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Les eaux immo­biles de Bang­kok (Les oubliés du pays doré #21)

Les eaux immo­biles de Bang­kok (Les oubliés du pays doré #21)

Les eaux immo­biles de Bangkok

Les oubliés du pays doré #21

Les eaux immo­biles de Bangkok

Le long du khlong Saen Saep, l’eau boueuse char­rie des débris de poly­sty­rène et des fleurs de lotus fanées. Le long-tail boat glisse entre les pas­se­relles bran­lantes, et je m’ac­croche à la barre de métal rouillé tan­dis que le conduc­teur accé­lère dans un rugis­se­ment qui me fait pen­ser à celui d’un trac­teur pous­sé à plein régime. Per­sonne ne regarde le pay­sage. Les pas­sa­gers se prennent en pho­to avec leurs télé­phones, bous­cu­lés par les embar­dées du pilote qui évite les déchets flot­tants. Une femme en tailleur rose se pro­tège des écla­bous­sures avec une bâche en plas­tique qu’on lui a ten­due à l’embarquement. L’eau du khlong, char­gée de toute la chi­mie de Bang­kok, écla­bousse par­fois les voya­geurs imprudents.

C’é­tait là, sur ces canaux oubliés par les guides tou­ris­tiques, que je cher­chais Bang­kok. Pas celui des toits dorés du Grand Palais ou des centres com­mer­ciaux cli­ma­ti­sés de Siam Square, mais celui que Cha­kra­bongse Bhu­va­nath aurait peut-être recon­nu au début du siècle der­nier, avant que le béton ne mange les rizières, avant que les routes sur­éle­vées ne griffent le ciel comme des cica­trices. Avant que le géné­ral Sarit Tha­na­rat ne décide dans les années soixante de com­bler les canaux pour construire des routes, trans­for­mant la Venise d’O­rient en enfer automobile.

Je des­cen­dis à l’embarcadère de Wat Saket, là où une vieille femme ven­dait des sacs de nour­ri­ture pour les pois­sons-chats qui grouillaient dans l’eau noire. Vingt bahts le sachet. Elle ne sou­riait pas, ne cher­chait pas à me convaincre. Son visage racon­tait soixante-dix années de mous­son et de séche­resse, de mili­taires au pou­voir et de gou­ver­ne­ments ren­ver­sés. Elle était là avant les Khmers rouges, avant la crise asia­tique de 97, avant que Bang­kok ne devienne cette méga­lo­pole de dix mil­lions d’âmes au bas mot où l’on étouffe dans les vapeurs d’es­sence. Son tabou­ret en plas­tique bleu avait été neuf sous le gou­ver­ne­ment de Thak­sin. Main­te­nant il était fen­du, rafis­to­lé avec du fil de fer.

Les soi – ces ruelles étroites qui s’en­foncent comme des veines dans le corps de la ville – gardent leur secret pour qui sait mar­cher len­te­ment. Dans le soi 38 de Sukhum­vit, entre deux immeubles de verre, sub­siste une mai­son en teck sur pilo­tis. Une famille y vit encore. Le grand-père, torse nu, arrose ses orchi­dées dans des pots de terre cuite sus­pen­dus aux poutres. Il ne parle pas anglais, mais me fait signe de mon­ter. L’es­ca­lier de bois grince sous mes pas. Son fils est chauf­feur de taxi, sa petite-fille étu­die à Chu­la­long­korn. Sur le mur, une pho­to jau­nie du roi Rama IX, jeune encore, en cos­tume cra­vate. À côté, un calen­drier chi­nois de 1998 que per­sonne n’a jamais décro­ché. Le ven­ti­la­teur au pla­fond tourne avec un bruit de fer­raille fatiguée.

Dans ces inter­stices de la moder­ni­té, Bang­kok res­pire autre­ment. Les chiens errants dorment à l’ombre des man­guiers, les moines en robe safran passent à l’aube avec leur bol d’au­mônes, les ven­deurs ambu­lants déploient leurs car­rioles à la tom­bée de la nuit. Khao man gai, pad thai, som tam – la géo­gra­phie culi­naire de la Thaï­lande tient dans trois mètres car­rés de trot­toir. Une femme de cin­quante ans découpe des pou­lets rôtis avec la pré­ci­sion d’un chi­rur­gien. Elle a appris ce geste de sa mère, qui l’a­vait appris de la sienne. Trois géné­ra­tions de mains habiles, trois géné­ra­tions de la même recette secrète pour la sauce au gingembre.

Je pen­sais aux écri­vains qui avaient arpen­té ces lati­tudes. Somer­set Mau­gham et ses nou­velles acides sur les expa­triés bri­tan­niques, Joseph Conrad qui avait remon­té la Chao Phraya en 1888, Nor­man Lewis obser­vant le royaume de Siam aux der­niers jours de sa splen­deur. Mais aucun n’a­vait vrai­ment sai­si ce Bang­kok-là, celui des gens qui ne partent pas, qui ne peuvent pas par­tir, ancrés à la ville par des racines plus pro­fondes que le béton. Même Pira Sud­ham, le fils de pay­san deve­nu écri­vain, n’a­vait décrit que l’exode rural, pas l’en­ra­ci­ne­ment urbain qui venait après.

Au Wat Pho, der­rière le Boud­dha cou­ché doré à la feuille que pho­to­gra­phient des hordes de tou­ristes en short, se trouve un jar­din de rocailles chi­noises où per­sonne ne va jamais. Un chat tigré y chasse les lézards entre les sta­tues de sages taoïstes. Un jar­di­nier y taille des bon­zaïs depuis trente ans. Il m’ex­pli­qua en thaï approxi­ma­tif que son père avait ser­vi dans ce temple, et son grand-père avant lui. Cette conti­nui­té me fas­ci­nait dans un monde qui pré­tend se réin­ven­ter chaque décen­nie. Il me mon­tra un ficus qu’il avait com­men­cé à for­mer en 1995, l’an­née où il s’é­tait marié. L’arbre avait sui­vi tous les sou­bre­sauts du pays – les mani­fes­ta­tions des che­mises jaunes, puis des che­mises rouges, les coups d’É­tat de 2006 et 2014. L’arbre conti­nuait de pous­ser, indif­fé­rent à l’histoire.

Le quar­tier de Thon­bu­ri, sur la rive ouest du fleuve, garde une tor­peur pro­vin­ciale que Rat­ta­na­ko­sin a per­due. Les mai­sons à un étage s’a­lignent le long des canaux secon­daires, leurs toits de tôle ondu­lée déla­vés par le soleil. Une femme lave son linge dans l’eau du khlong – cette même eau où flottent les détri­tus et les jacinthes d’eau. Elle me salue d’un sou­rire éden­té. Ses gestes sont ceux de sa mère et de sa grand-mère, répé­tés depuis des géné­ra­tions dans l’in­dif­fé­rence au pro­grès. Son mari répare des moteurs de long-tail boats sur un pon­ton ban­cal. L’o­deur d’es­sence se mêle à celle de la fri­ture qui vient de la cui­sine. Leur fils, me dit-elle fiè­re­ment, tra­vaille dans une banque à Silom. Il porte une cra­vate. Elle ne com­prend pas vrai­ment ce qu’il fait, mais c’est un tra­vail propre, avec l’air conditionné.

J’a­vais loué une chambre chez une veuve dans le soi Ari, loin du Khao San Road et de ses back­pa­ckers alcoo­li­sés. Madame Suda pré­pa­rait le café à l’an­cienne, dans une chaus­sette en tis­su, et me racon­tait le Bang­kok de son enfance. Les rizières s’é­ten­daient jus­qu’à Vic­to­ry Monu­ment. Le roi pas­sait en cor­tège et tout le monde se pros­ter­nait. Son mari avait com­bat­tu pen­dant la guerre, du côté des Japo­nais d’a­bord, puis des Alliés quand le vent avait tour­né. Elle ne por­tait aucun juge­ment. C’é­tait ain­si, disait-elle. Les petites gens suivent les grands, et les grands suivent leur inté­rêt. Elle gar­dait dans un tiroir des pho­tos en noir et blanc – son mari en uni­forme, elle-même jeune fille en cos­tume tra­di­tion­nel, leur mariage dans un temple dont elle avait oublié le nom. Sur une autre pho­to, Bang­kok en 1960, avec ses ave­nues presque vides et ses tram­ways électriques.

Le mar­ché de Khlong Toei s’é­veille à quatre heures du matin. Les camions déchargent des cageots de ram­bou­tan et de man­gous­tan, des seaux de cre­vettes encore vivantes, des quar­tiers de porc sus­pen­dus à des cro­chets. L’o­deur de pois­son fer­men­té sai­sit à la gorge. Les mar­chandes, accrou­pies der­rière leurs étals, fument des ciga­rettes en atten­dant les pre­miers clients. Cer­taines dorment sur des nattes de bam­bou entre les caisses de légumes. Leurs enfants jouent au foot avec une balle de chif­fons entre les allées boueuses. Un gamin de sept ans, torse nu et pieds sales, me demande d’où je viens. France, je réponds. Il hoche la tête sans com­prendre vrai­ment. Pour lui, le monde se divise en deux caté­go­ries : Bang­kok et le reste, un ailleurs vague et indistinct.

C’est là, dans ce dédale de bâches en plas­tique et de planches pour­ries, que bat le cœur véri­table de Bang­kok. Pas dans les tours de verre de Silom où les tra­ders scrutent les cours de la bourse, ni dans les temples où les tou­ristes allument des bâtons d’en­cens en priant pour un vœu futile. Mais ici, dans la sueur et la pous­sière, dans les tran­sac­tions âpres et les rires gras, dans la vie qui conti­nue mal­gré tout, obs­ti­née, indes­truc­tible. Une femme compte ses billets frois­sés en les mouillant avec sa langue. Un autre négo­cie le prix des auber­gines avec une âpre­té qui ne laisse aucune place à la sen­ti­men­ta­li­té. L’argent ici se gagne baht par baht, dans l’ef­fort et la répétition.

Un soir, je sui­vis un cor­tège funé­raire dans le quar­tier de Bang Rak. Le défunt était un vieil homme, mar­chand de tis­su toute sa vie. Son cer­cueil en bois de rose, por­té à l’é­paule, tra­ver­sa les ruelles jus­qu’au cré­ma­to­rium du Wat Hua Lam­phong. Les moines psal­mo­diaient, la famille sui­vait en silence, et der­rière eux, tout le quar­tier – épi­ciers, coif­feurs, méca­ni­ciens, pros­ti­tuées du bar d’à côté. La mort à Bang­kok n’est pas cachée. Elle fait par­tie du cycle, comme la pluie et la séche­resse, comme les coups d’É­tat et les élec­tions. Le bûcher s’é­le­va dans la nuit, et la fumée mon­ta vers les étoiles invi­sibles, cachées par la pol­lu­tion lumi­neuse de la ville.

Les fan­tômes aus­si habitent la ville. Chaque mai­son pos­sède son autel aux esprits, petite pagode minia­ture où l’on dépose des offrandes quo­ti­diennes – fleurs, encens, bois­sons sucrées, par­fois des figu­rines de ser­vi­teurs en plas­tique pour que l’es­prit du lieu ne manque de rien. Au croi­se­ment de Rat­cha­pra­song, l’au­tel d’E­ra­wan attire des mil­liers de fidèles qui viennent prier pour la for­tune, l’a­mour, la san­té. Des dan­seuses tra­di­tion­nelles se pro­duisent pour remer­cier les esprits d’un vœu exau­cé. Le sacré et le pro­fane s’en­tre­mêlent sans pudeur – juste der­rière l’au­tel, un centre com­mer­cial de luxe vend des sacs Her­mès et des montres Rolex. Une femme en tailleur Cha­nel se pros­terne dans la pous­sière, puis se relève et tra­verse la rue pour ache­ter un col­lier de diamants.

Je pas­sais mes jour­nées à déri­ver. Le verbe thaï pour voya­ger – “thio” – signi­fie aus­si se pro­me­ner sans but. Cette oisi­ve­té pro­duc­tive me conve­nait. J’ob­ser­vais les vieux Chi­nois qui jouaient au mah-jong dans les mai­sons de thé de Yao­wa­rat, le Chi­na­town de Bang­kok. Leurs ancêtres avaient fui la misère du Guang­dong au XIXe siècle, avaient bâti des for­tunes dans le com­merce du riz et de l’é­tain, s’é­taient inté­grés jus­qu’à deve­nir indis­cer­nables de la popu­la­tion locale. Seuls les sanc­tuaires taoïstes, avec leurs dra­gons dorés et leurs lan­ternes rouges, témoi­gnaient encore de cette ori­gine. Dans le temple de Wat Mang­kon Kama­la­wat, des femmes âgées fai­saient tour­ner les bâton­nets divi­na­toires en mur­mu­rant des prières en dia­lecte teo­chew. L’en­cens for­mait des volutes grises qui mon­taient vers les poutres noir­cies par cent cin­quante ans de fumée.

La pros­ti­tu­tion aus­si fait par­tie du pay­sage, même si les guides pré­fèrent l’i­gno­rer. Pas celle de Pat­pong ou de Nana Pla­za, spec­tacle pour tou­ristes en mal d’exo­tisme, mais celle des petits bars de Ram­kham­haeng où les filles de l’I­san servent des whis­ky-sodas en atten­dant qu’un client les emmène. Elles envoient la moi­tié de leur salaire à leur famille res­tée dans les vil­lages du Nord-Est, paient l’é­cole de leur petit frère, la dette de leur père. Leur sacri­fice est silen­cieux, banal, répé­té dans des mil­liers de vies paral­lèles. Nua­la­nong, vingt-trois ans, me racon­ta qu’elle éco­no­mi­sait pour ouvrir un salon de coif­fure dans son vil­lage. Elle y retour­ne­rait dans trois ans, peut-être quatre. Elle ne se plai­gnait pas. C’é­tait le des­tin, disait-elle en sou­riant, karma.

Au Lum­phi­ni Park, à l’aube, les retrai­tés pra­tiquent le tai-chi sous les flam­boyants. Des varans géants, longs de deux mètres, se pré­lassent au bord des étangs arti­fi­ciels. Per­sonne ne s’en inquiète. Ils font par­tie du décor, comme les embou­teillages et la pol­lu­tion. Un homme nour­rit les pois­sons en leur par­lant dou­ce­ment. Il vient tous les matins depuis quinze ans. Sa femme est morte d’un can­cer, ses enfants vivent à l’é­tran­ger. Les pois­sons l’at­tendent. Il connaît leurs habi­tudes, sait lequel pré­fé­re­ra le pain ras­sis, lequel vien­dra man­ger dans sa main. Cette rou­tine le main­tient en vie, lui donne une rai­son de se lever chaque jour.

Cette soli­tude urbaine, je la retrou­vais par­tout. Dans les 7‑Eleven ouverts vingt-quatre heures où les cais­sières som­meillent entre deux clients, dans les salons de mas­sage aveugles où des mains expertes chassent les ten­sions pour trois cents bahts, dans les temples de quar­tier où de vieilles femmes viennent médi­ter l’a­près-midi, fuyant la cha­leur étouf­fante de leurs appar­te­ments sans cli­ma­ti­sa­tion. Bang­kok est une ville de dix mil­lions de soli­taires qui se croisent sans se voir, cha­cun enfer­mé dans sa bulle de sur­vie quotidienne.

Le fleuve Chao Phraya reste l’ar­tère prin­ci­pale de la ville, même si les ponts et les métros aériens l’ont ren­du presque obso­lète. Les fer­ries tra­versent d’une rive à l’autre, char­gés de lycéens en uni­forme blanc et de tra­vailleurs haras­sés. Sur les berges, les com­mu­nau­tés musul­manes ont construit leurs mos­quées au toit vert. L’ap­pel à la prière du muez­zin se mêle aux cloches des temples boud­dhistes. Bang­kok a tou­jours su absor­ber les dif­fé­rences, les dis­soudre dans sa masse indif­fé­rente. Les Malais musul­mans côtoient les boud­dhistes thaïs, les catho­liques viet­na­miens prient dans l’é­glise de l’As­somp­tion, les sikhs indiens ont leur temple sur Cha­kra­phet Road. Per­sonne ne s’en étonne.

Un après-midi d’o­rage, je me réfu­giai dans une librai­rie d’oc­ca­sion du côté de Saphan Khwai. Le pro­prié­taire, un intel­lec­tuel déçu par les pro­messes de la démo­cra­tie, me par­la de Sulak Siva­rak­sa et des mou­ve­ments boud­dhistes enga­gés, de Pri­di Bano­myong et de la révo­lu­tion consti­tu­tion­nelle de 1932, des mas­sacres d’oc­tobre 1976 à Tham­ma­sat. L’his­toire de la Thaï­lande, me dit-il, est écrite avec le sang des étu­diants et l’ou­bli orga­ni­sé des puis­sants. Mais les livres res­tent, clan­des­tins, trans­mis de main en main. Il me mon­tra une édi­tion pirate d’un roman inter­dit, pho­to­co­pié et relié à la main. L’au­teur vivait en exil depuis dix ans. Son crime : avoir ima­gi­né un royaume où le roi n’é­tait pas parfait.

La nuit tom­bait vite sous les tro­piques. En quelques minutes, le ciel pas­sait du bleu au vio­let puis au noir d’encre. Les néons s’al­lu­maient, trans­for­mant les rues en rivières de lumière. Les ven­deurs de rue déployaient leurs lampes à gaz, créant des îlots de cha­leur et de fumée où s’ag­glu­ti­naient les affa­més. Je man­geai debout un cur­ry vert brû­lant, ser­vi dans un sac plas­tique avec du riz gluant. Autour de moi, des étu­diants riaient, des ouvriers du bâti­ment englou­tis­saient des bro­chettes grillées, une mère nour­ris­sait son bébé tout en sur­veillant sa mar­mite. La rue deve­nait salon, cui­sine col­lec­tive, espace de socia­bi­li­té improvisée.

Cette effer­ves­cence quo­ti­dienne, cette éner­gie désor­don­née, c’é­tait l’es­sence même de Bang­kok. Une ville qui refuse de mou­rir, qui se recons­truit sans cesse sur ses propres ruines, qui avance en tré­bu­chant mais avance tou­jours. Les inon­da­tions de 2011 avaient sub­mer­gé la moi­tié de la ville. L’eau était mon­tée jus­qu’au pre­mier étage des mai­sons. Et pour­tant, quelques mois plus tard, tout avait repris comme avant. Les Bang­ko­kois haussent les épaules face au des­tin. Mai pen rai – ce n’est rien, ça ne fait rien. Cette phi­lo­so­phie de la rési­lience impas­sible tra­verse toute la socié­té thaïe.

Je quit­tai Bang­kok par un matin de pluie fine, sur un bus qui filait vers le nord. Par la vitre sale, je regar­dais défi­ler les der­niers fau­bourgs, les ter­rains vagues enva­his d’herbes folles, les temples en construc­tion aban­don­nés faute d’argent. La ville s’ef­fi­lo­chait dou­ce­ment, ren­dait la place aux rizières et aux vil­lages. Mais je savais que je revien­drais. Bang­kok a cette qua­li­té des lieux impar­faits – on ne peut pas vrai­ment les aimer, mais on ne peut pas les oublier non plus. Ils s’ins­tallent en nous comme une fièvre chro­nique, un sou­ve­nir qui pulse au rythme des mous­sons et des embou­teillages, des prières mur­mu­rées et des klaxons rageurs, de la beau­té et de la crasse indis­so­cia­ble­ment mêlées.

Les eaux du khlong conti­nuaient de cou­ler, immo­biles et vivantes à la fois, empor­tant vers le golfe du Siam les rêves dis­sous et les espoirs têtus d’une ville qui n’en finit pas de commencer.

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Bang­kok, Blues de Guerre (Les oubliés du pays doré #20)

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Bang­kok, Blues de Guerre

Les oubliés du pays doré #20

Bang­kok, Blues de Guerre

Bang­kok. 1967.

On arrive à Venise par la mer. On arrive à Bang­kok par le fleuve. C’est une loi géo­gra­phique autant que roma­nesque. La Chao Phraya char­rie ses eaux brunes entre les temples dorés et les barges de riz, indif­fé­rente au siècle qui passe. Mais en ce mois de juillet 1967, quelque chose a chan­gé dans l’air épais de la capi­tale sia­moise. Une odeur de bour­bon et de kéro­sène se mêle aux effluves de citron­nelle et d’encens.

Les B‑52 décollent de U‑Tapao toutes les heures. Leur gron­de­ment tra­verse la ville comme une res­pi­ra­tion méca­nique, régu­lière, inexo­rable. Ils partent bom­bar­der le Nord-Viet­nam et le Laos. Ils revien­dront ce soir, et les pilotes des­cen­dront Pat­pong Road à la recherche d’ou­bli liquide et de chair docile.

Je suis venu cher­cher les traces d’un cer­tain Jim­my Cald­well, saxo­pho­niste du Mis­sis­sip­pi qui aurait joué dans les clubs de Ban­grak entre 1965 et 1968 avant de dis­pa­raître quelque part du côté de Vien­tiane. Mais on ne cherche jamais qu’une seule his­toire quand on com­mence à cher­cher. À Bang­kok, les tra­jec­toires se croisent comme les canaux, for­mant un del­ta humain où cha­cun vient dépo­ser ses allu­vions de vies antérieures.

L’hô­tel Orien­tal a gar­dé ses ven­ti­la­teurs en cuivre et ses boys en veste blanche, mais le bar résonne main­te­nant du rire des offi­ciers amé­ri­cains et du tin­te­ment des verres de bour­bon. Somer­set Mau­gham est mort l’an­née der­nière à Nice, et Conrad depuis long­temps. Leurs fan­tômes cèdent la place aux fan­tômes neufs, ceux qui naissent chaque nuit dans les bars de Patpong.

C’est le colo­nel Hen­der­son qui me parle le pre­mier de Cald­well. Nous sommes au Bam­boo Bar, il est trois heures de l’a­près-midi et il boit déjà son cin­quième whis­ky. Il a cette trans­pa­rence par­ti­cu­lière des hommes qui vivent depuis trop long­temps sous les tro­piques, comme si la cha­leur les avait peu à peu vidés de leur sub­stance. Il coor­donne quelque chose qui a trait aux opé­ra­tions aériennes, mais ici per­sonne ne parle vrai­ment de ce qu’il fait.

“Jim­my, oui, je me sou­viens de Jim­my. Il jouait au Black Cat. Un club sur Soi Cow­boy, avant que ça devienne ce que c’est deve­nu. C’é­tait encore à moi­tié thaï à l’é­poque. Main­te­nant c’est Babylone.”

Soi Cow­boy. La rue porte le nom de son fon­da­teur, un ancien avia­teur afro-amé­ri­cain qui a com­pris avant les autres ce que la guerre pou­vait rap­por­ter. Des néons rouges et bleus cli­gnotent dès la tom­bée du jour. Des enseignes pro­mettent “Cold Beer”, “Pret­ty Girls”, “Good Time”. La musique déverse son flot de rock’n’­roll et de soul dans la moi­teur noc­turne. Les filles se tiennent sur le pas des portes, minces comme des lames dans leurs robes mou­lantes, le sou­rire pro­fes­sion­nel mais les yeux ailleurs, tou­jours ailleurs.

En 1967, on compte qua­rante-cinq mille mili­taires amé­ri­cains en Thaï­lande. Offi­ciel­le­ment, ce sont des conseillers, des tech­ni­ciens, du per­son­nel de sou­tien logis­tique. Offi­cieu­se­ment, Bang­kok est deve­nue le bor­del et le bar de la sep­tième flotte. Les GI arrivent par avions entiers depuis Danang et Sai­gon pour leur per­mis­sion. Ils ont cinq jours pour oublier la jungle, la boue, la peur, les corps déchi­que­tés de leurs copains. Cinq jours pour rede­ve­nir des hommes de vingt ans qui boivent, baisent et dansent comme si la mort n’exis­tait pas.

Le gou­ver­ne­ment thaï­lan­dais ferme les yeux. Le maré­chal Tha­nom est au pou­voir, l’ar­mée contrôle tout, et les dol­lars amé­ri­cains irriguent l’é­co­no­mie comme un sérum sal­va­teur. Les bases de Korat, Ubon, U‑Tapao emploient des mil­liers de Thaï­lan­dais. Les bars, les res­tau­rants, les hôtels, les blan­chis­se­ries, tout pros­père sur cette éco­no­mie de guerre.

Je retrouve Noi dans un café chi­nois de Yao­wa­rat. Elle a tra­vaillé au Black Cat en 1966. Elle a main­te­nant trente-cinq ans et tient une échoppe de nouilles avec son mari. Quand je men­tionne Cald­well, quelque chose passe dans son regard, une ombre rapide comme un pois­son dans l’eau trouble.

“Jim­my bon musi­cien. Lui jouer très triste. Par­fois lui pleu­rer en jouant. Amé­ri­cains aimer ça, aimer musique triste quand eux boire.”

Elle me raconte les nuits du Black Cat. Le club était tenu par un Sino-Thaï nom­mé Chen qui avait com­pris qu’il fal­lait du jazz pour atti­rer les Noirs amé­ri­cains qui se sen­taient mal à l’aise dans les clubs où leurs com­pa­triotes blancs se soû­laient en hur­lant. Le Black Cat était deve­nu une enclave soul au milieu de la défer­lante rock. On y jouait Col­trane, Miles Davis, Otis Red­ding. Cald­well s’é­tait asso­cié avec un pia­niste phi­lip­pin et un bat­teur japo­nais, res­ca­pé lui aus­si d’une autre guerre.

“Lui avoir une fille thaïe. Khun Dao. Très jolie. Elle dan­seuse tra­di­tion­nelle, pas bar girl. Famille bonne. Mais elle aimer Jim­my, et famille pas content.”

Les his­toires d’a­mour impos­sibles sont la petite mon­naie de Bang­kok. Elles naissent dans l’al­cool et la soli­tude, elles meurent au petit matin quand les avions repartent. Mais celle de Jim­my et Dao semble avoir été dif­fé­rente. Plu­sieurs per­sonnes m’en parlent avec une sorte de res­pect, comme si quelque chose d’au­then­tique avait réus­si à pous­ser dans le ter­reau pol­lué de la ville en guerre.

Le roi Bhu­mi­bol joue lui-même du saxo­phone. C’est un fait peu connu mais capi­tal pour com­prendre Bang­kok à cette époque. Le jazz n’est pas seule­ment la musique des GI, c’est aus­si celle du monarque le plus res­pec­té du royaume. Dans son palais de Chi­tra­la­da, Bhu­mi­bol com­pose des mélo­dies mélan­co­liques qui parlent de pluie et de sépa­ra­tion. Cette conver­gence impro­bable — le roi et les sol­dats, réunis par le blues — crée un espace étrange où la musique devient le seul ter­ri­toire neutre dans un pays tra­ver­sé par toutes les lignes de frac­ture du monde.

Je trouve une pho­to de Cald­well dans les archives du Bang­kok Post. On y voit un grand Noir en cos­tume sombre, son saxo­phone à la main, debout devant le Black Cat. À côté de lui, une jeune femme thaïe en robe tra­di­tion­nelle. Le contraste est sai­sis­sant. Lui, pur pro­duit du Del­ta et de la ségré­ga­tion amé­ri­caine, venu échouer au bout du monde pour fuir une guerre qu’il ne com­prend pas. Elle, issue d’une famille de fonc­tion­naires royaux, for­mée à la danse clas­sique khon, pri­son­nière des tra­di­tions autant que lui l’est de son histoire.

La légende de la pho­to indique sim­ple­ment : “Concert de cha­ri­té pour les vic­times des inon­da­tions, août 1966.”

Un vieux musi­cien thaï nom­mé Porn me raconte la suite. Nous sommes sur sa ter­rasse à Thon­bu­ri, de l’autre côté du fleuve, là où Bang­kok res­semble encore à ce qu’elle était. Les canaux ser­pentent entre les mai­sons de bois, les enfants jouent pieds nus, les chiens errants dorment à l’ombre.

“Jim­my, lui vou­loir épou­ser Dao. Mais famille dire non. Amé­ri­cain pas pos­sible. Noir encore moins pos­sible. Vous com­prendre, à l’é­poque, les Thaïs voir les Noirs amé­ri­cains seule­ment comme sol­dats ou musi­ciens de bar. Pas comme mari pour fille de bonne famille.”

L’i­ro­nie est cruelle. Cald­well a fui le Mis­sis­sip­pi et ses lois Jim Crow pour décou­vrir qu’à Bang­kok aus­si, la cou­leur de sa peau déter­mine son des­tin. Il peut jouer dans les clubs, il peut cou­cher avec les bar girls, mais il ne peut pas entrer dans une famille respectable.

“Lui beau­coup boire après ça. Musique deve­nir plus triste. Puis un jour, lui par­tir. Quel­qu’un dire lui aller Vien­tiane. Quel­qu’un autre dire Sai­gon. Per­sonne savoir vraiment.”

C’est le sort de tant d’hommes à cette époque. Ils dérivent de ville en ville, de guerre en guerre, lais­sant der­rière eux des frag­ments de vie comme des débris après une explo­sion. L’A­sie du Sud-Est des années soixante est pleine de ces fan­tômes vivants, Amé­ri­cains, Fran­çais, Aus­tra­liens, tous fuyant quelque chose, tous cher­chant quelque chose, aucun ne trou­vant jamais rien d’autre que des bars cli­ma­ti­sés et des bras dis­po­nibles contre quelques dollars.

Je des­cends Pat­pong un soir de sep­tembre. La rue illu­mi­née res­semble à un vais­seau spa­tial échoué dans les rizières. Les néons pro­jettent leurs lueurs arti­fi­cielles sur les visages des marins de la sep­tième flotte, des pilotes de l’Air Force, des conseillers de l’ar­mée de terre. Ils ont vingt ans, vingt-cinq, trente. Demain ou dans une semaine, ils retour­ne­ront au Viet­nam. Cer­tains ne revien­dront pas.

Les filles dansent sur les comp­toirs des bars. Elles ondulent méca­ni­que­ment au rythme de “Light My Fire” et de “Purple Haze”. Elles sou­rient aux hommes qui glissent des billets dans leur décol­le­té. Elles mur­murent des mots tendres dans un anglais approxi­ma­tif. Elles jouent leur rôle dans cette comé­die désespérée.

Au fond du Super­star Club, un groupe phi­lip­pin mas­sacre “Geor­gia On My Mind”. Le saxo­pho­niste est mau­vais, bien trop mau­vais pour faire oublier Cald­well. Mais per­sonne n’é­coute vrai­ment. La musique n’est qu’un papier peint sonore sur le mur de la solitude.

Je ne retrou­ve­rai jamais Jim­my Cald­well. J’ai fini par l’ad­mettre. Il s’est dis­sous dans le grand nau­frage de cette époque, comme des mil­liers d’autres. Peut-être est-il mort à Vien­tiane pen­dant l’of­fen­sive du Têt. Peut-être a‑t-il chan­gé de nom et vit-il encore quelque part en Cali­for­nie, tra­vaillant dans une sta­tion-ser­vice, son saxo­phone remi­sé au fond d’un pla­card. Peut-être n’a-t-il jamais exis­té que dans l’i­ma­gi­na­tion col­lec­tive de ceux qui avaient besoin de croire qu’au milieu de cette débâcle morale, quel­qu’un avait joué une musique assez belle pour rache­ter le reste.

Ce qui reste, c’est Bang­kok elle-même, cette ville qui a tout vu, tout absor­bé, tout digé­ré. Les Amé­ri­cains sont par­tis en 1975 quand Sai­gon est tom­bée. Pat­pong et Soi Cow­boy ont sur­vé­cu, se recy­clant pour les tou­ristes japo­nais puis euro­péens. Les bars cli­ma­ti­sés sont tou­jours là, les filles aus­si, tou­jours aus­si minces et sou­riantes. Seule la musique a changé.

Mais cer­tains soirs, quand le vent souffle du fleuve et que la ville ralen­tit enfin son rythme fré­né­tique, on peut encore entendre un saxo­phone quelque part dans la nuit moite. C’est peut-être un enre­gis­tre­ment qui s’é­chappe d’un bar. C’est peut-être le fan­tôme de Cald­well qui joue encore pour Dao, quelque part entre le monde des vivants et celui des dis­pa­rus, là où Bang­kok garde tous ses secrets.

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La der­nière lumière (Les oubliés du pays doré #19)

La der­nière lumière (Les oubliés du pays doré #19)

La der­nière lumière

Les oubliés du pays doré #19

La der­nière lumière

Nor­man Lewis arrive à Bang­kok en 1950 avec cette façon qu’ont les voya­geurs anglais de ne jamais vrai­ment arri­ver nulle part. Il débarque comme on pousse une porte entrou­verte, sans fra­cas, le car­net dans la poche gauche, l’œil déjà ouvert sur ce qui dis­pa­raît. C’est ce que Lewis est venu cher­cher : non pas le Siam éter­nel des cartes pos­tales, mais son ago­nie pré­cise, docu­men­tée, la fin d’un monde qu’on pho­to­gra­phie avant l’incendie.

Le fleuve Chao Phraya coule devant lui, opaque et sacré, char­riant des jacinthes d’eau et des offrandes aux esprits. Sur ses berges, les mai­sons de teck s’in­clinent comme des vieillards polis. Lewis marche dans la cha­leur humide de décembre, cette cha­leur qui colle la che­mise à la peau et trans­forme chaque geste en len­teur calculée.

Il observe les temples où l’or s’é­caille, les boud­dhas aux sou­rires éro­dés par la mous­son et le temps. Déjà, il note : “Le boud­dhisme ici n’est pas une reli­gion de conver­sion mais d’ac­com­mo­da­tion.” Cette phrase revien­dra plus tard, grif­fon­née le soir dans sa chambre du Penin­su­la, pen­dant que les klaxons des tuk-tuks nais­sants com­mencent à rem­pla­cer le silence millénaire.

Ce qui fas­cine Lewis, c’est l’in­ter­valle. L’es­pace exact entre deux époques. La Thaï­lande de 1950 n’est ni l’an­cien royaume qui négo­ciait avec les Fran­çais en Indo­chine, ni encore le pays du tou­risme de masse qui vien­dra. Elle est cette chose fra­gile, sus­pen­due, où des pay­sans plantent le riz selon des gestes appris il y a mille ans pen­dant que les pre­miers Amé­ri­cains débarquent avec leurs jeeps et leurs pro­jets d’aide au déve­lop­pe­ment. Lewis voit tout cela. Il voit les mis­sion­naires chré­tiens ins­tal­ler leurs dis­pen­saires près des temples boud­dhistes, il voit les pre­mières enseignes Coca-Cola appa­raître sur les échoppes de nouilles, il voit les jeunes moines regar­der avec curio­si­té les maga­zines occidentaux.

Dans le Nord, à Chiang Mai, il monte dans les mon­tagnes ren­con­trer les tri­bus. Là-haut, chez les Karen, les Akha, les Lahu, il découvre des mondes entiers qui ne connaissent pas encore Bang­kok. Des femmes portent des coiffes d’argent qui pèsent trois kilos, des hommes chassent avec des arba­lètes comme leurs ancêtres au temps d’Ayut­thaya. Lewis s’as­soit avec eux, par­tage leur thé fer­men­té, écoute leurs langues que presque per­sonne n’a trans­crites. Il sait qu’il assiste à quelque chose d’ir­ré­ver­sible : ces vil­lages seront bien­tôt reliés par des routes, ces enfants iront à l’é­cole apprendre le thaï, ces femmes ven­dront leurs bijoux aux anti­quaires de la capitale.

Ce qui rend le regard de Lewis si par­ti­cu­lier, c’est qu’il ne juge pas. Il ne pleure pas sur le bon vieux temps comme ces colo­niaux mélan­co­liques qui rêvent d’un Orient figé. Il ne célèbre pas non plus le pro­grès comme ces jour­na­listes pres­sés qui voient dans chaque chan­ge­ment une libé­ra­tion. Non, Lewis regarde. Il docu­mente. Il com­prend que l’his­toire avance par éli­mi­na­tions suc­ces­sives et que son rôle à lui, obser­va­teur bri­tan­nique for­mé aux rigueurs du repor­tage, est de consi­gner ce qui meurt exac­te­ment au moment où cela meurt.

À Bang­kok, il fré­quente Jim Thomp­son, cet Amé­ri­cain étrange qui col­lec­tionne les mai­sons tra­di­tion­nelles et relance l’in­dus­trie de la soie thaïe. Thomp­son parle de sau­ver l’ar­ti­sa­nat local tout en créant une entre­prise d’ex­por­ta­tion. Cette contra­dic­tion fas­cine Lewis : peut-on pré­ser­ver en com­mer­cia­li­sant ? Peut-on muséi­fier le vivant sans le tuer ? Ils boivent du whis­ky dans la mai­son de Thomp­son pen­dant que les tis­se­randes tra­vaillent dehors sur leurs métiers en bois. Lewis écrit : “Thomp­son essaie de sau­ver la Thaï­lande de l’ou­bli en la trans­for­mant en mar­chan­dise. C’est peut-être la seule façon.”

Les mois passent. Lewis par­court le pays en train, en bateau, à pied. Il visite les bor­dels de Pat­pong où les pre­mières pros­ti­tuées com­mencent à ser­vir les sol­dats amé­ri­cains en per­mis­sion du Viet­nam. Il assiste aux com­bats de boxe thaï dans les arènes pous­sié­reuses où les parieurs crient et ges­ti­culent. Il mange dans les mar­chés flot­tants de Dam­noen Saduak, ces canaux où les ven­deuses en cha­peau conique vendent leurs fruits depuis des barques ver­mou­lues. Par­tout, il voit la même chose : l’an­cien et le nou­veau qui coha­bitent dans une ten­sion pro­duc­tive et triste.

Ce que Lewis com­prend mieux que qui­conque, c’est que la Thaï­lande n’a jamais été colo­ni­sée. Ce détail change tout. Le pays n’a pas eu à se libé­rer d’une puis­sance étran­gère, n’a pas connu cette rup­ture vio­lente qui forge les iden­ti­tés natio­nales modernes. Au lieu de cela, la Thaï­lande se trans­forme par adap­ta­tion lente, par com­pro­mis suc­ces­sifs, par cette capa­ci­té qu’ont les Thaïs de sou­rire en accep­tant l’i­né­vi­table. Lewis admire cette sou­plesse, cette intel­li­gence poli­tique qui a per­mis au royaume de sur­vivre entre les empires fran­çais et bri­tan­nique. Mais il voit aus­si ce que cela coûte : l’ab­sence de résis­tance fron­tale signi­fie l’ab­sence de pré­ser­va­tion. Tout glisse, tout se trans­forme sans com­bat, sans trace.

Avant de repar­tir, Lewis retourne une der­nière fois au temple du Boud­dha d’É­me­raude. Les tou­ristes japo­nais com­mencent à arri­ver en groupes orga­ni­sés. Les moines vendent des amu­lettes bénies à l’en­trée. Dans la cour, un moine âgé balaie les feuilles mortes avec un balai de bam­bou, exac­te­ment comme on le fait depuis des siècles. Lewis le pho­to­gra­phie. Cette image res­te­ra : le moine, les feuilles, le temple doré, et au fond, presque invi­sible, l’an­tenne de télé­vi­sion qu’on vient d’ins­tal­ler sur le toit du palais.

Lewis repart avec ses car­nets rem­plis. Il sait qu’il a vu quelque chose d’es­sen­tiel : un monde qui se trans­forme sans bruit, sans drame, par simple éro­sion du temps. La Thaï­lande de 1950 dis­pa­raî­tra com­plè­te­ment en vingt ans, rem­pla­cée par un pays que Lewis ne recon­naî­trait pas. Mais lui au moins aura été là, témoin patient de cette dis­pa­ri­tion, archéo­logue du pré­sent, col­lec­tion­neur d’ins­tants fra­giles avant qu’ils ne deviennent légende ou mensonge.

Lewis voit ce qui s’ef­face au moment exact de l’effacement.

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Le maré­chal exi­lé (Les oubliés du pays doré #18)

Le maré­chal exi­lé (Les oubliés du pays doré #18)

Le maré­chal exilé

Les oubliés du pays doré #18

Le maré­chal exilé

Il aurait fal­lu com­men­cer par Bang­kok, novembre 1947, l’o­deur du fleuve et des temples, mais les bio­gra­phies ne com­mencent rare­ment comme cela. Plaek Phi­bun­song­kh­ram – qu’on appel­le­ra bien­tôt Phi­bun, le Maré­chal, le dic­ta­teur, le sur­vi­vant – est assis dans son bureau du Minis­tère de la Défense, et il sait déjà que tout est fini avant même d’a­voir vrai­ment com­men­cé. Les hommes de pou­voir dans les tro­piques sentent la fin avant le com­men­ce­ment, comme ces requins qui détectent une goutte de sang dans un océan.

On pour­rait tout aus­si bien être au Texas. Jim Thomp­son débarque à Bang­kok la même année avec ses idées amé­ri­caines et son pas­sé d’agent de l’OSS. Il a l’œil pour les beaux tis­sus et les situa­tions troubles. C’est un homme qui com­prend que l’A­sie du Sud-Est en 1947 res­semble à une table de poker où per­sonne ne montre son jeu et où la mai­son gagne toujours.

Mais reve­nons à Phi­bun. Né en 1897 dans la pro­vince de Non­tha­bu­ri, fils d’un petit fer­mier sino-thaï, il a fait l’é­cole d’ar­tille­rie en France dans les années vingt. Paris, l’entre-deux-guerres, les bou­le­vards où se pro­mène encore le fan­tôme de la Belle Époque. Il y apprend le fran­çais, l’art mili­taire, et sur­tout cette idée moderne et dan­ge­reuse : qu’un homme du peuple peut ren­ver­ser les rois. Il lit Rous­seau, peut-être, et rentre en Thaï­lande avec dans sa valise les germes de la Révo­lu­tion de 1932.

On sau­te­ra rapi­de­ment sur la révo­lu­tion elle-même – un coup d’É­tat en dou­ceur qui trans­forme la monar­chie abso­lue en monar­chie consti­tu­tion­nelle. Phi­bun est dans le cercle des Pro­mo­teurs, ces offi­ciers et intel­lec­tuels qui veulent moder­ni­ser le Siam. Moder­ni­ser, ce mot ter­rible qui jus­ti­fie tant de choses. En 1938, il devient Pre­mier ministre. Il a qua­rante et un ans et toutes ses dents.

Thomp­son, pen­dant ce temps, est encore en Amé­rique, igno­rant qu’il fini­ra ses jours une mai­son au bord d’un khlong. Mais en 1947, quand il arrive à Bang­kok, Phi­bun est déjà un homme mar­qué par l’His­toire, un homme qui a flir­té avec les Japo­nais pen­dant la guerre – par néces­si­té, dira-t-il, par oppor­tu­nisme, diront les autres. La Thaï­lande a décla­ré la guerre aux Alliés en 1942, gui­dée par la main de Phi­bun, puis s’est retrou­vée du mau­vais côté quand le vent a tourné.

Com­ment sur­vivre quand on a choi­si le camp des per­dants ? Phi­bun connaît la réponse : on se fait oublier quelques années. Il quitte le pou­voir en 1944, avant la défaite japo­naise, habile comme un chat qui sent le trem­ble­ment de terre. Et main­te­nant, en 1947, il attend. Les hommes comme lui attendent toujours.

Thomp­son ouvre sa pre­mière bou­tique de soie thaïe. Il par­court les vil­lages, découvre ces tis­se­rands qui per­pé­tuent un art ances­tral, ces femmes pen­chées sur leurs métiers à tis­ser avec la patience de celles qui ont tout le temps du monde. Il voit dans ces tis­sus ce que Phi­bun voit dans la poli­tique : des motifs qui se répètent, des cou­leurs qui s’en­tre­mêlent, une beau­té qui cache tou­jours quelque chose d’autre.

1948. Phi­bun revient au pou­voir par un coup d’É­tat. Encore un. La Thaï­lande est comme une scène de théâtre où les mêmes acteurs jouent dif­fé­rentes pièces, chan­geant de cos­tume mais gar­dant le même visage. Le roi Anan­da Mahi­dol est mort deux ans plus tôt, dans des cir­cons­tances mys­té­rieuses qui ne seront jamais vrai­ment élu­ci­dées. Une balle dans la tête, dans sa chambre du Grand Palais. Sui­cide, diront cer­tains. Acci­dent, diront d’autres. Assas­si­nat, mur­mu­re­ront les conspi­ra­teurs. Phi­bun, lui, ne dit rien. Les hommes comme lui savent qu’il y a des silences plus élo­quents que tous les discours.

Le nou­veau roi, Bhu­mi­bol, est encore jeune, étu­diant en Suisse, loin des intrigues de Bang­kok. Phi­bun en pro­fite pour conso­li­der son pou­voir. Il lance des cam­pagnes de moder­ni­sa­tion, des rat­ta­niyom – des conven­tions cultu­relles qui visent à trans­for­mer les Thaïs en citoyens modernes. Por­ter des cha­peaux. Ne plus mâcher de bétel. Embras­ser les valeurs occi­den­tales. C’est ridi­cule et gran­diose à la fois, comme toutes les ten­ta­tives des dic­ta­teurs pour remo­de­ler l’hu­ma­ni­té à leur image.

Thomp­son observe tout cela depuis sa mai­son sur le khlong. Il est deve­nu l’a­mi des aris­to­crates thaïs, des artistes, des expa­triés. Sa soie est expor­tée dans le monde entier. Il habite main­te­nant cette demeure extra­or­di­naire, assem­blage impos­sible d’ar­chi­tec­tures anciennes. Des Amé­ri­cains viennent le voir, des jour­na­listes, des célé­bri­tés. On dit que la CIA conti­nue de le consul­ter. On dit beau­coup de choses à Bang­kok, cette ville où les rumeurs cir­culent comme l’eau du Chao Phraya, troubles et incessantes.

Les années cin­quante défilent. Phi­bun navigue entre les Amé­ri­cains et leur argent, leur peur du com­mu­nisme qui avance en Asie comme une marée rouge. Le Viet­nam, la Corée, la Chine per­due. La Thaï­lande devient un bas­tion anti­com­mu­niste, un allié pré­cieux dans cette par­tie du monde qui bas­cule. Phi­bun joue le jeu, serre les mains qu’il faut ser­rer, signe les trai­tés néces­saires. Il sait que le pou­voir, c’est l’art de tenir bon quand tout s’ef­fondre autour de soi.

Mais il vieillit. Les jeunes offi­ciers le regardent avec cet œil froid des pré­da­teurs qui sentent la proie fai­blir. En 1957, Sarit Tha­na­rat, son ancien pro­té­gé, le ren­verse. Encore un coup d’É­tat, tou­jours le même théâtre. Phi­bun part en exil au Japon, ce pays qu’il avait cour­ti­sé quinze ans plus tôt et qui main­te­nant l’ac­cueille comme un fan­tôme encom­brant. Il mour­ra là-bas en 1964, à soixante-sept ans, loin des par­fums de Bang­kok, loin du fleuve et des temples.

Thomp­son, lui, conti­nue. Il dis­pa­raît. Tout et rien. Son absence devient plus pré­sente que sa vie.
Ils sont tous deux des hommes de leur temps, des bâtis­seurs d’empire éphé­mères dans une région où les empires s’ef­fondrent comme des châ­teaux de sable sous la pluie de mous­son. L’un construit un pays à l’i­mage de ses rêves mili­taires, l’autre construit une entre­prise sur la beau­té d’un art ancien. L’un meurt en exil, oublié, l’autre dis­pa­raît dans la jungle et devient une légende.

Bang­kok, 1967. Dans le quar­tier gou­ver­ne­men­tal, le bureau qu’oc­cu­pait autre­fois Phi­bun abrite main­te­nant d’autres hommes en uni­forme, d’autres rêveurs de pou­voir. Le fleuve coule, imper­tur­bable, comme il cou­lait avant eux et cou­le­ra après.

On ima­gine par­fois Phi­bun dans son exil japo­nais, lisant les jour­naux qui parlent de la dis­pa­ri­tion de Thomp­son. Recon­naît-il quelque chose de lui-même dans cette his­toire ? Un homme qui s’ef­face, qui devient mythe avant même d’être mort ? Les dic­ta­teurs et les entre­pre­neurs par­tagent cette obses­sion du contrôle, cette convic­tion qu’ils peuvent plier le monde à leur volon­té. Et puis le monde leur échappe, toujours.

La der­nière fois que Phi­bun voit Bang­kok, c’est depuis l’a­vion qui l’emmène en exil. La ville s’é­tend sous lui, chaos orga­ni­sé de temples dorés et de routes défon­cées, de canaux et de gratte-ciels nais­sants. Il pense peut-être à ses années de gloire, aux défi­lés mili­taires, aux dis­cours enflam­més. Ou peut-être ne pense-t-il à rien, épui­sé par trente ans de poli­tique, de com­plots, de tra­hi­sons. Les hommes de pou­voir sont sou­vent vides quand ils perdent ce pour­quoi ils ont tout sacrifié.

Thomp­son, lui, marche dans la jungle malai­sienne ce der­nier jour de mars. Les feuilles sont mouillées de rosée, l’air est lourd. Il s’en­fonce entre les arbres et dis­pa­raît. Sim­ple­ment. Comme si la nature elle-même avait déci­dé de le reprendre, de l’ab­sor­ber dans ce vert pro­fond et éternel.

Bang­kok, aujourd’­hui. Per­sonne ne visite la tombe de Phi­bun. Les Thaïs pré­fèrent oublier cette période trouble, ces années de natio­na­lisme for­cé et de col­la­bo­ra­tion ambi­guë. L’His­toire offi­cielle parle de moder­ni­sa­tion, de pro­grès, jamais de dictature.

Le fleuve conti­nue de cou­ler. Les moines conti­nuent leurs pro­ces­sions mati­nales. Et quelque part dans les archives pous­sié­reuses, les pho­tos jau­nies de Phi­bun en uni­forme voi­sinent avec les cli­chés de Thomp­son sou­riant dans sa mai­son impos­sible. Deux hommes qui ont cru pou­voir cap­tu­rer quelque chose – le pou­voir, la beau­té – et qui ont appris, cha­cun à sa manière, que rien ne se cap­ture vrai­ment. On ne fait que pas­ser, lais­sant der­rière soi des his­toires que d’autres racon­te­ront, défor­mées par le temps et la mémoire.

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La reine de la soie (Les oubliés du pays doré #17)

La reine de la soie (Les oubliés du pays doré #17)

La reine de la soie

Les oubliés du pays doré #17

La reine de la soie

Bang­kok, 1960. Les ven­ti­la­teurs brassent l’air moite du palais Chi­tra­la­da comme ils brassent la pous­sière depuis des siècles. Jim Thomp­son tra­verse la salle d’at­tente, son cos­tume de lin blanc frois­sé par l’hu­mi­di­té tro­pi­cale qui règne sur la ville même en cette sai­son sup­po­sé­ment fraîche. Il a cin­quante-neuf ans, l’al­lure encore élan­cée mal­gré le whis­ky et les dîners chez les ambas­sa­deurs, ancien agent de l’OSS deve­nu mar­chand de soie, et il s’ap­prête à ren­con­trer la reine Siri­kit. Ses mains tremblent légè­re­ment. Lui qui a ren­con­tré des géné­raux, des sei­gneurs de guerre, des ministres cor­rom­pus dans toute l’A­sie du Sud-Est, voi­là qu’une jeune femme de vingt-sept ans le met dans cet état.

On pour­rait croire que tout a com­men­cé à Nakhon Pathom, dans les fau­bourgs insa­lubres où les tis­se­rands thaï­lan­dais mani­pu­laient encore leurs métiers en bois selon des gestes immuables, trans­mis de mère en fille depuis des géné­ra­tions. Thomp­son s’y était ren­du en 1947, deux ans après la fin de la guerre, quand Bang­kok pan­sait encore ses plaies et que les Amé­ri­cains com­men­çaient à com­prendre que l’A­sie ne serait plus jamais la même. Il avait vu ces femmes aux doigts agiles faire chan­ter la soie, ces cou­leurs impos­sibles – rouge sang de bœuf, bleu paon, vert éme­raude – qui nais­saient sous leurs mains comme par magie. Mais non, tout a vrai­ment com­men­cé plus tôt encore, peut-être dans les ruelles de Milan où Thomp­son enfant, tenant la main de sa mère, regar­dait les éta­lages de soie­ries ita­liennes, fas­ci­né par ces reflets chan­geants, ou peut-être même avant, dans quelque vie anté­rieure que les boud­dhistes sau­raient retra­cer. Thomp­son y croit par­fois, la nuit, quand il se réveille dans sa mai­son sur le klong et entend les chants des bonzes du temple voisin.

La reine le reçoit dans un salon aux murs ornés de fresques repré­sen­tant des scènes du Rama­kien. Elle a vingt-sept ans, une grâce qui fait déjà d’elle une icône de style inter­na­tio­nal. Thomp­son s’in­cline selon le pro­to­cole, mais elle lui fait signe de s’as­seoir avec une sim­pli­ci­té qui le désarme.

“Mon­sieur Thomp­son, on me dit que vous avez sau­vé la soie thaïlandaise.”

Il sou­rit, un peu gêné, cher­chant ses mots en anglais alors que la reine passe sans effort du thaï au fran­çais à l’an­glais, poly­glotte comme toutes les reines du Siam moderne. Sau­ver est un bien grand mot, pense-t-il. Plu­tôt qu’il a com­pris, en débar­quant à Bang­kok en 1945 avec l’ar­mée amé­ri­caine, sa mis­sion secrète en poche et ses idéaux dans sa valise, que ce pays rece­lait un tré­sor que le monde moderne allait étouf­fer. Les tis­se­rands vieillis­saient, leurs enfants pré­fé­raient les usines japo­naises qui s’ins­tal­laient dans les fau­bourgs, la tra­di­tion s’ef­fi­lo­chait comme un vieux métrage aban­don­né sous la pluie de mous­son. Il avait vu la même chose en Europe, pen­dant la guerre, ces savoir-faire mil­lé­naires détruits par les bom­bar­de­ments, par l’ou­bli, par la nécessité.

“Votre Majes­té, j’ai sim­ple­ment ache­té de la soie et essayé de la vendre ailleurs. À New York d’a­bord, puis à Paris, à Londres. Les grands cou­tu­riers cher­chaient quelque chose de nou­veau après l’aus­té­ri­té de la guerre.”

Elle rit. Un rire franc qui n’est pas celui qu’on attend d’une reine, qui res­semble plu­tôt à celui d’une jeune femme intel­li­gente amu­sée par la fausse modes­tie d’un homme habi­tué à l’admiration.

“Ne soyez pas modeste. Vous avez créé une indus­trie. Mes com­pa­triotes peuvent à nou­veau vivre de leur art.”

Thomp­son pense à sa mai­son sur le klong, celle qu’il a construite en assem­blant six anciennes mai­sons thaï­lan­daises tra­di­tion­nelles, trans­por­tées depuis Ayut­thaya. Une folie, lui avaient dit ses amis. Un chef-d’œuvre, disent main­te­nant les maga­zines. Il y reçoit des écri­vains, des artistes, des diplo­mates. Somer­set Mau­gham y a séjour­né. Tru­man Capote aus­si. Mais aucune visite ne l’a autant inti­mi­dé que celle-ci.

La reine se lève et marche vers la fenêtre qui donne sur les jar­dins. Thomp­son remarque qu’elle porte une robe en soie thaï­lan­daise, cou­leur lavande, cer­tai­ne­ment tis­sée selon les tech­niques ances­trales qu’il s’ef­force de préserver.

“Savez-vous ce que repré­sente la soie pour la Thaï­lande, mon­sieur Thompson ?”

Il attend. Elle conti­nue, le regard per­du dans le jar­din où des paons se pro­mènent avec la même majes­té indo­lente qu’elle.

“C’est notre mémoire. Chaque motif raconte une his­toire. Les nagas, les ser­pents gar­diens de la nature, les élé­phants blancs, les lotus. Quand j’é­tais enfant en France, j’ai com­pris que notre culture pou­vait dis­pa­raître si nous n’y pre­nions garde. Vous, un Amé­ri­cain, vous l’a­vez com­pris avant nous.”

Thomp­son sent une émo­tion l’en­va­hir. Lui qui a tou­jours été un étran­ger, par­tout. À New York où il est né, à Bang­kok où il a choi­si de vivre. Un homme entre deux mondes, comme ces mai­sons qu’il a assem­blées, venues d’ailleurs mais recons­ti­tuées ici.

“J’ai­me­rais créer une fon­da­tion,” dit sou­dain la reine en se retour­nant vers lui. “Pour pro­mou­voir l’ar­ti­sa­nat thaï­lan­dais. La soie, bien sûr, mais aus­si la céra­mique, la laque, l’ar­gen­te­rie. Accep­te­riez-vous d’être mon conseiller ?”

Il ne s’at­ten­dait pas à cela. Dans sa tête défilent les années pas­sées à par­cou­rir les vil­lages, à négo­cier avec les tis­se­rands méfiants, à convaincre les grands maga­sins amé­ri­cains que cette soie écla­tante, aux cou­leurs impos­sibles, valait de l’or. Son entre­prise Jim Thomp­son Thai Silk Com­pa­ny est désor­mais pros­père, mais ce n’é­tait pas le but. Le but était de pré­ser­ver quelque chose d’es­sen­tiel, quelque chose qui échap­pait même à sa propre compréhension.

“Ce serait un hon­neur, Votre Majesté.”

Ils parlent pen­dant deux heures. De la tech­nique du tis­sage, des tein­tures natu­relles qu’on aban­donne pour les colo­rants chi­miques, de l’im­por­tance de for­mer les jeunes géné­ra­tions. La reine connaît son sujet. Elle a étu­dié, ques­tion­né, com­pris que le déve­lop­pe­ment éco­no­mique ne devait pas signi­fier l’ex­tinc­tion culturelle.

Quand Thomp­son quitte le palais, le soleil décline sur la Chao Phraya. Il pense à son des­tin étrange. Fils d’une famille aisée du Dela­ware, diplô­mé de Prin­ce­ton, archi­tecte raté, espion pen­dant la guerre, et main­te­nant mar­chand de soie deve­nu confi­dent d’une reine. Quel­qu’un écri­rait-il un jour son his­toire ? Qui croi­rait à ces coïn­ci­dences, ces hasards qui n’en sont peut-être pas ?

Sept ans plus tard, en mars 1967, Jim Thomp­son dis­pa­raî­tra dans les Came­ron High­lands en Malai­sie. Le mys­tère de sa dis­pa­ri­tion res­te­ra entier, comme reste mys­té­rieux le par­cours d’un homme qui, en sau­vant la soie thaï­lan­daise, s’est peut-être sau­vé lui-même du dés­œu­vre­ment de l’après-guerre.

Mais ce soir de 1960, tan­dis qu’il rentre chez lui en lon­geant le canal, il ne pense qu’à cette reine qui par­tage sa pas­sion pour un fil iri­sé, ténu comme l’exis­tence, solide comme la tra­di­tion. Dans sa mai­son aux murs de teck, entou­ré de ses boud­dhas anciens et de ses por­ce­laines Ming, Jim Thomp­son se verse un verre de whis­ky et sourit.

Il a trou­vé sa place. Enfin.

La soie thaï­lan­daise brille­ra dans les palais et sur les podiums du monde entier. Et dans chaque éclat de ces étoffes somp­tueuses, il y aura un peu de cette ren­contre impro­bable entre un Amé­ri­cain apa­tride et une reine fran­co­phone, tous deux amou­reux d’un pays qui n’é­tait pas le leur par le sang, mais qui l’é­tait deve­nu par le cœur.

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