le divorce en 2009, bru­tal dans la forme, sou­la­gé dans le fond.

— Et depuis ? dit Raouf.

— Depuis, rien. Le lycée, Yas­sine, l’ap­par­te­ment. Les Cris­tal. Les livres.

— Tu lis quoi ?

— En ce moment ? Kateb Yacine et Colette. En alternance.

Raouf rit. Un rire vrai, un rire qui venait du ventre.

— Kateb Yacine et Colette. C’est toi, ça.

— Com­ment ça, c’est moi ?

— La révolte et la sen­sua­li­té. Les deux en même temps. C’est exac­te­ment toi.

Nadia ne répon­dit pas. Pas parce qu’elle n’a­vait rien à dire, mais parce que ce que Raouf venait de dire était si juste, si pré­cis, qu’elle eut besoin d’un moment pour le rece­voir. Per­sonne ne l’a­vait jamais résu­mée en deux mots. Per­sonne ne l’a­vait jamais vue aus­si clai­re­ment. Et cette clar­té — cette sen­sa­tion d’être vue, d’être lue, d’être com­prise par quel­qu’un qui ne la connais­sait presque plus — fut plus intime que n’im­porte quel contact physique.

Raouf posa son verre de thé sur le rebord de la fenêtre. Il s’ap­pro­cha. Pas d’un pas — d’un demi-pas. La dis­tance entre eux pas­sa d’un mètre à soixante cen­ti­mètres. L’air entre leurs corps chan­gea de température.

— Je n’ai jamais oublié l’es­ca­lier, dit-il.

— Je sais.

— J’ai pen­sé à toi à Mar­seille. En me cou­chant, sou­vent. Je pen­sais à l’es­ca­lier. Aux trois centimètres.

— Trois centimètres ?

— Entre ta main et la mienne. Sur la rampe. J’ai mesu­ré des mil­liers de fois dans ma tête. Trois centimètres.

Nadia leva les yeux vers lui. Il était très proche main­te­nant. Elle sen­tait l’o­deur de thé à la menthe sur son souffle et, en des­sous, cette odeur plus ancienne, plus pro­fonde — le san­tal, le tabac, la peau.

Elle posa sa main sur la poi­trine de Raouf.

Un geste simple. La paume à plat, sur le ster­num, par-des­sus la veste et la che­mise. Elle sen­tait le bat­te­ment de son cœur — rapide, plus rapide qu’on ne l’au­rait cru chez un homme si calme. Ce bat­te­ment démen­tait tout le reste — la len­teur, la gra­vi­té, le silence. Sous la sur­face, Raouf tremblait.

Il ne bou­gea pas. Il la lais­sa sen­tir son cœur. Puis il leva la main — comme dans l’es­ca­lier, vingt ans plus tôt — et la posa sur la joue de Nadia. Sa paume était chaude, large, un peu rugueuse. Ses doigts tou­chèrent la tempe, l’o­reille, la nais­sance des che­veux. Il ne cares­sa pas. Il posa sa main, c’est tout. Comme on pose une main sur un mur pour véri­fier qu’il est réel.

Ils res­tèrent ainsi.

Ce qui se pas­sa ensuite n’ap­par­tient pas aux mots — ou pas entiè­re­ment. Les mots sont bons pour les gestes nets, les actions claires, les mou­ve­ments qui ont un début et une fin. Mais ce qui se pas­sa dans la chambre 22 cet après-midi-là était d’un autre ordre — un ordre de len­teur, de flou, de proxi­mi­té pro­gres­sive. Quelque chose qui res­sem­blait moins à un acte qu’à une marée, un mou­ve­ment conti­nu et sans à‑coups, une avan­cée et un recul, une respiration.

Ils ne s’embrassèrent pas.

Pas ce jour-là. Ils res­tèrent sur le seuil — front contre front, souffle contre souffle, main contre joue, main contre poi­trine — pen­dant un temps qu’au­cun des deux n’au­rait su mesu­rer. Dehors, un oiseau chan­tait dans le jar­din. Quelque part dans les entrailles du Majes­tic, un tuyau gar­gouillait — un bruit de vieille plom­be­rie, un sou­pir d’or­gane fatigué.

Puis le télé­phone de Nadia sonna.

Le son — une son­ne­rie stri­dente, méca­nique, par­fai­te­ment étran­gère à l’at­mo­sphère de la chambre — les sépa­ra d’un coup, comme un cou­teau qui tranche un fil. Nadia recu­la d’un pas, por­ta la main à sa poche, regar­da l’é­cran. Yassine.

— Allô ?

La voix de son fils, onze ans, un peu rauque : Maman, t’es où ? J’ai faim. Il y a quoi à manger ?

— J’ar­rive. Il y a du riz d’hier au fri­go. Réchauffe-le. J’ar­rive dans vingt minutes.

Elle rac­cro­cha. Ran­gea le télé­phone. Regar­da Raouf, qui s’é­tait ados­sé au mur, les mains dans les poches, le visage calme mais les yeux — les yeux brûlaient.

— Il faut que j’y aille, dit-elle.

Raouf hocha la tête.

— Demain ?

— Demain.

Elle prit son sac, se diri­gea vers la porte. Au moment de sor­tir, elle se retour­na. Raouf n’a­vait pas bou­gé. Il était ados­sé au mur de la chambre 22, dans la lumière pâle, avec le mate­las gris et la cou­ver­ture de Mon­cef et le ther­mos vide et les miettes de makroud, et il la regar­dait avec une expres­sion qu’elle n’a­vait jamais vue sur aucun visage — une expres­sion qui n’é­tait ni du désir ni de la ten­dresse ni de la mélan­co­lie, mais les trois à la fois, fon­dus ensemble, comme les cou­leurs sous les couches de pein­ture des murs.

Elle sor­tit.

En des­cen­dant l’es­ca­lier de marbre, elle posa sa main sur la rampe de fer for­gé. Le métal était froid. Mais à l’en­droit exact où sa paume se fer­ma sur la rampe, elle sen­tit — ou crut sen­tir — une cha­leur rési­duelle, comme si quel­qu’un d’autre, avant elle, avait tenu cette rampe au même endroit. Un offi­cier alle­mand. Un sol­dat amé­ri­cain. Bar­ba­ra en robe noire, un soir de 1964. Moïse Bor­gel, le cha­peau à la main, les doigts qui tremblent. Des mains par cen­taines, par mil­liers, empi­lées les unes sur les autres dans le fer for­gé, comme les couches de pein­ture sur les murs, comme les couches de temps dans les pierres.

Dehors, la lumière de jan­vier l’é­blouit. Le jar­din Habib Tha­meur était tra­ver­sé par un groupe d’é­co­liers en tablier bleu, une ins­ti­tu­trice en tête. Quelque part vers l’a­ve­nue Bour­gui­ba, on enten­dait un bruit de klaxons insis­tants — pas les klaxons ordi­naires de la cir­cu­la­tion, mais des klaxons rageurs, ryth­més, qui res­sem­blaient à un cri.

Nadia mar­cha vite vers Lafayette. En pas­sant devant un kiosque à jour­naux, elle lut le gros titre de La Presse : des mots lisses, offi­ciels, qui ne disaient rien. Mais le visage du ven­deur, lui, disait tout — un visage fer­mé, ten­du, les mâchoires ser­rées, les yeux qui bou­geaient trop vite, comme quel­qu’un qui attend un coup.

Cha­pitre 6 — Moncef

Le soir tom­bait sur le Majes­tic comme une cou­ver­ture qu’on tire.

Mon­cef fai­sait sa ronde. Il la fai­sait chaque soir depuis six ans — la même ronde, le même iti­né­raire, les mêmes gestes, avec la régu­la­ri­té d’un gar­dien de phare ou d’un moine. Il com­men­çait par le rez-de-chaus­sée : le hall, les anciennes salles de récep­tion, la cui­sine désaf­fec­tée, la chauf­fe­rie. Puis le pre­mier étage — les chambres 1 à 18, l’an­cienne suite nup­tiale, le local tech­nique. Puis le deuxième — les chambres 19 à 36, dont la 22 où il ne fai­sait que pas­ser le regard par l’en­tre­bâille­ment de la porte. Puis le troi­sième, le qua­trième, la ter­rasse. Chaque porte véri­fiée, chaque fenêtre ins­pec­tée, chaque bruit iden­ti­fié. Une heure et demie, par­fois deux. Puis il redes­cen­dait dans sa loge — une pièce de quinze mètres car­rés au fond de la cour inté­rieure, avec un lit de camp, un réchaud à gaz, un poste de radio et une pho­to­gra­phie enca­drée de sa mère morte en 1997.

Ce soir-là, en pas­sant devant la chambre 22, Mon­cef s’ar­rê­ta. Il ne pous­sa pas la porte. Il n’en­tra pas. Mais il res­ta là un moment, debout dans le cou­loir du deuxième étage, les mains le long du corps, et il écouta.

Rien. La chambre était vide. Ils étaient par­tis depuis des heures — Nadia d’a­bord, puis Raouf vingt minutes plus tard. Mais quelque chose res­tait. Mon­cef ne croyait pas aux fan­tômes — du moins pas aux fan­tômes au sens des his­toires qu’on raconte aux enfants, les draps blancs et les chaînes. Mais il croyait à ce que les murs retiennent. Qua­rante ans dans cet hôtel lui avaient appris cela : les murs retiennent. Les voix, les par­fums, les souffles, les gestes — tout cela s’im­prime dans le plâtre et dans la pierre, et un homme qui sait écou­ter peut entendre ce que les murs ont absorbé.

Il redes­cen­dit.

Dans sa loge, il allu­ma le réchaud, posa la bouilloire, s’as­sit sur le lit de camp. La radio était réglée sur Mosaïque FM — la seule sta­tion qu’il écou­tait depuis que Radio Tunis avait chan­gé de for­mat. Un pré­sen­ta­teur par­lait de la météo : pluie demain, tem­pé­ra­tures en baisse, vent du nord. Puis une chan­son — Saber Rebaï, une voix chaude et trem­blante qui chan­tait en tuni­sien quelque chose sur l’a­mour et la dis­tance. Mon­cef bais­sa le volume.

Il pen­sa à Barbara.

C’é­tait un sou­ve­nir qu’il revi­si­tait sou­vent, comme on relit un pas­sage pré­fé­ré d’un livre aimé. Chambre 14, pre­mier étage. L’an­née — 1964, 1965, il ne savait plus. Ce dont il se sou­ve­nait avec une pré­ci­sion abso­lue, c’é­tait la robe. Une robe noire, longue, sans bijoux, sans orne­ment. Bar­ba­ra por­tait cette robe comme on porte une seconde peau — sans y pen­ser, sans s’en sou­cier. Elle était grande, mince, avec un visage qui n’é­tait pas beau au sens où les maga­zines entendent la beau­té, mais qui avait quelque chose de plus : une inten­si­té, une pré­sence qui modi­fiait l’air autour d’elle, qui aiman­tait le regard.

Mon­cef avait vingt ans à l’é­poque. Il était ser­veur au bar du rez-de-chaus­sée — un bar en aca­jou, avec des tabou­rets de cuir rouge et un comp­toir de zinc. Bar­ba­ra était des­cen­due la pre­mière nuit de son séjour, après le concert au Théâtre muni­ci­pal. Il devait être minuit. Le bar était fer­mé. Mon­cef net­toyait les verres. Elle était entrée sans bruit — il ne l’a­vait pas enten­due, il avait sim­ple­ment levé les yeux et elle était là, debout devant le pia­no droit qui occu­pait le coin gauche du bar.

— Je peux ? avait-elle dit.

Ce furent les deux seuls mots qu’elle lui adres­sa jamais.

Elle avait joué. Pen­dant une heure, peut-être plus. Mon­cef ne connais­sait pas les mor­ceaux — il n’a­vait pas d’é­du­ca­tion musi­cale, il avait gran­di avec la radio tuni­sienne, Oum Kal­thoum, Hédi Joui­ni, les chants du malouf. Mais ce qu’il enten­dit ce soir-là n’a­vait pas besoin d’être connu pour être com­pris. C’é­tait une musique qui par­lait direc­te­ment au ventre — pas à l’o­reille, pas à la tête, au ventre. Des accords graves qui mon­taient len­te­ment vers des mélo­dies aiguës, fra­giles, puis redes­cen­daient dans le grave. Des silences entre les notes — des silences si pleins que Mon­cef rete­nait son souffle, de peur de les abîmer.

Quand elle eut fini, elle refer­ma le cou­vercle du pia­no, se leva, et sor­tit du bar sans se retour­ner. Mon­cef res­ta avec les verres propres ali­gnés sur le comp­toir de zinc et le silence assour­dis­sant qui sui­vait la musique — ce silence qui est le néga­tif du son, qui en porte l’empreinte.

Elle revint chaque soir. Quatre soirs, cinq peut-être. Tou­jours après minuit. Tou­jours la même robe noire. Elle jouait, Mon­cef écou­tait. Ils n’é­chan­gèrent plus un mot. Ce fut la rela­tion la plus intense que Mon­cef eût jamais eue avec un être humain — une rela­tion sans parole, sans contact, sans rien d’autre que la musique et la pré­sence. Quand Bar­ba­ra quit­ta le Majes­tic, elle ne dit pas au revoir. Elle mon­ta dans un taxi devant l’en­trée prin­ci­pale et dis­pa­rut. Mon­cef, depuis la porte du bar, regar­da le taxi s’é­loi­gner sur l’a­ve­nue de Paris. Puis il retour­na net­toyer les verres.

La bouilloire siffla.

Mon­cef ver­sa l’eau sur les feuilles de thé vert. L’o­deur de menthe emplit la loge. Il pen­sa à Bras­sens, ensuite — Bras­sens au comp­toir, le pas­tis Boga, la pipe, le rire énorme. Bras­sens qui appe­lait Mon­cef « chef » et qui lui avait lais­sé un billet de cent francs en pour­boire, une somme fabu­leuse à l’é­poque. Bras­sens qui avait dit, en regar­dant la salle vide du bar, un après-midi de semaine : « C’est le pro­blème des beaux endroits — il n’y a jamais assez de gens dedans. » Mon­cef avait gar­dé le billet pen­dant des années, plié dans son por­te­feuille, comme une relique. Puis un jour il l’a­vait dépen­sé — il ne savait même plus pour­quoi, ni pour quoi. C’est le des­tin de toutes les reliques : elles finissent par rede­ve­nir ce qu’elles sont.

Et puis les autres. Les fan­tômes du Majestic.

Il y avait eu les mariages — les grands mariages bour­geois des années 1960 et 1970, quand le Majes­tic était l’en­droit où se mariaient les familles de la ville euro­péenne, les méde­cins, les avo­cats, les hauts fonc­tion­naires du régime. Les salles de récep­tion du rez-de-chaus­sée étaient déco­rées de roses et de tubé­reuses. L’or­chestre jouait du malouf toute la nuit. Les femmes por­taient des robes de Paris, les hommes des cos­tumes croi­sés. On man­geait du pois­son grillé et de l’a­gneau aux pru­neaux et on buvait du cham­pagne et du bou­kha — l’al­cool de figue, la fier­té tuni­sienne — et les fêtes duraient jus­qu’à l’aube. Mon­cef ser­vait. Il cir­cu­lait entre les tables avec des pla­teaux char­gés de verres, invi­sible et omni­pré­sent, comme le sont les ser­veurs, comme le sont les murs.

Puis il y avait eu les années 1980. Les années Ben Ali. L’hô­tel avait chan­gé d’at­mo­sphère — pas de décor, pas de struc­ture, mais d’at­mo­sphère. Les mêmes murs, les mêmes lustres, les mêmes chambres, mais une clien­tèle dif­fé­rente. Des hommes en cos­tume sombre qui ne se pré­sen­taient pas. Des réunions dans les suites du qua­trième étage dont les portes res­taient fer­mées. Des enve­loppes qui pas­saient de main en main dans le bar. Des voi­tures aux vitres tein­tées garées devant l’en­trée. Et par­fois — Mon­cef ne vou­lait pas s’en sou­ve­nir mais il s’en sou­ve­nait quand même — des filles. Des jeunes filles ame­nées le soir par des chauf­feurs qui ne cou­paient pas le moteur, dépo­sées devant la porte de ser­vice — cette même porte par laquelle Nadia entrait main­te­nant — et récu­pé­rées à l’aube. Mon­cef ne voyait pas leurs visages. Il enten­dait leurs talons dans le cou­loir, le frois­se­ment de leurs robes dans l’es­ca­lier, et par­fois un rire ner­veux, un rire de gorge qui n’a­vait rien de joyeux.

Il n’a­vait rien dit. Jamais. Il n’a­vait pas dit parce qu’on ne dit pas — pas dans ce pays, pas à cette époque, pas quand on est un gar­dien de nuit qui gagne quatre cents dinars par mois et qui vit dans une loge de quinze mètres car­rés. Il avait fait comme le Majes­tic lui-même : il avait absorbé.

L’hô­tel ne choi­sit pas ses clients. C’est ce qu’il avait dit à Nadia et Raouf, et c’é­tait la véri­té. Mais ce n’é­tait pas toute la véri­té. La véri­té entière, c’est que l’hô­tel ne choi­sit pas ses clients mais il les garde — dans ses murs, dans ses cou­loirs, dans l’o­deur de ses chambres. Il les garde tous, les bons et les mau­vais, les géné­reux et les lâches, Bar­ba­ra et le colo­nel SS, Bras­sens et les hommes en cos­tume sombre. Il les garde sans tri, sans juge­ment, sans hié­rar­chie. Et le gar­dien fait pareil. Le gar­dien est le der­nier témoin, celui qui reste quand tout le monde est par­ti, celui qui sait tout et ne dit rien, celui qui écoute les murs par­ler dans le silence de la nuit.

Mon­cef but son thé à petites gor­gées. La radio dif­fu­sait les infor­ma­tions de vingt-trois heures. Le pré­sen­ta­teur par­lait d’une voix chan­gée — une voix qui essayait d’être calme mais qui ne l’é­tait pas tout à fait, comme un musi­cien qui tient sa note mais dont l’ins­tru­ment est légè­re­ment désac­cor­dé. Des mots pas­saient : Sfax, Kas­se­rine, couvre-feu, calme. Le mot calme reve­nait sou­vent. Trop sou­vent. Quand un mot revient trop sou­vent, c’est qu’il désigne son contraire.

Mon­cef étei­gnit la radio.

Il pen­sait à Raouf et Nadia. Il les avait vus mon­ter l’es­ca­lier — sépa­ré­ment, à vingt minutes d’in­ter­valle — et il les avait vus redes­cendre — sépa­ré­ment, dans le même inter­valle. Il ne savait pas ce qu’ils fai­saient dans la chambre 22 et il ne vou­lait pas le savoir. Ce qu’il savait, c’est qu’ils mon­taient légers et qu’ils redes­cen­daient chan­gés — pas for­cé­ment heu­reux, pas for­cé­ment tristes, mais chan­gés, comme on est chan­gé après avoir tra­ver­sé une fron­tière invisible.

C’é­tait cela, au fond, un hôtel. Pas un bâti­ment. Pas un com­merce. Un espace du secret. Un lieu où les gens viennent faire ce qu’ils ne peuvent pas faire chez eux — dor­mir avec quel­qu’un d’autre, pleu­rer sans témoins, jouer du pia­no à minuit, com­plo­ter, tra­hir, aimer. Un hôtel est un confes­sion­nal sans prêtre. Un hôtel est un théâtre sans public. Et le gar­dien de nuit — le der­nier, le seul — est l’ombre qui arpente les cou­lisses quand les acteurs sont partis.

Mon­cef posa son verre de thé. Se leva du lit de camp. Enfi­la ses babouches. Sor­tit dans la cour intérieure.

La cour du Majes­tic était un rec­tangle de ciel. Quatre murs, un sol pavé, un puits com­blé au centre, et au-des­sus les fenêtres des quatre étages — toutes fer­mées, toutes noires, sauf une, au deuxième, côté jar­din, dont le volet était res­té ouvert. La chambre 22.

Mon­cef leva les yeux vers cette fenêtre ouverte. La lumière de la lune entrait dans la chambre, il le savait — il la voyait se reflé­ter sur le pla­fond, un rec­tangle argen­té qui bou­geait imper­cep­ti­ble­ment avec les nuages. Il pen­sa à tous les gens qui avaient regar­dé cette même lune par cette même fenêtre. Un offi­cier alle­mand. Un sol­dat amé­ri­cain. Bar­ba­ra. Un ministre de Bour­gui­ba. Un mari infi­dèle. Un voya­geur soli­taire. Et main­te­nant, per­sonne — un mate­las vide, une cou­ver­ture de laine brune, et l’o­deur de deux corps mêlée à la pous­sière de plâtre.

Dehors, au-delà des murs du Majes­tic, la ville bruis­sait. Ce n’é­tait pas le bruis­se­ment habi­tuel de Tunis la nuit — les klaxons, les voix, les moby­lettes. C’é­tait autre chose. Un bruis­se­ment sourd, conti­nu, comme le gron­de­ment de la mer avant la tem­pête. Mon­cef le sen­tait dans les murs. Les murs du Majes­tic savaient. Ils avaient déjà sen­ti cela — en 1942, quand les avions alle­mands avaient atter­ri à El-Aoui­na, en 1952, quand les émeutes avaient secoué le quar­tier, en 1978, quand la grève géné­rale avait fait trem­bler le pays. Les murs savaient ce que les gens ne savaient pas encore : que quelque chose allait chan­ger. Que le silence allait se bri­ser. Que les jours qui venaient ne res­sem­ble­raient à aucun des jours précédents.

Mon­cef ren­tra dans sa loge. Se cou­cha sur le lit de camp. Tira la cou­ver­ture jus­qu’au men­ton. La pho­to­gra­phie de sa mère le regar­dait depuis le mur — un visage rond, sou­riant, enca­dré d’un fou­lard blanc.

Il fer­ma les yeux.

Demain, ils revien­draient. Raouf d’a­bord, Nadia ensuite. Ou l’in­verse. Et lui, Mon­cef, ouvri­rait la porte de ser­vice, ten­drait la clé de cuivre, et retour­ne­rait dans sa loge. Comme chaque jour. Comme tou­jours. Le gar­dien garde. C’est tout ce qu’il sait faire. C’est tout ce qu’on lui demande.

Mais cette nuit-là — dans le silence de la loge, sous la pho­to­gra­phie de sa mère, avec la radio éteinte et le thé froid au fond du verre — Mon­cef eut l’im­pres­sion que ce n’é­tait pas seule­ment la porte de l’hô­tel qu’il gar­dait. C’é­tait autre chose. Quelque chose de plus fra­gile, de plus pré­cieux, de plus menacé.

Quelque chose qui res­sem­blait au pays tout entier.

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