Traverser Ispahan
Traverser Ispahan
Chapitre 1
Traverse-le, mais n’y construis pas ta demeure. »
— Inscription attribuée à l’empereur Akbar
I
Le caravansérail
L’hôtel Abbasi avait été bâti pour accueillir les caravanes.
C’était au temps de Shah Abbas le Grand, au début du dix-septième siècle, quand Ispahan était la capitale du monde et que les marchands de la route de la soie avaient besoin d’un lieu où déposer leurs ballots de tissus précieux, leurs coffres d’épices, leurs bêtes fourbues, un lieu où dormir à l’abri des brigands et des intempéries avant de reprendre leur route vers l’ouest ou vers l’est, vers Constantinople ou vers Samarkand, et les architectes du Shah avaient conçu ce caravansérail comme ils concevaient toute chose à cette époque : avec une grandeur qui dépassait la simple fonction, avec une beauté qui transformait l’utile en sacré, avec cette conviction profonde que l’homme honore Dieu en créant de la beauté, et que la beauté, une fois créée, devient elle-même une forme de prière.
Trois siècles avaient passé depuis, et le caravansérail était devenu un hôtel.
Les caravanes ne venaient plus. La route de la soie s’était effacée, remplacée par des lignes de chemin de fer et des routes goudronnées où passaient des automobiles, et les marchands d’autrefois avaient cédé la place à d’autres voyageurs, des archéologues européens, des diplomates en mission, des aventuriers en quête d’exotisme, des espions déguisés en touristes, toute une faune nouvelle qui avait besoin elle aussi d’un lieu où poser ses valises, mais qui demandait des commodités que les caravaniers de Shah Abbas n’auraient pas même pu imaginer : des salles de bain avec eau courante, des lits à l’occidentale, des menus en français, du thé servi dans des tasses de porcelaine plutôt que dans des bols de cuivre.
L’Abbasi avait su s’adapter, comme Ispahan elle-même avait su s’adapter, en gardant l’essentiel sous les apparences du changement, en préservant son âme sous les couches successives de modernisation, et c’était peut-être pour cela que Bahram Nahavandi l’aimait tant, cet hôtel qui ressemblait à son pays, qui ressemblait à lui-même : quelque chose d’ancien qui avait appris à survivre dans un monde nouveau sans renoncer tout à fait à ce qu’il avait été.
*
Bahram arriva à l’Abbasi par un après-midi de juillet, à l’heure où la chaleur atteignait son apogée et où la ville entière semblait s’être vidée de ses habitants, comme si un sortilège avait transformé Ispahan en cité fantôme, et le taxi qui l’avait pris à la gare le déposa devant le grand portail de brique sans même couper le moteur, pressé de rentrer chez lui, de retrouver l’ombre fraîche de sa propre maison, de fuir ce soleil qui tapait sur les crânes comme un marteau sur une enclume.
Il resta un moment immobile devant le portail, sa valise à ses pieds, son étui de cuir contenant le Leica en bandoulière, et il regarda l’entrée de l’hôtel comme on regarde le visage d’un ami qu’on n’a pas vu depuis longtemps, cherchant ce qui a changé, ce qui est resté pareil, ce que le temps a fait de ce qu’on avait connu.
Le portail était le même, bien sûr, ce grand arc en ogive encadré de faïences bleues et turquoise où des motifs floraux s’entrelaçaient selon des symétries complexes que l’œil ne pouvait pas tout à fait suivre mais que l’esprit percevait confusément, comme une musique qu’on entendrait sans pouvoir la transcrire, et au-dessus de l’arc, dans un cartouche de calligraphie nastaliq, un verset du Coran promettait la paix à ceux qui entraient, cette paix que les Persans appellent salam et qui est bien plus qu’une simple absence de guerre, qui est un état de l’âme, une harmonie avec le monde et avec soi-même.
Bahram passa sous le portail et pénétra dans le vestibule.
La fraîcheur le saisit immédiatement, cette fraîcheur des architectures iraniennes qui savent capter le moindre souffle d’air et le faire circuler à travers des conduits invisibles, qui savent épaissir les murs pour qu’ils absorbent la chaleur du jour et la restituent la nuit, qui savent orienter les ouvertures pour que le soleil n’entre jamais directement mais seulement par réflexion, adouci, tamisé, transformé en lumière sans brûlure, et il sentit ses épaules se détendre, sa respiration ralentir, son corps tout entier se relâcher comme s’il venait de pénétrer dans un autre monde, un monde où le temps lui-même coulait différemment.
Le vestibule était une longue galerie voûtée, pavée de briques disposées en chevrons, et ses murs étaient couverts de ces niches en alvéoles que les Persans appellent muqarnas, ces structures géométriques qui ressemblent à des stalactites de pierre et qui servent à la fois de décoration et de système acoustique, absorbant les sons, les diffusant, les transformant en murmures, de sorte que les pas de Bahram sur les briques ne résonnaient pas mais semblaient au contraire s’enfoncer dans le silence, comme des cailloux jetés dans une eau profonde.
Au bout de la galerie, la lumière.
Non pas la lumière violente du dehors, cette lumière blanche qui écrasait tout, mais une lumière dorée, une lumière qui avait traversé le filtre des feuillages, qui avait rebondi sur l’eau des bassins, qui avait été apprivoisée par les siècles, et Bahram déboucha dans le jardin central de l’Abbasi comme on débouche dans un rêve, comme on entre dans un poème, comme on pénètre dans l’une de ces miniatures persanes où le monde réel se trouve soudain transfiguré par la grâce.
*
Le jardin.
Il faudrait des pages entières pour décrire le jardin de l’Abbasi, et encore ces pages ne suffiraient-elles pas, car un jardin persan ne se décrit pas, il se vit, il s’éprouve, il se respire, il est fait pour être parcouru lentement, à l’heure où les ombres s’allongent, quand le parfum des roses monte dans l’air du soir et que le chant des fontaines couvre peu à peu le bruit du monde, et toute description, si minutieuse soit-elle, manquera toujours l’essentiel, qui est cette qualité particulière du silence entre les bruits, cette nuance exacte de vert que prennent les feuilles des platanes quand le soleil décline, cette sensation de plénitude qui vous envahit sans que vous sachiez pourquoi et qui est peut-être, tout simplement, le bonheur.
Mais il faut essayer quand même.
Le jardin de l’Abbasi était un rectangle parfait, orienté selon les quatre points cardinaux, comme tous les jardins persans depuis l’époque achéménide, car les Persans avaient inventé le jardin bien avant que les autres peuples n’apprennent à cultiver autre chose que des légumes, et ils l’avaient inventé comme une image du paradis sur terre, le mot même de paradis venant du vieux perse pairi-daeza qui signifie « enclos », de sorte que chaque jardin persan est une tentative de recréer l’Éden, de retrouver ce que l’humanité a perdu en perdant l’innocence, et celui de l’Abbasi ne faisait pas exception à cette règle.
Au centre du rectangle, là où les deux allées principales se croisaient, un grand bassin octogonal recueillait l’eau qui arrivait par quatre canaux de pierre, un pour chaque direction, et cette eau ne stagnait jamais mais coulait perpétuellement, alimentée par un système de qanats souterrains qui allait chercher l’eau des montagnes à des kilomètres de là, et le bassin lui-même était pavé de faïences turquoise qui donnaient à l’eau une couleur de ciel renversé, de sorte qu’en regardant le bassin on avait l’impression de regarder le firmament, et les poissons qui y nageaient semblaient des créatures célestes, des anges aquatiques venus d’un autre monde.
Autour du bassin, les quatre parterres du jardin déployaient leur géométrie de buis taillés, de rosiers centenaires, de jasmins grimpants, d’œillets et de soucis, toute une palette de couleurs et de parfums savamment composée pour que chaque saison apporte son propre bouquet, pour que le jardin ne soit jamais deux fois le même et soit pourtant toujours lui-même, fidèle à son essence, fidèle à son dessein, qui était d’offrir aux hommes un avant-goût de l’éternité.
Et puis il y avait les arbres.
Des platanes surtout, ces tchenâr que les Persans vénèrent depuis des millénaires et qui peuvent vivre mille ans, dont les troncs noueux et les branches tortueuses racontent des histoires que personne ne sait plus lire, et aussi des cyprès, ces sentinelles verticales qui pointent vers le ciel comme des doigts levés vers Dieu, et des grenadiers aux fruits rouges comme des cœurs, et des orangers dont le parfum, au printemps, rendait fou d’amour ceux qui le respiraient, et tous ces arbres formaient une canopée au-dessus du jardin, un toit de feuillages qui filtrait la lumière et la transformait en dentelle, en mosaïque mouvante, en kaléidoscope végétal.
Bahram s’arrêta au bord du bassin et regarda l’eau.
Dans le reflet, il vit les arcades qui entouraient le jardin sur ses quatre côtés, ces deux étages de galeries à colonnes où s’ouvraient les chambres de l’hôtel, et il vit aussi le ciel, ce ciel d’un bleu intense que seule l’Iran possède, ce bleu qui tire sur le violet et qui semble plus profond que partout ailleurs, comme si le firmament au-dessus de ce pays était plus proche de l’infini, et il vit son propre visage, un visage de trente-cinq ans bruni par le soleil des Indes, avec des yeux sombres et une barbe de trois jours, et il pensa que ce visage avait vieilli, que ce visage portait des choses qu’il ne portait pas autrefois, et il détourna le regard.
*
Les arcades.
C’était là que vivait véritablement l’hôtel, dans ces galeries qui couraient tout autour du jardin, au rez-de-chaussée et au premier étage, et qui formaient comme un cloître profane, un espace intermédiaire entre le dedans et le dehors, entre le privé des chambres et le public du jardin, un lieu de passage et de pause où les clients de l’Abbasi pouvaient s’asseoir sur des banquettes de pierre pour lire, pour fumer, pour converser, pour simplement regarder le jardin et laisser le temps couler.
Les arcs étaient de style safavide, légèrement outrepassés, c’est-à-dire que leur courbe dépassait le demi-cercle pour se refermer un peu sur elle-même, ce qui leur donnait une élégance particulière, une tension contenue, comme un arc bandé qui ne décoche jamais sa flèche, et les colonnes qui les soutenaient étaient torses, enroulées sur elles-mêmes comme des serpents de pierre, et chaque chapiteau était différent, sculpté de motifs floraux ou géométriques qu’un artisan anonyme avait inventés trois cents ans plus tôt et qui n’existaient nulle part ailleurs dans le monde.
Au rez-de-chaussée, les arcades abritaient les espaces communs de l’hôtel : la réception, avec son comptoir de bois sombre et ses casiers à clés en cuivre ; le petit salon de lecture, où des fauteuils de cuir côtoyaient des tapis de Kashan et des lampes à abat-jour de soie ; la salle à manger, avec ses tables dressées de nappes blanches et ses chaises à haut dossier, où l’on servait une cuisine mi-persane mi-française qui ne satisfaisait pleinement ni les uns ni les autres mais qui avait le mérite d’exister ; et surtout la terrasse du thé, cette avancée couverte de treilles où des grappes de raisin pendaient au-dessus des tables et où se retrouvait, chaque jour entre cinq et sept heures du soir, la petite société cosmopolite qui faisait la réputation de l’Abbasi.
Au premier étage, les chambres.
Il y en avait trente-deux en tout, de tailles et de conforts variables, certaines donnant sur le jardin et bénéficiant ainsi de la lumière dorée et du parfum des roses, d’autres ouvrant sur des cours intérieures plus secrètes où le silence était plus épais encore, d’autres enfin situées dans l’aile arrière du bâtiment et réservées aux clients moins fortunés ou moins exigeants, ceux qui venaient pour affaires plutôt que pour le plaisir et qui ne demandaient qu’un lit propre et un peu de tranquillité.
Les chambres sur le jardin étaient les plus belles, et c’était l’une de celles-là que Bahram avait réservée, non par vanité mais parce qu’il pouvait se le permettre depuis que son oncle Hossein, qui avait fait fortune dans l’industrie textile à Téhéran, lui avait légué en mourant une somme suffisante pour vivre sans souci, et parce qu’il aimait se réveiller avec le chant des oiseaux et s’endormir avec le murmure des fontaines, et parce que la vue du jardin, le matin, quand la lumière était encore rose et que la rosée brillait sur les feuilles, lui donnait le sentiment d’être exactement là où il devait être, ce qui n’est pas un sentiment si courant.
*
Un domestique en livrée blanche vint prendre sa valise.
C’était un homme d’une cinquantaine d’années, au visage creusé de rides profondes, qui travaillait à l’Abbasi depuis si longtemps qu’il faisait partie des murs au même titre que les colonnes torses et les muqarnas du vestibule, et Bahram le reconnut immédiatement, car il l’avait vu lors de chacun de ses séjours précédents, toujours le même, toujours silencieux, toujours efficace, avec cette déférence impénétrable des vieux serviteurs qui savent tout de leurs maîtres mais ne laissent jamais rien paraître.
« Salam aleikum, Agha Nahavandi. Votre chambre est prête. La même que d’habitude. »
« Aleikum salam, Hossein Agha. Je suis content de vous revoir. »
Le domestique — il s’appelait Hossein lui aussi, comme l’oncle défunt, ce qui avait toujours semblé à Bahram une coïncidence significative — hocha la tête sans sourire, car il n’était pas du genre à sourire, mais quelque chose dans ses yeux indiquait qu’il était content lui aussi, à sa manière, de revoir ce client qui ne le traitait pas comme un meuble et qui lui parlait en persan plutôt qu’en français, et il se mit en marche vers l’escalier qui menait au premier étage.
Bahram le suivit.
L’escalier était étroit et raide, taillé dans la brique même du bâtiment, et ses marches étaient usées en leur centre par trois siècles de pas, creusées en cuvette par les milliers de voyageurs qui les avaient gravies avant eux, marchands de soie et d’épices, pèlerins en route vers les lieux saints, ambassadeurs et aventuriers, et maintenant archéologues et espions, et cette usure, cette érosion lente de la pierre par le passage des hommes, émouvait Bahram chaque fois qu’il la voyait, car elle était la preuve tangible que le temps existe, que les choses durent, que nous ne sommes pas les premiers et ne serons pas les derniers.
Au premier étage, un couloir courait le long de la galerie, desservant les chambres dont les portes de bois sculpté s’alignaient à intervalles réguliers, chacune différente des autres par les motifs de sa sculpture — ici des entrelacs végétaux, là des étoiles à huit branches, ailleurs des calligraphies coufiques — mais toutes semblables par leur forme générale, hautes et étroites, surmontées d’un arc en plein cintre, munies d’un heurtoir de cuivre en forme de main de Fatima.
Hossein Agha s’arrêta devant la septième porte à droite et l’ouvrit avec une clé qu’il portait à sa ceinture, sur un anneau de fer où pendaient des dizaines d’autres clés, et il s’effaça pour laisser entrer Bahram.
La chambre.
Bahram y pénétra comme on pénètre dans un lieu familier qui aurait pourtant gardé sa capacité d’étonnement, et il retrouva tout ce qu’il avait quitté six mois plus tôt, avant son départ pour les Indes : les murs épais comme des remparts, blanchis à la chaux, où la lumière rebondissait doucement ; le plafond de bois peint de motifs floraux rouge et or, un peu écaillé par endroits, un peu passé, mais d’autant plus beau qu’il portait les marques du temps ; le sol de tomettes hexagonales recouvert en partie d’un tapis de Nain aux tons bleus et ivoire ; le lit de fer forgé avec son matelas de coton et ses draps immaculés ; la petite table de travail sous la fenêtre, avec sa lampe à pétrole et son écritoire ; le fauteuil de rotin dans le coin, près de la niche où l’on pouvait ranger des livres ; et surtout la fenêtre, cette fenêtre à moucharabieh qui donnait sur le jardin et par où entrait, avec la lumière tamisée, le parfum des roses et le murmure de l’eau.
Hossein Agha posa la valise sur le porte-bagages, au pied du lit, et se retira sans un mot, refermant la porte derrière lui avec cette discrétion qui était sa marque, et Bahram resta seul dans la chambre, debout au milieu de la pièce, écoutant le silence.
Mais ce n’était pas vraiment le silence.
C’était quelque chose de plus complexe, de plus riche, une texture sonore faite de couches superposées : au fond, comme une basse continue, le murmure de l’eau dans les canaux du jardin ; par-dessus, le chant intermittent des oiseaux, des moineaux et des mésanges qui nichaient dans les platanes ; et puis, de temps en temps, un son venu de plus loin, une voix humaine dans une autre chambre, un rire sur la terrasse, le grincement d’une porte, et tous ces sons se mêlaient et s’harmonisaient comme les instruments d’un orchestre, et le résultat était cette chose précieuse et rare qu’on appelle la paix.
Bahram s’approcha de la fenêtre et regarda le jardin à travers le moucharabieh.
Le treillis de bois découpait le paysage en fragments, en petits losanges de lumière et de couleur, et cette fragmentation avait quelque chose de photographique, comme si le moucharabieh était un appareil primitif qui aurait cadré le réel avant même l’invention de la photographie, et Bahram pensa que c’était peut-être pour cela que les Persans avaient inventé le moucharabieh, non pas seulement pour se protéger du soleil ou pour préserver l’intimité des femmes, mais pour apprendre à voir, pour entraîner l’œil à découper le monde en images, pour transformer le regard en art.
Il ouvrit la fenêtre.
La chaleur entra aussitôt, mais avec elle le parfum des roses, si intense, si enivrant, qu’il ferma les yeux un instant pour mieux le recevoir, et il pensa à Fereshteh, car il pensait toujours à Fereshteh quand il sentait les roses, elle qui en mettait dans ses cheveux, elle qui en parfumait ses vêtements, elle qui lui avait dit un jour, peu avant de mourir, que si elle devait revenir sur terre après sa mort, elle reviendrait sous la forme d’une rose, et depuis ce jour Bahram ne pouvait plus sentir une rose sans penser qu’elle était peut-être là, quelque part, dans ce parfum.
*
Il défit sa valise lentement, rangeant ses vêtements dans l’armoire de bois sombre qui occupait un coin de la chambre, suspendant ses chemises sur des cintres de cuivre, pliant ses pantalons sur une étagère, disposant ses affaires de toilette sur la petite tablette au-dessus du lavabo — car la chambre avait un lavabo maintenant, avec de l’eau courante, ce qui était une concession à la modernité que les clients occidentaux exigeaient mais que Bahram trouvait légèrement incongrue dans ce décor séculaire, comme une montre à quartz au poignet d’un derviche.
Puis il sortit son Leica de son étui et le posa sur la table de travail, à côté de la lampe.
L’appareil était un Leica III, qu’il avait acheté d’occasion à un photographe allemand de passage à Téhéran, trois ans plus tôt, et qui était devenu depuis lors le prolongement de sa main, l’extension de son œil, l’instrument par lequel il donnait forme à ce qu’il voyait et à ce qu’il ressentait. Il l’avait emporté aux Indes, il l’avait emporté à Persépolis, il l’avait emporté partout où son travail pour Godard et pour la presse l’avait conduit, et l’appareil portait les traces de ces voyages, des éraflures sur le boîtier chromé, une petite bosse sur le capuchon de l’objectif, une usure du cuir de la dragonne, mais il fonctionnait toujours parfaitement, car Bahram en prenait soin comme on prend soin d’un être vivant, le nettoyant chaque soir, vérifiant les mécanismes, changeant les joints quand il le fallait.
Il avait appris la photographie avec Antoin Sevruguin.
C’était à Téhéran, quinze ans plus tôt, quand Bahram était encore un jeune homme qui cherchait sa voie et que Sevruguin était déjà une légende, le grand photographe arménien qui avait documenté la Perse des Qajars pendant un demi-siècle, qui avait photographié les shahs et les mendiants, les palais et les ruines, les bazars et les déserts, et qui avait constitué un trésor de dizaines de milliers d’images que personne, hélas, ne verrait jamais, car une partie avait brûlé dans un incendie et le reste avait été confisqué par les autorités lors de la révolution constitutionnelle, et Sevruguin, vieux et ruiné, avait accepté de prendre Bahram comme apprenti, de lui transmettre ce qu’il savait, non pas seulement la technique mais aussi le regard, cette façon de voir le monde qui fait la différence entre un photographe et un simple opérateur.
« Regarde avant de cadrer, lui disait Sevruguin. Regarde longtemps. Regarde jusqu’à ce que tu aies compris ce que tu vois. Et seulement alors, déclenche. »
Bahram regardait le Leica sur la table, et il pensait à Sevruguin, mort depuis cinq ans maintenant, et il pensait à tout ce que le vieil Arménien lui avait appris, et il pensait aussi à ce que Sevruguin lui avait dit un jour, peu avant de mourir : « Tu es iranien, Bahram. Tu photographies ton propre pays. C’est à la fois plus facile et plus difficile que ce que j’ai fait, moi qui étais un étranger parmi vous. Plus facile parce que tu comprends ce que tu vois. Plus difficile parce que tu risques de ne plus le voir, à force de le comprendre. »
*
Il s’allongea sur le lit sans se déshabiller, juste le temps de la sieste, cette parenthèse sacrée que les Iraniens respectent encore, même ceux qui ont adopté les montres et les agendas des Occidentaux, et il ferma les yeux en écoutant les bruits de l’hôtel, ces bruits familiers qui lui racontaient la vie de l’Abbasi mieux qu’aucun guide n’aurait pu le faire.
Il entendit, dans la chambre voisine, quelqu’un qui déplaçait une chaise, puis le grincement d’une fenêtre qu’on ouvrait. Il entendit, plus loin, un éclat de rire féminin, probablement sur la terrasse du thé où quelques clients avaient déjà pris place malgré la chaleur. Il entendit le pas d’un domestique dans le couloir, ce pas feutré des serviteurs de l’Abbasi qui avaient appris à marcher sans bruit, comme des fantômes. Il entendit, venant du jardin, le cri d’un paon — car l’hôtel avait des paons, trois ou quatre de ces oiseaux magnifiques et stupides qui se promenaient entre les parterres de roses, déployant parfois leur queue en éventail pour impressionner des femelles qui n’en avaient cure.
Et par-dessus tout cela, toujours, le murmure de l’eau.
Bahram s’endormit.
Il rêva de Fereshteh, bien sûr, comme il en rêvait souvent quand il dormait dans des lieux qu’elle n’avait pas connus, comme si son esprit, libéré par le sommeil, cherchait à la retrouver dans des chambres qu’elle n’avait jamais habitées, dans des paysages qu’elle n’avait jamais vus, et dans le rêve elle lui souriait, elle lui disait quelque chose qu’il n’arrivait pas à entendre, elle tendait la main vers lui, et quand il voulait la prendre elle se transformait en rose, en parfum, en rien.
Il se réveilla deux heures plus tard, la bouche sèche, le cœur serré, et la lumière avait changé.
*
C’était l’heure.
L’heure où l’Abbasi s’éveillait vraiment, où les clients sortaient de leurs chambres comme des papillons de leurs cocons, où la terrasse du thé se remplissait, où les conversations reprenaient là où la chaleur les avait interrompues, où le jardin lui-même semblait respirer plus profondément, soulagé que le pire soit passé, que le soleil ait entamé sa descente vers l’horizon.
Bahram se leva, se passa de l’eau sur le visage, changea de chemise — une chemise de coton blanc, légère, qu’il avait achetée à Bombay — et sortit de sa chambre.
Le couloir du premier étage était frais et silencieux, éclairé par la lumière qui filtrait des fenêtres donnant sur le jardin, et Bahram marcha lentement vers l’escalier, s’arrêtant parfois pour regarder un détail qu’il n’avait jamais remarqué auparavant, une fissure dans le mur, une inscription à demi effacée, une trace de pas sur les tomettes, ces signes infimes par lesquels un lieu raconte son histoire à ceux qui savent les lire.
Il descendit l’escalier usé et traversa le vestibule aux muqarnas, et il déboucha à nouveau dans le jardin, mais le jardin n’était plus le même, car la lumière n’était plus la même, car rien n’est jamais le même deux fois, car le temps est un fleuve, comme disait Héraclite que les Persans ne connaissaient pas mais dont ils auraient approuvé la sagesse.
Le soleil était bas maintenant, et ses rayons arrivaient presque à l’horizontale, rasant les cimes des platanes, dorant les briques des arcades, allongeant les ombres sur les allées de gravier, et cette lumière oblique transformait le jardin en théâtre, en scène baroque où chaque rosier devenait un personnage, où chaque fontaine devenait un chœur, où chaque pas de celui qui marchait devenait une entrée.
Bahram traversa le jardin en direction de la terrasse du thé.
Elle était déjà presque pleine.
Il y avait là, comme chaque jour à cette heure, ce petit monde cosmopolite qui faisait de l’Abbasi un lieu si particulier, si différent des autres hôtels d’Orient où l’on ne croisait que des fonctionnaires pressés et des marchands taciturnes : des archéologues européens qui discutaient de tessons et de stratigraphies, des diplomates britanniques qui sirotaient leur gin-tonic avec une distinction étudiée, des aventurières anglaises en pantalons de toile qui avaient traversé le désert à dos de chameau et qui s’en vantaient sans vergogne, des marchands d’antiquités aux regards fuyants, des journalistes en quête de scoops, des espions qui ne s’avouaient pas comme tels mais que tout le monde reconnaissait, et au milieu de tout cela quelques Iraniens, des membres de l’élite téhéranaise qui venaient à Ispahan pour affaires ou pour le plaisir, et qui regardaient tous ces étrangers avec un mélange de curiosité et de défiance.
Bahram chercha une place du regard.
C’est alors qu’il aperçut André Godard, à la table la plus proche de la fontaine, et que Godard l’aperçut aussi et lui fit signe de le rejoindre, et que Bahram, traversant la terrasse sous les regards qui ne savaient pas très bien où le situer, alla s’asseoir en face du Français, dans l’ombre fraîche de la treille où pendaient des grappes de raisin vert.
Mais à la table voisine, il y avait quelqu’un d’autre.
Un homme âgé, la soixantaine peut-être, vêtu avec une élégance désuète, un costume de lin clair qui avait dû être très beau vingt ans plus tôt, une cravate de soie fanée, et sur la tête — détail incongru, détail provocateur en ces temps de modernisation forcée — un kolah qajar, ce bonnet d’astrakan noir que portaient les aristocrates de l’ancienne dynastie et que Reza Shah avait interdit au profit du chapeau occidental.
L’homme buvait son thé seul, avec une lenteur calculée, et il regardait les clients de l’hôtel avec un demi-sourire qui pouvait être de l’amusement ou du mépris, et Bahram, sans savoir pourquoi, sentit son regard s’attarder sur cette figure, comme si quelque chose en elle annonçait déjà ce qui allait suivre.
« Vous connaissez Jalal Mostowfi ? » demanda Godard à voix basse, suivant le regard de Bahram.
Bahram secoua la tête.
« Un aristocrate de l’ancien régime. Sa famille a servi les Qajars pendant des générations. Il vit ici maintenant, à l’hôtel. Il n’a plus de maison. Il vend les trésors de sa famille, pièce par pièce, aux collectionneurs et aux musées. Un homme amer, Nahavandi. Un homme dangereux. »
Bahram regarda à nouveau Jalal Mostowfi, et cette fois leurs regards se croisèrent, et le vieil aristocrate leva son verre de thé dans sa direction, un geste de salut ou de défi, et Bahram inclina la tête en retour, sans sourire, car il avait compris que quelque chose venait de commencer.
« Ne te fie pas à ce monde, car il est infidèle,
Cette vieille sorcière a déjà épousé mille maris… »
C’était Hafez, bien sûr. C’était toujours Hafez quand il s’agissait de méfiance et de lucidité, et Bahram but son thé en silence, et la nuit tomba lentement sur le jardin de l’Abbasi, et les lampes s’allumèrent une à une sous les arcades, et quelque part dans l’hôtel, dans une chambre ou dans un couloir, quelque chose se préparait que personne ne pouvait encore deviner.