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La porte des heures (cha­pitres 21 à 22 — Epilogue)

La porte des heures (cha­pitres 21 à 22 — Epilogue)

La porte des heures

Cha­pitres 21 à 22 — Epilogue

 

PAR­TIE IV

LE GRAND FINALE

CHA­PITRE XXI

Ils prirent le bateau pour Athènes trois jours plus tard. Un petit vapeur grec qui tra­ver­sait la mer Égée — escales à Myko­nos, Syros, puis Le Pirée.

Ley­la pas­sa la plu­part du voyage sur le pont, regar­dant la mer. Silen­cieuse. Tendue.

« Vous pen­sez qu’il a lais­sé quelque chose ? » deman­da Ayşe en la rejoignant.

« Je ne sais pas. » Ley­la essuya ses yeux. « Ma mère l’a cher­ché pen­dant des années. Elle est morte en 1920 sans savoir. »

« Peut-être qu’il y aura des réponses à Athènes. »

« Ou peut-être juste plus de ques­tions. » Ley­la sou­pi­ra. « Mais je dois savoir. »

Pacha II se frot­ta contre ses jambes, ron­ron­nant dou­ce­ment. Un ron­ron­ne­ment de réconfort.

Ils arri­vèrent au Pirée au lever du soleil. Athènes s’é­ta­lait devant eux — l’A­cro­pole domi­nant la ville, blanche et éternelle.

L’a­dresse que Dimi­tri leur avait four­nie était dans le quar­tier de Pla­ka — vieille mai­son néo­clas­sique, un peu déla­brée, avec un jar­din enva­hi de bougainvilliers.

Une vieille femme grecque ouvrit la porte. « Oui ? »

« Nous cher­chons… » Ley­la hési­ta. « Ismail Kemal Pacha. Il a vécu ici. »

La femme sou­rit tris­te­ment. « Le Turc. Oui. Chambre du haut. Il est mort en 1923. Mais ses affaires sont tou­jours là. »

« Tou­jours là ? » répé­ta Rupert.

« Per­sonne n’est venu les récla­mer. J’ai gar­dé la chambre fer­mée. Loyer payé d’a­vance jus­qu’en 1950. » Elle les regar­da. « Vous êtes famille ? »

« Sa fille, » dit Ley­la, la voix tremblante.

La vieille femme les fit entrer et les condui­sit à l’é­tage. Une petite chambre sous les toits, avec vue sur l’Acropole.

Simple. Propre. Figée dans le temps.

Un lit. Une table. Une armoire. Des livres en turc et en fran­çais. Une pho­to enca­drée sur la table — une femme et une petite fille.

Ley­la s’ap­pro­cha de la pho­to, la prit avec des mains tremblantes.

« Ma mère. Et moi. » Elle avait cinq ans sur la pho­to. « Il nous a gardées. »

Sur la table, un jour­nal intime. Ley­la l’ou­vrit. L’é­cri­ture de son père — qu’elle recon­nais­sait des quelques lettres qu’elle possédait.

Elle lut à voix haute, sa voix brisée :

« 15 novembre 1912 : Je suis pri­son­nier à Salo­nique. Les Grecs m’in­ter­rogent. Ils savent que je tra­vaillais pour Mou­rad. Ils veulent les documents.

Je leur ai tout dit. L’emplacement. Les cinq secrets. J’ai tra­hi. Mais ils exis­taient déjà. Les docu­ments que j’a­vais étaient des copies. Les ori­gi­naux étaient déjà cachés par Abdülhamid.

J’ai tra­hi pour ma vie. J’ai honte. »

Ley­la tour­na les pages. Des années de jour­nal. 1912 à 1923.

« 3 jan­vier 1913 : Libé­ré. Dépor­té en Grèce. Je ne peux pas ren­trer en Tur­quie. Ma femme. Ma fille. Je ne les rever­rai jamais. »

« 14 février 1914 : J’ai écrit à ma femme. Aucune réponse. Peut-être que la lettre n’est jamais arri­vée. Peut-être qu’elle ne veut plus me parler. »

« 28 juillet 1914 : La guerre a com­men­cé. Toute l’Eu­rope en flammes. Mou­rad avait rai­son. Il avait tout prédit. »

« 30 octobre 1918 : L’Em­pire otto­man est tom­bé. Mou­rad avait rai­son sur ça aus­si. J’es­père que ses secrets survivront. »

« 15 juin 1920 : J’ai appris la mort de ma femme. Typhus. Je n’é­tais pas là. Ma fille est seule main­te­nant. Je suis un lâche. »

Ley­la s’ar­rê­ta, san­glo­tant. Ayşe la prit dans ses bras.

Rupert conti­nua la lecture :

« 8 avril 1923 : Je suis vieux main­te­nant. Malade. Ma vie est presque finie. J’ai écrit des cen­taines de lettres à ma fille. Jamais envoyées. Trop de honte.

Mais je veux qu’elle sache : je l’ai tou­jours aimée. Chaque jour. J’ai pen­sé à elle. Chan­té les chan­sons que je lui chan­tais. Regar­dé sa photo.

Je n’é­tais pas un bon père. Mais j’é­tais son père. Et je l’aimais.

Si un jour elle trouve ce jour­nal — ma chère Ley­la — sache que tout ce que j’ai fait, même mes tra­hi­sons, était pour sur­vivre et espé­rer te revoir un jour.

Je suis déso­lé. Tel­le­ment désolé.

— Ton père qui t’aime. Ismail. »

C’é­tait la der­nière entrée. Datée du 15 avril 1923.

La vieille femme grecque dit dou­ce­ment : « Il est mort le len­de­main. Dans son som­meil. Paisiblement. »

Ley­la tenait le jour­nal contre sa poi­trine, pleurant.

Dans l’ar­moire, ils trou­vèrent les lettres non envoyées. Des cen­taines. Toutes adres­sées à « Ma chère Leyla. »

Des his­toires de son enfance. Des chan­sons écrites. Des des­sins mal­adroits. Un père essayant déses­pé­ré­ment de res­ter connec­té à une fille qu’il ne rever­rait jamais.

« Il ne m’a­vait pas oubliée, » mur­mu­ra Ley­la. « Il pen­sait à moi. Tous les jours. »

« Il vous aimait, » dit Miss Pen­wor­thy dou­ce­ment. « Il a juste eu peur. »

Pacha II sau­ta sur la table et se frot­ta contre le jour­nal, ronronnant.

Ils res­tèrent à Athènes deux jours. Ley­la vou­lait voir où son père était enter­ré — un petit cime­tière près de Pla­ka, tombe simple avec son nom en grec et en turc.

Elle posa des fleurs. Par­la à la tombe. Lui dit qu’elle avait réus­si sa car­rière de chan­teuse. Qu’elle l’a­vait tou­jours aimé mal­gré son absence.

Qu’elle par­don­nait.

Le der­nier soir, sur le bateau de retour vers Constan­ti­nople, Ley­la chanta.

Une chan­son otto­mane que son père lui avait chan­tée enfant. Qu’elle avait retrou­vée dans une de ses lettres.

Tous les pas­sa­gers s’ar­rê­tèrent pour écou­ter. Sa voix por­tait sur la mer Égée, claire et belle, pleine de tris­tesse et d’amour.

Quand elle ter­mi­na, il n’y avait pas un œil sec sur le pont.

Rupert posa sa main sur l’é­paule de Ley­la. « Il vous a enten­due. J’en suis sûr. »

« Je sais, » sou­rit-elle à tra­vers ses larmes. « Je le sens. »

CHA­PITRE XXII

De retour à Constan­ti­nople, ils se mirent au travail.

Rupert rédi­gea une série d’ar­ticles pour le Times de Londres. Wolf­gang pré­pa­ra une publi­ca­tion aca­dé­mique com­plète. Ayşe orga­ni­sa les archives otto­manes pour documentation.

Ils tra­vaillèrent pen­dant un mois. Dans la chambre 47 du Pera Palace, deve­nue leur quar­tier géné­ral, les docu­ments éta­lés partout.

Pacha II super­vi­sait depuis le rebord de fenêtre, miau­lant occa­sion­nel­le­ment des com­men­taires éditoriaux.

Kraus leur four­nit des contacts dans tous les grands jour­naux euro­péens. Ahmed Efen­di reli­sait chaque article pour véri­fier l’exac­ti­tude his­to­rique. Miss Pen­wor­thy cor­ri­geait la grammaire.

Fina­le­ment, tout fut prêt.

Le 15 juin 1927, les articles parurent simul­ta­né­ment dans :

— The Times (Londres)

— Le Figa­ro (Paris)

— The New York Times

— Frank­fur­ter Zei­tung (Franc­fort)

— Cum­hu­riyet (Constan­ti­nople)

Le titre, iden­tique par­tout : « LES CINQ SECRETS D’Abdül­ha­mid : LA VRAIE HIS­TOIRE DE LA CHUTE DE L’EM­PIRE OTTOMAN. »

La réac­tion fut immé­diate et explosive.

En Tur­quie, débat natio­nal. Cer­tains furieux (« Salir notre his­toire ! »), d’autres recon­nais­sants (« Enfin la vérité ! »).

En Grèce, fas­ci­na­tion. L’his­toire d’Is­mail Kemal Pacha devint célèbre.

En France et en Angle­terre, rééva­lua­tion his­to­rique. Des dizaines d’his­to­riens publièrent des analyses.

En Alle­magne, Wolf­gang devint ins­tan­ta­né­ment célèbre. Sa thèse sur Mou­rad V était main­te­nant prouvée.

Dans le monde arabe, le cin­quième secret pro­vo­qua des dis­cus­sions pas­sion­nées. Enfin une expli­ca­tion pour la révolte de 1916.

Trois semaines après la publi­ca­tion, Rupert reçut un télé­gramme du roi Boris III de Bul­ga­rie : « Secret bul­gare confir­mé archives royales. Mer­ci véri­té. Boris. »

Un autre télé­gramme arri­va du Vati­can : « Archives apos­to­liques confirment alliance rus­so-otto­mane 1881. Féli­ci­ta­tions recherche. Car­di­nal Gasparri. »

Les uni­ver­si­tés du monde entier invi­tèrent Rupert, Ayşe et Wolf­gang pour conférences.

Le livre de Wolf­gang — « Mou­rad V : Le Sul­tan Vision­naire » — devint best­sel­ler international.

Un soir d’août, deux mois après la publi­ca­tion, ils se retrou­vèrent tous au Pera Palace pour célébrer.

Yusuf avait orga­ni­sé un ban­quet dans le grand salon. Tout Constan­ti­nople sem­blait pré­sent — jour­na­listes, diplo­mates, his­to­riens, artistes.

Ahmed Efen­di se leva pour por­ter un toast.

« À Rupert Beau­re­gard Whit­combe et ses com­pa­gnons. Vous avez fait ce qu’Abdül­ha­mid vou­lait. Vous avez révé­lé la véri­té. Toute la véri­té. » Il leva son verre. « L’his­toire vous remerciera. »

Applau­dis­se­ments.

Has­san Al-Rashid était venu d’A­lep spé­cia­le­ment. « Le monde sait main­te­nant. Pour Fati­ma. Merci. »

Abra­ham Kohen leva son verre : « L’his­toire est sacrée. Vous l’a­vez respectée. »

Même Kemal Bey était là, sobre et repen­ti. « J’a­vais tort. Cacher la véri­té n’est pas de l’hon­neur. C’est de la lâche­té. Vous nous avez appris ça. »

Plus tard, Rupert se retrou­va sur la ter­rasse avec Ayşe. Constan­ti­nople s’é­ta­lait devant eux, illuminée.

« Nous avons réus­si, » dit-elle doucement.

« Grâce à vous tous. » Rupert sou­rit. « Un jour­na­liste anglais n’au­rait jamais pu faire ça seul. »

« Et le chat, » ajou­ta Ayşe en riant. « N’ou­bliez pas Pacha II. »

Comme invo­qué, Pacha II appa­rut, sau­tant sur la balustrade.

Il miau­la une fois — un miau­le­ment qui sem­blait dire : « Évi­dem­ment. J’ai été essentiel. »

Wolf­gang les rejoi­gnit. « L’U­ni­ver­si­té Hum­boldt m’offre une chaire. Pro­fes­seur d’his­toire otto­mane. » Il regar­da Ayşe. « Ils m’ont dit que je pou­vais nom­mer un co-professeur. »

Ayşe sou­rit. « Je vais y penser. »

Pacha II sif­fla avec jalousie.

« Le tri­angle amou­reux conti­nue, » mur­mu­ra Ley­la qui pas­sait par là.

Cette nuit-là, Rupert res­ta éveillé dans la chambre 47. Seul. Contem­plant tout ce qui s’é­tait passé.

Un an plus tôt, il était un jour­na­liste ennuyé cher­chant une histoire.

Main­te­nant, il avait révé­lé les six secrets d’Abdül­ha­mid. Chan­gé la com­pré­hen­sion his­to­rique de l’Em­pire otto­man. Aidé à gué­rir de vieilles blessures.

Et gagné une famille impro­bable : une archi­viste brillante, un pro­fes­seur alle­mand obsé­dé, une chan­teuse à la recherche de son père, un aris­to­crate sar­cas­tique, un Russe stoïque, une espionne gou­ver­nante, un Grec cupide deve­nu ami, un Alle­mand repen­ti, et un chat blanc héroïque.

Herr Zep­pe­lin atter­rit sur son rebord de fenêtre.

Le pigeon avait un mes­sage. Le dernier.

Rupert le détacha :

« Les six secrets révé­lés. L’his­toire com­plète. Mou­rad et Abdül­ha­mid peuvent repo­ser. Mer­ci. — Un ami de Meh­med II. »

Rupert sou­rit. « Qui êtes-vous vraiment ? »

Herr Zep­pe­lin rou­cou­la mys­té­rieu­se­ment, puis s’en­vo­la dans la nuit de Constantinople.

Rupert ne le rever­rait jamais.

Mais ça n’a­vait plus d’importance.

L’his­toire était complète.

La véri­té était révélée.

Et Constan­ti­nople conti­nuait, éter­nelle, gar­dant ses secrets et révé­lant ses mys­tères à ceux qui osaient chercher.

ÉPI­LOGUE

Constan­ti­nople, 1931

Rupert Beau­re­gard Whit­combe, main­te­nant qua­rante-deux ans, retour­na au Pera Palace cinq ans après la publi­ca­tion des secrets.

L’hô­tel n’a­vait pas chan­gé. Tou­jours aus­si grand, élé­gant, plein de mystères.

Yusuf — plus vieux mais tou­jours sou­riant — l’ac­cueillit comme un frère.

« Mon­sieur Whit­combe ! Cinq ans ! Vous nous avez manqué ! »

« Londres me garde occu­pé, » sou­rit Rupert. « Mais j’ai vou­lu reve­nir. Pour l’anniversaire. »

Cinq ans depuis la publi­ca­tion des cinq secrets.

Dans la chambre 47, quelques-uns s’é­taient don­né rendez-vous.

Ayşe arri­va la pre­mière — main­te­nant Pro­fes­seur Ayşe Şeker­ci à l’U­ni­ver­si­té d’Is­tan­bul, auteur de deux livres sur l’his­toire ottomane.

Wolf­gang avec elle — Pro­fes­seur Wolf­gang Stein à Ber­lin, tou­jours amou­reux d’Ayşe, tou­jours célibataire.

« Le chat avait rai­son, fina­le­ment, » rit Wolf­gang. « Elle ne m’é­pou­se­ra jamais. »

Per­ci­val arri­va de Londres — tou­jours Sir Per­ci­val, mais vieillis­sant visiblement.

Niko­lai ne put venir — un télé­gramme de Mos­cou expli­quait qu’il était « indis­po­sé ». Le mot codé signi­fiait pro­ba­ble­ment qu’il fuyait quelque chose ou quelqu’un.

Ley­la était en tour­née en Ita­lie — une carte pos­tale de Milan avec ses excuses.

Miss Pen­wor­thy était là — main­te­nant retrai­tée, vivant pai­si­ble­ment à Büyükada.

Kraus envoya ses salu­ta­tions depuis Ber­lin — consul­tant his­to­rique pour plu­sieurs universités.

Dimi­tri était mort l’an­née pré­cé­dente — crise car­diaque à Salo­nique. Paix à son âme cupide.

« Où est… ? » com­men­ça Rupert.

La porte s’ou­vrit. Un chat blanc entra. Plus vieux, un peu plus lent, mais tou­jours majestueux.

Pacha II. Neuf ans main­te­nant. Encore jeune pour un chat.

Il miau­la avec digni­té, puis sau­ta sur son fau­teuil favori.

« Le héros, » dit Per­ci­val avec affection.

Ils par­lèrent toute la soi­rée. Des cinq années pas­sées. Des vies changées.

Les cinq secrets d’Abdül­ha­mid étaient main­te­nant dans tous les manuels d’his­toire. L’Em­pire otto­man était com­pris dif­fé­rem­ment. Mou­rad V avait été réhabilité.

« Nous avons fait quelque chose d’im­por­tant, » dit Ayşe.

« Nous avons révé­lé la véri­té, » ajou­ta Wolf­gang. « Une par­tie de la vérité. »

À minuit, ils mon­tèrent sur la ter­rasse. Constan­ti­nople s’é­ta­lait devant eux.

« À Abdül­ha­mid, » pro­po­sa Rupert en levant son verre. « Qui a vou­lu que cer­taines de ses erreurs soient connues. »

« À Mou­rad, » ajou­ta Wolf­gang. « Qui a vu ce que per­sonne ne vou­lait voir. »

« À Fati­ma Al-Rashid, » dit Miss Pen­wor­thy. « Et à tous ceux oubliés par l’histoire. »

« À Ismail Kemal Pacha, » ajou­ta Rupert pen­si­ve­ment. « Le père de Leyla. »

« Et à Pacha II, » dit Per­ci­val. « Le chat qui nous a accompagnés. »

Pacha II ron­ron­na paisiblement.

Rupert res­ta à Constan­ti­nople une semaine de plus. Le der­nier soir, seul dans la chambre 47, il écri­vit dans son journal :

« Nous avons révé­lé cinq secrets. Cinq véri­tés qui ont chan­gé la com­pré­hen­sion de l’Em­pire otto­man. Mais le sixième… le sixième reste caché. Nous avons déci­dé ensemble de le gar­der. Cer­taines véri­tés sont trop dangereuses.

Les docu­ments byzan­tins existent. Ils prouvent que Constan­ti­nople fut négo­ciée, non conquise. Que l’Em­pire otto­man était la conti­nua­tion de Byzance. Cette révé­la­tion bou­le­ver­se­rait tout.

Mais nous avons choi­si le silence. Non par lâche­té, mais par sagesse. Le monde n’est pas prêt. Peut-être ne le sera-t-il jamais.

J’ai pro­mis à Per­ci­val — qui vieillit, je le vois — de gar­der ce secret. Quoi qu’il arrive. Même après sa mort. Même après la mienne.

Constan­ti­nople conti­nue, gar­dant ses der­niers mystères. »

Il posa sa plume et regar­da par la fenêtre.

Sur le rebord, un pigeon — peut-être un des­cen­dant de Herr Zep­pe­lin — obser­vait la ville.

Pas de mes­sage cette fois. Juste un rou­cou­le­ment doux dans la nuit d’Istanbul.

Adden­dum — 1945

Rupert, main­te­nant cin­quante-six ans, écri­vait dans son journal :

« Niko­lai est mort en 1938, à Mos­cou. Exé­cu­té, pro­ba­ble­ment, mais offi­ciel­le­ment ‘dis­pa­ru’. Ley­la en 1942, de pneu­mo­nie à Milan. Per­ci­val l’an­née der­nière, 1944, pai­si­ble­ment dans son som­meil au Pera Palace. Aga­tha — Lady Dunne — la même année.

Je suis le der­nier gar­dien du sixième secret. Pacha II est mort en 1937, à quinze ans. Un bon âge pour un chat héroïque.

Le manus­crit byzan­tin dort sous le marbre du Pera Palace. Per­sonne d’autre ne sait où. Je l’emporterai dans ma tombe.

Cer­taines his­toires ne doivent jamais être roucoulées. »

 

FIN

DES CHRO­NIQUES DU PERA PALACE

TOME II

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La porte des heures (cha­pitres 21 à 22 — Epilogue)

La porte des heures (cha­pitres 18 à 20)

La porte des heures

Cha­pitres 18 à 20

 

PAR­TIE IV

LE GRAND FINALE

CHA­PITRE XVIII

Le Tau­rus Express quit­ta Constan­ti­nople à huit heures du matin, direc­tion Alep via Anka­ra et Ada­na. Deux jours de voyage à tra­vers l’A­na­to­lie — pay­sages arides, vil­lages iso­lés, et une cha­leur qui aug­men­tait à chaque kilo­mètre vers le sud.

Rupert, Ayşe, Wolf­gang, Per­ci­val, Niko­lai, Ley­la et Miss Pen­wor­thy occu­paient deux com­par­ti­ments de pre­mière classe. Pacha II avait désor­mais son propre billet offi­ciel, sous le nom com­plet : « Pacha Abdül­ha­mid II, chat diplo­ma­tique et historique. »

Dimi­tri les avait accom­pa­gnés jus­qu’à la gare, les larmes aux yeux.

« Vous êtes sûrs que vous ne vou­lez pas d’un anti­quaire grec ? J’ai des contacts à Alep ! Très bons prix ! »

« Nous sommes sûrs, » avait dit Rupert fermement.

Kraus était res­té à Constan­ti­nople — « Quel­qu’un doit gar­der les docu­ments en sécu­ri­té. Et j’ai des choses à régler avec Ahmed Efendi. »

Le pre­mier jour de voyage fut rela­ti­ve­ment calme. Ils tra­ver­sèrent l’A­na­to­lie cen­trale — pla­teaux déser­tiques, mon­tagnes au loin, petites villes otto­manes endormies.

Dans le wagon-res­tau­rant, Rupert et Ayşe dis­cu­tèrent du cin­quième secret.

« Les Al-Rashid, dit Ayşe. Famille arabe. Éta­blie à Alep depuis le quin­zième siècle. Mar­chands, éru­dits, proches des gou­ver­neurs ottomans. »

« Et le cin­quième secret ? » deman­da Rupert. « Abdül­ha­mid ne nous a don­né aucun indice. »

« C’est le der­nier. » Ayşe réflé­chit. « Les quatre pre­miers concer­naient tous des men­songes, des com­plots, des occa­sions man­quées. Peut-être que le cin­quième est différent. »

« Dif­fé­rent comment ? »

« Peut-être… » Elle hési­ta. « Peut-être quelque chose de per­son­nel. Pour Abdülhamid. »

Wolf­gang les rejoi­gnit, tenant une tasse de thé. « J’ai relu le jour­nal de Mou­rad. Il y a une réfé­rence. 1903. »

Il ouvrit le jour­nal à une page marquée :

« 12 avril 1903 : Abdül­ha­mid m’a ren­du visite aujourd’­hui. Pre­mière fois depuis deux ans. Il était triste. Il a par­lé d’A­lep. De quelque chose qu’il a fait là-bas. En 1877. Quelque chose qu’il regrette plus que tout. »

« 1877, » mur­mu­ra Rupert. « Année de la guerre russo-turque. »

« Il était jeune alors, » ajou­ta Ayşe. « Prince héri­tier. Pas encore sultan. »

« Qu’est-ce qu’un prince héri­tier pour­rait faire à Alep qui le han­te­rait qua­rante ans plus tard ? » deman­da Wolfgang.

Pacha II, ins­tal­lé sur la table à côté de leur thé, miau­la pensivement.

« Le chat ne sait pas non plus, » tra­dui­sit Ley­la qui les avait rejoints.

Le deuxième jour, alors qu’ils appro­chaient d’A­lep, un inci­dent se produisit.

Le train s’ar­rê­ta brus­que­ment. En plein désert. Aucune gare en vue.

Niko­lai regar­da par la fenêtre. « Problème. »

Des hommes à che­val entou­raient le train. Une ving­taine. Armés.

« Ban­dits ? » deman­da Percival.

« Pire, » dit Miss Pen­wor­thy en exa­mi­nant leurs uni­formes. « Natio­na­listes arabes. »

Le chef des cava­liers mon­ta dans le train. Grand, bar­bu, avec des yeux qui brû­laient d’une inten­si­té fanatique.

« Nous cher­chons des étran­gers, » dit-il en arabe. « Espions ottomans. »

Ayşe répon­dit en arabe par­fait : « Nous ne sommes pas espions. Nous sommes historiens. »

L’homme la fixa. « His­to­riens ottomans ? »

« His­to­riens de la véri­té. » Elle sor­tit les docu­ments. « Nous révé­lons les secrets de l’Em­pire. Ses men­songes. Ses échecs. »

L’homme exa­mi­na les papiers. Son expres­sion changea.

« Vous allez à Alep ? Pour le cin­quième secret ? »

« Vous savez ? » s’é­ton­na Rupert.

« Tout le monde à Alep connaît l’his­toire. » L’homme bais­sa son arme. « La famille Al-Rashid. Le secret d’Abdül­ha­mid. » Il sou­rit amè­re­ment. « C’est l’his­toire qui explique pour­quoi les Arabes ont tra­hi l’Em­pire en 1916. »

« Tra­hi ? » répé­ta Wolfgang.

« La révolte arabe. Law­rence d’A­ra­bie. Nous nous sommes alliés aux Bri­tan­niques contre les Otto­mans. » L’homme s’as­sit. « Beau­coup pensent que nous avons tra­hi sans rai­son. Mais il y avait une rai­son. Une très ancienne raison. »

« Le cin­quième secret, » dit Ayşe doucement.

« Oui. » L’homme se leva. « Allez à Alep. Trou­vez les Al-Rashid. Révé­lez tout. Que le monde sache pour­quoi nous nous sommes révoltés. »

Il quit­ta le train. Ses hommes se retirèrent.

Le train repartit.

Dans le com­par­ti­ment, le silence était pesant.

« Le cin­quième secret, dit Per­ci­val len­te­ment, explique la révolte arabe. »

« 1916, mur­mu­ra Niko­lai. Quand les Arabes se sont alliés aux Bri­tan­niques. Ont aidé à détruire l’Em­pire ottoman. »

« Et cela remonte à 1877, » ajou­ta Wolf­gang. « Quelque chose qu’Abdül­ha­mid a fait. »

Rupert regar­da par la fenêtre. Alep appa­rais­sait à l’ho­ri­zon — vieille ville mil­lé­naire, mina­rets et cita­delle se décou­pant contre le ciel.

« Nous allons enfin savoir, » dit-il.

Pacha II miau­la — un long miau­le­ment qui sem­blait dire : « Pré­pa­rez-vous. Ce ne sera pas agréable. »

Et le chat, comme tou­jours, avait raison.

CHA­PITRE XIX

Alep, les Al-Rashid et le secret qui explique tout

Alep était une ville de pierres anciennes et de sou­ve­nirs. La cita­delle médié­vale domi­nait la ville, témoin de quatre mille ans d’his­toire. Les souks débor­daient d’é­pices, de tis­sus, d’ar­ti­sa­nat. C’é­tait une ville qui avait sur­vé­cu aux Assy­riens, aux Perses, aux Romains, aux Arabes, aux Croi­sés, aux Mon­gols, et main­te­nant aux Français.

Ils furent accueillis à la gare par Samuel Kohen, neveu d’A­bra­ham — un homme d’une qua­ran­taine d’an­nées, éru­dit et discret.

« Les Al-Rashid vous attendent, » dit-il. « Ils savent que vous venez. Tout Alep le sait. »

« Com­ment ? » deman­da Rupert.

« Les secrets ne res­tent jamais secrets long­temps dans cette ville. » Samuel sou­rit. « Sur­tout celui-ci. »

Il les condui­sit à tra­vers les rues étroites de la vieille ville, jus­qu’à une grande mai­son tra­di­tion­nelle — cour inté­rieure avec fon­taine, murs cou­verts de zel­lige, oran­gers en fleurs.

Le patriarche de la famille Al-Rashid les atten­dait dans la cour. Has­san Al-Rashid — quatre-vingts ans, barbe blanche impec­cable, yeux sombres pleins de tris­tesse ancienne.

« Bien­ve­nue, dit-il en otto­man par­fait. Je vous atten­dais depuis 1918. Depuis la mort d’Abdülhamid. »

Ils s’as­sirent autour de la fon­taine. Des ser­vi­teurs appor­tèrent du thé et des pâtisseries.

Has­san Al-Rashid regar­da Pacha II avec curio­si­té. « Le chat blanc. Abdül­ha­mid avait dit qu’il y aurait un chat. »

Pacha II s’ins­tal­la confor­ta­ble­ment sur les genoux d’Ayşe et ronronna.

« Le cin­quième secret, com­men­ça Has­san. Le der­nier. Le pire. » Il sou­pi­ra pro­fon­dé­ment. « Celui qui a détruit la confiance arabe en l’Em­pire ottoman. »

« 1877, » dit Rupert. « Alep. Qu’est-il arrivé ? »

Has­san fer­ma les yeux un moment. Puis :

« 1877. Guerre rus­so-turque. L’Em­pire perd. Panique à Constan­ti­nople. Le Sul­tan Abdü­la­ziz vient d’être assas­si­né. Mou­rad dépo­sé. Abdül­ha­mid devient sul­tan — jeune, inex­pé­ri­men­té, terrifié. »

« L’Em­pire a besoin d’argent. Déses­pé­ré­ment. Pour conti­nuer la guerre. Mais le Tré­sor est vide. »

« Alors Abdül­ha­mid envoie des agents dans les pro­vinces. Avec ordre : récol­ter de l’argent. Par tous les moyens. »

Has­san ouvrit les yeux, et ils brillaient de larmes.

« Ici, à Alep, les agents sont arri­vés en novembre 1877. Ils ont exi­gé de l’or. Ma famille — les Al-Rashid — était riche. Mar­chands pros­pères. Nous avons don­né. Beaucoup. »

« Ce n’é­tait pas assez. »

« Ils ont accu­sé mon arrière-grand-père — Mah­moud Al-Rashid — de cacher de l’or. Ils ont fouillé la mai­son. Tout détruit. Ils n’ont rien trou­vé. Parce qu’il n’y avait rien à trouver. »

Has­san s’ar­rê­ta, la voix tremblante.

« Alors ils ont pris ma arrière-grand-mère. Fati­ma Al-Rashid. Comme ‘garan­tie’. Ils ont dit : ‘Trou­vez l’or ou elle reste prisonnière.’ »

« Mon arrière-grand-père a sup­plié. A ven­du tout. La mai­son. Les bou­tiques. Les cara­vanes. A réuni chaque pièce d’or. »

« Ce n’é­tait tou­jours pas assez. »

« Fati­ma Al-Rashid est morte en pri­son. Jan­vier 1878. Vingt-trois ans. Mère de trois enfants. » Has­san essuya ses yeux. « Morte pour une dette qu’elle ne devait pas. »

Le silence était abso­lu. Même la fon­taine sem­blait s’être tue.

« Quand Abdül­ha­mid a appris ce qui s’é­tait pas­sé — les excès de ses agents — il était hor­ri­fié. Il a envoyé des excuses offi­cielles. De l’argent en com­pen­sa­tion. Il a fait empri­son­ner les agents responsables. »

« Mais Fati­ma était morte. »

« Et mon arrière-grand-père n’a jamais par­don­né. Jamais. Il a trans­mis cette his­toire à ses enfants. Qui l’ont trans­mise aux leurs. Géné­ra­tion après génération. »

« Quand la révolte arabe a com­men­cé en 1916, » conti­nua Has­san, « beau­coup de familles arabes d’A­lep se sont ral­liées. Pas par tra­hi­son. Pas pour l’argent bri­tan­nique. Mais parce qu’elles se souvenaient. »

« Se sou­ve­naient de Fati­ma, mur­mu­ra Ayşe. Et de cen­taines d’autres comme elle. »

« Exac­te­ment. » Has­san sor­tit une boîte de son man­teau. « Abdül­ha­mid m’a envoyé ceci en 1917. Par mes­sa­ger secret. Avec une lettre. »

Il ouvrit la boîte. À l’in­té­rieur : une enve­loppe scel­lée et un médaillon.

« Le médaillon appar­te­nait à Fati­ma. Abdül­ha­mid l’a gar­dé pen­dant qua­rante ans. Comme pénitence. »

Has­san ten­dit l’en­ve­loppe à Rupert. « Lisez. »

Rupert l’ou­vrit avec des mains trem­blantes. La lettre était en otto­man, l’é­cri­ture soi­gnée mais trem­blante — celle d’un vieil homme.

Ayşe lut à voix haute :

« Cin­quième et Der­nier Secret : Le Crime de 1877.

En 1877, j’é­tais jeune sul­tan. Ter­ri­fié. Déses­pé­ré. L’Em­pire tom­bait. J’ai don­né des ordres que je regrette chaque jour depuis.

Mes agents ont col­lec­té de l’argent par la force. Ils ont détruit des familles. Ils ont empri­son­né des inno­cents. Fati­ma Al-Rashid est morte par ma faute.

Ce n’é­tait pas unique. À tra­vers l’Em­pire — Alep, Damas, Bag­dad, Jéru­sa­lem — des cen­taines de familles ont souf­fert. J’ai essayé de répa­rer. D’in­dem­ni­ser. De punir les coupables.

Mais on ne répare pas un mort.

Les familles arabes ont gar­dé leur res­sen­ti­ment. Silen­cieux. Pro­fond. Et quand la révolte est venue en 1916, ils se sont souvenus.

L’Em­pire otto­man n’est pas tom­bé à cause de la guerre. Ni des Bri­tan­niques. Ni de Lawrence.

Il est tom­bé parce que nous avons tra­hi nos propres peuples. Parce qu’en 1877, face à la panique, nous avons choi­si la brutalité.

C’est mon plus grand regret. Mon plus grand échec. Et je veux que l’his­toire le sache.

Pas pour m’ex­cu­ser. On ne s’ex­cuse pas pour un meurtre. Sim­ple­ment pour expli­quer : l’Em­pire est mort de ses propres péchés.

À la famille Al-Rashid : je suis déso­lé. Ces mots ne suf­fisent pas. Mais c’est tout ce que j’ai.

— Abdül­ha­mid II, qui porte le poids de Fati­ma Al-Rashid et de tous les autres. Décembre 1917. »

Ayşe ter­mi­na la lec­ture, sa voix bri­sée par l’émotion.

Le silence durait. Per­sonne ne savait quoi dire.

Fina­le­ment, Has­san parla :

« Quand j’ai reçu cette lettre en 1917, j’ai pleu­ré. Pour Fati­ma. Pour Abdül­ha­mid qui avait por­té cette honte pen­dant qua­rante ans. Pour l’Em­pire qui était mort de ses propres crimes. »

« Vous par­don­nez ? » deman­da Wolf­gang doucement.

Has­san réflé­chit lon­gue­ment. « Je ne sais pas. Fati­ma était mon arrière-grand-mère. Je ne l’ai jamais connue. Mais sa mort a mar­qué cinq géné­ra­tions de ma famille. » Il sou­pi­ra. « Peut-être que publier cette véri­té est un début de par­don. Peut-être. »

Rupert tenait le médaillon de Fati­ma. Simple. En argent. Avec une ins­crip­tion : « Pour Fati­ma, avec amour. Mahmoud. »

« Les cinq secrets, dit Rupert. Tous révélés. »

Pacha II sau­ta sur la table et se frot­ta contre le médaillon.

Un miau­le­ment long, triste, qui sem­blait pleu­rer pour Fati­ma et tous ceux qui étaient morts à cause des erreurs de l’Empire.

CHA­PITRE XX

Ils res­tèrent trois jours à Alep. Has­san Al-Rashid insis­ta pour leur mon­trer la ville — la cita­delle, les souks, les cara­van­sé­rails, les vieilles mos­quées. Chaque coin racon­tait une his­toire millénaire.

Le der­nier soir, Has­san orga­ni­sa un dîner dans sa cour. Toute la famille Al-Rashid était pré­sente — enfants, petits-enfants, cou­sins. Une tren­taine de personnes.

« Vous révé­le­rez tout ? » deman­da Has­san à Rupert pen­dant le repas.

« Tout. Les cinq secrets. Sans exception. »

« Même celui-ci ? Même le crime de 1877 ? »

« Sur­tout celui-ci. » Rupert regar­da Has­san dans les yeux. « C’est celui qu’Abdül­ha­mid vou­lait le plus voir révé­lé. Pour que le monde comprenne. »

Has­san hocha len­te­ment. « Alors vous avez ma béné­dic­tion. Et celle de Fati­ma, où qu’elle soit. »

Pacha II, qui avait pas­sé trois jours à être ado­ré par tous les enfants Al-Rashid, ron­ron­nait béa­te­ment sur les genoux d’Ayşe.

Le voyage de retour vers Constan­ti­nople prit encore deux jours. Cette fois, pas d’in­ci­dents. Le train tra­ver­sa l’A­na­to­lie dans la paix rela­tive de l’a­près-midi printanier.

Dans leur com­par­ti­ment, ils pla­ni­fièrent la suite.

« Athènes d’a­bord, » dit Ley­la. « Pour mon père. »

« Nous par­tons ensemble, » assu­ra Rupert. « Tous. »

« Et ensuite ? » deman­da Wolfgang.

« Publi­ca­tion, » dit Ayşe. « Dans les plus grands jour­naux. Times de Londres. Le Figa­ro. New York Times. »

« Et un livre, » ajou­ta Wolf­gang avec enthou­siasme. « Une publi­ca­tion aca­dé­mique com­plète. Tous les docu­ments. Toutes les preuves. »

« Le monde va être cho­qué, » dit Percival.

« Bien, » dit Miss Pen­wor­thy. « Le choc est nécessaire. »

Ils arri­vèrent à Constan­ti­nople au cré­pus­cule. La ville dorée se déployait devant eux — mina­rets, dômes, le Bos­phore scintillant.

Yusuf les accueillit au Pera Palace comme des héros conquérants.

« Mes amis ! Vous êtes reve­nus ! Et vic­to­rieux ! » Il les embras­sa tous. « J’ai pré­pa­ré vos chambres. Et un ban­quet. Ce soir. Pour célébrer. »

Dans sa chambre habi­tuelle — la 47 — Rupert éta­la tous les documents.

Cinq secrets. Cinq his­toires de men­songes, de com­plots, d’oc­ca­sions man­quées, et de crimes.

Le jour­nal de Mou­rad. Les lettres d’Abdül­ha­mid. Les preuves documentaires.

Tout était là.

Kraus arri­va dans la soi­rée, accom­pa­gné d’Ah­med Efendi.

« Les cinq secrets, » dit Ahmed en exa­mi­nant les docu­ments. « Tous révé­lés. Abdül­ha­mid peut enfin repo­ser en paix. »

« Et Mou­rad aus­si, » ajou­ta Wolfgang.

Le ban­quet fut mémo­rable. Yusuf avait invi­té tout le per­son­nel du Pera Palace, plus quelques amis — jour­na­listes, diplo­mates, érudits.

Meh­met Bey était là, sou­riant avec fier­té. « Vous avez réussi. »

Abra­ham Kohen était venu de Balat. Même Kemal Bey appa­rut — sobre, repen­ti, por­tant une lettre.

« De la part de tous les membres de Der Halb­mond, dit-il en la ten­dant à Rupert. Nos excuses. Et notre sou­tien. Publiez tout. »

Rupert lut la lettre. Vingt signa­tures. Toute l’an­cienne orga­ni­sa­tion qui avait essayé de les tuer main­te­nant les soutenait.

« Les temps changent, » mur­mu­ra Percival.

« Les gens changent, » cor­ri­gea Ayşe.

Pacha II, ins­tal­lé sur une table, dévo­rait du caviar offert par Yusuf. Il avait l’air par­fai­te­ment satis­fait de lui.

Tard dans la soi­rée, Rupert se retrou­va sur la ter­rasse avec Ayşe.

« Nous avons réus­si, » dit-elle doucement.

« Presque. Reste Athènes. Et la publication. »

« Vous publie­rez tout ? Même le cin­quième secret ? »

« Sur­tout le cin­quième. » Rupert regar­da Constan­ti­nople éta­lée devant eux. « C’est celui qui compte le plus. Celui qui montre qu’Abdül­ha­mid était humain. Qu’il regrettait. »

Ayşe posa sa tête sur son épaule. Wolf­gang, qui pas­sait par là, les vit et sou­rit tris­te­ment avant de s’é­loi­gner discrètement.

Pacha II obser­vait la scène depuis le rebord de fenêtre et miau­la — un miau­le­ment qui sem­blait dire : « Enfin. »

Cette nuit-là, Rupert dor­mit pro­fon­dé­ment pour la pre­mière fois depuis des mois.

Les cinq secrets étaient trouvés.

Res­tait à les par­ta­ger avec le monde.

Mais d’a­bord : Athènes. Et le père de Leyla.

Chaque chose en son temps.

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La porte des heures (cha­pitres 21 à 22 — Epilogue)

La porte des heures (cha­pitres 15 à 17)

La porte des heures

Cha­pitres 15 à 17

 

PAR­TIE III

COM­PLI­CA­TIONS 

CHA­PITRE XV

La nuit du raid, Rupert, Ayşe, Wolf­gang, Per­ci­val, Niko­lai et Ley­la se ren­dirent dis­crè­te­ment à Balat — le vieux quar­tier juif de Constan­ti­nople, per­ché sur les col­lines au-des­sus de la Corne d’Or.

Pacha II les accom­pa­gnait, natu­rel­le­ment. Le chat avait déve­lop­pé une habi­tude de suivre par­tout Ayşe, tout en jetant des regards noirs à Wolfgang.

Kraus les avait four­ni en adresse : « Famille Kohen. Rue Vodi­na 47. Troi­sième géné­ra­tion. Le patriarche s’ap­pelle Abra­ham Kohen. Quatre-vingt-deux ans. »

Miss Pen­wor­thy, pen­dant ce temps, était au quar­tier géné­ral de Der Halb­mond, jouant son rôle de Grä­fin Hil­de­gard avec un enthou­siasme suspect.

« Kemal Bey, disait-elle en ser­vant du thé, êtes-vous cer­tain que le raid est une bonne idée ? Le Pera Palace est bien gardé. »

« Pré­ci­sé­ment pour­quoi nous atta­quons à minuit. Les gardes sont moins vigi­lants. » Kemal Bey véri­fiait ses armes. « Vingt hommes. Entrée simul­ta­née par trois points. Nous trou­vons les docu­ments. Nous partons. »

« Brillant, » men­tit Miss Penworthy.

Elle avait, évi­dem­ment, pré­ve­nu Yusuf par télé­gramme. Le direc­teur du Pera Palace avait orga­ni­sé une « défense appro­priée » — ce qui, connais­sant Yusuf, signi­fiait pro­ba­ble­ment quelque chose d’é­la­bo­ré et légè­re­ment absurde.

À Balat, Rupert frap­pa à la porte du numé­ro 47.

Une femme d’âge moyen ouvrit. « Oui ? »

« Madame Kohen ? Nous cher­chons Mon­sieur Abra­ham Kohen. C’est au sujet… » Rupert hési­ta. « D’un secret ottoman. »

La femme ne sem­bla pas sur­prise. « Entrez. Mon père vous attend. »

« Il nous attend ? » répé­ta Ayşe.

« Depuis 1918. Il a dit qu’un jour, quel­qu’un vien­drait avec un chat blanc. »

Pacha II miau­la avec satisfaction.

Ils furent conduits dans un petit salon. Abra­ham Kohen était assis dans un fau­teuil près de la fenêtre — vieux, frêle, mais avec des yeux vifs et intelligents.

« Le chat blanc, » dit-il en sou­riant. « Abdül­ha­mid avait rai­son. Les chats en savent tou­jours plus que nous. »

« Vous connais­sez Abdül­ha­mid ? » deman­da Wolfgang.

« Mon grand-père le connais­sait. Méde­cin per­son­nel. 1900–1909. » Abra­ham tous­sa. « Abdül­ha­mid lui a confié un secret. Le qua­trième. Avec ins­truc­tion de le gar­der jus­qu’à ce que le sixième soit révélé. »

« Et main­te­nant ? » deman­da Rupert.

« Main­te­nant, je vous le donne. » Abra­ham sor­tit une clé de sa poche. « Dans la cave. Suivez-moi. »

Mal­gré son âge, il des­cen­dit les esca­liers avec une agi­li­té sur­pre­nante. La cave était petite, sèche, rem­plie de livres anciens.

Au fond, un coffre-fort encas­tré dans le mur.

Abra­ham l’ou­vrit. À l’in­té­rieur : une enve­loppe scel­lée et un docu­ment roulé.

« Le qua­trième secret, » dit Abra­ham en les ten­dant à Rupert. « Abdül­ha­mid l’ap­pe­lait : ‘Le men­songe qui a sau­vé l’Em­pire — temporairement.’ »

Rupert ouvrit l’en­ve­loppe. La lettre était en otto­man, datée de 1917.

Ayşe la lut à voix haute :

« Qua­trième Secret : L’Al­liance Secrète de 1881.

Tout le monde connaît l’his­toire : après 1878, l’Em­pire otto­man et l’Em­pire russe étaient enne­mis mor­tels. La guerre rus­so-turque avait dévas­té nos ter­ri­toires. Les Russes avaient pris la Bul­ga­rie. Nous étions vaincus.

Men­songe.

En 1881, l’Em­pire otto­man et l’Em­pire russe ont négo­cié secrè­te­ment. Une alliance. Contre l’Au­triche-Hon­grie. Contre l’Allemagne.

Le Tsar Alexandre II et moi avons échan­gé des lettres. Des pro­messes. Pro­tec­tion mutuelle. Par­tage des Bal­kans. Accès russe aux Détroits en échange de notre sou­tien contre Vienne.

L’ac­cord était presque signé.

Puis Alexandre II a été assas­si­né. Mars 1881. Bombe ter­ro­riste. Son fils Alexandre III a tout annu­lé. L’al­liance est morte.

Mais si elle avait exis­té ? Si Alexandre II avait vécu ? L’his­toire euro­péenne aurait été trans­for­mée. Pas d’al­liance fran­co-russe. Pas de Triple Entente. Peut-être pas de 1914.

Les preuves sont dans ce coffre. Les lettres. Les brouillons d’ac­cord. Gar­dez-les. Que l’his­toire sache : nous avons failli être alliés avec nos pires ennemis.

— Abdül­ha­mid II, qui porte le poids des occa­sions manquées. »

Le silence était absolu.

« Une alliance rus­so-otto­mane, mur­mu­ra Wolf­gang. En 1881. Mon Dieu. »

« Si Alexandre II n’a­vait pas été assas­si­né, dit Per­ci­val len­te­ment, tout le sys­tème d’al­liances euro­péen aurait été différent. »

« Pas de Triple Entente, ajou­ta Niko­lai. Peut-être pas de Grande Guerre. »

Rupert déplia le docu­ment. Des lettres entre Abdül­ha­mid et le Tsar Alexandre II. En fran­çais. Cor­diales. Prometteuses.

Des brouillons d’ac­cord. Des cartes anno­tées. Des plans de par­tage des Balkans.

Tout s’é­tait arrê­té en mars 1881.

« Quatre secrets trou­vés, dit Ayşe. Un reste. »

« Alep, » dit Rupert. « La famille Al-Rashid. »

Abra­ham tous­sa à nou­veau. « Je peux vous aider. Mon neveu vit à Alep. Je lui enver­rai un télégramme. »

« Vous feriez ça ? » deman­da Leyla.

« Abdül­ha­mid m’a fait confiance. Mon grand-père m’a fait confiance. Main­te­nant je vous fais confiance. » Il sou­rit. « Et vous avez le chat. »

Ils remon­tèrent de la cave. Abra­ham écri­vit immé­dia­te­ment un télé­gramme : « Neveu Samuel. Aide por­teurs secrets. Trouve Al-Rashid. Urgent. Oncle Abraham. »

Alors qu’ils s’ap­prê­taient à par­tir, un gar­çon de courses arri­va, essoufflé.

« Télé­gramme ! Du Pera Palace ! Urgent ! »

Rupert l’ou­vrit, lut, et sourit.

« De Yusuf : ‘Raid repous­sé. Der Halb­mond cap­tu­ré. Miss Pen­wor­thy héroïque. Détails suivent. Reve­nez quand prêts.’ »

« Miss Pen­wor­thy héroïque, répé­ta Niko­lai. Ça promet. »

CHA­PITRE XVI

Ils arri­vèrent au Pera Palace à deux heures du matin. L’hô­tel était illu­mi­né comme un sapin de Noël, des poli­ciers turcs par­tout, et une atmo­sphère de chaos joyeux.

Yusuf les accueillit dans le hall, sou­riant largement.

« Mes amis ! Quelle nuit ! » Il les embras­sa tous. « Vous avez man­qué le spectacle ! »

« Que s’est-il pas­sé ? » deman­da Rupert.

« Venez. Miss Pen­wor­thy va tout racon­ter. Elle est au bar. Avec les prisonniers. »

Au bar, ils trou­vèrent une scène extraordinaire.

Miss Pen­wor­thy — de nou­veau habillée en gou­ver­nante stricte — était assise à une table, son para­pluie posé négli­gem­ment, siro­tant un sher­ry. Autour d’elle, atta­chés à leurs chaises, les vingt agents de Der Halb­mond, y com­pris Kemal Bey.

Ils avaient tous l’air… penauds.

« Miss Pen­wor­thy, » dit Rupert. « Que s’est-il passé ? »

Elle posa son verre. « Oh, une soi­rée tout à fait ordinaire. »

« Racon­tez, » insis­ta Leyla.

Miss Pen­wor­thy sou­pi­ra. « Très bien. »

Elle racon­ta :

À minuit pré­cise, Der Halb­mond avait atta­qué le Pera Palace par trois entrées — prin­ci­pale, arrière, service.

Mais Yusuf avait pré­pa­ré des surprises.

Entrée prin­ci­pale : le sol avait été ciré jus­qu’à deve­nir glis­sant comme de la glace. Les cinq pre­miers agents étaient tom­bés comme des quilles.

Entrée arrière : des cordes ten­dues à hau­teur de che­ville. Un concert de chutes.

Entrée ser­vice : le per­son­nel — cui­si­niers, ser­veurs, femmes de chambre — armés de poêles, balais et draps mouillés, avait créé une embus­cade digne d’une farce de Molière.

« Et vous ? » deman­da Wolfgang.

« J’é­tais avec Kemal Bey, expli­qua Miss Pen­wor­thy. Quand le raid a com­men­cé à mal tour­ner, il a vou­lu fuir. J’ai… » Elle tapo­ta son para­pluie. « J’ai insis­té pour qu’il reste. »

Kemal Bey gro­gna depuis sa chaise. Il avait une magni­fique bosse sur le crâne.

« Puis la police est arri­vée — j’a­vais aler­té le com­mis­saire en avance. Et voi­là. » Miss Pen­wor­thy sou­rit. « Vingt pri­son­niers. Aucune bles­sure grave. Sauf quelques égos meurtris. »

« Vous êtes extra­or­di­naire, » dit Ayşe admirative.

« J’ai eu de bons pro­fes­seurs. Le Forei­gn Office forme bien ses agents. »

Rupert s’ap­pro­cha de Kemal Bey. L’homme le fixa avec une haine pure.

« Pour­quoi ? » deman­da Rupert. « Pour­quoi tant de haine pour la vérité ? »

Kemal Bey cra­cha. « La véri­té ? Vos ‘véri­tés’ salissent l’Em­pire. Elle montrent nos fai­blesses. Nos échecs. »

« L’Em­pire est tom­bé, dit Ayşe dou­ce­ment. Ces secrets expliquent pour­quoi. Ce n’est pas de la honte. C’est de l’histoire. »

« Vous ne com­pre­nez pas, » gro­gna Kemal Bey. « L’hon­neur compte plus que la vérité. »

« Non, dit une voix depuis la porte. La véri­té compte plus que tout. »

Ils se retour­nèrent. Kraus se tenait là, avec un homme âgé en cos­tume otto­man traditionnel.

« Mes­sieurs, dames, dit Kraus. Per­met­tez-moi de pré­sen­ter Ahmed Efen­di. Ancien secré­taire d’Abdül­ha­mid II. »

Le vieil homme s’a­van­ça. Il avait au moins quatre-vingt-dix ans, mais se tenait droit comme un cyprès.

« J’ai ser­vi Abdül­ha­mid de 1900 à 1909, dit-il d’une voix claire. J’ai écrit ses lettres. J’ai scel­lé ses secrets. Et je suis venu ce soir pour dire quelque chose. »

Il se tour­na vers Kemal Bey.

« Abdül­ha­mid VOU­LAIT que ces secrets soient révé­lés. Pas immé­dia­te­ment. Pas pen­dant l’Em­pire. Mais après. Pour que l’his­toire soit com­plète. Pour que les géné­ra­tions futures com­prennent. » Ahmed Efen­di frap­pa sa canne au sol. « Vous tra­his­sez sa volon­té en essayant de cacher la vérité. »

Kemal Bey bais­sa les yeux.

« J’ai une lettre, conti­nua Ahmed Efen­di. La der­nière lettre d’Abdül­ha­mid. Écrite en 1918, juste avant sa mort. » Il la sor­tit de sa poche. « Il savait que des gens comme vous essaie­raient de cacher ses secrets. Alors il a écrit ceci. »

Il lut à voix haute :

« À ceux qui vien­dront après moi :

J’ai régné pen­dant trente-trois ans. J’ai vu l’Em­pire s’af­fai­blir. J’ai fait des erreurs. J’ai gar­dé des secrets. Cer­tains pour pro­té­ger. D’autres parce que j’a­vais honte.

Main­te­nant l’Em­pire est tom­bé. Et je veux que la véri­té soit connue. Pas pour nous accu­ser. Pas pour nous glo­ri­fier. Sim­ple­ment pour expliquer.

L’his­toire est trop impor­tante pour être fal­si­fiée. Même par honneur.

Révé­lez mes secrets. Tous. Que le monde juge. Mais qu’il juge avec tous les faits.

— Abdül­ha­mid II, février 1918. »

Le silence était total.

Kemal Bey pleu­rait main­te­nant. « Je… je pen­sais pro­té­ger son héritage. »

« Vous le pro­té­gez, dit Ahmed Efen­di dou­ce­ment. En lais­sant la véri­té être dite. »

Kemal Bey hocha len­te­ment la tête. « Libé­rez-moi. S’il vous plaît. »

Le com­mis­saire de police, qui avait obser­vé toute la scène, fit un signe. Les agents de Der Halb­mond furent détachés.

Kemal Bey se leva, se frot­ta les poi­gnets, et s’ap­pro­cha de Rupert.

« Je… je m’ex­cuse. » Les mots sem­blaient lui coû­ter. « J’a­vais tort. »

Rupert lui ten­dit la main. Après une hési­ta­tion, Kemal Bey la serra.

« Der Halb­mond est dis­sout, dit Kemal Bey à ses hommes. Ren­trez chez vous. »

Ils par­tirent un par un, l’air confus mais soulagé.

Quand ils furent par­tis, Yusuf appor­ta du champagne.

« À la véri­té, » pro­po­sa Rupert en levant son verre.

« À Abdül­ha­mid, » ajou­ta Ayşe. « Qui a eu le cou­rage de vou­loir que ses erreurs soient connues. »

Ils trin­quèrent.

Pacha II miau­la depuis le bar où il dévo­rait du sau­mon fumé offert par Yusuf.

« Le chat approuve, » tra­dui­sit Leyla.

CHA­PITRE XVII

Le len­de­main, ils se réunirent dans le grand salon du Pera Palace pour faire le point. Ahmed Efen­di les avait rejoints, ain­si que Kraus et Abra­ham Kohen qu’ils avaient rame­né de Balat.

Rupert éta­la tous les docu­ments sur la grande table.

« Réca­pi­tu­lons, » dit-il. « Quatre secrets trou­vés. Un reste. »

Ayşe énu­mé­ra :

« Pre­mier secret — Sofia : La conspi­ra­tion bul­gare de 1876. Le mas­sacre était orches­tré par des géné­raux otto­mans pour pro­vo­quer une guerre. Abdü­la­ziz assas­si­né. Mou­rad dépo­sé pour l’a­voir su. »

« Deuxième secret — Salo­nique : Les écrits de Mou­rad V. Ses pré­dic­tions. Preuve qu’il n’é­tait pas fou. »

« Troi­sième secret — Grand Bazar : L’offre de Mou­rad à la Rus­sie en 1881. Il aurait ven­du l’Em­pire pour être restauré. »

« Qua­trième secret — Balat : L’al­liance secrète rus­so-otto­mane de 1881. Abdül­ha­mid et le Tsar Alexandre II négo­ciaient une alliance. Annu­lée par l’as­sas­si­nat du Tsar. »

Wolf­gang ouvrit le jour­nal de Mou­rad récu­pé­ré dans le Bosphore.

« Ce jour­nal, dit-il, connecte tout. Regardez. »

Il tour­na les pages, mon­trant des entrées spécifiques :

« 10 juin 1876 : Abdü­la­ziz mort ce matin. Offi­ciel­le­ment sui­cide. Men­songe. Je sais qui l’a tué. Le Comi­té des Sept. »

« 31 août 1876 : Je serai dépo­sé bien­tôt. Ils disent que je suis fou. Je ne suis pas fou. Je vois sim­ple­ment trop clairement. »

« 15 mars 1881 : J’ai écrit au Tsar. Pro­po­si­tion d’al­liance. Si je suis res­tau­ré, l’Em­pire otto­man devient allié russe. Déses­poir me pousse. »

« 20 mars 1881 : Alexandre II assas­si­né. Bombe à Saint-Péters­bourg. Mon alliance est morte avec lui. »

« 22 mars 1881 : Abdül­ha­mid m’in­forme : lui aus­si négo­ciait avec Alexandre II. Alliance simi­laire. Tous nos efforts — vapo­ri­sés par une bombe ter­ro­riste. L’his­toire tourne sur des accidents. »

Ahmed Efen­di hocha la tête. « Mou­rad et Abdül­ha­mid négo­ciaient tous deux avec le Tsar. Sépa­ré­ment. Sans se le dire. Cha­cun croyant sau­ver l’Em­pire à sa manière. »

« Et les deux efforts ont échoué, » ajou­ta Per­ci­val. « À cause d’un anar­chiste russe. »

Wolf­gang conti­nua à lire le journal :

« 4 juillet 1893 : Je vois l’a­ve­nir. 1908. Révo­lu­tion. Abdül­ha­mid tom­be­ra. Les Jeunes-Turcs pren­dront le pou­voir. Ils détrui­ront ce qui reste. »

« 28 juin 1897 : Grande guerre euro­péenne. 1914. Je le vois clai­re­ment main­te­nant. Mil­lions de morts. Empires s’ef­fondrent. Y com­pris le nôtre. »

« 11 novembre 1900 : L’Em­pire otto­man mour­ra en 1918. Je ne ver­rai pas ce jour. C’est une miséricorde. »

« Tout était exact, mur­mu­ra Ayşe. Chaque prédiction. »

« Et per­sonne ne l’a écou­té, » dit Wolf­gang, des larmes dans les yeux. « Parce qu’on l’a­vait décla­ré fou. »

Ahmed Efen­di tous­sa. « Il y a une der­nière entrée. La plus impor­tante. 1904. »

Wolf­gang tour­na jus­qu’à la fin du jour­nal. La der­nière page, datée du 29 août 1904 — le jour avant la mort de Mourad.

Il lut à voix haute :

« Je meurs demain. Je le sais. Je le sens. Vingt-huit ans de pri­son. Quatre-vingt-treize jours de règne. Une vie de vision­naire ignoré.

Mais j’ai fait une chose impor­tante. J’ai tout docu­men­té. J’ai tout écrit. Et j’ai deman­dé à Abdül­ha­mid de cacher ces vérités.

Pas pour accu­ser. Pas pour glo­ri­fier. Sim­ple­ment pour que l’his­toire com­prenne : l’Em­pire otto­man est tom­bé à cause de ses propres mensonges.

Le mas­sacre bul­gare était un com­plot interne. Mon offre à la Rus­sie était du déses­poir. L’al­liance ratée avec le Tsar était un acci­dent d’his­toire. L’in­cen­die de Çırağan visait à cacher nos hontes.

Tout ça — men­songes empi­lés sur mensonges.

Et main­te­nant l’Em­pire paie­ra le prix.

Que ceux qui trouvent ces secrets sachent : l’his­toire ne par­donne pas les men­songes. Même les plus honorables.

Je n’é­tais pas fou. J’ai sim­ple­ment vu ce que per­sonne ne vou­lait voir.

— Mou­rad V, Sul­tan pen­dant 93 jours, pri­son­nier pen­dant 28 ans, vision­naire pour toujours. »

Le silence était absolu.

Wolf­gang pleu­rait ouver­te­ment main­te­nant. Ayşe lui prit la main.

Pacha II sau­ta sur la table et se frot­ta contre le jour­nal, ron­ron­nant doucement.

« Un secret reste, » dit Rupert. « Alep. La famille Al-Rashid. Le cin­quième et dernier. »

Abra­ham Kohen sor­tit un télé­gramme. « Mon neveu Samuel a répon­du. Il a trou­vé les Al-Rashid. Ils vous attendent. »

« Quand par­tons-nous ? » deman­da Leyla.

« Demain, » déci­da Rupert. « Par le train. »

« Et après Alep ? » deman­da Niko­lai. « Après le cin­quième secret ? »

« Athènes, » dit Ley­la dou­ce­ment. « Pour mon père. »

Rupert hocha la tête. « Athènes. Trou­ver votre père. Puis… »

« Puis nous publions, » ter­mi­na Ayşe. « Tous les secrets. Toute la vérité. »

Ahmed Efen­di se leva. « Abdül­ha­mid serait fier. Mou­rad aussi. »

Cette nuit-là, Rupert res­ta éveillé, contem­plant Constan­ti­nople depuis sa fenêtre.

Quatre secrets révé­lés. Un reste.

Puis Alep. Athènes. Et enfin, la publication.

Herr Zep­pe­lin atter­rit sur son rebord de fenêtre. Encore une fois.

Le pigeon n’a­vait pas de mes­sage cette fois. Il se conten­ta de regar­der Rupert avec ce qui res­sem­blait à de la satis­fac­tion aviaire.

Comme s’il disait : « Bien­tôt. Bien­tôt toute l’histoire sera révélée. »

Puis il s’en­vo­la dans la nuit de Constantinople.

Et Rupert sut que la fin approchait.

Mais quelle fin ?

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La porte des heures (cha­pitres 21 à 22 — Epilogue)

La porte des heures (cha­pitres 12 à 14)

La porte des heures

Cha­pitres 12 à 14

 

PAR­TIE III

COM­PLI­CA­TIONS 

CHA­PITRE XII

Rupert aurait dû se dou­ter que la tran­quilli­té rela­tive des der­niers jours était sus­pecte. Dans son expé­rience, la belle Constan­ti­nople n’of­frait jamais plus de qua­rante-huit heures consé­cu­tives sans inci­dent majeur.

L’in­ci­dent arri­va à trois heures du matin, sous la forme de trois hommes de Der Halb­mond for­çant la porte de sa chambre au Tokatlıyan Hotel.

Heu­reu­se­ment, Rupert ne dor­mait pas. Il lisait les docu­ments de Mou­rad à la lumière d’une lampe, Pacha II ron­ron­nant sur ses genoux.

Quand la porte céda, Rupert eut juste le temps de crier « ALERTE ! » avant que les trois hommes n’entrent.

Ce qui sui­vit fut ce que Per­ci­val décri­rait plus tard comme « un chaos orga­ni­sé d’une effi­ca­ci­té surprenante. »

Pacha II bon­dit sur le visage du pre­mier homme (appa­rem­ment, c’é­tait deve­nu sa tac­tique favorite).

Miss Pen­wor­thy émer­gea de la chambre voi­sine en che­mise de nuit, son para­pluie déjà levé, et frap­pa le deuxième homme avec une pré­ci­sion qui aurait hono­ré un cham­pion de cricket.

Niko­lai sor­tit de sa chambre avec une bou­teille de vod­ka vide (« Tou­jours utile comme arme ») et assom­ma le troi­sième homme.

En moins de deux minutes, les trois agents de Der Halb­mond étaient hors d’état de nuire, au sol, gémissant.

« Ils deviennent pré­vi­sibles, » com­men­ta Per­ci­val en des­cen­dant l’es­ca­lier en robe de chambre de soie. « Tou­jours la force brute. Pas un brin de subtilité. »

Ayşe et Wolf­gang arri­vèrent ensemble (ce qui sus­ci­ta quelques regards inté­res­sés mais per­sonne ne dit rien).

« Nous ne pou­vons pas res­ter ici, » déci­da Ayşe. « Ils savent où nous sommes. »

« Retour au Pera Palace ? » sug­gé­ra Leyla.

« Non, dit Rupert. Ils le sur­veillent sûre­ment. Nous avons besoin d’un endroit inattendu. »

C’est Dimi­tri (qui logeait dans une chambre bon mar­ché au der­nier étage) qui eut l’idée.

« Mon cou­sin. Celui avec le caïque. Il a une mai­son. À Büyü­ka­da. L’île des Princes. Per­sonne ne nous cher­che­ra là-bas. »

« Büyü­ka­da, répé­ta Per­ci­val. Une île au pas­sé sombre. Dans la mer de Marmara. »

« C’est iso­lé. Tran­quille. Par­fait pour se cacher. » Dimi­tri sou­rit. « Et pour un prix raisonnable… »

« Com­bien ? » sou­pi­ra Rupert.

Une heure plus tard, ils étaient sur le fer­ry mati­nal pour Büyü­ka­da. Constan­ti­nople dis­pa­rais­sait der­rière eux dans la brume de l’aube.

Sur le pont, Rupert contem­plait la mer. Ayşe le rejoignit.

« Nous fuyons, dit-elle dou­ce­ment. Encore. »

« Nous nous regrou­pons, » cor­ri­gea Rupert. « Dif­fé­rence importante. »

« Trois secrets trou­vés. Deux res­tent. Plus le navire. » Elle sou­pi­ra. « Com­bien de temps avant que Der Halb­mond ne nous trouve à Büyükada ? »

« Avec notre chance ? Deux jours. Trois maximum. »

Pacha II miau­la depuis le sac d’Ayşe. Un miau­le­ment qui sem­blait dire : « Optimiste. »

Büyü­ka­da était, comme toutes les îles des Princes, un refuge hors du temps. Pas de voi­tures — seule­ment des calèches tirées par des che­vaux. Des vil­las vic­to­riennes nichées dans des jar­dins luxu­riants. Une tran­quilli­té presque surnaturelle.

La mai­son du cou­sin Sta­vros était une petite vil­la blanche avec vue sur la mer. Modeste mais confortable.

Ils s’ins­tal­lèrent. Miss Pen­wor­thy prit immé­dia­te­ment le contrôle de la cui­sine. Niko­lai explo­ra la cave à vin. Ley­la s’ef­fon­dra dans un fau­teuil avec un livre.

Rupert, Ayşe et Wolf­gang se ras­sem­blèrent dans le salon pour planifier.

« Les deux secrets res­tants, dit Ayşe. D’a­près Madame Nefise : les familles Al-Rashid d’A­lep et Kohen d’Istanbul. »

« Alep est trop dan­ge­reux main­te­nant, » dit Wolf­gang. « La Syrie est sous man­dat fran­çais. Compliqué. »

« Alors concen­trons-nous sur les Kohen d’Is­tan­bul. » Rupert consul­ta ses notes. « Famille juive. Pro­ba­ble­ment sépha­rade. Éta­blie depuis des siècles. »

« Je peux faire des recherches, » pro­po­sa Ayşe. « Les archives otto­manes ont des registres. Trou­ver les descendants. »

« Et le navire cou­lé ? » deman­da Wolf­gang. « Les coor­don­nées du médaillon. »

« Dimi­tri a men­tion­né un sca­phan­drier grec, » rap­pe­la Rupert. « Cher mais discret. »

« Évi­dem­ment cher, » sou­pi­ra Wolfgang.

Ce soir-là, autour d’un dîner pré­pa­ré par Miss Pen­wor­thy (qui s’a­vé­rait excel­lente cui­si­nière), ils dis­cu­tèrent de leur situation.

« Der Halb­mond ne va pas aban­don­ner, » dit Per­ci­val som­bre­ment. « Kemal Bey est pour le moins opiniâtre. »

« Nous avons besoin d’aide, » dit Ayşe.

« Quel genre d’aide ? » deman­da Nikolai.

Wolf­gang hési­ta, puis dit : « Mon oncle Kraus. »

Le silence fut total.

« Kraus, répé­ta Rupert len­te­ment. L’homme qui a essayé de nous tuer. »

« Il a chan­gé. Je vous l’ai dit. Der Schat­ten est dis­sout. Il veut se rache­ter. » Wolf­gang sor­tit un télé­gramme. « Il m’a contac­té hier. Il pro­pose son aide. Gratuitement. »

« Gra­tui­te­ment, » répé­ta Per­ci­val avec scep­ti­cisme. « Kraus ne fait rien gratuitement. »

« Lisez vous-même. » Wolf­gang ten­dit le télégramme.

Rupert lut à voix haute : « ‘Wolf­gang. J’ai enten­du par­ler de Der Halb­mond. Dan­ge­reux. Je peux aider. Contacts. Res­sources. Pas de prix. Juste… rédemp­tion. Kraus.’ »

« Rédemp­tion, » mur­mu­ra Ayşe. « Intéressant. »

« C’est un piège, » dit Miss Pen­wor­thy fermement.

« Peut-être, admit Wolf­gang. Mais nous sommes déses­pé­rés et nous n’avons guère le choix. »

Pacha II, qui avait écou­té toute la conver­sa­tion depuis le rebord de fenêtre, miau­la une fois.

« Le chat dit oui, » tra­dui­sit Leyla.

« Le chat n’a pas voix au… » com­men­ça Per­ci­val, puis s’ar­rê­ta. « Vous savez quoi, pour­quoi pas. Jus­qu’à pré­sent, le chat a eu rai­son sur tout. »

« Donc nous contac­tons Kraus, » déci­da Rupert. « Pru­dem­ment. Très prudemment. »

Wolf­gang envoya un télé­gramme le len­de­main matin.

La réponse arri­va six heures plus tard : « Arrive Constan­ti­nople dans trois jours. Pré­pa­rez-vous. — K. »

« Eh bien, » dit Rupert. « Ça devient intéressant. »

« Ou catas­tro­phique, » ajou­ta Percival.

« Les deux, » dit Niko­lai joyeu­se­ment. « Pro­ba­ble­ment les deux. »

CHA­PITRE XIII

Herr Kraus arri­va à Constan­ti­nople par l’O­rient-Express, trois jours exac­te­ment après son télé­gramme. Rupert, Wolf­gang et Per­ci­val l’at­ten­daient à la gare de Sirkeci.

L’Al­le­mand des­cen­dit du train avec une seule valise, l’air fati­gué mais déter­mi­né. Il avait vieilli depuis leur der­nière ren­contre — plus de che­veux gris, des rides plus pro­fondes — mais ses yeux bleus res­taient perçants.

« Mon­sieur Whit­combe, » dit-il en ten­dant la main. « Je suis content de vous voir vivant. »

Rupert ser­ra la main pru­dem­ment. « Contrai­re­ment à vos plans de l’an­née dernière. »

Kraus eut la décence de paraître hon­teux. « J’é­tais… éga­ré. Der Schat­ten m’a­vait convain­cu que pro­té­ger les secrets signi­fiait les détruire. J’a­vais tort. »

« Qu’est-ce qui vous a fait chan­ger d’a­vis ? » deman­da Per­ci­val sceptiquement.

« J’ai lu vos articles. Sur le sixième secret. » Kraus regar­da Rupert. « Vous avez révé­lé que Byzance n’est jamais tom­bée. Que les sul­tans otto­mans étaient aus­si empe­reurs byzan­tins. C’é­tait… brillant. Et juste. »

« Et ? »

« Et j’ai réa­li­sé : l’his­toire n’est pas notre pro­prié­té. Elle appar­tient à tout le monde. Cacher la véri­té n’est pas de l’hon­neur. C’est de la lâche­té. » Kraus sou­pi­ra. « J’ai dis­sous Der Schat­ten. Licen­cié mes agents. Et main­te­nant… je veux aider. »

Ils le condui­sirent à Büyü­ka­da en fer­ry. Durant le tra­jet, Kraus res­ta silen­cieux, contem­plant Constan­ti­nople qui s’éloignait.

À la vil­la, les retrou­vailles furent ten­dues. Miss Pen­wor­thy refu­sa de lui ser­rer la main. Niko­lai le salua avec une froi­deur polie. Ley­la l’i­gno­ra complètement.

Ayşe le fixa lon­gue­ment, puis dit : « Vous avez failli nous tuer. »

« Je sais. J’ai failli. » Kraus bais­sa les yeux. « Je ne peux pas effa­cer ça. Je peux seule­ment essayer de réparer. »

Puis Pacha II entra dans le salon.

Le chat blanc s’ar­rê­ta net en voyant Kraus. Ils se fixèrent. Le silence devint pesant.

Puis Pacha II s’ap­pro­cha len­te­ment, reni­fla les chaus­sures de Kraus…

Et se frot­ta contre ses jambes en ronronnant.

Tout le monde le fixa, stupéfait.

« Le chat l’a approu­vé, » dit Wolf­gang, incrédule.

« Si le chat lui fait confiance, sou­pi­ra Rupert, je sup­pose que nous pou­vons essayer. »

Ils s’ins­tal­lèrent dans le salon. Kraus écou­ta leur récit — Sofia, Salo­nique, les trois secrets, Der Halb­mond, le navire coulé.

Quand ils eurent ter­mi­né, il hocha la tête pensivement.

« Der Halb­mond est un pro­blème. Kemal Bey est dan­ge­reux — fana­tique mais intel­li­gent. » Kraus sor­tit un dos­sier de sa valise. « J’ai des infor­ma­tions. Leur struc­ture. Leurs agents. Leurs plans. »

« Com­ment avez-vous obte­nu ça ? » deman­da Ayşe.

« Mes anciens contacts. Der Schat­ten était bien infor­mé. » Il ouvrit le dos­sier. « Der Halb­mond pro­jette un raid. Sur le Pera Palace. Dans deux jours. Ils pensent que vous y retournerez. »

« Nous devons pré­ve­nir Yusuf, » dit Rupert.

« Déjà fait. » Kraus sou­rit. « J’ai envoyé un télé­gramme ce matin. »

« Et le navire cou­lé ? » deman­da Wolf­gang. « Pou­vez-vous nous aider ? »

« J’ai un ami. Capi­taine de navire de sau­ve­tage. Expé­rience en plon­gée pro­fonde. » Kraus consul­ta ses notes. « Les coor­don­nées du médaillon — 41.00° N, 28.98° E — c’est envi­ron cin­quante mètres de fond. Faisable. »

« Quand ? » deman­da Rupert.

« Demain. Si vous vou­lez. Mon ami peut pré­pa­rer l’é­qui­pe­ment cette nuit. »

Rupert regar­da les autres. Ils hochèrent la tête.

« D’ac­cord. Demain. »

Ce soir-là, Rupert trou­va Kraus sur la ter­rasse, fumant une ciga­rette et contem­plant la mer.

« Pour­quoi faites-vous vrai­ment cela ? » deman­da Rupert.

Kraus res­ta silen­cieux un moment. Puis :

« Mon grand-père était his­to­rien. À Hei­del­berg. Il m’a appris que l’his­toire est sacrée. Que la véri­té compte plus que tout. » Il écra­sa sa ciga­rette. « Puis la guerre est venue. 1914. Et j’ai vu com­ment les men­songes his­to­riques tuent. Des mil­lions de morts à cause de mal­en­ten­dus, de pro­pa­gande, de fausses histoires. »

Il se tour­na vers Rupert.

« Je pen­sais que cacher les secrets d’Abdül­ha­mid pro­té­ge­rait l’hon­neur. Mais votre sixième secret m’a mon­tré : révé­ler la véri­té n’a pas détruit l’Em­pire. Il était déjà détruit. La véri­té a juste… expli­qué pourquoi. »

« Et maintenant ? »

« Main­te­nant, je veux aider à révé­ler les cinq autres. Pour que l’his­toire soit com­plète. Pour que mon grand-père soit fier. » Il sou­rit tris­te­ment. « Et peut-être pour me rache­ter un peu. »

Rupert hocha len­te­ment la tête. « D’ac­cord. Mais à la pre­mière trahison… »

« Je sais. Le chat me grif­fe­ra. » Kraus rit. « Ce serait mérité. »

Le len­de­main matin, ils retour­nèrent à Constan­ti­nople en fer­ry. Kraus les condui­sit au port de Karaköy où un vieux navire de sau­ve­tage les attendait.

Le capi­taine était un Grec cor­pu­lent nom­mé Andreas — ami d’en­fance de Kraus, apparemment.

« Cin­quante mètres, » dit Andreas en étu­diant les coor­don­nées. « Fai­sable. Cou­rant fort, mais gérable. »

Ils navi­guèrent vers le point exact indi­qué par le médaillon — au milieu du Bos­phore, près du palais de Dolmabahçe.

Andreas mit son sca­phandre et descendit.

Trente minutes d’at­tente angoissante

Puis le signal. On le remonta.

Andreas émer­gea, tenant un coffre de bronze scellé.

« Il y a une épave en bas, hale­ta-t-il. Petit navire. Cou­lé volon­tai­re­ment. Ce coffre était atta­ché au mât. Tout simplement. »

Ils ouvrirent le coffre sur le pont.

À l’in­té­rieur : un jour­nal. Relié en cuir rouge. Scel­lé à la cire.

Rupert le sor­tit avec révérence.

Sur la cou­ver­ture, gra­vé en lettres dorées : « Jour­nal de Mou­rad V. Archives per­son­nelles. 1876–1904. »

« Les archives per­dues de Mou­rad, » mur­mu­ra Wolf­gang, les larmes aux yeux. « Elles existent vraiment. »

Ayşe bri­sa le sceau et ouvrit le journal.

La pre­mière page por­tait une note d’Abdülhamid :

« Ce jour­nal contient toutes les pen­sées de mon frère. Ses pré­dic­tions. Ses ana­lyses. Tout ce que le monde a appe­lé ‘délires de fou’. Lisez. Jugez par vous-mêmes. — Abdül­ha­mid II, 1918. »

Wolf­gang tour­na les pages avec soin. Chaque entrée était datée. Chaque pré­dic­tion documentée.

Il lut à voix haute :

« 15 mars 1893 : Je vois une révo­lu­tion. 1908. Les Jeunes-Turcs. Abdül­ha­mid tombera. »

« 22 juin 1897 : Grande guerre. Europe. 1914. Mil­lions de morts. Empires tombent. »

« 8 octobre 1900 : L’Em­pire otto­man ne sur­vi­vra pas à la pro­chaine guerre. 1918. Fin. »

« Il a tout pré­dit, » mur­mu­ra Ayşe. « Tout. »

« Et per­sonne ne l’a écou­té, » ajou­ta Kraus tris­te­ment. « Parce qu’on l’a­vait décla­ré fou. »

Pacha II, qui les avait accom­pa­gnés sur le navire (caché dans le sac d’Ayşe), sau­ta sur le coffre et miau­la longuement.

Un miau­le­ment triste. Presque mélancolique.

Comme si le chat pleu­rait pour tous ceux qui n’a­vaient pas été écoutés.

CHA­PITRE XIV

Ce soir-là, de retour à Büyü­ka­da, ils étu­dièrent le jour­nal de Mou­rad avec fas­ci­na­tion. Chaque page révé­lait un esprit brillant, ana­ly­tique, visionnaire.

Wolf­gang ne pou­vait pas en déta­cher les yeux. « C’est… c’est l’œuvre de toute ma vie. La preuve défi­ni­tive. Mou­rad n’é­tait pas fou. »

« Nous avons main­te­nant le jour­nal, dit Rupert. Trois secrets docu­men­tés. Plus les deux der­niers à trouver. »

« Les familles Kohen et Al-Rashid, » rap­pe­la Ayşe.

« J’ai fait des recherches, » dit Kraus. « Les Kohen — famille ins­tal­lée à Balat depuis le sei­zième siècle. Je peux trou­ver les descendants. »

« Et Der Halb­mond ? » deman­da Per­ci­val. « Votre infor­ma­tion sur le raid du Pera Palace. »

« Dans deux jours. Ils attaquent à minuit. »

Miss Pen­wor­thy, qui avait écou­té en silence, se leva soudainement.

« J’ai une proposition. »

Tout le monde la regarda.

« Je vais infil­trer Der Halbmond. »

Le silence fut total.

« Vous… infil­trer, » répé­ta Rupert lentement.

« Exac­te­ment. » Miss Pen­wor­thy ajus­ta ses lunettes. « Je parle turc cou­ram­ment. J’ai de l’ex­pé­rience en espion­nage. Et per­sonne ne sus­pecte une vieille dame anglaise. »

« Expé­rience en espion­nage ? » Niko­lai faillit cra­cher son thé.

« J’ai tra­vaillé pour le Forei­gn Office. 1895–1905. Constan­ti­nople, Le Caire, Téhé­ran. » Elle sou­rit légè­re­ment. « C’é­tait avant de prendre ma retraite et deve­nir gouvernante. »

« Vous étiez ESPIONNE ? » s’ex­cla­ma Leyla.

« Agent de ren­sei­gne­ment, » cor­ri­gea Miss Pen­wor­thy. « Il y a une distinction. »

Rupert la fixa. « Pour­quoi ne nous l’a­vez-vous jamais dit ? »

« Vous ne l’a­vez jamais deman­dé. » Elle se tour­na vers Kraus. « Votre dos­sier sur Der Halb­mond. Ils ont une struc­ture hié­rar­chique. Un quar­tier général. »

« Oui. À Beyoğ­lu. Près de la tour de Galata. »

« Par­fait. Je m’in­filtre. Je me fais pas­ser pour une sym­pa­thi­sante. Col­lecte des infor­ma­tions. Découvre leurs plans précis. »

« C’est dan­ge­reux, » dit Ayşe.

« Mon métier a tou­jours été dan­ge­reux. » Miss Pen­wor­thy tapo­ta son para­pluie. « Et j’ai mes méthodes. »

Kraus sou­rit len­te­ment. « Cela pour­rait fonc­tion­ner. Une veuve anglaise, désen­chan­tée par la poli­tique bri­tan­nique, sym­pa­thi­sant avec la cause ottomane… »

« Exac­te­ment. » Miss Pen­wor­thy se leva. « Je com­mence demain. Qui veut m’ai­der à pré­pa­rer ma couverture ? »

Le len­de­main, Miss Pen­wor­thy se transforma.

Exit la gou­ver­nante stricte. Bon­jour la « Grä­fin Hil­de­gard von Stein­berg » — veuve autri­chienne, ancienne admi­ra­trice de l’Em­pire otto­man, rési­dant à Constan­ti­nople depuis 1920.

Kraus lui four­nit de faux papiers (« Mes anciens contacts sont très utiles »). Wolf­gang créa une fausse his­toire détaillée. Ayşe lui ensei­gna les nuances cultu­relles ottomanes.

Le soir même, la Grä­fin Hil­de­gard se pré­sen­ta au quar­tier géné­ral de Der Halb­mond — un immeuble dis­cret près de la tour de Galata.

Elle fut reçue par Kemal Bey lui-même.

« Grä­fin, dit-il en bai­sant sa main. Qu’est-ce qui vous amène à nous ? »

Miss Pen­wor­thy — par­don, la Grä­fin — sou­pi­ra dramatiquement.

« Je suis fati­guée de voir l’hon­neur otto­man sali. Ces… jour­na­listes. Ces étran­gers qui fouillent dans les secrets. » Elle cra­cha le mot ‘étran­gers’ avec mépris. « L’Em­pire méri­tait mieux. »

Kemal Bey sou­rit. « Vous comprenez. »

« Mon défunt mari était diplo­mate à la cour du Sul­tan. J’ai vu la gran­deur. Et main­te­nant… » Elle essuya une fausse larme. « Je veux aider à pro­té­ger ce qui reste. »

« Com­ment ? »

« J’ai des contacts. Des infor­ma­tions. Je connais ces étran­gers — Whit­combe, la femme archi­viste, l’Al­le­mand. » Elle bais­sa la voix. « Je peux vous aider à les trouver. »

Kemal Bey l’é­tu­dia lon­gue­ment. Puis :

« Prou­vez-le. Don­nez-moi une information. »

Miss Pen­wor­thy n’hé­si­ta pas. « Ils ont trou­vé le jour­nal de Mou­rad. Cou­lé dans le Bos­phore. Hier. »

C’é­tait vrai — donc véri­fiable. Mais pas dan­ge­reux puis­qu’ils avaient déjà le jour­nal en sécurité.

Kemal Bey véri­fia avec ses hommes. L’in­for­ma­tion était correcte.

« Impres­sion­nant. » Il sou­rit. « Bien­ve­nue, Grä­fin. Vous pou­vez nous être utile. »

Miss Pen­wor­thy pas­sa les deux jours sui­vants au quar­tier géné­ral, gagnant la confiance de Kemal Bey. Elle offrait du thé. Écou­tait leurs plans. Pre­nait des notes mentales.

Elle décou­vrit :

1) Le raid du Pera Palace était pré­vu pour dans deux jours, minuit précise.

2) Der Halb­mond avait vingt agents actifs à Constantinople.

3) Ils sur­veillaient les ports, les gares, les hôtels.

4) Kemal Bey avait un infor­ma­teur au sein du gou­ver­ne­ment turc.

Le troi­sième soir, elle s’ex­cu­sa (« migraine ter­rible ») et retour­na à Büyükada.

Dans le salon de la vil­la, elle fit son rapport.

« Kemal Bey me fait confiance. Il pense que je suis une sym­pa­thi­sante sin­cère. » Elle sou­rit. « J’ai décou­vert leurs plans complets. »

Elle leur révé­la tout.

« Vingt agents, dit Per­ci­val. C’est beaucoup. »

« Mais main­te­nant que nous le savons, » dit Kraus. « Nous pou­vons pré­pa­rer une contre-attaque. »

« Ou, sug­gé­ra Ayşe, nous pou­vons uti­li­ser le raid comme dis­trac­tion. Pen­dant qu’ils attaquent le Pera Palace, nous trou­vons le qua­trième secret chez les Kohen. »

Rupert réflé­chit. « C’est ris­qué. Mais brillant. »

Pacha II miau­la son appro­ba­tion depuis le rebord de la fenêtre.

« Dans deux jours, dit Rupert. Nous divi­sons nos forces. Miss Pen­wor­thy retourne chez Der Halb­mond pour les occu­per. Le reste d’entre nous va à Balat cher­cher les Kohen. »

« Et Wolf­gang ? » deman­da Ayşe.

Wolf­gang leva la main. « Je viens avec vous. Le qua­trième secret pour­rait en révé­ler plus sur Mourad. »

Ayşe sou­rit — un vrai sou­rire, pas son sou­rire sar­cas­tique habituel.

Pacha II, voyant cela, sif­fla avec jalousie.

« Le tri­angle amou­reux s’in­ten­si­fie, » mur­mu­ra Ley­la à Nikolai.

Cette nuit-là, Rupert ne put dor­mir. Deux jours avant le raid. Deux jours pour trou­ver le qua­trième secret.

Et puis… quoi ?

Le cin­quième secret à Alep. Le père de Ley­la à Athènes. Der Halb­mond tou­jours en chasse.

Et quelque part, il en était sûr, tout cela se diri­geait vers un finale spec­ta­cu­lai­re­ment absurde.

Parce que c’é­tait Constantinople.

Et à Constan­ti­nople, rien ne se ter­mi­nait jamais simplement.

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La porte des heures (cha­pitres 21 à 22 — Epilogue)

La porte des heures (cha­pitres 9 à 11)

La porte des heures

Cha­pitres 9 à 11

 

PAR­TIE II

LES CINQ GARDIENS

CHA­PITRE IX

Rupert avait, au cours des der­niers mois, déve­lop­pé une théo­rie per­son­nelle selon laquelle les moments de dan­ger extrême se déroulent tou­jours au ralen­ti — per­met­tant ain­si d’ob­ser­ver avec une clar­té dou­lou­reuse tous les détails et la pro­gres­sion de sa propre catas­trophe imminente.

Il eut donc tout le loi­sir de noter : les trois hommes de Der Halb­mond por­taient des revol­vers Mau­ser C96, leurs cos­tumes étaient bien cou­pés mais pour autant rela­ti­ve­ment pra­tiques, et celui du milieu — pro­ba­ble­ment le chef — avait une cica­trice impres­sion­nante sur la joue gauche.

« Les docu­ments, répé­ta l’homme à la cica­trice. Nous ne vou­lons pas de vio­lence. Nous vou­lons sim­ple­ment pro­té­ger l’hon­neur ottoman. »

« En poin­tant des armes sur nous ? » obser­va Per­ci­val sèchement.

« Mesure de pré­cau­tion. » L’homme sou­rit sans joie. « Je suis Kemal Bey. Com­man­dant de Der Halb­mond. Et vous, mes­sieurs et madame, êtes en train de détruire l’hé­ri­tage de nos ancêtres. »

« Nous révé­lons la véri­té, » contra Ayşe.

« La véri­té ? » Kemal Bey cra­cha le mot. « La véri­té, c’est que l’Em­pire otto­man était grand. Glo­rieux. Ces… » Il dési­gna les docu­ments. « Ces men­songes ne servent qu’à salir notre mémoire. »

« Ce ne sont pas des men­songes, dit Wolf­gang dou­ce­ment. Ce sont les mots de Mou­rad V. D’Abdül­ha­mid II. De vos propres sultans. »

« Mou­rad était fou. Abdül­ha­mid était para­noïaque. Leurs écrits ne signi­fient rien. »

C’est à ce moment que Pacha II déci­da d’intervenir.

Le chat blanc, qui était res­té silen­cieux jus­qu’a­lors, comme le sont sou­vent les chats, bon­dit sou­dai­ne­ment du rebord de fenêtre direc­te­ment sur le visage de Kemal Bey. Une scène qui com­men­çait à res­sem­bler à une redite.

L’homme hur­la, son revol­ver par­tit — la balle se logea dans le pla­fond — et il tom­ba en arrière.

« COU­REZ ! » cria Nikolai.

Ils ne se le firent pas dire deux fois. Rupert attra­pa les docu­ments, Ayşe sai­sit Pacha II (qui avait déjà ter­mi­né son attaque et sem­blait très satis­fait de son œuvre), et ils se pré­ci­pi­tèrent dans le couloir.

Les deux autres hommes de Der Halb­mond les pour­sui­virent. Des coups de feu écla­tèrent — heu­reu­se­ment impré­cis dans l’obs­cu­ri­té pous­sié­reuse de l’asile.

Ils déva­lèrent les esca­liers. Au rez-de-chaus­sée, Miss Pen­wor­thy les atten­dait avec son para­pluie levé comme une épée.

« Par ici ! » Elle leur indi­qua une porte laté­rale. « J’ai trou­vé une sortie ! »

Ils émer­gèrent dans une ruelle. Dehors, la lumière du jour les aveu­gla momentanément.

« Le port, hale­ta Rupert. Nous devons retour­ner à Constan­ti­nople. Maintenant. »

Mais alors qu’ils cou­raient vers le port, une voix les arrêta :

« Atten­dez ! Attendez ! »

Dimi­tri Papa­do­pou­los émer­gea d’un café, essouf­flé et transpirant.

« Com­ment êtes-vous sor­ti de la chambre d’hô­tel ? » deman­da Miss Pen­wor­thy sévèrement.

« J’ai… sau­té par la fenêtre. Pre­mier étage. » Il se mas­sa le dos. « Écou­tez, je peux vous aider. J’ai un bateau. Un ami. Nous pou­vons par­tir tout de suite. »

« Pour­quoi vous ferions-nous confiance ? » deman­da Ayşe.

« Parce que Der Halb­mond me cherche aus­si ! » Dimi­tri leur mon­tra une cou­pure de jour­nal. « Ils ont publié mon nom. ‘Traître grec aidant les enne­mis de l’hon­neur otto­man.’ Ma vie est finie à Salonique ! »

Per­ci­val exa­mi­na le jour­nal. « C’est authentique. »

« Et le bateau ? » deman­da Rupert.

« Mon cou­sin. Cap­tain Sta­vros. Il part pour Constan­ti­nople dans une heure. Avec des… » Dimi­tri bais­sa la voix. « Des anti­qui­tés non décla­rées. Discrètes. »

« Un contre­ban­dier, » résu­ma Nikolai.

« Un entre­pre­neur indé­pen­dant, » cor­ri­gea Dimitri.

Der­rière eux, des cris en turc. Der Halb­mond les avait retrouvés.

« Pas le temps de débattre, » déci­da Rupert. « Au bateau. »

Dimi­tri les gui­da à tra­vers un laby­rinthe de ruelles. Salo­nique était un port médi­ter­ra­néen typique — plein de coins sombres, d’é­chelles de secours et de pas­sages secrets par­faits pour fuir des tru­blions turcs armés.

Ils attei­gnirent le port. Un caïque grec les atten­dait — petit, rapide, et effec­ti­ve­ment rem­pli de caisses sus­pectes recou­vertes de bâches.

Cap­tain Sta­vros était une ver­sion plus âgée et plus bar­bue de Dimi­tri — même sou­rire hui­leux, même odeur d’huile d’o­live un peu rance.

« Mon­tez, mon­tez ! » Il les pous­sa à bord. « Vous payez double. Situa­tion dangereuse. »

« Com­bien ? » deman­da Per­ci­val en sor­tant son portefeuille.

Une négo­cia­tion rapide s’en­sui­vit pen­dant que le bateau lar­guait les amarres. Fina­le­ment, un prix fut conve­nu — exor­bi­tant, mais ils n’a­vaient pas le choix.

Sur le quai, Kemal Bey et ses hommes appa­rurent, cou­rant vers eux.

Trop tard. Le caïque pre­nait déjà de la vitesse, toutes voiles dehors.

Kemal Bey leva son revol­ver, visa —

Mais un poli­cier grec l’ar­rê­ta. Des mots furent échan­gés. Le revol­ver fut baissé.

« Nous sommes sau­vés, » sou­pi­ra Rupert en s’ef­fon­drant sur un tonneau.

Pacha II, ins­tal­lé sur les genoux d’Ayşe, ron­ron­nait triom­pha­le­ment. Il avait grif­fé un com­man­dant de Der Halb­mond et vécu pour en témoigner.

« Où est Ley­la ? » deman­da sou­dain Wolfgang.

« Encore à son concert, j’i­ma­gine, » dit Niko­lai. « Nous devons envoyer un télé­gramme de Constantinople. »

Le voyage vers Constan­ti­nople prit six heures. Le caïque navi­guait vite, lon­geant la côte thrace, évi­tant les patrouilles doua­nières avec l’ex­per­tise d’un contre­ban­dier professionnel.

Dans la petite cabine, Rupert éta­la les docu­ments de Mou­rad. Ayşe et Wolf­gang les exa­mi­nèrent avec l’at­ten­tion de cher­cheurs décou­vrant un trésor.

« C’est extra­or­di­naire, mur­mu­ra Wolf­gang. Regar­dez — des lettres de Mou­rad aux ambas­sa­deurs euro­péens. Des preuves que le mas­sacre bul­gare était orches­tré. Des noms de généraux. »

« Et ceci. » Ayşe tenait une lettre par­ti­cu­lière. « De Mou­rad à Abdül­ha­mid. Datée de 1881. Il lui demande de pro­té­ger ces docu­ments. De les cacher jus­qu’à ce que le temps soit venu. »

Elle lut à voix haute :

« Mon frère Abdülhamid,

Tu portes main­te­nant le poids que je n’ai pas pu por­ter. L’Em­pire construit sur le men­songe de 1876.

Je ne te demande pas de révé­ler cette véri­té main­te­nant. Ce serait détruire ce qui reste. Mais un jour, quand l’Em­pire sera tom­bé, quand les men­songes n’au­ront plus d’im­por­tance — alors peut-être que quel­qu’un pour­ra dire la vérité.

Cache ces docu­ments. Pro­tège-les. Et quand le temps vien­dra, laisse-les parler.

Je ne suis pas fou. Je vois sim­ple­ment plus loin que les autres.

Ton frère qui t’aime, Mourad. »

Le silence était lourd d’émotion.

« Abdül­ha­mid a fait exac­te­ment cela, dit Rupert dou­ce­ment. Il a caché les secrets. Créé les cinq gar­diens. Et il a attendu. »

« Nous avons trou­vé deux secrets, » dit Ayşe. « Il en reste trois. »

« Et les coor­don­nées du médaillon, » rap­pe­la Per­ci­val. « Un navire cou­lé dans le Bosphore. »

Rupert sor­tit le médaillon assem­blé et l’exa­mi­na à la lumière. Les coor­don­nées brillaient doucement.

« Nous devrons plon­ger, » dit-il.

« J’ai un ami, » inter­vint Dimi­tri depuis le pont. « Sca­phan­drier grec. Très dis­cret. Très cher. »

« Évi­dem­ment, » sou­pi­ra Nikolai.

CHA­PITRE X

Ils arri­vèrent à Constan­ti­nople au cou­cher du soleil — la ville s’é­ta­lant devant eux dans toute sa splen­deur dorée, mina­rets per­çant le ciel rou­geoyant, le Bos­phore scin­tillant comme du mer­cure liquide.

Rupert avait oublié à quel point il aimait cette ville.

Cap­tain Sta­vros les débar­qua dis­crè­te­ment à Karaköy, loin des douanes offi­cielles. Un géné­reux pour­boire assu­ra son silence.

« Au Pera Palace ? » deman­da Nikolai.

« Non, » déci­da Rupert. « Trop évident. Der Halb­mond sait où nous habi­tons. Trou­vons un autre hôtel. Temporairement. »

Ils se retrou­vèrent au Tokatlıyan Hotel — moins pres­ti­gieux que le Pera Palace, mais confor­table et dis­cret. Yusuf, contac­té par télé­gramme, leur fit envoyer des vête­ments propres.

Ce soir-là, dans la suite de Rupert, ils firent le point.

« Deux secrets trou­vés, réca­pi­tu­la Ayşe. La conspi­ra­tion bul­gare de 1876. L’as­sas­si­nat d’Abdü­la­ziz. La des­ti­tu­tion de Mou­rad. Tout est documenté. »

« Reste trois secrets, » conti­nua Per­ci­val. « Plus le navire cou­lé dans le Bosphore. »

« Et Der Halb­mond qui nous traque, » ajou­ta Wolf­gang sombrement.

On frap­pa à la porte. Miss Pen­wor­thy ouvrit prudemment.

C’é­tait Leyla.

Elle entra, l’air épui­sée mais sou­la­gée. « Enfin ! J’ai pris le train de nuit. Votre télé­gramme était ter­ri­ble­ment cryptique. »

« Nous ne vou­lions pas que Der Halb­mond l’in­ter­cepte, » expli­qua Rupert.

Ley­la s’as­sit lour­de­ment. « Mon concert a duré quatre heures. Quatre heures ! Les Grecs et les Turcs pré­sents ont pleu­ré ensemble. C’é­tait magni­fique et épuisant. »

« Mis­sion accom­plie, alors, » dit Niko­lai en lui ver­sant un verre de raki.

Ils lui racon­tèrent tout — Sofia, Salo­nique, Mou­rad, les docu­ments, Der Halb­mond, la fuite en bateau.

Ley­la écou­tait, son expres­sion deve­nant de plus en plus grave.

« Il y a quelque chose que je dois vous dire, » finit-elle par murmurer.

Tout le monde se tour­na vers elle.

« La vraie rai­son pour laquelle je suis reve­nue de Milan. Pour­quoi je vou­lais par­ti­ci­per à cette aven­ture. » Elle prit une pro­fonde ins­pi­ra­tion. « Mon père. »

« Vous avez dit qu’il avait dis­pa­ru en 1912, » dit Ayşe doucement.

« Oui. À Salo­nique. » Ley­la sor­tit une pho­to­gra­phie de son sac. « Ismail Kemal Pacha. Diplo­mate otto­man. Il tra­vaillait… » Elle hési­ta. « Pour Mou­rad V. »

Le silence était électrique.

« Mou­rad était pri­son­nier depuis 1876, » dit Wolf­gang len­te­ment. « Com­ment votre père pou­vait-il tra­vailler pour lui ? »

« Mou­rad était pri­son­nier, oui. Mais pas silen­cieux. » Ley­la leur mon­tra des lettres. « Mon père était son… agent secret. Il trans­por­tait des mes­sages. Col­lec­tait des infor­ma­tions. Mou­rad conti­nuait à obser­ver le monde depuis sa prison. »

« Et en 1912 ? » deman­da Rupert.

« En 1912, mon père est allé à Salo­nique. Mou­rad lui avait dit où trou­ver les docu­ments cachés dans l’a­sile. Mais… il n’est jamais reve­nu. » Les yeux de Ley­la brillaient de larmes conte­nues. « Ma mère a cher­ché. Des années. Per­sonne ne savait ce qui lui était arrivé. »

« Vous pen­sez qu’il a été tué ? » deman­da Per­ci­val doucement.

« Je ne sais pas. Mais quand j’ai enten­du par­ler de votre quête… j’ai pen­sé que peut-être… » Elle essuya ses yeux. « Peut-être que je trou­ve­rais des réponses. »

Ayşe lui prit la main. « Nous les trouverons. »

Wolf­gang se leva et com­men­ça à faire les cent pas. « Atten­dez. Si le père de Ley­la tra­vaillait pour Mou­rad… s’il est allé à Salo­nique en 1912… »

« 1912, répé­ta Niko­lai. Les guerres bal­ka­niques. Salo­nique passe aux mains des Grecs. »

« Et un diplo­mate otto­man dans une ville grec nou­vel­le­ment conquise… » Rupert com­prit. « Serait arrê­té. Inter­ro­gé. Peut-être même torturé. »

« Les archives grecques, » dit Wolf­gang exci­té. « À Salo­nique. Elles auraient des dos­siers. Des interrogatoires. »

« Dimi­tri, » dit Rupert. « Il pour­rait avoir accès. »

Ley­la leva les yeux, pleine d’es­poir. « Vraiment ? »

« Je vais lui envoyer un télé­gramme demain, » pro­mit Rupert.

Cette nuit-là, Rupert ne put dor­mir. Il res­ta à sa fenêtre, contem­plant Constan­ti­nople endormie.

Deux secrets trou­vés. Trois à décou­vrir. Un navire à explo­rer. Une chan­teuse cher­chant son père dis­pa­ru. Un pro­fes­seur alle­mand amou­reux. Un chat héroïque. Un Grec cupide mais fina­le­ment utile. Des natio­na­listes turcs les traquant.

Et quelque part dans cette ville, les trois der­niers secrets attendaient.

Herr Zep­pe­lin atter­rit sur son rebord de fenêtre.

Cette fois, le pigeon avait un message.

Rupert le déta­cha avec des mains tremblantes.

« Troi­sième secret : L’in­cen­die de Çırağan, 1910. La vraie cible n’é­tait pas Abdül­ha­mid. Cher­chez sous le Grand Bazar. Le back­gam­mon connaît le che­min. — Un ami de Meh­med II. »

Rupert relut le mes­sage trois fois.

Le back­gam­mon.

Bien sûr.

Ça avait com­men­cé avec un pla­teau de back­gam­mon au Pera Palace.

Main­te­nant, appa­rem­ment, un autre pla­teau les atten­dait sous le Grand Bazar.

« L’ab­sur­di­té se per­pé­tue, et un pigeon nous apporte des mes­sages venus d’on ne sait où…  » murmura-t-il.

Herr Zep­pe­lin rou­cou­la dou­ce­ment — un son qui res­sem­blait sus­pi­cieu­se­ment à un rire aviaire — et s’en­vo­la dans la nuit.

CHA­PITRE XI

Le len­de­main matin, Rupert convo­qua une réunion d’ur­gence au petit-déjeu­ner. Dans la salle à man­ger pri­vée du Tokatlıyan, ils se ras­sem­blèrent autour du mes­sage de Herr Zeppelin.

« Le Grand Bazar, » lut Per­ci­val. « Quatre mille bou­tiques. Soixante rues cou­vertes. Un laby­rinthe par­fait pour cacher à peu près n’im­porte quoi. »

« ‘Le back­gam­mon connaît le che­min’, » cita Ayşe. « C’est cryp­tique même selon les stan­dards d’Abdülhamid. »

« Il y a des dizaines de bou­tiques ven­dant des pla­teaux de back­gam­mon au Grand Bazar, » obser­va Nikolai.

« Peut-être qu’il faut cher­cher un pla­teau spé­ci­fique ? » sug­gé­ra Wolf­gang. « Avec des marques. Des symboles. »

Pacha II, ins­tal­lé sur une chaise comme un membre votant du groupe, miaula.

« Le chat a rai­son, » dit Ley­la. « Il faut aller voir. »

« Le chat n’a pas… » com­men­ça Per­ci­val, puis il s’ar­rê­ta. « Vous savez quoi, oubliez. À ce stade, je crois n’im­porte quoi. »

Ils se ren­dirent au Grand Bazar en groupe — avec Miss Pen­wor­thy en éclai­reur armée de son para­pluie, vigi­lante contre toute pré­sence de Der Halbmond.

Le Grand Bazar était, comme tou­jours, un assaut sen­so­riel — cou­leurs vives, odeurs d’é­pices et de cuir, ven­deurs criant en turc, grec, armé­nien, fran­çais. Un chaos orga­ni­sé vieux de quatre siècles.

Ils errèrent pen­dant une heure, exa­mi­nant chaque bou­tique de backgammon.

Rien.

C’est Pacha II qui, encore une fois, trou­va la solution.

Le chat (qui voya­geait dans le sac d’Ayşe quand il n’é­tait pas en mis­sion de recon­nais­sance) sau­ta sou­dai­ne­ment au sol et se diri­gea avec déter­mi­na­tion vers une bou­tique particulière.

Pas une bou­tique de backgammon.

Une bou­tique de tapis.

Ancienne, pous­sié­reuse, avec des tapis empi­lés jus­qu’au pla­fond. Un vieil homme y était assis, fumant une pipe, l’air d’at­tendre quelque chose depuis des décennies.

Quand Pacha II entra, le vieil homme sourit.

« Ah. Le chat blanc. Vous êtes venus. »

Rupert entra pru­dem­ment. « Vous nous attendiez ? »

« Depuis 1917. Mon grand-père m’a dit : ‘Un jour, des étran­gers vien­dront. Avec un chat blanc. Emmène-les en bas.’ » Le vieil homme se leva. « Je suis Meh­met Efen­di. Gar­dien du plateau. »

« Le pla­teau ? » répé­ta Ayşe.

« Le back­gam­mon géant. Le tav­la. En bas. Venez. »

Il les gui­da der­rière un rideau de tapis, révé­lant une trappe dans le sol.

« Bien sûr, » sou­pi­ra Per­ci­val. « Parce que les secrets sont tou­jours à l’étage du dessous. »

Ils des­cen­dirent un esca­lier raide. Miss Pen­wor­thy allu­ma sa lampe de poche (tou­jours préparée).

En bas, ils décou­vrirent quelque chose d’extraordinaire.

Une grande salle voû­tée — clai­re­ment byzan­tine, pro­ba­ble­ment vieille de mille ans. Et au centre, gra­vé dans le sol de marbre : un pla­teau de back­gam­mon géant.

Dix mètres de dia­mètre. Chaque pointe (ou ‘flèche’) du pla­teau mesu­rait un mètre de long. Les pions étaient des dalles de pierre — cer­taines blanches, cer­taines noires — gra­vées de texte ottoman.

« C’est… » Wolf­gang était sans voix. « C’est magnifique. »

Meh­met Efen­di sou­rit avec fier­té. « Mon arrière-grand-père l’a construit. Avec l’ar­chi­tecte Ivan Wald­stein. En 1880. »

« Wald­stein, » répé­ta Rupert. Le même archi­tecte qui avait tra­vaillé sur le Pera Palace. Qui était mort dans la chambre 47.

« Tout est connec­té, » mur­mu­ra Ayşe.

« Com­ment ça fonc­tionne ? » deman­da Rupert à Mehmet.

« Vous jouez. Deux per­sonnes. Sui­vez les ins­truc­tions sur les pions. Chaque coup révèle une par­tie du secret. Quand vous gagnez, le coffre s’ouvre. » Il dési­gna le centre du pla­teau où un coffre de bronze était scel­lé dans le marbre.

« Qui joue ? » deman­da Nikolai.

Pacha II sau­ta sur le pla­teau et miau­la en regar­dant Rupert et Ayşe.

« Le chat a déci­dé, » dit Leyla.

Rupert et Ayşe échan­gèrent un regard, puis s’as­sirent de part et d’autre du pla­teau géant.

La par­tie commença.

Chaque pion qu’ils dépla­çaient révé­lait un texte gra­vé. Ayşe les lisait à voix haute pen­dant que Rupert notait :

« L’in­cen­die de Çırağan, 1910. On vous a dit qu’il visait Abdül­ha­mid. Mensonge. »

« La vraie cible : un docu­ment. Lettre de Mou­rad V au Tsar Nico­las II. Pro­po­sant alliance secrète. »

« 1881. Mou­rad écrit au Tsar. Pro­pose : si Rus­sie aide à res­tau­rer Mou­rad, l’Em­pire otto­man devien­dra allié russe. »

« Le Tsar refuse. Trop ris­qué. Mais garde la lettre. Comme assurance. »

« 1910. Des agents otto­mans découvrent l’exis­tence de cette lettre. Si révé­lée, c’est un scan­dale énorme. »

« Solu­tion : incen­die. Détruire tout. Mais Abdül­ha­mid sauve une copie. La cache ici. »

La par­tie conti­nua. Rupert et Ayşe jouaient bien — elle était meilleure, mais il avait de la chance avec les dés.

Fina­le­ment, après qua­rante-cinq minutes, Rupert gagna par un coup chanceux.

Un méca­nisme grin­ça. Le coffre de bronze au centre s’ouvrit.

À l’in­té­rieur : un docu­ment rou­lé. Et une note d’Abdülhamid.

Rupert lut la note à voix haute :

« Troi­sième Secret : Mon frère Mou­rad a failli vendre l’Em­pire à la Rus­sie. Pas par tra­hi­son. Par déses­poir. Il vou­lait être res­tau­ré. Il aurait fait n’im­porte quoi.

Je ne le juge pas. J’ai por­té le far­deau qu’il ne pou­vait pas por­ter. Mais l’his­toire doit savoir : l’Em­pire otto­man a failli deve­nir vas­sal russe. Un vote dif­fé­rent au Palais du Tsar, et tout aurait changé.

Le docu­ment ori­gi­nal est dans ce coffre. Que celui qui le trouve sache : même les sul­tans désespèrent. »

Wolf­gang dérou­la le docu­ment avec des mains trem­blantes. « C’est l’é­cri­ture de Mou­rad. Adres­sée au Tsar Nico­las II. En français. »

Il lut des pas­sages clés : Mou­rad offrant alliance, pro­tec­tion ortho­doxe, pas­sage des Détroits. En échange : aide russe pour sa restauration.

« Mon Dieu, » mur­mu­ra Per­ci­val. « Si les Russes avaient accepté… »

« L’Em­pire otto­man serait deve­nu satel­lite russe, » ter­mi­na Ayşe. « Tout le ving­tième siècle aurait été différent. »

« Trois secrets trou­vés, » dit Rupert. « Deux restent. »

« Et le navire dans le Bos­phore, » rap­pe­la Nikolai.

Pacha II ron­ron­na, satisfait.

Ils remon­tèrent dans la bou­tique de tapis. Meh­met Efen­di leur offrit du thé — « tra­di­tion après avoir décou­vert un secret ottoman. »

Alors qu’ils siro­taient leur thé, Dimi­tri fit irrup­tion dans la bou­tique, essoufflé.

« J’ai trou­vé ! » Il bran­dis­sait des papiers. « Dans les archives grecques ! Votre père, madame ! »

Ley­la se leva d’un bond, ren­ver­sant presque son thé.

« Il a été arrê­té en 1912. Inter­ro­gé. Puis… » Dimi­tri hési­ta. « Libé­ré. En échange d’informations. »

« Des infor­ma­tions ? » La voix de Ley­la tremblait.

« Il a don­né l’emplacement des docu­ments de Mou­rad. Puis il a été… » Dimi­tri consul­ta ses papiers. « Dépor­té en Grèce conti­nen­tale. Athènes. Il a vécu là-bas jus­qu’à sa mort en 1923. »

Ley­la por­ta une main à sa bouche. « Il était en Grèce. Tout ce temps. Ma mère… elle ne savait pas. »

« Il y a une adresse, » dit Dimi­tri dou­ce­ment. « À Athènes. Où il a vécu. Peut-être… peut-être qu’il y a encore quelque chose. »

Ley­la pleu­rait main­te­nant. Ayşe la ser­ra dans ses bras.

« Nous irons, » pro­mit Rupert. « Après avoir trou­vé les deux der­niers secrets. Nous irons à Athènes. »

Cette nuit-là, de retour au Tokatlıyan, Rupert fit le compte.

Trois secrets révé­lés. La conspi­ra­tion bul­gare. L’offre à la Rus­sie. L’in­cen­die de Çırağan.

Deux secrets res­tants. Plus le navire coulé.

Et main­te­nant : Athènes. Le père de Leyla.

« Cette absur­di­té s’in­ten­si­fie, » mur­mu­ra-t-il en s’endormant.

Et quelque part dans Constan­ti­nople, Der Halb­mond pla­ni­fiait sa pro­chaine attaque.

Lire la suite…

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