Une saison au Shepheard’s
Une saison au Shepheard’s
Partie 2
Il la revit le lendemain. Et le surlendemain. Et tous les soirs qui suivirent.
Dorlange descendait au cabaret vers dix heures, prenait la même table au fond, commandait ses whiskys et attendait. L’orchestre jouait ses airs fatigués, des couples dansaient mollement, des officiers riaient trop fort — il ne voyait rien. Il attendait Nehad.
Elle apparaissait toujours à la même heure, vers onze heures, parfois plus tard. Elle chantait deux ou trois chansons, jamais plus. Puis elle descendait dans la salle, circulait entre les tables, et disparaissait. Dorlange ne lui avait pas encore adressé la parole. Il ne savait pas ce qu’il aurait pu lui dire.
Un soir, elle vint s’asseoir à sa table.
Sans demander, sans un mot. Elle tira une chaise, s’assit, fit signe au serveur d’apporter un verre. Dorlange sentit quelque chose se nouer dans sa poitrine — peur, désir, il n’aurait su dire.
— Vous venez tous les soirs, dit-elle.
Sa voix parlée n’était pas sa voix chantée. Plus basse, plus neutre. Un français impeccable, avec un léger accent qu’il n’arrivait pas à situer.
— J’aime la musique, dit Dorlange.
— Non. Vous n’écoutez pas la musique. Vous regardez.
Elle alluma une cigarette. Ses mains étaient belles — longues, sèches, sans bagues.
— Je m’appelle Nehad.
— Je sais.
— Et vous ?
— Dorlange.
— Ce n’est pas votre vrai nom.
Ce n’était pas une question. Dorlange ne répondit pas. Elle souffla la fumée vers le plafond, lentement.
— Personne ne dit son vrai nom, ici. Ça n’a pas d’importance.
Le serveur apporta son verre. Elle but une gorgée, reposa le verre, regarda Dorlange. Ses yeux, de près, étaient encore plus grands qu’il ne l’avait cru. Noisette, avec des reflets d’ambre. Des yeux qui ne cillaient pas.
— Qu’est-ce que vous faites au Caire, Dorlange ?
— Je suis négociant.
— Personne n’est négociant au Caire. Qu’est-ce que vous faites vraiment ?
— J’attends.
— Vous attendez quoi ?
Il n’avait pas de réponse. Elle hocha la tête, comme si c’était la bonne.
— Tout le monde attend. Les Anglais attendent Rommel. Les Égyptiens attendent que les Anglais partent. Moi j’attends que tout ça finisse.
Elle écrasa sa cigarette, à moitié fumée.
— Vous voulez voir autre chose que cet hôtel ?
* * *
Elle l’emmena à Khan el-Khalili.
Ils prirent un taxi jusqu’à la mosquée al-Hussein, puis continuèrent à pied. C’était la nuit, mais le souk ne dormait pas. Des échoppes ouvertes, éclairées au pétrole, des hommes assis devant des cafés, des chats qui filaient entre les jambes. Ça sentait le cuivre, les épices, la viande grillée, la pisse aussi par endroits.
Nehad marchait vite, sans se retourner. Elle connaissait les ruelles, les passages, les raccourcis. Dorlange la suivait comme on suit un guide dans un pays étranger — sans poser de questions, en regardant tout.
Le souk était un labyrinthe. Des ruelles qui se croisaient, revenaient sur elles-mêmes, débouchaient sur des impasses ou sur des places minuscules. Des boutiques vendaient de tout — cuivre, or, tissus, parfums, antiquités vraies ou fausses. Des marchands l’interpellaient en anglais, en français, en italien. Dorlange ne répondait pas. Il marchait.
Nehad s’arrêta devant une échoppe de thé. Un vieux assis sur un tabouret fumait le narguilé. Elle lui dit quelque chose en arabe, il répondit sans bouger. Elle s’assit sur un banc, fit signe à Dorlange.
— Ici, dit-elle, personne n’écoute.
Le vieux leur apporta du thé brûlant, sucré à vomir. Dorlange but quand même.
— Vous êtes français, dit Nehad. C’est rare, maintenant. Les Français sont partis, ou ils se cachent.
— Je ne me cache pas.
— Non. Vous attendez. C’est différent.
Elle sortit une cigarette, la fit rouler entre ses doigts sans l’allumer.
— La France, pour nous, c’était quelque chose. Avant. Bonaparte, le canal, la langue. Mon père parlait français mieux qu’arabe. Il était copte, vous savez ce que c’est ? Les chrétiens d’Égypte. Les vrais Égyptiens, il disait. Les Arabes sont venus après, les Turcs, les Anglais. Nous, on était là avant tout le monde.
Elle alluma enfin sa cigarette.
— Mon père est mort en 36. Il a eu de la chance. Il n’a pas vu ce qui vient.
— Qu’est-ce qui vient ?
Elle le regarda. Un regard long, qui pesait quelque chose.
— Vous voulez vraiment savoir ?
* * *
Une semaine plus tard, elle l’emmena à Zamalek.
L’île était un autre monde. Des villas blanches derrière des grilles, des jardins, des arbres. Le silence, surtout — plus de klaxons, plus de cris, juste le froissement des feuilles et le bruit lointain du Nil. On se serait cru en Europe, une Europe rêvée, coloniale, qui n’existait déjà plus.
Le taxi les déposa devant une maison à deux étages, volets verts, bougainvilliers sur le mur. Nehad sonna. Un domestique ouvrit, les fit entrer.
Le salon était sombre, frais, meublé à l’européenne. Des tapis, des livres, un piano que personne ne devait jouer. Trois hommes attendaient, assis. Ils se levèrent quand Nehad entra.
— Mes amis, dit-elle en français. Voici celui dont je vous ai parlé.
Dorlange serra des mains. Des noms arabes qu’il oublia aussitôt. Deux des hommes avaient la quarantaine, l’air de fonctionnaires ou d’avocats. Le troisième était plus jeune, plus mince, avec un visage d’aigle et des yeux qui ne tenaient pas en place. Il portait un costume civil, mais quelque chose dans sa posture trahissait le militaire.
— Asseyez-vous, dit le jeune homme.
Son français était raide, scolaire. Dorlange s’assit. On lui servit du café.
— Nehad dit que vous êtes français. Que vous n’aimez pas les Anglais.
— Je n’ai pas dit ça.
— Mais vous ne les aimez pas.
Dorlange pensa aux archives qui brûlaient, aux flocons noirs sur Le Caire, aux types en short qui buvaient du gin sur la terrasse du Shepheard’s pendant que leur empire s’écroulait.
— Non, dit-il. Je ne les aime pas.
Le jeune homme sourit. Un sourire mince, sans chaleur.
— Moi non plus. Personne ici ne les aime. Ils occupent mon pays depuis soixante ans. Ils nous méprisent. Ils prennent notre coton, notre canal, notre dignité. Et maintenant ils vont perdre la guerre.
— Rommel peut encore être arrêté.
— Rommel sera au Caire dans un mois. Peut-être deux. Et quand il arrivera, nous serons prêts.
Dorlange regarda les autres. Ils ne disaient rien. Ils regardaient le jeune homme avec une déférence qui ne s’expliquait pas par son âge.
— Qui êtes-vous ? demanda Dorlange.
— Je m’appelle Sadate. Anouar el-Sadate. Je suis officier dans l’armée égyptienne. Et je vais vous dire quelque chose, monsieur Dorlange : dans cette guerre, il n’y a pas de bons et de méchants. Il y a ceux qui occupent l’Égypte, et ceux qui veulent la libérer.
Il se pencha en avant.
— La question est : de quel côté êtes-vous ?
* * *
Dorlange rentra au Shepheard’s à trois heures du matin.
La terrasse était vide, les lumières éteintes. Il monta à sa chambre sans croiser personne. Il se déshabilla, s’allongea sur le lit, fixa le plafond.
Sadate. Ce nom lui disait quelque chose — il avait dû le lire dans un rapport, à Beyrouth, avant de partir. Un jeune officier nationaliste, surveillé par les Anglais. Considéré comme dangereux. En contact avec les Allemands, disait-on.
Et maintenant Dorlange était assis dans un salon de Zamalek, à boire du café avec lui.
Qu’est-ce qu’il foutait là ?
Il pensa à Nehad. À ses yeux qui ne cillaient pas. À sa façon de l’emmener, sans explications, dans des endroits où il n’aurait jamais dû aller. Elle l’avait choisi. Pourquoi ? Qu’avait-elle vu en lui ?
Il pensa à ce qu’il avait dit : Je ne les aime pas. C’était vrai. Il n’aimait pas les Anglais, leur arrogance tranquille, leur certitude d’avoir raison. Mais est-ce que ça suffisait ? Est-ce qu’on trahit pour ça ?
Il ne dormit pas.
* * *
Les jours suivants, Nehad disparut.
Elle ne chantait plus au cabaret. Dorlange descendait chaque soir, attendait, repartait. Il demanda au barman, qui haussa les épaules. Il demanda à l’orchestre, personne n’avait pu lui donner un début de réponse. Nehad avait disparu, et personne ne semblait s’en inquiéter.
Il essaya de retourner à Zamalek. Le taxi le déposa devant la maison aux volets verts. Il sonna. Personne n’ouvrit. Il sonna encore. Rien. La maison semblait vide, abandonnée.
Il revint au Shepheard’s, but plus que d’habitude.
Durrell le trouva au Long Bar, un soir, devant son cinquième whisky.
— Vous avez une sale gueule, Dorlange.
— Merci.
— Non, vraiment. Vous ressemblez à quelqu’un qui a des ennuis. Ou qui va en avoir.
Durrell s’assit à côté de lui, commanda un gin.
— Je vous observe, vous savez. C’est mon métier, d’observer. Vous êtes arrivé ici il y a trois semaines, vous ne faites rien, vous ne voyez personne, et depuis quelques jours vous avez l’air d’un type qui attend une balle.
— Vous vous faites des idées.
— Peut-être. Mais je vais vous dire quelque chose, en ami. Le Caire est une ville dangereuse, en ce moment. Il y a des gens qui jouent à des jeux dangereux. Des jeux qui finissent mal. Il est temps de partir.
Il but une gorgée de gin, fit claquer sa langue.
— Les Anglais ne sont pas idiots, Dorlange. Ils ont l’air de l’être, mais ils ne le sont pas. Ils savent des choses. Sur tout le monde.
Il posa son verre, regarda Dorlange dans les yeux.
— Sur vous aussi, probablement.
* * *
Nehad réapparut une semaine plus tard.
Elle entra au cabaret comme si de rien n’était, chanta ses deux chansons, descendit dans la salle. Elle vint s’asseoir à la table de Dorlange.
— Vous étiez où ? demanda-t-il.
— Ailleurs.
— J’ai cru que…
— Vous avez cru quoi ?
Il ne savait pas ce qu’il avait cru. Qu’elle était morte, arrêtée, partie. Qu’il ne la reverrait jamais. Qu’il s’en foutait. Qu’il ne s’en foutait pas tant que ça.
— Rien, dit-il.
Elle alluma une cigarette.
— Ils veulent vous revoir. Sadate et les autres.
— Pourquoi ?
— Parce qu’ils ont besoin de vous. Et parce que je leur ai dit que vous étiez fiable.
— Qu’est-ce qui vous fait croire que je suis fiable ?
Elle le regarda. Ce regard qu’elle avait, qui vous traversait comme si vous étiez transparent.
— Rien. Je me trompe peut-être. Mais je vois quelque chose en vous.
Elle se leva.
— Demain soir. Minuit. Pas à Zamalek — trop surveillé maintenant. Je viendrai vous chercher.
Elle partit sans se retourner.
* * *