Une saison au Shepheard’s
Une saison au Shepheard’s
Partie 3
Elle l’emmena à la Cité des Morts.
Le taxi les déposa à la lisière du quartier, là où la ville s’arrêtait et où commençait autre chose. Des tombes, d’abord — des mausolées, des dômes, des pierres blanches sous la lune. Puis des maisons, basses, collées aux tombes, construites entre elles, contre elles, parfois dedans. Des lumières aux fenêtres. Des gens qui vivaient là, parmi les morts.
Dorlange n’avait jamais vu ça.
— Les Anglais ne viennent pas ici, dit Nehad. Ils ont peur.
— Peur de quoi ?
— De tout. Des morts, des vivants, de ce qu’ils ne comprennent pas. C’est pour ça qu’ils perdront.
Ils marchèrent dans des ruelles étroites, entre des murs de pierre. Parfois une porte s’ouvrait, on apercevait une cour, une femme qui cuisinait, des enfants qui jouaient. La vie ordinaire, au milieu des tombes. Dorlange avait l’impression de marcher dans un rêve — un de ces rêves où l’on sait qu’on rêve mais où l’on ne peut pas se réveiller.
Nehad s’arrêta devant un mausolée plus grand que les autres. Un dôme, un portail de bois sculpté, des versets du Coran gravés dans la pierre. Elle frappa trois coups, attendit, frappa encore.
La porte s’ouvrit.
Un homme les fit entrer. À l’intérieur, des lampes à pétrole, des tapis sur le sol, des coussins. Une dizaine de personnes étaient assises en cercle. Dorlange reconnut Sadate, au fond, adossé à un pilier. Les autres, il ne les connaissait pas — des jeunes, surtout, en costume ou en uniforme, avec des visages tendus.
— Asseyez-vous, dit Sadate.
Dorlange s’assit. Nehad resta debout, près de la porte.
— Vous savez pourquoi vous êtes ici ?
— Non.
— Vous mentez.
Sadate sourit. Ce sourire mince qui ne réchauffait rien.
— Vous êtes ici parce que vous êtes Français. Parce que la France a été humiliée, occupée, trahie. Parce que vous savez ce que c’est de vivre sous la botte d’un autre. Parce que vous nous comprenez.
Il se pencha en avant.
— Et parce que vous avez des contacts. À Beyrouth. Des gens qui peuvent faire passer des messages. Des informations, des hommes, de l’argent.
Dorlange sentit quelque chose se glacer dans sa poitrine.
— Comment savez-vous ça ?
— Je sais beaucoup de choses. Je sais que vous n’êtes pas négociant. Je sais que vous avez travaillé pour Vichy, puis que vous avez changé de camp. Ou fait semblant. Je sais que vous êtes au Caire pour une raison que vous ne dites pas. Et je sais que les Anglais commencent à s’intéresser à vous.
Dorlange regarda Nehad. Elle ne cillait pas.
— Qu’est-ce que vous voulez ? demanda-t-il.
— Une chose simple. Nous avons des amis, en Libye, de l’autre côté des lignes. Des Allemands. Ils veulent nous aider. Mais les communications sont difficiles. Nous avons besoin d’un intermédiaire. Quelqu’un qui ne soit pas Egyptien. Quelqu’un que les Anglais ne surveillent pas encore de trop près.
— Vous voulez que je passe des messages aux Allemands ?
— Je veux que vous nous aidiez à libérer l’Égypte.
Le silence, après ça. Dorlange entendait son propre cœur, le grésillement des lampes, la respiration des hommes autour de lui. Dehors, un chien aboyait quelque part entre les tombes.
— Et si je refuse ?
Sadate haussa les épaules.
— Vous êtes libre. Vous pouvez partir, retourner à votre hôtel, boire vos whiskys, attendre la fin de la guerre. Personne ne vous fera de mal. Mais vous savez des choses, maintenant. Des choses qui peuvent être dangereuses. Pour vous.
Il n’avait pas besoin de préciser.
Dorlange pensa au Shepheard’s, à la terrasse, aux flocons noirs qui tombaient du ciel. Il pensa à Durrell qui l’observait. Il pensa à sa chambre moite, à sa vie d’avant qui n’existait plus, à tout ce qu’il avait perdu.
Il regarda Nehad. Elle le regardait. Ses yeux, dans la lumière des lampes, brillaient d’un éclat étrange.
— D’accord, dit-il.
* * *
Les semaines qui suivirent furent les plus étranges de sa vie.
En surface, rien ne changea. Dorlange continuait de vivre au Shepheard’s, de prendre ses repas dans la grande salle, de boire sur la terrasse. Il parlait avec Durrell, évitait Müller, saluait Eleni d’un signe de tête. Il jouait son rôle de pensionnaire oisif, de Français à la dérive.
Mais la nuit, il devenait quelqu’un d’autre.
Nehad venait le chercher après minuit. Ils prenaient des taxis, changeaient de voiture, marchaient. Elle l’emmenait dans des appartements, des arrière-boutiques, des caves. Il rencontrait des gens — des officiers, des fonctionnaires, des étudiants. Il transmettait des messages, recevait des enveloppes, apprenait des noms qu’il oubliait aussitôt.
Il ne comprenait pas tout ce qu’il faisait. C’était peut-être mieux ainsi.
Une nuit, Nehad l’emmena au Birka.
Il connaissait le quartier de réputation — le quartier des bordels, près de Clot Bey. Les soldats australiens y descendaient le soir, cherchaient des filles, se battaient, se faisaient détrousser. Les Anglais y envoyaient la police militaire pour ramasser les épaves.
Nehad marchait vite, le visage couvert. Dorlange la suivait. Les rues étaient étroites, mal éclairées, pleines de types ivres et de femmes fardées. Des musiques sortaient des maisons — des gramophones, des tambours, des voix. Ça puait la bière, le haschisch, la sueur.
Ils entrèrent dans un immeuble délabré, montèrent deux étages. Nehad frappa à une porte. Un homme ouvrit — petit, nerveux, le crâne rasé.
— C’est lui ? demanda-t-il en arabe.
Nehad répondit quelque chose. L’homme les fit entrer.
L’appartement était minuscule, crasseux. Un matelas par terre, une table, deux chaises. Sur la table, une radio — une vraie radio émettrice, avec des cadrans et des fils.
— Il faut transmettre un message, dit Nehad. Ce soir.
Dorlange regarda la radio. Il regarda l’homme. Il regarda Nehad.
— Vous savez ce que ça veut dire, si on nous trouve ici ?
— Oui.
— La cour martiale. Le peloton d’exécution.
— Oui.
Elle le regardait de ses yeux qui ne cillaient pas.
— Vous avez peur ?
Il avait peur. Bien sûr qu’il avait peur. Mais il y avait autre chose aussi, quelque chose qu’il n’arrivait pas à nommer — une excitation, une fièvre, le sentiment d’être enfin vivant après des années de sommeil.
— Non, dit-il.
L’homme s’assit devant la radio, commença à taper un message en morse. Dorlange le regardait faire. Les points, les traits, le grésillement de l’appareil. Quelque part dans le désert, de l’autre côté des lignes, quelqu’un recevait ces signaux.
Quand ce fut fini, l’homme éteignit la radio, la démonta, rangea les pièces dans un sac.
— Partez, dit-il. Séparément. Ne revenez pas ici.
* * *
Cette nuit-là, en rentrant au Shepheard’s, Dorlange trouva Eleni sur la terrasse.
Elle était seule, comme toujours. Une cigarette à la main, un verre devant elle. La terrasse était déserte à cette heure — quatre heures du matin, le silence avant l’aube.
— Vous ne dormez pas, dit Dorlange.
— Vous non plus.
Il s’assit à sa table. Elle ne protesta pas.
— Vous sentez bizarre, dit-elle. Comme quelqu’un qui revient de loin.
— Je me promenais.
— À quatre heures du matin.
— J’aime marcher la nuit.
Elle sourit. Un sourire fatigué, sans illusion.
— Vous mentez, dit-elle. Mais ça ne fait rien. Tout le monde ment, ici. C’est la seule façon de survivre.
Elle but une gorgée de son verre. Du cognac, à l’odeur.
— Vous savez ce que j’aimais, à Salonique ? Les matins. Le soleil sur la mer, les pêcheurs qui rentraient, l’odeur du café. Mon mari et moi, on s’asseyait sur le balcon, on ne disait rien, on regardait. C’était avant la guerre. Avant tout.
Elle écrasa sa cigarette.
— Mon mari est mort à Alexandrie. Une crise cardiaque, dans le taxi qui nous emmenait au port. Il est mort la main dans ma main, sans un mot. Je l’ai enterré dans un cimetière que je ne retrouverai jamais.
Dorlange ne dit rien. Il n’y avait rien à dire.
— Et maintenant je suis ici, dit Eleni. Dans cet hôtel absurde, avec ces Anglais absurdes, à attendre que le monde finisse. Ou qu’il recommence. Je ne sais plus très bien.
Elle le regarda. Ses yeux, dans l’obscurité, brillaient de quelque chose qui ressemblait à de la fièvre.
— Vous êtes différent des autres, Dorlange. Je ne sais pas pourquoi, mais vous êtes différent. Vous portez quelque chose. Un secret, une douleur, je ne sais pas. Ça se voit.
Elle posa sa main sur la sienne. Une main froide, sèche.
— Faites attention à vous. Cette ville mange les gens comme vous.
Elle se leva, rentra dans l’hôtel. Dorlange resta sur la terrasse, à regarder le ciel pâlir. Quelque part, le premier appel à la prière montait de la ville.
Il pensa à Nehad, à la radio dans l’appartement crasseux, aux messages qui partaient vers le désert. Il pensa à Sadate et à ses yeux d’aigle. Il pensa à Eleni et à sa main froide.
Il était en train de se perdre. Il le savait. Et il ne faisait rien pour l’empêcher.