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La chute d’A­nan­da Mahi­dol (Les oubliés du pays doré #13)

La chute d’A­nan­da Mahi­dol (Les oubliés du pays doré #13)

La chute d’A­nan­da Mahidol

Les oubliés du pays doré #13

La chute d’A­nan­da Mahidol

I

Bang­kok, juin 1946. La mous­son hésite encore, sus­pen­due au-des­sus de la ville comme une menace muette. Dans les rues, les cyclo-pousses glissent entre les flaques d’eau boueuse, évi­tant les nids-de-poule que la guerre a lais­sés par­tout, cica­trices d’un conflit qui vient à peine de s’a­che­ver. Le Siam a chan­gé de nom pen­dant l’oc­cu­pa­tion japo­naise, puis est rede­ve­nu le Siam, puis est deve­nu la Thaï­lande. Per­sonne ne sait vrai­ment quel nom don­ner à ce pays qui ne sait plus très bien qui il est et qui semble se chercher.

Au Palais Baromm­phi­man, les ven­ti­la­teurs tournent au ralen­ti. Le cou­rant élec­trique est capri­cieux depuis la fin de la guerre. Les domes­tiques s’a­gitent en silence, pieds nus sur le marbre, comme des fan­tômes en cos­tume blanc.

Il a vingt ans. Vingt ans et trois mois exac­te­ment. Né en Alle­magne à Hei­del­berg d’un prince malade et d’une rotu­rière chi­noise deve­nue infir­mière, éle­vé en Suisse dans une pen­sion bour­geoise de Lau­sanne, il ne parle pas vrai­ment la langue de ce royaume dont il est cen­sé être le sou­ve­rain. Il joue du saxo­phone, pho­to­gra­phie les monu­ments, col­lec­tionne les timbres. Il pré­fé­re­rait être méde­cin. Il rêve de retour­ner à Lau­sanne, de reprendre ses études de méde­cine, de vivre une vie nor­male. Il est tou­jours dans la pièce d’à‑côté.

Mais l’his­toire en a déci­dé autre­ment. L’his­toire décide tou­jours autrement.

Son père est mort quand il avait quatre ans. D’in­suf­fi­sance rénale, à trente-quatre ans, après des années de mala­die. La famille vivait alors en Europe, loin de Bang­kok, loin du palais, loin de tout. Une famille royale en exil volon­taire, presque bour­geoise, ins­tal­lée dans une vil­la au bord du lac Léman. Les enfants allaient à l’é­cole publique. La mère fai­sait les courses au mar­ché. Ils vivaient avec une seule domestique.

Puis son oncle a abdi­qué en 1935, et tout a bas­cu­lé. On est venu le cher­cher dans sa salle de classe. Il avait neuf ans. On lui a dit : tu es roi maintenant.

Il n’est pas ren­tré tout de suite. Il a conti­nué ses études en Suisse. Lau­sanne, pas Bang­kok. Les mathé­ma­tiques, pas la poli­tique. Le saxo­phone, pas les céré­mo­nies. Pen­dant dix ans, il a été un roi absent, un roi théo­rique, un roi sur le papier. Des régents gou­ver­naient à sa place. Des hommes qu’il ne connais­sait pas déci­daient de l’a­ve­nir d’un pays qu’il n’a­vait jamais vu, et qui fina­le­ment, le concer­nait assez peu.

La guerre l’a pro­té­gé, para­doxa­le­ment. Pen­dant que l’A­sie brû­lait, pen­dant que les Japo­nais occu­paient Bang­kok, pen­dant que les bombes tom­baient sur les villes, lui était en sécu­ri­té dans la neu­tra­li­té hel­vé­tique. Il skiait, jouait de la musique, étu­diait. Il était le seul roi au monde à pou­voir aller au ciné­ma sans garde du corps.

Mais en décembre 1945, la guerre ter­mi­née, on lui a dit qu’il devait ren­trer. Que son pays l’at­ten­dait. Qu’il devait enfin deve­nir ce qu’il était cen­sé être : un vrai roi.

Il est arri­vé par avion, accom­pa­gné de sa mère et de son jeune frère. La foule était là, immense, bruyante, étran­gère. Des mil­liers de per­sonnes qui criaient son nom, qui se pros­ter­naient, qui pleu­raient. Il ne com­pre­nait pas leurs mots. Il ne com­pre­nait pas leurs gestes. C’é­tait comme débar­quer sur une autre planète.

Le palais était gigan­tesque, laby­rin­thique, étouf­fant. Des cen­taines de pièces, des cou­loirs sans fin, des domes­tiques par­tout qui s’in­cli­naient en silence. Des pro­to­coles incom­pré­hen­sibles, des hié­rar­chies invi­sibles, des règles qu’on ne lui avait jamais enseignées.

Six mois. Il a tenu six mois.

II

Pri­di le connaît depuis tou­jours, ou presque. C’est-à-dire depuis ce jour de 1935 où le Conseil de régence l’a dési­gné roi, lui, l’en­fant de neuf ans qui jouait aux billes dans la cour du Gym­nase clas­sique can­to­nal à Lau­sanne. Pri­di était déjà là, dans l’ombre, archi­tecte de cette nou­velle monar­chie consti­tu­tion­nelle qu’il avait contri­bué à ins­tau­rer trois ans plus tôt, en 1932, quand les jeunes intel­lec­tuels reve­nus de Paris avaient mis fin à six siècles de pou­voir absolu.

Pri­di Bano­myong. Né en 1900 dans une famille modeste de la pro­vince d’Ayut­thaya. Fils d’un petit fonc­tion­naire chi­nois et d’une mère thaïe. Brillant élève, bour­sier du gou­ver­ne­ment pour étu­dier le droit en France. Paris, années vingt. La Sor­bonne. Le Quar­tier Latin. Les cafés enfu­més où l’on refait le monde. Les dis­cus­sions qui s’é­ter­nisent jus­qu’à l’aube sur la démo­cra­tie, le socia­lisme, la jus­tice sociale.

Il est ren­tré au Siam en 1927 avec un doc­to­rat en droit et des idées plein la tête. Des idées dan­ge­reuses. Des idées sur l’é­ga­li­té, sur la fin des pri­vi­lèges, sur la sou­ve­rai­ne­té popu­laire. Il a rejoint un petit groupe de jeunes fonc­tion­naires et d’of­fi­ciers qui pen­saient comme lui. Ils se réunis­saient en secret, ils com­plo­taient, ils pré­pa­raient l’avenir.

Le 24 juin 1932, ils ont agi. Un coup d’É­tat presque sans vio­lence. Quelques chars dans les rues de Bang­kok à l’aube. Le roi Rama VII for­cé d’ac­cep­ter une consti­tu­tion. Six siècles de monar­chie abso­lue balayés en une nuit. La révo­lu­tion siamoise.

Pri­di avait trente-deux ans. Il était deve­nu, du jour au len­de­main, l’un des hommes les plus puis­sants du pays. Ministre, puis régent. L’in­tel­lec­tuel qui rêvait de trans­for­mer un royaume féo­dal en nation moderne.

Mais l’his­toire, encore une fois, en a déci­dé autre­ment. Les conser­va­teurs ont contre-atta­qué. Les mili­taires ont pris le pou­voir. Pri­di a dû navi­guer entre les fac­tions, sur­vivre aux purges, main­te­nir un équi­libre impos­sible entre tra­di­tion et modernité.

Régent. Le mot a une sono­ri­té étrange, presque médié­vale. Pri­di n’a jamais vou­lu être roi, mais il a été celui qui régnait sans régner, qui gou­ver­nait sans gou­ver­ner. Pen­dant l’oc­cu­pa­tion japo­naise, pen­dant que le jeune monarque gran­dis­sait en Suisse à l’a­bri des bombes, Pri­di orga­ni­sait la résis­tance clan­des­tine. Le mou­ve­ment Seri Thai. La Thaï­lande libre. Des armes para­chu­tées dans la jungle, des codes radio, des sabo­tages dis­crets. Un réseau que les Japo­nais n’ont jamais vrai­ment déman­te­lé, mais dont ils soup­çon­naient l’existence.

C’est là qu’il a ren­con­tré l’A­mé­ri­cain. Jim Thomp­son. Un homme grand, blond, à l’al­lure ath­lé­tique. Offi­ciel­le­ment archi­tecte pour une firme new-yor­kaise, envoyé en Asie pour super­vi­ser la construc­tion de bâti­ments pour l’ar­mée amé­ri­caine. Offi­cieu­se­ment, agent de l’OSS, l’Of­fice of Stra­te­gic Ser­vices, l’an­cêtre de la CIA.

Thomp­son était arri­vé à Bang­kok en août 1945, juste après la capi­tu­la­tion japo­naise. Sa mis­sion était de prendre contact avec le mou­ve­ment de résis­tance Seri Thai, d’é­va­luer la situa­tion poli­tique, de s’as­su­rer que la Thaï­lande ne tom­be­rait pas dans le camp com­mu­niste après la guerre.

Il avait qua­rante ans. Divor­cé, sans enfants, par­lant un fran­çais impec­cable appris à Prin­ce­ton. Un homme culti­vé, ama­teur d’art, de lit­té­ra­ture, d’o­pé­ra. Rien à voir avec les mili­taires rustres que Washing­ton envoyait habi­tuel­le­ment en Asie.

Pri­di et lui s’é­taient enten­dus immé­dia­te­ment. Ils par­laient fran­çais ensemble, dis­cu­taient pen­dant des heures de poli­tique inter­na­tio­nale, de l’a­ve­nir de l’A­sie, du nou­vel ordre mon­dial qui émer­geait des cendres de la guerre. Thomp­son était fas­ci­né par ce pays, par sa culture, par ses contra­dic­tions. Il avait déci­dé de res­ter après la démo­bi­li­sa­tion. Il s’é­tait ins­tal­lé dans une mai­son en bois de teck au bord d’un klong, avait com­men­cé à apprendre le thaï, à col­lec­tion­ner les antiquités.

Il était là, lui aus­si, en ce mois de juin 1946. Il obser­vait, écou­tait, rap­por­tait. Pour qui exac­te­ment, c’é­tait dif­fi­cile à dire. L’OSS n’exis­tait plus offi­ciel­le­ment. La CIA n’exis­tait pas encore. Mais les ser­vices amé­ri­cains conti­nuaient à opé­rer, dans les zones grises, dans les inter­stices bureaucratiques.

Thomp­son voyait tout. Les ten­sions au palais. Les com­plots qui se tra­maient. Les conser­va­teurs roya­listes qui détes­taient Pri­di. Les mili­taires qui atten­daient leur heure. Il notait tout dans ses rap­ports codés qu’il envoyait à Washing­ton via l’am­bas­sade américaine.

III

Le jeune roi ne com­prend rien à la poli­tique. Il ne veut rien com­prendre. Il assiste aux céré­mo­nies offi­cielles en cos­tume d’ap­pa­rat, il signe les docu­ments qu’on lui pré­sente, il sou­rit pour les pho­to­gra­phies. Mais son esprit est ailleurs. À Lau­sanne. Dans les salles de cours de l’u­ni­ver­si­té. Dans les salles de concert où il allait écou­ter du jazz.

Sa mère s’in­quiète. Elle le voit dépé­rir, s’é­teindre len­te­ment. Il mange peu, dort mal, perd du poids. Les méde­cins parlent de troubles diges­tifs, de fatigue ner­veuse. Mais ce n’est pas vrai­ment une mala­die du corps. C’est une mala­die de l’âme.

Son jeune frère, lui, s’a­dapte mieux. Il a neuf ans, il est vif, curieux, intré­pide. Il court dans les cou­loirs du palais, joue avec les gardes, pose des ques­tions sur tout. Lui aime ce pays. Lui veut être roi.

Les deux frères sont proches mal­gré leurs onze ans de dif­fé­rence. Ils par­tagent la même chambre au palais, dorment dans des lits jumeaux. Le soir, avant de s’en­dor­mir, ils parlent en fran­çais ou en anglais, les langues de leur enfance suisse. Ils évoquent Lau­sanne, l’é­cole, les amis qu’ils ont lais­sés là-bas. Le plus jeune demande quand ils pour­ront ren­trer. L’aî­né répond qu’il ne sait pas. Peut-être jamais.

Le roi col­lec­tionne les armes à feu. C’est une de ses pas­sions. Des pis­to­lets, des revol­vers, des cara­bines. Il aime la méca­nique, la pré­ci­sion de l’in­gé­nie­rie. Il passe des heures à les démon­ter, les net­toyer, les remon­ter. Les domes­tiques sont habi­tués à entendre des coups de feu venant de ses appar­te­ments. Il tire sur des cibles qu’il ins­talle dans le jardin.

Pri­di trouve cette pas­sion inquié­tante. Il a deman­dé aux gardes de sur­veiller, de s’as­su­rer que les armes sont tou­jours déchar­gées quand elles ne sont pas uti­li­sées. Mais on ne peut pas tout contrô­ler. On ne peut pas sur­veiller un roi vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Thomp­son, lui, observe la situa­tion avec le déta­che­ment pro­fes­sion­nel d’un agent de ren­sei­gne­ment. Il note dans ses rap­ports : “Le jeune roi semble inadap­té à son rôle. Instable émo­tion­nel­le­ment. Pos­sible pro­blème psy­cho­lo­gique. La monar­chie pour­rait être fragilisée.”

Washing­ton lit ces rap­ports avec inté­rêt. La Thaï­lande est stra­té­gique. Porte de l’A­sie du Sud-Est. Tam­pon entre les colo­nies bri­tan­niques et fran­çaises. Si elle bas­cule dans l’ins­ta­bi­li­té, toute la région pour­rait suivre. Et avec les com­mu­nistes chi­nois qui gagnent du ter­rain, avec Hô Chi Minh qui orga­nise la résis­tance en Indo­chine, il faut abso­lu­ment que la Thaï­lande reste stable, pro-occidentale.

Mais com­ment garan­tir cette sta­bi­li­té avec un roi instable ?

IV

Le 9 juin 1946 est un dimanche. Bang­kok se réveille len­te­ment sous un ciel gris. La mous­son menace depuis des jours mais ne se décide pas à écla­ter. L’air est lourd, humide, irres­pi­rable. Comme sou­vent à Bangkok.

Au palais, c’est un jour comme les autres. Pas de céré­mo­nie offi­cielle pré­vue. Le roi peut se repo­ser, faire ce qu’il veut. C’est-à-dire jouer du saxo­phone, pho­to­gra­phier le jar­din, net­toyer ses armes.

Sa mère prend le petit-déjeu­ner avec le plus jeune des princes dans l’aile Est. Ils pré­voient d’al­ler visi­ter un temple dans l’a­près-midi. Le roi, lui, dort encore. Il aime faire la grasse mati­née. Depuis qu’il est à Bang­kok, il a du mal à trou­ver le som­meil la nuit, alors il dort tard le matin.

Vers huit heures, la pluie com­mence enfin à tom­ber. D’a­bord quelques gouttes hési­tantes, puis un déluge. L’eau mar­tèle les toits de tuiles, trans­forme les jar­dins en bour­biers, fait débor­der les canaux. C’est le début de la vraie mousson.

Les domes­tiques s’ac­tivent pour fer­mer les fenêtres, épon­ger l’eau qui s’in­filtre. Le palais, mal­gré sa gran­deur, n’est pas vrai­ment étanche. Il y a tou­jours des fuites quelque part.

Vers neuf heures, le roi est réveillé par l’o­rage. Il se lève, enfile une robe de chambre. Son frère entre dans la chambre, encore en pyja­ma. Ils plai­santent, parlent de la pluie. Le plus jeune demande s’ils pour­ront quand même aller au temple. L’aî­né hausse les épaules. Ça dépen­dra de leur mère.

Le petit frère repart vers l’aile Est. C’est la der­nière fois qu’il voit son aîné vivant.

À neuf heures quinze, un coup de feu. Sec, unique, défi­ni­tif. Le bruit se perd presque dans le fra­cas de l’orage.

Les gardes ne réagissent pas immé­dia­te­ment. Ils sont habi­tués aux déto­na­tions venant des appar­te­ments royaux. Ce n’est que quelques minutes plus tard, quand un page frappe à la porte et n’ob­tient pas de réponse, que l’a­larme est donnée.

La porte n’est pas ver­rouillée. Le page l’ouvre, entre.

Le corps est sur le lit, sur le dos, la tête légè­re­ment tour­née vers la gauche. Une tache de sang s’é­lar­git sur les draps blancs. Le trou au front est presque par­fai­te­ment cir­cu­laire, légè­re­ment au-des­sus de l’ar­cade sour­ci­lière gauche. Les yeux sont ouverts, fixes.

Le pis­to­let est là, sur le mate­las, à quelques cen­ti­mètres de la main droite.

Le page hurle. D’autres domes­tiques accourent. Quel­qu’un court cher­cher la mère. Quel­qu’un d’autre appelle les gardes. Le chaos s’installe.

La mère arrive en cou­rant, pieds nus sur le marbre mouillé. Elle voit le corps. Elle s’ef­fondre. Les domes­tiques la sou­tiennent, l’é­loignent. Le petit frère essaie de ren­trer dans la chambre. On l’en empêche. On l’emmène ailleurs, loin, dans une autre aile du palais.

Les méde­cins arrivent. Mais il n’y a rien à faire. C’est évident. Il est mort depuis au moins quinze minutes. Peut-être vingt. Le sang com­mence à coaguler.

À dix heures, Pri­di est infor­mé. Il est chez lui, en train de lire le jour­nal du dimanche. Le télé­phone sonne. Une voix panique au bout du fil. Il ne com­prend pas immé­dia­te­ment. Puis les mots s’or­ga­nisent, prennent sens. Le roi. Mort. Un coup de feu.

Pri­di rac­croche. Il reste immo­bile quelques secondes, le com­bi­né encore à la main. Il sait déjà que sa vie vient de bas­cu­ler. Que tout va basculer.

Il appelle son chauf­feur, monte dans sa voi­ture offi­cielle, fonce vers le palais sous la pluie bat­tante. Dans sa tête, les ques­tions se bous­culent. Acci­dent ? Sui­cide ? Meurtre ? Et sur­tout : qui va-t-on accuser ?

Lui, pro­ba­ble­ment. C’est évident. Il était régent. Il était res­pon­sable de la sécu­ri­té du roi. Même si ce n’est pas sa faute, même s’il n’y est pour rien, on le tien­dra pour res­pon­sable. Les conser­va­teurs roya­listes qu’il a com­bat­tus pen­dant des années vont enfin avoir leur revanche.

V

Thomp­son apprend la nou­velle vers onze heures. Il est dans sa mai­son au bord du klong, en train de clas­ser des échan­tillons de soie qu’il a ache­tés au mar­ché. La radio annonce briè­ve­ment qu’un inci­dent grave s’est pro­duit au palais. Aucun détail. Juste une demande de prier pour la famille royale.

Il sait immé­dia­te­ment que c’est sérieux. Très sérieux. Il enfile une che­mise propre, prend son imper­méable, sort sous la pluie. Un cyclo-pousse l’emmène jus­qu’au palais. Les grilles sont fer­mées, gar­dées par des sol­dats en armes. Per­sonne n’entre, per­sonne ne sort.

Il montre sa carte de l’am­bas­sade amé­ri­caine. Les gardes hésitent, puis le laissent pas­ser. Il tra­verse les jar­dins trem­pés, monte les esca­liers de marbre, arrive dans le ves­ti­bule prin­ci­pal où s’ag­glu­tinent des dizaines de per­sonnes : ministres, conseillers, géné­raux, méde­cins. Tous parlent à voix basse, échangent des rumeurs, des hypothèses.

Il aper­çoit Pri­di dans un coin, seul, le visage gris. Leurs regards se croisent. Thomp­son s’approche.

« C’est vrai ? » demande-t-il en français.

Pri­di hoche la tête. « Il est mort. »

« Com­ment ? »

« Un coup de feu. Dans sa chambre. On ne sait pas encore. »

Thomp­son veut poser d’autres ques­tions, mais ce n’est ni le lieu ni le moment. Trop de gens écoutent, observent. Il serre briè­ve­ment l’é­paule de Pri­di et s’éloigne.

Il passe le reste de la jour­née à recueillir des infor­ma­tions, à par­ler dis­crè­te­ment aux gardes, aux domes­tiques, aux méde­cins. Le soir, il rentre chez lui et rédige un long rap­port qu’il envoie à Washing­ton par valise diplomatique.

« Le roi est mort dans des cir­cons­tances mys­té­rieuses. Sui­cide, acci­dent ou meurtre, impos­sible de le dire pour le moment. La situa­tion poli­tique est extrê­me­ment instable. Pri­di Bano­myong est en dan­ger. Les conser­va­teurs roya­listes vont pro­ba­ble­ment l’ac­cu­ser. Risque de coup d’É­tat dans les mois qui viennent. Recom­mande sur­veillance étroite de la situation. »

Washing­ton reçoit le rap­port trois jours plus tard. Les ana­lystes l’é­tu­dient, l’an­notent, le classent. La Thaï­lande n’est pas une prio­ri­té en ce mois de juin 1946. L’Eu­rope est en ruines. Le Japon est occu­pé. La Chine est au bord de la guerre civile. Un roi mort à Bang­kok, c’est regret­table, mais ce n’est pas stra­té­gi­que­ment crucial.

Pas encore.

VI

L’en­quête com­mence immé­dia­te­ment, mais elle est chao­tique, confuse, entra­vée par les pro­to­coles et les tabous. On ne peut pas inter­ro­ger la famille royale comme de vul­gaires sus­pects. On ne peut pas fouiller les appar­te­ments pri­vés du palais comme on fouille une scène de crime ordi­naire. Il y a des règles, des conve­nances, des hié­rar­chies à respecter.

Une com­mis­sion d’en­quête est for­mée. Trois membres : un méde­cin légiste bri­tan­nique, un magis­trat thaï­lan­dais, un repré­sen­tant de la famille royale. Ils ont pour mis­sion de déter­mi­ner les causes de la mort.

Ils exa­minent le corps. La bles­sure est nette, cir­cu­laire, avec des traces de poudre autour qui indiquent un tir à bout por­tant. La balle a tra­ver­sé le crâne de part en part, res­sor­tant à l’ar­rière, et s’est logée dans l’o­reiller. L’angle est étrange, presque ver­ti­cal, ce qui ne cor­res­pond pas vrai­ment à la posi­tion typique d’un suicide.

Ils inter­rogent les témoins. Le page qui a décou­vert le corps. Les gardes qui étaient de ser­vice cette nuit-là. La mère. Le petit frère. Les domes­tiques qui ont enten­du le coup de feu.

Tout le monde dit la même chose : per­sonne n’est entré dans la chambre cette nuit-là. Per­sonne n’est sor­ti non plus. Les gardes étaient à leurs postes. Ils n’ont rien vu d’anormal.

Le pis­to­let est exa­mi­né. C’est un semi-auto­ma­tique, une arme puis­sante, mili­taire. Elle appar­te­nait au roi, fai­sait par­tie de sa col­lec­tion. Une seule balle a été tirée. Il en res­tait six dans le chargeur.

Mais il y a un détail étrange. Le cran de sûre­té était encore enclen­ché quand on a retrou­vé l’arme. Com­ment peut-on tirer avec le cran de sûre­té enclen­ché ? C’est impos­sible. À moins que quel­qu’un l’ait remis après le coup de feu. Mais pourquoi ?

Les experts en balis­tique étu­dient la tra­jec­toire. D’a­près l’angle d’en­trée et de sor­tie de la balle, le pis­to­let devait être tenu presque ver­ti­ca­le­ment au-des­sus du front. Ce n’est pas une posi­tion natu­relle pour un sui­cide. Habi­tuel­le­ment, les gens se tirent une balle dans la tempe, ou mettent le canon dans la bouche. Pas au-des­sus du front.

Mais ce n’est pas non plus typique d’un meurtre. Si quel­qu’un avait vou­lu tuer le roi pen­dant son som­meil, il aurait tiré de côté, ou de face. Pas d’en haut.

Reste l’hy­po­thèse de l’ac­ci­dent. Le roi mani­pu­lait le pis­to­let, il a glis­sé, le coup est par­ti. Mais dans ce cas, com­ment expli­quer l’angle ? Et pour­quoi mani­pu­lait-il un pis­to­let char­gé au lit, un dimanche matin ?

Aucune hypo­thèse n’est vrai­ment satis­fai­sante. Mais ce n’est pas vrai­ment le pro­blème en réalité.

VII

Les semaines passent. L’en­quête pié­tine. Les rumeurs, elles, pro­li­fèrent. Bang­kok n’est qu’une grande ville de pro­vince, mal­gré son sta­tut de capi­tale. Tout le monde connaît tout le monde. Les secrets ne res­tent jamais secrets très longtemps.

On dit que le roi était dépres­sif, qu’il vou­lait mou­rir. On dit qu’il était malade, qu’il avait un can­cer. On dit qu’il était amou­reux d’une fille de Lau­sanne, que sa mère avait refu­sé qu’il l’é­pouse, qu’il s’é­tait tué de désespoir.

On dit aus­si qu’il a été assas­si­né. Mais par qui ? Les théo­ries sont infi­nies. Les com­mu­nistes. Les Japo­nais. Les Bri­tan­niques. Les Amé­ri­cains. Les conser­va­teurs. Les pro­gres­sistes. Pri­di lui-même.

Thomp­son entend toutes ces rumeurs. Il les note, les ana­lyse, les trans­met à Washing­ton. Mais il reste pru­dent dans ses conclu­sions. Il écrit : « Impos­sible de déter­mi­ner la véri­té pour le moment. Trop de zones d’ombre. Trop d’in­té­rêts contra­dic­toires. Atten­dons les résul­tats de l’en­quête officielle. »

Pri­di, lui, essaie de gou­ver­ner, de main­te­nir la sta­bi­li­té du pays. Il est deve­nu Pre­mier ministre en mars, juste avant le retour du roi. Main­te­nant, il doit gérer une crise poli­tique majeure en plus de tous les pro­blèmes de l’a­près-guerre : l’é­co­no­mie en ruines, les réfu­giés par mil­liers, les ten­sions eth­niques, les mou­ve­ments sépa­ra­tistes dans le Sud.

Mais il sent le sol se déro­ber sous ses pieds. Les conser­va­teurs roya­listes mènent une cam­pagne de désta­bi­li­sa­tion. Des tracts cir­culent qui l’ac­cusent direc­te­ment d’a­voir orga­ni­sé le meurtre. Des mani­fes­ta­tions sont orga­ni­sées devant son bureau. Les jour­naux d’op­po­si­tion réclament sa démis­sion, son arres­ta­tion, son jugement.

L’ar­mée observe, attend. Les géné­raux n’aiment pas Pri­di. Ils ne l’ont jamais aimé. Trop intel­lec­tuel, trop pro­gres­siste, trop proche des civils. Ils pré­fé­re­raient gou­ver­ner eux-mêmes, sans l’embarras d’un Pre­mier ministre élu.

En août, Pri­di démis­sionne. Offi­ciel­le­ment pour évi­ter tout conflit d’in­té­rêts avec l’en­quête. Offi­cieu­se­ment parce que la pres­sion est deve­nue insup­por­table. Son suc­ces­seur est un homme de paille, un tech­no­crate sans envergure.

Pri­di se retire dans sa mai­son, attend. Il sait que le pire est à venir.

VIII

En sep­tembre 1946, la com­mis­sion d’en­quête rend son rap­port. Trois mois de tra­vail pour abou­tir à une conclu­sion aus­si vague qu’in­sa­tis­fai­sante : « La mort n’est pas natu­relle. Mais il est impos­sible de déter­mi­ner avec cer­ti­tude s’il s’a­git d’un acci­dent, d’un sui­cide ou d’un meurtre. »

En d’autres termes : nous ne savons pas.

Ce rap­port ne satis­fait per­sonne. Sur­tout pas les conser­va­teurs roya­listes, qui veulent du sang, qui veulent un cou­pable, qui veulent voir Pri­di pen­du sur la place publique.

Le nou­veau roi est cou­ron­né en mai 1950. Il a treize ans. C’est le petit frère, celui qui dor­mait dans la chambre d’à côté quand le coup de feu a reten­ti. Rama IX. Il régne­ra pen­dant soixante-dix ans, jus­qu’en 2016, deve­nant le monarque ayant régné le plus long­temps dans l’his­toire de son pays.

Mais en 1950, il est encore un enfant. Un conseil de régence gou­verne à sa place. Et ce conseil est contrô­lé par les militaires.

En novembre 1947, quinze mois après la mort du roi, un coup d’É­tat ren­verse le gou­ver­ne­ment civil. C’est un putsch clas­sique : des tanks dans les rues à l’aube, des géné­raux en uni­forme à la radio, un nou­veau gou­ver­ne­ment annon­cé avant le petit-déjeuner.

Les put­schistes accusent ouver­te­ment Pri­di d’a­voir orga­ni­sé le meurtre du roi. Ils n’ont tou­jours aucune preuve, mais peu importe. La logique du coup d’É­tat ne néces­site pas de preuves. La sus­pi­cion suffit.

Pri­di doit fuir. Thomp­son l’aide. Il orga­nise l’é­va­sion : une voi­ture avec des plaques diplo­ma­tiques, un dégui­se­ment, un faux pas­se­port. Pri­di quitte Bang­kok au milieu de la nuit, caché à l’ar­rière d’une voi­ture de l’am­bas­sade amé­ri­caine. Direc­tion le port. Un car­go chi­nois l’at­tend. Des­ti­na­tion Sin­ga­pore, puis Hong Kong.

Thomp­son le rac­com­pagne jus­qu’au quai. Ils se serrent la main sous la pluie. Ils ne se rever­ront jamais.

« Bonne chance », dit Thomp­son en français.

« Mer­ci pour tout », répond Pridi.

Le car­go largue les amarres à l’aube. Pri­di reste sur le pont, regarde Bang­kok s’é­loi­gner dans la brume. Il a qua­rante-sept ans. Il ne revien­dra jamais dans son pays.

IX

Thomp­son, lui, reste à Bang­kok. Il a trou­vé sa voca­tion. Pas l’es­pion­nage, fina­le­ment. Mais la soie.

Pen­dant l’en­quête sur la mort du roi, pen­dant les troubles poli­tiques, pen­dant le coup d’É­tat, il a conti­nué à col­lec­tion­ner les tis­sus thaï­lan­dais. C’é­tait deve­nu une obses­sion. Les soies sau­vages, les motifs tra­di­tion­nels, les tech­niques de tis­sage ances­trales. Il pas­sait ses week-ends à visi­ter les vil­lages, à ren­con­trer les tis­se­rands, à ache­ter des échantillons.

En 1948, il fonde la Thai Silk Com­pa­ny. Une petite entre­prise au début, quelques tis­se­rands, un ate­lier impro­vi­sé. Mais Thomp­son a du génie com­mer­cial. Il com­prend que la soie thaï­lan­daise, avec ses cou­leurs vibrantes et ses tex­tures uniques, peut séduire les mar­chés occi­den­taux. Il com­mence à expor­ter vers l’A­mé­rique, l’Europe.

Le suc­cès est ful­gu­rant. En quelques années, la Thai Silk Com­pa­ny devient une des entre­prières les plus pros­pères de Thaï­lande. Thomp­son devient riche, célèbre. Il construit une mai­son extra­or­di­naire au bord du klong, un assem­blage de six mai­sons tra­di­tion­nelles en teck démon­tées et remon­tées selon un plan laby­rin­thique. Il rem­plit cette mai­son d’an­ti­qui­tés, de sta­tues de Boud­dha, de por­ce­laines chi­noises, de pein­tures. Elle devient un musée pri­vé, une mer­veille architecturale.

Les célé­bri­tés viennent lui rendre visite. Des écri­vains, des acteurs, des diplo­mates. Somer­set Mau­gham. Tru­man Capote. Bar­ba­ra Hut­ton. Thomp­son est deve­nu une figure incon­tour­nable de la haute socié­té bangkokoise.

Mais il n’ou­blie pas Pri­di. Ils cor­res­pondent régu­liè­re­ment. Des lettres pru­dentes, sans détails com­pro­met­tants, mais affec­tueuses. Pri­di est en Chine, où il vit sous la pro­tec­tion du gou­ver­ne­ment com­mu­niste. Il enseigne le droit, écrit ses mémoires, rêve d’un retour qui ne vien­dra jamais.

Thomp­son envoie de l’argent dis­crè­te­ment, via des inter­mé­diaires. Il fait pres­sion sur l’am­bas­sade amé­ri­caine pour que Washing­ton inter­vienne en faveur de Pri­di. En vain. Les États-Unis ont d’autres prio­ri­tés. La guerre froide a com­men­cé. La Thaï­lande est un allié stra­té­gique contre le com­mu­nisme. Sou­te­nir Pri­di, qui vit en Chine com­mu­niste, serait diplo­ma­ti­que­ment impossible.

X

En 1955, neuf ans après la mort du roi, trois hommes sont jugés et condam­nés pour meurtre. Deux pages et le secré­taire pri­vé du roi. Ils sont accu­sés d’a­voir com­plo­té l’assassinat.

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Le refuge de Connie Mang­skau (Les oubliés du pays doré #12)

Le refuge de Connie Mang­skau (Les oubliés du pays doré #12)

Le refuge de Connie Mangskau

Les oubliés du pays doré #12

Le refuge de Connie Mangskau

Constance Mang­skau était née en 1907 à Chiang Mai, d’un père anglais et d’une mère thaïe, ce qui fai­sait d’elle une hybride dans un monde colo­nial qui n’ai­mait pas les mélanges. À dix-huit ans, elle avait épou­sé un plan­teur de caou­tchouc nor­vé­gien dont elle ne gar­dait que le nom et deux filles, et quelques bles­sures encore ouvertes. Veuve trop jeune, elle avait dû accep­ter un poste de secré­taire à la Bri­tish Ame­ri­can Tobac­co Com­pa­ny pour nour­rir ses enfants. C’é­tait les années trente, et Bang­kok était encore une ville de canaux et de mai­sons sur pilo­tis où les Occi­den­taux vivaient comme dans un roman de Conrad.

Son patron à la Bri­tish Ame­ri­can Tobac­co était agent du Seri Thai, le mou­ve­ment clan­des­tins des Thaï­lan­dais libres. On ne sait pas exac­te­ment quand Connie avait bas­cu­lé dans la résis­tance. Peut-être par convic­tion, peut-être par néces­si­té, peut-être sim­ple­ment parce qu’elle était le genre de femme qui ne pou­vait pas res­ter spec­ta­trice quand l’his­toire s’é­cri­vait sous ses yeux. Les Japo­nais l’a­vaient arrê­tée en 1943, accu­sée d’es­pion­nage. Elle avait sur­vé­cu à un camp de concen­tra­tion au Cam­bodge — elle n’en par­lait jamais, mais ceux qui l’a­vaient connue dans l’im­mé­diat après-guerre disaient qu’elle avait ce regard qu’ont les res­ca­pés, cette manière de fixer un point au-delà de l’horizon.

En 1945, elle tra­vaillait pour l’OSS à Bang­kok. C’est là qu’elle avait ren­con­tré Jim Thomp­son, cet Amé­ri­cain exu­bé­rant qui par­lait d’ar­chi­tec­ture et de bal­lets russes alors que la guerre venait à peine de se ter­mi­ner. Thomp­son était arri­vé en para­chute au moment où les Japo­nais capi­tu­laient — timing par­fait ou catas­tro­phique selon le point de vue. Il était cen­sé orga­ni­ser le bureau de l’OSS à Bang­kok, mais la paix avait chan­gé la donne.

Leur ami­tié s’é­tait construite sur une com­pli­ci­té d’an­ciens espions, sur cette com­pré­hen­sion tacite de ceux qui ont vécu dans le secret et la dupli­ci­té. Ils ne se posaient jamais de ques­tions indis­crètes. Dans le Bang­kok d’a­près-guerre, c’é­tait la règle cardinale.

Thomp­son s’é­tait lan­cé dans la soie après s’être brouillé avec ses asso­ciés de l’O­rien­tal Hotel. Il avait décou­vert une com­mu­nau­té de tis­se­rands thaïs à Ban Khrua, juste en face du ter­rain qu’il convoi­tait pour construire sa mai­son. Les tis­se­rands étaient pauvres, leurs métiers archaïques, leurs cou­leurs ternes. Thomp­son leur avait pro­po­sé de meilleurs équi­pe­ments et des tein­tures écla­tantes. En quelques années, il avait sau­vé l’in­dus­trie de la soie thaï­lan­daise de l’ex­tinc­tion et était deve­nu riche.

Connie, elle, s’é­tait tour­née vers les anti­qui­tés. Elle avait ouvert une bou­tique appe­lée Mono­gram et chas­sait les tré­sors dans les mar­chés de Nakorn Kasem tous les dimanches, sou­vent aux côtés de Thomp­son. Ils écu­maient les échoppes bon­dées d’ob­jets dont per­sonne ne vou­lait : pein­tures thaïes du XIXe siècle sur coton, sculp­tures khmères, céra­miques Ben­ja­rong fabri­quées exclu­si­ve­ment pour la royau­té thaïe, mon­tagnes de por­ce­laines Ming bleues et blanches.

« On pré­serve ce qui risque de dis­pa­raître », lui avait dit Thomp­son un dimanche de 1955, alors qu’ils négo­ciaient l’a­chat d’une tête de Boud­dha monu­men­tale du XIIIe siècle.

« Ou on essaie de se rache­ter une his­toire », avait répon­du Connie.

Thomp­son avait ri. « Peut-être les deux. »

En 1959, il avait fait une chose extra­or­di­naire. Il avait trou­vé six mai­sons tra­di­tion­nelles en teck sur pilo­tis — trois à Pak Hai dans l’an­cienne capi­tale d’Ayut­thaya, deux à Bang­kok, et une mai­son de tis­se­rand datant de 1800 dans le vil­lage cham de Ban Khrua. Il les avait fait démon­ter, des­cendre par barges sur la Chao Phraya, et recons­truire sur son ter­rain face au canal. Il avait créé un com­po­sé thaï unique, rem­pli de ses col­lec­tions, un lieu magique qui atti­rait Elea­nor Roo­se­velt, Tru­man Capote, Kathe­rine Hepburn.

Somer­set Mau­gham, après un dîner chez Thomp­son en 1960, lui avait écrit : « Vous n’a­vez pas seule­ment de belles choses, mais ce qui est rare, vous les avez arran­gées avec un goût impeccable. »

Pour Connie, Thomp­son avait fait la même chose. Il avait trou­vé trois mai­sons tra­di­tion­nelles à Ayut­thaya, les avait fait des­cendre par le fleuve et recons­truire dans un ter­rain pri­vé à Soi Nana. Elle y vivait comme une reine exi­lée, entou­rant de ses col­lec­tions, rece­vant Doris Duke, Jac­que­line Ken­ne­dy, Hen­ry Ford, Roger Moore. Beau­coup étaient aus­si des clients. Doris Duke dépen­sait des for­tunes chez Mono­gram pour sa col­lec­tion d’art thaï et bir­man. John D. Rocke­fel­ler et William Hol­den aussi.

Le soir, quand les invi­tés étaient par­tis, Connie s’as­seyait sur la ter­rasse de sa mai­son sur pilo­tis et regar­dait les lumières de Bang­kok scin­tiller dans la nuit tro­pi­cale. Ses filles vivaient à l’é­tran­ger main­te­nant. Elle était seule avec ses anti­qui­tés et ses sou­ve­nirs qu’elle ne par­ta­geait jamais.

On mur­mu­rait que Thomp­son et elle avaient été amants, mais c’é­tait faux. Leur rela­tion était plus pro­fonde que cela, plus com­pli­quée. Thomp­son était pro­ba­ble­ment homo­sexuel — son mariage éclair avec Patri­cia Thraves pen­dant la guerre s’é­tait sol­dé par un divorce en 1946, elle l’a­vait quit­té pour un de ses amis. Il y avait eu des femmes ensuite, dont une liai­son de onze ans avec Iri­na Yost, l’é­pouse du ministre amé­ri­cain en Thaï­lande. Mais les rumeurs per­sis­taient sur ses goûts pour ce qu’on appe­lait pudi­que­ment le « rough trade ».

Connie ne jugeait pas. Elle avait sur­vé­cu à un camp de concen­tra­tion japo­nais. Elle savait que cha­cun fai­sait ce qu’il devait pour sur­vivre, pour trou­ver un peu de lumière dans l’obscurité.

Der­rière la façade gla­mour, Thomp­son conti­nuait pro­ba­ble­ment à tra­vailler pour la CIA. Les docu­ments déclas­si­fiés le confir­me­raient plus tard : il fai­sait pas­ser des armes et des four­ni­tures aux groupes de résis­tance anti­com­mu­nistes au Cam­bodge. Ses voyages fré­quents, ses rela­tions avec des géné­raux, ses dîners avec des diplo­mates dont les noms n’ap­pa­rais­saient jamais dans les jour­naux — tout cela fai­sait sens maintenant.

Le week-end de Pâques 1967, Connie et Thomp­son étaient par­tis dans les Came­ron High­lands en Malai­sie avec leurs amis de Sin­ga­pour, le Dr Tien Gi Ling et sa femme amé­ri­caine Helen. Thomp­son était pré­oc­cu­pé, de mau­vaise humeur pen­dant le tra­jet. « Je sen­tais que quelque chose se pré­pa­rait », dirait Connie plus tard.

Le dimanche, ils étaient allés à l’é­glise le matin, puis avaient pique-niqué. Thomp­son était agi­té, per­tur­bé. Ils étaient ren­trés au cot­tage l’a­près-midi. Les Ling avaient fait une sieste, Connie pré­pa­rait leurs bagages pour le départ pré­vu le len­de­main à Sin­ga­pour. Thomp­son s’é­tait assis dehors au soleil.

Helen Ling avait enten­du des pas sur le gra­vier et sup­po­sé que Thomp­son était par­ti se pro­me­ner, comme il le fai­sait chaque jour sur les sen­tiers de jungle tra­cés par les colons bri­tan­niques. Mais ses ciga­rettes et son bri­quet étaient res­tés sur la table de la véran­da. Lui qui fumait sans arrêt. Et ses médi­ca­ments contre les cal­culs biliaires qui le fai­saient souffrir.

Jim Thomp­son ne revint jamais.

Le len­de­main à l’aube, trois cent vingt-cinq poli­ciers, des sol­dats bri­tan­niques conva­les­cents, des volon­taires se lan­cèrent dans les recherches. Des pis­teurs indi­gènes qui connais­saient la jungle, des héli­co­ptères qui sur­vo­laient la cano­pée. La plus grande opé­ra­tion de recherche de l’his­toire malai­sienne. Dix jours. Rien.

L’his­toire était trop belle pour ne pas sus­ci­ter toutes les théo­ries. Assas­si­né par les com­mu­nistes. Impli­qué dans un coup d’É­tat en Thaï­lande. Éli­mi­né par des rivaux com­mer­ciaux. Kid­nap­pé. Tra­fi­quant d’armes deve­nu incon­trô­lable. En mis­sion secrète pour la CIA. Il y avait même eu des témoi­gnages de gens qui l’au­raient vu : dégui­sé en diseuse de bonne aven­ture aux che­veux teints en roux à Ipoh, rete­nu dans une mai­son cam­bod­gienne près d’une roue de cha­riot, en fuite à Hong Kong sur un navire norvégien.

Edward Pol­litz, qui connais­sait Thomp­son depuis des années, jurait l’a­voir aper­çu à Tahi­ti le 27 mai 1967, dans le hall d’un hôtel. Il lui avait crié son nom. L’homme n’a­vait pas répon­du. Pol­litz en avait conclu qu’il était en mis­sion pour la CIA.

En 1970, trois ans d’en­quête inten­sive n’a­vaient révé­lé aucun fait nou­veau par rap­port au pre­mier jour.

Carole Mil­ler, écri­vaine et amie de Connie, lui avait deman­dé ce qu’elle pen­sait vrai­ment de la dis­pa­ri­tion. « Ça devrait être évident », avait été la seule réponse de Connie.

Les années pas­sèrent. Les filles de Connie vivaient à l’é­tran­ger, per­sonne ne s’oc­cu­pait des mai­sons en teck. Elle les ven­dit à Khun Porns­ri Luphai­boon, la légen­daire direc­trice des rela­tions publiques de l’O­rien­tal Hotel, qui les fit démé­na­ger sur un ter­rain à Min­bu­ri, à une heure de Bang­kok. Plus tard, les enfants de Khun Porns­ri ne pou­vaient plus entre­te­nir les mai­sons non plus. Elles furent ven­dues à la famille Suko­sol, qui construi­sait The Siam, un hôtel de luxe. Les mai­sons de Connie trou­vèrent là leur der­nier repos.

Connie mou­rut dans les années qui sui­virent. On ne connaît pas les cir­cons­tances exactes. Elle s’é­tei­gnit dis­crè­te­ment, comme elle avait vécu fina­le­ment, mal­gré les soi­rées mon­daines et les clients fortunés.

Mais avant de mou­rir, elle avait dit quelque chose à Mil­ler, sa confi­dente. Une seule phrase, pro­non­cée tard un soir après trop de gin-tonics sur la ter­rasse de sa mai­son sur pilo­tis, alors que les lumières de Bang­kok trem­blaient dans la chaleur.

« Les jungles sont dan­ge­reu­se­ment douées pour cacher les choses. Et les espions qui veulent dis­pa­raître peuvent le faire sans lais­ser de trace. »

Mil­ler avait atten­du qu’elle en dise plus. Mais Connie s’é­tait tue, le regard per­du vers les toits de Bang­kok, vers les mai­sons qui dis­pa­rais­saient une à une pour être rem­pla­cées par des immeubles modernes.

Des décen­nies plus tard, quand Bill Bens­ley, desi­gner amé­ri­cain éta­bli à Bang­kok, fut char­gé de créer les inté­rieurs de The Siam, il décou­vrit l’his­toire des mai­sons de Connie. Il trans­for­ma l’é­tage supé­rieur en gale­rie d’art, expo­sant ses propres tableaux pour finan­cer la pro­tec­tion de la faune sau­vage. Au rez-de-chaus­sée, une bou­tique Jim Thomp­son pré­sente les der­nières créa­tions de la marque, deve­nue depuis le plus grand pro­duc­teur mon­dial de tis­sus tis­sés à la main.

La fille aînée de Connie vint visi­ter les mai­sons il y a quelques années. « Ma mère serait si fière et heu­reuse que notre mai­son fami­liale ait enfin trou­vé son lieu de repos », dit-elle à Bensley.

Thomp­son aus­si serait content, pro­ba­ble­ment. Où qu’il soit.

Car per­sonne ne sait vrai­ment. Peut-être est-il mort dans la jungle, vic­time d’un acci­dent banal, son corps ava­lé par la végé­ta­tion en quelques jours. Peut-être a‑t-il été assas­si­né, ses enne­mis trop nom­breux pour qu’on puisse les comp­ter. Peut-être s’est-il éva­noui volon­tai­re­ment, uti­li­sant ses com­pé­tences d’es­pion pour effa­cer toute trace de son existence.

Connie, elle, avait son idée. Cette femme qui avait sur­vé­cu aux Japo­nais, qui avait tra­vaillé dans l’ombre pen­dant la guerre, qui avait recons­truit sa vie dans le com­merce des anti­qui­tés et les mon­da­ni­tés de Bang­kok, cette femme savait recon­naître un autre survivant.

Un matin de 1968, un an après la dis­pa­ri­tion, elle était retour­née à Ban Khrua, le quar­tier des tis­se­rands où Thomp­son avait com­men­cé son aven­ture dans la soie. Les métiers à tis­ser cla­quaient sous les mai­sons sur pilo­tis, per­pé­tuant des gestes mil­lé­naires. Une vieille femme tis­sait un motif com­plexe, des lignes qui se croi­saient for­mant des géo­mé­tries hypnotiques.

« C’est beau », avait dit Connie en thaï.

La femme avait levé les yeux, sou­riant de ses gen­cives édentées.

« Les anciens cachaient des cartes dans les tis­sus quand ils devaient fuir. Des che­mins vers des endroits où on peut disparaître. »

Connie avait exa­mi­né le tis­su de plus près. Sous le motif flo­ral appa­rent, on dis­tin­guait effec­ti­ve­ment une struc­ture plus pro­fonde, un réseau de lignes.

« Et ces che­mins mènent où ? »

« Là où on ne peut plus être trouvé. »

Cette nuit-là, dans sa mai­son de teck à Soi Nana, entou­rée de ses Boud­dhas khmers et de ses por­ce­laines Ming, Connie s’é­tait ser­vie un verre. Elle avait pen­sé à Thomp­son, à leurs dimanches à fouiller les mar­chés, à leurs silences com­plices, à tout ce qu’ils ne s’é­taient jamais dit.

Elle avait levé son verre vers la pho­to­gra­phie de Jim qu’elle gar­dait sur une éta­gère, prise lors d’une soi­rée chez lui, Jim en cos­tume blanc impec­cable, sou­riant de ce sou­rire énig­ma­tique qui ne révé­lait rien.

« Où que tu sois, Jim », avait-elle mur­mu­ré, « j’es­père que tu as trou­vé le bon motif. »

Dans le quar­tier de Ban Khrua, les métiers à tis­ser conti­nuent de cla­quer leur rythme ances­tral. Les fils de soie se croisent et se recroisent, for­mant des motifs qui sont peut-être des cartes, peut-être des mes­sages codés, peut-être juste de beaux tis­sus pour les touristes.

Et à The Siam, dans ce qui fut autre­fois le refuge de Constance Mang­skau, les visi­teurs déam­bulent sans savoir vrai­ment l’his­toire. Ils admirent les œuvres de Bens­ley, achètent de la soie Jim Thomp­son, pho­to­gra­phient l’ar­chi­tec­ture tra­di­tion­nelle thaïe.

Ils ne savent pas que ces murs ont abri­té une résis­tante qui sur­vé­cut à l’en­fer des camps japo­nais, une anti­quaire qui habilla l’é­lite mon­diale, une amie qui gar­da jus­qu’à sa mort le secret de la plus grande dis­pa­ri­tion du XXe siècle asiatique.

Connie Mang­skau l’a­vait com­pris avant tout le monde : dans cette région du monde, entre les jungles du Siam et les mon­tagnes de Malai­sie, entre les véri­tés offi­cielles et les men­songes néces­saires, il existe des espaces où les gens peuvent s’ef­fa­cer complètement.

Thomp­son avait trou­vé le sien.

Elle aus­si, à sa manière.

Et leurs mai­sons de teck, démon­tées et recons­truites tant de fois, conti­nuent de se dres­ser contre le ciel de Bang­kok, témoins silen­cieux d’une époque où dis­pa­raître était un art que maî­tri­saient ceux qui avaient vrai­ment vécu.

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Anna et le Roi, vision d’un Orient fan­tas­mé (Les oubliés du pays doré #11)

Anna et le Roi, vision d’un Orient fan­tas­mé (Les oubliés du pays doré #11)

Anna et le Roi, vision d’un Orient fantasmé

Les oubliés du pays doré #11

Anna et le Roi, vision d’un Orient fantasmé

Bang­kok, 1862. La mous­son tam­bou­rine sur le toit du Grand Palais. Anna Leo­no­wens débarque avec ses malles, son fils Louis, et cette déter­mi­na­tion anglaise qui sert de cui­rasse aux femmes seules. Elle a trente et un ans, pré­tend-elle. En réa­li­té, elle vient de fran­chir le cap des qua­rante. Elle ment sur son âge, sur ses ori­gines, sur tout ce qui pour­rait la rendre vul­né­rable dans ce monde d’hommes et d’empires. En Inde bri­tan­nique où elle est née, dans une gar­ni­son pous­sié­reuse de Bom­bay, on ne dit pas que son père était simple ser­gent, un Irlan­dais alcoo­lique mort trop tôt. On invente une ascen­dance gal­loise, un ver­nis aris­to­cra­tique, un pas­sé dans les salons de Londres. L’O­rient auto­rise ces réin­ven­tions. Il les exige presque.

Le roi Mong­kut l’a fait venir pour ensei­gner l’an­glais à ses enfants. Soixante-sept enfants, peut-être quatre-vingts, peut-être cent. On ne compte pas vrai­ment dans un harem qui res­semble à une petite ville for­ti­fiée, avec ses ruelles, ses intrigues, ses hié­rar­chies invi­sibles. Mong­kut a cin­quante-huit ans. Il a été moine pen­dant vingt-sept années avant de mon­ter sur le trône, atten­dant que son demi-frère règne et meure. Ces années monas­tiques l’ont for­mé. Il pos­sède cette curio­si­té dévo­rante des auto­di­dactes qui ont eu le temps de pen­ser : il étu­die l’as­tro­no­mie avec des téles­copes impor­tés d’Eu­rope, apprend le latin, le pali, l’an­glais, les sciences occi­den­tales. Il cor­res­pond avec des savants fran­çais. Il a com­pris, avant beau­coup d’autres monarques asia­tiques, que le Siam doit négo­cier avec l’Oc­ci­dent ou dis­pa­raître, comme tant de royaumes ava­lés par les empires colo­niaux fran­çais et bri­tan­niques qui se par­tagent l’A­sie du Sud-Est comme un gâteau.

Anna s’ins­talle dans une mai­son au bord du fleuve, après avoir refu­sé avec obs­ti­na­tion de loger dans l’en­ceinte du palais. Pre­mier affron­te­ment. Le roi vou­lait la contrô­ler, elle exige son auto­no­mie. Mong­kut cède, sur­pris par cette résis­tance. Le Chao Phraya char­rie ses eaux brunes devant sa ter­rasse, ses sam­pans char­gés de fruits et de pois­sons séchés, ses cadavres d’a­ni­maux gon­flés, toute la vie et la mort entre­mê­lées dans le même flux. Elle découvre un monde qui la fas­cine et la révulse simul­ta­né­ment. L’es­cla­vage existe encore, légal, ins­ti­tu­tion­na­li­sé. Les pros­ter­na­tions devant le roi lui semblent avi­lis­santes pour la digni­té humaine. Les tor­tures publiques la font fré­mir. Mais les enfants qui accourent vers elle le matin, pieds nus sur les dalles de marbre du palais, ont dans leurs yeux sombres cette intel­li­gence avide qu’elle recon­naît, cette soif d’ap­prendre qui trans­cende les cultures.

Le roi et l’ins­ti­tu­trice vont s’af­fron­ter quo­ti­dien­ne­ment, se res­pec­ter mal­gré eux, peut-être s’ai­mer d’une manière qu’au­cun des deux ne pour­ra nom­mer, coin­cés qu’ils sont entre les pro­to­coles, les mal­en­ten­dus cultu­rels, leurs orgueils res­pec­tifs. Mong­kut admire l’es­prit vif de cette femme qui ose le contre­dire en public, chose inima­gi­nable pour les cour­ti­sans sia­mois qui passent leur vie pros­ter­nés. Anna découvre un monarque éru­dit, moder­ni­sa­teur, pri­son­nier de tra­di­tions mil­lé­naires qu’il tente de faire évo­luer sans les bri­ser, funam­bule entre deux mondes.

Leur pre­mier conflit majeur éclate autour d’une esclave, Tup­tim, jeune favo­rite du roi, qui a fui le palais avec son amant, un prêtre boud­dhiste. Scan­dale abso­lu. Anna inter­cède pour elle avec la fougue des abo­li­tion­nistes. Le roi refuse, inflexible, le visage fer­mé. La loi est la loi. Si une esclave peut défier son maître impu­né­ment, c’est tout l’ordre social qui vacille. Tup­tim sera retrou­vée, tor­tu­rée, exé­cu­tée peut-être. Anna menace de par­tir, de racon­ter ces hor­reurs en Occi­dent. Mong­kut hausse les épaules avec une las­si­tude que l’An­glaise inter­prète comme de la cruau­té. Elle ne com­prend rien aux équi­libres fra­giles qui main­tiennent un royaume entou­ré de puis­sances colo­niales avides. Si un roi cède devant la déso­béis­sance d’une esclave, devant les sup­pli­ca­tions d’une étran­gère, il montre sa fai­blesse. Et la fai­blesse, en Asie comme ailleurs, se paie par la disparition.

Pour­tant, dans le secret des appar­te­ments royaux, loin des yeux de la cour, Mong­kut fait dis­crè­te­ment adou­cir la sen­tence. Les tor­tures seront sym­bo­liques. L’exé­cu­tion, sus­pen­due. Anna ne le sau­ra jamais vrai­ment, ou refu­se­ra de le savoir. C’est ain­si que fonc­tionne le pou­voir en Asie : par des gestes invi­sibles, des com­pro­mis qu’on ne nomme pas, des misé­ri­cordes qu’on ne peut affi­cher sous peine de paraître faible.

Les cours se pour­suivent mal­gré les ten­sions. Chaque matin, dans une salle aux murs ornés de fresques dorées, Anna enseigne Sha­kes­peare aux prin­cesses qui gloussent en enten­dant les répliques de Juliette. Elle leur apprend la géo­gra­phie du monde, déploie des cartes qui montrent la peti­tesse du Siam face aux empires qui l’en­cerclent. Elle inculque les bonnes manières vic­to­riennes, l’u­sage de la four­chette, l’art d’é­crire en carac­tères latins ces phrases droites si dif­fé­rentes des courbes sinueuses du thaï. Les prin­cesses apprennent à dire “Good mor­ning” et “God save the Queen” dans un anglais hésitant.

Le prince Chu­la­long­korn, l’hé­ri­tier, boit ses paroles avec une concen­tra­tion abso­lue. Il a dix ans, des yeux trop grands dans un visage grave d’en­fant pré­coce qui com­prend qu’il devra bien­tôt por­ter le poids d’un royaume. Anna recon­naît en lui une intel­li­gence excep­tion­nelle. Elle lui prête des livres inter­dits, lui parle d’é­ga­li­té, de droits de l’homme, de liber­té. Des idées dan­ge­reuses qui ger­me­ront. Il sera un jour, effec­ti­ve­ment, l’un des plus grands réfor­ma­teurs du Siam, règne­ra pen­dant qua­rante-deux ans, abo­li­ra l’es­cla­vage, moder­ni­se­ra le royaume, lui épar­gne­ra la colo­ni­sa­tion. Anna aime­ra croire, jus­qu’à sa mort, qu’elle y sera pour beau­coup. Peut-être aura-t-elle rai­son, un peu.

Le soir, depuis sa ter­rasse de bois qui craque sous ses pas, elle regarde les temples aux toits poin­tus qui se découpent sur le ciel incen­dié par le cou­chant tro­pi­cal. Les cloches tintent. Les moines en robe safran déam­bulent, pieds nus. Elle pense à son mari, Tho­mas Leon Owens, mort à Penang de la fièvre, la lais­sant veuve à vingt-huit ans avec deux enfants et aucune for­tune. À sa vie pré­caire de veuve sans pro­tec­teur, obli­gée de tra­vailler comme gou­ver­nante à Sin­ga­pour. À ces men­songes qu’elle a patiem­ment construits et qui la consti­tuent désor­mais plus sûre­ment que la véri­té. En Orient, on peut deve­nir qui on pré­tend être, si on le pré­tend assez fort, si on ne fai­blit jamais.

Elle écrit des lettres enflam­mées, presque quo­ti­diennes, à ses amis de Sin­ga­pour, au révé­rend Bad­ger, à Fran­cis Cobb. Elle y décrit un roi des­po­tique, capri­cieux, cruel, un palais-pri­son où règnent l’ar­bi­traire et la bar­ba­rie. Elle exa­gère, dra­ma­tise, noir­cit le trait. C’est sa façon de résis­ter à la séduc­tion crois­sante de ce monde, de main­te­nir une dis­tance morale qui la pro­tège. Car le palais la séduit, mal­gré toutes ses réso­lu­tions. Elle le sent, et ça l’effraie.

Les jar­dins secrets avec leurs bas­sins de lotus, les pro­ces­sions noc­turnes illu­mi­nées de mil­liers de lampes à huile, la musique lan­ci­nante et hyp­no­tique du piphat qui monte dans la nuit moite, ces femmes du harem qui l’a­doptent pro­gres­si­ve­ment, lui confient leurs cha­grins d’é­pouses délais­sées, de mères inquiètes. Lady Thiang, la pre­mière épouse, la reine prin­ci­pale, devient son alliée inat­ten­due. C’est une femme intel­li­gente, poli­tique, qui a com­pris que l’An­glaise peut ser­vir de pont entre le monde ancien et le monde nou­veau. Ensemble, elles conspirent dou­ce­ment pour adou­cir cer­taines cruau­tés, sau­ver quelques vies, intro­duire des réformes dans la vie quo­ti­dienne du harem.

En 1868, Mong­kut orga­nise une grande expé­di­tion vers le sud du royaume pour obser­ver une éclipse solaire totale qu’il a cal­cu­lée lui-même avec une pré­ci­sion impres­sion­nante. Il insiste pour qu’An­na l’ac­com­pagne, avec ses enfants. Voyage étrange, cara­vane royale tra­ver­sant des vil­lages où les pay­sans se pros­ternent sur le pas­sage du cor­tège. Dans la jungle épaisse, loin du pro­to­cole étouf­fant de la cour, le roi se révèle dif­fé­rent : enthou­siaste comme un enfant, presque timide devant les mys­tères du cos­mos. Il ins­talle son téles­cope, véri­fie ses cal­culs une der­nière fois.

Il lui explique la méca­nique céleste en anglais impec­cable, par­se­mé de termes scien­ti­fiques qu’il a appris dans les revues euro­péennes. Elle lui parle de son enfance inven­tée dans le Pem­bro­ke­shire, des falaises grises, des mou­tons sur les landes. Ils mentent tous les deux, mais leurs men­songes se com­prennent, se répondent. Ils sont tous deux des exi­lés, des trans­fuges de classe, des impos­teurs magnifiques.

L’é­clipse sur­vient exac­te­ment à l’heure pré­dite. Le ciel s’obs­cur­cit en plein jour. Un silence sur­na­tu­rel tombe sur la jungle. Les cour­ti­sans se pros­ternent, ter­ri­fiés par cette mort pro­vi­soire du soleil. Les pay­sans hurlent. Mong­kut triomphe, radieux : la science a vain­cu la super­sti­tion, les cal­culs ont défié les dieux. Anna sou­rit mal­gré elle, émue par cette vic­toire fra­gile de la raison.

Mais quelques semaines plus tard, le roi contracte la mala­ria dans cette jungle infes­tée de mous­tiques. Les fièvres le ter­rassent. Il ne s’en remet­tra jamais vrai­ment. Son corps s’af­fai­blit mois après mois. Anna le voit dépé­rir, impuis­sante. Leurs dis­putes conti­nuent, mais avec moins de convic­tion, comme si la mala­die avait éro­dé leurs cer­ti­tudes respectives.

Anna reste cinq ans au Siam. Cinq années qui défi­ni­ront sa vie, qui lui four­ni­ront la matière de tous ses livres, de toutes ses confé­rences futures. En 1867, épui­sée par les ten­sions per­ma­nentes, inquiète pour l’é­du­ca­tion de son fils Louis qu’elle veut envoyer en Angle­terre, elle quitte Bang­kok. Mong­kut la laisse par­tir avec regret. Il meurt un an plus tard, en octobre 1868. Elle n’en sau­ra rien avant long­temps, iso­lée qu’elle est dans sa nou­velle vie américaine.

De retour en Occi­dent, d’a­bord à New York puis en Angle­terre, Anna entre­prend d’é­crire ses mémoires. “The English Gover­ness at the Sia­mese Court” paraît en 1870, puis “The Romance of the Harem” en 1873. Elle embel­lit, invente, trans­forme. Le roi devient plus tyran­nique qu’il ne l’é­tait. Elle-même plus héroïque, plus influente. Les scènes sont dra­ma­ti­sées. L’O­rient exo­tique, mys­té­rieux, cruel, vend infi­ni­ment mieux que la véri­té nuan­cée. Les livres connaissent un immense suc­cès en Amé­rique et en Europe. Anna devient célèbre, confé­ren­cière recher­chée. On l’in­vite dans les salons. Elle porte des soie­ries thaïes, raconte des anec­dotes extra­or­di­naires. Elle finit par croire ses propres légendes, les a racon­tées tant de fois qu’elles sont deve­nues sa véri­table mémoire.

En Thaï­lande, les des­cen­dants de Mong­kut liront ces livres avec fureur. Men­songes ! Calom­nies ! Leur ancêtre était un grand monarque éclai­ré, pas ce des­pote orien­tal de paco­tille, pas ce tyran de mélo-drame. Mais il est trop tard. L’Oc­ci­dent a choi­si sa ver­sion : celle d’une femme cou­ra­geuse civi­li­sant un bar­bare asia­tique. Le mythe est en marche, imparable.

Le prince Chu­la­long­korn, deve­nu Rama V, règne pen­dant qua­rante-deux ans jus­qu’en 1910. Il trans­forme le Siam en État moderne, abo­lit l’es­cla­vage pro­gres­si­ve­ment, construit des écoles, des hôpi­taux, des che­mins de fer, négo­cie avec les puis­sances colo­niales pour pré­ser­ver l’in­dé­pen­dance de son royaume. Quand on lui parle d’An­na, il sou­rit avec une poli­tesse gla­cée. Elle fut une bonne ensei­gnante, dit-il. Rien de plus. Il ne cherche pas à la revoir lors de ses voyages en Europe. Peut-être lui en veut-il de ses men­songes. Peut-être lui est-il secrè­te­ment recon­nais­sant de l’a­voir ouvert au monde.

Anna meurt à Mont­réal en jan­vier 1915, à quatre-vingt-trois ans selon sa ver­sion offi­cielle. Quatre-vingts en réa­li­té. Men­teuse jus­qu’au bout, jus­qu’à la date gra­vée sur sa pierre tom­bale. Sur cette tombe, on pour­rait gra­ver une autre épi­taphe : “Elle a inven­té une vie, et cette inven­tion était plus vraie que la vérité.”

Car n’est-ce pas le propre de tous les exi­lés, de tous ceux qui tra­versent les fron­tières géo­gra­phiques et sociales : se réin­ven­ter, fabri­quer des légendes qui les rendent pos­sibles ? Anna Leo­no­wens fut cela, exac­te­ment : une fabu­la­trice de génie, une femme qui com­prit intui­ti­ve­ment que l’O­rient n’existe que dans le regard de l’Oc­ci­dent, construc­tion men­tale autant que réa­li­té géo­gra­phique, et qui sut exploi­ter ce regard avec un talent remar­quable. Le Siam réel, avec ses nuances, ses contra­dic­tions, lui impor­tait fina­le­ment moins que le Siam rêvé qu’elle pou­vait vendre aux lec­teurs occi­den­taux avides d’exo­tisme. Elle a don­né au monde exac­te­ment ce qu’il vou­lait : un conte des Mille et Une Nuits ver­sion vic­to­rienne, avec une héroïne anglaise ver­tueuse et un roi orien­tal fas­ci­nant et terrible.

Le reste n’est que lit­té­ra­ture. Et la lit­té­ra­ture, comme cha­cun sait, ment tou­jours. Mais ses men­songes disent par­fois des véri­tés que la réa­li­té ignore.

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Les visi­teurs du Roi Mong­kut (Les oubliés du pays doré #10)

Les visi­teurs du Roi Mong­kut (Les oubliés du pays doré #10)

Les trois visi­teurs du Roi Mongkut

Les oubliés du pays doré #10

Les trois visi­teurs du Roi Mongkut

I. Les cartes sont fausses

Les cartes du Siam, en 1856, sont fausses. On le sait. Les car­to­graphes de Paris tracent des fleuves qui n’existent pas, inventent des mon­tagnes, déplacent les villes. Louis-Antoine Léon de Rou­gé le sait aus­si, lui qui débarque à Bang­kok avec dans sa malle les der­nières publi­ca­tions de la Socié­té de Géo­gra­phie. Il a vingt-huit ans, une for­ma­tion d’in­gé­nieur, et cette façon par­ti­cu­lière qu’ont les hommes de son époque de regar­der le monde comme un pro­blème à résoudre.

Le Chao Phraya sent la vase et les épices. Les mai­sons sur pilo­tis tremblent au pas­sage des barques. Rou­gé note tout dans un car­net à cou­ver­ture de cuir : la tem­pé­ra­ture, l’heure du cré­pus­cule, la lar­geur du fleuve. C’est un homme qui mesure. Qui compte. Qui croit aux chiffres comme d’autres croient aux saints.

Deux ans plus tard, Louis de Car­né arrive par le même fleuve. Il a vingt-quatre ans, diplo­mate, fils de famille, cette élé­gance un peu ennuyée des hommes qui ont trop lu Cha­teau­briand. Il ne vient pas mesu­rer le Siam. Il vient l’é­crire. Dans ses bagages, pas d’ins­tru­ments scien­ti­fiques mais des volumes de poé­sie et cette curio­si­té gour­mande pour les céré­mo­nies, les palais, les dan­seuses aux doigts recourbés.

Eugène Simon débarque en 1864. Il a dix-neuf ans. C’est un enfant, presque. Fils d’in­dus­triel, il a aban­don­né l’u­sine fami­liale de Roanne pour cou­rir après les arai­gnées. Oui, les arai­gnées. Il sera le pre­mier à cata­lo­guer les arach­nides du Siam, leurs huit pattes, leurs yeux mul­tiples, leur façon de tis­ser la soie dans l’ombre des temples.

Trois hommes. Trois Siam.

II. Rou­gé et la géométrie

Rou­gé remonte le Menam – c’est ain­si qu’on appelle encore le Chao Phraya. Il voyage avec un sex­tant, un baro­mètre, un théo­do­lite. Ses por­teurs ne com­prennent pas pour­quoi il s’ar­rête tous les kilo­mètres pour regar­der le soleil à tra­vers des tubes de cuivre. Ils pensent qu’il prie. D’une cer­taine façon, c’est un peu vrai.

À Ayut­thaya, devant les temples en ruine, Rou­gé ne voit pas la beau­té. Il voit des angles, des hau­teurs, des dis­tances. Il cal­cule la tra­jec­toire des bou­lets bir­mans qui ont détruit la capi­tale en 1767. Il des­sine des plans, éta­blit des courbes de niveau. Le soir, à la lueur d’une lampe à huile, il cor­rige les cartes fran­çaises. Il raye des vil­lages, en ajoute d’autres. Il redresse le cours du fleuve.

Les Sia­mois l’ob­servent avec une poli­tesse inquiète. Cet étran­ger qui mesure tout, qui plante des jalons dans les rizières, qui cal­cule la hau­teur des wat – est-ce un espion ? Un mili­taire dégui­sé ? Le roi Mong­kut, qui a lui-même étu­dié l’as­tro­no­mie avec des mis­sion­naires, com­prend. Il auto­rise Rou­gé à voya­ger jus­qu’aux fron­tières bir­manes. Il lui donne une escorte, des guides, une lettre scellée.

Rou­gé pro­gresse vers le nord. Il fran­chit des cols, tra­verse des forêts où les sang­sues tombent des arbres. Il dort dans des huttes, mange du riz gluant avec les doigts. Mais chaque soir, il sort ses ins­tru­ments. Il prend des rele­vés. Il des­sine. Il est venu construire un Siam géo­mé­trique, un Siam mesu­rable, un Siam qui tien­dra dans les archives du Quai d’Orsay.

II. Car­né et les apparences

Louis de Car­né accom­pagne une ambas­sade. C’est autre chose. Il y a des palan­quins, des para­sols, des caisses de cadeaux pour le roi. Il y a des inter­prètes, des secré­taires, tout un théâtre diplo­ma­tique. Car­né observe ce bal­let avec l’œil amu­sé de celui qui sait que la poli­tique est d’a­bord une ques­tion de costumes.

À Bang­kok, il assiste aux audiences royales. Le roi Mong­kut, moine boud­dhiste deve­nu sou­ve­rain, parle anglais, dis­cute d’as­tro­no­mie, cite Sha­kes­peare. C’est un roi moderne, dit-on. Un roi qui a com­pris que le Siam doit s’ou­vrir pour ne pas être dévo­ré. La France à l’ouest, l’An­gle­terre à l’est, les appé­tits colo­niaux se res­serrent comme des mâchoires.

Car­né prend des notes pour son rap­port. Mais ce qui l’in­té­resse vrai­ment, ce sont les dan­seuses. Leurs gestes codés, leurs masques d’or, cette façon qu’elles ont de racon­ter des his­toires anciennes avec leurs mains. Il passe des heures dans les théâtres, dans les temples, à déchif­frer cette gram­maire du corps. Il écrit : “Le Siam ne se com­prend pas, il se regarde.”

Il voyage jus­qu’à Ang­kor, alors ter­ri­toire sia­mois, avant que les Fran­çais n’en fassent un joyau cam­bod­gien. Devant les tours du Bayon, ces visages de pierre aux sou­rires énig­ma­tiques, Car­né a une révé­la­tion : l’A­sie n’est pas un ter­rain à conqué­rir, c’est un mys­tère à contem­pler. Il ren­tre­ra en France avec cette convic­tion, qui fera de lui un diplo­mate médiocre mais un écri­vain précis.

IV. Simon et le bestiaire

Eugène Simon n’est pas diplo­mate. Il n’est pas ingé­nieur. Il est natu­ra­liste, ou plu­tôt il le devient, là, dans les forêts du Siam. Il a dix-neuf ans et une pas­sion dévo­rante pour ce que les autres trouvent répugnant.

Il col­lecte des arai­gnées. Des cen­taines, des mil­liers. Il les trouve par­tout : dans les gre­niers des monas­tères, sous les ponts, dans les replis des bana­niers. Il les tue avec de l’é­ther, un coton au bout d’un bâton, les épingle dans des boîtes, les des­sine avec une pré­ci­sion maniaque. Chaque espèce est un monde. Chaque toile est une architecture.

Les moines boud­dhistes l’ob­servent avec per­plexi­té. Pour eux, tuer un insecte est un péché. Simon leur explique, dans son sia­mois approxi­ma­tif, qu’il ne tue pas, il immor­ta­lise. Ils ne sont pas convain­cus mais ils le laissent faire. Ce jeune Fran­çais qui rampe sous les mai­sons, qui fouille dans les fis­sures des temples, qui parle aux arai­gnées – il est inof­fen­sif. Peut-être un peu fou.

Simon pro­gresse vers le sud, vers les pro­vinces malaises où la forêt devient plus dense, plus sombre. Il y a des ser­pents, des tigres, des fièvres. Il attrape la mala­ria, sur­vit avec de la qui­nine et de l’en­tê­te­ment. Il conti­nue à col­lec­ter. Dans ses car­nets, il des­sine des ché­li­cères, des pédi­palpes, des filières. Il invente une taxo­no­mie. Il crée des noms latins pour des créa­tures que per­sonne n’a­vait jamais nommées.

À vingt-deux ans, il aura décrit plus de deux mille espèces d’a­rai­gnées. Le Siam sera sa cathé­drale arachnéenne.

V. Les trois Siam

Rou­gé rentre en France en 1858. Il rap­porte des cartes exactes, des mesures pré­cises, un Siam qua­drillé. Les mili­taires sont contents. Les mar­chands aus­si. On peut main­te­nant navi­guer sur le Menam sans craindre les bancs de sable. On connaît la lar­geur des routes, la pro­fon­deur des ports. Rou­gé a fait du Siam un ter­ri­toire lisible.

Car­né publie son récit de voyage en 1872. “Voyage en Indo-Chine et dans l’Em­pire Chi­nois”. C’est un suc­cès. Les salons pari­siens s’ar­rachent ses des­crip­tions des dan­seuses, des temples, des céré­mo­nies royales. Il a fait du Siam un spec­tacle. Une image. Un rêve orien­tal pour bour­geois en mal d’exotisme.

Simon publie ses tra­vaux dans les annales du Muséum d’His­toire Natu­relle. Per­sonne ne les lit, sauf quelques spé­cia­listes. Ses arai­gnées sont archi­vées, éti­que­tées, oubliées dans des tiroirs. Mais elles sont là. Elles témoignent. Simon a fait du Siam un inven­taire du vivant.

Trois hommes, trois mis­sions, trois façons de regar­der le même royaume. Rou­gé a mesu­ré, Car­né a écrit, Simon a col­lec­té. Et le Siam ? Le vrai Siam, celui qui échap­pait aux ins­tru­ments, aux récits, aux bocaux ? Il conti­nuait sa vie, indif­fé­rent à ces Fran­çais qui croyaient le comprendre.

VI. Bang­kok, 1868

Il y a un moment où leurs che­mins se croisent – pas phy­si­que­ment, ils ne se sont jamais ren­con­trés, mais dans le temps, dans la mémoire. En 1868, Bang­kok vit une éclipse solaire. Le roi Mong­kut a cal­cu­lé l’heure exacte, le point pré­cis où la lune mor­dra le soleil. Il invite les scien­ti­fiques euro­péens. Il veut prou­ver que le Siam n’est pas un royaume barbare.

Rou­gé est déjà repar­ti. Mais il a lais­sé ses mesures, ses cal­culs. Car­né est à Paris, dans les salons, racon­tant le Siam. Simon est dans une forêt du sud, à genoux devant une toile d’araignée.

L’é­clipse a lieu. Le roi a rai­son. L’ombre glisse sur Bang­kok exac­te­ment comme pré­vu. La foule pousse des cris. Les chiens hurlent. Pen­dant deux minutes, le monde bas­cule dans une nuit artificielle.

Mong­kut attrape la mala­ria pen­dant l’ex­pé­di­tion. Il meurt quelques semaines plus tard. Son fils Chu­la­long­korn lui suc­cède. Le nou­veau roi moder­ni­se­ra le Siam, abo­li­ra l’es­cla­vage, construi­ra des che­mins de fer. Il uti­li­se­ra les cartes de Rou­gé, cite­ra les récits de Car­né, visi­te­ra peut-être les col­lec­tions de Simon au Muséum de Paris.

VII. L’héritage

Qu’est-ce qui reste d’une explo­ra­tion ? Des cartes qui jau­nissent, des livres qu’on ne lit plus, des arai­gnées mortes dans des bocaux. L’ex­plo­ra­tion est tou­jours une forme de vio­lence douce. On arrive, on prend, on repart. On prend des mesures, des notes, des spé­ci­mens. On croit com­prendre. On se trompe.

Rou­gé est mort en 1870, pen­dant la guerre fran­co-prus­sienne. Il n’a jamais revu le Siam. Car­né est mort en 1876, malade, désa­bu­sé par la diplo­ma­tie. Simon a vécu jus­qu’en 1924, entou­ré de ses arai­gnées, deve­nu un vieil homme minu­tieux qui pas­sait ses jour­nées à col­ler des étiquettes.

Le Siam, lui, est deve­nu la Thaï­lande. Le seul pays d’A­sie du Sud-Est à n’a­voir jamais été colo­ni­sé. Peut-être parce que les Sia­mois avaient com­pris la leçon : lais­ser les étran­gers mesu­rer, écrire, col­lec­ter. Les lais­ser croire qu’ils com­prennent. Et pen­dant ce temps, res­ter soi-même.

VIII. Épi­logue : les fantômes

Il y a aujourd’­hui, dans les archives de la Socié­té de Géo­gra­phie à Paris, une carte du Siam tra­cée par Rou­gé. Elle est exacte, ou presque. Les fleuves sont à leur place, les mon­tagnes aus­si. On peut suivre du doigt la route qu’il a prise, le long du Menam, vers le nord.

À la Biblio­thèque Natio­nale, on peut lire le récit de Car­né. Ses des­crip­tions des dan­seuses, des temples, des audiences royales. Son fran­çais est élé­gant, un peu désuet. On ima­gine les salons du Second Empire, les dames en cri­no­line qui écou­taient ses histoires.

Au Muséum d’His­toire Natu­relle, dans les réserves, il y a des mil­liers d’a­rai­gnées éti­que­tées par Simon. Leurs corps des­sé­chés, leurs pattes repliées. Elles portent des noms latins : *Tho­mi­sus sia­men­sis*, *Hete­ro­po­da vena­to­ria*, *Nephi­la pilipes*. Elles ont tra­ver­sé un siècle et demi dans leurs bocaux de formol.

Trois hommes ont cru pos­sé­der le Siam. Par la science, par l’art, par la clas­si­fi­ca­tion. Ils l’ont dis­sé­qué, décrit, archi­vé. Et le Siam les a lais­sés faire, avec cette patience infi­nie qu’ont les vieux royaumes face aux jeunes empires pressés.

Le Chao Phraya coule tou­jours. Les temples d’Ayut­thaya sont tou­jours en ruine. Les arai­gnées tissent tou­jours leurs toiles dans l’ombre. Et Bang­kok, immense main­te­nant, bruyante, pol­luée, garde quelque part la mémoire de ces trois Fran­çais qui sont venus, il y a long­temps, croyant décou­vrir un monde.

Ils ont décou­vert trois reflets. Le leur.

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La mai­son des Sur­awa­dee (Les oubliés du pays doré #9)

La mai­son des Sur­awa­dee (Les oubliés du pays doré #9)

La mai­son des Surawadee

Les oubliés du pays doré #9

La mai­son des Surawadee

I

Bang­kok, 1937. Une année lourde comme une mangue trop mûre. On construit des mai­sons en espé­rant qu’elles résis­te­ront aux mous­sons et aux coups d’État comme on porte un talis­man contre la mal­chance. C’est cette année-là que Sa-Ang Sur­awa­dee fait bâtir une demeure en teck sur pilo­tis, dans un bout de ville encore rem­pli de coco­tiers, de buffles et de canaux sinueux où les enfants plongent depuis les berges en hur­lant de joie.

Elle croit construire un foyer.
Elle ignore qu’elle assemble, planche après planche, un musée sans le savoir.

Il m’arrive de l’imaginer debout au bord du chan­tier, un fou­lard ser­ré autour de la tête pour se pro­té­ger du soleil, sur­veillant les ouvriers avec cette sévé­ri­té douce-amère des femmes qui veulent que tout soit fait cor­rec­te­ment parce qu’elles savent, mieux que qui­conque, que le moindre détail peut déci­der du des­tin d’une maison.

II

Il existe une pho­to­gra­phie. Elle a ce voile de jaune propre à toutes les images qui ont tra­ver­sé les décen­nies. On y voit une jeune femme — trente ans peut-être — assise sur la véran­da, un sarong de soie enrou­lé autour des hanches et un che­mi­sier blanc à l’européenne, qu’une amie étran­gère lui aura peut-être offert.

Son regard hésite entre ten­dresse et déter­mi­na­tion. Pas vrai­ment un sou­rire, pas vrai­ment de la gra­vi­té — un ter­rain neutre où les femmes de cette époque sem­blaient tenir leur dignité.

Une autre pho­to montre, sans doute, la même femme, plus âgée : rides autour des yeux, pos­ture un peu voû­tée, mais un sou­rire capable de vous désar­mer ins­tan­ta­né­ment. Un de ces sou­rires qui racontent une vie entière sans avoir besoin de mots.

Les archives ne disent pas si c’est Sa-Ang ou sa fille.
Mais les yeux, eux, dépassent les archives.

III

La pre­mière fois que j’ai vu cette pho­to, c’était en 2016. Je me sou­viens de la cha­leur pois­seuse, du par­quet qui cra­quait dou­ce­ment sous mes pas, et d’un gar­dien som­nolent qui agi­tait un éven­tail en plas­tique pour chas­ser l’air brûlant.

La pho­to était posée sur un che­va­let, presque cachée entre une hor­loge ancienne et un éven­tail de soie. Je suis pas­sé devant elle sans atten­tion — puis je me suis arrê­té, comme tiré par une ficelle invisible.

C’était son regard.
Un regard qui sem­blait dire : « Regarde-moi bien. Je ne suis pas seule­ment une image. J’ai exis­té. J’ai res­pi­ré. J’ai espéré. »

J’ai sen­ti quelque chose se ser­rer dans ma poi­trine — ce genre d’émotion inat­ten­due qui n’appartient qu’aux ren­contres silencieuses.

IV

La famille Sur­awa­dee appar­te­nait à cette nou­velle classe moyenne du Siam des années trente. Pas nobles, pas princes — juste des gens qui tra­vaillaient, lisaient beau­coup, par­laient bas quand il était ques­tion de poli­tique, et rêvaient d’envoyer leurs enfants étu­dier à l’étranger.

La mai­son reflé­tait cela : archi­tec­ture thaïe tra­di­tion­nelle, toits pen­tus et jalou­sies élé­gantes, mais aus­si un gra­mo­phone ache­té d’occasion chez un mar­chand bri­tan­nique, des chaises vic­to­riennes un peu ban­cales, des cous­sins tri­an­gu­laires thaïs posés sur le sol en bois — ce mélange étrange et atta­chant qui dit les rêves et les contra­dic­tions d’une famille.

Je vois Sa-Ang choi­sir ses objets un par un, avec cette pré­cau­tion tendre qu’on met à choi­sir les mots quand on écrit une lettre importante.

V

En 1929, un cer­tain doc­teur Fran­cis Chris­tian arrive à Bang­kok. Bri­tan­nique, idéa­liste, per­sua­dé qu’il peut soi­gner le monde avec ses seules mains et quelques médi­ca­ments. Il a ce roman­tisme mal­adroit des hommes qui veulent sau­ver des vies avant d’avoir com­pris qu’on ne sauve que celles qui acceptent de l’être.

Il fait construire une petite cli­nique qui sera aus­si sa mai­son, une mai­son colo­niale avec véran­da, jar­din tro­pi­cal, mous­ti­quaires fati­guées et espoirs neufs.

Il ima­gine sa nou­velle vie : consul­ta­tions le matin, sieste après le déjeu­ner, gin tonic au cou­cher du soleil — un fan­tasme d’Occidental sous les tropiques.

Il meurt en quelques mois, pro­ba­ble­ment de la mala­ria, peut-être de la solitude.

La vie ne l’attendait pas.

VI

Sa mai­son reste vide un temps. Puis elle entre d’une manière ou d’une autre dans l’orbite des Sur­awa­dee — un mariage, un échange, une alliance fami­liale comme Bang­kok en pro­duit tant.

Wara­porn, la fille de Sa-Ang, héri­te­ra un jour de ces deux mai­sons : celle de sa mère et celle du doc­teur. Deux bâti­ments qui n’avaient jamais été des­ti­nés à coha­bi­ter, et qui pour­tant fini­ront par racon­ter une seule et même histoire.

VII

Wara­porn gran­dit dans la mai­son de teck. Petite fille de l’après-guerre, elle tra­verse l’occupation japo­naise comme on tra­verse une tem­pête der­rière une fenêtre : sans tout com­prendre, mais en sen­tant que quelque chose se joue dehors.

Son père tra­vaille dans l’administration. Sa mère gou­verne la mai­son avec une pré­ci­sion qui frôle l’art.

Wara­porn observe en silence.
Elle apprend que les femmes peuvent être fortes sans éle­ver la voix.
Elle apprend que tenir une mai­son est une forme de savoir.
Elle apprend sur­tout à voir : ce talent qui fera d’elle plus tard une intel­lec­tuelle respectée.

VIII

Dans les années cin­quante, Bang­kok se trans­forme. Les khlongs dis­pa­raissent sous les bull­do­zers, rem­pla­cés par des routes où cir­culent des voi­tures qu’on dit modernes. Les mai­sons en bois brûlent sous les yeux des habi­tants pour lais­ser place à des immeubles en ciment. La ville perd quelque chose de son odeur, comme une per­sonne qui chan­ge­rait de par­fum du jour au len­de­main. Toutes les mai­sons ne dis­pa­raissent pas, mais tout de même.

La mai­son des Sur­awa­dee devient une ano­ma­lie. Une survivante.

Wara­porn, deve­nue pro­fes­seur, com­prend que ce qu’elle aime se dis­sout. Elle com­prend aus­si que si elle n’agit pas, la mai­son ne fini­ra même pas en ruine : elle dis­pa­raî­tra sim­ple­ment, comme si elle n’avait jamais existé.

IX

Les musées sont des tom­beaux magni­fiques.
On y range ce qui ne peut plus vivre.

La mai­son ne connaî­tra plus ni rires d’enfants ni dis­putes dans un coin de la cui­sine.
Elle ne sen­ti­ra plus le cur­ry au lait de coco chauf­fé sur le feu ni l’odeur des draps fraî­che­ment lavés.
Elle aura l’odeur uni­ver­selle du bois ciré et de la pous­sière calme.

C’est le prix à payer pour se souvenir.

X

Les années soixante arrivent. Wara­porn est une femme accom­plie. Res­pec­tée. Admi­rée. Elle n’a pas atten­du qu’on lui dise quoi faire de sa vie — elle l’a prise à pleines mains.

Elle vit encore dans la mai­son de sa mère. Elle regarde Sukhum­vit deve­nir un chaos bruyant. Elle ne recon­naît plus le quar­tier, mais elle recon­naît la dou­ceur du plan­cher sous ses pieds, la lumière du matin fil­trant à tra­vers les jalou­sies, les mêmes bruits qu’elle enten­dait enfant.

Une île. Sa mai­son est deve­nue une île.

XI

Dans la cui­sine, les usten­siles en cuivre brillent encore. Le mor­tier en pierre attend qu’on y broie du galan­ga et des piments. Les paniers en bam­bou attendent des légumes qui ne vien­dront plus.

Wara­porn s’assoit, écoute sa propre res­pi­ra­tion, et com­prend que le temps lui glisse entre les doigts.

Elle doit choi­sir : lais­ser la mai­son mou­rir de sa mort natu­relle, ou lui offrir une mort dif­fé­rente — une mort qui préserve.

XII

Elle convoque un notaire.
Elle écrit un tes­ta­ment.
La mai­son revien­dra à la ville.
À condi­tion qu’elle devienne un musée.

Pas un musée pour glo­ri­fier la famille. Non.
Un musée pour dire : « Nous aus­si, nous avons exis­té. Nos vies ordi­naires valent d’être vues. »

La beau­té simple, la digni­té du quo­ti­dien, la dou­ceur de ce qui n’a rien d’exceptionnel — voi­là ce qu’elle veut sauver.

XIII

Quand le musée ouvre en 2005, Wara­porn est encore vivante. Cette chance-là, on ne la reçoit pas souvent.

Elle visite les pièces seule, un matin. Elle se pro­mène comme on marche dans un rêve dont on connaît chaque recoin. Elle recon­naît les meubles, mais pas leur dis­po­si­tion exacte. Elle recon­naît les odeurs, mais plus vrai­ment les bruits.

Elle sou­rit.
Elle pleure.
Les deux se mêlent, comme tou­jours dans les grands moments.

XIV

Les visi­teurs arrivent peu à peu.
Une femme mur­mure : « Elle res­semble à ma mère. »
Une autre regarde long­temps une chaise en bois comme si elle atten­dait qu’on vienne s’y asseoir.

Je regarde la vieille femme sou­riante sur la pho­to. Elle me rap­pelle ma propre grand-mère. J’appelle celle-ci le soir-même. Ma voix tremble. Je sens un nœud se for­mer dans ma gorge que je n’arrive pas à dénouer.

Les musées ne pré­servent pas seule­ment les objets.
Ils pré­servent aus­si les émo­tions qu’ils éveillent.

XV

Wara­porn meurt peu après l’ouverture du musée.
Son corps n’a pas de tombe connue. Peut-être ses cendres flottent-elles quelque part dans le Chao Phraya. Char­riées par les eaux boueuses et les lai­tues d’eau qui filent vers la mer.

Sa vraie tombe, c’est la maison.

XVI

Les années passent. Bang­kok devient un monstre magni­fique et bruyant.
Le Bang­ko­kian Museum reste un mor­ceau de silence au milieu.

Les pho­to­graphes viennent cap­tu­rer la lumière.
Les tou­ristes parlent bas, comme dans une église laïque.
Les gar­diens somnolent.

Le musée devient à la mode — ce qui aurait sûre­ment fait sou­rire Waraporn.

XVII

Dans la mai­son du doc­teur Chris­tian, ses ins­tru­ments sont tou­jours là.
Des seringues en verre, des fioles aux éti­quettes jau­nies, un sté­tho­scope qui ne tou­che­ra plus jamais aucune peau.

Chris­tian n’a sau­vé per­sonne.
Mais Wara­porn l’a sau­vé, lui.
Ou du moins, elle a sau­vé sa trace.

Par­fois, c’est déjà beaucoup.

XVIII

Je suis reve­nu au musée plu­sieurs fois. À chaque visite, quelque chose m’arrête dif­fé­rem­ment : un détail, une pho­to, un coin de lumière.

Mais tou­jours, je reviens vers la pho­to de la femme sur la véran­da.
Je ne sais pas qui elle est.
Et au fond, cela m’est égal.

Elle est le visage du pas­sé.
Un visage sans nom, comme tant de visages que nous por­tons en nous.

XIX

Les gar­diens changent, mais res­tent les mêmes : des jeunes hommes qui s’ennuient un peu, qui consultent leurs télé­phones, qui ne savent pas très bien ce qu’ils protègent.

Un jour, l’un d’eux regarde une pho­to plus long­temps que les autres.
Je vois son regard se modi­fier imperceptiblement.

Peut-être que quelque chose s’ouvre.
Une fenêtre minus­cule vers un temps qu’il n’a pas connu.

XX

Le geste de Wara­porn était poli­tique.
Dire : « Les vies ordi­naires méritent qu’on les regarde. »

Dire : « Le pas­sé n’est pas une gêne. Il est une racine. »

Dans une ville qui détruit pour mieux recons­truire, elle a affir­mé le contraire :
Que la mémoire est une néces­si­té, pas un luxe.

XXI

Le jar­din est un poème à lui seul : fran­gi­pa­niers, bana­niers, pal­miers. Des gre­nouilles chantent le soir. Le soleil découpe des ombres fra­giles sur la terre rouge.

Wara­porn avait com­pris que pré­ser­ver une mai­son, ce n’est pas seule­ment gar­der les meubles.
C’est gar­der l’air, la lumière, les par­fums, le bruis­se­ment des feuilles.

Un musée qui res­pire.
Un musée vivant.

XXII

Par­fois, je me demande ce que Sa-Ang pen­se­rait de tout cela.
Sa mai­son deve­nue un lieu public.
Ses objets regar­dés, pho­to­gra­phiés, commentés.

Serait-elle fière ?
Gênée ?
Un peu des deux ?

Je pré­fère ima­gi­ner qu’elle com­prend.
Qu’elle sou­rit, quelque part, en voyant que sa mai­son conti­nue de vivre d’une autre manière.

XXIII

  1. Je m’assois dans le jar­din, presque seul.
    Le bruit de la ville arrive assour­di, comme à tra­vers une couche d’eau.

Le temps ne paraît plus linéaire.
Il flotte, se replie, se super­pose.
1937 et 1955 et 2019 res­pirent ensemble.

C’est rare, ce genre de sen­sa­tion.
Ça tient du miracle.

XXIV

Le musée ne sur­vi­vra pas éter­nel­le­ment.
Un jour, un autre pro­jet pren­dra sa place — plus grand, plus rentable.

Les mai­sons seront détruites.
Le jar­din dis­pa­raî­tra.
Le pas­sé sera balayé.

Mais pas main­te­nant.
Pas encore.

Pour l’instant, le musée est là.
Et il suffit.

XXV

En quit­tant le musée, je me retourne. Les deux mai­sons sont là, fra­giles comme des vieilles per­sonnes debout dans le vent, mais debout quand même.

Des sur­vi­vantes.
Des témoins.
Des fan­tômes bienveillants.

Je ne sais pas si je revien­drai.
Mais je sais que ces mai­sons vivent en moi main­te­nant, dans une pièce secrète que je n’avais pas encore ouverte.

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