Une saison au Shepheard’s
Une saison au Shepheard’s
Partie 1
Le Caire, juillet 1942
* * *
Le taxi le déposa devant l’hôtel et Dorlange resta planté là, sa valise à la main, stupide sous le soleil brûlant. Trois heures de l’après-midi. Pas un souffle. La lumière tapait si fort qu’on ne voyait plus rien — juste cette façade blanche, les stores baissés, et sur la terrasse des types en uniforme avachis sur leurs chaises comme des cadavres en permission.
Il avait soif. Il avait soif depuis Beyrouth. Une soif obsédante.
Le hall sentait le tabac refroidi et autre chose, une odeur douceâtre, entêtante — fleurs crevées dans un vase ou parfum de femme, il n’aurait su dire. Tout était sombre dans la rue. Des ventilateurs tournaient au plafond, lents, inutiles. Des boiseries partout. Des moucharabiehs. Tout un fatras oriental pour Anglais en goguette. Dorlange s’en foutait. Il voulait une chambre, un lit, dormir.
À la réception, un Égyptien en tarbouche le regarda à peine. Dorlange signa le registre. Profession : négociant. Il avait failli écrire autre chose — quoi, il ne savait plus vraiment. Négociant, ça ne voulait rien dire. Au Caire, en juillet 42, personne ne voulait rien dire.
Chambre 214. Deuxième étage. Un gamin en galabieh monta sa valise. Le gamin avait des yeux immenses, noirs, qui ne regardaient rien. Dans le couloir, ça puait l’encaustique et la naphtaline. Des photos au mur — des types en casque colonial devant des pyramides, devant des lions morts, devant leur propre importance. L’Empire. Dorlange passa sans regarder.
La chambre donnait sur des arbres. Il ouvrit les persiennes et la chaleur entra comme une gifle. En bas, un jardin. Des palmiers, immobiles. Au loin, la ville faisait du bruit — klaxons, ânes, une radio arabe quelque part — mais c’était un bruit étouffé, qui n’arrivait pas vraiment jusqu’ici.
Il s’assit sur le lit. Ressorts fatigués, draps déjà moites. Le ventilateur grinçait à intervalles réguliers. Dorlange compta les grincements, puis arrêta. Il ouvrit sa valise, sortit ses affaires. Chemises froissées, linge, un rasoir, un livre qu’il traînait depuis des mois sans le lire. Au fond, dans la doublure, les papiers. Il les toucha du bout des doigts. Toujours là.
Il avait trente-six ans. Les tempes qui grisonnaient. Un visage qu’on oublie, qu’il avait voulu qu’on oublie. Avant la guerre, il avait été quelqu’un — professeur de lettres dans un lycée de province, marié à une femme qui s’ennuyait, propriétaire d’une maison avec un jardin où il ne se passait plus rien. Tout ça avait disparu. La femme était partie, ou c’est lui qui était parti, ça ne comptait plus. La guerre avait passé dessus comme un rouleau compresseur et maintenant il était au Caire, dans une chambre qui sentait le moisi, et il ne savait pas très bien pourquoi.
Non. Il savait. Mais il préférait ne pas y penser.
Il s’allongea. Le plafond était haut, sale dans les coins. Une fissure courait d’un mur à l’autre, fine comme un cheveu. Dorlange la suivit des yeux jusqu’à s’endormir.
* * *
Quand il se réveilla, il faisait presque nuit.
La chambre était bleue, d’un bleu de fond marin. Il avait dormi quatre heures, peut-être cinq. Sa chemise lui collait au dos. Il se leva, passa de l’eau sur son visage, changea de chemise. Dans le miroir, sa gueule. Il détourna les yeux.
La terrasse.
Il la trouva transformée. Ce qui était mort l’après-midi vivait maintenant, grouillait, buvait. Des officiers partout, des femmes, des types en costumes clairs. Les suffragis couraient entre les tables avec des plateaux chargés de verres. Ça parlait fort, ça riait. On aurait dit une fête, sauf que personne n’avait l’air vraiment gai. Quelque chose de forcé, de trop appuyé. On s’amusait comme on se noie.
Dorlange trouva une table au bord, près de la balustrade. En bas, la rue. Des soldats australiens, reconnaissables à leurs chapeaux, marchaient en bande vers des plaisirs qu’on devinait. Des voitures. Des calèches. Une femme voilée de noir, puis une autre en robe décolletée et talons hauts. Le Caire.
Il commanda un whisky. Le suffragi hocha la tête, disparut, revint. Le verre était tiède. La glace avait déjà fondu. Dorlange but quand même.
À la table d’à côté, un vieux à moustache jaune tenait salon.
— Rommel est foutu, j’vous dis. Foutu ! Ses lignes sont trop étirées. Question de ravitaillement. Dans un mois, on contre-attaque.
Le vieux avait une voix de sourd qui portait jusqu’au Nil. Des jeunes officiers l’écoutaient, ou faisaient semblant. L’un d’eux avait le regard vide des gens qui pensent à autre chose — une femme, une mort, une lettre qu’il n’a pas envoyée.
— J’ai fait les Dardanelles, continuait le vieux. Je connais ça. Une offensive à bout de souffle, ça se voit.
Dorlange cessa d’écouter. Ce type-là, Hathaway — il apprendrait son nom plus tard — racontait les mêmes histoires depuis vingt ans. Il mourrait ici, sur cette terrasse, un verre à la main, en expliquant comment on aurait dû s’y prendre.
Une femme.
Elle venait de s’asseoir, seule, à l’autre bout. Robe grise. Bras nus. Cheveux noirs relevés. Elle alluma une cigarette sans regarder personne, puis elle regarda tout le monde — un balayage lent, tranquille, l’inventaire de ce qui ne l’intéressait pas.
Elle n’était pas jeune. Quarante ans, peut-être plus. Son visage avait quelque chose de cassé, ou de recollé — une beauté qui avait pris des coups et qui s’en foutait maintenant. Pas de bijoux. Pas de maquillage, ou presque. Elle fumait sa cigarette et elle regardait la nuit tomber et on avait envie de savoir à quoi elle pensait.
Leurs yeux se croisèrent.
Elle ne sourit pas. Pas de manège, pas de baisse de paupières. Elle le regarda comme on regarde un meuble, pour voir s’il va avec le reste, puis elle se détourna.
Dorlange vida son verre. Le whisky lui brûlait la gorge. Il ne savait pas encore qu’elle s’appelait Eleni, qu’elle était grecque, qu’elle avait fui Salonique six mois plus tôt avec deux valises et un mari qu’on avait enterré en route, à Alexandrie, dans un cimetière qu’elle ne retrouverait jamais. Il ne savait pas qu’elle occupait la chambre 218, au bout du couloir, et qu’il entendrait bientôt ses pas, la nuit, quand elle ne dormait pas.
Il commanda un autre whisky.
* * *
Les jours suivants se ressemblèrent.
Le matin : petit-déjeuner dans la grande salle, parmi les Anglais qui lisaient les journaux d’un air constipé. Les nouvelles étaient mauvaises. Rommel avançait, ou n’avançait plus, ou allait reprendre l’offensive, selon les versions. Des types arrivaient du désert, brûlés, hagards, buvaient un coup et repartaient. D’autres préparaient leurs bagages pour l’Afrique du Sud. On parlait d’évacuation. On parlait de ce qui se passerait si les Allemands entraient au Caire.
L’après-midi : la chaleur. Dorlange restait dans sa chambre, les persiennes fermées, à écouter le ventilateur. Il dormait, se réveillait en sueur, dormait encore. Il lisait trois pages de son livre, puis le reposait. Il écrivait des lettres qu’il déchirait ensuite. À qui les aurait-il envoyées ?
Parfois il sortait. Il marchait dans les rues autour de l’hôtel. L’Opéra, les jardins, le quartier des banques où des gens faisaient la queue pour des billets vers ailleurs. Il allait jusqu’au Nil, s’asseyait sur un banc, regardait les felouques. L’eau était brune, lente. Elle ne semblait couler nulle part.
Mais c’est au Shepheard’s qu’il revenait.
L’hôtel était un piège, une colle. On y entrait pour une nuit et on y restait. Des gens vivaient là depuis des mois, peut-être des années — le vieux Hathaway, d’autres qu’il apprit à reconnaître. Une faune étrange. Des officiers en rupture de front, des femmes sans maris visibles, des hommes d’affaires douteux, des journalistes, des espions probablement. Personne ne posait de questions. C’était la règle.
Il y avait un Suisse.
Grand, sec, toujours en costume de lin, toujours impeccable malgré la chaleur. Il s’appelait Müller, se présentait comme archéologue. Mais quand Dorlange lui demanda sur quel site il travaillait, Müller eut un sourire vague.
— Les fouilles sont suspendues, bien sûr. Je travaille sur mes notes. Je classe.
Il parlait un français parfait, sans accent, ce qui était suspect. Son arabe aussi était parfait, disait-on. Il avait l’amabilité des gens qui mentent bien — chaleureuse, précise, étanche.
Il y avait les Smith.
Reggie Smith, britannique, loud, rougeaud, travaillait au British Council. Il parlait trop, riait trop, buvait trop. Sa femme, Olivia, était son contraire — mince, sèche, silencieuse. Elle regardait les gens avec des yeux de vivisecteur. On disait qu’elle écrivait, mais personne n’avait lu ce qu’elle écrivait. Dorlange la surprit plusieurs fois en train de le fixer. Quand il soutenait son regard, elle ne détournait pas le sien. Elle continuait, prenait des notes mentales. Il se demanda ce qu’elle écrirait sur lui.
Et puis il y avait Durrell.
Lawrence Durrell. Petit, nerveux, une moustache de séducteur, des yeux qui brillaient toujours d’une ironie dont on ne savait pas si elle était tournée vers vous ou vers lui-même. Il travaillait au service de presse britannique — en clair, il faisait de la propagande. Il s’en moquait ouvertement.
— Je fabrique des mensonges, dit-il un soir à Dorlange au Long Bar. Mais des mensonges utiles. Des mensonges patriotiques. C’est un art, vous savez.
Il avait vécu à Corfou, avant. Il avait écrit des livres. Il connaissait Henry Miller, parlait de Paris d’avant-guerre, racontait des histoires qu’on ne savait pas s’il inventait. Il était charmant et dangereux, comme tous les gens charmants.
— Vous êtes quoi, vous ? demanda-t-il à Dorlange. Je veux dire : réellement.
— Négociant, dit Dorlange.
— Bien sûr.
Durrell sourit. Il n’insista pas. Mais à partir de ce soir-là, Dorlange sentit qu’il était observé.
* * *
Le 1er juillet, on brûla les archives.
Dorlange l’apprit au petit-déjeuner. Des officiers parlaient à voix basse, mais assez fort pour qu’on entende : l’ambassade britannique détruisait ses documents. On évacuait les familles. La flotte avait quitté Alexandrie. Rommel était à cent kilomètres.
Il sortit sur la terrasse. Le ciel était bizarre — sale, gris, alors qu’il faisait grand soleil. Puis il comprit. Ce n’était pas des nuages. C’était de la fumée. Des flocons noirs retombaient sur la ville, légers, comme une neige de suie. Des papiers. Des milliers de papiers brûlés qui descendaient sur Le Caire.
Le Ash Wednesday. Le Mercredi des Cendres.
Sur la terrasse, les gens levaient la tête, regardaient tomber les débris. Une femme tendit la main, attrapa un fragment de papier à moitié calciné. Elle le regarda, le laissa tomber. Un serveur balayait les cendres qui s’accumulaient sur les tables.
Hathaway, à sa table, pérorait.
— Précaution normale, disait-il. Purement routine. Ne signifie rien.
Personne ne le croyait. On buvait, mais on ne parlait plus. L’air lui-même avait changé — on respirait de la peur, du papier brûlé, de l’empire en train de crever.
Ce soir-là, Dorlange descendit au cabaret.
Il n’y était pas encore allé. C’était au sous-sol de l’hôtel, une salle en demi-cercle avec une scène minuscule, des tables trop serrées, un bar au fond. L’air était épais de fumée et de parfums. Des officiers buvaient avec des femmes qu’ils n’avaient pas amenées. Un orchestre jouait des trucs américains, mal, avec une application touchante.
Dorlange trouva une place au fond, commanda un whisky. Le troisième, le quatrième, il ne comptait plus.
Et puis la chanteuse entra.
Elle n’était pas belle. Pas belle au sens où on l’entend — pas ces visages lisses de magazine. Elle avait quelque chose d’irrégulier, de trop grand, le nez, la bouche, les yeux surtout, immenses, sombres, qui prenaient toute la place. Un grain de beauté parfaitement placé au-dessus de la lèvre supérieure, un autre près de l’arête du nez. Peau brune. Cheveux noirs, lourds, défaits sur les épaules. Une robe rouge trop simple.
Elle chanta.
C’était de l’arabe. Dorlange ne comprenait rien. Mais la voix — la voix était une chose physique, qui entrait par la peau, pas par les oreilles. Rauque, un peu cassée, avec des aigus qui serraient la gorge. Elle chantait comme on saigne. Quelque chose de vieux, de blessé, quelque chose qui venait de très loin.
Il ne pouvait pas détacher ses yeux d’elle.
Quand elle eut fini, il y eut des applaudissements polis. Elle salua à peine, quitta la scène. Dorlange la vit passer entre les tables, s’arrêter ici et là pour dire un mot, accepter une cigarette. Elle avait une démarche lente, comme si elle portait quelque chose de lourd. Quelqu’un l’appela par son prénom.
Nehad.
Elle passa près de sa table sans le regarder. Puis, au dernier moment, elle tourna la tête. Leurs yeux se croisèrent. Une seconde. Elle ne sourit pas. Elle hocha la tête, imperceptiblement, comme si elle le reconnaissait.
Mais elle ne pouvait pas le reconnaître. Ils ne s’étaient encore jamais vus.
Elle disparut par une porte, au fond. Dorlange resta là, son verre à la main, la gorge sèche.
Il sut, à ce moment-là, que quelque chose allait commencer.
* * *