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Une sai­son au Shepheard’s

Une sai­son au Shepheard’s

Par­tie 4

 

Août arri­va comme une fièvre.

La cha­leur était deve­nue une chose solide, un mur qu’on tra­ver­sait pour aller d’un endroit à l’autre. Les gens ne mar­chaient plus — ils se traî­naient, s’ar­rê­taient à l’ombre, repar­taient. Au She­pheard’s, les ven­ti­la­teurs tour­naient jour et nuit mais ne ser­vaient à rien. Les draps étaient trem­pés dès le réveil. On buvait de l’eau tiède, du thé tiède, du whis­ky tiède. On atten­dait le soir.

Les nou­velles du front avaient chan­gé. Rom­mel s’é­tait arrê­té. Les lignes s’é­taient sta­bi­li­sées à El-Ala­mein. Les Anglais par­laient de contre-offen­sive, de ren­forts amé­ri­cains, de tanks neufs qui arri­vaient d’É­gypte du Sud. L’at­mo­sphère au She­pheard’s s’é­tait déten­due — on riait plus fort, on buvait plus gai. La peur s’éloignait.

Mais pour Dor­lange, la peur ne fai­sait que commencer.

Il sen­tait quelque chose chan­ger autour de lui. Des regards qui duraient trop long­temps. Des conver­sa­tions qui s’ar­rê­taient quand il appro­chait. Mül­ler, le Suisse, qui lui sou­riait avec une cha­leur nou­velle, sus­pecte. Dur­rell qui ne plai­san­tait plus, qui l’é­vi­tait presque.

Un matin, au petit-déjeu­ner, deux offi­ciers bri­tan­niques qu’il n’a­vait jamais vus s’as­sirent à une table voi­sine. Ils ne le regar­dèrent pas une seule fois. Ils res­tèrent une heure, burent du thé, par­tirent. Le len­de­main, ils étaient là de nou­veau. Même table, même manège.

Dor­lange com­prit qu’il était surveillé.

* * *

Il essaya de joindre Nehad. Impossible.

Elle ne chan­tait plus au caba­ret — elle avait arrê­té deux semaines plus tôt, sans expli­ca­tion. Il ne savait pas où elle habi­tait. Il ne savait rien d’elle, en fait. Un pré­nom, une voix, un corps qu’il n’a­vait jamais tou­ché. Des nuits à mar­cher dans des ruelles, à trans­mettre des mes­sages dont il igno­rait le conte­nu. C’é­tait tout.

Il retour­na à Khan el-Kha­li­li, cher­cha l’é­choppe de thé où elle l’a­vait emme­né. Il la trou­va fer­mée, le rideau de fer bais­sé. Le vieux au nar­gui­lé avait disparu.

Il retour­na à la Cité des Morts, cher­cha le mau­so­lée où il avait ren­con­tré Sadate. Il ne le retrou­va pas. Toutes les ruelles se res­sem­blaient, toutes les tombes se res­sem­blaient. Il erra pen­dant des heures, s’é­ga­ra, finit par trou­ver un taxi qui le rame­na au Shepheard’s.

Dans le hall, Mül­ler l’attendait.

— Vous avez l’air fati­gué, Dor­lange. Ces pro­me­nades noc­turnes vous épuisent.

— Je ne vois pas de quoi vous parlez.

— Non, bien sûr.

Mül­ler sou­rit. Son sou­rire de tou­jours, poli, impénétrable.

— Vous savez, dit-il, Le Caire est une petite ville. Tout le monde connaît tout le monde. Et tout le monde parle. C’est comme ça.

Il posa une main sur l’é­paule de Dor­lange. Une main légère, amicale.

— Si j’é­tais vous, je ferais atten­tion. Les temps changent. Ce qui était pos­sible hier ne le sera plus demain.

Il s’é­loi­gna, de sa démarche de grand oiseau. Dor­lange res­ta plan­té dans le hall, le cœur battant.

* * *

Trois jours plus tard, Sadate fut arrêté.

Dor­lange l’ap­prit par Dur­rell, de tous les gens. Dur­rell qui s’as­sit à sa table, au Long Bar, sans y être invi­té, et qui com­man­da deux gins.

— Votre ami, dit-il. L’of­fi­cier égyp­tien. Ils l’ont pris cette nuit.

Dor­lange ne répon­dit pas. Il sen­tait le sang quit­ter son visage.

— Vous ne saviez pas ? Allons. Tout le monde sait que vous le connais­siez. Tout le monde sait ce que vous faisiez.

— Je ne fai­sais rien.

— Bien sûr que non.

Dur­rell but une gor­gée de gin. Il avait l’air fati­gué, lui aus­si. Fati­gué et triste.

— Écou­tez, Dor­lange. Je vous aime bien. Vous êtes un type inté­res­sant, à votre façon. Mais vous avez joué à un jeu dan­ge­reux, et main­te­nant c’est fini. Sadate va par­ler. Ils parlent tous, à la fin. Et quand il par­le­ra, votre nom sortira.

— Qu’est-ce que vous me suggérez ?

— De par­tir. Cette nuit, si pos­sible. Demain au plus tard. Pre­nez un train pour le Sud, Louxor, Assouan, n’im­porte où. Dis­pa­rais­sez quelques mois. Le temps que les choses se tassent.

Dor­lange regar­da Dur­rell. Son visage de séduc­teur fati­gué, ses yeux qui ne riaient plus.

— Pour­quoi vous me dites ça ?

— Parce que je ne suis pas un salaud. Contrai­re­ment à ce que vous pen­sez. Et parce que cette guerre dure­ra encore long­temps, et qu’on aura peut-être besoin de types comme vous, plus tard. Du bon côté.

Il finit son gin, se leva.

— Une der­nière chose. La chan­teuse. Nehad. Ne la cher­chez plus.

— Pour­quoi ?

— Parce qu’elle n’existe plus. Elle n’a jamais exis­té. Vous comprenez ?

Il par­tit sans se retourner.

* * *

Dor­lange ne par­tit pas.

Il aurait dû. Il le savait. Mais quelque chose le rete­nait — la fatigue, l’or­gueil, l’es­poir absurde que Dur­rell se trom­pait. Ou autre chose. Un désir de savoir. De com­prendre ce qui s’é­tait passé.

Nehad. Qui était-elle vraiment ?

Il pas­sa la nuit à retour­ner les pos­si­bi­li­tés dans sa tête. Elle l’a­vait choi­si, appro­ché, séduit — pas avec son corps, non, ils n’a­vaient jamais cou­ché ensemble, mais avec autre chose, quelque chose de plus fort. Elle l’a­vait emme­né vers Sadate, vers la conspi­ra­tion. Elle avait fait de lui un traître.

Pour­quoi ?

Parce qu’elle croyait à la cause ? Parce qu’elle le mani­pu­lait depuis le début ? Parce qu’elle tra­vaillait pour quel­qu’un d’autre — les Anglais, les Alle­mands, elle-même ?

Il ne savait pas. Il ne sau­rait jamais.

Le len­de­main matin, on frap­pa à sa porte.

Deux hommes en civil. Visages fer­més, cos­tumes frois­sés. Ils ne se pré­sen­tèrent pas.

— Mon­sieur Dor­lange ? Veuillez nous suivre.

* * *

Ils l’emmenèrent dans un bâti­ment près du Nil. Des bureaux, des cou­loirs, des portes fer­mées. On le fit attendre dans une pièce vide, avec une table et deux chaises. Il atten­dit trois heures. Per­sonne ne vint.

Puis un homme entra. Petit, gras, le crâne dégar­ni. Un Anglais, à l’accent.

— Mon­sieur Dor­lange. Je suis le major Hen­dricks. Ren­sei­gne­ment militaire.

Il s’as­sit en face de Dor­lange, posa un dos­sier sur la table.

— Vous êtes dans une situa­tion déli­cate. Très déli­cate. Vous le savez, n’est-ce pas ?

Dor­lange ne répon­dit pas.

— Nous avons arrê­té plu­sieurs per­sonnes cette semaine. Des offi­ciers égyp­tiens, des civils. Des gens qui com­plo­taient avec l’en­ne­mi. Votre nom est sor­ti. Plu­sieurs fois.

Il ouvrit le dos­sier, feuille­ta des pages.

— Vous avez ren­con­tré un cer­tain Anouar el-Sadate. Vous avez par­ti­ci­pé à des réunions clan­des­tines. Vous avez trans­mis des mes­sages par radio à des agents allemands.

Il leva les yeux.

— Ce sont des faits, mon­sieur Dor­lange. Pas des sup­po­si­tions. Des faits.

Le silence. Dor­lange enten­dait le sang battre dans ses tempes.

— Qu’est-ce que vous voulez ?

— Ce que nous voulons ?

Hen­dricks sou­rit. Un sou­rire de boucher.

— Nous vou­lons tout. Tout ce que vous savez. Les noms, les adresses, les réseaux. Com­ment vous avez été recru­té. Par qui. Pour qui vous tra­vailliez vraiment.

— Je ne tra­vaillais pour personne.

— Allons, mon­sieur Dor­lange. Nous savons que vous avez des contacts à Bey­routh. Nous savons que vous avez tra­vaillé pour Vichy. Nous savons beau­coup de choses.

Il se pen­cha en avant.

— La ques­tion est simple : vou­lez-vous coopé­rer, ou vou­lez-vous finir devant un pelo­ton d’exé­cu­tion ? Parce que c’est ce qui arrive aux espions, mon­sieur Dor­lange. Même aux espions français.

* * *

Dor­lange parla.

Pas tout de suite. Il résis­ta une heure, deux heures, répé­ta qu’il ne savait rien, qu’on l’a­vait mani­pu­lé, qu’il n’é­tait qu’un pion. Hen­dricks l’é­cou­tait sans bron­cher, pre­nait des notes, posait les mêmes ques­tions encore et encore.

Et puis Dor­lange craqua.

Ce fut la fatigue, peut-être. Ou la peur. Ou le sen­ti­ment que tout était fini de toute façon, que rien de ce qu’il dirait ne chan­ge­rait rien. Il par­la de Nehad, de Sadate, des réunions à Zama­lek, de la radio au Bir­ka. Il don­na des noms qu’il connais­sait à peine, des adresses qu’il n’é­tait pas sûr de se rap­pe­ler. Il par­la pen­dant des heures.

Quand ce fut fini, Hen­dricks refer­ma son dossier.

— Bien, dit-il. C’est un début.

— Qu’est-ce qui va m’arriver ?

— Ça dépend. De ce que vous nous avez dit, de ce que vous ne nous avez pas dit. De votre uti­li­té future.

Il se leva.

— Pour l’ins­tant, vous allez res­ter ici. Quelques jours, quelques semaines, on ver­ra. Vous serez bien trai­té. Mieux que vous ne le méritez.

Il sor­tit. La porte se refer­ma. Dor­lange res­ta seul, dans la pièce vide, avec le bruit du ven­ti­la­teur et le goût amer de sa propre lâche­té dans la bouche.

* * *

Il res­ta deux semaines dans ce bâtiment.

Une cel­lule, en fait — petite, propre, avec un lit et un lava­bo. On lui appor­tait des repas, des livres, des jour­naux. Per­sonne ne lui par­lait. Il ne savait pas si c’é­tait le jour ou la nuit, si Rom­mel avan­çait ou recu­lait, si le monde conti­nuait à tourner.

Il pen­sait à Nehad.

Il la revoyait dans le caba­ret, sa robe rouge, sa voix qui entrait par la peau. Il la revoyait à Khan el-Kha­li­li, mar­chant devant lui dans les ruelles. À Zama­lek, debout près de la porte, ses yeux qui ne cil­laient pas. Dans l’ap­par­te­ment du Bir­ka, à côté de la radio.

Qui était-elle ? Une patriote ? Une espionne ? Une femme qui l’a­vait aimé, à sa façon ?

Il ne savait pas. Il cher­chait dans ses sou­ve­nirs un indice, un signe, quelque chose qui lui aurait dit la véri­té. Il ne trou­vait rien. Elle était res­tée opaque jus­qu’au bout, un mys­tère qu’il n’a­vait jamais percé.

Et main­te­nant elle avait dis­pa­ru. Peut-être arrê­tée, peut-être en fuite, peut-être morte. Il ne sau­rait jamais.

* * *

Un matin, Hen­dricks revint.

— Bonne nou­velle, Dor­lange. Vous êtes libre.

Dor­lange le regar­da sans comprendre.

— Libre ?

— Rela­ti­ve­ment. Vous allez quit­ter l’É­gypte. Nous vous met­tons dans un avion pour Khar­toum, puis pour Braz­za­ville. La France Libre. Vous serez leur pro­blème, pas le nôtre.

— Pour­quoi ?

— Parce que vous n’êtes pas assez impor­tant pour qu’on vous fusille. Et parce que de Gaulle a besoin de tous les Fran­çais qu’il peut trou­ver, même les minables dans votre genre.

Il sou­rit.

— Consi­dé­rez ça comme une seconde chance. Vous n’en méri­tez pas une, mais la guerre est ain­si faite.

* * *

Lire la suite (et fin)…

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