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Tra­ver­ser Ispahan

Tra­ver­ser Ispahan

Cha­pitre 1

 

« Ce monde n’est qu’un pont,

Tra­verse-le, mais n’y construis pas ta demeure. »

— Ins­crip­tion attri­buée à l’empereur Akbar

I

Le cara­van­sé­rail

L’hô­tel Abba­si avait été bâti pour accueillir les caravanes.

C’é­tait au temps de Shah Abbas le Grand, au début du dix-sep­tième siècle, quand Ispa­han était la capi­tale du monde et que les mar­chands de la route de la soie avaient besoin d’un lieu où dépo­ser leurs bal­lots de tis­sus pré­cieux, leurs coffres d’é­pices, leurs bêtes four­bues, un lieu où dor­mir à l’a­bri des bri­gands et des intem­pé­ries avant de reprendre leur route vers l’ouest ou vers l’est, vers Constan­ti­nople ou vers Samar­kand, et les archi­tectes du Shah avaient conçu ce cara­van­sé­rail comme ils conce­vaient toute chose à cette époque : avec une gran­deur qui dépas­sait la simple fonc­tion, avec une beau­té qui trans­for­mait l’u­tile en sacré, avec cette convic­tion pro­fonde que l’homme honore Dieu en créant de la beau­té, et que la beau­té, une fois créée, devient elle-même une forme de prière.

Trois siècles avaient pas­sé depuis, et le cara­van­sé­rail était deve­nu un hôtel.

Les cara­vanes ne venaient plus. La route de la soie s’é­tait effa­cée, rem­pla­cée par des lignes de che­min de fer et des routes gou­dron­nées où pas­saient des auto­mo­biles, et les mar­chands d’au­tre­fois avaient cédé la place à d’autres voya­geurs, des archéo­logues euro­péens, des diplo­mates en mis­sion, des aven­tu­riers en quête d’exo­tisme, des espions dégui­sés en tou­ristes, toute une faune nou­velle qui avait besoin elle aus­si d’un lieu où poser ses valises, mais qui deman­dait des com­mo­di­tés que les cara­va­niers de Shah Abbas n’au­raient pas même pu ima­gi­ner : des salles de bain avec eau cou­rante, des lits à l’oc­ci­den­tale, des menus en fran­çais, du thé ser­vi dans des tasses de por­ce­laine plu­tôt que dans des bols de cuivre.

L’Ab­ba­si avait su s’a­dap­ter, comme Ispa­han elle-même avait su s’a­dap­ter, en gar­dant l’es­sen­tiel sous les appa­rences du chan­ge­ment, en pré­ser­vant son âme sous les couches suc­ces­sives de moder­ni­sa­tion, et c’é­tait peut-être pour cela que Bah­ram Naha­van­di l’ai­mait tant, cet hôtel qui res­sem­blait à son pays, qui res­sem­blait à lui-même : quelque chose d’an­cien qui avait appris à sur­vivre dans un monde nou­veau sans renon­cer tout à fait à ce qu’il avait été.

*

Bah­ram arri­va à l’Ab­ba­si par un après-midi de juillet, à l’heure où la cha­leur attei­gnait son apo­gée et où la ville entière sem­blait s’être vidée de ses habi­tants, comme si un sor­ti­lège avait trans­for­mé Ispa­han en cité fan­tôme, et le taxi qui l’a­vait pris à la gare le dépo­sa devant le grand por­tail de brique sans même cou­per le moteur, pres­sé de ren­trer chez lui, de retrou­ver l’ombre fraîche de sa propre mai­son, de fuir ce soleil qui tapait sur les crânes comme un mar­teau sur une enclume.

Il res­ta un moment immo­bile devant le por­tail, sa valise à ses pieds, son étui de cuir conte­nant le Lei­ca en ban­dou­lière, et il regar­da l’en­trée de l’hô­tel comme on regarde le visage d’un ami qu’on n’a pas vu depuis long­temps, cher­chant ce qui a chan­gé, ce qui est res­té pareil, ce que le temps a fait de ce qu’on avait connu.

Le por­tail était le même, bien sûr, ce grand arc en ogive enca­dré de faïences bleues et tur­quoise où des motifs flo­raux s’en­tre­la­çaient selon des symé­tries com­plexes que l’œil ne pou­vait pas tout à fait suivre mais que l’es­prit per­ce­vait confu­sé­ment, comme une musique qu’on enten­drait sans pou­voir la trans­crire, et au-des­sus de l’arc, dans un car­touche de cal­li­gra­phie nas­ta­liq, un ver­set du Coran pro­met­tait la paix à ceux qui entraient, cette paix que les Per­sans appellent salam et qui est bien plus qu’une simple absence de guerre, qui est un état de l’âme, une har­mo­nie avec le monde et avec soi-même.

Bah­ram pas­sa sous le por­tail et péné­tra dans le vestibule.

La fraî­cheur le sai­sit immé­dia­te­ment, cette fraî­cheur des archi­tec­tures ira­niennes qui savent cap­ter le moindre souffle d’air et le faire cir­cu­ler à tra­vers des conduits invi­sibles, qui savent épais­sir les murs pour qu’ils absorbent la cha­leur du jour et la res­ti­tuent la nuit, qui savent orien­ter les ouver­tures pour que le soleil n’entre jamais direc­te­ment mais seule­ment par réflexion, adou­ci, tami­sé, trans­for­mé en lumière sans brû­lure, et il sen­tit ses épaules se détendre, sa res­pi­ra­tion ralen­tir, son corps tout entier se relâ­cher comme s’il venait de péné­trer dans un autre monde, un monde où le temps lui-même cou­lait différemment.

Le ves­ti­bule était une longue gale­rie voû­tée, pavée de briques dis­po­sées en che­vrons, et ses murs étaient cou­verts de ces niches en alvéoles que les Per­sans appellent muqar­nas, ces struc­tures géo­mé­triques qui res­semblent à des sta­lac­tites de pierre et qui servent à la fois de déco­ra­tion et de sys­tème acous­tique, absor­bant les sons, les dif­fu­sant, les trans­for­mant en mur­mures, de sorte que les pas de Bah­ram sur les briques ne réson­naient pas mais sem­blaient au contraire s’en­fon­cer dans le silence, comme des cailloux jetés dans une eau profonde.

Au bout de la gale­rie, la lumière.

Non pas la lumière vio­lente du dehors, cette lumière blanche qui écra­sait tout, mais une lumière dorée, une lumière qui avait tra­ver­sé le filtre des feuillages, qui avait rebon­di sur l’eau des bas­sins, qui avait été appri­voi­sée par les siècles, et Bah­ram débou­cha dans le jar­din cen­tral de l’Ab­ba­si comme on débouche dans un rêve, comme on entre dans un poème, comme on pénètre dans l’une de ces minia­tures per­sanes où le monde réel se trouve sou­dain trans­fi­gu­ré par la grâce.

*

Le jar­din.

Il fau­drait des pages entières pour décrire le jar­din de l’Ab­ba­si, et encore ces pages ne suf­fi­raient-elles pas, car un jar­din per­san ne se décrit pas, il se vit, il s’é­prouve, il se res­pire, il est fait pour être par­cou­ru len­te­ment, à l’heure où les ombres s’al­longent, quand le par­fum des roses monte dans l’air du soir et que le chant des fon­taines couvre peu à peu le bruit du monde, et toute des­crip­tion, si minu­tieuse soit-elle, man­que­ra tou­jours l’es­sen­tiel, qui est cette qua­li­té par­ti­cu­lière du silence entre les bruits, cette nuance exacte de vert que prennent les feuilles des pla­tanes quand le soleil décline, cette sen­sa­tion de plé­ni­tude qui vous enva­hit sans que vous sachiez pour­quoi et qui est peut-être, tout sim­ple­ment, le bonheur.

Mais il faut essayer quand même.

Le jar­din de l’Ab­ba­si était un rec­tangle par­fait, orien­té selon les quatre points car­di­naux, comme tous les jar­dins per­sans depuis l’é­poque aché­mé­nide, car les Per­sans avaient inven­té le jar­din bien avant que les autres peuples n’ap­prennent à culti­ver autre chose que des légumes, et ils l’a­vaient inven­té comme une image du para­dis sur terre, le mot même de para­dis venant du vieux perse pai­ri-dae­za qui signi­fie « enclos », de sorte que chaque jar­din per­san est une ten­ta­tive de recréer l’É­den, de retrou­ver ce que l’hu­ma­ni­té a per­du en per­dant l’in­no­cence, et celui de l’Ab­ba­si ne fai­sait pas excep­tion à cette règle.

Au centre du rec­tangle, là où les deux allées prin­ci­pales se croi­saient, un grand bas­sin octo­go­nal recueillait l’eau qui arri­vait par quatre canaux de pierre, un pour chaque direc­tion, et cette eau ne stag­nait jamais mais cou­lait per­pé­tuel­le­ment, ali­men­tée par un sys­tème de qanats sou­ter­rains qui allait cher­cher l’eau des mon­tagnes à des kilo­mètres de là, et le bas­sin lui-même était pavé de faïences tur­quoise qui don­naient à l’eau une cou­leur de ciel ren­ver­sé, de sorte qu’en regar­dant le bas­sin on avait l’im­pres­sion de regar­der le fir­ma­ment, et les pois­sons qui y nageaient sem­blaient des créa­tures célestes, des anges aqua­tiques venus d’un autre monde.

Autour du bas­sin, les quatre par­terres du jar­din déployaient leur géo­mé­trie de buis taillés, de rosiers cen­te­naires, de jas­mins grim­pants, d’œillets et de sou­cis, toute une palette de cou­leurs et de par­fums savam­ment com­po­sée pour que chaque sai­son apporte son propre bou­quet, pour que le jar­din ne soit jamais deux fois le même et soit pour­tant tou­jours lui-même, fidèle à son essence, fidèle à son des­sein, qui était d’of­frir aux hommes un avant-goût de l’éternité.

Et puis il y avait les arbres.

Des pla­tanes sur­tout, ces tche­nâr que les Per­sans vénèrent depuis des mil­lé­naires et qui peuvent vivre mille ans, dont les troncs noueux et les branches tor­tueuses racontent des his­toires que per­sonne ne sait plus lire, et aus­si des cyprès, ces sen­ti­nelles ver­ti­cales qui pointent vers le ciel comme des doigts levés vers Dieu, et des gre­na­diers aux fruits rouges comme des cœurs, et des oran­gers dont le par­fum, au prin­temps, ren­dait fou d’a­mour ceux qui le res­pi­raient, et tous ces arbres for­maient une cano­pée au-des­sus du jar­din, un toit de feuillages qui fil­trait la lumière et la trans­for­mait en den­telle, en mosaïque mou­vante, en kaléi­do­scope végétal.

Bah­ram s’ar­rê­ta au bord du bas­sin et regar­da l’eau.

Dans le reflet, il vit les arcades qui entou­raient le jar­din sur ses quatre côtés, ces deux étages de gale­ries à colonnes où s’ou­vraient les chambres de l’hô­tel, et il vit aus­si le ciel, ce ciel d’un bleu intense que seule l’I­ran pos­sède, ce bleu qui tire sur le vio­let et qui semble plus pro­fond que par­tout ailleurs, comme si le fir­ma­ment au-des­sus de ce pays était plus proche de l’in­fi­ni, et il vit son propre visage, un visage de trente-cinq ans bru­ni par le soleil des Indes, avec des yeux sombres et une barbe de trois jours, et il pen­sa que ce visage avait vieilli, que ce visage por­tait des choses qu’il ne por­tait pas autre­fois, et il détour­na le regard.

*

Les arcades.

C’é­tait là que vivait véri­ta­ble­ment l’hô­tel, dans ces gale­ries qui cou­raient tout autour du jar­din, au rez-de-chaus­sée et au pre­mier étage, et qui for­maient comme un cloître pro­fane, un espace inter­mé­diaire entre le dedans et le dehors, entre le pri­vé des chambres et le public du jar­din, un lieu de pas­sage et de pause où les clients de l’Ab­ba­si pou­vaient s’as­seoir sur des ban­quettes de pierre pour lire, pour fumer, pour conver­ser, pour sim­ple­ment regar­der le jar­din et lais­ser le temps couler.

Les arcs étaient de style safa­vide, légè­re­ment outre­pas­sés, c’est-à-dire que leur courbe dépas­sait le demi-cercle pour se refer­mer un peu sur elle-même, ce qui leur don­nait une élé­gance par­ti­cu­lière, une ten­sion conte­nue, comme un arc ban­dé qui ne décoche jamais sa flèche, et les colonnes qui les sou­te­naient étaient torses, enrou­lées sur elles-mêmes comme des ser­pents de pierre, et chaque cha­pi­teau était dif­fé­rent, sculp­té de motifs flo­raux ou géo­mé­triques qu’un arti­san ano­nyme avait inven­tés trois cents ans plus tôt et qui n’exis­taient nulle part ailleurs dans le monde.

Au rez-de-chaus­sée, les arcades abri­taient les espaces com­muns de l’hô­tel : la récep­tion, avec son comp­toir de bois sombre et ses casiers à clés en cuivre ; le petit salon de lec­ture, où des fau­teuils de cuir côtoyaient des tapis de Kashan et des lampes à abat-jour de soie ; la salle à man­ger, avec ses tables dres­sées de nappes blanches et ses chaises à haut dos­sier, où l’on ser­vait une cui­sine mi-per­sane mi-fran­çaise qui ne satis­fai­sait plei­ne­ment ni les uns ni les autres mais qui avait le mérite d’exis­ter ; et sur­tout la ter­rasse du thé, cette avan­cée cou­verte de treilles où des grappes de rai­sin pen­daient au-des­sus des tables et où se retrou­vait, chaque jour entre cinq et sept heures du soir, la petite socié­té cos­mo­po­lite qui fai­sait la répu­ta­tion de l’Abbasi.

Au pre­mier étage, les chambres.

Il y en avait trente-deux en tout, de tailles et de conforts variables, cer­taines don­nant sur le jar­din et béné­fi­ciant ain­si de la lumière dorée et du par­fum des roses, d’autres ouvrant sur des cours inté­rieures plus secrètes où le silence était plus épais encore, d’autres enfin situées dans l’aile arrière du bâti­ment et réser­vées aux clients moins for­tu­nés ou moins exi­geants, ceux qui venaient pour affaires plu­tôt que pour le plai­sir et qui ne deman­daient qu’un lit propre et un peu de tranquillité.

Les chambres sur le jar­din étaient les plus belles, et c’é­tait l’une de celles-là que Bah­ram avait réser­vée, non par vani­té mais parce qu’il pou­vait se le per­mettre depuis que son oncle Hos­sein, qui avait fait for­tune dans l’in­dus­trie tex­tile à Téhé­ran, lui avait légué en mou­rant une somme suf­fi­sante pour vivre sans sou­ci, et parce qu’il aimait se réveiller avec le chant des oiseaux et s’en­dor­mir avec le mur­mure des fon­taines, et parce que la vue du jar­din, le matin, quand la lumière était encore rose et que la rosée brillait sur les feuilles, lui don­nait le sen­ti­ment d’être exac­te­ment là où il devait être, ce qui n’est pas un sen­ti­ment si courant.

*

Un domes­tique en livrée blanche vint prendre sa valise.

C’é­tait un homme d’une cin­quan­taine d’an­nées, au visage creu­sé de rides pro­fondes, qui tra­vaillait à l’Ab­ba­si depuis si long­temps qu’il fai­sait par­tie des murs au même titre que les colonnes torses et les muqar­nas du ves­ti­bule, et Bah­ram le recon­nut immé­dia­te­ment, car il l’a­vait vu lors de cha­cun de ses séjours pré­cé­dents, tou­jours le même, tou­jours silen­cieux, tou­jours effi­cace, avec cette défé­rence impé­né­trable des vieux ser­vi­teurs qui savent tout de leurs maîtres mais ne laissent jamais rien paraître.

« Salam alei­kum, Agha Naha­van­di. Votre chambre est prête. La même que d’habitude. »

« Alei­kum salam, Hos­sein Agha. Je suis content de vous revoir. »

Le domes­tique — il s’ap­pe­lait Hos­sein lui aus­si, comme l’oncle défunt, ce qui avait tou­jours sem­blé à Bah­ram une coïn­ci­dence signi­fi­ca­tive — hocha la tête sans sou­rire, car il n’é­tait pas du genre à sou­rire, mais quelque chose dans ses yeux indi­quait qu’il était content lui aus­si, à sa manière, de revoir ce client qui ne le trai­tait pas comme un meuble et qui lui par­lait en per­san plu­tôt qu’en fran­çais, et il se mit en marche vers l’es­ca­lier qui menait au pre­mier étage.

Bah­ram le suivit.

L’es­ca­lier était étroit et raide, taillé dans la brique même du bâti­ment, et ses marches étaient usées en leur centre par trois siècles de pas, creu­sées en cuvette par les mil­liers de voya­geurs qui les avaient gra­vies avant eux, mar­chands de soie et d’é­pices, pèle­rins en route vers les lieux saints, ambas­sa­deurs et aven­tu­riers, et main­te­nant archéo­logues et espions, et cette usure, cette éro­sion lente de la pierre par le pas­sage des hommes, émou­vait Bah­ram chaque fois qu’il la voyait, car elle était la preuve tan­gible que le temps existe, que les choses durent, que nous ne sommes pas les pre­miers et ne serons pas les derniers.

Au pre­mier étage, un cou­loir cou­rait le long de la gale­rie, des­ser­vant les chambres dont les portes de bois sculp­té s’a­li­gnaient à inter­valles régu­liers, cha­cune dif­fé­rente des autres par les motifs de sa sculp­ture — ici des entre­lacs végé­taux, là des étoiles à huit branches, ailleurs des cal­li­gra­phies cou­fiques — mais toutes sem­blables par leur forme géné­rale, hautes et étroites, sur­mon­tées d’un arc en plein cintre, munies d’un heur­toir de cuivre en forme de main de Fatima.

Hos­sein Agha s’ar­rê­ta devant la sep­tième porte à droite et l’ou­vrit avec une clé qu’il por­tait à sa cein­ture, sur un anneau de fer où pen­daient des dizaines d’autres clés, et il s’ef­fa­ça pour lais­ser entrer Bahram.

La chambre.

Bah­ram y péné­tra comme on pénètre dans un lieu fami­lier qui aurait pour­tant gar­dé sa capa­ci­té d’é­ton­ne­ment, et il retrou­va tout ce qu’il avait quit­té six mois plus tôt, avant son départ pour les Indes : les murs épais comme des rem­parts, blan­chis à la chaux, où la lumière rebon­dis­sait dou­ce­ment ; le pla­fond de bois peint de motifs flo­raux rouge et or, un peu écaillé par endroits, un peu pas­sé, mais d’au­tant plus beau qu’il por­tait les marques du temps ; le sol de tomettes hexa­go­nales recou­vert en par­tie d’un tapis de Nain aux tons bleus et ivoire ; le lit de fer for­gé avec son mate­las de coton et ses draps imma­cu­lés ; la petite table de tra­vail sous la fenêtre, avec sa lampe à pétrole et son écri­toire ; le fau­teuil de rotin dans le coin, près de la niche où l’on pou­vait ran­ger des livres ; et sur­tout la fenêtre, cette fenêtre à mou­cha­ra­bieh qui don­nait sur le jar­din et par où entrait, avec la lumière tami­sée, le par­fum des roses et le mur­mure de l’eau.

Hos­sein Agha posa la valise sur le porte-bagages, au pied du lit, et se reti­ra sans un mot, refer­mant la porte der­rière lui avec cette dis­cré­tion qui était sa marque, et Bah­ram res­ta seul dans la chambre, debout au milieu de la pièce, écou­tant le silence.

Mais ce n’é­tait pas vrai­ment le silence.

C’é­tait quelque chose de plus com­plexe, de plus riche, une tex­ture sonore faite de couches super­po­sées : au fond, comme une basse conti­nue, le mur­mure de l’eau dans les canaux du jar­din ; par-des­sus, le chant inter­mit­tent des oiseaux, des moi­neaux et des mésanges qui nichaient dans les pla­tanes ; et puis, de temps en temps, un son venu de plus loin, une voix humaine dans une autre chambre, un rire sur la ter­rasse, le grin­ce­ment d’une porte, et tous ces sons se mêlaient et s’har­mo­ni­saient comme les ins­tru­ments d’un orchestre, et le résul­tat était cette chose pré­cieuse et rare qu’on appelle la paix.

Bah­ram s’ap­pro­cha de la fenêtre et regar­da le jar­din à tra­vers le moucharabieh.

Le treillis de bois décou­pait le pay­sage en frag­ments, en petits losanges de lumière et de cou­leur, et cette frag­men­ta­tion avait quelque chose de pho­to­gra­phique, comme si le mou­cha­ra­bieh était un appa­reil pri­mi­tif qui aurait cadré le réel avant même l’in­ven­tion de la pho­to­gra­phie, et Bah­ram pen­sa que c’é­tait peut-être pour cela que les Per­sans avaient inven­té le mou­cha­ra­bieh, non pas seule­ment pour se pro­té­ger du soleil ou pour pré­ser­ver l’in­ti­mi­té des femmes, mais pour apprendre à voir, pour entraî­ner l’œil à décou­per le monde en images, pour trans­for­mer le regard en art.

Il ouvrit la fenêtre.

La cha­leur entra aus­si­tôt, mais avec elle le par­fum des roses, si intense, si enivrant, qu’il fer­ma les yeux un ins­tant pour mieux le rece­voir, et il pen­sa à Fere­sh­teh, car il pen­sait tou­jours à Fere­sh­teh quand il sen­tait les roses, elle qui en met­tait dans ses che­veux, elle qui en par­fu­mait ses vête­ments, elle qui lui avait dit un jour, peu avant de mou­rir, que si elle devait reve­nir sur terre après sa mort, elle revien­drait sous la forme d’une rose, et depuis ce jour Bah­ram ne pou­vait plus sen­tir une rose sans pen­ser qu’elle était peut-être là, quelque part, dans ce parfum.

*

Il défit sa valise len­te­ment, ran­geant ses vête­ments dans l’ar­moire de bois sombre qui occu­pait un coin de la chambre, sus­pen­dant ses che­mises sur des cintres de cuivre, pliant ses pan­ta­lons sur une éta­gère, dis­po­sant ses affaires de toi­lette sur la petite tablette au-des­sus du lava­bo — car la chambre avait un lava­bo main­te­nant, avec de l’eau cou­rante, ce qui était une conces­sion à la moder­ni­té que les clients occi­den­taux exi­geaient mais que Bah­ram trou­vait légè­re­ment incon­grue dans ce décor sécu­laire, comme une montre à quartz au poi­gnet d’un derviche.

Puis il sor­tit son Lei­ca de son étui et le posa sur la table de tra­vail, à côté de la lampe.

L’ap­pa­reil était un Lei­ca III, qu’il avait ache­té d’oc­ca­sion à un pho­to­graphe alle­mand de pas­sage à Téhé­ran, trois ans plus tôt, et qui était deve­nu depuis lors le pro­lon­ge­ment de sa main, l’ex­ten­sion de son œil, l’ins­tru­ment par lequel il don­nait forme à ce qu’il voyait et à ce qu’il res­sen­tait. Il l’a­vait empor­té aux Indes, il l’a­vait empor­té à Per­sé­po­lis, il l’a­vait empor­té par­tout où son tra­vail pour Godard et pour la presse l’a­vait conduit, et l’ap­pa­reil por­tait les traces de ces voyages, des éra­flures sur le boî­tier chro­mé, une petite bosse sur le capu­chon de l’ob­jec­tif, une usure du cuir de la dra­gonne, mais il fonc­tion­nait tou­jours par­fai­te­ment, car Bah­ram en pre­nait soin comme on prend soin d’un être vivant, le net­toyant chaque soir, véri­fiant les méca­nismes, chan­geant les joints quand il le fallait.

Il avait appris la pho­to­gra­phie avec Antoin Sevruguin.

C’é­tait à Téhé­ran, quinze ans plus tôt, quand Bah­ram était encore un jeune homme qui cher­chait sa voie et que Sevru­guin était déjà une légende, le grand pho­to­graphe armé­nien qui avait docu­men­té la Perse des Qajars pen­dant un demi-siècle, qui avait pho­to­gra­phié les shahs et les men­diants, les palais et les ruines, les bazars et les déserts, et qui avait consti­tué un tré­sor de dizaines de mil­liers d’i­mages que per­sonne, hélas, ne ver­rait jamais, car une par­tie avait brû­lé dans un incen­die et le reste avait été confis­qué par les auto­ri­tés lors de la révo­lu­tion consti­tu­tion­nelle, et Sevru­guin, vieux et rui­né, avait accep­té de prendre Bah­ram comme appren­ti, de lui trans­mettre ce qu’il savait, non pas seule­ment la tech­nique mais aus­si le regard, cette façon de voir le monde qui fait la dif­fé­rence entre un pho­to­graphe et un simple opérateur.

« Regarde avant de cadrer, lui disait Sevru­guin. Regarde long­temps. Regarde jus­qu’à ce que tu aies com­pris ce que tu vois. Et seule­ment alors, déclenche. »

Bah­ram regar­dait le Lei­ca sur la table, et il pen­sait à Sevru­guin, mort depuis cinq ans main­te­nant, et il pen­sait à tout ce que le vieil Armé­nien lui avait appris, et il pen­sait aus­si à ce que Sevru­guin lui avait dit un jour, peu avant de mou­rir : « Tu es ira­nien, Bah­ram. Tu pho­to­gra­phies ton propre pays. C’est à la fois plus facile et plus dif­fi­cile que ce que j’ai fait, moi qui étais un étran­ger par­mi vous. Plus facile parce que tu com­prends ce que tu vois. Plus dif­fi­cile parce que tu risques de ne plus le voir, à force de le comprendre. »

*

Il s’al­lon­gea sur le lit sans se désha­biller, juste le temps de la sieste, cette paren­thèse sacrée que les Ira­niens res­pectent encore, même ceux qui ont adop­té les montres et les agen­das des Occi­den­taux, et il fer­ma les yeux en écou­tant les bruits de l’hô­tel, ces bruits fami­liers qui lui racon­taient la vie de l’Ab­ba­si mieux qu’au­cun guide n’au­rait pu le faire.

Il enten­dit, dans la chambre voi­sine, quel­qu’un qui dépla­çait une chaise, puis le grin­ce­ment d’une fenêtre qu’on ouvrait. Il enten­dit, plus loin, un éclat de rire fémi­nin, pro­ba­ble­ment sur la ter­rasse du thé où quelques clients avaient déjà pris place mal­gré la cha­leur. Il enten­dit le pas d’un domes­tique dans le cou­loir, ce pas feu­tré des ser­vi­teurs de l’Ab­ba­si qui avaient appris à mar­cher sans bruit, comme des fan­tômes. Il enten­dit, venant du jar­din, le cri d’un paon — car l’hô­tel avait des paons, trois ou quatre de ces oiseaux magni­fiques et stu­pides qui se pro­me­naient entre les par­terres de roses, déployant par­fois leur queue en éven­tail pour impres­sion­ner des femelles qui n’en avaient cure.

Et par-des­sus tout cela, tou­jours, le mur­mure de l’eau.

Bah­ram s’endormit.

Il rêva de Fere­sh­teh, bien sûr, comme il en rêvait sou­vent quand il dor­mait dans des lieux qu’elle n’a­vait pas connus, comme si son esprit, libé­ré par le som­meil, cher­chait à la retrou­ver dans des chambres qu’elle n’a­vait jamais habi­tées, dans des pay­sages qu’elle n’a­vait jamais vus, et dans le rêve elle lui sou­riait, elle lui disait quelque chose qu’il n’ar­ri­vait pas à entendre, elle ten­dait la main vers lui, et quand il vou­lait la prendre elle se trans­for­mait en rose, en par­fum, en rien.

Il se réveilla deux heures plus tard, la bouche sèche, le cœur ser­ré, et la lumière avait changé.

*

C’é­tait l’heure.

L’heure où l’Ab­ba­si s’é­veillait vrai­ment, où les clients sor­taient de leurs chambres comme des papillons de leurs cocons, où la ter­rasse du thé se rem­plis­sait, où les conver­sa­tions repre­naient là où la cha­leur les avait inter­rom­pues, où le jar­din lui-même sem­blait res­pi­rer plus pro­fon­dé­ment, sou­la­gé que le pire soit pas­sé, que le soleil ait enta­mé sa des­cente vers l’horizon.

Bah­ram se leva, se pas­sa de l’eau sur le visage, chan­gea de che­mise — une che­mise de coton blanc, légère, qu’il avait ache­tée à Bom­bay — et sor­tit de sa chambre.

Le cou­loir du pre­mier étage était frais et silen­cieux, éclai­ré par la lumière qui fil­trait des fenêtres don­nant sur le jar­din, et Bah­ram mar­cha len­te­ment vers l’es­ca­lier, s’ar­rê­tant par­fois pour regar­der un détail qu’il n’a­vait jamais remar­qué aupa­ra­vant, une fis­sure dans le mur, une ins­crip­tion à demi effa­cée, une trace de pas sur les tomettes, ces signes infimes par les­quels un lieu raconte son his­toire à ceux qui savent les lire.

Il des­cen­dit l’es­ca­lier usé et tra­ver­sa le ves­ti­bule aux muqar­nas, et il débou­cha à nou­veau dans le jar­din, mais le jar­din n’é­tait plus le même, car la lumière n’é­tait plus la même, car rien n’est jamais le même deux fois, car le temps est un fleuve, comme disait Héra­clite que les Per­sans ne connais­saient pas mais dont ils auraient approu­vé la sagesse.

Le soleil était bas main­te­nant, et ses rayons arri­vaient presque à l’ho­ri­zon­tale, rasant les cimes des pla­tanes, dorant les briques des arcades, allon­geant les ombres sur les allées de gra­vier, et cette lumière oblique trans­for­mait le jar­din en théâtre, en scène baroque où chaque rosier deve­nait un per­son­nage, où chaque fon­taine deve­nait un chœur, où chaque pas de celui qui mar­chait deve­nait une entrée.

Bah­ram tra­ver­sa le jar­din en direc­tion de la ter­rasse du thé.

Elle était déjà presque pleine.

Il y avait là, comme chaque jour à cette heure, ce petit monde cos­mo­po­lite qui fai­sait de l’Ab­ba­si un lieu si par­ti­cu­lier, si dif­fé­rent des autres hôtels d’O­rient où l’on ne croi­sait que des fonc­tion­naires pres­sés et des mar­chands taci­turnes : des archéo­logues euro­péens qui dis­cu­taient de tes­sons et de stra­ti­gra­phies, des diplo­mates bri­tan­niques qui siro­taient leur gin-tonic avec une dis­tinc­tion étu­diée, des aven­tu­rières anglaises en pan­ta­lons de toile qui avaient tra­ver­sé le désert à dos de cha­meau et qui s’en van­taient sans ver­gogne, des mar­chands d’an­ti­qui­tés aux regards fuyants, des jour­na­listes en quête de scoops, des espions qui ne s’a­vouaient pas comme tels mais que tout le monde recon­nais­sait, et au milieu de tout cela quelques Ira­niens, des membres de l’é­lite téhé­ra­naise qui venaient à Ispa­han pour affaires ou pour le plai­sir, et qui regar­daient tous ces étran­gers avec un mélange de curio­si­té et de défiance.

Bah­ram cher­cha une place du regard.

C’est alors qu’il aper­çut André Godard, à la table la plus proche de la fon­taine, et que Godard l’a­per­çut aus­si et lui fit signe de le rejoindre, et que Bah­ram, tra­ver­sant la ter­rasse sous les regards qui ne savaient pas très bien où le situer, alla s’as­seoir en face du Fran­çais, dans l’ombre fraîche de la treille où pen­daient des grappes de rai­sin vert.

Mais à la table voi­sine, il y avait quel­qu’un d’autre.

Un homme âgé, la soixan­taine peut-être, vêtu avec une élé­gance désuète, un cos­tume de lin clair qui avait dû être très beau vingt ans plus tôt, une cra­vate de soie fanée, et sur la tête — détail incon­gru, détail pro­vo­ca­teur en ces temps de moder­ni­sa­tion for­cée — un kolah qajar, ce bon­net d’as­tra­kan noir que por­taient les aris­to­crates de l’an­cienne dynas­tie et que Reza Shah avait inter­dit au pro­fit du cha­peau occidental.

L’homme buvait son thé seul, avec une len­teur cal­cu­lée, et il regar­dait les clients de l’hô­tel avec un demi-sou­rire qui pou­vait être de l’a­mu­se­ment ou du mépris, et Bah­ram, sans savoir pour­quoi, sen­tit son regard s’at­tar­der sur cette figure, comme si quelque chose en elle annon­çait déjà ce qui allait suivre.

« Vous connais­sez Jalal Mos­tow­fi ? » deman­da Godard à voix basse, sui­vant le regard de Bahram.

Bah­ram secoua la tête.

« Un aris­to­crate de l’an­cien régime. Sa famille a ser­vi les Qajars pen­dant des géné­ra­tions. Il vit ici main­te­nant, à l’hô­tel. Il n’a plus de mai­son. Il vend les tré­sors de sa famille, pièce par pièce, aux col­lec­tion­neurs et aux musées. Un homme amer, Naha­van­di. Un homme dangereux. »

Bah­ram regar­da à nou­veau Jalal Mos­tow­fi, et cette fois leurs regards se croi­sèrent, et le vieil aris­to­crate leva son verre de thé dans sa direc­tion, un geste de salut ou de défi, et Bah­ram incli­na la tête en retour, sans sou­rire, car il avait com­pris que quelque chose venait de commencer.

« Ne te fie pas à ce monde, car il est infidèle,

Cette vieille sor­cière a déjà épou­sé mille maris… »

C’é­tait Hafez, bien sûr. C’é­tait tou­jours Hafez quand il s’a­gis­sait de méfiance et de luci­di­té, et Bah­ram but son thé en silence, et la nuit tom­ba len­te­ment sur le jar­din de l’Ab­ba­si, et les lampes s’al­lu­mèrent une à une sous les arcades, et quelque part dans l’hô­tel, dans une chambre ou dans un cou­loir, quelque chose se pré­pa­rait que per­sonne ne pou­vait encore deviner.

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