Une saison au Shepheard’s
Une saison au Shepheard’s
Partie 5
La fin de l’été.
On lui donna une heure pour récupérer ses affaires au Shepheard’s.
Un officier l’accompagna. Dans le taxi, Dorlange regardait défiler les rues du Caire — les mêmes rues qu’il avait parcourues avec Nehad, la nuit, il y avait si peu de temps. Tout lui semblait étranger maintenant, comme un décor qu’on aurait démonté et remonté à l’identique, mais dont quelque chose aurait changé.
À l’hôtel, rien n’avait bougé. La terrasse, les suffragis, les officiers qui buvaient. Hathaway était à sa table, évidemment, en train d’expliquer à un jeune capitaine comment on aurait dû mener la campagne.
Dorlange monta à sa chambre. Ses affaires étaient là, intactes — les chemises dans l’armoire, le livre sur la table de nuit, la valise sous le lit. Il fit ses bagages en cinq minutes. Il n’y avait pas grand-chose à emballer.
En redescendant, il croisa Eleni dans le couloir.
Elle portait une robe noire, cette fois. Ses cheveux étaient défaits. Elle avait l’air d’avoir vieilli de dix ans.
— Vous partez, dit-elle.
Ce n’était pas une question.
— Oui.
— Pour où ?
— L’Afrique. Le Sud.
Elle hocha la tête. Elle ne demanda pas pourquoi.
— C’est mieux, dit-elle. Il n’y a plus rien ici. Pour personne.
Elle le regarda. Ses yeux fatigués, son visage de femme qui avait trop perdu.
— Prenez soin de vous, Dorlange. Où que vous alliez.
Elle tendit la main, toucha sa joue mal rasée. Une seconde. Puis elle s’éloigna, disparut dans sa chambre.
Dorlange descendit l’escalier.
* * *
Dans le hall, Durrell l’attendait.
— Alors, dit-il. Vous partez.
— Vous êtes au courant.
— Je suis au courant de tout. C’est mon métier.
Il avait son sourire d’avant, son sourire de séducteur ironique. Mais quelque chose avait changé dans ses yeux.
— Je suis content qu’ils ne vous aient pas fusillé. Sincèrement. Vous n’êtes pas un mauvais type, Dorlange. Juste un type qui s’est trompé de guerre.
— Et vous ? Vous ne vous êtes jamais trompé ?
— Tous les jours. Mais je me trompe du bon côté. C’est la seule différence qui compte.
Il lui tendit la main. Dorlange la serra.
— Une dernière chose, dit Durrell. Nehad.
Dorlange sentit quelque chose se nouer dans sa gorge.
— Quoi, Nehad ?
— Elle n’a pas été arrêtée. Elle est partie avant. Quelqu’un l’a prévenue.
— Qui ?
— Je ne sais pas. Peut-être quelqu’un qui tenait à elle. Peut-être un amant. Peut-être quelqu’un qui se sentait coupable.
Il sourit.
— Le Caire est une ville étrange, Dorlange. Les gens y font des choses qu’ils ne s’expliquent pas eux-mêmes.
Il tourna les talons et s’éloigna vers le Long Bar.
* * *
Dorlange sortit sur la terrasse.
C’était la fin de l’après-midi. La lumière était dorée, presque tendre. Les parasols projetaient des ombres longues sur les tables. Des officiers buvaient, des femmes riaient, des serveurs passaient avec des plateaux. La même scène qu’à son arrivée, deux mois plus tôt. Comme si rien ne s’était passé.
Il resta là un moment, sa valise à la main, à regarder.
Il pensa à tout ce qu’il avait vécu ici. Les nuits avec Nehad, les ruelles de Khan el-Khalili, le mausolée de la Cité des Morts. Les messages transmis, les trahisons commises. L’amour — si c’était de l’amour — et la peur. Tout ça se mélangeait maintenant, formait une masse confuse qu’il n’arrivait pas à démêler.
Avait-il été un héros ou un salaud ? Un résistant ou un collabo ? Il ne savait pas. Peut-être les deux. Peut-être ni l’un ni l’autre. Peut-être juste un homme perdu dans une guerre trop grande pour lui, qui avait fait ce qu’il avait pu, mal, et qui s’en allait maintenant avec sa honte et ses souvenirs.
L’officier qui l’accompagnait s’approcha.
— Il faut y aller, monsieur.
Dorlange hocha la tête.
Il traversa la terrasse, descendit les marches, monta dans le taxi qui l’attendait. Par la vitre arrière, il regarda le Shepheard’s s’éloigner — la façade blanche, les balcons de fer forgé, les parasols sur la terrasse.
Il ne reviendrait jamais.
* * *
Trois mois plus tard, en octobre 1942, les Britanniques lancèrent la bataille d’El-Alamein. Rommel fut repoussé. Le Caire était sauvé.
Anouar el-Sadate fut emprisonné jusqu’à la fin de la guerre. Il devint président de l’Égypte en 1970 et signa les accords de paix avec Israël. Il fut assassiné en 1981.
Le Shepheard’s Hotel fut incendié lors des émeutes du Caire en janvier 1952. Il ne resta rien de la terrasse, du Long Bar, des moucharabiehs. Un nouvel hôtel fut construit sur un autre emplacement, mais ce n’était plus le même.
On ne sait pas ce qu’il advint de Nehad.
On ne sait pas ce qu’il advint de Dorlange.