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Tarab

Tarab

Cha­pitres 13 à 18

Cha­pitre 13

L’ar­ri­vée de l’Étoile

Elle arri­va un vendredi.

Un ven­dre­di de mai, à seize heures, dans une Packard noire dont le chauf­feur por­tait des gants blancs, et il fai­sait ce temps d’A­lexan­drie qui n’est ni beau ni mau­vais mais qui est quelque chose d’autre, quelque chose qui n’a de nom dans aucune langue météo­ro­lo­gique, un temps de lumière blanche et de vent tiède et de ciel immense et de mer étale, un temps qui semble attendre quelque chose, un temps de veille, et la ville, ce ven­dre­di de mai, atten­dait en effet quelque chose, et ce quelque chose des­cen­dit de la Packard noire devant le Cecil Hotel à seize heures trois minutes, et les deux ascen­seurs en bois de noyer ciré, au même ins­tant, s’im­mo­bi­li­sèrent cha­cun à un étage dif­fé­rent — le pre­mier au deuxième, le second au qua­trième — comme s’ils avaient rete­nu leur souffle.

Has­san était à son poste.

Il la vit avant de la voir — c’est-à-dire qu’il sen­tit quelque chose chan­ger dans l’air du hall avant même que la porte tour­nante ne com­mence à tour­ner, quelque chose d’im­per­cep­tible, un chan­ge­ment de pres­sion, de den­si­té, de tem­pé­ra­ture, comme si l’air lui-même savait qui allait entrer et se pré­pa­rait, s’or­don­nait, se com­po­sait, de la même manière que l’air d’une salle de concert se com­pose dans les secondes qui pré­cèdent l’en­trée de l’ar­tiste, ces secondes de silence abso­lu où la salle cesse d’être une salle et devient un ins­tru­ment, un ins­tru­ment accor­dé par l’at­tente, un ins­tru­ment qui ne joue pas encore mais qui est prêt à jouer.

La porte tour­nante tourna.

Il y avait une foule dehors — Has­san ne savait pas d’où elle venait, elle s’é­tait ras­sem­blée comme les foules se ras­semblent à Alexan­drie, par géné­ra­tion spon­ta­née, par le même méca­nisme mys­té­rieux qui fait que les oiseaux se ras­semblent sur un fil télé­gra­phique sans que per­sonne les ait convo­qués, et cette foule, qui n’é­tait pas immense mais qui était dense, com­pacte, vibrante, regar­dait la Packard noire et la porte du Cecil avec cette inten­si­té que le peuple égyp­tien réserve à deux choses seule­ment : la musique et Dieu, et par­fois les deux en même temps, parce que la fron­tière entre les deux, en Égypte, a tou­jours été poreuse.

Elle entra.

Has­san vit d’a­bord les hommes — deux hommes qui la pré­cé­daient, qui mar­chaient devant elle non pas pour lui ouvrir le che­min mais pour annon­cer sa venue, comme les étoiles du matin annoncent le soleil, et ces deux hommes étaient Ahmed Rami et Moha­med El-Qasab­gi, et Has­san ne les connais­sait pas de vue mais il les connais­sait de répu­ta­tion, il connais­sait leurs noms comme tout Égyp­tien connais­sait leurs noms, les noms des hommes qui écri­vaient les mots et jouaient la musique qui don­naient à la voix d’Oum Kal­thoum la matière sur laquelle elle tra­vaillait, la pâte qu’elle pétris­sait et repé­tris­sait et trans­for­mait en quelque chose qui n’é­tait plus des mots ni de la musique mais cette chose sans nom qui fai­sait pleu­rer les hommes et prier les femmes et taire les enfants.

Ahmed Rami avait qua­rante ans. Il était petit, mince, avec une mous­tache soi­gnée et des yeux d’une tris­tesse si pro­fonde qu’on aurait pu y plon­ger sans jamais tou­cher le fond, la tris­tesse d’un homme qui avait écrit cent trente chan­sons d’a­mour pour une femme qui ne l’ai­me­rait jamais et qui le savait et qui conti­nuait d’é­crire, parce que l’é­cri­ture était la seule forme d’a­mour qui ne néces­si­tait pas de réci­pro­ci­té, la seule forme d’a­mour qui se suf­fi­sait à elle-même, la seule forme d’a­mour qui n’a­vait pas besoin d’être aimée en retour pour exis­ter. Il avait étu­dié à la Sor­bonne. Il avait tra­duit Omar Khayyam du per­san en arabe. Il avait lu toute la poé­sie fran­çaise — Bau­de­laire, Ver­laine, Rim­baud, Mal­lar­mé — et il avait rap­por­té de Paris une mélan­co­lie sup­plé­men­taire qui s’é­tait ajou­tée à sa mélan­co­lie égyp­tienne comme une couche de ver­nis s’a­joute à un tableau, en l’as­som­bris­sant et en le protégeant.

Moha­med El-Qasab­gi avait qua­rante-neuf ans. C’é­tait un homme mas­sif, silen­cieux, avec des mains de pay­san et des doigts de magi­cien, des doigts qui sur les cordes du oud fai­saient des choses que les lois de la phy­sique ne pou­vaient pas expli­quer et que les lois de la musique n’a­vaient pas pré­vues, et il por­tait son oud dans un étui de cuir noir qu’il ne quit­tait jamais, qu’il posait à côté de lui quand il s’as­seyait et qu’il repre­nait quand il se levait, comme un sol­dat porte son arme ou un prêtre sa croix, et cet étui de cuir noir était la seule chose au monde qu’il aimait sans réserve, la seule chose qui ne le déce­vait jamais, parce que le oud, contrai­re­ment aux femmes et aux amis et aux gou­ver­ne­ments, ne chan­geait pas d’avis.

Rami et El-Qasab­gi entrèrent dans le hall du Cecil et se ran­gèrent de part et d’autre de la porte tour­nante, comme deux piliers d’un temple, et entre les deux piliers, enca­drée par le poète et le musi­cien, elle apparut.

*

Elle était plus jeune que Has­san ne l’a­vait imaginée.

Vingt-sept ans. Vingt-sept ans seule­ment, et pour­tant sa voix — cette voix qu’il enten­dait depuis des années dans les cafés et les rues et les cui­sines et les cages d’es­ca­lier — cette voix appar­te­nait à un visage de vingt-sept ans, un visage rond et calme et beau d’une beau­té qui n’é­tait pas la beau­té des actrices ni la beau­té des femmes du monde mais une beau­té ter­rienne, solide, une beau­té de terre et d’eau, la beau­té d’une femme qui avait gran­di dans le Del­ta, dans un vil­lage du Del­ta, fille d’un imam de vil­lage, et qui avait dans les traits cette assu­rance tran­quille des gens qui viennent de la terre et qui savent que la terre est plus durable que tout, plus durable que les villes et les hôtels et les empires et les chansons.

Elle por­tait une robe moderne — pas une robe occi­den­tale, pas une robe tra­di­tion­nelle, une robe qui était entre les deux, une robe de soie vert sombre qui disait : je suis d’i­ci et je suis d’ailleurs, je suis ancienne et je suis nou­velle, je suis la fille de l’i­mam et je suis l’É­toile de l’O­rient, et ces deux choses ne sont pas contra­dic­toires, elles sont la même chose vue sous deux lumières dif­fé­rentes. Ses che­veux étaient libres — noirs, épais, ondu­lés, tom­bant sur les épaules avec cette pesan­teur de rideau de velours qui est la pesan­teur des che­veux qui n’ont jamais été cou­pés court ni teints ni trai­tés, des che­veux comme la terre du Del­ta, lourds et noirs et fer­tiles. Et elle tenait un fou­lard de soie — un fou­lard qu’elle ne por­tait pas autour du cou mais qu’elle tenait à la main, plié, comme un acces­soire qu’elle n’a­vait pas encore déci­dé d’u­ti­li­ser, et qui devien­drait, sur scène, le fou­lard qu’elle tor­tille­rait et déchi­re­rait len­te­ment pen­dant qu’elle chan­tait, le fou­lard qui était le baro­mètre de son émo­tion, le fou­lard qui disait ce que la voix ne pou­vait pas dire, parce que la voix disait tout et que le fou­lard disait le reste, c’est-à-dire l’indicible.

Elle tra­ver­sa le hall.

Has­san la regar­da tra­ver­ser le hall comme on regarde un phé­no­mène natu­rel — une aurore boréale, une éclipse, une vague immense qui s’ap­proche du rivage et dont on ne peut pas détour­ner le regard même si l’on sait qu’elle va tout empor­ter. Elle mar­chait len­te­ment, avec une assu­rance qui n’é­tait pas de l’ar­ro­gance mais de la cer­ti­tude, la cer­ti­tude d’une femme qui sait exac­te­ment qui elle est et ce qu’elle vaut et qui n’a besoin de per­sonne pour le lui confir­mer, et cette cer­ti­tude, dans un hôtel où per­sonne n’é­tait cer­tain de rien — où le Comte n’é­tait pas cer­tain d’être un comte et Vit­to­ria pas cer­taine d’être une chan­teuse et Poole pas cer­tain d’être un repré­sen­tant en tex­tiles et Metz­ger pas cer­tain que son hôtel sur­vi­vrait et Has­san pas cer­tain que ses feuillets valaient quelque chose —, cette cer­ti­tude était comme un coup de ton­nerre par temps clair, un rap­pel bru­tal et magni­fique de ce que c’est qu’être soi-même, entiè­re­ment soi-même, sans masque et sans détour.

Les employés du Cecil se figèrent. Le gar­çon qui tra­ver­sait le hall avec un pla­teau de thé s’ar­rê­ta en plein pas, le pla­teau en équi­libre sur une main, et res­ta ain­si, sta­tu­fié, le temps qu’elle passe devant lui. Les femmes de chambre qui des­cen­daient l’es­ca­lier s’ar­rê­tèrent sur la der­nière marche et res­tèrent là, ser­rées les unes contre les autres, comme des spec­ta­trices au bal­con d’un théâtre. Nikos le récep­tion­niste se leva de sa chaise — il ne se levait jamais pour les clients, jamais, c’é­tait un prin­cipe, mais cette fois ses jambes le levèrent avant que son prin­cipe n’ait eu le temps de les en empê­cher, et il se tint debout der­rière son comp­toir avec l’ex­pres­sion d’un homme qui vient de voir pas­ser quelque chose qu’il n’ou­blie­ra jamais.

Elle arri­va devant le comp­toir de Hassan.

Elle s’ar­rê­ta. Elle le regar­da — Has­san, le concierge, le gar­çon de vingt-trois ans der­rière son comp­toir de marbre, avec sa veste d’u­ni­forme et ses feuillets cachés et ses quatre langues et demie et sa dévo­tion silen­cieuse. Elle le regar­da avec des yeux qui ne le voyaient pas comme un concierge mais comme un être humain, ce qui était, dans un hôtel de luxe en 1931, aus­si rare et aus­si pré­cieux qu’un dia­mant dans une mer­ce­rie, et elle sou­rit, un sou­rire qui n’é­tait pas le sou­rire pro­fes­sion­nel de l’ar­tiste ni le sou­rire poli de la cliente mais un sou­rire simple, un sou­rire de femme qui entre dans un endroit nou­veau et qui le trouve beau, et elle dit, en arabe :

— Ahlan. Gamil awi hena.

Bon­jour. C’est très beau ici.

Has­san ouvrit la bouche pour répondre. Ses lèvres bou­gèrent. Aucun son ne sor­tit. Pas un mot. Pas une syl­labe. Rien. Ses quatre langues et demie l’a­vaient aban­don­né en même temps, comme un orchestre qui cesse de jouer d’un coup, tous les ins­tru­ments à la fois, et il res­ta là, la bouche ouverte, les mains à plat sur le marbre, les yeux fixés sur le visage d’Oum Kal­thoum, et le silence de Has­san était si plein, si dense, si élo­quent dans sa stu­peur, que la chan­teuse sou­rit une deuxième fois, et ce deuxième sou­rire était plus doux que le pre­mier, plus tendre, le sou­rire d’une femme qui com­prend ce que son propre visage fait aux gens et qui n’en abuse jamais et qui en est tou­jours un peu éton­née, comme quel­qu’un qui pos­sède un don et qui ne s’y habi­tue pas.

Rami, der­rière elle, posa une main sur l’é­paule d’El-Qasab­gi. El-Qasab­gi ser­ra l’é­tui de son oud contre sa poi­trine. Ils connais­saient cette scène — ils l’a­vaient vue dans tous les hôtels et dans toutes les villes et dans tous les théâtres du monde arabe, cette scène où quel­qu’un voit Oum Kal­thoum pour la pre­mière fois et perd la parole, et c’é­tait une scène qui ne les émou­vait plus ou qui les émou­vait tou­jours, ce qui est la même chose, l’ha­bi­tude et l’é­mo­tion coexis­tant chez les com­pa­gnons d’Oum Kal­thoum comme la pluie et le soleil coexistent dans le ciel d’Alexandrie.

Elle mon­ta à sa suite. La suite 201. La suite que Metz­ger avait pré­pa­rée avec ses tubé­reuses et ses jas­mins et ses fruits et son gra­mo­phone absurde. Elle entra. Elle posa le fou­lard de soie sur le lit. Elle alla à la fenêtre. La Médi­ter­ra­née était là — immense, bleue, immo­bile, indif­fé­rente aux chan­teuses et aux hôtels et aux foules et aux hommes qui perdent la parole.

Rami se tint dans l’en­ca­dre­ment de la porte. Il la regar­dait. Il la regar­dait tou­jours. Il la regar­de­rait tou­jours. Depuis quinze ans qu’il écri­vait pour elle, depuis quinze ans qu’il met­tait ses mots dans sa bouche et que ces mots reve­naient trans­for­més, mécon­nais­sables, subli­més, depuis quinze ans qu’il l’ai­mait avec la patience insen­sée du poète qui sait que l’a­mour non réci­proque est le seul amour qui dure, parce qu’il n’est jamais enta­mé par le réel, jamais abî­mé par le quo­ti­dien, jamais usé par la pos­ses­sion — depuis quinze ans il la regar­dait et chaque fois c’é­tait la pre­mière fois.

El-Qasab­gi entra dans la chambre voi­sine. Il ouvrit l’é­tui de son oud. Il en sor­tit l’ins­tru­ment — un oud en bois de rose, avec une table d’har­mo­nie en épi­céa et onze cordes qui brillaient dans la lumière de la fenêtre comme des fils d’or, et il s’as­sit sur le bord du lit et il accor­da l’ins­tru­ment, corde par corde, note par note, avec la len­teur minu­tieuse de l’homme qui sait que l’ac­cord est le com­men­ce­ment de tout, que la musique com­mence non pas quand on joue mais quand on accorde, que l’ac­cord est la prière qui pré­cède le miracle, et les sons de l’ac­cor­dage — ces sons brefs, secs, répé­tés, ces notes soli­taires qui cherchent leur jumelle — tra­ver­sèrent la cloi­son et arri­vèrent dans la suite 201 où Oum Kal­thoum regar­dait la mer, et elle tour­na la tête vers la cloi­son et écou­ta les notes d’El-Qasab­gi avec un sou­rire qui était un troi­sième sou­rire, dif­fé­rent des deux pre­miers, un sou­rire intime, un sou­rire de musi­cienne, le sou­rire de quel­qu’un qui entend l’ins­tru­ment qui sera son par­te­naire ce soir et les soirs sui­vants et qui recon­naît dans l’ac­cor­dage du oud une voix fami­lière, une voix amie, la seule voix au monde qui pou­vait répondre à la sienne.

*

L’a­près-midi, elle répéta.

Per­sonne ne lui avait deman­dé de répé­ter. Per­sonne ne lui avait dit : il y a une salle de répé­ti­tion, il y a un pia­no, il y a un espace inso­no­ri­sé. Elle n’a­vait pas besoin de tout cela. Elle répé­tait dans sa chambre, dans la suite 201, avec le oud d’El-Qasab­gi dans la chambre voi­sine pour seul accom­pa­gne­ment, et elle répé­tait comme elle res­pi­rait — natu­rel­le­ment, sans effort appa­rent, sans échauf­fe­ment visible, sans voca­lise ni gamme ni exer­cice, elle ouvrait sim­ple­ment la bouche et la voix sor­tait, et la voix qui sor­tait de sa bouche dans la suite 201 du Cecil Hotel d’A­lexan­drie tra­ver­sa les murs et les pla­fonds et les plan­chers et les portes et les fenêtres et les rideaux et l’air et le temps et l’es­pace et attei­gnit chaque être vivant dans l’hôtel.

La voix monta.

Elle mon­ta du deuxième étage vers le troi­sième et du troi­sième vers le qua­trième et du qua­trième vers le toit et du toit vers le ciel, et en même temps elle des­cen­dit du deuxième étage vers le pre­mier et du pre­mier vers le rez-de-chaus­sée et du rez-de-chaus­sée vers le sous-sol où les cui­si­niers cou­paient des oignons et où les larmes qu’ils pleu­raient en cou­pant les oignons se mêlèrent aux larmes qu’ils pleu­raient en enten­dant la voix, et per­sonne ne sut plus quelles larmes étaient les larmes des oignons et quelles larmes étaient les larmes de la voix, ce qui n’a­vait d’ailleurs aucune impor­tance, les larmes étant toutes faites de la même eau.

Et chaque per­sonne dans l’hô­tel enten­dit la voix et chaque per­sonne dans l’hô­tel fut atteinte dif­fé­rem­ment, comme chaque plante dans un jar­din est atteinte dif­fé­rem­ment par la pluie, les roses absor­bant la pluie par les pétales et les cac­tus par les racines et les arbres par les feuilles, mais c’est la même pluie, la même eau, le même ciel.

Has­san, au rez-de-chaus­sée, fer­ma les yeux. Ses mains, posées à plat sur le marbre, trem­blèrent — ses mains qui ne trem­blaient jamais, ses mains de concierge qui avaient appris l’im­mo­bi­li­té comme d’autres apprennent le pia­no, ses mains trem­blèrent, et ce trem­ble­ment était le pre­mier geste sin­cère que ses mains fai­saient au Cecil depuis qua­torze mois, le pre­mier geste qui n’ap­par­te­nait pas au concierge mais à Hassan.

Le Comte, dans sa chambre du deuxième étage, s’ar­rê­ta de comp­ter l’argent de Madame Anas­ta­siou. Les billets étaient éta­lés sur le lit — des livres égyp­tiennes, des livres ster­ling, quelques francs fran­çais — et le Comte, qui comp­tait son argent tous les soirs avec la méti­cu­lo­si­té d’un homme dont la sur­vie dépend des chiffres, lais­sa les billets là où ils étaient, sur le lit, et il s’as­sit et il écou­ta, et pen­dant que la voix mon­tait et tour­nait et redes­cen­dait et remon­tait, le Comte ces­sa de pen­ser à l’argent, ce qui ne lui était pas arri­vé depuis si long­temps qu’il avait oublié que c’é­tait possible.

Vit­to­ria, qui était venue au Cecil pour prendre le thé — son excuse habi­tuelle pour entrer dans le monde du Cecil, le thé étant le pas­se­port le moins cher pour les classes supé­rieures —, Vit­to­ria se figea dans le salon du rez-de-chaus­sée, la tasse de thé à mi-che­min entre la sou­coupe et sa bouche, et la voix qui des­cen­dait du deuxième étage la frap­pa en pleine poi­trine comme un coup de poing invi­sible, un coup qui n’é­tait pas violent mais qui était pro­fond, un coup qui enfon­çait quelque chose dans un endroit d’elle qui n’a­vait pas de nom, et elle repo­sa la tasse sans la boire et res­ta assise, immo­bile, les yeux grands ouverts, comme quel­qu’un qui vient de com­prendre que le che­min qu’il a pris est le bon che­min et que le bon che­min est plus dif­fi­cile et plus beau et plus effrayant que tout ce qu’il avait imaginé.

Mau­gham, dans sa chambre du troi­sième étage, leva les yeux de son car­net. Il était en train d’é­crire — des notes, des obser­va­tions, des phrases qui fini­raient peut-être dans une nou­velle, dans un roman, dans un tiroir — et la voix qui mon­tait du deuxième étage s’in­tro­dui­sit dans sa chambre par la fenêtre ouverte, parce que Mau­gham gar­dait tou­jours la fenêtre ouverte, les fenêtres fer­mées étant pour lui une forme d’é­touf­fe­ment, et la voix entra par la fenêtre et se posa sur son car­net et sur ses mots et sur ses phrases comme un oiseau se pose sur une branche, et Mau­gham leva les yeux et regar­da la fenêtre et ne vit que le ciel, le ciel blanc d’A­lexan­drie, et dans ce ciel la voix.

Coward, au pia­no du salon, reti­ra ses mains des touches. Il jouait quelque chose — un air à lui, un air qu’il com­po­sait au fur et à mesure, un air de rien, un air de pas­sage — et quand la voix d’Oum Kal­thoum des­cen­dit du deuxième étage et entra dans le salon, Coward reti­ra ses mains des touches avec la déli­ca­tesse d’un homme qui retire ses chaus­sures en entrant dans un temple, parce que jouer du pia­no en même temps que cette voix aurait été non pas une faute de goût mais un blas­phème, et Coward, qui ne croyait en rien, pas même en lui-même, croyait suf­fi­sam­ment en cette voix pour se taire.

Poole, dans la chambre 307, regar­da le pla­fond. Le pla­fond était blanc. La voix venait de sous le pla­fond — du deuxième étage, un étage plus bas — et Poole, allon­gé sur son lit avec son Times et sa pipe éteinte, regar­da le pla­fond comme si le pla­fond était deve­nu trans­pa­rent et qu’il pou­vait voir, à tra­vers la pierre et le plâtre et le bois, la femme qui chan­tait, et pen­dant un ins­tant — un ins­tant si bref qu’il n’exis­ta peut-être pas, un ins­tant que per­sonne ne vit et que per­sonne ne sau­rait jamais — le visage de sable de Poole chan­gea, et ce qui appa­rut sous le sable, sous la couche géo­lo­gique de l’ha­bi­tude et du métier et du secret, ce qui appa­rut fut le visage d’un homme qui écoute quelque chose de beau et qui le sait et qui ne peut rien y faire.

Metz­ger, dans son bureau, sou­rit. Il sou­rit pour la pre­mière fois depuis des semaines — un vrai sou­rire, pas le sou­rire pro­fes­sion­nel du pro­prié­taire, pas le sou­rire inquiet de l’homme qui sur­veille les cuivres et les draps et les comptes, un sou­rire de joie pure, la joie de l’homme qui a construit un hôtel et qui entend, dans cet hôtel, la plus grande voix du monde, et qui se dit : voi­là, c’est pour ça, c’est pour ce moment-là que les murs ont été éle­vés et les ascen­seurs ins­tal­lés et les cuivres polis et le marbre posé, c’est pour qu’un jour cette voix rem­plisse ces murs et ces étages et ces chambres et ce hall et ce bar et cette ter­rasse, et que les murs et les étages et les chambres et le hall et le bar et la ter­rasse soient, pour une heure, pour un après-midi, pour le temps d’une répé­ti­tion qui n’est pas un concert mais qui est plus qu’un concert parce qu’elle est invo­lon­taire, parce qu’elle est offerte sans être deman­dée, parce qu’elle est gra­tuite et que la gra­tui­té est la forme la plus haute du don — que les murs soient pour une heure l’é­crin de cette voix.

*

La répé­ti­tion dura une heure.

El-Qasab­gi jouait du oud dans la chambre voi­sine. Le oud et la voix s’en­tre­la­cèrent — le oud qui posait une phrase musi­cale, la voix qui la repre­nait et la trans­for­mait, le oud qui répon­dait et qui était trans­for­mé à son tour, un dia­logue entre un homme et une femme qui ne se par­laient pas avec des mots mais avec de la musique, un dia­logue vieux comme le monde, le dia­logue d’Or­phée et d’Eu­ry­dice, le dia­logue de David et de sa harpe, le dia­logue de l’âme et du corps, et ce dia­logue mon­tait et des­cen­dait dans le Cecil Hotel comme la marée monte et des­cend sur une plage, en lais­sant sur le sable, à chaque pas­sage, des coquillages et des algues et des bouts de bois et des étoiles de mer et d’autres choses que la mer avait prises quelque part et qu’elle dépo­sait là, en cadeau, en offrande, en souvenir.

Per­sonne dans l’hô­tel ne bou­gea pen­dant une heure.

Per­sonne ne mon­ta dans les ascen­seurs. Per­sonne ne tra­ver­sa le hall. Per­sonne ne com­man­da de thé ni de gim­let ni de whis­ky-soda. Per­sonne ne deman­da ses clés au concierge. Per­sonne ne posa de valise. Per­sonne ne tour­na la porte tour­nante. L’hô­tel tout entier était figé dans l’é­coute, sus­pen­du dans la voix, tenu en l’air par la musique comme un oiseau est tenu en l’air par le vent, et ce moment — ce moment d’im­mo­bi­li­té col­lec­tive, ce moment où deux cents per­sonnes dans un hôtel de six étages ces­sèrent simul­ta­né­ment de faire ce qu’elles fai­saient et se mirent à écou­ter la même chose — ce moment fut peut-être le seul moment de véri­té que le Cecil Hotel connut jamais, le seul moment où tous les masques tom­bèrent en même temps, non pas parce que quel­qu’un les avait arra­chés mais parce que la voix les avait ren­dus inutiles.

Puis la voix se tut.

El-Qasab­gi joua encore quelques notes — des notes qui cher­chaient la voix et qui ne la trou­vaient plus, des notes orphe­lines, des notes qui disaient : où es-tu ? reviens — puis le oud se tut aussi.

Le silence qui sui­vit était un silence plein. Un silence qui conte­nait tout ce que la voix avait dit et tout ce qu’elle n’a­vait pas dit et tout ce qu’elle dirait le soir du concert. Un silence qui était la conti­nua­tion de la musique par d’autres moyens. Un silence qui était, en soi, une forme de tarab.

Puis l’hô­tel se remit en marche. Les ascen­seurs reprirent leur mon­tée et leur des­cente. La porte tour­nante tour­na. Gior­gos reprit ses verres. Has­san rou­vrit les yeux. Mau­gham reprit son car­net. Coward repo­sa ses mains sur le cla­vier. Le gar­çon au pla­teau de thé — celui qui s’é­tait figé en plein pas une heure plus tôt — décou­vrit que le thé était froid, et il retour­na aux cui­sines en com­man­der un nou­veau, et les cui­si­niers, qui avaient ces­sé de cou­per les oignons et qui les reprirent, pleu­rèrent de nou­veau, et les larmes étaient les mêmes larmes qu’a­vant, les larmes des oignons et les larmes de la voix, mêlées, indis­cer­nables, comme tout était indis­cer­nable au Cecil Hotel d’A­lexan­drie en ce ven­dre­di de mai 1931, comme le vrai et le faux étaient indis­cer­nables, comme le masque et le visage étaient indis­cer­nables, comme l’art et la vie étaient indis­cer­nables, et c’est pré­ci­sé­ment cette indis­cer­na­bi­li­té qui fai­sait de cet endroit et de ce moment quelque chose d’u­nique, quelque chose qui ne se repro­dui­rait plus, quelque chose qui avait la beau­té ter­rible et fugi­tive des choses qui ne durent pas et qui, parce qu’elles ne durent pas, durent pour toujours.

Cha­pitre 14

Confes­sions au bar

Quelque chose avait chan­gé au Cecil Hotel et per­sonne ne savait dire exac­te­ment quoi, de la même manière que per­sonne ne sait dire exac­te­ment à quel moment de la jour­née le matin cesse d’être le matin et devient l’a­près-midi — il n’y a pas de fron­tière, pas de ligne, pas de point pré­cis, il y a un glis­se­ment, une tran­si­tion imper­cep­tible, et quand on s’en aper­çoit il est trop tard, le matin est par­ti et l’a­près-midi est là, et la lumière n’est plus la même, et l’air n’est plus le même, et les gens ne sont plus les mêmes, et c’est exac­te­ment ce qui s’é­tait pas­sé au Cecil depuis l’ar­ri­vée d’Oum Kal­thoum — la lumière n’é­tait plus la même, l’air n’é­tait plus le même, les gens n’é­taient plus les mêmes, et si l’on avait deman­dé à Gior­gos, qui connais­sait l’hô­tel mieux que qui­conque puis­qu’il en était le bar­man et que les bar­mans connaissent les hôtels comme les confes­seurs connaissent les églises, c’est-à-dire par le péché, si l’on avait deman­dé à Gior­gos ce qui avait chan­gé, il aurait dit, en haus­sant ses épaules de Smyr­niote : les gens sont plus vrais.

C’é­tait le soir de l’ar­ri­vée. Le bar était plein — plus plein que d’ha­bi­tude, comme si la pré­sence d’Oum Kal­thoum au deuxième étage avait créé un champ gra­vi­ta­tion­nel qui atti­rait les gens vers le rez-de-chaus­sée, vers le bar, vers cet endroit où l’on pou­vait s’as­seoir avec un verre et par­ler de ce qui venait de se pas­ser, de cette heure de répé­ti­tion qui avait figé l’hô­tel tout entier, de cette voix qui avait tra­ver­sé les murs et les pla­fonds comme si les murs et les pla­fonds n’exis­taient pas.

L’at­mo­sphère était élec­trique — pas l’élec­tri­ci­té ner­veuse des soirs de crise, l’élec­tri­ci­té dorée des soirs de grâce, cette élec­tri­ci­té qui cir­cule entre les gens quand quelque chose de beau vient d’ar­ri­ver et que per­sonne ne sait encore ce que ça signi­fie mais que tout le monde sent que ça signi­fie quelque chose, et cette igno­rance par­ta­gée, cette stu­peur col­lec­tive devant la beau­té, créait entre les clients du bar du Cecil un lien qui n’exis­tait pas la veille, un lien qui ne dure­rait peut-être pas demain, mais qui ce soir, dans cette lumière de lampes et de cuivre et de miroirs fumés, était aus­si réel qu’un pont, aus­si solide qu’un serment.

*

Coward trou­va Ahmed Rami au bout du comptoir.

Rami buvait du thé — pas de l’al­cool, jamais d’al­cool, Rami ne buvait pas, Rami n’a­vait pas besoin de boire, l’a­mour non réci­proque étant en soi une ivresse suf­fi­sante, une ivresse per­ma­nente, une ivresse qui ne lais­sait pas de gueule de bois mais qui ne lais­sait pas de répit non plus. Il était assis sur un tabou­ret avec sa mous­tache soi­gnée et ses yeux de puits, et il regar­dait son verre de thé avec l’at­ten­tion de quel­qu’un qui cherche au fond du verre la réponse à une ques­tion qu’il ne for­mu­le­rait jamais.

Coward s’as­sit à côté de lui. Il ne deman­da pas la per­mis­sion — non pas par impo­li­tesse, mais parce que Coward avait com­pris, avec cette intui­tion des gens de théâtre qui est plus rapide et plus fiable que n’im­porte quel rai­son­ne­ment, que Rami avait besoin de par­ler, que Rami avait besoin que quel­qu’un s’as­soie à côté de lui et lui donne l’oc­ca­sion de dire des choses qu’il ne disait à per­sonne, des choses qui tour­naient dans sa tête depuis quinze ans et qui avaient besoin d’une porte de sortie.

— Vous êtes le poète, dit Coward en fran­çais, parce qu’il avait appris — de Mau­gham, pro­ba­ble­ment, ou de Gerald, ou de l’air d’A­lexan­drie qui trans­por­tait les infor­ma­tions comme le vent trans­porte le pol­len — que Rami par­lait fran­çais. Vous êtes celui qui écrit les chansons.

Rami leva les yeux de son thé. Il regar­da Coward avec une expres­sion de méfiance polie — la méfiance des gens qui ont l’ha­bi­tude d’être appro­chés pour leur proxi­mi­té avec quel­qu’un de célèbre et qui se demandent tou­jours si l’in­té­rêt qu’on leur porte est pour eux ou pour l’autre, et la réponse étant tou­jours pour l’autre, ils ont fini par accep­ter cette injus­tice avec la rési­gna­tion des seconds rôles.

— Je suis celui qui écrit les mots, dit Rami. Ce qu’elle en fait, c’est autre chose.

— Ce qu’elle en fait est extraordinaire.

— Ce qu’elle en fait est ce qu’elle fait de tout. Elle prend. Elle trans­forme. Elle rend. Mais ce qu’elle rend ne res­semble plus à ce qu’elle a pris. C’est mieux. C’est tou­jours mieux. Et c’est très étrange d’é­crire pour quel­qu’un qui fait de vos mots quelque chose de mieux que vos mots. C’est une forme de vol. Le plus beau vol du monde.

Coward sou­rit. Il recon­nais­sait quelque chose dans les paroles de Rami — la plainte du créa­teur dont l’œuvre est subli­mée par un inter­prète, la plainte du com­po­si­teur devant le chan­teur, de l’au­teur devant l’ac­teur, de celui qui écrit devant celui qui joue, cette plainte qui est aus­si une joie, cette bles­sure qui est aus­si un cadeau, parce qu’être volé par le génie est un hon­neur que peu de gens connaissent.

— J’é­cris des pièces, dit Coward. Et quand un bon acteur joue mes pièces, je res­sens la même chose. Il prend mes mots et il en fait quelque chose que je n’a­vais pas pré­vu. Quelque chose de plus grand. Et je suis à la fois fier et jaloux et recon­nais­sant et furieux. Les quatre en même temps. C’est épuisant.

Rami sou­rit — un sou­rire bref, un sou­rire de sur­face, un sou­rire qui n’at­tei­gnit pas les yeux de puits.

— Sauf que vous, dit Rami, vous n’êtes pas amou­reux de vos acteurs.

Le mot était lâché. Le mot qu’il ne disait jamais — ou qu’il disait tou­jours, mais en arabe, mais en vers, mais dans des chan­sons qu’elle chan­tait pour tout le monde sauf pour lui. Amou­reux. Le mot nu, le mot sans musique, le mot posé sur le comp­toir du bar comme on pose une carte sur la table.

Coward ne cil­la pas. Coward était un homme qui connais­sait l’a­mour impos­sible — il le connais­sait sous une autre forme, dans un autre lan­gage, dans un autre monde, mais c’é­tait le même amour, le même impos­sible, la même impasse magni­fique et ter­ri­fiante, et cette recon­nais­sance entre deux hommes qui aiment sans espoir, cette fra­ter­ni­té des cœurs bri­sés qui se recon­naissent d’un regard comme les francs-maçons se recon­naissent d’une poi­gnée de main, cette fra­ter­ni­té fut scel­lée en un ins­tant, au bar du Cecil, entre un dra­ma­turge anglais homo­sexuel et un poète arabe amou­reux d’Oum Kalthoum.

— Depuis com­bien de temps ? deman­da Coward, et la ques­tion n’a­vait pas besoin de com­plé­ment parce que les deux hommes savaient de quoi ils parlaient.

— Quinze ans, dit Rami. J’é­cris des chan­sons d’a­mour pour elle depuis quinze ans. Cent trente chan­sons. Cent trente manières de dire je t’aime sans qu’elle l’en­tende. Ou plu­tôt — elle l’en­tend. Elle l’en­tend par­fai­te­ment. Elle sait. Elle a tou­jours su. Mais elle chante mes mots d’a­mour pour des salles entières, pour des mil­liers de gens, et cha­cun de ces mil­liers de gens croit que les mots sont pour lui, et d’une cer­taine manière ils ont rai­son, les mots sont pour eux, parce qu’une fois qu’elle les chante ils ne m’ap­par­tiennent plus, ils appar­tiennent à tout le monde, et moi je reste dans les cou­lisses avec mes cent trente chan­sons qui ne sont plus les miennes et un amour qui n’a jamais été le sien.

— C’est le métier, dit Coward doucement.

Rami le regar­da. Et pour la pre­mière fois de la soi­rée, ses yeux de puits eurent quelque chose au fond — pas une réponse, pas une lumière, juste un mou­ve­ment, un fré­mis­se­ment, le fré­mis­se­ment de quel­qu’un qui entend ses propres mots dans la bouche d’un autre et qui les trouve, pour la pre­mière fois, supportables.

— Oui, dit Rami. C’est le métier. C’est la meilleure défi­ni­tion de l’art que je connaisse. Un métier qui ne rap­porte rien sauf ce qu’il coûte.

Coward rit — pas son rire de spec­tacle, un rire court, sec, un rire de recon­nais­sance. Et il dit :

— C’est la meilleure défi­ni­tion de l’art que j’aie jamais entendue.

Ils res­tèrent côte à côte au bar, le thé de Rami et le gin-tonic de Coward, le poète et le dra­ma­turge, l’a­mou­reux silen­cieux et l’a­mou­reux dégui­sé, et ils ne par­lèrent plus, ou ils par­lèrent d’autre chose, de Paris que Rami connais­sait, de Londres que Coward connais­sait, de la poé­sie et du théâtre et de la dif­fé­rence entre écrire pour une voix et écrire pour un corps, et ce bavar­dage pro­fes­sion­nel était un masque, bien sûr, un masque posé sur la confes­sion qui venait d’a­voir lieu, mais c’é­tait un masque léger, un masque trans­pa­rent, un masque qui ne cachait rien et qui pro­té­geait tout.

*

Pen­dant que Coward et Rami par­laient au bout du comp­toir, le Comte et Vit­to­ria se retrou­vèrent au bar.

Ils se retrou­vèrent dans leurs rôles — le Comte en comte, Vit­to­ria en Aldi­si. Pas comme dans le café de l’I­bra­hi­miyya, pas sans masques, pas avec les verres de thé à trois mil­liemes et le silence nu. Ici c’é­tait le Cecil, ici c’é­tait le bar, ici c’é­taient les miroirs fumés et les tabou­rets de cuir vert et les regards des autres, et les rôles étaient néces­saires, les rôles étaient le prix d’admission.

Mais quelque chose avait chan­gé entre eux — le café de l’I­bra­hi­miyya avait lais­sé une trace, une empreinte, comme le pied laisse une empreinte dans le sable mouillé et que la marée met du temps à effa­cer, et cette empreinte se voyait dans la manière dont ils se par­laient ce soir-là, une manière qui n’é­tait ni celle du bal du Spor­ting Club — le regard d’é­clat, la recon­nais­sance des miroirs — ni celle du café — le silence, la nudi­té — mais quelque chose entre les deux, un jeu, un jeu nou­veau, un jeu qui consis­tait à men­tir en se regar­dant dans les yeux et à savoir tous les deux qu’ils men­taient et à savoir tous les deux qu’ils savaient, et ce savoir par­ta­gé, cette com­pli­ci­té de l’im­pos­ture consciente, était plus intime que n’im­porte quel aveu, plus tendre que n’im­porte quelle confession.

— Made­moi­selle Aldi­si, dit le Comte avec un demi-sou­rire. Je brûle d’as­sis­ter à votre récital.

— Mon­sieur le Comte, dit Vit­to­ria avec un demi-sou­rire iden­tique, un sou­rire qui était le miroir exact du sou­rire du Comte. J’es­père ne pas vous décevoir.

— Vous ne me déce­vrez jamais, dit le Comte, et cette phrase, dans la bouche d’un impos­teur qui par­lait à une impos­teuse, dans un bar d’hô­tel où per­sonne n’é­tait ce qu’il pré­ten­dait être, cette phrase était la chose la plus sin­cère qui ait été dite au Cecil depuis long­temps, parce que la sin­cé­ri­té, par­fois, emprunte le che­min du men­songe pour arri­ver là où elle doit arri­ver, comme l’eau emprunte les fis­sures de la roche pour atteindre la source.

Ils burent — le Comte son whis­ky-soda, Vit­to­ria un verre de vin blanc qu’elle tenait comme une can­ta­trice tient un verre de vin blanc, c’est-à-dire par le pied, en le fai­sant tour­ner légè­re­ment, un geste qu’elle avait appris de Sta­vri­dis qui le tenait d’une contral­to mila­naise qui le tenait d’un bary­ton vien­nois, et cette chaîne de trans­mis­sion du geste était en soi une forme de men­songe, un men­songe de geste, un men­songe de main, le men­songe le plus élé­gant de tous parce qu’il ne pas­sait pas par les mots.

Et au-des­sus du bar, au-des­sus du Cecil, au deuxième étage, dans la suite 201, Oum Kal­thoum dor­mait peut-être, ou ne dor­mait pas, ou regar­dait la mer par la fenêtre, et le fou­lard de soie était posé sur le lit, et le oud d’El-Qasab­gi était muet dans la chambre voi­sine, et le silence de la suite 201 était un silence dif­fé­rent de tous les autres silences de l’hô­tel, un silence qui conte­nait la voix comme une graine contient l’arbre, un silence en attente de musique, un silence plein.

*

Mau­gham, dans son fau­teuil, obser­vait Rami.

Pas Coward — il connais­sait Coward, Coward n’a­vait pas de mys­tère pour lui, Coward était un livre ouvert brillam­ment relié. Mais Rami. L’homme qui écri­vait des chan­sons d’a­mour pour une femme qui ne l’ai­me­rait jamais. Mau­gham obser­vait Rami avec une expres­sion que Gerald, s’il avait été là — mais Gerald était sor­ti, Gerald était dans la nuit, dans les bars du port, dans son monde paral­lèle — n’au­rait pas recon­nue, parce que cette expres­sion était rare chez Mau­gham, si rare qu’elle appa­rais­sait peut-être deux ou trois fois par an, dans des cir­cons­tances impré­vi­sibles, et cette expres­sion c’é­tait la compassion.

Pas la com­pas­sion cli­nique de l’é­cri­vain qui observe un sujet d’é­tude — la com­pas­sion vraie, la com­pas­sion brute, la com­pas­sion de l’homme qui recon­naît chez un autre homme sa propre bles­sure. Parce que Mau­gham aus­si avait aimé. Mau­gham aus­si avait aimé sans retour — non pas Gerald, Gerald était autre chose, Gerald était un arran­ge­ment, un pacte, une néces­si­té, mais avant Gerald, long­temps avant Gerald, il y avait eu d’autres amours, des amours impos­sibles, des amours inter­dites, des amours qu’il avait cachées dans des tiroirs et dans des livres et dans des pays loin­tains, des amours qui ne por­taient pas de nom parce que les noms que la socié­té leur don­nait étaient des insultes, et ces amours-là, ces amours sans nom, res­sem­blaient aux chan­sons de Rami comme une sœur res­semble à un frère — le même visage, le même sang, la même douleur.

Mau­gham prit son car­net. Il écri­vit quelque chose — une phrase, une seule phrase. Puis il refer­ma le car­net et il regar­da Rami, et dans ce regard il y avait tout ce qu’il ne dirait jamais et tout ce qu’il n’é­cri­rait jamais, parce que cer­taines his­toires ne se volent pas, et celle de Rami était de celles-là.

*

Et puis, tard dans la soi­rée, quand le bar com­men­çait à se vider et que les conver­sa­tions des­cen­daient d’un ton et que la lumière des lampes deve­nait plus jaune et plus douce, un homme entra.

Un vieil homme.

Un vieil homme en cos­tume sombre, avec des lunettes à mon­ture fine et un cha­peau de paille qu’il reti­ra en entrant, décou­vrant un crâne dégar­ni et des che­veux blancs pla­qués en arrière, et il se tenait — Has­san l’au­rait recon­nu immé­dia­te­ment, mais Has­san n’é­tait pas là, Has­san avait fini son ser­vice, Has­san était chez lui avec ses feuillets — il se tenait légè­re­ment de biais par rap­port à la porte, par rap­port au bar, par rap­port au monde.

Cava­fy.

Il n’a­vait pas de rai­son d’être au Cecil — ou plu­tôt il avait toutes les rai­sons du monde, les mêmes rai­sons que tout le monde, la rumeur, la pré­sence, l’at­trac­tion gra­vi­ta­tion­nelle de la voix qui avait atti­ré ce soir-là au bar du Cecil des gens qui n’y venaient jamais et qui n’y revien­draient peut-être jamais, comme un phare attire les papillons et les navires, et Cava­fy était les deux — un papillon et un navire, un être fra­gile et un être en route, un homme qui allait quelque part même quand il res­tait immobile.

Il s’as­sit au bar. Il com­man­da un arak. Gior­gos le ser­vit sans un mot — Gior­gos connais­sait Cava­fy, ou plu­tôt Gior­gos connais­sait le type, le vieil homme grec qui boit seul au bar des grands hôtels le soir, il en avait vu des dizaines, des cen­taines, et ils se res­sem­blaient tous et aucun ne se res­sem­blait, et celui-là, Gior­gos le sen­tait avec son ins­tinct de bar­man, celui-là n’é­tait pas comme les autres, celui-là avait quelque chose de plus, quelque chose qui n’a­vait pas de nom dans le voca­bu­laire de Gior­gos mais qui, si Gior­gos avait lu de la poé­sie — ce qu’il ne fai­sait pas, les bar­mans n’ayant pas le temps de lire de la poé­sie parce que la poé­sie se boit et que les bar­mans servent ceux qui boivent et ne boivent pas eux-mêmes —, si Gior­gos avait lu de la poé­sie il aurait recon­nu dans cet homme le poème fait chair, le vers fait os, l’a­lexan­drin fait alexandrin.

Cava­fy but son arak en silence. Il ne par­la à per­sonne. Il regar­da le bar avec ces yeux de paren­thèse, ces yeux bor­dés de cernes, ces yeux qui avaient trop vu et trop lu et qui conti­nuaient de voir et de lire parce que c’é­tait leur nature, comme la nature de la mer est d’être salée et la nature du feu d’être chaud, et ce que ces yeux voyaient dans le bar du Cecil — les miroirs fumés, les tabou­rets de cuir, les visages, les verres, les gestes, les sou­rires, les men­songes — tout cela entrait dans les yeux de Cava­fy et deve­nait autre chose, deve­nait de la mémoire, deve­nait du temps, deve­nait cette matière pre­mière invi­sible et impal­pable dont les poèmes sont faits et que les poètes sont les seuls à savoir trans­for­mer en mots.

Mau­gham le vit. Il le recon­nut — non pas le visage, il n’a­vait jamais vu le visage, mais l’homme, il avait lu les poèmes, il avait lu les tra­duc­tions de Fors­ter, et Fors­ter lui avait décrit cet homme un soir au Reform Club, il l’a­vait décrit avec cette exac­ti­tude tendre qui était la marque de Fors­ter, il l’a­vait décrit comme « a Greek gent­le­man in a straw hat, stan­ding abso­lu­te­ly motion­less at a slight angle to the uni­verse », et c’é­tait exac­te­ment ce que Mau­gham voyait main­te­nant — un gent­le­man grec au cha­peau de paille, abso­lu­ment immo­bile, légè­re­ment de biais par rap­port à l’univers.

Mau­gham se leva de son fau­teuil. Ses genoux pro­tes­tèrent. Il tra­ver­sa le bar. Il s’ap­pro­cha de Cavafy.

— Mon­sieur Cava­fy ? dit-il.

Cava­fy leva les yeux de son arak. Il regar­da Mau­gham. Il ne le recon­nut pas — ou il le recon­nut sans le connaître, il recon­nut quelque chose dans les yeux de lézard, quelque chose de fami­lier, la fami­lia­ri­té de deux hommes qui ont pas­sé leur vie à obser­ver le monde et qui se recon­naissent à leur fatigue.

— Oui, dit Cavafy.

— Somer­set Mau­gham. J’ai lu vos poèmes. Ceux que F‑F-Fors­ter a traduits.

Cava­fy hocha la tête. Un mou­ve­ment lent, éco­nome, un mou­ve­ment qui ne gas­pillait rien, ni éner­gie ni émotion.

— Fors­ter, oui, dit Cava­fy. Un homme bon. Un homme qui com­prend Alexan­drie mieux que la plu­part des Alexan­drins. Peut-être parce qu’il est anglais. Les Anglais com­prennent les choses mortes mieux que qui­conque. C’est leur spécialité.

Mau­gham ne sut pas s’il devait rire ou se vexer. Il choi­sit de ne faire ni l’un ni l’autre, ce qui était la meilleure réac­tion pos­sible face à un poème dégui­sé en vieillard.

Ils se par­lèrent peu. Quelques phrases. Quelques silences. Le genre de conver­sa­tion qui tient tout entière dans les silences et où les phrases ne sont que les ponts entre deux rives de silence, des ponts qu’on tra­verse vite pour rejoindre l’autre rive et s’y repo­ser. Mau­gham par­la des poèmes — « Ithaque » sur­tout, le poème du voyage et du retour, le poème qui dit que le voyage est plus impor­tant que la des­ti­na­tion — et Cava­fy écou­ta comme on écoute quel­qu’un par­ler de vous, avec cette gêne qui est le prix de la reconnaissance.

Puis Mau­gham dit :

— Elle est ici. Oum Kal­thoum. Au deuxième étage.

Cava­fy ne répon­dit pas tout de suite. Il regar­da son verre d’a­rak — le liquide trouble et blanc, le liquide qui a la cou­leur du lait et le goût du feu — et il dit, d’une voix si basse que Mau­gham dut se pen­cher pour l’entendre :

— Je sais. C’est pour cela que je suis venu.

Et il ne dit rien d’autre, et Mau­gham ne deman­da rien d’autre, et ils res­tèrent assis côte à côte en silence, le roman­cier anglais et le poète grec, deux hommes qui avaient pas­sé leur vie à trans­for­mer le monde en mots et qui se trou­vaient, ce soir, devant quelque chose que les mots ne pou­vaient pas trans­for­mer, quelque chose qui résis­tait aux mots, quelque chose qui était plus grand que les mots, et ce quelque chose était une voix, une voix de femme, une voix qui dor­mait au deuxième étage et qui, même en dor­mant, même en silence, était plus élo­quente que tout ce qu’ils avaient jamais écrit.

Cava­fy finit son arak. Il posa son verre. Il se leva — len­te­ment, avec cette len­teur de vieil homme qui n’est pas de la fatigue mais de la patience, la patience de quel­qu’un qui sait qu’il n’a plus beau­coup de temps et qui veut que chaque geste compte. Il remit son cha­peau de paille. Il regar­da Mau­gham une der­nière fois.

— Bonne nuit, Mon­sieur Mau­gham, dit-il. Alexan­drie est une ville qui meurt. Mais ce soir, elle est vivante.

Et il sor­tit du bar avec cette démarche de biais qui était sa signa­ture, cette démarche de crabe, cette démarche d’homme qui ne marche pas droit parce que la ligne droite est le che­min le plus court entre deux points et que le che­min le plus court est tou­jours le moins intéressant.

La porte du bar se refer­ma der­rière lui. Mau­gham res­ta assis. Il prit son car­net. Il écri­vit une deuxième phrase. Puis il refer­ma le car­net et il com­man­da un der­nier gim­let, et Gior­gos le ser­vit, et le gim­let avait un goût de para­dis per­du comme tou­jours, et la nuit conti­nua, et l’hô­tel conti­nua, et au deuxième étage la voix dor­mait ou ne dor­mait pas, et Alexan­drie, dehors, vivait ou mou­rait, pro­ba­ble­ment les deux en même temps.

Cha­pitre 15

Le réci­tal de Vittoria

Le salon des Papan­dreou occu­pait le pre­mier étage d’une vil­la du quar­tier Bul­ke­ley, une vil­la construite en 1890 par un archi­tecte ita­lien pour un arma­teur grec, ce qui résu­mait assez bien l’his­toire de l’ar­chi­tec­ture alexan­drine — les Ita­liens des­si­naient, les Grecs payaient, et le résul­tat n’ap­par­te­nait ni aux uns ni aux autres mais à Alexan­drie, c’est-à-dire à tout le monde et à per­sonne. Le salon avait des murs courbes — pas courbes comme les murs d’une mos­quée ou d’une église, courbes comme l’in­té­rieur d’un vio­lon­celle, disait la légende, et la légende ajou­tait que l’ar­chi­tecte, qui était vio­lon­cel­liste ama­teur, avait conçu la pièce pour que le son s’y déploie comme il se déploie à l’in­té­rieur de l’ins­tru­ment, en rebon­dis­sant sur les parois, en tour­nant sur lui-même, en s’am­pli­fiant sans se défor­mer, et si la légende était vraie — et à Alexan­drie les légendes étaient tou­jours vraies même quand elles ne l’é­taient pas — le salon Papan­dreou était le seul endroit au monde où la voix humaine pou­vait être enten­due telle qu’elle était réel­le­ment, sans le men­songe de l’a­cous­tique, sans la flat­te­rie des murs droits qui ren­voient le son en le sim­pli­fiant, et c’é­tait peut-être pour cela que les réci­tals chez les Papan­dreou étaient redou­tés autant qu’ils étaient convoi­tés, parce que dans cette pièce la voix ne pou­vait pas tri­cher, les murs courbes ne par­don­naient rien, et ce qui sor­tait de votre bouche reve­nait à vos oreilles exac­te­ment tel que vous l’a­viez pro­duit, sans orne­ment et sans indulgence.

Le public arri­va à vingt heures.

Ce n’é­tait pas un public nom­breux — une qua­ran­taine de per­sonnes, ce qui était la capa­ci­té maxi­male du salon — mais c’é­tait un public choi­si, trié, fil­tré par Dona­dieu le pro­duc­teur avec le soin d’un orfèvre qui sélec­tionne ses pierres, et ce public com­pre­nait les noms qui comp­taient dans la vie musi­cale d’A­lexan­drie, les noms qui fai­saient et défai­saient les répu­ta­tions, les noms qu’il fal­lait impres­sion­ner si l’on vou­lait exis­ter dans cette ville, et par­mi ces noms il y avait les gens du Cecil — le Comte, qui était venu en pre­mier et qui s’é­tait ins­tal­lé au pre­mier rang avec l’as­su­rance d’un homme qui achète la meilleure place au théâtre parce qu’il consi­dère que la meilleure place est son droit natu­rel ; Madame Anas­ta­siou, qui était venue en bijoux et en par­fum et en espé­rance, cou­verte de tout ce qui brillait et de tout ce qui sen­tait bon, comme si la brillance et le par­fum pou­vaient com­pen­ser l’ab­sence de tout le reste ; Mau­gham, qui était venu par curio­si­té, cette curio­si­té qui était sa drogue et sa rai­son de vivre, et qui s’é­tait ins­tal­lé au der­nier rang, là où l’on voit mieux parce qu’on voit tout ; et Coward, qui était venu parce que Mau­gham y allait et parce que tout ce qui était spec­tacle l’at­ti­rait comme la lumière attire les papillons, avec la même fata­li­té et les mêmes risques de brûlure.

Gerald n’é­tait pas venu. Gerald ne venait jamais aux réci­tals. Les réci­tals exi­geaient le silence et Gerald était fait de bruit.

Poole n’é­tait pas venu non plus — ou s’il était venu, per­sonne ne l’a­vait vu, ce qui chez Poole ne prou­vait rien.

*

Vit­to­ria arri­va à vingt heures quinze.

Elle por­tait la robe noire — la même robe noire que le soir du bal, la robe emprun­tée et retou­chée, la robe de can­ta­trice, la robe sans orne­ment et sans bijou qui disait : je suis l’art, je n’ai pas besoin de déco­ra­tion. Mais ce soir la robe noire avait quelque chose de plus, ou de moins — quelque chose de plus fra­gile, de plus ten­du, comme un fil qu’on a trop ten­du et qui vibre au moindre souffle, et Vit­to­ria, dans cette robe, res­sem­blait à un ins­tru­ment qu’on vient d’ac­cor­der trop haut, un ins­tru­ment qui est à la limite de ce qu’il peut sup­por­ter, un ins­tru­ment qui va soit pro­duire le son le plus pur de son exis­tence soit se casser.

Elle avait pas­sé la jour­née chez Sta­vri­dis. Huit heures de répé­ti­tion. Le Puc­ci­ni, le Ver­di, les tran­si­tions, les res­pi­ra­tions, les entrées, les sor­ties, tout ce que la tech­nique pou­vait don­ner. Et Sta­vri­dis, à la fin, avait dit — en grat­tant sa barbe avec le crayon, ce geste qui était sa ponc­tua­tion — il avait dit : « C’est prêt. Tech­ni­que­ment, c’est prêt. Le reste ne dépend pas de moi. Le reste dépend de toi. Le reste dépend de ce qui se pas­se­ra quand tu seras devant eux et que tu ouvri­ras la bouche et que tu ne pour­ras plus te cacher der­rière les notes. »

Se cacher der­rière les notes. C’é­tait exac­te­ment ce que Vit­to­ria savait faire — se cacher der­rière le Puc­ci­ni, se cacher der­rière le Ver­di, se cacher der­rière la tech­nique et le sol­fège et le pla­ce­ment et le souffle et tout l’ap­pa­reil de la voix for­mée, comme le Comte se cachait der­rière son monocle et ses anec­dotes et son accent impos­sible, comme Poole se cachait der­rière son Times et son visage de sable, comme Mau­gham se cachait der­rière ses yeux de lézard et son bégaie­ment, comme tout le monde se cachait der­rière quelque chose, parce que se mon­trer — se mon­trer vrai­ment, nu, sans par­ti­tion et sans cos­tume — était la chose la plus ter­ri­fiante du monde.

Elle entra dans le salon Papandreou.

Les murs courbes l’ac­cueillirent. La lumière des lustres — des lustres de cris­tal qui pro­je­taient sur les murs des éclats de lumière mou­vants comme des pois­sons dans un aqua­rium — la lumière l’en­ve­lop­pa. Le public la regar­da. Qua­rante paires d’yeux. Qua­rante visages. Qua­rante attentes.

Elle s’ins­tal­la au centre de la pièce. Il n’y avait pas de scène — le salon Papan­dreou n’a­vait pas de scène, l’ar­tiste était au même niveau que le public, ce qui était à la fois plus intime et plus cruel, parce que la scène pro­tège, la scène met une dis­tance, la scène dit : je suis là-haut et vous êtes en bas, et cette hié­rar­chie est un rem­part, et sans ce rem­part l’ar­tiste est expo­sé, nu, offert, comme un gla­dia­teur dans l’a­rène sans armure et sans filet.

Sta­vri­dis était au pia­no — pas le pia­no cas­sé de son appar­te­ment, le pia­no des Papan­dreou, un Blüth­ner de concert qui avait été accor­dé l’a­près-midi même par un accor­deur armé­nien et dont chaque touche fonc­tion­nait, ce qui était pour Sta­vri­dis une expé­rience si inha­bi­tuelle qu’il en était presque inti­mi­dé, comme un homme qui a pas­sé sa vie à conduire une voi­ture avec un volant tor­du se trouve sou­dain au volant d’une voi­ture par­faite et ne sait plus com­ment tourner.

Vit­to­ria regar­da le public. Elle vit le Comte, au pre­mier rang, qui lui sou­riait — pas le demi-sou­rire du jeu, pas le sou­rire de l’im­pos­teur qui salue une impos­teuse, un vrai sou­rire, un sou­rire d’en­cou­ra­ge­ment, un sou­rire qui disait : je sais qui tu es et je sais ce que tu fais et je suis là. Elle vit Mau­gham, au der­nier rang, qui ne sou­riait pas mais dont les yeux étaient ouverts, grands ouverts, les yeux de lézard sans défense pour une fois, les yeux d’un homme qui veut voir et qui est prêt à voir n’im­porte quoi. Elle vit Coward, à côté de Mau­gham, qui lui adres­sa un petit signe de tête, un signe de col­lègue, le signe d’un homme qui monte sur scène chaque soir et qui sait ce que ça coûte. Elle vit Madame Anas­ta­siou, qui ser­rait ses perles. Elle vit Dona­dieu, qui transpirait.

Elle ne vit pas Has­san — Has­san n’é­tait pas invi­té, Has­san était au Cecil, der­rière son comp­toir, dans un autre monde.

Elle res­pi­ra.

Sta­vri­dis posa les mains sur le Blüthner.

*

Elle chan­ta.

« Vis­si d’arte, vis­si d’a­more. » J’ai vécu d’art, j’ai vécu d’a­mour. L’air de Tos­ca, le grand air du deuxième acte, l’air qu’elle avait répé­té mille fois chez Sta­vri­dis et cent fois dans sa tête et dix fois devant le miroir fêlé.

Et c’é­tait bien.

C’é­tait bien comme un cou­cher de soleil est bien — beau, cor­rect, conforme à ce qu’on attend d’un cou­cher de soleil, avec les cou­leurs au bon endroit et les nuages au bon moment et la lumière qui décline avec la grâce que la lumière a tou­jours quand elle décline. Le registre était stable. Le vibra­to était contrô­lé. Le souffle était long. La tech­nique était là, solide, fiable, comme un pont bien construit qui sup­porte le poids qu’il doit supporter.

Le public écou­ta. Le public appré­cia. Le public hocha la tête avec cette satis­fac­tion dis­crète des gens qui savent recon­naître la com­pé­tence quand ils l’entendent.

Mais ce n’é­tait que ça — de la com­pé­tence. Du métier. De la tech­nique. Le cou­cher de soleil sans l’in­cen­die. La mer sans la tem­pête. Le pont sans le vertige.

Vit­to­ria le sen­tit. Elle le sen­tit dans les murs courbes du salon Papan­dreou qui lui ren­voyaient sa voix telle qu’elle était — propre, juste, et vide. Vide de cette chose que Sta­vri­dis appe­lait le men­songe vrai. Vide de ce cou­rage qu’Oum Kal­thoum avait et qu’elle n’a­vait pas. Vide de ce saut dans le vide qu’elle n’a­vait pas osé faire.

Elle enchaî­na avec le Ver­di. « Caro nome ». L’air de Gil­da dans Rigo­let­to. Un air plus léger, plus brillant, qui conve­nait mieux à son sopra­no, et le public applau­dit un peu plus, parce que la légè­re­té est plus facile à aimer que la pro­fon­deur, et les applau­dis­se­ments furent cour­tois, sin­cères, polis — les applau­dis­se­ments que l’on donne à quel­qu’un qui a bien fait son tra­vail, les applau­dis­se­ments de la satis­fac­tion sans l’émerveillement.

Vit­to­ria salua. Le réci­tal était ter­mi­né. Dona­dieu sou­riait — un réci­tal réus­si, une artiste convain­cante, tout le monde était content. Le public com­men­çait à se lever, à mur­mu­rer, à se diri­ger vers le buf­fet où des ser­veurs en veste blanche atten­daient avec du cham­pagne et des petits fours.

Et c’est à ce moment que quelque chose se passa.

*

Vit­to­ria ne quit­ta pas le centre de la pièce.

Elle aurait dû — le pro­gramme était ter­mi­né, les deux airs avaient été chan­tés, les applau­dis­se­ments avaient été reçus, le pro­to­cole exi­geait qu’elle salue et qu’elle se retire et qu’elle laisse le public boire et man­ger et par­ler d’elle en son absence, ce qui est la par­tie la plus impor­tante d’un réci­tal, la par­tie qui se passe après le réci­tal, la par­tie où les répu­ta­tions se font et se défont. Mais Vit­to­ria ne bou­gea pas.

Elle res­ta au centre du salon, debout, la robe noire, les mains le long du corps, et le public, qui s’é­tait à moi­tié levé, se ras­sit, ou res­ta debout, ou res­ta dans cet entre-deux de gens qui ne savent pas s’ils doivent par­tir ou res­ter, et dans cet entre-deux Vit­to­ria les regar­da, et son regard avait chan­gé — ce n’é­tait plus le regard de Vit­to­ria Aldi­si, sopra­no du Conser­va­toire Ver­di de Milan, ce n’é­tait plus le regard de la can­ta­trice en robe noire, c’é­tait un regard nu, un regard effrayé, le regard d’une femme qui est sur le point de faire quelque chose qu’elle n’a jamais fait et qui ne sait pas si c’est du cou­rage ou de la folie.

Sta­vri­dis, au pia­no, la regar­da. Il ne com­pre­nait pas. Le pro­gramme était ter­mi­né. Il n’y avait rien d’autre de pré­vu. Ses mains étaient posées sur ses genoux, loin du clavier.

Vit­to­ria ouvrit la bouche.

Et ce qui sor­tit de sa bouche n’é­tait pas du Puc­ci­ni. Ce n’é­tait pas du Ver­di. Ce n’é­tait pas du bel can­to. Ce n’é­tait pas de l’o­pé­ra. Ce n’é­tait rien de ce qu’elle avait répé­té chez Sta­vri­dis ni dans sa tête ni devant le miroir fêlé. Ce qui sor­tit de sa bouche était quelque chose qu’elle n’a­vait jamais chan­té et qu’elle ne chan­te­rait peut-être plus jamais, quelque chose qui venait de cet endroit d’elle-même qu’elle avait repé­ré de loin, la nuit dans son lit, comme une île aper­çue depuis un bateau — l’a­dresse du courage.

C’é­tait une mélodie.

Pas une mélo­die connue — une mélo­die qui se créait au fur et à mesure qu’elle la chan­tait, une mélo­die qui n’exis­tait pas avant cet ins­tant et qui n’exis­te­rait peut-être plus après, une mélo­die qui était à la fois ita­lienne et pas ita­lienne, qui com­men­çait comme un air de Bel­li­ni et qui déviait, qui ser­pen­tait, qui pre­nait un virage inat­ten­du et se met­tait à tour­ner sur elle-même comme les mélo­dies arabes tournent sur elles-mêmes, comme la voix d’Oum Kal­thoum tour­nait sur elle-même dans les cafés de l’At­ta­rin et dans les cui­sines du Cecil et dans la suite 201, sauf que ce n’é­tait pas la voix d’Oum Kal­thoum, c’é­tait la voix de Vit­to­ria, une voix plus petite, plus fra­gile, une voix qui n’a­vait pas la puis­sance de l’É­toile de l’O­rient ni sa tech­nique ni ses années de maî­trise, mais qui avait autre chose — la fra­gi­li­té, la fêlure, le trem­ble­ment de quel­qu’un qui saute pour la pre­mière fois et qui ne sait pas s’il va voler ou tomber.

Les murs courbes du salon Papan­dreou prirent cette voix et la ren­voyèrent, exac­te­ment telle qu’elle était — pas meilleure, pas pire, exac­te­ment telle qu’elle était — et ce qu’ils ren­voyèrent était étrange et beau et impar­fait et vivant.

La mélo­die mon­tait. Elle mon­tait et elle des­cen­dait et elle remon­tait, et à chaque mon­tée elle chan­geait, comme si chaque répé­ti­tion de la phrase n’é­tait pas une répé­ti­tion mais une explo­ra­tion, une nou­velle ten­ta­tive de dire quelque chose qui ne pou­vait pas être dit, et chaque ten­ta­tive échouait et chaque échec était plus beau que le suc­cès pré­cé­dent, parce que l’é­chec, quand il est sin­cère, quand il est le résul­tat d’une ambi­tion qui dépasse les moyens, est plus émou­vant que n’im­porte quelle réussite.

Le public ne bou­geait plus. Per­sonne ne mur­mu­rait. Per­sonne ne se diri­geait vers le buf­fet. Qua­rante per­sonnes étaient sus­pen­dues à une voix qui ne savait pas où elle allait et qui y allait quand même.

Le Comte avait ces­sé de sou­rire. Son visage, au pre­mier rang, était ouvert — ouvert comme une porte qu’on a oubliée de fer­mer, ouvert comme une bles­sure qu’on a oubliée de pan­ser — et dans ce visage ouvert il y avait quelque chose que Vit­to­ria vit et qui lui don­na la force de conti­nuer, quelque chose qui res­sem­blait à de la recon­nais­sance, la recon­nais­sance non pas d’un impos­teur pour une impos­teuse mais d’un être humain pour un autre être humain, la recon­nais­sance de quel­qu’un qui voit quel­qu’un d’autre faire ce qu’il n’a jamais osé faire — se montrer.

Mau­gham, au der­nier rang, avait fer­mé les yeux. Mau­gham ne fer­mait jamais les yeux — Mau­gham était un homme qui regar­dait, tou­jours, com­pul­si­ve­ment, un homme pour qui fer­mer les yeux était une forme de capi­tu­la­tion, et pour­tant il les avait fer­més, et ce qu’il enten­dait les yeux fer­més était peut-être plus vrai que ce qu’il aurait vu les yeux ouverts, parce que la voix de Vit­to­ria, cette voix impar­faite et trem­blante et cou­ra­geuse, cette voix qui inven­tait une musique qui n’exis­tait pas, cette voix n’a­vait pas besoin d’être vue, elle avait besoin d’être enten­due, et Mau­gham, les yeux fer­més, l’entendait.

Coward ne dit rien. Coward, qui avait tou­jours quelque chose à dire, qui avait un mot d’es­prit pour chaque occa­sion et une réplique pour chaque silence, Coward ne dit rien. Il écou­ta. C’est tout. Et son silence était le plus grand com­pli­ment qu’il ait jamais fait à quiconque.

Sta­vri­dis, au pia­no, pleu­rait. Des larmes silen­cieuses qui cou­laient dans sa barbe et qu’il n’es­suyait pas, parce qu’es­suyer ses larmes aurait exi­gé de lever les mains et que ses mains étaient posées sur ses genoux et qu’il ne vou­lait pas les bou­ger, il ne vou­lait rien bou­ger, il ne vou­lait rien faire qui puisse bri­ser ce qui était en train de se pro­duire, ce miracle que per­sonne n’a­vait pré­vu et que per­sonne n’a­vait deman­dé et qui arri­vait quand même, comme les miracles arrivent tou­jours — sans pré­ve­nir, sans rai­son, sans permission.

La mélo­die dura trois minutes. Peut-être quatre. Le temps, comme toujours.

Puis Vit­to­ria s’ar­rê­ta. Pas parce qu’elle avait ter­mi­né — on ne ter­mine pas une chose comme ça, une chose comme ça n’a pas de fin, elle a seule­ment un moment où l’on cesse, où l’on s’ar­rête, où l’on com­prend que conti­nuer serait détruire ce qu’on vient de construire, comme un sculp­teur com­prend le moment où un coup de ciseau de plus rui­ne­rait la sta­tue. Vit­to­ria s’ar­rê­ta parce qu’elle sen­tit que c’é­tait le moment de s’ar­rê­ter, et ce savoir, cet ins­tinct du silence, était la chose la plus musi­cale qu’elle avait faite de toute la soirée.

Le silence.

Le silence du salon Papan­dreou après la voix de Vit­to­ria était un silence dif­fé­rent de celui qui avait sui­vi le Puc­ci­ni et le Ver­di — un silence qui n’é­tait pas l’ab­sence de son mais la pré­sence de quelque chose d’autre, quelque chose qui n’a­vait pas de nom et qui vibrait dans les murs courbes comme une cloche conti­nue de vibrer long­temps après qu’on a ces­sé de la frapper.

Puis le Comte se leva et applaudit.

Il applau­dit debout, seul, au pre­mier rang, avec une convic­tion qui n’a­vait rien de la poli­tesse et tout de la pas­sion, et son applau­dis­se­ment fut comme un coup de feu qui brise le silence, et après le pre­mier coup de feu il y en eut d’autres, d’autres applau­dis­se­ments, pas de tout le monde — cer­tains étaient cho­qués, d’autres per­plexes, d’autres ne savaient pas quoi pen­ser, et ne pas savoir quoi pen­ser est la réac­tion la plus juste face à quelque chose de nou­veau, la seule réac­tion hon­nête — mais assez de gens applau­dirent pour que le salon résonne, et les murs courbes prirent les applau­dis­se­ments et les ren­voyèrent ampli­fiés, comme ils avaient pris la voix et l’a­vaient renvoyée.

Coward se pen­cha vers Mau­gham et dit, à voix basse :

— Magni­fique. Elle vient d’in­ven­ter quelque chose qui n’exis­tait pas.

Mau­gham ouvrit les yeux. Il regar­da Vit­to­ria — la robe noire, les mains le long du corps, le visage de quel­qu’un qui vient de se jeter du haut d’une falaise et qui découvre qu’il sait nager, ou voler, ou les deux — et il dit, à voix encore plus basse :

— Oui. Et elle ne sait pas ce qu’elle a inven­té. C’est pour ça que c’est m‑m-magni­fique.

*

Après le réci­tal, il y eut le cham­pagne et les petits fours et les conver­sa­tions et toute cette machi­ne­rie sociale qui se met en marche après un évé­ne­ment et qui, en par­lant de l’é­vé­ne­ment, le trans­forme en autre chose, en sou­ve­nir, en opi­nion, en juge­ment, en anec­dote, en quelque chose de maî­tri­sable, de clas­sable, de ran­geable dans une caté­go­rie, parce que les gens ont besoin de caté­go­ries comme les pois­sons ont besoin d’eau, et un pois­son sor­ti de l’eau meurt et un évé­ne­ment sor­ti de sa caté­go­rie inquiète.

Quel­qu’un deman­da à Vit­to­ria où elle avait étu­dié « cette tech­nique ». Elle répon­dit : « À Milan. » Le men­songe était là, tou­jours là, fidèle comme un chien, le men­songe qui la pro­té­geait, le men­songe sans lequel elle ne serait pas dans ce salon, et ce men­songe, ce soir, avait un goût dif­fé­rent — pas amer, pas doux, un goût étrange, le goût de quelque chose qui a ser­vi long­temps et qui ne sert plus tout à fait, comme un outil qu’on garde par habi­tude alors qu’on n’en a plus besoin, et Vit­to­ria, en disant « à Milan », sen­tit pour la pre­mière fois que le men­songe pesait, non pas parce qu’il était lourd mais parce qu’elle était deve­nue légère, parce que ce qu’elle venait de faire au centre du salon Papan­dreou l’a­vait allé­gée de quelque chose, l’a­vait débar­ras­sée d’un poids qu’elle por­tait depuis long­temps sans le savoir, et ce poids c’é­tait le besoin de men­tir pour exis­ter, le besoin du masque pour se mon­trer, et main­te­nant qu’elle avait chan­té sans masque, main­te­nant qu’elle avait inven­té quelque chose qui n’ap­par­te­nait ni à Vit­to­ria Calas­cione ni à Vit­to­ria Aldi­si mais à une troi­sième Vit­to­ria qui n’a­vait pas encore de nom, le men­songe de Milan sem­blait petit, petit et inutile, comme un man­teau d’hi­ver qu’on porte en été par peur d’a­voir froid.

Le Comte s’ap­pro­cha d’elle.

— Ce que vous avez chan­té à la fin, dit-il. Ce n’é­tait pas Milan.

— Non, dit Vittoria.

— C’é­tait quoi ?

Vit­to­ria le regar­da. Les yeux bleu pâle du Comte. Les yeux qui pou­vaient être sin­cères ou cal­cu­lés ou les deux.

— Je ne sais pas, dit-elle. C’é­tait la pre­mière fois.

Et le Comte sou­rit — pas le demi-sou­rire du jeu, un sou­rire entier, un sou­rire qui n’a­vait rien à voir avec le Comte Ferenc­zi de Dobra­ny et tout à voir avec l’homme qui se cachait der­rière le Comte, l’homme sans nom, l’homme du visage vide sous le lustre, et ce sou­rire disait : je com­prends, je com­prends ce que c’est que de faire quelque chose pour la pre­mière fois et de ne pas savoir si c’est du cou­rage ou de la folie, parce que la pre­mière fois est tou­jours les deux.

Vit­to­ria sou­rit en retour.

Et dans le salon Papan­dreou, sous les lustres de cris­tal, entre les murs courbes qui avaient ren­voyé la voix et les applau­dis­se­ments et le silence, deux impos­teurs se sou­rirent, et leurs sou­rires étaient vrais.

Cha­pitre 16

Les masques tombent

Ce fut Poole qui mit le feu aux poudres, et il le fit comme il fai­sait tout — sans bruit, sans geste, sans émo­tion visible, avec la pré­ci­sion d’un homme qui allume une mèche et qui recule de trois pas et qui attend.

C’é­tait le len­de­main du réci­tal de Vit­to­ria. Un jeu­di. Le concert d’Oum Kal­thoum était le same­di — dans deux jours — et l’hô­tel vibrait de cette vibra­tion par­ti­cu­lière qui pré­cède les grands évé­ne­ments, cette vibra­tion qui n’est ni de l’ex­ci­ta­tion ni de l’in­quié­tude mais un mélange des deux, comme le trem­ble­ment qui pré­cède un trem­ble­ment de terre est un mélange de mou­ve­ment et d’im­mo­bi­li­té, la terre qui bouge et la terre qui ne bouge pas encore.

Poole des­cen­dit au bar à onze heures du matin — ce qui était inha­bi­tuel, Poole ne des­cen­dant jamais au bar avant midi, ses habi­tudes étant réglées avec la rigueur d’un horaire de che­min de fer, et cette dévia­tion, ce déca­lage d’une heure, fut le pre­mier signe que quelque chose allait se pro­duire, le pre­mier fré­mis­se­ment du sismographe.

Le Comte était au bar. Seul. Un café turc devant lui, le jour­nal du Caire déplié sur la table, le monocle vis­sé à l’œil gauche. Il était beau le matin, le Comte — d’une beau­té repo­sée, fraîche, la beau­té d’un homme qui dort bien parce que sa conscience ne le tour­mente pas, sa conscience ayant été congé­diée il y a long­temps, comme un domes­tique dont on n’a plus besoin.

Poole s’as­sit en face de lui.

Le Comte leva les yeux du jour­nal. Il regar­da Poole — le visage de sable, les yeux de rien, la pipe de bruyère — et quelque chose dans le regard de Poole lui dit que ce matin n’é­tait pas comme les autres matins, que les règles du jeu venaient de chan­ger, et le Comte, qui avait une expé­rience consi­dé­rable des moments où les règles du jeu changent, posa le jour­nal et reti­ra le monocle et attendit.

— Mon­sieur le Comte, dit Poole.

Il y avait dans la manière dont Poole pro­non­ça « Mon­sieur le Comte » quelque chose qui n’y était pas avant — une inflexion, un sou­li­gne­ment, une ita­lique vocale, comme si les mots « Mon­sieur le Comte » étaient entre guille­mets et que les guille­mets étaient visibles à l’o­reille. Pas de moque­rie. Pas de menace. Juste les guille­mets. Les guille­mets qui disaient : je sais que ce titre est un cos­tume, et je sais que vous savez que je sais, et main­te­nant nous pou­vons parler.

Le Comte ne cil­la pas. Un bon joueur ne cille pas quand l’ad­ver­saire abat une carte — il la regarde, il l’é­va­lue, il cal­cule ses options. Le Comte avait été un bon joueur toute sa vie.

— Mon­sieur Poole, dit le Comte, avec la même inflexion, les mêmes guille­mets, ren­voyant la balle avec cette élé­gance du joueur qui recon­naît que l’ad­ver­saire a fait un beau coup et qui le salue avant de riposter.

— Vous n’êtes pas le Comte Laz­lo Ferenc­zi de Dobra­ny, dit Poole. Les Ferenc­zi de Dobra­ny ont per­du leurs domaines en 1919, après Tri­anon. Le der­nier membre de la famille — le vrai comte — est mort à Vienne en 1927. Tuber­cu­lose. Il n’a­vait pas d’héritier.

Le Comte ne dit rien.

— Vous vous appe­lez pro­ba­ble­ment — dit Poole, et il sor­tit de la poche inté­rieure de sa veste un petit car­net, un car­net de la taille d’une main, un car­net dont les pages étaient cou­vertes d’une écri­ture minus­cule et régu­lière, l’é­cri­ture d’un homme qui note tout et qui n’ou­blie rien — vous vous appe­lez pro­ba­ble­ment László Horváth, né à Debre­cen en 1895. Employé de banque. Vous avez quit­té la Hon­grie en 1926 après un inci­dent — je n’ai pas tous les détails, mais le mot « détour­ne­ment » appa­raît dans les rap­ports. Depuis, vous voya­gez. Buda­pest, Vienne, Zurich, Monte-Car­lo, Le Caire, et main­te­nant Alexan­drie. Tou­jours sous un nom dif­fé­rent. Tou­jours un titre de noblesse. Tou­jours le même sché­ma — l’hô­tel de luxe, la bonne socié­té, l’emprunt, le départ.

Le Comte — László Horváth, né à Debre­cen en 1895, employé de banque — regar­da Poole avec une expres­sion que Has­san, s’il avait été là, n’au­rait pas recon­nue. Ce n’é­tait pas l’ex­pres­sion du Comte. Ce n’é­tait pas l’ex­pres­sion du visage vide sous le lustre. C’é­tait une troi­sième expres­sion — ni le masque, ni le vide, mais quelque chose entre les deux, quelque chose qui res­sem­blait, de façon sur­pre­nante, à du soulagement.

Le sou­la­ge­ment du fugi­tif qu’on rat­trape et qui découvre que la course était plus épui­sante que la capture.

— Vous êtes très bien ren­sei­gné, dit le Comte. Pour un repré­sen­tant en tex­tiles de Manchester.

Et il sou­rit. C’é­tait un sou­rire étrange — pas le sou­rire du Comte, pas le sou­rire char­meur, pas le sou­rire de l’homme qui a une réplique pour chaque situa­tion. C’é­tait le sou­rire d’un homme qui vient de perdre une par­tie qu’il jouait depuis cinq ans et qui découvre que perdre est moins ter­rible qu’il ne l’a­vait ima­gi­né, que perdre a même quelque chose de repo­sant, de libé­ra­teur, comme reti­rer des chaus­sures trop ser­rées après une longue marche.

— Et vous, dit le Comte, vous n’êtes pas un repré­sen­tant en tex­tiles de Manchester.

— Non, dit Poole.

— Qu’est-ce que vous êtes ?

Poole ne répon­dit pas. Il n’a­vait pas besoin de répondre. Le Comte savait. Mau­gham savait. Has­san savait. Tout le monde savait, de cette manière dont on sait les choses qu’on ne dit pas, de cette manière alexan­drine de savoir qui consiste à savoir sans nom­mer, à com­prendre sans expli­quer, à voir sans montrer.

— Qu’est-ce que vous allez faire ? deman­da le Comte.

— Rien, dit Poole.

Le Comte cli­gna des yeux. C’é­tait le pre­mier cli­gne­ment d’yeux — la pre­mière sur­prise — la pre­mière fis­sure dans le masque.

— Rien ?

— Vous n’êtes pas ma mis­sion, dit Poole. Vous n’a­vez jamais été ma mis­sion. Je sur­veille autre chose. D’autres gens. D’autres mou­ve­ments. Ce qui se passe entre un faux comte hon­grois et une veuve grecque dans un hôtel d’A­lexan­drie ne relève pas de la sécu­ri­té de l’Empire.

— Alors pour­quoi me dire tout cela ?

Poole fer­ma le car­net. Il le ran­gea dans sa poche inté­rieure. Il ral­lu­ma sa pipe — ce geste lent, métho­dique, le geste du rituel, l’al­lu­mette, la flamme, l’as­pi­ra­tion, la fumée.

— Parce que Madame Anas­ta­siou va perdre tout son argent, dit Poole. Et que Madame Anas­ta­siou, mal­gré ses perles qui sont fausses et son arma­teur qui n’en­voie plus rien et ses dettes qu’elle cache à tout le monde, Madame Anas­ta­siou est une femme seule dans un monde qui n’est pas tendre avec les femmes seules. Et je ne suis pas un homme tendre, Mon­sieur Horváth. Mais je ne suis pas un homme cruel non plus. Et il y a une dif­fé­rence entre ne pas être tendre et être cruel.

Le Comte regar­da Poole. Il le regar­da long­temps — plus long­temps qu’il n’a­vait jamais regar­dé per­sonne au Cecil, plus long­temps qu’il n’a­vait regar­dé Mau­gham et Vit­to­ria et Mrs. Whit­field et Madame Anas­ta­siou, parce que pour la pre­mière fois depuis des années quel­qu’un le voyait — pas le cos­tume, pas le rôle, pas le Comte, mais lui, László Horváth, employé de banque de Debre­cen, et être vu, vrai­ment vu, après des années de dégui­se­ment, était comme émer­ger de l’eau après une longue plon­gée, un choc, un éblouis­se­ment, une dou­leur qui res­semble à de la joie.

— D’ac­cord, dit le Comte.

— Ren­dez l’argent, dit Poole.

— Je n’ai plus tout l’argent.

— Ren­dez ce qu’il reste. Et partez.

— Et si je ne pars pas ?

Poole tira sur sa pipe. La fumée monta.

— Vous par­ti­rez, dit Poole. Les gens comme vous partent tou­jours. C’est dans votre nature. Vous êtes un homme de pas­sage, Mon­sieur Horváth. Vous n’êtes pas fait pour rester.

Et c’é­tait vrai. Et le Comte le savait. Et le savoir, cette fois, ne fai­sait pas mal.

*

Madame Anas­ta­siou apprit la véri­té le soir même.

Ce fut le Comte lui-même qui la lui dit — pas Poole, pas Mau­gham, pas les rumeurs de l’hô­tel, le Comte lui-même, en per­sonne, sur la ter­rasse du Cecil, à l’heure où le soleil se cou­chait et où la Médi­ter­ra­née deve­nait orange puis rouge puis vio­lette puis noire, à l’heure où Alexan­drie met­tait son maquillage de nuit.

Il lui dit tout. Pas avec le charme du Comte — avec la voix de László Horváth, une voix plus plate, plus grise, une voix sans orne­ment, la voix d’un homme qui a ces­sé de jouer et qui ne sait pas encore com­ment on parle quand on ne joue pas. Il lui dit qu’il n’é­tait pas comte. Il lui dit qu’il n’a­vait pas de domaines. Il lui dit que les vignes et les forêts et les haras et le manoir au toit per­cé n’exis­taient pas. Il lui dit qu’il était László Horváth de Debre­cen. Il lui dit qu’il avait l’argent — pas tout, une par­tie — et qu’il le rendrait.

Madame Anas­ta­siou écouta.

Elle écou­ta sans l’in­ter­rompre, ce qui était, pour une femme qui inter­rom­pait tout le monde tout le temps, un exploit com­pa­rable à celui de l’hô­tel entier se figeant pen­dant la répé­ti­tion d’Oum Kal­thoum. Elle écou­ta avec ses perles — ses fausses perles — ser­rées dans sa main droite, et ses yeux — ses vrais yeux, les seule chose vraie chez elle, des yeux bruns de Thes­sa­lo­nique, des yeux qui avaient vu la pau­vre­té et la richesse et la pau­vre­té à nou­veau — ses yeux regar­daient le Comte avec une expres­sion que le Comte ne com­pre­nait pas.

Quand il eut ter­mi­né, quand le der­nier mot fut dit et que le silence prit la place des mots comme la nuit pre­nait la place du jour sur la Médi­ter­ra­née, Madame Anas­ta­siou ne fit rien de ce que le Comte avait prévu.

Elle ne pleu­ra pas. Elle ne cria pas. Elle ne le gifla pas. Elle ne l’in­sul­ta pas. Elle ne se leva pas pour partir.

Elle rit.

Un rire qui com­men­ça petit — un fré­mis­se­ment des lèvres, un trem­ble­ment des épaules — et qui gran­dit, et qui devint un rire véri­table, un rire de tout le corps, un rire qui secouait les fausses perles et les vraies larmes — parce qu’il y avait des larmes, oui, il y avait des larmes dans le rire, les larmes et le rire mêlés comme l’eau et le sel sont mêlés dans la mer — et ce rire, ce rire de Madame Anas­ta­siou sur la ter­rasse du Cecil dans le cré­pus­cule d’A­lexan­drie, ce rire était peut-être le son le plus humain, le plus vrai, le plus nu que l’hô­tel eût jamais entendu.

— Vous savez quoi ? dit Madame Anas­ta­siou quand le rire se cal­ma, quand les vagues du rire s’é­loi­gnèrent et que le rivage rede­vint calme. Vous savez quoi, Mon­sieur — com­ment, déjà ? Horváth ? Vous savez quoi, Mon­sieur Horváth ?

— Non, dit le Comte, qui n’a­vait jamais dit « non » aus­si sin­cè­re­ment de toute sa vie.

— Mes perles sont fausses, dit Madame Anas­ta­siou. Mon arma­teur du Pirée m’a quit­tée il y a six mois. Il ne m’en­voie plus rien. Je n’ai plus un sou. L’argent que je vous ai prê­té, c’est de l’argent que j’ai emprun­té moi-même — à un Syrien de la rue Nebi Daniel qui prête à des taux qui feraient rou­gir un usu­rier véni­tien. Je suis aus­si rui­née que vous. Je suis aus­si fausse que vous. Mes perles sont fausses. Mon argent est faux. Ma vie est fausse. La seule chose vraie chez moi, c’est ma com­pas­sion, et regar­dez où elle m’a menée — j’ai prê­té de l’argent que je n’a­vais pas à un comte qui n’exis­tait pas.

Le Comte la regarda.

Madame Anas­ta­siou le regarda.

Et quelque chose se pro­dui­sit entre eux — quelque chose qui n’é­tait ni de l’a­mour ni de l’a­mi­tié ni du par­don ni de la colère mais quelque chose de plus rare et de plus étrange, la recon­nais­sance de deux impos­teurs qui découvrent qu’ils se sont impo­sé mutuel­le­ment et que leurs impos­tures, au lieu de s’an­nu­ler, se sont mul­ti­pliées, comme deux nombres néga­tifs mul­ti­pliés donnent un nombre posi­tif, et ce nombre posi­tif, ce résul­tat inat­ten­du de deux men­songes com­bi­nés, c’é­tait quelque chose qui res­sem­blait, de très loin, à la vérité.

— L’argent, dit le Comte.

— L’argent, dit Madame Anas­ta­siou en fai­sant un geste de la main, un geste qui balayait l’argent comme on balaie une miette sur une nappe, un geste de reine, le geste le plus authen­ti­que­ment aris­to­cra­tique que le Cecil eût jamais vu, plus aris­to­cra­tique que tous les gestes du Comte réunis. L’argent n’existe plus. L’argent n’a jamais exis­té. L’argent était aus­si faux que vos domaines et mes perles. Lais­sons l’argent là où il est — nulle part.

Le Comte ouvrit la bouche. La refer­ma. L’ou­vrit à nouveau.

— Vous n’êtes pas en colère ? dit-il.

— Je suis furieuse, dit Madame Anas­ta­siou. Mais pas contre vous. Contre moi. Parce que j’au­rais dû le voir. Parce que je l’ai vu. Je l’ai vu le pre­mier jour. Je l’ai vu au monocle — un vrai comte hon­grois ne porte pas de monocle, les monocles sont pour les Prus­siens, les Hon­grois portent des lor­gnons — et je ne l’ai pas dit parce que je ne vou­lais pas le dire, parce que le Comte Ferenc­zi de Dobra­ny était une si belle his­toire et que j’a­vais tel­le­ment besoin d’une belle his­toire, et que les belles his­toires sont plus impor­tantes que l’argent, Mon­sieur Horváth, même l’argent qu’on n’a pas.

Le soleil avait dis­pa­ru. La Médi­ter­ra­née était noire. Les lam­pa­daires de la Cor­niche s’al­lu­mèrent — un par un, en cha­pe­let, comme des prières lumineuses.

— Qu’est-ce que vous allez faire ? deman­da Madame Anastasiou.

— Par­tir, dit le Comte. Poole — l’homme de la 307 — m’a dit de partir.

— Après le concert ?

Le Comte la regarda.

— Après le concert, oui, dit-il. Quand même.

— Quand même, dit Madame Anastasiou.

Et elle remit ses fausses perles autour de son cou, et elle rajus­ta sa robe de crêpe de Chine, et elle se leva, et elle ten­dit la main au Comte — une main qui ne trem­blait pas, une main de femme qui a sur­vé­cu à pire et qui sur­vi­vra à ça — et le Comte prit cette main et la ser­ra, et cette poi­gnée de main, sur la ter­rasse du Cecil, dans le noir, entre un faux comte et une fausse riche, cette poi­gnée de main fut le seul geste hon­nête de toute cette his­toire d’im­pos­ture, le seul moment où deux men­songes se tou­chèrent et pro­dui­sirent, par miracle, par alchi­mie, par ce mys­tère qui fait que les choses les plus fausses contiennent par­fois les véri­tés les plus pro­fondes, quelque chose de vrai.

*

Le len­de­main — le ven­dre­di, la veille du concert — le Cecil Hotel eut une jour­née étrange.

Pas étrange au sens des évé­ne­ments — il ne se pas­sa rien de spec­ta­cu­laire, pas de scène, pas de drame, pas de confron­ta­tion. Étrange au sens de l’at­mo­sphère. Quelque chose avait chan­gé. Les masques étaient tom­bés, ou en tout cas ils avaient glis­sé, et les gens qui les por­taient ne les avaient pas encore remis, ou les avaient remis de tra­vers, ou les avaient remis en sachant qu’ils étaient de tra­vers, et cette conscience du masque — cette conscience que le masque est un masque et non un visage — chan­geait tout, chan­geait la lumière et l’air et le son et le poids des mots et la cou­leur des regards.

Le Comte était encore là — il par­ti­rait après le concert, il l’a­vait dit, et le Comte, même quand il men­tait sur tout le reste, tenait ses pro­messes de départ, les pro­messes de départ étant les seules pro­messes qu’un homme en fuite tient tou­jours. Mais le Comte du ven­dre­di n’é­tait plus le Comte du lun­di — le monocle était dans sa poche, les anec­dotes étaient plus courtes, le sou­rire était dif­fé­rent, et Has­san, der­rière son comp­toir, nota ces chan­ge­ments avec la pré­ci­sion d’un météo­ro­logue notant les chan­ge­ments de pres­sion atmo­sphé­rique, et ce qu’il nota sur­tout c’é­tait que le Comte, pour la pre­mière fois, avait l’air d’un homme qui n’a plus peur, et cette absence de peur, chez un homme qui vivait dans la peur depuis cinq ans — la peur d’être décou­vert, la peur de man­quer d’argent, la peur du pro­chain hôtel et du pro­chain men­songe et de la pro­chaine fuite — cette absence de peur lui don­nait un visage que Has­san ne lui connais­sait pas, un visage calme, presque doux, le visage de László Horváth de Debre­cen, un visage qui n’é­tait pas beau comme le visage du Comte était beau mais qui était vivant, vivant d’une vie qui n’a­vait plus besoin de la beau­té pour se justifier.

Vit­to­ria pas­sa au Cecil dans l’a­près-midi. Elle prit le thé — comme tou­jours — mais au lieu de s’as­seoir seule dans le salon elle s’as­sit au bar, et au bar elle retrou­va le Comte, et ils se par­lèrent — sans le jeu, sans les guille­mets, sans les demi-sou­rires, ou peut-être avec les demi-sou­rires mais des demi-sou­rires dif­fé­rents, des demi-sou­rires qui ne jouaient plus à cacher mais qui jouaient à mon­trer, et ce qu’ils se mon­traient, assis côte à côte au bar du Cecil la veille du concert d’Oum Kal­thoum, c’é­taient leurs vrais noms.

— Je ne m’ap­pelle pas Aldi­si, dit Vittoria.

— Je sais, dit le Comte. Je m’ap­pelle László.

— Vit­to­ria, dit Vit­to­ria. Vit­to­ria Calas­cione. Mon père vend du tis­su dans l’Ibrahimiyya.

— László Horváth. Mon père était che­mi­not à Debrecen.

Ils se regar­dèrent. Deux pré­noms. Deux noms. Deux villes. Deux pères. Pas de domaines, pas de conser­va­toire, pas de monocle, pas de robe noire. Juste ça. Et ça suf­fi­sait. Ça suf­fi­sait même tel­le­ment que le reste — tout le reste, les semaines de men­songe, les anec­dotes inven­tées, les airs d’o­pé­ra, les cos­tumes — tout le reste parut sou­dain non pas inutile mais ache­vé, comme une chry­sa­lide est ache­vée quand le papillon en sort, comme un écha­fau­dage est ache­vé quand le bâti­ment est construit, et le bâti­ment — le vrai bâti­ment, celui que les men­songes avaient construit sans le savoir — c’é­tait ça, cette conver­sa­tion au bar, ces deux pré­noms, ces deux véri­tés nues.

— Qu’est-ce que tu vas faire ? deman­da Vit­to­ria, et le tutoie­ment fut natu­rel, le tutoie­ment des vrais noms.

— Par­tir, dit László.

— Où ?

— Je ne sais pas. C’est tou­jours comme ça. Je ne sais jamais où. Je sais seule­ment que je pars.

— Et après ?

— Après, il y aura un autre hôtel et un autre nom et un autre monocle et une autre Madame Anas­ta­siou. Ou peut-être pas. Peut-être que cette fois c’est dif­fé­rent. Je ne sais pas.

— Pour­quoi ce serait différent ?

László — le Comte, László, l’homme sans nom fixe — regar­da Vit­to­ria, et dans ses yeux il y avait quelque chose qui n’é­tait ni le bleu du lac de mon­tagne ni le vide sous le lustre, quelque chose de nou­veau, quelque chose qui res­sem­blait à cette expres­sion que Mau­gham avait eue en écou­tant Rami, cette expres­sion rare, la com­pas­sion, sauf que chez László ce n’é­tait pas la com­pas­sion mais son cou­sin ger­main, la ten­dresse, la ten­dresse d’un homme qui regarde quel­qu’un qui a fait ce que lui n’a jamais osé faire — chan­ter sans masque dans un salon aux murs courbes.

— Parce que demain, il y a le concert, dit-il. Et j’ai le sen­ti­ment — c’est un sen­ti­ment, rien de plus, les sen­ti­ments ne sont pas fiables, sur­tout les miens — j’ai le sen­ti­ment que quelque chose va se passer.

— Quoi ?

— Je ne sais pas. Mais ici, dans cette ville, dans cet hôtel, avec cette voix au deuxième étage — quelque chose.

Ils se turent. Gior­gos essuya un verre. L’hô­tel res­pi­ra. Et au deuxième étage, dans la suite 201, le silence de la voix conti­nuait de vibrer dans les murs comme la vibra­tion d’une cloche qu’on a frap­pée très fort et qui ne s’ar­rête plus, et ce silence-vibra­tion des­cen­dait par les étages et les cou­loirs et les esca­liers et attei­gnait le bar et les deux per­sonnes assises au bar, les deux per­sonnes qui ne men­taient plus, les deux per­sonnes dont les masques étaient posés sur le comp­toir à côté des verres vides, et le silence les enve­lop­pait comme un châle, comme une pro­messe, comme la nuit qui tom­bait sur Alexan­drie, et demain — demain c’é­tait le concert.

Cha­pitre 17

Le Concert

Le théâtre Moha­med Ali était plein.

Il était plein d’une manière qui dépas­sait le sens habi­tuel du mot plein — non pas plein comme un verre est plein, c’est-à-dire rem­pli jus­qu’au bord et pas au-delà, mais plein comme un cœur est plein, c’est-à-dire rem­pli au-delà de sa capa­ci­té, rem­pli au point de débor­der, rem­pli au point de ne plus pou­voir conte­nir ce qu’il contient et de lais­ser le sur­plus se répandre autour de lui, et le sur­plus, ce soir-là, se répan­dait dans la rue Moha­med Ali et dans les rues adja­centes et sur la place et dans les cafés voi­sins et dans les fenêtres des immeubles qui don­naient sur le théâtre, des fenêtres ouvertes par les­quelles les gens se pen­chaient pour essayer d’en­tendre, par les­quelles la nuit elle-même se pen­chait pour essayer d’en­tendre, parce que ce soir-là tout le monde vou­lait entendre et que le théâtre Moha­med Ali, mal­gré ses mille deux cents places et ses bal­cons et ses loges et ses gale­ries, le théâtre Moha­med Ali était trop petit pour ce qui allait se pro­duire, comme tous les théâtres sont trop petits pour la voix d’Oum Kal­thoum, comme toutes les salles sont trop petites et tous les murs trop étroits et tous les pla­fonds trop bas, parce que cette voix n’é­tait pas faite pour les salles, elle était faite pour le ciel, et le ciel ce soir-là était déga­gé, immense, noir, constel­lé d’é­toiles qui n’a­vaient pas la moindre chance de briller plus fort que ce qui allait briller en bas.

Has­san avait un billet.

Il ne savait pas com­ment il avait ce billet. Il ne savait pas qui le lui avait don­né. Il l’a­vait trou­vé le matin, glis­sé sous la porte de la loge du concierge, dans une enve­loppe blanche sans nom, sans mot, sans rien — juste le billet, un rec­tangle de car­ton impri­mé en arabe et en fran­çais, « Théâtre Moha­med Ali, Same­di 16 mai 1931, Oum Kal­thoum, Place numé­ro­tée, Orchestre, Rang 12, Siège 7 » — et Has­san avait tenu ce rec­tangle de car­ton entre ses doigts comme on tient un oiseau bles­sé, avec cette déli­ca­tesse extrême des gens qui ont peur de cas­ser ce qu’ils aiment, et il avait pleu­ré, pas long­temps, pas beau­coup, quelques larmes qui étaient tom­bées sur le billet et qui avaient fait gon­do­ler le car­ton à l’en­droit où c’é­tait écrit « Oum Kal­thoum », et il avait essuyé le car­ton avec la manche de sa veste d’u­ni­forme et il l’a­vait ran­gé dans la poche inté­rieure, à côté des feuillets pliés en quatre, et le billet et les feuillets s’é­taient tou­chés dans le noir de la poche, le billet et les mots, le concert et l’é­cri­ture, et Has­san avait sen­ti que ces deux choses — écou­ter et écrire, rece­voir et don­ner — étaient les deux faces d’une même pièce, les deux mou­ve­ments d’une même respiration.

Qui avait glis­sé le billet ? Metz­ger peut-être, qui connais­sait la dévo­tion de Has­san et qui payait cette dévo­tion avec la seule mon­naie qui avait de la valeur. Ou Mau­gham, qui obser­vait tout et qui avait com­pris. Ou Gerald, qui avait bu de l’a­rak avec Has­san dans un café de l’At­ta­rin et qui savait ce que la voix signi­fiait pour le concierge. Ou per­sonne. Ou le Cecil lui-même, l’hô­tel-per­son­nage, l’hô­tel-orga­nisme, qui avait déci­dé, dans sa sagesse de marbre et de bois, que Has­san devait être là ce soir et qui avait pro­duit le billet comme un arbre pro­duit un fruit, natu­rel­le­ment, sans effort, parce que c’é­tait la saison.

*

Le théâtre Moha­med Ali avait été construit en 1921, dans le style néo­clas­sique que les Euro­péens affec­tion­naient pour les théâtres en Orient, comme si les colonnes corin­thiennes et les fron­tons tri­an­gu­laires étaient la condi­tion néces­saire de la civi­li­sa­tion et que sans eux la musique ne son­ne­rait pas juste, ce qui était absurde puisque la musique la plus juste du monde arabe se jouait dans des cafés sans colonnes et sans fron­tons, sur des tabou­rets en paille, devant des verres de thé, mais le théâtre Moha­med Ali avait l’a­van­tage d’être grand et beau et de pos­sé­der une acous­tique qui, par un hasard de la construc­tion ou par un cal­cul de l’ar­chi­tecte que per­sonne ne lui avait deman­dé, avait une qua­li­té remar­quable — le son y cir­cu­lait comme l’eau cir­cule dans un bas­sin, en cercles concen­triques, en ondes qui se pro­pa­geaient du centre vers les murs et des murs vers le centre, de sorte que la voix de l’ar­tiste sur scène attei­gnait chaque spec­ta­teur avec la même inten­si­té, que l’on fût au pre­mier rang ou au der­nier, à l’or­chestre ou au bal­con, et cette éga­li­té du son, cette démo­cra­tie acous­tique, était peut-être la seule démo­cra­tie qui fonc­tion­nait en Égypte cette année-là.

Has­san arri­va à dix-neuf heures.

Le concert com­men­çait à vingt et une heures mais les gens arri­vaient à dix-neuf heures, à dix-huit heures, cer­tains à dix-sept heures, parce qu’un concert d’Oum Kal­thoum ne com­men­çait pas au moment où Oum Kal­thoum mon­tait sur scène — il com­men­çait au moment où le pre­mier spec­ta­teur s’as­seyait dans la salle, au moment où l’at­tente com­men­çait, parce que l’at­tente fai­sait par­tie du concert comme le silence fait par­tie de la musique et l’ab­sence fait par­tie de l’a­mour, et cette attente — deux heures, trois heures, quatre heures par­fois — n’é­tait pas une cor­vée, n’é­tait pas une épreuve, c’é­tait un rituel, le rituel de la pré­pa­ra­tion, le rituel de l’âme qui se pré­pare à rece­voir ce qu’elle va rece­voir, comme on pré­pare une chambre avant l’ar­ri­vée d’un invi­té, comme on pré­pare un champ avant la pluie.

Has­san s’as­sit à sa place — Orchestre, Rang 12, Siège 7 — et il regar­da autour de lui et il vit tout Alexandrie.

Il vit les Égyp­tiens — les bour­geois du Caire venus en train pour l’oc­ca­sion, les com­mer­çants d’A­lexan­drie en cos­tume neuf, les fonc­tion­naires, les étu­diants, les pro­fes­seurs, les méde­cins, les avo­cats, les ouvriers qui avaient éco­no­mi­sé pen­dant des semaines pour ache­ter un billet, les femmes en robes modernes et les femmes en robes tra­di­tion­nelles et les femmes qui por­taient les deux à la fois, et tous ces gens étaient venus pour la même rai­son, la même rai­son unique et inépui­sable, entendre la voix.

Il vit les Grecs — les Grecs d’A­lexan­drie qui par­laient arabe et qui aimaient la musique arabe et qui consi­dé­raient qu’ai­mer la musique arabe n’é­tait pas une tra­hi­son de leur iden­ti­té grecque mais un enri­chis­se­ment, parce que les Grecs d’A­lexan­drie avaient com­pris depuis long­temps ce que les natio­na­listes n’a­vaient pas com­pris, à savoir que l’i­den­ti­té n’est pas un mur mais une porte, et qu’une porte qui ne s’ouvre pas n’est pas une porte mais un mur.

Il vit les Ita­liens — quelques-uns, pas beau­coup, des Ita­liens qui avaient vécu assez long­temps à Alexan­drie pour avoir ces­sé d’être des Ita­liens sans être deve­nus des Égyp­tiens et qui étaient deve­nus cette chose sans nom que seule Alexan­drie pro­dui­sait, des Alexandrins.

Et il vit les gens du Cecil.

Ils étaient assis ensemble — pas par choix, par hasard, le hasard ayant pla­cé leurs sièges dans le même sec­teur de l’or­chestre, comme le hasard avait pla­cé leurs chambres dans le même hôtel et leurs vies dans la même his­toire. Le Comte — László — était au dixième rang, en cos­tume sombre, sans monocle. Madame Anas­ta­siou était à côté de lui — oui, à côté de lui, elle avait choi­si de s’as­seoir à côté de lui, et ce choix était peut-être le geste le plus cou­ra­geux de toute cette his­toire, plus cou­ra­geux que le chant de Vit­to­ria chez les Papan­dreou, plus cou­ra­geux que les aveux du Comte sur la ter­rasse, parce que s’as­seoir à côté de l’homme qui vous a men­ti après avoir appris qu’il vous a men­ti et après lui avoir par­don­né et après avoir ri de votre propre cré­du­li­té, s’as­seoir à côté de cet homme dans un théâtre plein pour écou­ter la plus grande chan­teuse du monde, c’é­tait un acte de foi, un acte de grâce, un acte d’une huma­ni­té si simple et si ver­ti­gi­neuse qu’il fal­lait être Madame Anas­ta­siou pour en être capable.

Mau­gham était au dou­zième rang — le même rang que Has­san, mais à l’autre bout, sépa­ré par une dizaine de sièges et par tout ce qui sépa­rait un écri­vain anglais mil­lion­naire d’un concierge égyp­tien de vingt-trois ans, c’est-à-dire tout et rien. Gerald était à côté de Mau­gham — sobre, pour une fois, sobre par choix, sobre parce que ce soir-là ne deman­dait pas l’i­vresse de l’al­cool mais une autre ivresse, une ivresse que l’al­cool ne pou­vait que gâcher.

Coward était au sep­tième rang — il avait ache­té son billet le jour même, au mar­ché noir, à un prix qu’il refu­sa tou­jours de révé­ler mais qui, selon Gerald, aurait suf­fi à nour­rir une famille alexan­drine pen­dant un mois.

Vit­to­ria était seule, au fond de l’or­chestre, dans une robe qui n’é­tait ni la robe noire de la can­ta­trice ni la robe simple de l’I­bra­hi­miyya mais une troi­sième robe, une robe qu’elle avait cou­sue elle-même — fille de mer­cier, n’est-ce pas — une robe qui n’i­mi­tait rien et qui ne pré­ten­dait rien et qui était sim­ple­ment belle, d’une beau­té de tis­su et de fil et de main, et elle était assise seule parce que ce soir elle avait besoin d’être seule avec la voix, seule avec ce qu’elle avait trou­vé chez les Papan­dreou et qu’elle ne com­pre­nait pas encore.

Poole n’é­tait pas là. Ou s’il était là, per­sonne ne le voyait, ce qui chez Poole ne prou­vait rien.

*

À vingt et une heures, les lumières baissèrent.

Le brou­ha­ha — ce brou­ha­ha magni­fique de mille deux cents voix qui par­laient en arabe et en grec et en fran­çais et en ita­lien et en anglais et en armé­nien et en hébreu, ce brou­ha­ha qui était le bruit même d’A­lexan­drie, le bruit de la ville conden­sé dans une salle de théâtre — le brou­ha­ha se tut. Pas d’un coup — par vagues, par cercles, comme le silence se pro­page tou­jours, du centre vers les bords, du pre­mier rang vers le der­nier, et quand le silence attei­gnit le der­nier rang il revint vers le pre­mier, ampli­fié, den­si­fié, et le silence final — le silence qui pré­cède l’en­trée de l’ar­tiste — ce silence était si pro­fond, si total, si abso­lu qu’on pou­vait entendre les étoiles.

L’or­chestre entra.

Dix musi­ciens. Vio­lons, oud, qanoun, nay, riqq, tabla. Ils s’ins­tal­lèrent sur scène avec la len­teur céré­mo­nielle des musi­ciens qui savent que chaque geste est regar­dé et que chaque geste compte, parce que dans la musique arabe l’en­trée de l’or­chestre est un spec­tacle en soi, une pro­ces­sion, un rituel, et les spec­ta­teurs regar­dèrent les musi­ciens s’ins­tal­ler comme on regarde les prêtres pré­pa­rer l’au­tel avant la messe.

El-Qasab­gi était au centre. Son oud — le oud de bois de rose, l’ins­tru­ment qu’il ne quit­tait jamais — brillait sous les pro­jec­teurs comme un bijou sombre. Il accor­da une der­nière corde. Le son de la corde tra­ver­sa la salle — un son bref, sec, soli­taire, le pre­mier son de la soi­rée, le son qui ouvrait le concert comme un pre­mier mot ouvre un livre, et ce son conte­nait déjà tout, comme le pre­mier mot d’un livre contient déjà tout le livre, parce que l’art est frac­tal, chaque par­tie contient le tout.

L’or­chestre joua l’in­tro­duc­tion. Un taq­sim — une impro­vi­sa­tion ins­tru­men­tale, lente, médi­ta­tive, qui posait l’at­mo­sphère comme un peintre pose le fond du tableau avant de peindre les figures. Le oud d’El-Qasab­gi ser­pen­tait dans les graves, le qanoun scin­tillait dans les aigus, le nay souf­flait des phrases longues et plain­tives qui res­sem­blaient à des sou­pirs, et les vio­lons — les vio­lons orien­taux, accor­dés un quart de ton plus bas que les vio­lons occi­den­taux, ce qui leur don­nait cette qua­li­té de voix humaine, cette qua­li­té de lamen­ta­tion, cette qua­li­té de prière — les vio­lons tis­saient autour du oud et du qanoun et du nay une toile de son dans laquelle la voix, quand elle vien­drait, pour­rait se poser comme un oiseau se pose dans un nid.

Le taq­sim dura dix minutes. Dix minutes de musique sans voix. Dix minutes de pré­pa­ra­tion. Dix minutes pen­dant les­quelles la salle entière — les mille deux cents spec­ta­teurs — pas­sa de l’é­tat de public à l’é­tat de récep­tacle, de l’é­tat de gens-qui-attendent à l’é­tat de vases-qui-se-vident, parce que c’est ce que fait le taq­sim, il vide, il net­toie, il pré­pare l’in­té­rieur à rece­voir ce qui va venir, et ce qui va venir est trop grand pour entrer dans un vase plein, il faut d’a­bord vider le vase de tout ce qu’il contient — les sou­cis, les pen­sées, les iden­ti­tés, les masques — pour que la voix puisse y entrer.

Puis le taq­sim se tut.

Un silence.

Un silence d’une seconde. Peut-être deux. Le silence le plus long et le plus court de tous les silences, le silence qui sépare le monde d’a­vant du monde d’a­près, le silence qui est la porte entre les deux mondes, et cette porte s’ouvrit.

Elle entra.

*

Has­san ne la vit pas entrer. Il fer­ma les yeux à la seconde exacte où elle appa­rut sur scène, parce qu’il ne vou­lait pas la voir, pas encore, il vou­lait d’a­bord l’en­tendre, il vou­lait que la pre­mière chose qui vienne d’elle ce soir soit la voix et non le visage, le son et non l’i­mage, parce que c’est par la voix qu’il la connais­sait et c’est par la voix qu’il vou­lait la retrou­ver, les yeux fer­més, dans le noir de ses pau­pières, comme on retrouve quel­qu’un dans le noir en recon­nais­sant son pas ou son souffle ou le bruit que fait son corps quand il se déplace dans l’espace.

Mais il enten­dit la salle. Il enten­dit le fré­mis­se­ment — pas un applau­dis­se­ment, pas encore, quelque chose d’an­té­rieur à l’ap­plau­dis­se­ment, un son col­lec­tif, un souffle col­lec­tif, le souffle de mille deux cents per­sonnes qui voient appa­raître ce qu’elles atten­daient depuis des heures, depuis des jours, depuis des semaines, et ce souffle était le son de l’at­tente qui se brise, le son de la pro­messe qui se tient, le son du monde qui dit : te voilà.

Puis les applau­dis­se­ments. Des applau­dis­se­ments qui n’é­taient pas polis ni mesu­rés ni codi­fiés mais sau­vages, pri­mi­tifs, des applau­dis­se­ments qui venaient du ventre et non des mains, des applau­dis­se­ments qui durèrent long­temps, très long­temps, trop long­temps pour un public occi­den­tal mais exac­te­ment assez long­temps pour un public égyp­tien, parce que les applau­dis­se­ments en Égypte ne sont pas un remer­cie­ment, ils sont une prière, et les prières durent aus­si long­temps qu’elles doivent durer.

Les applau­dis­se­ments se turent.

Has­san ouvrit les yeux.

Elle était là.

Au centre de la scène, debout, la robe de soie vert sombre, le fou­lard de soie dans la main droite, les che­veux noirs sur les épaules, le visage calme, les yeux grands ouverts qui regar­daient la salle avec cette expres­sion qu’il avait vue au Cecil — l’ex­pres­sion de cer­ti­tude, l’ex­pres­sion de la femme qui sait exac­te­ment qui elle est — et à côté d’elle, à sa droite, un micro sur pied, un micro­phone RCA, chro­mé, qui brillait sous les pro­jec­teurs comme un calice, et ce micro était le seul objet tech­no­lo­gique de la scène, le seul lien entre cette femme et le ving­tième siècle, le seul rap­pel que cette voix, qui allait tra­ver­ser la salle et les murs et la rue et la ville et la nuit et le temps, était aus­si por­tée par des fils et de l’élec­tri­ci­té et des ampli­fi­ca­teurs, ce qui ne chan­geait rien à rien, parce que la tech­no­lo­gie ne change jamais rien à la voix, la tech­no­lo­gie est un véhi­cule et la voix est le pas­sa­ger, et le pas­sa­ger va où il veut aller, quel que soit le véhicule.

Elle prit le micro.

*

La was­la commença.

Le mot was­la, en arabe, signi­fie connexion — la connexion entre l’ar­tiste et le public, entre la voix et l’o­reille, entre le son et le silence, entre le monde visible et le monde invi­sible. La was­la d’Oum Kal­thoum ce soir-là était com­po­sée de trois chan­sons — trois chan­sons d’Ah­med Rami, trois poèmes d’a­mour, trois varia­tions sur le même thème, l’ab­sence, le désir, la nuit — et chaque chan­son dure­rait une heure, peut-être plus, parce que la durée, dans la musique d’Oum Kal­thoum, n’é­tait pas un cadre mais un espace, un espace que la voix rem­plis­sait à sa guise, en s’ar­rê­tant quand elle vou­lait s’ar­rê­ter et en repar­tant quand elle vou­lait repartir.

La pre­mière chan­son était « El Awe­la Fel Gha­ram » — Le pre­mier dans l’amour.

El-Qasab­gi posa les doigts sur les cordes du oud. L’or­chestre atten­dit. Le nay souf­fla une note — une seule note, longue, tenue, une note qui flot­tait dans l’air de la salle comme une feuille flotte sur un lac, sans direc­tion, sans but, une note qui ne deman­dait rien et qui ne pro­met­tait rien et qui était sim­ple­ment là, pré­sente, vivante, comme la mer est sim­ple­ment là, pré­sente, vivante.

Puis la voix.

La voix com­men­ça si dou­ce­ment que pen­dant un ins­tant Has­san crut qu’il l’i­ma­gi­nait — qu’il l’en­ten­dait dans sa tête, comme il l’en­ten­dait quand il mar­chait dans les rues d’A­lexan­drie le dimanche et que la voix mon­tait en lui de nulle part, des pro­fon­deurs de la mémoire, des pro­fon­deurs du corps. Mais ce n’é­tait pas la mémoire. C’é­tait elle. C’é­tait la voix, la vraie voix, la voix en chair et en souffle, la voix vivante, la voix qui n’é­tait pas un disque ni un gra­mo­phone ni un sou­ve­nir ni un écho mais la chose elle-même, la source, l’o­ri­gine, et cette voix vivante n’a­vait rien à voir avec la voix enre­gis­trée, comme un fleuve n’a rien à voir avec la pho­to­gra­phie d’un fleuve — la pho­to­gra­phie montre l’eau mais ne montre pas le cou­rant, elle montre la sur­face mais ne montre pas la pro­fon­deur, elle montre l’ins­tant mais ne montre pas le mou­ve­ment, et la voix d’Oum Kal­thoum en concert était tout ce que le gra­mo­phone ne pou­vait pas être — du cou­rant, de la pro­fon­deur, du mouvement.

La voix monta.

Len­te­ment. Avec cette patience qui était sa marque — la patience de la femme qui sait que la voix est comme un feu, qu’il faut l’al­lu­mer dou­ce­ment, avec du petit bois et du souffle, et que les gens qui jettent une allu­mette dans un tas de bois ne font pas un feu mais un désastre. La voix mon­ta comme le jour monte — imper­cep­ti­ble­ment, degré par degré, note par note, et à chaque note l’es­pace de la salle se rem­plis­sait un peu plus, comme un verre se rem­plit d’eau goutte à goutte, et les spec­ta­teurs étaient le verre et la voix était l’eau et le verre ne savait pas encore qu’il se rem­plis­sait, pas encore, parce que le début d’un concert d’Oum Kal­thoum est comme le début d’un amour — on ne sait pas encore qu’on aime, on sent seule­ment que quelque chose change, que l’air n’est plus le même, que le cœur bat un peu plus vite, que la peau est un peu plus sen­sible, et on ne nomme pas ce chan­ge­ment, on ne le com­prend pas, on le laisse venir.

« El awe­la fel gha­ram men yet­ka­lem » — Le pre­mier dans l’a­mour, c’est celui qui parle.

Rami avait écrit ces mots. Rami, assis au troi­sième rang, enten­dait ses mots sor­tir de la bouche d’Oum Kal­thoum et deve­nir autre chose — non plus ses mots, non plus des mots du tout, mais du son pur, de l’é­mo­tion pure, de la matière pre­mière de l’âme, et chaque fois que cela se pro­dui­sait — chaque fois, depuis quinze ans — c’é­tait la même dou­leur et la même joie, la dou­leur de perdre ses mots et la joie de les voir trans­fi­gu­rés, et Rami ser­rait les accou­doirs de son fau­teuil avec ses doigts de poète et ses yeux de puits se rem­plis­saient de ce qui rem­plis­sait tou­jours les puits — de l’eau, de l’eau noire, de l’eau sans fond.

*

La pre­mière demi-heure fut une montée.

Une mon­tée lente, spi­ra­lée, comme un esca­lier en coli­ma­çon qui monte vers un étage dont on ne voit pas la porte. La voix pre­nait un vers — un seul vers, quatre mots, cinq mots — et le chan­tait une fois, sim­ple­ment, comme on lit un vers à voix haute pour voir com­ment il sonne. Puis elle le repre­nait. Le même vers. Les mêmes mots. Mais la deuxième fois ce n’é­tait plus le même vers — quelque chose avait chan­gé, une inflexion, un mélisme, un quart de ton ajou­té ou reti­ré, un souffle allon­gé ou rac­cour­ci, et ce chan­ge­ment, ce micro-chan­ge­ment, cette varia­tion infime, trans­for­mait le sens du vers, lui don­nait une cou­leur dif­fé­rente, un poids dif­fé­rent, une direc­tion dif­fé­rente. Puis elle le repre­nait une troi­sième fois. Puis une qua­trième. Puis une cin­quième. Et chaque fois le vers chan­geait, et chaque fois le chan­ge­ment était si sub­til qu’on ne pou­vait pas le loca­li­ser, on ne pou­vait pas mettre le doigt des­sus et dire : voi­là, c’est ici que ça a chan­gé, c’est cette note, c’est ce mot, c’est ce souffle — non, le chan­ge­ment était par­tout et nulle part, le chan­ge­ment était dans l’air et dans la voix et dans l’o­reille et dans le cœur, et à la dixième répé­ti­tion du même vers, le vers n’é­tait plus un vers, c’é­tait un monde, un monde entier conte­nu dans quatre mots, un monde que la voix avait créé par la seule force de la varia­tion, de la répé­ti­tion chan­gée, de la spirale.

Et le public répondait.

C’est là que la musique occi­den­tale et la musique d’Oum Kal­thoum diver­geaient de la manière la plus radi­cale — dans la musique occi­den­tale, le public écoute en silence et applau­dit à la fin ; dans la musique d’Oum Kal­thoum, le public fait par­tie du concert. Il fait par­tie du concert comme le vent fait par­tie de la voile — sans le vent la voile est un tis­su mort, sans le public la voix est un son mort. Le public d’Oum Kal­thoum répon­dait — par des excla­ma­tions, des sou­pirs, des mur­mures, des « Allah ! » qui mon­taient de la salle comme des bulles montent de l’eau, des « Ya salam ! » qui étaient des prières autant que des com­pli­ments, des « Aïd ! » — encore, répète, encore — qui étaient des ordres et des sup­pli­ca­tions, et Oum Kal­thoum enten­dait ces réponses et y répon­dait à son tour, et sa réponse était une varia­tion nou­velle, un mélisme nou­veau, une spi­rale nou­velle, et cette conver­sa­tion entre la voix et la salle, ce dia­logue entre l’une et les mille deux cents, était le cœur du concert, le moteur du concert, la rai­son d’être du concert.

Et c’é­tait ça, le tarab.

Le tarab n’é­tait pas un mot qui se tra­dui­sait. Ce n’é­tait pas l’ex­tase — l’ex­tase est un état, le tarab est un mou­ve­ment. Ce n’é­tait pas la transe — la transe est une perte de conscience, le tarab est un gain de conscience. Ce n’é­tait pas le plai­sir — le plai­sir est indi­vi­duel, le tarab est col­lec­tif. Le tarab était cette chose qui se pro­dui­sait quand la voix et le public ces­saient d’être deux enti­tés sépa­rées et deve­naient une seule enti­té, un seul orga­nisme, un seul cœur qui bat­tait au même rythme, et ce rythme n’é­tait plus le rythme de la musique ni le rythme du public mais un troi­sième rythme, un rythme qui n’ap­par­te­nait à per­sonne et qui appar­te­nait à tout le monde, le rythme de la chose sans nom qui était plus grande que la musique et plus grande que le public et plus grande que la salle et plus grande que la ville et plus grande que la nuit.

*

Has­san.

Has­san, Rang 12, Siège 7, les yeux ouverts main­te­nant, les mains sur les genoux, le corps immo­bile — pas l’im­mo­bi­li­té du concierge, une autre immo­bi­li­té, l’im­mo­bi­li­té de l’homme qui écoute avec son corps entier, qui écoute avec sa peau et ses os et son sang, qui est deve­nu une oreille, une oreille géante, un récep­tacle — Has­san écou­tait et quelque chose se pas­sait dans sa poi­trine, là où logeait l’é­clat de verre tiède, l’é­clat gran­dis­sait, il deve­nait chaud, il deve­nait brû­lant, il se dila­tait, il pre­nait toute la place, il chas­sait tout le reste — les feuillets, le comp­toir de marbre, les quatre langues et demie, le Cecil, les masques, les men­songes, les ascen­seurs, tout — et à la place de tout il n’y avait plus que la voix, la voix qui rem­plis­sait sa poi­trine comme l’eau rem­plit un puits, et Has­san sen­tit — non, Has­san sut — que ce qu’il écri­vait sur ses feuillets pliés en quatre depuis des mois, ces mots timides, ces mots pru­dents, ces mots qui ne savaient pas se tenir de biais par rap­port au monde — ces mots n’é­taient que le début, le brouillon, l’es­quisse de quelque chose de beau­coup plus grand, et ce quelque chose de plus grand, il l’en­ten­dait main­te­nant dans la voix d’Oum Kal­thoum, il l’en­ten­dait comme on entend le ton­nerre et on sait que la foudre est tom­bée quelque part, et la foudre était tom­bée en lui, et l’en­droit où elle était tom­bée était l’en­droit exact où l’é­cri­ture et la voix se rejoi­gnaient, l’en­droit où les mots et le son ces­saient d’être des choses dif­fé­rentes et deve­naient la même chose, la même matière, la même sub­stance, et cette sub­stance n’a­vait qu’un nom — tarab.

Le Comte — László.

László, dixième rang, en cos­tume sombre, sans monocle, les yeux ouverts, le visage nu, le visage de László Horváth de Debre­cen — László écou­tait et quelque chose se pas­sait en lui qu’il n’a­vait pas pré­vu, quelque chose qui ne fai­sait pas par­tie du plan, parce que László avait tou­jours un plan, László vivait selon des plans, des scé­na­rios, des rôles appris par cœur, et ce qui se pas­sait ce soir n’é­tait dans aucun scé­na­rio. La voix entrait en lui — par les oreilles, oui, mais aus­si par un autre che­min, un che­min qu’il ne connais­sait pas, un che­min qui pas­sait par la poi­trine et qui des­cen­dait jus­qu’au ventre et qui remon­tait jus­qu’à la gorge, et dans la gorge le son se trans­for­mait en autre chose, en une boule, une boule de cha­leur et de tris­tesse et de joie qui était trop grosse pour être ava­lée et trop grosse pour être cra­chée et qui res­tait là, coin­cée, vibrante, dou­lou­reuse, et László com­prit — dans un éclair de luci­di­té qui tra­ver­sa ses défenses comme un cou­teau tra­verse le beurre — que cette boule dans la gorge c’é­tait lui, le vrai lui, le lui sans masque et sans nom et sans pays, le lui qui n’a­vait jamais exis­té parce qu’il avait tou­jours été recou­vert par un autre, par un comte, par un nom, par un accent, et que la voix d’Oum Kal­thoum venait de déter­rer ce lui-là, de l’ex­hu­mer, de le rame­ner à la sur­face, et que ce lui-là était vivant, fra­gile, effrayé, mais vivant.

À côté de lui, Madame Anas­ta­siou pleu­rait. Des larmes silen­cieuses. Des larmes de femme seule qui entend une voix de femme qui chante l’a­mour et l’ab­sence et la nuit, et qui se recon­naît dans chaque mot et dans chaque note et dans chaque silence, et dont les fausses perles brillaient dans le noir du théâtre comme de vraies étoiles dans un vrai ciel.

Mau­gham.

Mau­gham, dou­zième rang, les yeux ouverts — les yeux de lézard qui ne se fer­maient plus, qui ne pou­vaient plus se fer­mer, parce que ce qu’ils voyaient ce soir ne se ferme pas, ne se refuse pas, ne se met pas à dis­tance — Mau­gham écou­tait et pre­nait des notes dans sa tête, comme tou­jours, sauf que ce soir les notes ne venaient pas, les mots ne venaient pas, le car­net men­tal était vide, et cette vacui­té — cette inca­pa­ci­té à trans­for­mer l’ex­pé­rience en mots, cette inca­pa­ci­té qui pour un écri­vain est la pire des défaites et la plus grande des grâces — cette vacui­té était le signe que quelque chose de plus grand que les mots se pro­dui­sait, quelque chose que Mau­gham n’a­vait pas les moyens de cap­tu­rer, pas les outils, pas le filet assez grand, et pour la pre­mière fois de sa vie d’é­cri­vain Mau­gham ne regret­tait pas l’ab­sence de mots, il ne regret­tait pas le car­net vide, il accep­tait — il accep­tait de ne pas com­prendre, il accep­tait de ne pas écrire, il accep­tait d’être sim­ple­ment là, dans le public, un spec­ta­teur par­mi les spec­ta­teurs, un homme par­mi les hommes, sans le bou­clier de l’é­cri­ture, sans l’ar­mure de l’ob­ser­va­tion, nu, désar­mé, ému.

À côté de lui, Gerald ne bou­geait pas. Gerald, qui bou­geait tou­jours, qui était fait de mou­ve­ment comme le feu est fait de flammes, Gerald ne bou­geait pas. Il était assis, les mains sur les genoux, les yeux fer­més, le visage lisse, et pour la pre­mière fois depuis que Mau­gham le connais­sait — depuis vingt ans, depuis tou­jours — Gerald avait l’air en paix. Pas la paix de l’é­pui­se­ment, pas la paix de l’i­vresse, la paix de l’homme qui n’a plus besoin d’al­ler nulle part parce qu’il est déjà arri­vé, et cette paix, sur le visage de Gerald, était si inat­ten­due et si belle que Mau­gham détour­na le regard, parce que regar­der la paix de Gerald aurait été indis­cret, comme regar­der quel­qu’un qui prie.

Coward.

Coward, sep­tième rang, les mains posées l’une sur l’autre, les doigts immo­biles — les doigts de pia­niste immo­biles, ce qui était aus­si inha­bi­tuel que Gerald immo­bile — Coward écou­tait avec la concen­tra­tion d’un homme qui étu­die un méca­nisme dont il ne com­prend pas le fonc­tion­ne­ment, et ce qu’il ne com­pre­nait pas c’é­tait com­ment cette voix fai­sait ce qu’elle fai­sait, com­ment elle pre­nait un vers de quatre mots et en fai­sait un uni­vers, com­ment elle répé­tait la même phrase dix fois et que chaque fois c’é­tait dif­fé­rent, com­ment elle mon­tait et des­cen­dait et remon­tait sans jamais perdre le fil, sans jamais lâcher le public, sans jamais tom­ber. Il avait vu les plus grands artistes du monde — les meilleurs acteurs, les meilleurs chan­teurs, les meilleurs dan­seurs, les meilleurs musi­ciens — et il n’a­vait jamais vu ça, il n’a­vait jamais vu un artiste tenir un public de mille deux cents per­sonnes dans sa main pen­dant une heure sans jamais des­ser­rer les doigts, et ce qu’il voyait ce soir le dépas­sait, le dépas­sait comme l’o­céan dépasse le nageur, et Coward, pour la pre­mière fois de sa vie, ne trou­va rien à dire, aucun mot d’es­prit, aucune réplique, aucune for­mule, rien — juste le silence, juste l’é­coute, juste la reddition.

Vit­to­ria.

Vit­to­ria, au fond de l’or­chestre, dans sa robe cou­sue main, les yeux grands ouverts, la bouche légè­re­ment entrou­verte — la bouche de la chan­teuse, la bouche qui sait ce que c’est que de pro­duire un son et qui recon­naît chez une autre bouche la pro­duc­tion du son et qui mesure, avec une pré­ci­sion d’hor­lo­ger, la dis­tance entre ce qu’elle peut faire et ce que cette bouche-là peut faire, et cette dis­tance était immense, cette dis­tance était un océan, un conti­nent, une galaxie — Vit­to­ria écou­tait et com­pre­nait enfin ce que Sta­vri­dis n’a­vait pas pu lui expli­quer et ce qu’elle avait entre­vu chez les Papan­dreou, ce lâcher-prise, cet aban­don, ce cou­rage de tom­ber qui n’est pas une chute mais un envol. Elle le com­pre­nait parce qu’elle le voyait, là, devant elle, incar­né, vivant, réel — une femme qui tom­bait en chan­tant et qui volait en tom­bant, une femme qui se per­dait dans la musique et qui se trou­vait en se per­dant, une femme qui men­tait avec sa voix et qui disait la véri­té en men­tant, et c’é­tait ça, exac­te­ment ça, le men­songe vrai de Sta­vri­dis, le men­songe qui est plus vrai que la véri­té parce qu’il touche quelque chose que la véri­té ne peut pas tou­cher, quelque chose qui est en des­sous de la véri­té, en des­sous du men­songe, en des­sous de tout, et ce quelque chose c’é­tait l’hu­main, le grain humain, la rugo­si­té du cœur.

Et Vit­to­ria pleu­ra. Pas de tris­tesse. Pas de joie. De com­pré­hen­sion. Les larmes de la com­pré­hen­sion, qui sont les larmes les plus rares et les plus pré­cieuses, les larmes qui tombent quand on com­prend enfin quelque chose qu’on cher­chait depuis long­temps et qu’on ne trou­vait pas, et la chose qu’elle com­pre­nait c’é­tait que ce qu’elle avait fait chez les Papan­dreou — cette mélo­die inven­tée, cette impro­vi­sa­tion trem­blante, cette chose sans nom qui n’é­tait ni ita­lienne ni arabe — cette chose était le début de quelque chose, le tout début, le pre­mier pas d’un voyage qui dure­rait toute sa vie, et ce voyage c’é­tait le voyage vers la voix, sa voix à elle, pas la voix d’Oum Kal­thoum et pas la voix de Tos­ca et pas la voix de per­sonne d’autre, sa voix, la voix de Vit­to­ria Calas­cione de l’I­bra­hi­miyya, fille de mer­cier, cou­tu­rière et chan­teuse, et cette voix n’exis­tait pas encore mais elle exis­tait déjà, elle exis­tait dans l’es­pace entre le bel can­to et le maqam, dans l’es­pace entre l’I­ta­lie et l’É­gypte, dans l’es­pace entre le men­songe et la véri­té, et cet espace était immense, cet espace était un conti­nent vierge, un ter­ri­toire que per­sonne n’a­vait explo­ré, et Vit­to­ria serait la première.

*

La pre­mière chan­son dura une heure et vingt minutes.

Quand Oum Kal­thoum chan­ta la der­nière note — une note qui ne finit pas, une note qui s’é­ti­rait et s’a­min­cis­sait et s’é­ti­rait encore, comme un fil de soie qu’on tire et qui ne casse pas, qui ne casse jamais — quand cette note mou­rut enfin, non pas en mou­rant mais en se dis­sol­vant dans le silence comme le sucre se dis­sout dans l’eau, la salle explosa.

Des applau­dis­se­ments. Des cris. Des « Allah ! » Des « Ya salam ! » Des gens debout. Des gens en larmes. Des gens qui riaient et qui pleu­raient en même temps. Des gens qui se pre­naient dans les bras. Des gens qui ne se connais­saient pas et qui se pre­naient dans les bras quand même, parce que le tarab abo­lit les fron­tières entre les gens comme il abo­lit les fron­tières entre la musique et le silence, comme il abo­lit les fron­tières entre le corps et l’âme, comme il abo­lit toutes les fron­tières, et les gens qui se pre­naient dans les bras sur les sièges du théâtre Moha­med Ali étaient des gens sans fron­tières, des gens nus, des gens vrais.

Has­san applau­dit. Ses mains — ses mains de concierge, ses mains de scribe — ses mains applau­dirent avec une force qu’il ne se connais­sait pas, et les feuillets dans sa poche vibrèrent sous les applau­dis­se­ments comme s’ils applau­dis­saient aussi.

Et puis le silence revint. Et la deuxième chan­son com­men­ça. Et la troi­sième. Et la nuit avan­ça. Et les étoiles tour­nèrent au-des­sus du théâtre Moha­med Ali. Et la voix conti­nua. Et le tarab conti­nua. Et Alexan­drie, dehors, dans les rues, dans les cafés, dans les fenêtres ouvertes, écoutait.

*

Le concert se ter­mi­na à deux heures du matin.

Cinq heures. Cinq heures de voix. Cinq heures de tarab. Cinq heures pen­dant les­quelles mille deux cents per­sonnes avaient ces­sé d’être mille deux cents per­sonnes et étaient deve­nues une seule chose, un seul cœur, un seul souffle, et main­te­nant que c’é­tait fini — main­te­nant que la voix s’é­tait tue et que les lumières s’é­taient ral­lu­mées et que les mille deux cents per­sonnes rede­ve­naient mille deux cents per­sonnes, avec leurs noms et leurs masques et leurs sou­cis et leurs men­songes — main­te­nant un sen­ti­ment étrange flot­tait dans la salle, un sen­ti­ment qui n’é­tait ni la tris­tesse ni la joie ni le sou­la­ge­ment ni le regret mais un mélange de tout cela, le sen­ti­ment de quel­qu’un qui se réveille d’un rêve magni­fique et qui ne sait pas si le rêve était plus vrai que le réveil ou si le réveil est plus vrai que le rêve.

Les gens sor­tirent du théâtre.

Ils sor­tirent dans la nuit d’A­lexan­drie, et la nuit d’A­lexan­drie les accueillit avec son odeur de sel et de jas­min et de café turc et de pous­sière et de mer, et les gens mar­chèrent dans cette nuit comme on marche après un trem­ble­ment de terre, len­te­ment, pru­dem­ment, en véri­fiant que le sol est encore là, que les murs sont encore debout, que le monde n’a pas chan­gé, sauf que le monde avait chan­gé, le monde change tou­jours après un concert d’Oum Kal­thoum, il ne change pas beau­coup, il ne change pas visi­ble­ment, il change de cette manière imper­cep­tible dont le matin change en après-midi, mais il change, et les gens qui mar­chaient dans la nuit après le concert étaient les mêmes gens qu’a­vant le concert et ils n’é­taient plus les mêmes gens, et la dif­fé­rence entre les deux — la dif­fé­rence entre le même et le plus-le-même — c’é­tait le tarab, c’é­tait la trace que la voix avait lais­sée en eux, comme la mer laisse une trace sur le sable quand elle se retire.

Has­san mar­cha seul dans la nuit.

Il mar­cha long­temps. Il mar­cha dans des rues qu’il connais­sait et dans des rues qu’il ne connais­sait pas. Il mar­cha avec la voix encore dans les oreilles — non, pas dans les oreilles, dans la poi­trine, dans les os, dans le sang — et il mar­cha avec ses feuillets dans sa poche, et ses feuillets étaient les mêmes feuillets qu’a­vant le concert et ils n’é­taient plus les mêmes feuillets, parce que les mots qu’il y avait écrits avaient chan­gé — les mots n’a­vaient pas chan­gé maté­riel­le­ment, bien sûr, les lettres n’a­vaient pas bou­gé sur le papier, mais le sens avait chan­gé, le poids avait chan­gé, et Has­san savait main­te­nant — avec cette cer­ti­tude qui ne vient pas de la réflexion mais de l’ex­pé­rience, de l’ex­pé­rience du corps, de l’ex­pé­rience du tarab — il savait que ce qu’il écri­vait sur ces feuillets n’é­tait pas un passe-temps et n’é­tait pas un rêve et n’é­tait pas une folie, c’é­tait une voca­tion, et la voca­tion est la seule chose au monde qui jus­ti­fie toutes les autres choses, la seule chose qui donne un sens au comp­toir de marbre et aux quatre langues et demie et aux ascen­seurs de noyer ciré et aux masques et aux men­songes et à la porte tour­nante qui tourne et qui tourne et qui ne s’ar­rête jamais.

Il s’ar­rê­ta au bord de la mer.

La Médi­ter­ra­née était là. Immense. Noire. Immo­bile. La même mer qui avait por­té les navires d’A­lexandre et les galères de Cléo­pâtre et les felouques des pêcheurs et les paque­bots des Anglais et les rêves de tous ceux qui avaient vécu et qui vivraient sur ses rivages. La même mer. Et Has­san sor­tit un feuillet de sa poche — pas un feuillet ancien, un feuillet vierge, le der­nier feuillet de la liasse — et il le déplia, et il prit son crayon, et debout au bord de la mer à trois heures du matin, dans la nuit d’A­lexan­drie, avec la voix d’Oum Kal­thoum encore vibrante dans chaque cel­lule de son corps, il écrivit.

Il ne savait pas ce qu’il écri­vait. Il écri­vait comme la voix avait chan­té — sans plan, sans struc­ture, sans filet — il écri­vait et les mots venaient et les mots étaient bons et les mots étaient mau­vais et cer­tains étaient justes et cer­tains étaient faux et ça n’a­vait aucune impor­tance parce que l’é­cri­ture, comme le tarab, n’est pas une ques­tion de jus­tesse, c’est une ques­tion de cou­rage, le cou­rage de mettre les mots sur le papier et de les lais­ser là, nus, expo­sés, impar­faits, vivants.

Il écri­vit longtemps.

Et quand il leva les yeux de son feuillet, l’aube com­men­çait. Le ciel, au-des­sus de la mer, pas­sait du noir au bleu sombre puis au gris puis au rose, et Alexan­drie se réveillait, len­te­ment, comme un dor­meur qui ouvre un œil puis l’autre, et les pre­miers bruits de la ville mon­taient — un tram­way, un coq, un muez­zin, un mar­chand de foul — et ces bruits étaient les mêmes bruits que la veille et ils n’é­taient plus les mêmes bruits, parce que Has­san les enten­dait dif­fé­rem­ment, il les enten­dait comme on entend les choses quand on a été tra­ver­sé par le tarab, c’est-à-dire avec une acui­té, une sen­si­bi­li­té, une ten­dresse qui trans­forment le moindre bruit en musique et la moindre lumière en poème.

Il plia le feuillet. Il le mit dans sa poche. Il ren­tra chez lui.

Dans deux heures, il serait au Cecil, der­rière son comp­toir de marbre, avec son sou­rire de concierge et sa veste d’u­ni­forme. La porte tour­nante tour­ne­rait. Les ascen­seurs mon­te­raient et des­cen­draient. Le Cecil respirerait.

Mais Has­san, sous l’u­ni­forme, dans la dou­blure de sa veste, à côté des feuillets pliés en quatre, aurait quelque chose de plus — le feuillet de l’aube, le feuillet écrit au bord de la mer après le concert, le feuillet qui n’é­tait pas un poème et qui n’é­tait pas une his­toire et qui n’é­tait pas un jour­nal mais un peu des trois, un alliage, un métal nou­veau, un métal qu’il avait for­gé cette nuit-là dans le feu du tarab et qui ne fon­drait plus.

Cha­pitre 18

Après

Le dimanche, Oum Kal­thoum partit.

Elle par­tit comme elle était arri­vée — dans la Packard noire, avec Rami et El-Qasab­gi, avec le fou­lard de soie et le oud dans son étui de cuir et les yeux de puits du poète et les mains de magi­cien du musi­cien, elle par­tit à dix heures du matin, dans cette lumière blanche d’A­lexan­drie qui ne fai­sait pas de dif­fé­rence entre ceux qui arrivent et ceux qui partent, parce que la lumière d’A­lexan­drie avait vu tel­le­ment de gens arri­ver et tel­le­ment de gens par­tir qu’elle avait ces­sé depuis long­temps de faire la distinction.

Il y avait une foule dehors — la même foule, ou une autre foule, ou la même foule trans­for­mée par le concert en une autre foule, ce qui était pro­bable parce que les foules qui ont enten­du Oum Kal­thoum ne sont plus les mêmes foules, elles sont plus silen­cieuses et plus tendres et plus tristes, comme les gens qui ont vu la mer pour la pre­mière fois sont plus silen­cieux et plus tendres et plus tristes que les gens qui ne l’ont pas vue.

Has­san était à son poste.

Il la regar­da tra­ver­ser le hall pour la der­nière fois. Elle mar­chait avec la même assu­rance, la même cer­ti­tude, la même len­teur sou­ve­raine, et le hall du Cecil était le même hall qu’à son arri­vée, avec le même marbre et les mêmes ascen­seurs et la même lumière blanche, sauf que le hall n’é­tait plus le même parce qu’il avait conte­nu cette voix pen­dant trois jours et que les murs avaient absor­bé cette voix comme le bois absorbe l’eau et qu’ils ne la ren­draient jamais, jamais com­plè­te­ment, il res­te­rait tou­jours dans les murs du Cecil un écho de cette voix, un rési­du, une trace, et les gens qui dor­mi­raient dans les chambres du Cecil dans les années à venir, dans les décen­nies à venir, enten­draient peut-être, cer­taines nuits, quand le vent souf­fle­rait de la mer et que l’hô­tel serait silen­cieux, ils enten­draient peut-être quelque chose — pas un son, pas une note, quelque chose de plus sub­til, une vibra­tion, un fré­mis­se­ment de l’air, le sou­ve­nir d’un son dans les murs, et ils ne sau­raient pas ce que c’é­tait et ils n’au­raient pas besoin de le savoir.

En pas­sant devant le comp­toir de Has­san, elle s’arrêta.

Elle le regar­da. Has­san la regar­da. Et cette fois — cette fois, après le concert, après le tarab, après le feuillet écrit au bord de la mer à trois heures du matin — cette fois Has­san ne per­dit pas la parole. Ses quatre langues et demie res­tèrent à leur poste. Sa bouche s’ou­vrit et des mots en sor­tirent, des mots en arabe, des mots simples, les mots les plus simples du monde :

— Shu­kran. Merci.

Oum Kal­thoum sou­rit. Le même sou­rire que le pre­mier jour — le sou­rire de la femme qui entre dans un endroit nou­veau et qui le trouve beau, sauf que cette fois l’en­droit n’é­tait pas nou­veau et qu’il était tou­jours beau, et le sou­rire conte­nait quelque chose de plus que la pre­mière fois, quelque chose qui n’é­tait pas de la recon­nais­sance ni de la gra­ti­tude ni de la com­pas­sion mais un mélange des trois, le mélange que les gens fabriquent quand ils quittent un endroit où ils ont été heu­reux et qu’ils savent qu’ils n’y revien­dront peut-être jamais.

— Tes­lem eideik, dit-elle. Que tes mains soient bénies.

Ce n’é­tait pas une phrase banale — ou c’é­tait une phrase banale, une for­mule de poli­tesse arabe que l’on dit aux gens qui tra­vaillent avec leurs mains, aux arti­sans, aux cui­si­niers, aux cou­tu­rières, aux gens dont les mains font des choses — mais dans la bouche d’Oum Kal­thoum, adres­sée à Has­san le concierge qui écri­vait en secret, cette phrase avait un autre sens, un sens que seul Has­san pou­vait entendre, et ce sens c’é­tait : je sais. Je ne sais pas quoi, mais je sais. Je sais que tes mains font autre chose que ce qu’elles montrent. Je sais que tes mains ont un secret. Et je bénis ce secret.

Puis elle sor­tit par la porte tour­nante. La porte tour­na. La Packard noire démar­ra. La foule s’é­car­ta. Et la Cor­niche ava­la la voi­ture comme la mer avale un navire, len­te­ment, digne­ment, et quand la Packard eut dis­pa­ru au bout de la Cor­niche, le silence qui sui­vit fut un silence de dimanche matin, un silence propre, frais, un silence qui sen­tait le sel et le café et le début de quelque chose.

*

Le lun­di, le Comte partit.

Il par­tit sans bruit — pas de calèche, pas de spec­tacle, pas de geste de calife. Il des­cen­dit à six heures du matin, avant que l’hô­tel ne se réveille, avec ses deux valises de cuir — les mêmes valises, les valises d’un faux comte qui conte­naient les vête­ments d’un faux comte et les acces­soires d’un faux comte, le monocle, l’é­tui à ciga­rettes en argent, les cra­vates, mais aus­si, au fond de la plus grande valise, enve­lop­pé dans du papier de soie, un objet que le Comte n’a­vait pas en arri­vant et qu’il empor­tait en par­tant — le fou­lard que Madame Anas­ta­siou lui avait don­né la veille, un fou­lard de soie à motifs grecs, un fou­lard qui n’é­tait ni beau ni pré­cieux mais qui était vrai, entiè­re­ment vrai, le seul objet vrai dans les deux valises de cuir.

Has­san était déjà là. Has­san était tou­jours là à six heures du matin — c’é­tait son heure, l’heure où le Cecil n’ap­par­te­nait encore à per­sonne, l’heure où l’hô­tel n’é­tait qu’un bâti­ment, du marbre et du bois et de la lumière, avant que les gens n’ar­rivent et ne le trans­forment en hôtel.

Le Comte — László — posa ses valises devant le comp­toir. Il regar­da Has­san. Has­san le regarda.

— Je ne paie pas la note, dit László. Je n’ai plus d’argent. C’est Metz­ger qui paie­ra, ou per­sonne. Je suis désolé.

Il n’é­tait pas déso­lé. Ou il était déso­lé mais d’une manière dif­fé­rente de celle qu’im­plique le mot « déso­lé » — il était déso­lé comme on est déso­lé de quit­ter un endroit où l’on a été quel­qu’un d’autre et où ce quel­qu’un d’autre était peut-être meilleur que soi-même, et cette forme de regret n’a pas de nom dans aucune langue, ou peut-être que si, peut-être que les Hon­grois ont un mot pour ça, les Hon­grois ayant des mots pour toutes les formes de regret comme les Esqui­maux ont des mots pour toutes les formes de neige.

— Où allez-vous ? deman­da Hassan.

— Je ne sais pas. Istan­bul peut-être. Ou Bey­routh. Ou nulle part. Nulle part est la seule des­ti­na­tion qui ne déçoit jamais.

László ten­dit la main à Has­san. Has­san la prit. Et dans cette poi­gnée de main — la poi­gnée de main entre un concierge et un escroc, entre un homme qui écri­vait en secret et un homme qui men­tait en public, entre deux masques qui se recon­nais­saient depuis le pre­mier jour — dans cette poi­gnée de main il y avait tout ce que le Cecil avait été pen­dant ces semaines, tout le spec­tacle et tout le silence, tous les men­songes et toutes les véri­tés, tout le cham­pagne et tout le thé à trois mil­liemes, et la voix, sur­tout la voix, la voix qui avait tra­ver­sé les murs et les masques et les men­songes et qui avait lais­sé dans cha­cun d’entre eux quelque chose qui ne par­ti­rait pas.

László sor­tit par la porte tour­nante. La porte tour­na. Et Has­san res­ta seul dans le hall, à six heures du matin, avec le bruit des ascen­seurs immo­biles et la lumière blanche qui com­men­çait à entrer par les fenêtres.

*

Le mar­di, Mau­gham et Gerald partirent.

Ils par­tirent pour Le Caire — Mau­gham vou­lait voir les pyra­mides, ou plu­tôt Mau­gham vou­lait voir les gens qui voient les pyra­mides, ce qui était plus inté­res­sant, parce que les pyra­mides ne changent pas mais les gens qui les regardent changent, et c’est le chan­ge­ment qui inté­resse l’é­cri­vain, pas la permanence.

Gerald fit les valises. Mau­gham super­vi­sa les valises. C’é­tait le rituel — Gerald fai­sait et Mau­gham super­vi­sait, Gerald vivait et Mau­gham écri­vait, Gerald fer­mait les valises et Mau­gham ouvrait les car­nets, et ce rituel dure­rait encore sept ans, jus­qu’à ce que la mort de Gerald à Nice en 1944 mette fin au pacte, et que Mau­gham découvre qu’on peut sur­vivre à la fin d’un pacte mais qu’on ne sur­vit pas vrai­ment, qu’on sur­vit comme un arbre sur­vit quand on lui coupe une branche maî­tresse, en pous­sant de travers.

Mau­gham des­cen­dit au bar une der­nière fois. Il com­man­da un gim­let. Gior­gos le ser­vit. Le gim­let avait le même goût que tous les gim­lets — le goût du para­dis per­du, le goût de la rose de Damas et du citron vert et du gin et de la mélan­co­lie — et Mau­gham le but len­te­ment, en regar­dant les miroirs fumés et les tabou­rets de cuir vert et la lumière des lampes, et il vit dans les miroirs fumés le reflet de tout ce qui s’é­tait pas­sé ici — le Comte au bar, Madame Anas­ta­siou et ses perles, Gerald qui dan­sait avec Mrs. Whit­field, Poole et son Times, Coward au pia­no avec Has­san qui fre­don­nait, Rami et ses yeux de puits, Cava­fy de biais dans l’en­ca­dre­ment de la porte — il vit tout cela dans les miroirs comme on voit dans l’eau claire les pois­sons qui nagent en des­sous, et il sut que tout cela fini­rait dans un livre ou dans un tiroir, pro­ba­ble­ment dans un tiroir, parce que cer­taines his­toires sont trop fra­giles pour être publiées, trop vraies pour être impri­mées, trop alexan­drines pour être anglaises.

Il prit son car­net. Il l’ou­vrit à la page où il avait écrit, le soir des confes­sions, deux phrases. Il relut les deux phrases. Puis il en ajou­ta une troi­sième — une seule, courte, définitive :

« Alexan­drie est le seul endroit au monde où le men­songe est une forme de poli­tesse envers la vérité. »

Il refer­ma le car­net. Il finit le gim­let. Il se leva.

En pas­sant devant le comp­toir, il s’ar­rê­ta. Has­san était là — Has­san était tou­jours là.

— Has­san, dit Maugham.

— Mon­sieur Maugham.

— V‑v-vous écri­vez, n’est-ce pas ?

Has­san ne répon­dit pas. Le silence de Has­san était une réponse — la même réponse qu’il avait don­née au regard de Cava­fy dans la rue Lep­sius, la même réponse qu’il avait don­née à la voix d’Oum Kal­thoum dans le café de l’At­ta­rin, la réponse de l’homme qui ne nie pas et qui ne confirme pas et qui laisse le silence dire ce que les mots ne peuvent pas dire.

Mau­gham hocha la tête.

— N‑n-ne vous arrê­tez jamais, dit-il. Quoi que vous écri­viez, ne vous arrê­tez jamais. Le monde a besoin de gens qui écrivent en secret. Les gens qui écrivent en secret sont les seuls qui écrivent la véri­té, parce que la véri­té ne sup­porte pas la publi­ci­té, la véri­té est une chose timide qui ne se montre que dans le noir, que dans les poches, que dans les dou­blures de veste.

Et Mau­gham sor­tit, sui­vi de Gerald qui por­tait les valises et qui se retour­na une der­nière fois pour saluer Gior­gos, et Gior­gos leva la main, et la porte tour­nante tour­na, et le Cecil per­dit son écrivain.

*

Le mer­cre­di, Coward partit.

Coward par­tit comme il était arri­vé — en illu­mi­nant tout sur son pas­sage, en lais­sant der­rière lui un sillage de mots d’es­prit et de gin-tonic ren­ver­sés et de gens qui sou­riaient en secouant la tête, et en lais­sant aus­si, dans le salon, sur le Bech­stein mal accor­dé, un feuillet — un feuillet de papier à musique sur lequel il avait grif­fon­né quelques notes, les notes de cette chose étrange et belle qu’il avait jouée le soir où Has­san avait chan­té, les notes de cette tra­duc­tion impos­sible d’Oum Kal­thoum au pia­no, et ce feuillet, per­sonne ne le trou­ve­rait avant des semaines, et quand on le trou­ve­rait on ne sau­rait pas ce que c’é­tait, et on le jet­te­rait peut-être, ou on le gar­de­rait, et les notes res­te­raient là, sur le papier, comme la voix res­tait dans les murs, en attente de quel­qu’un qui sau­rait les lire.

En par­tant, Coward dit à Hassan :

— Si jamais vous venez à Londres, venez me voir. Je vous appren­drai le pia­no. Vous m’ap­pren­drez le reste.

Et il sor­tit, et la porte tour­nante tourna.

*

Le jeu­di, le Cecil se retrou­va dans un état étrange — un état qui res­sem­blait à celui d’un théâtre après la repré­sen­ta­tion, quand les acteurs sont par­tis et que les décors sont encore debout et que les lumières sont encore allu­mées mais que la scène est vide, et ce vide n’est pas un vide triste, c’est un vide plein, plein de tout ce qui vient de se pas­ser, plein des voix et des gestes et des regards et des rires, plein de cette vie qui vient de s’é­teindre et dont la cha­leur est encore dans l’air.

Les Whit­field étaient encore là — les Whit­field seraient tou­jours là, les Whit­field fai­saient par­tie du Cecil comme les colonnes font par­tie du temple, ils n’a­vaient nulle part où aller et nulle rai­son de par­tir et nulle envie de par­tir, et leur per­ma­nence, leur immo­bi­li­té, leur obs­ti­na­tion à res­ter était peut-être la chose la plus récon­for­tante du Cecil, la preuve que le monde, mal­gré les départs et les arri­vées et les concerts et les impos­tures, le monde continuait.

Madame Anas­ta­siou était encore là — sans le Comte, sans l’argent, sans les illu­sions, mais avec ses fausses perles et sa vraie com­pas­sion et ce rire qu’elle avait ri sur la ter­rasse et qui conti­nuait de vibrer en elle comme le tarab conti­nuait de vibrer dans les murs, et elle pre­nait le thé tous les après-midi avec une séré­ni­té nou­velle, la séré­ni­té des gens qui ont tout per­du et qui découvrent que tout n’é­tait pas grand-chose et que le vrai tout — le thé, la lumière, la mer, les conver­sa­tions avec les gens qui res­tent — le vrai tout est tou­jours là.

Poole était encore là — Poole serait encore là long­temps, Poole serait là jus­qu’à ce que sa mis­sion soit ter­mi­née, quelle que soit cette mis­sion, et sa mis­sion ne serait peut-être jamais ter­mi­née, parce que l’Em­pire ne dort jamais et que ses yeux ne se ferment jamais, et Poole, dans la chambre 307, conti­nue­rait de lire son Times et de fumer sa pipe et de regar­der le monde avec son visage de sable, et per­sonne ne sau­rait jamais ce qu’il pen­sait vrai­ment, ce qu’il avait sen­ti le soir du concert, ce qui s’é­tait pas­sé der­rière le sable quand la voix avait tra­ver­sé les murs, et cette igno­rance, ce secret, était peut-être le seul secret véri­ta­ble­ment bien gar­dé de toute cette histoire.

Vit­to­ria n’ha­bi­tait pas au Cecil — elle n’y avait jamais habi­té, elle y pas­sait, elle y pre­nait le thé, elle y jouait son rôle — mais le rôle avait chan­gé. Vit­to­ria ne se pré­sen­tait plus comme Aldi­si. Elle ne se pré­sen­tait plus comme rien. Elle venait, elle s’as­seyait, elle buvait son thé, et si quel­qu’un lui deman­dait qui elle était, elle disait : Vit­to­ria. Juste Vit­to­ria. Et si quel­qu’un lui deman­dait ce qu’elle fai­sait, elle disait : je chante. Et si quel­qu’un lui deman­dait ce qu’elle chan­tait, elle disait : je ne sais pas encore. Et cette igno­rance, cette hon­nê­te­té de l’i­gno­rance, était le début de quelque chose — le début de la troi­sième Vit­to­ria, celle qui n’é­tait ni la fille du mer­cier ni la sopra­no de Milan mais quel­qu’un de nou­veau, quel­qu’un qui n’exis­tait pas encore et qui exis­tait déjà, quel­qu’un qui habi­tait dans l’es­pace entre le bel can­to et le maqam, entre l’I­ta­lie et l’É­gypte, entre le men­songe et la véri­té, et cet espace était son adresse main­te­nant, son seul domi­cile, le seul endroit au monde où elle se sen­tait chez elle.

*

Et Has­san.

Has­san était au Cecil. Has­san serait au Cecil demain et la semaine pro­chaine et le mois pro­chain et l’an­née pro­chaine, der­rière son comp­toir de marbre, avec son sou­rire de concierge et ses quatre langues et demie et sa veste d’u­ni­forme. La porte tour­nante tour­ne­rait. Les ascen­seurs mon­te­raient et des­cen­draient. De nou­veaux clients arri­ve­raient avec de nou­velles valises et de nou­veaux noms et de nou­veaux men­songes, et Has­san les accueille­rait avec la même cour­toi­sie et la même atten­tion et le même regard qui voyait tout et qui ne jugeait rien.

Mais dans la dou­blure de sa veste, les feuillets avaient changé.

Les anciens feuillets — les feuillets timides, les feuillets pru­dents, les feuillets qui ne savaient pas se tenir de biais par rap­port au monde — ces feuillets étaient tou­jours là, mais ils avaient été rejoints par le feuillet de l’aube, le feuillet écrit au bord de la mer après le concert, et ce feuillet était dif­fé­rent des autres, ce feuillet avait quelque chose que les autres n’a­vaient pas — du grain, de la rugo­si­té, du souffle, ce souffle qui est le souffle de la voix et qui est aus­si le souffle de l’é­cri­ture, ce souffle qui dit : je suis vivant, je suis impar­fait, je suis là.

Et Has­san écri­rait d’autres feuillets. Des cen­taines d’autres. Des mil­liers peut-être. Il les écri­rait la nuit, dans sa chambre de Mohar­rem Bey, à la lumière d’une lampe à pétrole, avec le bruit de la mer au loin et le sou­ve­nir de la voix dans la poi­trine. Il écri­rait l’his­toire du Cecil — pas l’his­toire offi­cielle, pas l’his­toire des registres et des fiches de police et des notes d’hô­tel, mais l’autre his­toire, l’his­toire sou­ter­raine, l’his­toire des masques et des men­songes et des vrais noms chu­cho­tés au bar et des faux noms ins­crits dans les registres, l’his­toire des gens qui passent et de l’hô­tel qui reste, l’his­toire de la voix qui tra­verse les murs.

Per­sonne ne lirait ces feuillets. Pas tout de suite. Peut-être jamais. Mais les feuillets exis­te­raient, dans la dou­blure de la veste ou dans un tiroir ou dans une enve­loppe, et leur exis­tence serait suf­fi­sante, parce que l’exis­tence des choses écrites est en soi une vic­toire, une petite vic­toire dis­crète et têtue, la vic­toire du mot sur le silence, la vic­toire du feuillet plié en quatre sur le monde qui tourne et qui oublie.

*

Le ven­dre­di — une semaine après le concert — Has­san eut son jour de congé.

Il mar­cha dans Alexan­drie. Comme tous les dimanches, comme tou­jours. Il tra­ver­sa Man­sheya et remon­ta la rue Fouad et pas­sa devant le Grand Tri­anon et la pâtis­se­rie Délices et le club Enosis. Il tra­ver­sa le quar­tier Atta­rin avec ses anti­quaires et ses bro­can­teurs et ses fausses sta­tuettes pha­rao­niques. Et il tour­na dans la rue Lepsius.

Le vieil homme était là.

Debout devant son immeuble. Immo­bile. Le cha­peau de paille. Les lunettes à mon­ture fine. Les mains der­rière le dos. Le biais — ce biais imper­cep­tible, ce déca­lage de deux ou trois degrés par rap­port au monde.

Has­san ralen­tit. Comme la pre­mière fois. Il ne s’ar­rê­ta pas. Il pas­sa devant le vieil homme à la vitesse d’un pro­me­neur qui regarde les façades.

Et cette fois — cette fois, après le concert, après le tarab, après le feuillet de l’aube — cette fois Has­san ne se conten­ta pas de pas­ser. Il tour­na la tête vers le vieil homme. Et le vieil homme tour­na la tête vers Has­san. Et leurs yeux se croi­sèrent, comme la pre­mière fois, dans cet espace d’une seconde qui contient tout.

Et Has­san sou­rit. Pas le sou­rire du concierge — le sou­rire de l’é­cri­vain. Le sou­rire de l’homme qui écrit en secret et qui recon­naît un autre homme qui écrit en secret, et cette recon­nais­sance n’é­tait plus impos­sible comme la pre­mière fois, elle était cer­taine, elle était évi­dente, elle était ins­crite dans l’angle du corps et dans la lumière des yeux et dans le biais du cha­peau de paille.

Le vieil homme sou­rit en retour.

Et Has­san conti­nua de mar­cher, et le vieil homme res­ta immo­bile, et la rue Lep­sius res­ta la rue Lep­sius, entre le patriar­cat et l’hô­pi­tal et les mai­sons closes, entre la foi et la souf­france et le plai­sir, et Alexan­drie res­ta Alexan­drie, et la Médi­ter­ra­née res­ta la Méditerranée.

Mais quelque chose avait changé.

Quelque chose d’im­per­cep­tible, d’in­nom­mable, quelque chose qui n’ap­pa­rais­sait dans aucun registre et dans aucune fiche de police et dans aucun jour­nal et dans aucun livre — ou peut-être dans un livre, un jour, un livre qu’on ne connais­sait pas encore, un livre qui dor­mait dans la dou­blure d’une veste d’u­ni­forme sous la forme de feuillets pliés en quatre, un livre qui ne savait pas encore qu’il était un livre et qui n’a­vait pas besoin de le savoir.

*

Au Cecil Hotel d’A­lexan­drie, les ascen­seurs de bois de noyer ciré mon­taient et des­cen­daient. La porte tour­nante tour­nait. La lumière blanche entrait par les fenêtres et man­geait les cou­leurs. Le marbre du hall était frais sous les pieds. Les cuivres brillaient. Le gra­mo­phone du salon jouait quelque chose — une chan­son, une voix, une voix de femme, et per­sonne ne savait qui avait mis le disque, per­sonne ne se sou­ve­nait avoir posé l’ai­guille sur le sillon, et la voix tour­nait dans le salon vide et mon­tait par les esca­liers et tra­ver­sait les cou­loirs et entrait dans les chambres et res­sor­tait par les fenêtres et se mêlait à l’air d’A­lexan­drie et à l’o­deur du sel et du jas­min et au bruit de la mer.

Et quel­qu’un — un gar­çon d’é­tage, une femme de chambre, un fan­tôme, per­sonne — quel­qu’un remit le disque au début.

Et la voix recommença.

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