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La fosse aux cobras — Cha­pitres 9 à 12

La fosse aux cobras — Cha­pitres 9 à 12

La fosse
aux cobras

La fosse aux cobras

Cha­pitres 9 à 12

Cha­pitre 9 — Elizabeth

Elle arri­va un ven­dre­di de février, par la porte vitrée, avec un sac à dos trop gros pour son corps et un car­net Moles­kine ser­ré contre sa poi­trine comme un bou­clier. Une Amé­ri­caine. Trente-deux ans, peut-être trente-trois — Nong avait du mal à don­ner un âge aux farangs, leurs visages vieillis­saient dif­fé­rem­ment, par plaques, par zones, pas de façon uni­forme comme les visages thaïs. Elle avait des che­veux châ­tains atta­chés en queue de che­val, des yeux clairs, cer­nés, le teint d’une femme qui a beau­coup pleu­ré récem­ment ou beau­coup ri, ou les deux, ce qui est la même chose quand on voyage seule depuis assez longtemps.

— Hi, dit-elle à Wan. I have a reser­va­tion. Gilbert.

Wan cher­cha dans le registre. Le registre de l’At­lan­ta était un grand cahier relié en cuir, avec des colonnes manus­crites — nom, natio­na­li­té, date d’ar­ri­vée, date de départ, numé­ro de chambre — rem­plies à l’encre noire par la main appli­quée de Wan. Pas d’or­di­na­teur. Pas de logi­ciel. Charles consi­dé­rait que les ordi­na­teurs étaient des machines de sur­veillance inven­tées par des gens qui ne savaient pas écrire, et que le registre manus­crit, comme le stan­dard télé­pho­nique en baké­lite et le lustre de Bohême, appar­te­nait à un ordre supé­rieur de civi­li­sa­tion qu’il était de son devoir de préserver.

— Room 21, dit Wan. Second floor. Three nights.

L’A­mé­ri­caine mon­ta l’es­ca­lier. Nong la croi­sa sur le palier du pre­mier étage, les bras char­gés de draps. Elles échan­gèrent un sou­rire — le sou­rire mini­mal, le sou­rire de seuil, celui qu’on échange avec les gens qu’on ne connaît pas encore et qu’on ne connaî­tra peut-être jamais. L’A­mé­ri­caine sen­tait le savon bon mar­ché et la fatigue et quelque chose d’autre, une odeur que Nong ne sut pas iden­ti­fier sur le moment — une odeur d’encre, peut-être, ou de papier, l’o­deur des gens qui écrivent beaucoup.

Le soir, Nong la vit au res­tau­rant. Elle man­geait seule, à une petite table près de la fenêtre, un pad thai qu’elle touillait dis­trai­te­ment de la main gauche pen­dant que la main droite écri­vait dans le Moles­kine avec une vitesse effré­née, comme si les mots sor­taient plus vite qu’elle ne pou­vait les attra­per. Nong lui appor­ta un verre d’eau. L’A­mé­ri­caine leva les yeux.

— This place is incre­dible, dit-elle. How long has it been here?

— Fif­ty years, dit Nong.

— Fif­ty years. My God. It’s like step­ping into a time capsule.

Nong ne savait pas ce qu’é­tait un time cap­sule. Elle hocha la tête. L’A­mé­ri­caine retour­na à son écri­ture. Nong retour­na à la cui­sine. Elle pen­sa que cette femme écri­vait comme cer­taines per­sonnes prient — avec urgence, avec néces­si­té, comme si les mots étaient un médi­ca­ment et que le Moles­kine était le seul flacon.

*

Le len­de­main matin, l’A­mé­ri­caine s’ins­tal­la au scrip­to­rium. Elle arri­va à sept heures, avant le petit-déjeu­ner, avec son Moles­kine et un deuxième car­net, plus grand, à spi­rale, et elle écri­vit. Elle écri­vit pen­dant trois heures sans lever la tête, sans boire de café, sans regar­der le lob­by, sans voir les chats, sans entendre Noël Coward sur le tourne-disque, sans rien per­ce­voir de ce qui l’en­tou­rait, absor­bée dans un monde inté­rieur dont Nong ne voyait que la sur­face — une main qui cou­rait sur le papier, un front plis­sé, des lèvres qui bou­geaient en silence.

Klaus, ins­tal­lé à son bureau habi­tuel — le deuxième à par­tir de la gauche —, l’ob­ser­vait avec l’in­té­rêt pro­fes­sion­nel d’un homme qui recon­naît un congé­nère. Deux écri­vains dans le scrip­to­rium, côte à côte, sépa­rés par la cloi­son basse du bureau à cylindre, cha­cun pen­ché sur ses cahiers, cha­cun dans sa bulle, cha­cun pour­sui­vant des fan­tômes dif­fé­rents sur le même papier.

— Elle écrit un livre, dit Klaus à Nong à midi, au bord de la pis­cine, en siro­tant sa Sin­gha. Un livre sur un voyage. L’I­ta­lie, l’Inde, l’In­do­né­sie. Elle cherche Dieu, appa­rem­ment. Ou le bon­heur. Ou les deux.

— Pour­quoi elle cherche Dieu en Asie ? dit Nong.

Elle ne com­pre­nait pas. Il y avait un temple à deux rues d’i­ci — le Wat That Thong, avec son Boud­dha doré de douze mètres et ses moines en robe safran et son odeur d’en­cens qui déri­vait jus­qu’au Soi 2 les jours de vent. Il y avait des temples par­tout. Il y avait des esprits dans chaque arbre, des phi dans chaque mai­son, des nagas dans chaque rivière. Bang­kok était satu­rée de sacré — le sacré suin­tait des murs, mon­tait du sol, tom­bait du ciel avec la pluie. On n’a­vait pas besoin de cher­cher Dieu en Asie. On n’a­vait pas besoin de cher­cher Dieu nulle part. Dieu était là, dans l’a­na­nas qu’on pèle le matin, dans le pla­teau qu’on pose sur le comp­toir, dans le geste qu’on fait et qu’on refait jus­qu’à ce que le geste devienne prière. Les farangs ne com­pre­naient pas ça. Les farangs croyaient que le sacré était quelque part, dans un ash­ram, sur une mon­tagne, au bout d’un voyage. Les farangs ne com­pre­naient pas que le sacré est par­tout, et qu’il est sur­tout là où l’on ne le cherche pas.

— Les Amé­ri­cains, dit Klaus avec un haus­se­ment d’épaules.

Le dimanche, l’A­mé­ri­caine deman­da à Nong de lui mon­trer l’hô­tel. Pas une visite gui­dée — une déam­bu­la­tion, un vaga­bon­dage, la per­mis­sion de traî­ner dans les cou­loirs et de poser des ques­tions. Nong accep­ta, sans savoir pour­quoi — peut-être parce que l’A­mé­ri­caine avait quelque chose de vul­né­rable, quelque chose de bri­sé et de recol­lé, qui rap­pe­lait à Nong les chats de l’At­lan­ta, ces chats res­ca­pés, ces chats cabos­sés qu’elle nour­ris­sait dans le jardin.

Elles visi­tèrent les chambres vides — les lits étroits, les ven­ti­la­teurs, les per­siennes. Elles des­cen­dirent dans le jar­din — les tor­tues, les fou­gères, les bou­gain­vil­liers. Elles s’ar­rê­tèrent au bord de la pis­cine. L’A­mé­ri­caine pho­to­gra­phia tout avec un petit appa­reil jetable.

— Who lives here? deman­da-t-elle. I mean, real­ly lives here. Not the guests. Who stays?

— Me, dit Nong.

— You live in the hotel?

— Since 1974.

L’A­mé­ri­caine la regar­da avec des yeux ronds. Vingt-huit ans dans le même hôtel. Pour une femme qui avait quit­té son mari, quit­té son pays, quit­té sa vie pour aller cher­cher le sens de l’exis­tence entre Rome, Del­hi et Bali, l’i­dée qu’une autre femme puisse trou­ver ce sens — ou ne pas le cher­cher, ce qui était peut-être la même chose — dans un hôtel art déco au fond d’un soi de Bang­kok, cette idée était soit incom­pré­hen­sible, soit vertigineuse.

— Don’t you ever want to leave? demanda-t-elle.

Nong sou­rit. Le sou­rire minimal.

— Where would I go?

L’A­mé­ri­caine nota quelque chose dans son Moles­kine. Nong ne sut jamais quoi. Peut-être la phrase. Peut-être le sou­rire. Peut-être l’o­deur du fran­gi­pa­nier ou le bleu de la pis­cine ou le bruit du ven­ti­la­teur ou la façon dont la lumière tom­bait sur le damier à tra­vers la porte vitrée. Peut-être rien de tout ça. Peut-être un mot qui n’a­vait aucun rap­port avec Nong, un mot qui appar­te­nait à l’I­ta­lie ou à l’Inde ou à l’In­do­né­sie et qui avait sim­ple­ment choi­si ce moment pour émerger.

Le lun­di matin, l’A­mé­ri­caine fit sa valise, paya sa note en liquide, remer­cia Wan, remer­cia Lung, et s’ar­rê­ta devant Nong dans le lobby.

— Thank you, dit-elle. This place saved me a lit­tle bit.

— Come back, dit Nong. C’é­tait ce qu’elle disait à tous les clients qui par­taient. Come back.

L’A­mé­ri­caine sor­tit. Le taxi l’a­va­la. Nong ne se sou­ve­nait plus de son nom avant la fin de la jour­née. Gil­bert, avait dit Wan. Gil­bert. Ça ne disait rien à Nong. Les noms des farangs glis­saient sur elle comme l’eau sur le car­re­lage de la pis­cine — ils pas­saient, ils s’é­va­po­raient, ils ne lais­saient pas de trace.

Des années plus tard — beau­coup d’an­nées plus tard —, Dao mon­tre­rait à Nong un livre, un livre avec une cou­ver­ture rose et un titre en anglais que Nong ne lirait pas, et Dao dirait : « Pa Nong, cette femme, elle a dor­mi à l’At­lan­ta, tu te sou­viens ? » Et Nong regar­de­rait la pho­to de l’au­teur sur la cou­ver­ture, et elle recon­naî­trait les yeux clairs, les cernes, la queue de che­val, et elle dirait : « Ah oui. L’A­mé­ri­caine qui cher­chait Dieu. » Et Dao dirait : « Elle l’a trou­vé, appa­rem­ment. Le livre s’est ven­du à dix mil­lions d’exem­plaires. » Et Nong hoche­rait la tête et retour­ne­rait peler son ana­nas, parce que dix mil­lions d’exem­plaires, c’é­tait un nombre aus­si abs­trait que le nombre d’é­toiles dans le ciel, et que l’a­na­nas, lui, était concret, et orange, et juteux, et n’a­vait besoin d’au­cun voyage en Inde pour avoir du sens.

Cha­pitre 10 — Le menu du docteur

Mars. La cha­leur chan­gea de registre — elle pas­sa de l’op­pres­sion à l’é­cra­se­ment, de la main posée sur la nuque au genou appuyé sur la poi­trine. L’air était si épais qu’on pou­vait presque le mâcher. Les ven­ti­la­teurs de l’At­lan­ta tour­naient à plein régime, leur bour­don­ne­ment conti­nu for­mant la basse conti­nue de la vie quo­ti­dienne, comme le bour­don d’un orgue qui ne s’ar­rête jamais.

Le Dr. Henn ne des­cen­dait plus.

La der­nière fois qu’il avait posé le pied dans le lob­by, c’é­tait le 3 février — Nong s’en sou­ve­nait parce qu’elle avait chan­gé les orchi­dées ce matin-là, les blanches pour les mauves, et qu’il avait tou­ché une fleur en pas­sant, tou­ché la corolle du bout des doigts, avec une déli­ca­tesse qui ne lui res­sem­blait pas, une déli­ca­tesse de mou­rant, et qu’il avait dit quelque chose — « Schön », peut-être, le mot alle­mand pour beau — avant de remon­ter, len­te­ment, marche après marche, et de ne plus redescendre.

Nong lui mon­tait ses repas. Trois fois par jour. Le plateau.

Le matin : un potage léger — bouillon de pou­let, citron­nelle, gin­gembre, quelques feuilles de coriandre flot­tant à la sur­face comme des nénu­phars minus­cules. Un mor­ceau de pain — du pain blanc, sans croûte, que Nong fai­sait elle-même parce que le bou­lan­ger de Sukhum­vit ne savait pas faire le pain que le doc­teur aimait, un pain mou, sans carac­tère, un pain de nos­tal­gie, le pain de Ber­lin. Un verre d’eau tiède. Pas froide — tiède. Le doc­teur avait tou­jours dit que l’eau froide cho­quait l’es­to­mac et que l’es­to­mac, comme un invi­té, devait être trai­té avec courtoisie.

Le midi : du riz — du riz jas­min, cuit à la vapeur, pur, sans accom­pa­gne­ment, sans sauce, sans rien. Nong posait le bol de riz sur le pla­teau et pen­sait qu’il y avait quelque chose de bou­le­ver­sant dans ce bol — un homme qui avait dîné avec des maha­ra­jas, qui avait ser­vi du cham­pagne à des diplo­mates, qui avait man­gé dans la por­ce­laine fine de l’At­lan­ta des années 50, cet homme man­geait main­te­nant un bol de riz blanc, comme les pay­sans d’I­san, comme la mère de Nong, comme tout le monde, comme per­sonne. Le riz est le grand éga­li­sa­teur. Le riz ne fait pas de dis­tinc­tion entre le chi­miste prus­sien et la femme de chambre. Le riz est le même pour tous, et le doc­teur le man­geait avec les doigts, par­fois, quand il oubliait les cou­verts, quand il oubliait l’An­gle­terre, quand il oubliait l’Al­le­magne, quand il ne res­tait plus que le geste ancien, le geste de l’Inde peut-être, le geste du maha­ra­ja, la main dans le riz.

Le soir : le potage de courge. Tou­jours. Nong ne variait plus. Elle avait essayé, pen­dant les pre­mières semaines, de pro­po­ser autre chose — un cur­ry léger, une soupe de cre­vettes, un bouillon de pois­son —, mais le doc­teur repous­sait tout ce qui n’é­tait pas le potage de courge, repous­sait l’as­siette avec le dos de la main, un geste de refus défi­ni­tif, sans appel, le geste d’un homme qui a réduit sa vie au strict néces­saire et qui ne négo­cie plus. Le potage de courge, c’é­tait tout. Le potage orange, épi­cé au gin­gembre et au cur­cu­ma, velou­té, chaud, ser­vi dans le bol en céra­mique bleue — le même bol depuis les années 70, un bol fêlé, col­lé, dont la fis­sure des­si­nait une ligne de vie sur la paroi.

Nong mon­tait le pla­teau. L’es­ca­lier. Le cou­loir du troi­sième étage — le cou­loir le plus silen­cieux de l’hô­tel, le cou­loir où per­sonne ne logeait plus, le cou­loir que Charles avait fer­mé aux clients pour en faire le quar­tier pri­vé du doc­teur. La porte de la chambre 41. Elle frap­pait — deux coups, tou­jours deux coups, un rythme conve­nu, un signal, la façon dont Nong annon­çait sa pré­sence depuis vingt-sept ans. Par­fois il répon­dait. Par­fois non. Elle entrait quand même.

La chambre était petite — toutes les chambres de l’At­lan­ta étaient petites, c’é­taient des chambres de labo­ra­toire recon­ver­ties, des chambres qui avaient été conçues pour des fla­cons et des éprou­vettes, pas pour des humains, et qui gar­daient quelque chose de cette ori­gine, une aus­té­ri­té de cel­lule, une fonc­tion­na­li­té mona­cale. Le lit, la table de nuit, la lampe, le ven­ti­la­teur, la fenêtre à per­siennes. Sur la table de nuit, un verre d’eau, une paire de lunettes, un livre en alle­mand que le doc­teur ne pou­vait plus lire car ses yeux ne voyaient plus les lettres, mais qu’il gar­dait là comme un com­pa­gnon, un objet fami­lier, une présence.

Et le doc­teur. Assis dans le fau­teuil, près de la fenêtre, en pei­gnoir bleu. Tou­jours la même posi­tion — le corps tour­né vers la lumière, le visage dans l’ombre, les mains posées sur les accou­doirs comme un pha­raon sur son trône. Il ne regar­dait pas par la fenêtre — ses yeux voi­lés ne voyaient plus rien au-delà d’un mètre — mais il tour­nait son visage vers la lumière, ins­tinc­ti­ve­ment, comme les plantes, comme les chats, comme les vieillards qui savent que la lumière est la der­nière chose à laquelle on renonce.

Nong posait le pla­teau sur la table. Elle s’as­seyait sur le bord du lit. Elle ne disait rien. Elle atten­dait. Par­fois il man­geait — une cuille­rée, deux, rare­ment trois. Il por­tait la cuillère à ses lèvres avec une len­teur infi­nie, comme si chaque bou­chée était un acte de cou­rage, un effort de volon­té contre le retrait du corps. Le potage cou­lait par­fois au coin de ses lèvres. Nong essuyait avec la ser­viette. Il ne pro­tes­tait pas. Il avait ces­sé de pro­tes­ter — il avait ces­sé de refu­ser l’aide, ce qui, pour un homme qui avait pas­sé sa vie à refu­ser l’aide, était le signe le plus sûr que quelque chose d’ir­ré­ver­sible était en cours.

Un soir de la mi-mars, il prit la main de Nong.

Ce n’é­tait pas un geste habi­tuel. Le doc­teur ne tou­chait pas les gens — il ne ser­rait pas les mains, il ne don­nait pas d’ac­co­lades, il ne posait pas sa main sur l’é­paule des autres, sauf celle de Jim Thomp­son sur la pho­to de 1964. Le doc­teur main­te­nait autour de lui un péri­mètre de soli­tude phy­sique aus­si strict que les règles de la mai­son. Et pour­tant, ce soir-là, sa main — une main déchar­née, la peau trans­lu­cide, les veines bleues visibles comme des rivières sur une carte —, sa main se posa sur celle de Nong, et Nong ne bou­gea pas.

Il ne dit rien. Ils res­tèrent ain­si un moment — com­bien de temps, Nong ne sau­rait pas le dire, le temps dans cette chambre ne fonc­tion­nait plus comme le temps ailleurs, il était deve­nu un liquide épais, un miel sombre qui s’é­cou­lait au ralen­ti. La lumière du soir tra­ver­sait les per­siennes en lames hori­zon­tales, décou­pant la chambre en tranches alter­nées de clar­té et d’ombre. Le ven­ti­la­teur tour­nait. Un gecko chan­tait quelque part dans le mur — tok-kae, tok-kae — son cri binaire, répé­ti­tif, obs­ti­né, le métro­nome de la nuit tropicale.

Puis il dit son nom.

— Nong.

Clai­re­ment. Dis­tinc­te­ment. Pas Muk­da. Pas un pré­nom alle­mand. Pas un mot en bouillie. Nong. Son vrai nom, pro­non­cé avec la bonne tona­li­té, le ton des­cen­dant, le ton cor­rect, le ton qu’il avait appris en 1974 quand une fille de dix-huit ans était entrée dans son lob­by avec un sac en toile et un papier griffonné.

— Doc­teur, dit Nong.

Il regar­da son visage. Ses yeux voi­lés la cher­chèrent, la trou­vèrent, se fixèrent sur elle avec une inten­si­té sou­daine, presque dou­lou­reuse, l’in­ten­si­té d’un homme qui sort du brouillard et qui aper­çoit, une seconde, le rivage.

— Danke, dit-il.

Mer­ci.

Puis il fer­ma les yeux, et sa main relâ­cha celle de Nong, et il retour­na dans le brouillard, et Nong res­ta assise sur le bord du lit, immo­bile, la main encore tiède de la sienne, et elle écou­ta le gecko et le ven­ti­la­teur et le gron­de­ment loin­tain de Bang­kok, et elle sut — pas pen­sa, pas devi­na, sut — que c’é­tait la der­nière fois qu’il dirait son nom.

Elle ramas­sa le pla­teau. Le potage était intact. Elle des­cen­dit l’es­ca­lier. Elle tra­ver­sa le lob­by — le damier, le lustre, le cana­pé, les chats. Elle sor­tit dans le jar­din. La nuit était chaude, moite, char­gée d’une odeur de jas­min et de gaz d’é­chap­pe­ment. Les tor­tues dor­maient sur leur rocher. Un chat — Som­chai, le borgne — la sui­vit jus­qu’à l’en­clos, se frot­ta contre ses che­villes, miaula.

Nong s’as­sit sur le banc, près de la pis­cine. La fosse aux cobras. L’eau reflé­tait les étoiles — il y en avait peu, Bang­kok avait trop de lumière pour les étoiles, mais celles qui per­çaient étaient nettes, blanches, indif­fé­rentes. Nong les regar­da. Elle ne pleu­rait pas. Elle ne pleu­rait jamais. Les femmes d’I­san ne pleurent pas — elles tiennent, comme les arbres, comme les rizières, comme la terre sèche qui attend la mous­son sans se plaindre.

Elle ouvrit la boîte de nour­ri­ture pour chats qu’elle gar­dait sous le banc. Som­chai man­gea. D’autres chats appa­rurent — Piak la blanche, un chat noir sans nom, un cha­ton tigré trou­vé la semaine pré­cé­dente dans le soi, à moi­tié mort de faim, que Nong avait bap­ti­sé Lek, comme sa sœur, parce qu’il était petit et têtu.

Elle les nour­rit tous. Un par un. Avec la patience des gestes qui n’ont pas de fin.

Cha­pitre 11 — Mai

Il mou­rut un mar­di. Nong trou­va cela appro­prié, sans savoir pour­quoi — peut-être parce que le mar­di était le jour du jas­min, et que le jas­min est la fleur des morts en Thaï­lande, la fleur qu’on tresse en guir­landes pour les funé­railles, la fleur blanche qui sent trop bon, la fleur qui couvre l’o­deur de ce qui finit.

Charles l’ap­pe­la à six heures du matin. Pas depuis Bir­min­gham, cette fois. Depuis la chambre 41. Sa voix au télé­phone inté­rieur était par­fai­te­ment maî­tri­sée — pas un trem­ble­ment, pas une fis­sure, pas une note qui s’é­le­vât au-des­sus du registre habi­tuel de l’an­glais d’Ox­ford. On aurait dit qu’il annon­çait la fer­me­ture du res­tau­rant pour tra­vaux, ou un chan­ge­ment dans l’ho­raire du petit-déjeuner.

— Nong. Father has pas­sed. Could you come up, please.

Please. Ce mot-là, dans la bouche de Charles, à cet ins­tant, était la seule fis­sure. Charles ne disait pas please à Nong — il n’é­tait pas impo­li, il n’é­tait jamais impo­li, mais entre eux le please était super­flu, il appar­te­nait au voca­bu­laire des rap­ports for­mels, pas à celui de vingt-sept ans de draps pliés et de pla­teaux mon­tés et d’a­na­nas pelés. Please signi­fiait : je ne sais pas com­ment faire. Please signi­fiait : j’ai besoin de toi. Please signi­fiait : mon père est mort et je suis un homme de cin­quante ans diplô­mé d’Ox­ford et de Cam­bridge et je ne sais pas quoi faire d’un mort.

Nong mon­ta. L’es­ca­lier. Le cou­loir du troi­sième. La porte de la 41, ouverte.

Le Dr. Henn était dans son fau­teuil, près de la fenêtre. Pas dans son lit — dans son fau­teuil. Il était mort comme il avait vécu les der­niers mois, assis, le visage tour­né vers la lumière, les mains sur les accou­doirs. Le pei­gnoir bleu. Les pan­toufles en cuir. Les lunettes rondes sur la table de nuit. Le livre en alle­mand qu’il ne pou­vait plus lire. Le verre d’eau, encore à moi­tié plein. Tout était en ordre. Tout était exac­te­ment comme la veille, et l’a­vant-veille, et tous les jours d’a­vant, sauf que le doc­teur ne res­pi­rait plus, et que cette absence de res­pi­ra­tion ren­dait le silence de la chambre dif­fé­rent — non pas plus pro­fond, mais plus défi­ni­tif, comme la dif­fé­rence entre une pis­cine vide et une pis­cine vidée.

Charles se tenait debout, près du lit, les bras le long du corps. Il avait les yeux secs. Il por­tait un pan­ta­lon de pyja­ma et une che­mise qu’il avait bou­ton­née de tra­vers — trois bou­tons déca­lés d’un cran, un désordre si inha­bi­tuel chez un homme si méti­cu­leux que Nong le remar­qua avant de remar­quer le mort.

— I found him at five thir­ty, dit Charles. He was alrea­dy cold.

Nong s’ap­pro­cha du fau­teuil. Elle regar­da le visage du Dr. Henn. Il était calme — pas pai­sible, pas serein, pas ces mots que les vivants uti­lisent pour appri­voi­ser les morts. Calme. Immo­bile. Absent. Un visage vidé de son habi­tant, un masque posé sur un fau­teuil, et der­rière le masque, rien. Nong avait vu des morts. Dans son vil­lage, à Isan, la mort n’é­tait pas cachée — les morts étaient lavés par les femmes, habillés par les femmes, veillés par les femmes, brû­lés par les moines. La mort fai­sait par­tie du mobi­lier de la vie, comme les chaises, comme les tables, comme les pla­teaux d’argent. On n’en avait pas peur. On la ser­vait, comme on ser­vait le reste.

Elle ajus­ta le col du pei­gnoir. Elle lis­sa les che­veux du doc­teur — de fins che­veux blancs, doux comme des fils de soie, qui s’é­taient ébou­rif­fés pen­dant la nuit, ou pen­dant la mort, car la mort aus­si décoiffe. Elle reti­ra les pan­toufles, les posa côte à côte au pied du fau­teuil. Elle prit le verre d’eau sur la table de nuit, le vida dans le lava­bo de la salle de bain, le rin­ça, le repo­sa. Des gestes. Ses gestes. Les gestes qu’elle connais­sait, les gestes de tou­jours, les gestes qu’elle fai­sait dans cette chambre depuis des mois et qu’elle fai­sait main­te­nant pour la der­nière fois, avec la même pré­ci­sion, la même len­teur, la même atten­tion — parce que le der­nier geste doit être aus­si soi­gné que le pre­mier, parce que le doc­teur, même mort, méri­tait que les choses soient faites correctement.

— I’ll call the hos­pi­tal, dit Charles.

Il sor­tit. Nong l’en­ten­dit des­cendre l’es­ca­lier, chaque marche, le cla­que­ment de ses chaus­sures — il avait mis ses chaus­sures, il s’é­tait habillé, il s’é­tait recom­po­sé. Charles fonc­tion­nait ain­si : face à l’ef­fon­dre­ment, il se bou­ton­nait. Face au chaos, il rédi­geait un pro­to­cole. Nong savait qu’il rédi­ge­rait quelque chose — un com­mu­ni­qué, un texte, une notice nécro­lo­gique. Charles écri­rait la mort de son père comme il avait écrit le menu du res­tau­rant, avec des anno­ta­tions, des réfé­rences, des notes de bas de page. Et ce serait sa façon de pleurer.

*

Nong chan­gea les draps. Elle ne savait pas pour­quoi — le doc­teur n’a­vait pas dor­mi dans le lit, il était mort dans le fau­teuil, les draps étaient propres. Mais elle chan­gea les draps. Elle reti­ra la housse, la taie d’o­reiller, le drap du des­sous. Elle les plia. Elle en mit des neufs — ami­don­nés, blancs, pliés en trois. Elle bor­da les coins avec la pré­ci­sion géo­mé­trique que le doc­teur exi­geait, les coins en enve­loppe, les angles à qua­rante-cinq degrés, le drap ten­du comme une peau de tam­bour. Puis elle refit le lit, et le lit refait avait l’air d’un lit qui attend quel­qu’un, un lit prêt, un lit ouvert, et Nong sut que per­sonne ne dor­mi­rait plus dans ce lit, que cette chambre res­te­rait vide, que Charles la fer­me­rait et qu’elle devien­drait un sanc­tuaire, un mau­so­lée, une chambre fan­tôme au bout du cou­loir du troi­sième étage.

Elle des­cen­dit.

Le lob­by. Six heures qua­rante-cinq du matin. La lumière tra­ver­sait la porte vitrée et frap­pait le damier en dia­go­nale, comme chaque matin, exac­te­ment comme chaque matin. Les car­reaux blancs brillaient. Les car­reaux noirs absor­baient. Le lustre de Bohême pen­dait, immo­bile, ses pen­de­loques de cris­tal cap­tant la lumière et la frag­men­tant en minus­cules arcs-en-ciel sur le mur oppo­sé — un phé­no­mène que Nong connais­sait par cœur et qui ne se pro­dui­sait qu’entre six heures trente et sept heures, quand le soleil était à l’angle exact, et qui durait une demi-heure, pas plus, avant que le soleil mon­tât trop haut et que les arcs-en-ciel dis­pa­russent comme des fan­tômes au matin.

Nong s’as­sit sur le cana­pé rond.

C’é­tait la pre­mière fois. En vingt-sept ans, elle ne s’é­tait jamais assise sur le cana­pé rond. Le cana­pé rond était le ter­ri­toire des clients, le trône cen­tral du lob­by, le cœur de l’At­lan­ta. Nong pas­sait à côté, Nong le net­toyait, Nong en reti­rait les poils de chat et les miettes de bis­cuit, mais Nong ne s’as­seyait pas des­sus. S’as­seoir sur le cana­pé, c’é­tait fran­chir une ligne, la ligne invi­sible qui sépa­rait ceux qui ser­vaient de ceux qui étaient ser­vis, et Nong n’a­vait jamais fran­chi cette ligne, parce que la ligne, comme les règles du doc­teur et les mémo­ran­dums de Charles, fai­sait par­tie de la struc­ture, de l’ar­chi­tec­ture intime de ce lieu.

Mais ce matin, elle s’assit.

Le cuir était froid. Le cuir était doux. Le cuir sen­tait le vieux — le vieux cuir, la vieille pous­sière, le vieux temps. Nong posa ses mains à plat sur les cous­sins, de chaque côté de ses cuisses, et elle sen­tit sous ses paumes les creux lais­sés par des mil­liers de corps — les diplo­mates, les stars de ciné­ma, la Reine Mère, les hip­pies, les GIs, les back­pa­ckers, les écri­vains, les jour­na­listes, les uni­ver­si­taires néer­lan­dais, tous ces corps qui s’é­taient assis exac­te­ment ici, qui avaient lais­sé leur empreinte dans le cuir, et dont il ne res­tait rien, rien que cette usure, cette dou­ceur, cette mémoire de peau.

Les chats vinrent. Som­chai d’a­bord, le borgne, qui sau­ta sur le cana­pé et se lova contre la cuisse de Nong avec l’au­to­ri­té d’un être qui sait que ce moment est le sien. Puis Piak, la blanche, qui mon­ta sur l’ac­cou­doir et s’ins­tal­la en sphinx. Puis le noir sans nom, qui res­ta sur le sol, à ses pieds, les yeux mi-clos. Puis Lek, le cha­ton, qui esca­la­da le cana­pé en grif­fant le cuir — un bruit que Charles aurait trou­vé into­lé­rable et que Nong trou­va, ce matin-là, parfait.

Le stan­dard télé­pho­nique son­na. Le bour­don­ne­ment ancien, le gré­sille­ment de baké­lite, le bruit d’un monde qui n’exis­tait plus et qui conti­nuait de fonc­tion­ner par la seule force de l’ha­bi­tude. Wan n’é­tait pas encore arri­vée. Nong ne se leva pas. Le télé­phone son­na trois fois, quatre fois, cinq fois, puis s’ar­rê­ta. Puis son­na de nouveau.

Nong se leva. Elle alla décrocher.

— Atlan­ta Hotel, good morning.

— Yes, hel­lo, this is Pie­ter van den Berg. I am cal­ling from Amster­dam. I would like to book my usual room, please. For Octo­ber. Room 28. My wife and I have been coming since 1990.

Nong ouvrit le registre. Elle prit le sty­lo. Elle ins­cri­vit le nom — van den Berg — dans la colonne, à l’encre noire, avec l’é­cri­ture appli­quée qu’elle avait apprise en regar­dant Wan, une écri­ture de ser­vante, une écri­ture sans pré­ten­tion, une écri­ture qui ne dit rien d’autre que ce qu’elle doit dire.

— Room 28. Octo­ber. I have noted it, Mr. van den Berg.

— Thank you. And how is Dr. Henn?

Nong regar­da le lob­by. Le damier. Le lustre. Les chats sur le cana­pé. Le fau­teuil vide du doc­teur, près de la récep­tion, celui dans lequel il lisait le Bang­kok Post, celui dans lequel il l’a­vait regar­dée pour la pre­mière fois en 1974, par-des­sus ses lunettes rondes.

— Same same, dit Nong.

Elle rac­cro­cha. Elle retour­na dans la cui­sine. Elle prit l’a­na­nas. Elle le pela. En spi­rale. Les yeux, un par un, avec la pointe du cou­teau. Le jus. Le presse-agrumes alle­mand. La mani­velle qui grin­çait. Le verre à pied ébré­ché. Trois glaçons.

Elle posa le verre sur le pla­teau d’argent, à côté de la ser­viette pliée en tri­angle, et elle por­ta le pla­teau jus­qu’à la récep­tion, et elle le posa sur le comp­toir, comme chaque matin, comme tou­jours, comme avant.

Cha­pitre 12 — Le damier

Juin. La mous­son revint. Elle revint comme chaque année, sans pré­ve­nir et sans sur­prendre — un ciel qui s’é­pais­sit, une pres­sion qui tombe, un silence d’une seconde, puis le fra­cas. La pluie de Bang­kok n’est pas une pluie. C’est un mur. Un mur d’eau ver­ti­cale qui s’a­bat sur la ville et la trans­forme, en vingt minutes, en archi­pel. Les rues deviennent des rivières. Les trot­toirs deviennent des berges. Les taxis deviennent des barques. Et l’At­lan­ta, au fond de son soi, der­rière ses portes vitrées et ses murs de béton et son jar­din tro­pi­cal, l’At­lan­ta devient une île.

Nong aimait la mous­son. Elle ne l’a­vait jamais dit à per­sonne, mais elle l’ai­mait. Elle aimait le bruit de l’eau sur le toit — un rou­le­ment conti­nu, pro­fond, qui cou­vrait tous les autres bruits, les klaxons, les moteurs, les basses de Nana Pla­za, et qui lais­sait l’hô­tel dans une soli­tude sonore, une bulle de vacarme blanc. Elle aimait l’o­deur — cette odeur de terre mouillée, de béton lavé, de feuilles écra­sées, une odeur de renou­veau, l’o­deur qu’a le monde quand il se net­toie. Elle aimait le spec­tacle de l’eau qui mon­tait dans le soi, cen­ti­mètre par cen­ti­mètre, et qui s’ar­rê­tait — elle s’ar­rê­tait tou­jours — juste avant le seuil de la porte vitrée, comme si un pacte tacite exis­tait entre la mous­son et l’At­lan­ta, un accord ances­tral : tu peux tout inon­der, mais pas ici.

Un mois avait pas­sé depuis la mort du doc­teur. Charles avait rédi­gé la notice nécro­lo­gique — trois pages, tapées à la machine, sur du papier à en-tête de l’At­lan­ta, avec une police de carac­tères que Nong ne connais­sait pas et que Charles appe­lait « Gara­mond, the only civi­li­sed type­face ». La notice avait été enca­drée et accro­chée dans le lob­by, entre la porte du scrip­to­rium et le stan­dard télé­pho­nique. Elle disait que le Dr. Max Henn, fon­da­teur de l’At­lan­ta Hotel, était décé­dé le 14 mai 2002 à l’âge de quatre-vingt-seize ans, et qu’il serait « remem­be­red for his monu­men­tal strength of cha­rac­ter, his unwillin­gness to suf­fer fools and crooks glad­ly and his abi­li­ty to get things done when chea­ting, sloth and fol­ly were all around him ». Nong avait lu la notice. Elle avait com­pris cer­tains mots — strength, cha­rac­ter, fools. Elle n’a­vait pas com­pris crooks, ni sloth, ni fol­ly, mais elle avait sen­ti, dans le rythme de la phrase, dans sa cadence mar­te­lée, la colère de Charles, la colère d’un fils qui écrit pour son père les mots que son père aurait écrits lui-même s’il avait pu, les mots durs, les mots fiers, les mots de quel­qu’un qui ne par­donne pas au monde d’être ce qu’il est.

Klaus était par­ti. Il avait fait sa valise le len­de­main de la mort, comme un homme qui sait que l’his­toire qu’il était venu cher­cher vient de se ter­mi­ner et qu’il n’y a plus rien à gla­ner. Il avait ser­ré la main de Nong — une poi­gnée de main ferme, sèche, de jour­na­liste qui dit au revoir sans sen­ti­men­ta­lisme —, il avait glis­sé un billet de mille bahts dans la poche de son tablier, et il avait dit : « Prends soin de la fosse aux cobras. » Nong avait hoché la tête. Klaus avait pris son taxi. Ses cahiers Clai­re­fon­taine étaient pleins. Son livre ne serait peut-être jamais écrit — les livres des jour­na­listes sont sou­vent des livres pro­mis, pas des livres tenus —, mais les cahiers exis­taient, quelque part, dans un appar­te­ment de Munich ou de Ber­lin, et dans ces cahiers, il y avait des mor­ceaux de l’At­lan­ta, des mor­ceaux de Max Henn, des mor­ceaux de Nong, pré­ser­vés dans l’encre comme des insectes dans l’ambre.

Mar­ga­ret était encore là. Elle avait pro­lon­gé son séjour — trois semaines étaient deve­nues quatre, quatre étaient deve­nues cinq. Elle ne disait pas pour­quoi. Nong ne deman­dait pas. Elles avaient repris leur rou­tine — le matin, Mar­ga­ret au bord de la pis­cine, son roman de poche, son tran­sat numé­ro trois. La mangue en héris­son. Le silence par­ta­gé. Mais quelque chose avait chan­gé dans la qua­li­té de ce silence — il était plus lourd, plus plein, char­gé de la pré­sence de l’ab­sent, de la place vide du doc­teur sur le cana­pé rond, de la chaise vide à la table du res­tau­rant, de la chambre 41 fer­mée à clé au bout du cou­loir du troi­sième étage.

Un après-midi, Mar­ga­ret dit à Nong :

— He was lucky, you know. To have you.

Nong ne répon­dit pas. La chance n’a­vait rien à voir avec ce qui les liait, elle et le doc­teur. La chance est un mot de joueur, un mot de hasard, et rien dans la vie de Nong n’a­vait rele­vé du hasard — tout avait rele­vé de la répé­ti­tion, de l’en­tê­te­ment, de ce geste quo­ti­dien recom­men­cé chaque matin à l’aube, le cou­teau dans l’a­na­nas, la spi­rale, les trois gla­çons, le pla­teau, le damier, le lustre, l’es­ca­lier, la chambre, le potage, la ser­viette, les draps, les fleurs, les chats, encore et encore et encore, jus­qu’à ce que le geste devienne le sens, jus­qu’à ce que la répé­ti­tion devienne l’a­mour, ou quelque chose qui y res­semble assez pour qu’on ne fasse plus la différence.

— Thank you, Mar­ga­ret, dit Nong.

C’é­tait la pre­mière fois qu’elle disait mer­ci à un client. En vingt-huit ans. Mer­ci. Le mot sor­tit de sa bouche comme un caillou long­temps rete­nu — petit, dur, inat­ten­du. Mar­ga­ret le reçut sans rien dire. Elle remit ses lunettes de soleil. Elle rou­vrit son livre. Le mar­tin-pêcheur se posa sur le bou­gain­vil­lier, res­ta une seconde, repartit.

*

Dao vint un dimanche. Le der­nier dimanche de juin. La mous­son bat­tait son plein — le soi était inon­dé, l’eau mon­tait jus­qu’aux che­villes, et Dao arri­va en ôtant ses bas­kets et en mar­chant pieds nus dans l’eau brune, son casque de scoo­ter sous le bras, trem­pée, riant, le Nokia pro­té­gé dans un sac en plas­tique. Elle avait l’air d’un pois­son qui rentre chez lui.

Elle trou­va Nong dans le jar­din, sous l’auvent de tôle, en train de nour­rir les chats. La pluie tam­bou­ri­nait sur la tôle avec un vacarme de machine à coudre géante. Les pal­miers pliaient sous le vent. La pis­cine débor­dait — l’eau de pluie se mêlait à l’eau chlo­rée, la sur­face était cri­blée d’im­pacts, vivante, fré­mis­sante, comme une peau qui frissonne.

— Pa Nong, dit Dao.

Nong leva les yeux. Dao était debout sous la pluie, sans cher­cher à s’a­bri­ter, les che­veux pla­qués sur le visage, le t‑shirt de Chu­la­long­korn col­lé à la peau. Elle ne sou­riait pas. Elle ne fai­sait pas de remarque moqueuse sur les chats, sur l’ab­sence d’as­cen­seur, sur les savons, sur le mémo­ran­dum de Charles. Elle se tenait là, debout, sous la pluie, et elle regar­dait sa tante avec une expres­sion que Nong ne lui connais­sait pas — une expres­sion de gra­vi­té, de recon­nais­sance, de com­pré­hen­sion tar­dive, l’ex­pres­sion de quel­qu’un qui vient de sai­sir quelque chose qui était sous ses yeux depuis tou­jours et qu’elle n’a­vait jamais vu.

— J’ai appris, pour le doc­teur, dit Dao.

— Oui.

— Ça va, Pa Nong ?

— Ça va.

Dao s’as­sit sous l’auvent. Elle posa son casque. Elle regar­da les chats man­ger. Som­chai, Piak, le noir, Lek, et trois autres que Nong avait recueillis depuis jan­vier — des chats du soi, des chats de la mous­son, des chats de per­sonne deve­nus des chats de l’At­lan­ta. Dao ne dit rien. Elle regar­da. Elle écou­ta la pluie. Elle sen­tit l’o­deur du chlore et du fran­gi­pa­nier et de la terre mouillée. Et elle ne sor­tit pas son téléphone.

Elles res­tèrent assises côte à côte, la tante et la nièce, sous la tôle, dans le vacarme de la mous­son, avec les chats à leurs pieds et la pis­cine qui débor­dait et le jar­din qui ployait et l’hô­tel gris qui se dres­sait der­rière elles, mas­sif, têtu, inchan­gé, un bloc de béton et de mémoire plan­té au fond d’un soi de Sukhum­vit comme un récif dans la mer.

*

Le len­de­main matin, Nong se leva à cinq heures qua­rante-cinq. Comme chaque matin. Elle enfi­la sa tenue — la blouse bleue, le pan­ta­lon noir, les pieds nus. Elle tra­ver­sa le cou­loir du per­son­nel, pas­sa devant la chambre de Wan, qui dor­mait encore, pas­sa devant la réserve, entra dans la cuisine.

L’a­na­nas. Rat­cha­bu­ri. Petit, dense, chair presque orange.

Elle le pela. En spi­rale. Les yeux, un par un, avec la pointe du cou­teau. Le presse-agrumes alle­mand. La mani­velle. Le jus — épais, mous­seux, d’un jaune presque indé­cent. Le linge. Le verre à pied ébré­ché. Trois glaçons.

Elle posa le verre sur le pla­teau. La ser­viette pliée en tri­angle. Elle sou­le­va le pla­teau — il n’é­tait pas en argent, il n’a­vait jamais été en argent, mais il était le pla­teau d’argent, et il le serait tou­jours, parce que le Dr. Henn l’a­vait dit, et que ce que le Dr. Henn avait dit ne mou­rait pas.

Elle tra­ver­sa le lobby.

La lumière du matin entrait par les portes vitrées. Le damier brillait. Les car­reaux blancs cap­taient la lumière. Les car­reaux noirs la gar­daient. Le lustre de Bohême pen­dait, immo­bile, et les pre­mières lueurs du soleil tou­chaient ses pen­de­loques, et les arcs-en-ciel minus­cules appa­rais­saient sur le mur, comme chaque matin entre six heures trente et sept heures, ponc­tuels, fidèles, éphémères.

Les chats dor­maient sur le cana­pé rond. Som­chai contre la cuisse de bronze du bas­set en sta­tue. Piak sur l’ac­cou­doir. Lek lové dans le creux du cous­sin cen­tral, à la place exacte où le Dr. Henn s’asseyait.

La notice nécro­lo­gique était accro­chée au mur, dans son cadre doré. Le stan­dard télé­pho­nique bour­don­nait. Le scrip­to­rium atten­dait, avec ses bureaux à cylindre et son papier à lettres et ses crayons taillés. Le tourne-disque était fer­mé — Nong l’ou­vri­rait plus tard, elle met­trait Noël Coward, comme tou­jours, parce que Charles avait dit Noël Coward et que ce que Charles disait avait force de loi, même quand Charles était à Birmingham.

Nong posa le pla­teau sur le comp­toir de la récep­tion. Elle redres­sa le vase d’or­chi­dées — lun­di, orchi­dées blanches. Elle essuya une trace de pous­sière sur le comp­toir. Elle ajus­ta le registre.

Puis elle se tint debout, au milieu du lob­by, sur le damier noir et blanc.

Elle était exac­te­ment au centre. Un pied sur un car­reau noir, un pied sur un car­reau blanc. L’é­qui­libre. La lisière. Le seuil entre deux mondes — celui d’a­vant et celui d’a­près, celui du doc­teur et celui de Charles, celui de 1952 et celui de 2002, celui des cobras et celui des chats, celui des diplo­mates et celui des back­pa­ckers, celui de l’hé­roïne et celui du jasmin.

Le ven­ti­la­teur tour­nait. Bang­kok com­men­çait à gron­der au-delà du soi — les pre­miers moteurs, les pre­miers klaxons, les pre­miers ven­deurs de nouilles avec leur cla­quette de bam­bou. Le Sky­train pas­sait quelque part au-des­sus, un mur­mure élec­trique, le son du monde nou­veau qui glis­sait au-des­sus du monde ancien sans le toucher.

Un chat pas­sa. Lek. Il tra­ver­sa le damier en dia­go­nale, ses pattes silen­cieuses posées alter­na­ti­ve­ment sur le noir et le blanc, avec l’as­su­rance d’un être qui ne fait aucune dif­fé­rence entre les deux, qui n’a jamais fait aucune dif­fé­rence, qui ne sait même pas que les car­reaux sont de deux cou­leurs, parce que les chats voient le monde comme il est, pas comme on l’a peint.

Nong le regar­da pas­ser. Elle sou­rit. Le sou­rire mini­mal, le sou­rire d’I­san, le sou­rire qui n’at­teint les yeux que lors­qu’il est vrai. Puis elle ajus­ta sa blouse, redres­sa ses épaules, et retour­na dans la cui­sine pré­pa­rer le petit-déjeu­ner, parce que les clients allaient des­cendre, et que les clients avaient faim, et que l’At­lan­ta — cet endroit impro­bable, absurde, magni­fique, ce labo­ra­toire à ser­pents deve­nu hôtel, cette fosse aux cobras deve­nue pis­cine, ce bloc de béton deve­nu sanc­tuaire — l’At­lan­ta continuait.

L’hô­tel respirait.

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Cha­pitre 5 — Klaus

Il arri­va un jeu­di de décembre, par le vol de Franc­fort, avec deux valises, un sac en ban­dou­lière bour­ré de cahiers et une barbe de trois jours qui lui don­nait l’air d’un homme qui a ces­sé de se sou­cier de son appa­rence depuis suf­fi­sam­ment long­temps pour que cette négli­gence soit deve­nue un style. Klaus Gru­ner, soixante-sept ans, jour­na­liste — ancien jour­na­liste, pré­ci­sait-il, car il avait quit­té le Süd­deutsche Zei­tung en 1998 et n’a­vait plus écrit une ligne publiée depuis, ce qui, dans son esprit, ne fai­sait pas de lui un ancien jour­na­liste mais un jour­na­liste en jachère, un jour­na­liste dont le sol se repo­sait en atten­dant la pro­chaine récolte.

Nong le connais­sait. Pas bien — per­sonne ne connais­sait Klaus bien, Klaus était un homme dont la sur­face était si épaisse qu’on ne savait jamais si elle cachait une pro­fon­deur ou un vide —, mais elle le connais­sait depuis les années 70. Il fai­sait par­tie de ces gens qui avaient tra­ver­sé l’At­lan­ta comme des comètes, appa­rais­sant une semaine, dis­pa­rais­sant six mois, réap­pa­rais­sant un soir sans pré­ve­nir avec une che­mise hawaïenne et une his­toire invrai­sem­blable sur un coup d’É­tat au Laos ou une inon­da­tion au Ban­gla­desh. Klaus avait cou­vert l’A­sie du Sud-Est pen­dant trente ans. Il avait été à Sai­gon en 75, à Phnom Penh en 79, à Ran­goon en 88. Il avait dor­mi dans des hôtels bien pires que l’At­lan­ta et dans quelques-uns qui étaient meilleurs, et il reve­nait tou­jours ici, au fond du Soi 2, parce que — disait-il — c’é­tait le seul endroit à Bang­kok où l’on pou­vait boire une bière sans qu’une fille de vingt ans vous pro­pose de vous accom­pa­gner dans votre chambre.

— Nong ! cria-t-il en entrant dans le lob­by, les bras écar­tés, comme s’il retrou­vait une parente.

Nong sou­rit. Avec Klaus, elle sou­riait. Pas un grand sou­rire — Nong ne fai­sait jamais de grands sou­rires, son visage n’é­tait pas construit pour l’emphase — mais un sou­rire vrai, un mou­ve­ment des lèvres qui attei­gnait les yeux, ce qui, chez Nong, était l’é­qui­valent d’une stan­ding ovation.

Il s’ins­tal­la au scrip­to­rium. C’é­tait sa place — le deuxième bureau à cylindre en par­tant de la gauche, celui dont le tiroir cen­tral fer­mait mal et dont le sous-main en cuir vert était cra­que­lé comme une terre assé­chée. Il ouvrit son sac, en sor­tit les cahiers — des cahiers Clai­re­fon­taine à cou­ver­ture bleue, un for­mat qu’il ache­tait en France lors de ses escales à Paris et qu’il empor­tait par­tout comme d’autres emportent des talis­mans —, les empi­la sur le bureau, dévis­sa le capu­chon de son sty­lo, et res­ta immo­bile un moment, le sty­lo en l’air, regar­dant le lob­by par-des­sus la cloi­son basse du scriptorium.

— Je vais écrire un livre, dit-il à Nong.

Il par­lait thaï. Un thaï approxi­ma­tif, mâché, plein de tons faux et de mots inven­tés, mais un thaï vivant, un thaï de mar­ché et de bar, un thaï qui sen­tait la bière et la rue. Il l’a­vait appris dans les années 70, en même temps que le khmer et le viet­na­mien, parce que Klaus était de ces gens qui croient qu’on ne com­prend un pays que dans sa langue, et qui ont raison.

— Sur le doc­teur, ajouta-t-il.

Nong ne répon­dit pas. Elle conti­nua de dis­po­ser les orchi­dées dans le vase de la récep­tion — c’é­tait ven­dre­di demain, mais elle pré­pa­rait tou­jours les fleurs la veille, parce que les orchi­dées avaient besoin d’une nuit pour trou­ver leur posi­tion dans le vase, comme les gens ont besoin d’une nuit pour trou­ver leur posi­tion dans un lit nouveau.

— Tu savais qu’il avait tra­vaillé pour les ser­vices secrets ? dit Klaus.

Nong savait. Pas les détails — les détails appar­te­naient à un monde qu’elle ne fré­quen­tait pas, un monde de docu­ments clas­si­fiés et de conver­sa­tions dans des bureaux fer­més — mais elle savait, de cette façon ins­tinc­tive dont les domes­tiques savent les choses sur leurs maîtres, par accu­mu­la­tion de frag­ments, de silences, de regards inter­cep­tés. Le Dr. Henn avait eu une vie avant l’At­lan­ta. Une vie pleine de pays, de guerres, de noms qu’il pro­non­çait par­fois dans son som­meil quand Nong pas­sait devant sa chambre la nuit — des noms alle­mands, des noms anglais, des noms indiens. Bika­ner. Ber­lin. Prague. Des noms qui étaient comme des cica­trices sonores, les traces d’une exis­tence que l’hô­tel avait recou­verte comme la jungle recouvre les ruines.

— Bri­tish intel­li­gence, dit Klaus. Pen­dant la guerre. Contre les nazis. Et après la guerre aus­si. Avec les Amé­ri­cains. OSS, puis CIA. Tout le monde fai­sait du ren­sei­gne­ment à Bang­kok dans les années 50. C’é­tait la capi­tale des espions. Et Max était au milieu de tout ça.

Il but une gor­gée de Sin­gha. Il avait com­man­dé la bière dès son arri­vée, avant même de mon­ter sa valise, avant même de deman­der le numé­ro de sa chambre, avec la prio­ri­té ins­tinc­tive d’un homme pour qui la bière n’est pas un plai­sir mais un carburant.

— Et Jim Thomp­son, dit Klaus.

Le nom res­ta sus­pen­du dans l’air du lob­by, entre le lustre de Bohême et le cana­pé rond, comme une par­ti­cule de pous­sière dans un rayon de lumière. Jim Thomp­son. Nong connais­sait ce nom. Tout le monde à Bang­kok connais­sait ce nom — l’A­mé­ri­cain, l’an­cien espion, l’homme qui avait relan­cé l’in­dus­trie de la soie thaï­lan­daise, l’homme qui avait construit cette mai­son extra­or­di­naire au bord du klong, cette mai­son qui était main­te­nant un musée, l’homme qui avait dis­pa­ru un dimanche de Pâques 1967 dans les Came­ron High­lands de Malai­sie et qu’on n’a­vait jamais retrouvé.

— Max et Jim étaient amis, dit Klaus. Très proches. Ils avaient ça en com­mun — le ren­sei­gne­ment, l’a­ven­ture, Bang­kok, les femmes thaï­lan­daises, le goût des choses belles. Jim venait sou­vent à l’At­lan­ta. Ils buvaient ensemble au bord de la pis­cine. La fosse aux cobras. Deux anciens espions au bord d’une fosse aux cobras. Tu ima­gines les conversations.

Nong ima­gi­nait. Ou plu­tôt, elle n’i­ma­gi­nait pas — elle voyait. Elle voyait les deux hommes assis sur les tran­sats, dans la lumière de fin d’a­près-midi, avec les pal­miers et les fran­gi­pa­niers et le bleu pro­fond de la pis­cine, elle les voyait parce qu’elle avait vu le Dr. Henn assis à cet endroit exact des cen­taines de fois, et qu’il suf­fi­sait d’a­jou­ter un deuxième homme, un Amé­ri­cain, pour que la scène prenne vie.

— Et quand Jim a dis­pa­ru, dit Klaus en bais­sant la voix, Max n’a plus été le même.

Il se pen­cha vers Nong. Ses yeux — des yeux gris, fati­gués, des yeux de jour­na­liste qui ont vu trop de choses et qui conti­nuent de regar­der par habi­tude pro­fes­sion­nelle — brillaient d’une lueur que Nong connais­sait. C’é­tait la lueur de l’his­toire. La lueur de l’homme qui tient un fil et qui veut voir où il mène.

— Il y a des gens qui disent que Max savait quelque chose. Sur la dis­pa­ri­tion. Quelque chose qu’il n’a jamais dit.

— Le doc­teur ne par­lait pas beau­coup, dit Nong.

C’é­tait la véri­té. Et c’é­tait aus­si une façon de fer­mer la conver­sa­tion, de la refer­mer comme on referme un tiroir dont on ne veut pas voir le conte­nu, parce que le conte­nu appar­tient à quel­qu’un d’autre, à un temps d’a­vant, à un monde d’a­vant, et que Nong avait appris, en vingt-sept ans de ser­vice, que cer­tains tiroirs doivent res­ter fer­més pour que la mai­son tienne debout.

Klaus sou­rit. Il com­pre­nait. Il nota quelque chose dans son cahier Clai­re­fon­taine, refer­ma le capu­chon de son sty­lo, et finit sa bière.

*

Les jours sui­vants, Klaus s’ins­tal­la dans la rou­tine de l’At­lan­ta avec l’ai­sance d’un homme qui a dor­mi dans mille hôtels et qui sait que le secret du bien-être, en voyage, n’est pas le confort mais la répé­ti­tion. Il se levait à sept heures, pre­nait son café au res­tau­rant — un café thaï, fort, sucré, ser­vi dans un verre, pas dans une tasse, car Klaus mépri­sait les tasses —, puis s’ins­tal­lait au scrip­to­rium jus­qu’à midi. Il écri­vait. Il écri­vait avec une len­teur métho­dique, rem­plis­sant les pages des cahiers Clai­re­fon­taine d’une écri­ture ser­rée, incli­née, presque illi­sible, qui res­sem­blait à du bar­be­lé cou­ché. L’a­près-midi, il des­cen­dait au bord de la pis­cine avec une Sin­gha et un livre — tou­jours un livre sur la Thaï­lande, tou­jours un livre en alle­mand, des titres que Nong ne pou­vait pas déchif­frer mais dont elle recon­nais­sait les cou­ver­tures, usées, cor­nées, anno­tées au crayon.

Il par­lait aux gens. C’é­tait sa nature — Klaus par­lait aux gens comme d’autres res­pirent, sans effort, sans inten­tion par­ti­cu­lière, par néces­si­té bio­lo­gique. Il par­lait à Mar­ga­ret, qui le trou­vait char­mant et un peu trop curieux. Il par­lait à Wan, la récep­tion­niste, qui lui racon­tait des potins sur les clients avec une gour­man­dise de com­mère. Il par­lait à Lung, le vieux por­tier, qui ne répon­dait presque jamais mais qui hochait la tête avec une sagesse de sphinx. Et il par­lait à Nong.

Il lui posait des ques­tions. Pas des ques­tions directes — Klaus n’é­tait pas un homme direct, mal­gré les appa­rences — mais des ques­tions laté­rales, des ques­tions qui appro­chaient leur sujet en spi­rale, comme un rapace qui tourne au-des­sus de sa proie avant de plon­ger. Il deman­dait à Nong com­ment on pré­pa­rait le som tam. Il deman­dait à Nong où elle ache­tait ses orchi­dées. Il deman­dait à Nong si le ven­ti­la­teur de la chambre 12 avait tou­jours fait ce bruit. Et puis, au milieu d’une phrase sur les orchi­dées ou le ven­ti­la­teur, il glis­sait un nom — Max, Jim, Muk­da, Bika­ner — et il regar­dait la réac­tion de Nong, il guet­tait le fré­mis­se­ment, le chan­ge­ment de ton, le mot qui ne venait pas.

Nong n’é­tait pas dupe. Elle avait ser­vi des gens toute sa vie, et ser­vir des gens, c’est apprendre à lire leurs inten­tions comme on lit un menu — entre les lignes, dans les blancs, dans ce qui n’est pas écrit. Klaus vou­lait quelque chose. Klaus vou­lait l’his­toire du Dr. Henn, pas l’his­toire offi­cielle, pas l’his­toire que Charles racon­tait aux jour­na­listes de CNN et du Washing­ton Post — l’his­toire du chi­miste prus­sien, de l’an­ti­ve­nin de cobra, du maha­ra­ja de Bika­ner —, mais l’autre his­toire, l’his­toire sou­ter­raine, l’his­toire des tiroirs fermés.

Et Nong se deman­dait, en cou­pant ses orchi­dées, en pelant ses ana­nas, en nour­ris­sant les chats dans le jar­din au cré­pus­cule, si cer­tains tiroirs ne devaient pas, après tout, être ouverts. Non pas pour Klaus. Non pas pour le livre. Mais pour elle. Pour que les choses qu’elle por­tait depuis vingt-sept ans puissent enfin se poser quelque part, sur une page, dans un cahier bleu, et ces­ser de peser.

Cha­pitre 6 — Noël à l’Atlanta

Charles arri­va le 22 décembre, par le vol de Londres via Dubaï. Nong le sut avant de le voir — elle enten­dit ses chaus­sures sur le damier, ce cla­que­ment net, auto­ri­taire, qui n’ap­par­te­nait qu’à lui et qui annon­çait, comme un rou­le­ment de tam­bour, l’en­trée en vigueur d’un régime d’exi­gences dont l’in­ten­si­té allait crois­sant à mesure que les fêtes approchaient.

Il ins­pec­ta le lob­by. Il ins­pec­ta le res­tau­rant. Il ins­pec­ta les chambres, une par une, avec un bloc-notes et un sty­lo, cochant des cases, notant des défauts, s’ar­rê­tant devant chaque détail comme un com­mis­saire-pri­seur devant un lot sus­pect. La tache sur le mur du cou­loir du deuxième étage — inac­cep­table. Le joint du robi­net de la chambre 17 — à chan­ger. La posi­tion du pan­neau « House Rules » dans l’es­ca­lier — déca­lée de trois cen­ti­mètres vers la gauche. Nong le sui­vait deux pas der­rière, en silence, avec l’ha­bi­tude de ces tour­nées d’ins­pec­tion qui étaient, pour Charles, ce que la prière du matin est pour un moine — un acte de foi, une réaf­fir­ma­tion quo­ti­dienne de son enga­ge­ment envers un ordre dont il était le seul gardien.

— Le menu a été cor­ri­gé ? deman­da-t-il en entrant dans le restaurant.

— Oui, dit Nong.

— Le pad thai ?

— Oui.

— Mon­trez-moi.

Nong alla cher­cher le menu. Charles l’ou­vrit à la page du pad thai, chaus­sa ses lunettes de lec­ture — des demi-lunes en écaille, iden­tiques à celles de son père —, et lut l’an­no­ta­tion à voix haute, len­te­ment, comme un avo­cat lit un article de loi devant un tri­bu­nal. L’an­no­ta­tion fai­sait quinze lignes. Elle expli­quait l’o­ri­gine du pad thai — un plat rela­ti­ve­ment récent dans la gas­tro­no­mie thaï­lan­daise, pro­mu par le pre­mier ministre Phi­bun­song­kh­ram dans les années 40 comme sym­bole du natio­na­lisme culi­naire —, sa com­po­si­tion, ses variantes régio­nales, et son sta­tut para­doxal de plat « tra­di­tion­nel » qui n’é­tait en réa­li­té qu’une inven­tion poli­tique. Charles avait ajou­té, en note de bas de page, une réfé­rence à un article du Jour­nal of the Royal Ins­ti­tute of Thailand.

— Good, dit-il. Mais il faut chan­ger « natio­na­liste » par « natio­na­li­sant ». Le pad thai n’est pas natio­na­liste. Il est natio­na­li­sant. La nuance est importante.

Nong hocha la tête. Elle chan­ge­rait « natio­na­liste » par « natio­na­li­sant ». Elle ne savait pas ce que « natio­na­li­sant » signi­fiait. Cela n’a­vait pas d’im­por­tance. Ce qui avait de l’im­por­tance, c’est que Charles le savait, et que Charles avait rai­son, car Charles avait tou­jours rai­son sur les mots, comme son père avait tou­jours rai­son sur les glaçons.

*

Le soir de Noël, Nong dres­sa la grande table du res­tau­rant. Nappe blanche — la vraie, la nappe en lin, pas la nappe en coton des jours ordi­naires. Cou­verts en étain — ceux qui res­taient, ceux qui avaient sur­vé­cu aux années sombres. Verres à pied, dépa­reillés mais propres, étin­ce­lants. Orchi­dées au centre — blanches, avec une branche de jas­min, parce que c’é­tait un soir entre un ven­dre­di et un dimanche et que Nong avait déci­dé, pour l’oc­ca­sion, de mélan­ger les fleurs, une liber­té qu’elle ne se serait jamais per­mise en pré­sence du Dr. Henn mais qu’elle s’au­to­ri­sait main­te­nant que le Dr. Henn ne des­cen­dait presque plus et que les règles, comme les murs, com­men­çaient à se fissurer.

Ils étaient neuf à table. Charles, en cos­tume sombre, che­mise blanche, pas de cra­vate — la seule conces­sion qu’il fai­sait à la cha­leur tro­pi­cale. Mar­ga­ret, en robe de lin bleu pâle, les che­veux rete­nus par une bar­rette en nacre. Klaus, en che­mise hawaïenne — une pro­vo­ca­tion muette que Charles absor­ba avec un haus­se­ment de sour­cil. Wan, la récep­tion­niste, qui avait tro­qué son uni­forme contre un sarong en soie vio­lette. Lung, le vieux por­tier, en che­mise blanche bou­ton­née jus­qu’au col, raide comme un sol­dat au garde-à-vous. Deux clients néer­lan­dais, un couple d’u­ni­ver­si­taires d’Am­ster­dam qui venaient depuis douze ans et qui par­laient de l’At­lan­ta avec la fer­veur des conver­tis. Et Som­chart, le cui­si­nier, qui avait refu­sé de s’as­seoir à table pen­dant vingt minutes avant de céder aux ins­tances de Charles, car Charles, en dépit de toute sa rigi­di­té, avait une idée pré­cise de ce qu’é­tait Noël à l’At­lan­ta, et cette idée incluait que tout le monde mange ensemble, le per­son­nel et les clients, les Thaïs et les farangs, sans distinction.

Nong ne s’as­sit pas. Elle ser­vit. C’é­tait son choix, pas celui de Charles — Charles lui avait dit de s’as­seoir, mais elle avait décli­né avec ce sou­rire infime qui signi­fiait : non, mer­ci, ma place est debout, ma place est entre la cui­sine et la table, ma place est dans le mou­ve­ment, pas dans l’im­mo­bi­li­té. Ser­vir était son lan­gage. Chaque plat posé devant un convive était une phrase. Le tom kha gai pour Mar­ga­ret — une phrase douce, cré­meuse, par­fu­mée au galan­ga et à la citron­nelle, une phrase qui disait : je sais ce que tu aimes. Le pad thai pour Klaus — une phrase copieuse, un peu trop épi­cée, une phrase qui disait : je te connais, vieux renard, tu manges trop vite et tu bois trop. Le potage pour le Dr. Henn — mais le Dr. Henn n’é­tait pas encore descendu.

Charles mon­ta le cher­cher. L’at­tente dura cinq minutes, peut-être dix. Le silence autour de la table avait la tex­ture d’un tis­su fra­gile que per­sonne n’o­sait frois­ser. Les Néer­lan­dais regar­daient leurs assiettes. Mar­ga­ret regar­dait la porte. Klaus tour­nait son verre de vin entre ses doigts — du vin, pas de la bière, parce que c’é­tait Noël et que même Klaus recon­nais­sait que cer­taines occa­sions exigent un chan­ge­ment de carburant.

Puis le Dr. Henn parut.

Il por­tait un cos­tume. Un vieux cos­tume en lin crème, trop large main­te­nant — il avait mai­gri, il mai­gris­sait sans cesse, comme si son corps se reti­rait de lui-même, se contrac­tait, se rédui­sait à l’es­sen­tiel —, avec une cra­vate en soie bleue que Nong lui avait nouée une heure plus tôt, dans sa chambre, pen­dant qu’il regar­dait par la fenêtre en par­lant de Ber­lin. Il s’ap­puyait sur sa canne à tête de dra­gon. Charles le tenait par le coude, avec une déli­ca­tesse sur­pre­nante chez un homme si raide, une déli­ca­tesse qui tra­his­sait quelque chose que Charles ne mon­trait jamais — la peur. La peur de voir son père tom­ber. La peur de voir son père dis­pa­raître. La peur de res­ter seul avec un hôtel, un damier, un lustre, et trente chats.

Le Dr. Henn s’as­sit à sa place — le bout de la table, face à la porte, comme tou­jours. Nong posa devant lui le potage. Un potage de courge but­ter­nut, épi­cé au gin­gembre et au cur­cu­ma, velou­té, d’un orange pro­fond. C’é­tait le plat qu’il aimait dans les années 70 — le plat qu’il deman­dait les soirs d’hi­ver, quand il n’y avait pas d’hi­ver à Bang­kok mais qu’il fai­sait sem­blant, parce que le Dr. Henn avait besoin de sai­sons, avait besoin de croire qu’il exis­tait un temps pour la soupe et un temps pour la salade, un temps pour le man­teau et un temps pour la che­mise, même sous les tro­piques, même à dix degrés du cercle.

Il regar­da le potage. Il regar­da la table. Il regar­da les visages autour de lui — ces visages qu’il ne recon­nais­sait peut-être pas, ou qu’il recon­nais­sait à moi­tié, comme on recon­naît un pay­sage vu en rêve, fami­lier mais déca­lé, légè­re­ment flou sur les bords.

Il leva son verre. Sa main trem­blait. Le vin — du vin rouge, un vin que Charles avait fait venir de quelque part, un vin sans impor­tance, le geste seul comp­tait — oscil­la dans le verre comme un pen­dule minuscule.

Il dit quelque chose. En alle­mand. Nong ne com­prit pas les mots, mais elle com­prit le ton — un ton de céré­mo­nie, un ton de dis­cours, le ton d’un homme qui a fait des toasts toute sa vie, devant des maha­ra­jas, des diplo­mates, des géné­raux, des espions, et qui fait ce toast-ci avec la même gra­vi­té, même si les convives ne sont qu’un pro­fes­seur de droit, une ensei­gnante cali­for­nienne, un vieux jour­na­liste, deux uni­ver­si­taires néer­lan­dais, une récep­tion­niste, un por­tier, un cui­si­nier et une femme de chambre d’Isan.

Il man­gea trois cuille­rées de potage. Puis il repo­sa la cuillère et fer­ma les yeux.

Mar­ga­ret pleu­rait. Pas avec bruit — avec dis­cré­tion, avec cette rete­nue que les femmes qui voyagent seules apprennent très tôt, cette façon de pleu­rer qui ne dérange per­sonne et qui ne demande rien. Ses larmes cou­laient sur ses joues tan­nées et tom­baient sur la nappe en lin sans faire de bruit.

Klaus rem­plit les verres. Som­chart appor­ta le plat sui­vant — un cur­ry mas­sa­man, riche, par­fu­mé, dont l’o­deur de car­da­mome et de can­nelle enva­hit la salle et recou­vrit, un ins­tant, la tristesse.

Nong alla dans la cui­sine cher­cher le des­sert — du riz gluant à la mangue, khao niao mamuang, le des­sert qu’elle pré­pa­rait mieux que per­sonne car c’é­tait le des­sert de son enfance, le des­sert d’I­san, le des­sert que sa mère fai­sait le jour de Song­kran avec les pre­mières mangues de la sai­son — et en pas­sant par le lob­by elle enten­dit, venant du vieux tourne-disque que Charles avait fait répa­rer l’an­née pré­cé­dente, la voix de Noël Coward chan­ter quelque chose de doux, de lent, de ter­ri­ble­ment anglais, une chan­son qui par­lait de voyages et de mers loin­taines et de gens qu’on ne rever­ra pas, et Nong s’ar­rê­ta une seconde au milieu du damier, entre un car­reau noir et un car­reau blanc, avec le pla­teau de khao niao mamuang dans les mains et les néons de Sukhum­vit qui cli­gno­taient au-delà de la porte vitrée, et elle pen­sa que c’é­tait un bon Noël, que c’é­tait peut-être le der­nier bon Noël, et elle reprit sa marche vers le restaurant.

Cha­pitre 7 — Dao

Elle arri­vait sur un scoo­ter rose. Un Hon­da Click, le modèle que toutes les étu­diantes de Chu­la­long­korn condui­saient, avec un auto­col­lant Hel­lo Kit­ty sur le garde-boue et un rétro­vi­seur fen­du que Nong lui deman­dait de faire répa­rer depuis six mois et que Dao ne fai­sait pas répa­rer parce que, disait-elle, elle n’a­vait besoin de voir que devant elle, pas der­rière, une phrase qui résu­mait assez bien la dif­fé­rence entre la tante et la nièce.

Dao avait vingt ans. Elle était la fille de la sœur cadette de Nong, Lek, res­tée à Isan, dans le vil­lage, avec un mari qui répa­rait des motos et quatre enfants dont Dao était l’aî­née. Dao avait quit­té Isan à dix-sept ans, sur une bourse, pour étu­dier les sciences poli­tiques à Chu­la­long­korn — la meilleure uni­ver­si­té de Thaï­lande, le genre d’en­droit où les enfants d’I­san n’al­laient pas, sauf ceux qui étaient si brillants qu’au­cun obs­tacle ne pou­vait les arrê­ter, et Dao était de ceux-là. Nong l’a­vait regar­dée gran­dir lors de ses rares visites au vil­lage — une gamine silen­cieuse, sérieuse, qui lisait des livres pen­dant que les autres enfants jouaient dans la pous­sière, et qui avait dit un jour, à douze ans, une phrase que Nong n’a­vait jamais oubliée : « Pa Nong, pour­quoi tu tra­vailles dans un hôtel pour les farangs au lieu de tra­vailler pour toi ? »

Nong n’a­vait pas répon­du. C’é­tait une ques­tion qui n’a­vait pas de réponse, ou qui en avait trop, ce qui reve­nait au même.

Dao venait aider à l’At­lan­ta cer­tains week-ends — pas par obli­ga­tion, pas vrai­ment par amour non plus, mais par une curio­si­té mêlée de pitié qui aga­çait Nong sans qu’elle sût exac­te­ment pour­quoi. Dao regar­dait l’hô­tel comme on regarde un dino­saure dans un musée — avec un inté­rêt théo­rique, une fas­ci­na­tion de sur­face, et la cer­ti­tude abso­lue que la chose expo­sée appar­tient à un monde révo­lu. Elle pre­nait des pho­tos avec son télé­phone por­table — un Nokia 3310, le der­nier modèle, qu’elle mani­pu­lait avec une dex­té­ri­té qui sidé­rait Nong — et les envoyait à ses amies avec des com­men­taires que Nong ne lisait pas mais dont elle devi­nait la teneur : « Regar­dez cet endroit, c’est fou, c’est comme un film. »

Ce same­di de jan­vier, Dao gara son scoo­ter rose der­rière le bâti­ment, accro­cha son casque au gui­don, et entra par la porte de ser­vice. Elle por­tait un jean, un t‑shirt de l’u­ni­ver­si­té — blanc, avec l’é­cus­son de Chu­la­long­korn en rouge et or —, et des bas­kets neuves qui coui­naient sur le damier du lob­by. Nong la regar­da tra­ver­ser le hall et pen­sa, comme chaque fois, que Dao mar­chait sur le damier comme si les car­reaux n’exis­taient pas, comme si le sol n’é­tait qu’un sol, un plan hori­zon­tal ordi­naire, sans his­toire, sans mémoire, sans charge. Les jeunes mar­chaient comme ça. Les jeunes mar­chaient sur le monde comme sur un trottoir.

— Sawa­dee ka, Pa Nong.

— Tu es en retard.

— Le trafic.

Le tra­fic. Bang­kok, en jan­vier 2002, était une ville de sept mil­lions d’ha­bi­tants, douze mil­lions si l’on comp­tait les ban­lieues, et le tra­fic était le sujet de conver­sa­tion natio­nal, le grand uni­fi­ca­teur, la seule chose sur laquelle les riches et les pauvres, les moines et les pros­ti­tuées, les pro­fes­seurs et les chauf­feurs de tuk-tuk étaient una­ni­me­ment d’ac­cord : le tra­fic était insup­por­table. Le Sky­train — le BTS, inau­gu­ré trois ans plus tôt — avait amé­lio­ré les choses pour ceux qui vivaient le long de Sukhum­vit et de Silom, mais pour les autres, pour la majo­ri­té, Bang­kok res­tait un enfer cli­ma­ti­sé sur roues, un embou­teillage de dix heures par jour auquel on finis­sait par s’ha­bi­tuer comme on s’ha­bi­tue à une mala­die chronique.

— Je te donne les chambres du troi­sième, dit Nong.

— Com­bien ?

— Six.

Dao gri­ma­ça. Six chambres, c’é­tait une heure et demie de tra­vail — les lits, les ser­viettes, les sols, les salles de bain, les savons. Dao détes­tait les savons. Les savons de l’At­lan­ta étaient des petits savons blancs, rec­tan­gu­laires, enve­lop­pés dans du papier por­tant le logo de l’hô­tel — un logo art déco, noir et or, que Charles avait des­si­né lui-même —, et chaque savon devait être pla­cé dans la salle de bain à un endroit pré­cis, à côté du lava­bo, paral­lèle au bord, avec le logo visible. Charles avait inclus un sché­ma dans le mémorandum.

— Pa Nong, dit Dao en mon­tant l’es­ca­lier, les bras char­gés de draps. Pour­quoi il y a pas d’ascenseur ?

— Parce qu’il n’y a pas d’ascenseur.

— Mais pourquoi ?

— Parce que le doc­teur n’a pas vou­lu d’ascenseur.

— Pour­quoi il n’a pas vou­lu d’ascenseur ?

Nong ne répon­dit pas. La vraie réponse — parce que le Dr. Henn croyait que les ascen­seurs étaient des machines de paresse, que mon­ter un esca­lier était un acte de digni­té, que le corps devait tra­vailler pour méri­ter sa chambre — était une réponse que Dao n’au­rait pas com­prise, ou qu’elle aurait com­prise et reje­tée, ce qui était pire.

*

À la pause, elles s’as­sirent dans le jar­din. Nong avait pré­pa­ré du som tam — la recette d’I­san, la vraie, avec la papaye verte râpée au mor­tier, les cre­vettes séchées, les caca­huètes, le piment, le citron vert, le sucre de palme, la sauce de pois­son. Elle avait ajou­té des crabes de rizière salés, parce que c’é­tait comme ça qu’on le fai­sait au vil­lage, et parce que les crabes de rizière salés étaient la made­leine de Nong, le goût qui la rame­nait ins­tan­ta­né­ment dans la cui­sine de sa mère, à Udon Tha­ni, à l’âge de huit ans, quand le monde était une rizière et un ciel et rien d’autre.

Dao man­gea. Elle man­gea vite, comme les étu­diants mangent — sans céré­mo­nie, sans atten­tion, avec la vora­ci­té d’un corps de vingt ans qui brûle tout ce qu’on lui donne. Elle avait son Nokia dans la main gauche et sa four­chette dans la main droite, et elle alter­nait les bou­chées et les mes­sages avec une flui­di­té de pianiste.

— Pa Nong, dit-elle entre deux tex­tos. Est-ce que tu as un compte en banque ?

— Non.

— Com­ment tu fais pour ton argent ?

— Charles me paye en liquide. Chaque mois.

Dao leva les yeux de son télé­phone. Elle regar­da sa tante avec cette expres­sion que Nong connais­sait — un mélange d’in­cré­du­li­té et de ten­dresse, l’ex­pres­sion de quel­qu’un qui découvre qu’une per­sonne qu’il aime vit dans un monde dont il ne soup­çon­nait pas l’archaïsme.

— Et tu mets l’argent où ?

— Sous mon matelas.

— Pa Nong.

— Quoi ?

— C’est 2002.

— Je sais quelle année on est.

Dao posa son télé­phone. Elle posa sa four­chette. Elle regar­da le jar­din — la jungle minia­ture, les pal­miers, les bou­gain­vil­liers, les tor­tues sur leur rocher, les chats qui som­no­laient dans les fou­gères — et elle regar­da l’im­meuble gris de l’At­lan­ta, avec ses fenêtres à per­siennes et son béton fati­gué et son antenne de télé­vi­sion rouillée qui ne cap­tait rien depuis des années, et elle regar­da le ciel au-des­sus, où l’on aper­ce­vait, entre les pal­miers, la sil­houette d’un gratte-ciel de verre qui n’exis­tait pas cinq ans plus tôt.

— Pour­quoi tu restes, Pa Nong ?

C’é­tait la ques­tion. La ques­tion que Dao posait chaque fois, sous des formes dif­fé­rentes — pour­quoi tu restes, pour­quoi tu ne pars pas, pour­quoi tu ne fais pas autre chose, pour­quoi tu passes ta vie à plier des ser­viettes en trois pour un Anglais qui vit à Bir­min­gham. Et chaque fois, Nong ne répon­dait pas, ou répon­dait à côté, ou chan­geait de sujet, parce que la vraie réponse était trop com­pli­quée, trop ancienne, trop enfouie dans les strates de vingt-sept années de pla­teaux d’argent et de damier noir et blanc.

Mais ce jour-là — peut-être à cause du som tam, peut-être à cause des crabes de rizière qui avaient le goût du vil­lage, peut-être à cause de la lumière de jan­vier qui était douce et oblique et qui don­nait au jar­din un air de pein­ture ancienne —, ce jour-là, Nong répondit.

— Parce que je suis l’At­lan­ta, dit-elle.

Dao fron­ça les sourcils.

— Com­ment ça, tu es l’Atlanta ?

Nong ramas­sa les assiettes. Elle se leva. Elle regar­da la pis­cine — la fosse aux cobras, l’eau bleue, immo­bile, pro­fonde — et elle dit, plus pour elle-même que pour Dao :

— Le doc­teur a construit les murs. Charles a écrit les règles. Mais c’est moi qui fais que ça existe. Chaque matin. Chaque jour. Les draps, les fleurs, les chats, le jus d’a­na­nas. Sans moi, c’est un bâti­ment. Avec moi, c’est un hôtel.

Elle empor­ta les assiettes dans la cui­sine. Dao res­ta assise dans le jar­din, son Nokia à la main, et pour la pre­mière fois elle ne tapa pas de mes­sage. Elle regar­da le jar­din. Elle écou­ta les oiseaux. Elle sen­tit l’o­deur du chlore mêlée au fran­gi­pa­nier. Et elle com­prit quelque chose qu’elle ne sut pas for­mu­ler, quelque chose qui avait à voir avec les racines et les arbres et la dif­fé­rence entre res­ter et être, entre habi­ter un lieu et deve­nir ce lieu.

Son télé­phone vibra. Elle regar­da l’é­cran. Un mes­sage de son amie Ploy : « Tu viens ce soir ? Siam Square, il y a un concert. »

Dao ran­gea le télé­phone dans sa poche. Elle alla aider sa tante à la cuisine.

Cha­pitre 8 — L’ombre de Jim Thompson

La pho­to était en noir et blanc, légè­re­ment jau­nie, avec cette qua­li­té gra­nu­leuse des tirages des années 60 qui donne aux visages un air de fan­tômes consen­tants. Deux hommes, debout, côte à côte, devant une mai­son en teck sur pilo­tis. Der­rière eux, un klong — l’eau sombre, des jacinthes d’eau, la proue d’une pirogue. Le pre­mier homme était grand, mince, en che­mise blanche, les manches retrous­sées, les che­veux lis­sés en arrière. L’A­mé­ri­cain. Jim Thomp­son. Le deuxième était plus petit, plus mas­sif, en cos­tume de lin, avec des lunettes rondes et un sou­rire en coin — pas un sou­rire joyeux, plu­tôt le sou­rire d’un homme qui sait quelque chose de drôle et qui ne le dira pas. Max Henn.

Klaus avait posé la pho­to sur le bureau à cylindre du scrip­to­rium, entre un cahier Clai­re­fon­taine ouvert et un verre de Sin­gha tiède. Il était onze heures du soir. Le lob­by était désert — les clients dor­maient, Wan som­no­lait der­rière la récep­tion, les chats occu­paient leurs postes noc­turnes sur le cana­pé rond et dans les recoins. Le ven­ti­la­teur du pla­fond tour­nait avec son bruit de métro­nome fati­gué. Bang­kok, au-delà de la porte vitrée, pul­sait d’une vie qui ne s’ar­rê­tait jamais — les moteurs, les klaxons, les basses loin­taines d’un bar de Nana Pla­za, le cri d’un ven­deur de nouilles ambulant.

Nong regar­dait la pho­to. Elle était venue éteindre les lumières du lob­by — c’é­tait le der­nier geste de sa jour­née, un rituel de fer­me­ture, comme le pla­teau d’argent était le rituel d’ou­ver­ture — et Klaus l’a­vait inter­cep­tée d’un geste, d’un « Nong, viens voir, une minute ».

— C’est la mai­son de Thomp­son, dit Klaus. Au bord du klong. 1964, peut-être 65. Regarde comme ils sont proches. Regarde la main de Max sur l’é­paule de Jim. Ce ne sont pas deux connais­sances. Ce sont des frères.

Nong regar­da la main. Une grande main, la main d’un chi­miste, posée sur l’é­paule de l’A­mé­ri­cain avec une assu­rance de pro­prié­taire — pas pos­ses­sive, mais natu­relle, la main d’un homme qui a l’ha­bi­tude de tou­cher l’autre, qui par­tage avec lui une inti­mi­té de vieux complices.

— Ils se voyaient tout le temps, dit Klaus. Pas seule­ment à l’At­lan­ta. Par­tout. Chez Thomp­son, chez Max, dans les res­tau­rants, dans les klongs. Ils fai­saient du bateau ensemble. Ils col­lec­tion­naient les anti­qui­tés ensemble. Jim avait sa soie, Max avait ses cobras, mais au fond c’é­taient les mêmes hommes — des Occi­den­taux tom­bés amou­reux de la Thaï­lande, des aven­tu­riers recon­ver­tis en hommes d’af­faires, des anciens espions qui ne pou­vaient pas s’empêcher de jouer aux espions.

Il but une gor­gée de bière.

— Et puis il y a 1967, dit-il.

  1. Le dimanche de Pâques. Jim Thomp­son sort de sa vil­la dans les Came­ron High­lands, en Malai­sie, pour une pro­me­nade après le déjeu­ner. Il ne revient pas. On le cherche pen­dant des jours, des semaines, des mois. On ne le retrouve jamais. Pas de corps, pas de trace, pas d’ex­pli­ca­tion. Juste un homme qui sort d’une mai­son et qui dis­pa­raît, comme absor­bé par la jungle, comme effa­cé. L’af­faire devient la plus grande énigme de l’A­sie du Sud-Est — plus célèbre que n’im­porte quel coup d’É­tat, plus durable que n’im­porte quelle guerre. Des livres sont écrits, des théo­ries avan­cées. Un acci­dent de chasse. Un enlè­ve­ment par les com­mu­nistes malais. Un assas­si­nat par la CIA. Un sui­cide dégui­sé. Rien n’est prou­vé. Rien n’est réso­lu. Jim Thomp­son reste un trou dans le réel, une absence en forme d’homme.

— Tu sais ce que Max a fait quand il a appris la dis­pa­ri­tion ? deman­da Klaus.

Nong secoua la tête.

— Rien. Il n’a rien fait. Pas de décla­ra­tion, pas d’in­ter­view, pas de lettre. Rien. Son meilleur ami dis­pa­raît et il ne dit pas un mot. Pas un seul mot public en trente-cinq ans.

Klaus tapo­ta la pho­to du doigt.

— C’est ça qui m’in­té­resse, Nong. Le silence. Le silence de Max. Qu’est-ce qu’on cache quand on se tait aus­si longtemps ?

Nong reprit la pho­to. Elle la regar­da de plus près — les deux visages, le klong, la mai­son en teck, les jacinthes d’eau. Elle pen­sa aux années qui avaient sui­vi, aux années qu’elle avait connues, aux soirs où le Dr. Henn s’as­seyait seul au bord de la pis­cine et regar­dait l’eau sans bou­ger, sans par­ler, pen­dant des heures, avec cette fixi­té de sta­tue que Nong avait prise pour de la séni­li­té ou de la fatigue mais qui était peut-être autre chose — peut-être le regard d’un homme qui contemple une sur­face sous laquelle il sait que quelque chose dort.

— Le doc­teur ne par­lait pas de Jim Thomp­son, dit Nong. Jamais.

— Jamais ?

— Une fois. Une seule fois. Il m’a dit : « Jim savait nager. » C’est tout. Il a dit ça et il est mon­té dans sa chambre.

Klaus nota la phrase dans son cahier. « Jim savait nager. » Il la relut. Il la sou­li­gna. Puis il res­ta silen­cieux, le sty­lo en l’air, et Nong vit dans ses yeux cette lueur qu’elle connais­sait, la lueur du jour­na­liste qui tient son fil, sauf que cette fois le fil menait quelque part de pro­fond, quelque part de sombre, quelque part sous la sur­face bleue et chlo­rée de la fosse aux cobras.

*

Charles les trou­va à minuit.

Il des­cen­dait de la chambre de son père — il mon­tait chaque soir, depuis son arri­vée, pour véri­fier que le Dr. Henn dor­mait, pour ajus­ter la cou­ver­ture, pour poser un verre d’eau sur la table de nuit, des gestes de fils que per­sonne ne le voyait faire et dont il ne par­lait jamais. Il tra­ver­sa le lob­by, aper­çut Klaus au scrip­to­rium, aper­çut la pho­to sur le bureau, et s’arrêta.

— What is that? dit-il.

Sa voix était neutre. Trop neutre. La neu­tra­li­té de Charles était comme le silence de Max — elle cachait quelque chose.

— A pho­to­graph, dit Klaus. Your father and Jim Thomp­son. 1964 or 65. I found it in an archive in Ber­lin. The Bun­de­sar­chiv. A col­lec­tion of docu­ments rela­ted to —

— I know what it is, cou­pa Charles.

Il prit la pho­to. Il la regar­da long­temps. Son visage ne chan­gea pas — Charles avait un visage entraî­né, un visage d’a­vo­cat, un visage qui ne lais­sait rien pas­ser —, mais ses mains, ses mains trem­blaient, imper­cep­ti­ble­ment, comme les mains de son père quand il avait levé son verre le soir de Noël.

— Klaus, dit Charles. My father is dying.

— I know.

— He is nine­ty-six years old and he is dying and he does not need a jour­na­list rum­ma­ging through his past.

— I’m not rum­ma­ging. I’m —

— You are rum­ma­ging. You are always rum­ma­ging. It is what you do. You rum­mage through other peo­ple’s lives and you call it journalism.

Le lustre de Bohême pen­dait entre eux, immo­bile, avec ses pen­de­loques de cris­tal qui ne tin­taient jamais, sauf quand un camion pas­sait sur l’au­to­route sur­éle­vée der­rière l’hô­tel et que la vibra­tion tra­ver­sait les murs et fai­sait chan­ter le verre pen­dant une seconde — un tin­te­ment infime, presque inau­dible, que seule Nong per­ce­vait, parce que Nong per­ce­vait tout ce qui se pas­sait dans cet hôtel, chaque vibra­tion, chaque cou­rant d’air, chaque chan­ge­ment de lumière.

— Your father was an extra­or­di­na­ry man, dit Klaus. The world deserves to know his story.

— The world does not deserve any­thing. The world has never deser­ved any­thing. And my father’s sto­ry is not yours to tell.

Charles repo­sa la pho­to sur le bureau. Il lis­sa sa che­mise — un geste de recom­po­si­tion, un geste d’homme qui reprend le contrôle de lui-même et de la pièce et du monde autour de lui. Il se tour­na vers Nong.

— Nong. Ne lui par­lez plus de mon père.

C’é­tait un ordre. Pas un ordre bru­tal — Charles ne don­nait jamais d’ordres bru­taux, Charles don­nait des ordres enve­lop­pés dans du coton et de la syn­taxe, des ordres qui res­sem­blaient à des sug­ges­tions mais qui n’en étaient pas. Nong hocha la tête. Elle ne dit pas oui. Elle ne dit pas non. Elle hocha la tête, ce qui, en thaï, peut signi­fier n’im­porte quoi — l’ac­cord, le refus, l’in­dif­fé­rence, la poli­tesse, ou sim­ple­ment le fait d’a­voir entendu.

Charles mon­ta se cou­cher. Klaus ran­gea la pho­to dans son cahier. Nong étei­gnit les lumières du lob­by, une par une — d’a­bord la lampe de la récep­tion, puis les appliques du mur, puis le lustre de Bohême, en der­nier, tou­jours en der­nier, parce que le lustre était la der­nière chose à s’é­teindre et la pre­mière à se ral­lu­mer, comme un cœur qui ne dort jamais tout à fait.

Dans l’obs­cu­ri­té, les chats ouvraient leurs yeux phos­pho­res­cents. Le stan­dard télé­pho­nique émet­tait un bour­don­ne­ment conti­nu, le bour­don­ne­ment d’un appa­reil qui attend un appel depuis cin­quante ans. La pis­cine, dehors, reflé­tait la lune. L’eau était noire et calme, et si l’on regar­dait assez long­temps, assez fixe­ment, on pou­vait ima­gi­ner — mais Nong n’i­ma­gi­nait pas, Nong ne fai­sait jamais ça — on pou­vait ima­gi­ner que sous la sur­face, tout au fond, dans la vase et le chlore et les sou­ve­nirs, les cobras dor­maient encore.

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La fosse
aux cobras

La fosse aux cobras

Cha­pitres 1 à 4

Atlan­ta Hotel, Bangkok

2001 – 2002

Cha­pitre 1 — Le pla­teau d’argent

Le pla­teau n’é­tait pas en argent. Étain, peut-être, ou un alliage que per­sonne n’a­vait jamais su nom­mer, mais Nong l’ap­pe­lait le pla­teau d’argent parce que c’é­tait ain­si que le Dr. Henn l’a­vait appe­lé la pre­mière fois, en 1974, quand elle avait dix-huit ans et ne com­pre­nait pas un mot d’an­glais. « The sil­ver tray, Nong. Always the sil­ver tray. » Elle avait com­pris sil­ver. Elle avait com­pris tray. Le reste avait sui­vi, mot après mot, année après année, comme les car­reaux noirs et blancs du lob­by qu’on appre­nait à tra­ver­ser sans les regar­der, à force.

Six heures du matin. Octobre. Bang­kok n’a­vait pas de sai­sons, disaient les tou­ristes, mais ils se trom­paient. Il y avait la sai­son où la cha­leur mon­tait du sol comme une haleine de chien et la sai­son où elle tom­bait du ciel comme un cou­vercle. En octobre, c’é­tait les deux à la fois, et la mous­son cra­chait ses der­nières averses avec une sorte de las­si­tude, comme si même la pluie en avait assez.

Nong tra­ver­sa la cui­sine pieds nus. Elle avait tou­jours tra­vaillé pieds nus, sauf les jours où Charles était là — Charles exi­geait des chaus­sures, Charles exi­geait beau­coup de choses, et toutes ces choses avaient un rap­port avec l’An­gle­terre. Elle posa l’a­na­nas sur la planche. Il venait de Rat­cha­bu­ri, un bon ana­nas, petit, dense, à la chair presque orange. Elle le pela au cou­teau, en spi­rale, len­te­ment, reti­rant les yeux un par un avec la pointe — un geste qu’elle avait fait peut-être trente mille fois. Elle cal­cu­la : vingt-sept ans, trois cent soixante-cinq jours, moins les jours où il n’y avait pas d’a­na­nas au mar­ché, moins les jours de fer­me­ture, moins les jours de crue quand Sukhum­vit se trans­for­mait en rivière. Vingt-cinq mille fois, peut-être. Ses mains fai­saient le geste sans elle. Ses mains avaient leur propre mémoire, plus fiable que la sienne.

Le jus. Le presse-agrumes était un modèle alle­mand des années 60 que le Dr. Henn avait fait venir de Ham­bourg et que per­sonne n’a­vait jamais rem­pla­cé parce que per­sonne ne savait où en trou­ver un sem­blable. La mani­velle grin­çait. Le jus tom­bait dans le bol en céra­mique bleue, épais, mous­seux, d’un jaune presque indé­cent. Nong le fil­tra à tra­vers un linge, ver­sa dans le grand verre — tou­jours le même, un verre à pied dépa­reillé, légè­re­ment ébré­ché sur le bord, qui datait de l’é­poque où l’At­lan­ta avait du cris­tal. Gla­çons. Trois. Jamais deux, jamais quatre. Le Dr. Henn avait dit trois. Le Dr. Henn avait dit beau­coup de choses, autre­fois, et Nong les avait toutes rete­nues, même celles qu’elle n’a­vait pas comprises.

Elle posa le verre sur le pla­teau, à côté de la ser­viette pliée en tri­angle — encore une ins­truc­tion du doc­teur, qui remon­tait à un temps si loin­tain que l’ins­truc­tion elle-même était deve­nue une relique, un fos­sile com­por­te­men­tal, un geste dont plus per­sonne ne connais­sait la rai­son mais que tout le monde accom­plis­sait parce qu’il avait tou­jours été accom­pli. L’At­lan­ta fonc­tion­nait ain­si. L’At­lan­ta fonc­tion­nait par accu­mu­la­tion de gestes que per­sonne ne remet­tait en ques­tion, parce que remettre en ques­tion un geste, c’é­tait remettre en ques­tion le doc­teur, et remettre en ques­tion le doc­teur, c’é­tait remettre en ques­tion l’hô­tel, et remettre en ques­tion l’hô­tel, c’é­tait remettre en ques­tion le sol même sous vos pieds, le damier noir et blanc, les murs, le lustre de cris­tal de Bohême, les cana­pés cra­moi­sis, toute la struc­ture absurde et magni­fique de ce lieu qui n’au­rait jamais dû exister.

Nong tra­ver­sa le lobby.

C’é­tait son moment pré­fé­ré. Six heures dix, peut-être six heures quinze. Per­sonne. Les chats dor­maient sur le cana­pé rond — Som­chai, le tigré borgne, lové contre la cuisse de bronze du bas­set en sta­tue, et Piak, la chatte blanche aux oreilles déchi­rées, allon­gée sur l’ac­cou­doir comme une duchesse. La lumière entrait par les portes vitrées et frap­pait le sol en dia­go­nale, trans­for­mant les car­reaux blancs en rec­tangles d’or pâle et lais­sant les car­reaux noirs dans leur obs­cu­ri­té. Le lustre pen­dait immo­bile. L’es­ca­lier mon­tait en courbe vers l’é­tage, avec sa rampe de fer for­gé et son mur rouge à rayures blanches — « comme un paquet cadeau », avait dit un jour un client aus­tra­lien, et Nong avait trou­vé ça assez juste. Le stan­dard télé­pho­nique ancien occu­pait son poste der­rière la récep­tion, un objet en baké­lite noire héris­sé de fiches et de câbles que Nong savait encore action­ner et que les clients pho­to­gra­phiaient comme s’il s’a­gis­sait d’un ani­mal en voie d’ex­tinc­tion, ce qui, d’une cer­taine façon, était le cas.

Elle posa le pla­teau sur le comp­toir de la récep­tion. Wan, la récep­tion­niste de nuit, dor­mait la tête sur les bras, à côté du registre ouvert. Nong ne la réveilla pas. Elle redres­sa le vase de fleurs — des orchi­dées, tou­jours des orchi­dées, pas les grosses orchi­dées vul­gaires qu’on ven­dait aux tou­ristes dans la rue, mais des petites, des modestes, cou­leur lavande, que Nong allait cher­cher elle-même au mar­ché de Pak Khlong Talat le dimanche à l’aube.

Un bruit à l’é­tage. Le frois­se­ment d’une porte. Puis des pas, lents, hési­tants, et le tapo­te­ment d’une canne sur le car­re­lage. Le Dr. Henn descendait.

Il por­tait son pei­gnoir bleu — il n’y en avait qu’un, un pei­gnoir en coton égyp­tien que Nong lavait à la main chaque semaine et dont le col était usé jus­qu’à la trame. Il avait des pan­toufles en cuir, aus­si vieilles que le pei­gnoir, qui pro­dui­saient sur les marches un son doux, régu­lier, presque musi­cal. Il tenait la rampe de la main gauche. De la main droite il tenait sa canne — une canne en teck, tête de dra­gon, qu’il pré­ten­dait avoir reçue du maha­ra­ja de Bika­ner en 1943 et que Charles pré­ten­dait avoir été ache­tée à un bro­can­teur de Cha­tu­chak en 1988. Les deux ver­sions étaient pro­ba­ble­ment fausses.

Nong s’a­van­ça au bas de l’es­ca­lier. Elle ne l’ai­dait pas à des­cendre — il refu­sait toute aide, il avait tou­jours refu­sé toute aide, c’é­tait peut-être la seule chose qui n’a­vait pas chan­gé depuis qu’elle le connais­sait. Elle atten­dait, sim­ple­ment, les mains jointes devant le ventre, dans la pos­ture que les femmes d’I­san adoptent devant les anciens, et qui est à mi-che­min entre le res­pect et la vigi­lance, parce qu’on ne sait jamais si un ancien va tomber.

Il attei­gnit le lob­by. Ses yeux — presque aveugles main­te­nant, voi­lés d’un blanc lai­teux — balayèrent l’es­pace comme s’ils cher­chaient quelque chose. Som­chai le chat leva la tête, bâilla, se ren­dor­mit. Le doc­teur regar­da Nong. Il ne la recon­nais­sait pas tou­jours. Cer­tains matins, elle était Nong. D’autres matins, elle était Muk­da — sa femme, la chi­miste thaï­lan­daise qu’il avait aimée et dont il s’é­tait sépa­ré trente ans plus tôt. D’autres matins encore, elle était per­sonne, une sil­houette dans un pei­gnoir bleu reflé­tée dans un car­reau noir.

— Der Maha­rad­scha war­tet, dit-il.

Le maha­ra­ja attend.

Nong ne par­lait pas alle­mand, mais elle avait appris cette phrase. Il la disait sou­vent, ces der­niers temps.

— Oui, doc­teur, dit-elle en thaï. Mais d’a­bord le jus d’ananas.

Elle le gui­da vers le cana­pé. Il s’as­sit. Piak la chatte sau­ta de l’ac­cou­doir avec un miau­le­ment indi­gné. Nong alla cher­cher le pla­teau, revint, posa le verre devant lui. Il but une gor­gée, puis une autre, puis repo­sa le verre. Ses lèvres remuèrent. Il dit quelque chose que Nong n’en­ten­dit pas, ou qu’elle enten­dit sans com­prendre, un mot qui n’ap­par­te­nait à aucune des trois langues qu’il mélan­geait désor­mais en une seule bouillie crépusculaire.

Le télé­phone son­na. Wan se réveilla en sur­saut, ren­ver­sa le vase d’or­chi­dées, jura, décrocha.

— Atlan­ta Hotel, good morning.

C’é­tait Charles, depuis Bir­min­gham. Il appe­lait chaque matin à la même heure — midi en Angle­terre, six heures à Bang­kok — avec la régu­la­ri­té maniaque d’un homme qui essaie de contrô­ler un monde situé à dix mille kilo­mètres. Wan lui pas­sa le com­bi­né. Charles vou­lait savoir si le pan­neau « Sex Tou­rists Not Wel­come » avait été rever­nis. Charles vou­lait savoir si le menu du res­tau­rant avait été cor­ri­gé — il avait trou­vé une faute de frappe dans l’an­no­ta­tion du pad thai végé­ta­rien. Charles vou­lait savoir com­ment allait son père.

Nong n’é­cou­tait pas. Elle regar­dait le Dr. Henn boire son jus d’a­na­nas dans la lumière du matin, sur le cana­pé rond, sous le lustre de Bohême, avec le chat tigré qui s’é­tait réins­tal­lé contre sa cuisse, et elle pen­sait que c’é­tait exac­te­ment comme ça depuis vingt-sept ans, et que c’é­tait exac­te­ment comme ça depuis tou­jours, et que rien ne chan­ge­rait jamais, et que tout avait déjà changé.

Cha­pitre 2 — La fosse aux cobras

Elle était arri­vée en mars 1974, par le bus de nuit depuis Udon Tha­ni. Dix-huit ans. Un sac en toile. Une adresse grif­fon­née sur un papier par sa tante Bua, qui tra­vaillait dans une blan­chis­se­rie de Silom et qui avait enten­du dire qu’un hôtel de Sukhum­vit cher­chait une fille pour faire les chambres. « Un hôtel tenu par un farang, avait dit tante Bua. Un vieux farang bizarre. Mais il paye. »

Le bus l’a­vait dépo­sée à Eka­mai à cinq heures du matin. Bang­kok était un choc — non pas le bruit, car Nong venait d’un vil­lage où les coqs, les chiens et les haut-par­leurs du temple fai­saient un vacarme consi­dé­rable dès l’aube, mais la den­si­té. La den­si­té des odeurs, la den­si­té des corps, la den­si­té de la lumière elle-même, qui sem­blait plus épaisse ici, plus jaune, char­gée de gaz d’é­chap­pe­ment et de fumée de char­bon. Elle avait mar­ché jus­qu’à Sukhum­vit en sui­vant les indi­ca­tions de sa tante — tout droit, puis tour­ner au grand arbre, puis lon­ger le klong — sauf que le klong avait été en par­tie com­blé et que le grand arbre avait été cou­pé, et qu’elle s’é­tait per­due trois fois avant de trou­ver le Soi 2.

Il y avait encore des ver­gers. Elle s’en sou­ve­nait très bien — des man­guiers, des jac­quiers, un petit ter­rain vague où des poules pico­traient entre des pneus aban­don­nés. Le Soi 2 n’é­tait pas une rue, c’é­tait un che­min, un sen­tier bor­dé de clô­tures basses et de mai­sons en bois, au bout duquel se dres­sait un bloc de béton gris qui res­sem­blait à un immeuble de bureaux ou à un petit hôpi­tal. L’Atlanta.

Elle avait pous­sé la porte vitrée. Le lob­by — mais elle ne connais­sait pas le mot lob­by, elle ne connais­sait aucun mot de cette vie-là — l’a­vait sai­sie. Le sol en damier. Le lustre. L’es­ca­lier qui mon­tait en tour­nant comme un ser­pent dres­sé. Le cana­pé rond, rouge, immense, au milieu de tout, comme un trône ou un autel. Et le silence. Un silence de cathé­drale, de caverne, un silence qui n’a­vait rien à voir avec le silence des rizières d’I­san — celui-ci était fabri­qué, vou­lu, entre­te­nu, un silence de biblio­thèque ou de musée, et Nong avait com­pris, sans pou­voir le for­mu­ler, qu’elle entrait dans un lieu qui avait des règles, et que ces règles étaient aus­si anciennes et aus­si incom­pré­hen­sibles que celles du temple de son village.

Le Dr. Henn était assis dans un fau­teuil, près de la récep­tion. Il lisait le Bang­kok Post. Il por­tait un cos­tume en lin blanc, frois­sé, et des lunettes rondes à mon­ture d’é­caille. Il avait soixante-huit ans mais en parais­sait davan­tage — grand, sec, le visage buri­né par quelque chose qui n’é­tait pas le soleil, plu­tôt une irri­ta­tion per­ma­nente contre le monde. Il avait levé les yeux, regar­dé Nong par-des­sus ses lunettes, et dit quelque chose en anglais qu’elle n’a­vait pas compris.

— Bua, dit Nong. Tante Bua.

Il avait hoché la tête. Il avait plié son jour­nal. Il s’é­tait levé — il était très grand, une mon­tagne d’os et de lin blanc — et avait fait signe à Nong de le suivre.

Il lui avait mon­tré l’hô­tel. Pas comme un patron montre son éta­blis­se­ment à une nou­velle employée, mais comme un roi montre son royaume à un visi­teur étran­ger, avec une fier­té mêlée de mélan­co­lie, car le royaume avait connu des jours meilleurs. Les chambres de l’é­tage — petites, spar­tiates, avec leurs lits étroits et leurs ven­ti­la­teurs au pla­fond et leurs fenêtres à per­siennes qui don­naient sur le jar­din tro­pi­cal. La salle à man­ger, avec ses tables rondes et ses chaises en rotin et ses nappes blanches et ses menus enca­drés sur le mur. La cui­sine, vaste, car­re­lée, où un cui­si­nier dont Nong ne se rap­pe­lait plus le nom décou­pait des légumes avec une concen­tra­tion de chi­rur­gien. Le scrip­to­rium — une alcôve à côté de la récep­tion, avec des bureaux à cylindre en bois sombre, du papier à lettres, des enve­loppes, des crayons taillés. « For the wri­ters », avait dit le Dr. Henn, et Nong avait com­pris le mot wri­ters, et elle avait trou­vé étrange qu’un hôtel ait un endroit spé­cia­le­ment réser­vé à l’é­cri­ture, comme si écrire était un besoin aus­si fon­da­men­tal que man­ger ou dormir.

Puis il l’a­vait emme­née dehors. Le jar­din. Le jar­din était extra­or­di­naire — pas un jar­din des­si­né, pas un jar­din entre­te­nu, mais une jungle minia­ture, une explo­sion de ver­dure empri­son­née entre les murs de béton, avec des pal­miers, des bou­gain­vil­liers, des fran­gi­pa­niers, des fou­gères géantes, des lianes, des orchi­dées sau­vages accro­chées aux troncs, et par­tout des bruits d’oi­seaux, des bruis­se­ments, des cra­que­ments, comme si la forêt elle-même pro­tes­tait contre l’es­pace trop étroit qu’on lui avait assigné.

Et au milieu du jar­din, la piscine.

Le Dr. Henn s’é­tait arrê­té au bord. Il avait posé ses mains sur la balus­trade en fer — une balus­trade rouillée, dont la pein­ture blanche s’é­caillait. La pis­cine était grande, rec­tan­gu­laire, d’un bleu pro­fond, presque noir dans l’ombre des pal­miers. À une extré­mi­té, un plon­geoir en pierre s’a­van­çait au-des­sus de l’eau. À l’autre, un esca­lier de pierre des­cen­dait dans le bas­sin. L’eau était immo­bile, opaque, comme un œil qui regarde le ciel sans ciller.

— Snakes, avait dit le Dr. Henn.

Il avait fait un geste cir­cu­laire, englo­bant la pis­cine, le plon­geoir, les pal­miers, tout.

— Before. Snakes. Cobras. Hier.

Nong avait com­pris. Avant, il y avait des ser­pents. Avant, c’é­tait une fosse. Avant, cet endroit où des farangs en maillot de bain venaient flot­ter dans l’eau chlo­rée était un trou plein de cobras dont on extra­yait le venin pour l’en­voyer en Amé­rique. Elle avait regar­dé la pis­cine avec un res­pect nou­veau. Dans sa culture, les ser­pents n’é­taient pas des ani­maux ordi­naires. Les nagas gar­daient les temples. Les cobras pro­té­geaient le Boud­dha pen­dant sa médi­ta­tion. Une fosse à cobras trans­for­mée en pis­cine, c’é­tait un lieu de pou­voir, un lieu où quelque chose d’an­cien dor­mait sous la surface.

Elle n’a­vait jamais nagé dans cette pis­cine. En vingt-sept ans, pas une seule fois. Elle la net­toyait, elle ramas­sait les feuilles de fran­gi­pa­nier qui tom­baient à la sur­face, elle véri­fiait le chlore, elle éta­lait les ser­viettes sur les tran­sats, mais elle ne nageait pas. Ce n’é­tait pas une ques­tion de pudeur ou de hié­rar­chie — per­sonne ne lui avait inter­dit de nager. C’é­tait une ques­tion de res­pect. On ne nage pas dans un lieu de pou­voir. On le sert.

*

En 1974, l’At­lan­ta n’é­tait plus le pre­mier hôtel de Bang­kok. Il n’é­tait même plus le deuxième, ni le troi­sième. Le Dusit Tha­ni avait ouvert ses portes trois ans plus tôt, avec ses vingt-trois étages et son hall de marbre et ses ascen­seurs dorés, et l’O­rien­tal, au bord du fleuve, était déjà le palace que le monde entier connaî­trait bien­tôt. L’At­lan­ta était une curio­si­té, un ves­tige, un endroit où s’é­chouaient ceux que les grands hôtels n’in­té­res­saient pas ou ne pou­vaient pas payer.

Les hip­pies. Nong les avait trou­vés étranges et inof­fen­sifs — ces jeunes Occi­den­taux aux che­veux longs, pieds nus, qui sen­taient le pat­chou­li et la sueur, qui fumaient sur la ter­rasse en regar­dant le ciel avec des yeux immenses, qui jouaient de la gui­tare le soir au bord de la pis­cine et qui appe­laient le Dr. Henn « Max » avec une fami­lia­ri­té qui le fai­sait grin­cer des dents mais qu’il tolé­rait, car ils étaient gen­tils, au fond, et ils payaient, pas beau­coup, mais ils payaient, et l’At­lan­ta avait besoin d’argent.

Ils venaient d’Inde, la plu­part. Ils avaient tra­ver­sé l’Af­gha­nis­tan, le Pakis­tan, le Népal. Ils avaient des his­toires de temples, d’ash­rams, de gou­rous. Le Dr. Henn les écou­tait avec un mélange d’a­ga­ce­ment et de fas­ci­na­tion — lui aus­si avait été en Inde, lui aus­si avait ser­vi un maha­ra­ja, mais son Inde à lui était une Inde de palais et de pro­to­cole, pas une Inde de haschisch et de man­tras. « They think India is a spi­ri­tual expe­rience, disait-il à Nong, qui ne com­pre­nait pas encore toutes les nuances. India is not a spi­ri­tual expe­rience. India is a very hot coun­try full of very dif­fi­cult people. I should know. I lived there. »

Et il y avait les sol­dats. Pas beau­coup, en 1974 — la plu­part étaient déjà par­tis, la guerre finis­sait, ou plu­tôt elle s’é­crou­lait, elle tom­bait en mor­ceaux comme un bâti­ment miné, et les der­niers Amé­ri­cains qui traî­naient encore à Bang­kok avaient l’air de gens qui savent qu’ils sont au mau­vais endroit au mau­vais moment mais qui ne savent pas où aller. Nong les croi­sait par­fois dans le lob­by — des hommes en civil, che­mise à fleurs, visages fer­més, qui buvaient au bar de l’hô­tel des bières qu’ils ne finis­saient pas. Ils ne par­laient pas beau­coup. Ils regar­daient le damier du sol comme s’ils comp­taient les carreaux.

Le Dr. Henn disait que le géné­ral West­mo­re­land avait séjour­né à l’At­lan­ta dans les années 60. Il le disait avec une fier­té amère — fier que son hôtel ait héber­gé un géné­ral, amer que ce géné­ral ait per­du une guerre. Nong ne savait pas qui était West­mo­re­land. Elle ne savait pas grand-chose de la guerre du Viet­nam, sinon qu’elle avait ren­du Sukhum­vit bruyant et dan­ge­reux et plein de bars où des filles de son âge dan­saient pour des hommes qui auraient pu être leurs pères. Tante Bua l’a­vait pré­ve­nue : « Ne va jamais à Nana Pla­za. Ne va jamais à Soi Cow­boy. Ne parle pas aux farangs dans la rue. » Nong avait obéi. Elle n’a­vait pas besoin d’al­ler à Nana Pla­za. Elle avait l’Atlanta.

Elle apprit les rituels. Le jus d’a­na­nas le matin — le presse-agrumes alle­mand, la spi­rale, les trois gla­çons. Le linge — les draps ami­don­nés, les ser­viettes pliées en trois, pas en deux, jamais en deux. Les fleurs — orchi­dées le lun­di, le mer­cre­di et le ven­dre­di, jas­min le mar­di et le jeu­di, fran­gi­pa­niers le week-end. Les chats — ils étaient cinq à l’é­poque, cinq chats errants que le Dr. Henn avait recueillis et nom­més d’a­près des villes alle­mandes : Ber­lin, Mün­chen, Ham­burg, Dres­den, Köln. Nong les nour­ris­sait le soir, dans la cui­sine, avec les restes du res­tau­rant — du riz, du pois­son, par­fois un peu de cette sau­cisse alle­mande que le Dr. Henn fai­sait venir de Dieu sait où et que les chats adoraient.

Elle apprit le Dr. Henn. C’é­tait le plus dif­fi­cile. Il n’é­tait pas méchant — il était impos­sible. Il exi­geait la per­fec­tion dans les moindres choses et par­don­nait les grandes catas­trophes avec un haus­se­ment d’é­paules. Il pou­vait entrer dans une colère ter­rible parce qu’une tasse avait été posée sans sa sou­coupe, puis contem­pler un pla­fond qui fuyait avec une séré­ni­té phi­lo­so­phique. Il par­lait trois langues en même temps — anglais avec les clients, alle­mand avec lui-même, thaï avec Nong et le per­son­nel, un thaï approxi­ma­tif, gram­ma­ti­ca­le­ment anar­chique, mais pro­non­cé avec une assu­rance de prince qui don­nait à chaque phrase l’au­to­ri­té d’un décret royal. Il man­geait seul, à sa table, dans le res­tau­rant, tou­jours la même table, près de la fenêtre, et il man­geait len­te­ment, métho­di­que­ment, comme un homme qui sait que man­ger est un acte sérieux, un acte de résis­tance contre le désordre du monde.

Nong le regar­dait. Elle le regar­dait comme on regarde un monu­ment — de loin, avec un mélange de res­pect et de per­plexi­té. Elle ne l’ai­mait pas, pas encore. L’a­mour vien­drait plus tard, comme les orchi­dées qui finissent par pous­ser sur n’im­porte quel tronc si on leur laisse le temps. Pour l’ins­tant, elle le ser­vait. Elle ser­vait le pla­teau d’argent, les draps ami­don­nés, les chats, la fosse aux cobras, le damier noir et blanc, le lustre de Bohême, tout l’é­di­fice impro­bable de cet hôtel fon­dé par un chi­miste prus­sien en fuite qui avait trans­for­mé un labo­ra­toire à ser­pents en der­nier bas­tion de la civi­li­sa­tion au fond d’un soi de Bangkok.

Et Sukhum­vit chan­geait. Chaque mois, quelque chose dis­pa­rais­sait — un ver­ger, une mai­son en bois, un ter­rain vague — et quelque chose appa­rais­sait — un bar, un immeuble, un néon. Le klong fut défi­ni­ti­ve­ment com­blé. Les poules du ter­rain vague furent rem­pla­cées par un par­king. Les man­guiers furent abat­tus pour faire place à un mas­sage par­lour dont l’en­seigne cli­gno­tait en rose jus­qu’à trois heures du matin. Nong obser­vait la trans­for­ma­tion depuis la porte vitrée du lob­by, comme on observe une marée mon­tante depuis un rocher. L’eau mon­tait. Le rocher tenait. Mais l’eau montait.

Cha­pitre 3 — Margaret

Elle arri­vait tou­jours un mar­di. Nong ne savait pas pour­quoi un mar­di — peut-être les billets étaient-ils moins chers ce jour-là, peut-être était-ce une super­sti­tion, peut-être était-ce sim­ple­ment l’ha­bi­tude, et l’ha­bi­tude, à l’At­lan­ta, avait force de loi. Mar­ga­ret arri­vait un mar­di, en fin d’a­près-midi, par le taxi depuis Don Muang, avec une seule valise en cuir brun, tou­jours la même, une valise à fer­moirs dorés dont les coins étaient usés jus­qu’au car­ton et qui sen­tait le cuir ancien et le savon à la lavande. Nong recon­nais­sait cette odeur avant même de voir la valise. Elle recon­nais­sait Mar­ga­ret avant même de la voir — quelque chose dans l’air du lob­by chan­geait quand Mar­ga­ret appro­chait, une vibra­tion infime, comme le fré­mis­se­ment d’une sur­face d’eau quand un pois­son remonte.

Ce mar­di d’oc­tobre 2001, Nong avait pré­pa­ré la chambre 34. C’é­tait la chambre de Mar­ga­ret — pas offi­ciel­le­ment, car l’At­lan­ta n’a­vait pas de chambres atti­trées, mais dans les faits, depuis vingt ans, Mar­ga­ret dor­mait dans la 34, au deuxième étage, avec sa fenêtre à per­siennes don­nant sur le jar­din et son ven­ti­la­teur au pla­fond qui tour­nait avec un chuin­te­ment doux, régu­lier, comme une res­pi­ra­tion méca­nique. Nong avait chan­gé les draps — ami­don­nés, pliés en trois —, posé une ser­viette propre sur le lit, véri­fié que le robi­net ne gout­tait pas, que la mous­ti­quaire était intacte, que le petit savon dans la salle de bain était bien un savon neuf et non pas l’an­cien savon à peine enta­mé du client pré­cé­dent. Charles était très strict sur les savons. Charles avait écrit un mémo­ran­dum de deux pages sur les savons.

À seize heures, le taxi s’ar­rê­ta devant la porte vitrée. Le por­tier — un homme si ancien que Nong avait oublié son vrai nom et l’ap­pe­lait sim­ple­ment Lung, oncle — ouvrit la porte avec sa len­teur céré­mo­nielle. Mar­ga­ret entra.

Elle avait vieilli. Chaque année, Nong s’en aper­ce­vait, et chaque année, elle s’en éton­nait, comme si entre deux visites elle avait oublié que le temps pas­sait aus­si en Cali­for­nie. Mar­ga­ret avait soixante et un ans main­te­nant, les che­veux gris cou­pés court, un visage tan­né par le soleil de Sacra­men­to, des rides pro­fondes aux coins des yeux qui n’é­taient pas des rides de tris­tesse mais des rides de vent, des rides de femme qui a pas­sé beau­coup de temps dehors. Elle por­tait un pan­ta­lon de lin frois­sé par le vol et une che­mise blanche et des san­dales en cuir, et elle avait l’air fati­guée et heu­reuse, dans cet ordre, ce qui est l’air qu’ont les gens qui arrivent à l’At­lan­ta après qua­torze heures d’avion.

— Nong, dit Margaret.

— Mar­ga­ret, dit Nong.

Elles ne s’embrassaient pas. Elles ne se ser­raient pas la main. Elles se regar­daient, et c’é­tait suf­fi­sant. Vingt ans de regards. Vingt ans de ce lan­gage muet que pra­tiquent les gens qui se connaissent sans se com­prendre tout à fait, qui s’aiment sans le dire tout à fait, qui par­tagent un lieu sans par­ta­ger une langue — car Mar­ga­ret par­lait un anglais de Cali­for­nie et Nong par­lait un anglais d’At­lan­ta, et ces deux anglais étaient aus­si dif­fé­rents que le thaï d’I­san et le thaï de Bang­kok, c’est-à-dire mutuel­le­ment intel­li­gibles mais émo­tion­nel­le­ment décalés.

Nong prit la valise. Mar­ga­ret pro­tes­ta, comme tou­jours. Nong insis­ta, comme tou­jours. Elles mon­tèrent l’es­ca­lier ensemble, en silence, pas­sant devant les pan­neaux que Charles avait fait ins­tal­ler sur les murs — ces pan­neaux com­mi­na­toires, rédi­gés dans un anglais d’Ox­bridge truf­fé de mots que Nong ne connais­sait pas mais dont elle devi­nait la sévé­ri­té. « Those who must frequent pros­ti­tutes should do so in their own coun­try. » Mar­ga­ret lut le pan­neau, sou­rit, hocha la tête. Elle connais­sait ces pan­neaux par cœur. Ils fai­saient par­tie du décor, comme le lustre, comme le damier, comme les chats.

La chambre 34. Mar­ga­ret posa son sac, ouvrit les per­siennes, regar­da le jar­din. Les fran­gi­pa­niers étaient en fleur — blancs, lourds, leur par­fum mon­tait jus­qu’à la fenêtre mêlé à l’o­deur de chlore de la pis­cine et au gron­de­ment sourd de Bang­kok au-delà des murs. Un mar­tin-pêcheur se posa sur la branche d’un bou­gain­vil­lier, res­ta une seconde, repar­tit. Mar­ga­ret fer­ma les yeux. Nong la regar­da fer­mer les yeux.

— How is the doc­tor? deman­da Mar­ga­ret sans ouvrir les yeux.

— Same same, dit Nong.

C’é­tait la réponse thaï­lan­daise à tout. Same same. Pareil pareil. Sauf que ce n’é­tait pas pareil. Le doc­teur n’é­tait pas pareil. Le doc­teur était un peu moins chaque jour, un peu moins pré­sent, un peu moins là, comme une pho­to­gra­phie qui pâlit, comme un bruit qui s’é­loigne. Mais Nong ne savait pas com­ment dire ça en anglais, et même si elle l’a­vait su, elle ne l’au­rait peut-être pas dit, parce que cer­taines choses ne se disent pas, sur­tout à quel­qu’un qui vient de voya­ger qua­torze heures, sur­tout le pre­mier soir, sur­tout dans la chambre 34 avec les fran­gi­pa­niers en fleur et le mar­tin-pêcheur qui revient.

— Same same, répé­ta Nong. But different.

Mar­ga­ret rou­vrit les yeux. Elle regar­da Nong. Elle avait compris.

*

Le len­de­main matin, Mar­ga­ret des­cen­dit à huit heures, en short et che­mise à fleurs, avec un roman de poche — Nong n’a­vait jamais réus­si à déchif­frer les titres, les cou­ver­tures étaient tou­jours des pho­tos de plages ou de forêts avec des lettres argen­tées en relief — et s’ins­tal­la au bord de la pis­cine. Son tran­sat était le troi­sième en par­tant de la gauche. Per­sonne ne s’as­seyait dans le troi­sième tran­sat quand Mar­ga­ret n’é­tait pas là, mais dès qu’elle était là, le tran­sat deve­nait le sien, comme la chambre 34 était la sienne, comme la table ronde près de la fenêtre du res­tau­rant devien­drait la sienne le soir, par une logique d’ap­pro­pria­tion silen­cieuse que l’At­lan­ta pra­ti­quait mieux que n’im­porte quel palace.

Nong lui appor­ta une mangue.

Elle l’a­vait décou­pée à sa façon — en héris­son, la chair sca­ri­fiée en petits cubes encore atta­chés à la peau, retour­née sur elle-même, les cubes dres­sés comme les piquants d’un our­sin doré. C’é­tait un geste d’a­mi­tié. Pas un ser­vice, pas une pres­ta­tion — un geste. La dif­fé­rence était cru­ciale, et Mar­ga­ret le savait, et Nong savait que Mar­ga­ret le savait.

— Beau­ti­ful, dit Mar­ga­ret en pre­nant la mangue.

— Nam dok mai, dit Nong. Le nom de la varié­té. Mangue fleur de jasmin.

Mar­ga­ret mor­dit dans un cube. Le jus cou­la sur son men­ton. Elle ne s’es­suya pas. Nong s’as­sit sur le bord du tran­sat voi­sin — elle ne s’as­seyait jamais fran­che­ment, elle se posait, comme un oiseau sur une branche, prête à se rele­ver à la moindre sol­li­ci­ta­tion. Les tor­tues dor­maient sur leur rocher, dans l’en­clos au fond du jar­din. Les chats cir­cu­laient entre les tran­sats avec l’in­dif­fé­rence sou­ve­raine des vrais propriétaires.

— Charles cal­led, dit Nong. New rules.

— Again?

— Menu. He found a mis­take. Pad thai.

Mar­ga­ret rit. C’é­tait un rire doux, sans moque­rie, un rire de femme qui connaît Charles Henn depuis assez long­temps pour savoir qu’une faute de frappe dans l’an­no­ta­tion du pad thai est, dans l’u­ni­vers men­tal de Charles, un évé­ne­ment d’une gra­vi­té com­pa­rable à une crise diplomatique.

— What kind of mistake?

— I don’t know. Spelling.

Le menu de l’At­lan­ta était célèbre. Non pas pour les plats — quoi­qu’ils fussent excel­lents, sur­tout les plats végé­ta­riens, dont la carte comp­tait plus de cent varié­tés, ce qui consti­tuait, selon Charles, « la plus grande sélec­tion de plats végé­ta­riens thaï­lan­dais au monde » —, mais pour les anno­ta­tions. Chaque plat était accom­pa­gné d’une notice expli­ca­tive, rédi­gée par Charles, qui détaillait l’o­ri­gine du plat, ses ingré­dients, sa place dans la gas­tro­no­mie thaï­lan­daise, et par­fois, quand Charles s’emportait, sa signi­fi­ca­tion cultu­relle, his­to­rique et même phi­lo­so­phique. Le pad thai avait droit à un para­graphe de quinze lignes. Le tom kha gai en avait vingt. Le som tam, cette salade de papaye verte que Nong pré­pa­rait mieux que qui­conque car c’é­tait le plat de son enfance, le plat d’I­san, le plat de la faim et de la joie mêlées, avait une notice si longue qu’elle débor­dait sur la page sui­vante et incluait une réfé­rence à la Route de la Soie.

Mar­ga­ret man­gea sa mangue. Nong res­ta assise sur le bord du tran­sat. Elles ne par­lèrent pas pen­dant un moment. Le silence de la pis­cine — ce silence par­ti­cu­lier, fait du cla­po­tis de l’eau, du bruis­se­ment des pal­miers, du chant d’un oiseau invi­sible et du ron­ron­ne­ment loin­tain de Bang­kok — les enve­lop­pait comme un tis­su léger.

— I’m staying three weeks this time, dit Margaret.

D’ha­bi­tude, c’é­tait deux semaines. Nong ne deman­da pas pour­quoi. Elle hocha la tête. Elle se leva. Elle alla cher­cher une deuxième mangue.

Cha­pitre 4 — Les années sombres

Il y avait eu un moment — Nong ne savait plus l’an­née exacte, 1981 peut-être, ou 1982, les années sombres se confon­daient dans sa mémoire comme des taches d’encre sur un buvard — où elle avait failli par­tir. Pas failli, en véri­té. Elle y avait pen­sé. Elle y avait pen­sé une nuit, une seule, allon­gée sur sa natte dans la chambre du per­son­nel au rez-de-chaus­sée, en écou­tant les bruits qui venaient de l’é­tage — la musique, les cris, les rires, les cla­que­ments de portes — et en se disant qu’elle pour­rait se lever, prendre son sac en toile, celui-là même avec lequel elle était arri­vée en 1974, et mar­cher jus­qu’à la sta­tion de bus, et ren­trer à Isan, et ne jamais revenir.

Elle ne l’a­vait pas fait. Non par loyau­té — la loyau­té est un mot trop noble pour ce qui la rete­nait —, mais par une sorte d’i­ner­tie têtue, la même force qui empêche un arbre de se déra­ci­ner quand le vent souffle, non pas parce que l’arbre aime le sol, mais parce que ses racines sont trop pro­fondes et qu’il ne sait rien faire d’autre que tenir.

Le Dr. Henn était par­ti. Pas mort — par­ti. Il avait quit­té l’hô­tel à la fin des années 70, après le divorce d’a­vec Muk­da. Il vivait quelque part en ville, dans un appar­te­ment que Nong n’a­vait jamais vu, et il ne venait presque plus. L’At­lan­ta avait été lais­sé aux mains de la famille de Muk­da — des cou­sins, des nièces, des gens que Nong ne connais­sait pas et qui ne connais­saient pas l’hô­tel, qui ne connais­saient pas les rituels, qui ne connais­saient pas les trois gla­çons ni les ser­viettes pliées en trois ni les orchi­dées du lun­di, mer­cre­di et ven­dre­di. Ces gens-là connais­saient une seule chose : l’argent. Et l’At­lan­ta, vidé de son fon­da­teur, vidé de sa rai­son d’être, n’en pro­dui­sait pas assez.

Alors ils avaient ouvert les portes.

Nong se sou­ve­nait du jour — c’é­tait un jeu­di, elle en était sûre, car le jeu­di était le jour du jas­min, et elle avait ache­té du jas­min au mar­ché ce matin-là, et le jas­min qu’elle tenait dans sa main sen­tait tel­le­ment bon qu’elle avait fer­mé les yeux un ins­tant dans le lob­by, et quand elle les avait rou­verts, il y avait trois hommes qu’elle ne connais­sait pas, assis sur le cana­pé rond, avec des valises en plas­tique et des sou­rires de gens qui savent exac­te­ment ce qu’ils sont venus faire. Les hip­pies étaient par­tis depuis long­temps. Les nou­veaux clients n’a­vaient rien de com­mun avec les hip­pies. Les hip­pies fumaient et rêvaient. Les nou­veaux clients ne rêvaient pas.

Bang­kok, dans les années 80, était deve­nue ce que le monde entier savait qu’elle était deve­nue. Pat­pong. Nana Pla­za. Soi Cow­boy. Les noms cli­gno­taient en néon rose et bleu dans la nuit de Sukhum­vit, et les filles — des filles de l’âge de Nong quand elle était arri­vée, des filles d’I­san, des filles du Nord, des filles qui auraient pu être ses sœurs, ses cou­sines, ses nièces — dan­saient dans les vitrines comme des pois­sons dans des aqua­riums. L’At­lan­ta était au milieu de tout ça. L’At­lan­ta, avec son damier noir et blanc et son lustre de Bohême et son scrip­to­rium aux bureaux à cylindre, était deve­nu un îlot cer­né, puis submergé.

Les dorures par­tirent en pre­mier. Les lampes pla­quées or des chambres — dis­pa­rues. Les rideaux de velours du res­tau­rant — arra­chés. Les cou­verts en argent — non, pas en argent, en étain, le même étain que le pla­teau, mais c’é­taient de beaux cou­verts, des cou­verts lourds, avec des manches ouvra­gés — volés, un par un, nuit après nuit, par des mains que Nong n’a­vait jamais vues mais dont elle devi­nait les contours. Le lustre de Bohême, mira­cu­leu­se­ment, sur­vé­cut. Trop haut, peut-être. Trop lourd. Trop visible. Ou peut-être les voleurs avaient-ils, mal­gré tout, une forme de res­pect pour les choses qui sont accro­chées trop haut pour qu’on les atteigne.

Le res­tau­rant fut le pire. Nong ne pou­vait pas y pen­ser sans que ses mâchoires se serrent, un réflexe de colère silen­cieuse qui n’a­vait pas dimi­nué en vingt ans. Le res­tau­rant où la Reine Mère avait dîné. Le res­tau­rant aux nappes blanches, aux chaises en rotin, au menu anno­té. Un soir — elle ne savait plus lequel, les soirs se confon­daient eux aus­si, les soirs sombres étaient une seule longue nuit inter­mi­nable —, elle avait pous­sé la porte bat­tante de la cui­sine et elle avait vu, à la table de la Reine Mère, deux hommes pen­chés sur la sur­face du bois, le nez dans une poudre blanche, pen­dant qu’un troi­sième regar­dait un film por­no­gra­phique sur un télé­vi­seur sus­pen­du au mur par un cro­chet de bou­cher. Le télé­vi­seur n’a­vait jamais été là. Le cro­chet non plus. La poudre non plus. Rien de ce qu’elle voyait n’au­rait dû être là, et pour­tant tout était là, avec l’é­vi­dence obs­cène des choses qui ont trou­vé leur place dans un monde à l’envers.

Nong avait recu­lé. Elle avait lais­sé la porte bat­tante se refer­mer sans bruit. Elle était retour­née dans la cui­sine — sa cui­sine, son péri­mètre, le seul endroit de l’hô­tel qu’elle contrô­lait encore — et elle avait conti­nué à cou­per les légumes pour le len­de­main. Des oignons, des piments, du galan­ga. Le cou­teau frap­pait la planche avec un rythme régu­lier, machi­nal, et chaque coup était un mot qu’elle ne pro­non­çait pas.

Elle avait gar­dé la cui­sine. Elle avait gar­dé la réserve. Elle avait gar­dé la fosse aux cobras — la pis­cine, qu’elle conti­nuait de net­toyer chaque matin, bien que plus per­sonne ne s’y bai­gnât, bien que l’eau fût deve­nue verte, bien que des feuilles mortes s’y accu­mu­lassent comme des lettres dans une boîte aux lettres aban­don­née. Elle net­toyait la pis­cine parce que le Dr. Henn lui avait dit de net­toyer la pis­cine. Le Dr. Henn n’é­tait plus là, mais l’ins­truc­tion était là, intacte, fos­si­li­sée, aus­si réelle que le car­re­lage bleu sous la saleté.

Les chats étaient par­tis. Ber­lin, Mün­chen, Ham­burg, Dres­den, Köln — tous par­tis, dis­per­sés, morts peut-être. Nong ne vou­lait pas y pen­ser. Les chats étaient reve­nus plus tard, d’autres chats, des chats de la rue, des chats bles­sés, des chats borgnes, des chats sans queue, et Nong les avait recueillis un par un, comme le doc­teur avait recueilli les cinq pre­miers, parce que c’é­tait dans l’ordre des choses, parce que l’At­lan­ta était un lieu qui recueillait ce que le monde jetait.

*

Puis Charles était arrivé.

Un matin de 1986. Nong balayait le lob­by — elle balayait le lob­by chaque matin, même quand il n’y avait rien à balayer, même quand le sol était plus propre que la veille, parce que balayer le lob­by était le pre­mier geste de la jour­née et que sans ce geste la jour­née n’a­vait pas de com­men­ce­ment. Elle balayait, et la porte vitrée s’é­tait ouverte, et un homme était entré.

Il était jeune — la tren­taine, peut-être un peu moins. Mince, le teint mat, les che­veux noirs cou­pés court. Il por­tait un pan­ta­lon de toile et une che­mise bleue à col bou­ton­né, et il avait des chaus­sures anglaises, des chaus­sures cirées, qui pro­dui­saient sur le damier un son net, pré­cis, un son de déci­sion. Il s’é­tait arrê­té au milieu du lob­by. Il avait regar­dé autour de lui. Il avait regar­dé le lustre, le cana­pé, le stan­dard télé­pho­nique, le scrip­to­rium. Il avait regar­dé le mur où man­quaient les lampes, le sol où man­quaient des car­reaux, le pla­fond où une tache d’hu­mi­di­té des­si­nait la carte d’un pays inexistant.

Nong l’a­vait recon­nu. Pas son visage — elle ne l’a­vait pas vu depuis qu’il était enfant, un petit gar­çon silen­cieux qui jouait dans le jar­din et nageait dans la pis­cine et par­lait thaï avec sa mère et anglais avec son père et qui avait dis­pa­ru un jour, envoyé en Angle­terre, dans des écoles dont les noms — Oxford, Cam­bridge — étaient pour Nong aus­si abs­traits et loin­tains que le nom du maha­ra­ja de Bika­ner. Ce n’est pas son visage qu’elle avait recon­nu, c’est sa façon de regar­der. Il regar­dait l’At­lan­ta comme son père le regar­dait — de haut, avec une exi­gence dou­lou­reuse, avec l’œil d’un homme qui voit simul­ta­né­ment ce qui est et ce qui devrait être, et qui souffre de la dis­tance entre les deux.

— My God, dit Charles Henn.

Ce furent ses pre­miers mots. Nong s’en sou­ve­nait parce qu’ils étaient dits en anglais, avec un accent qu’elle n’a­vait jamais enten­du — pas l’ac­cent des hip­pies, pas l’ac­cent des sol­dats, pas l’ac­cent des tou­ristes, mais un accent qui cou­pait les mots en tranches nettes, un accent de salle de classe et de tri­bu­nal, un accent qui ne lais­sait aucune place à l’approximation.

— My God, what hap­pe­ned here.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait un constat. Un ver­dict. Charles tra­ver­sa le lob­by, mon­ta l’es­ca­lier, ouvrit les portes des chambres une par une. Nong res­ta en bas, le balai à la main. Elle enten­dait ses pas à l’é­tage, le bruit des portes qui cla­quaient, et de temps en temps un juron — en anglais, tou­jours en anglais, car Charles Henn jurait comme un pro­fes­seur d’Ox­ford, c’est-à-dire avec une pré­ci­sion lexi­cale qui trans­for­mait chaque insulte en phrase subordonnée.

Il redes­cen­dit vingt minutes plus tard. Son visage avait chan­gé. La stu­peur avait cédé la place à autre chose — pas de la colère, pas exac­te­ment, plu­tôt une déter­mi­na­tion froide, miné­rale, la déter­mi­na­tion d’un homme qui vient de déci­der quelque chose et qui ne revien­dra pas sur sa déci­sion, jamais, dût-il en mourir.

— What is your name? deman­da-t-il à Nong.

— Nong, khâ.

— How long have you been here?

— Twelve years, khâ.

Il la regar­da. Pour la pre­mière fois, quel­qu’un la regar­dait comme si elle comp­tait. Non pas comme un meuble, non pas comme une ser­vante, mais comme un témoin. Comme quel­qu’un qui savait.

— Nong, dit Charles. We are going to fix this.

Et ils avaient fixé. Charles avait congé­dié les cou­sins, les nièces, les parents de Muk­da. Il avait expul­sé les jun­kies, les pros­ti­tuées, les dea­lers, les « undo­mes­ti­ca­ted people » — ce mot qu’il employait et que Nong trou­vait magni­fique dans son impré­ci­sion aris­to­cra­tique. Il avait repeint les murs, répa­ré les fenêtres, rem­pla­cé les car­reaux cas­sés du damier. Il avait réécrit le menu du res­tau­rant — l’an­cien menu, celui du Dr. Henn, celui des années 50, mais aug­men­té, anno­té, com­men­té avec une éru­di­tion maniaque qui trans­for­mait chaque plat en cours magis­tral. Il avait fait poser les pan­neaux. « Sex Tou­rists Not Wel­come. » « No Bar Girls. No Cata­mites. » Il avait fait ins­tal­ler les camé­ras de sur­veillance. Il avait fait impri­mer les règles de la mai­son — seize pages, reliées, dis­tri­buées à chaque client à l’ar­ri­vée, comme un catéchisme.

L’At­lan­ta était rede­ve­nu l’At­lan­ta. Pas le même — jamais le même. Pas l’At­lan­ta du Dr. Henn, pas l’At­lan­ta des diplo­mates et des stars de ciné­ma et de la Reine Mère. Un autre Atlan­ta. L’At­lan­ta de Charles. Un lieu plus aus­tère, plus rigide, plus étrange aus­si — un lieu qui se défi­nis­sait autant par ce qu’il refu­sait que par ce qu’il offrait, un lieu qui avait fait de son refus une esthé­tique, de sa résis­tance un art de vivre.

Et Nong était restée.

Elle était res­tée parce que Charles avait dit « we ». We are going to fix this. Pas I. Pas you. We. Ce pro­nom-là, dans la bouche d’un homme qui ne disait jamais rien par hasard, valait tous les contrats du monde.

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Béné­dic­tine

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Deuxième par­tie

III — LE GRAND DÉLIRE

Il pleu­vait.

Non — il ne pleu­vait pas. C’é­tait jan­vier, la sai­son sèche, il ne pou­vait pas pleu­voir. Mais Mau­gham enten­dait la pluie — un tam­bou­ri­ne­ment sourd sur le toit de l’O­rien­tal, un cré­pi­te­ment qui emplis­sait la chambre, qui emplis­sait le monde. Et il sen­tait l’eau. L’eau par­tout. L’eau dans les murs, l’eau sous le plan­cher, l’eau dans l’air qu’il res­pi­rait. Bang­kok était une ville d’eau. Elle avait été bâtie sur l’eau, dans l’eau, par l’eau. Avant les routes, avant les tram­ways, avant Cha­roen Krung Road, il n’y avait que les klongs — ces canaux qui qua­drillaient la ville comme les veines d’un corps vivant, et sur ces klongs les gens vivaient, man­geaient, dor­maient, ven­daient, ache­taient, nais­saient et mou­raient sans jamais mettre le pied sur la terre ferme. La Venise de l’O­rient, disaient les voya­geurs. Mais Venise était froide et cal­cu­lée et occi­den­tale. Bang­kok était autre chose. Bang­kok était une méduse — un orga­nisme trans­lu­cide et fluide qui chan­geait de forme à chaque marée.

Mau­gham flot­tait. Son lit était deve­nu une barque et la chambre un canal et les murs des berges le long des­quelles défi­laient des mai­sons de teck sur pilo­tis, des temples, des mar­chés flot­tants où des femmes en cha­peau de paille ven­daient des mangues et du pois­son grillé depuis des pirogues sur­char­gées. Il flot­tait sur le Chao Phraya, non pas celui de 1923 mais un Chao Phraya plus ancien, plus large, plus sau­vage, celui d’a­vant les digues et les quais de béton, le fleuve ori­gi­nel, le fleuve des ori­gines, la Mère des Eaux.

Et sur ce fleuve, il vit les bateaux.

* * *

Ils arri­vaient du golfe. D’a­bord les voi­liers — les trois-mâts anglais avec leurs coques noires et leurs voiles cla­quant dans le vent de mous­son, puis les jonques chi­noises avec leurs yeux peints sur la proue pour voir les démons, puis les vapeurs à roues à aubes qui cra­chaient une fumée grasse et sif­flaient à l’en­trée du port comme des bêtes en rut. Les bateaux remon­taient le fleuve en file indienne, pas­sant sous le regard indif­fé­rent des pêcheurs et des bonzes, lon­geant les man­groves inquié­tantes à l’embouchure — ces forêts de racines qui plon­geaient dans la vase comme des doigts arthri­tiques — puis les rizières d’un vert de vitrail, puis les pre­miers temples, les pre­mières mai­sons, et enfin Bang­kok, sur­gis­sant au der­nier méandre, avec ses toits de tuile et ses flèches dorées et son vacarme de cité marchande.

Et par­mi ces bateaux, un jour de 1888, l’Otago.

Mau­gham le recon­nut. Pas le bateau lui-même — il n’a­vait jamais vu l’O­ta­go — mais l’homme qui se tenait sur le pont. Un homme jeune encore, trente ans, le visage creu­sé par la mer, des yeux noirs et pro­fonds sous des sour­cils épais, une barbe taillée court, et cette façon de se tenir — raide, le dos droit, les mains der­rière le dos — qui tra­his­sait l’of­fi­cier de marine plus que l’é­cri­vain. Car cet homme n’é­tait pas encore écri­vain. Cet homme était le capi­taine Kor­ze­niows­ki, Józef Teo­dor Kon­rad Kor­ze­niows­ki, un Polo­nais né en Ukraine qui avait fui la Rus­sie pour la mer et la mer pour l’An­gle­terre et l’An­gle­terre pour les tro­piques, et qui un jour chan­ge­rait de nom et s’ap­pel­le­rait Joseph Conrad et écri­rait Lord Jim et Au cœur des ténèbres et L’Agent secret, mais pour l’ins­tant il n’é­tait rien de tout cela. Il était un capi­taine de trente ans qui pre­nait son pre­mier com­man­de­ment et qui trou­vait Bang­kok insalubre.

Un endroit mal­sain, avait-il écrit. Mau­gham s’en sou­ve­nait. Ou croyait s’en sou­ve­nir. Ou inven­tait ce sou­ve­nir dans la fièvre, ce qui reve­nait peut-être au même.

Conrad des­cen­dit à terre. Il mar­cha le long du fleuve jus­qu’à l’O­rien­tal. Il entra dans le bar. Il com­man­da — quoi ? De la vod­ka, pro­ba­ble­ment. Un Polo­nais en exil boit de la vod­ka comme on dit une prière, par habi­tude et par néces­si­té. Il but debout au comp­toir, parce que ses gages de capi­taine — qua­torze livres par mois, nour­ri­ture four­nie par le bord — ne lui per­met­taient pas une chambre. Qua­torze livres. Le prix d’une nuit dans la suite que Mau­gham occu­pait trente-cinq ans plus tard.

Mau­gham regar­dait Conrad boire. Il le regar­dait depuis son lit, depuis sa fièvre, depuis l’a­ve­nir, et il éprou­vait pour cet homme une ten­dresse étrange — la ten­dresse qu’on éprouve pour quel­qu’un qui ne sait pas encore qui il est. Conrad au bar de l’O­rien­tal en 1888, c’é­tait un marin qui avait des his­toires plein la tête mais qui ne savait pas encore qu’il pou­vait les écrire. Il avait vu les mers de Malai­sie, les ports de Bor­néo, les tem­pêtes du détroit de la Sonde. Il avait vu des hommes mou­rir de fièvre — la même fièvre que Mau­gham, le même Plas­mo­dium, les mêmes sueurs et les mêmes hal­lu­ci­na­tions — sur des bateaux ancrés dans des rades tro­pi­cales. Il avait vu ce que les Euro­péens fai­saient aux peuples qu’ils pré­ten­daient civi­li­ser. Il por­tait tout cela en lui, comme un manus­crit qu’on n’a pas encore ouvert, et il buvait sa vod­ka au bar de l’O­rien­tal, et il ne savait pas.

Mau­gham vou­lut lui par­ler. Il ouvrit la bouche. Mais aucun son ne sor­tit — la fièvre avait pris sa voix — et Conrad, de toute façon, ne pou­vait pas l’en­tendre. Il était en 1888. Mau­gham était en 1923. Et pour­tant ils étaient dans la même pièce, au même bar, et le fleuve dehors était le même fleuve, et l’hô­tel était le même hôtel, et c’é­tait cela, exac­te­ment cela, que la fièvre per­met­tait de voir : la simul­ta­néi­té du temps. Tous les temps en même temps. Tous les hommes dans le même homme. Tous les verres levés au même comp­toir, depuis 1865 jus­qu’à l’éternité.

Conrad finit sa vod­ka. Posa quelques pièces sur le comp­toir. Sor­tit. La nuit tro­pi­cale l’avala.

* * *

L’hô­tel respirait.

Mau­gham le sen­tait main­te­nant avec cer­ti­tude. Ce n’é­tait plus une impres­sion, c’é­tait une évi­dence phy­sique, comme la cha­leur ou la dou­leur. L’hô­tel res­pi­rait. Ses murs se dila­taient et se contrac­taient avec une régu­la­ri­té lente, majes­tueuse, comme les flancs d’un ani­mal endor­mi. Le teck des plan­chers cra­quait sous l’ef­fet de cette res­pi­ra­tion — des cra­que­ments secs, irré­gu­liers, qui res­sem­blaient à des paroles chu­cho­tées dans une langue morte. Et le ven­ti­la­teur au pla­fond bat­tait comme un cœur.

L’O­rien­tal était vivant. Il avait tou­jours été vivant. Il était né d’un incen­die et d’une recons­truc­tion, comme un phé­nix, et depuis il avait gran­di, mué, chan­gé de peau — pen­sion de marins, hôtel de for­tune, palace colo­nial, club d’of­fi­ciers japo­nais pen­dant la guerre à venir, et de nou­veau palace, et encore palace, tou­jours palace, mais un palace qui se sou­ve­nait de ses ori­gines modestes, un palace qui gar­dait dans ses fon­da­tions la mémoire de la boue et du feu.

Mau­gham com­pre­nait main­te­nant pour­quoi il était tom­bé malade ici et pas ailleurs. Ce n’é­tait pas le mous­tique. Ou plu­tôt ce n’é­tait pas seule­ment le mous­tique. C’é­tait l’hô­tel lui-même qui l’a­vait atti­ré dans la fièvre, comme on attire un invi­té dans un salon pour lui mon­trer les albums de famille. L’hô­tel avait besoin d’un témoin. L’hô­tel avait besoin de quel­qu’un qui sache écrire, qui sache voir, qui sache trans­for­mer les images en mots. Et Mau­gham était cet homme. Le mous­tique n’a­vait été que l’instrument.

C’é­tait une pen­sée déli­rante, bien sûr. Mau­gham le savait. Le méde­cin en lui, le diag­nos­ti­cien, l’homme de science, savait que la fièvre pro­dui­sait des hal­lu­ci­na­tions et que les hal­lu­ci­na­tions pro­dui­saient des inter­pré­ta­tions et que les inter­pré­ta­tions n’a­vaient aucune valeur objec­tive. Mais le méde­cin en lui était très loin main­te­nant — relé­gué dans un coin de sa conscience, petit bon­homme en blouse blanche qui agi­tait les bras et criait des choses rai­son­nables que per­sonne n’é­cou­tait. L’é­cri­vain, lui, savait autre chose. L’é­cri­vain savait que les meilleures his­toires viennent de la fièvre. Que les meilleurs per­son­nages naissent dans le délire. Que la rai­son est néces­saire pour vivre mais insuf­fi­sante pour écrire.

* * *

Le fleuve montait.

Pas vrai­ment — c’é­tait la sai­son sèche, le Chao Phraya était à son niveau le plus bas. Mais dans la fièvre de Mau­gham le fleuve mon­tait, débor­dait, enva­his­sait les berges, léchait les fon­da­tions de l’O­rien­tal, et l’hô­tel deve­nait une île, un vais­seau ancré dans les eaux brunes, et sur ce vais­seau les pas­sa­gers de toutes les époques se croi­saient, se saluaient, s’i­gno­raient, comme dans un bal mas­qué où per­sonne ne recon­naît personne.

Il vit les canonnières.

C’é­tait 1893. Le fleuve n’é­tait plus brun mais gris — gris acier, gris canon, gris de guerre. Trois navires fran­çais remon­taient le Chao Phraya en for­ma­tion ser­rée, leurs canons poin­tés vers la ville, vers le Palais Royal qui brillait de l’autre côté de l’eau comme un jouet d’or. L’in­ci­dent de Pak­nam. Les Fran­çais avaient for­cé le pas­sage des for­ti­fi­ca­tions à l’embouchure du fleuve, échan­gé des coups de feu avec les bat­te­ries sia­moises, et main­te­nant ils étaient là, devant l’hô­tel, leurs coques noires oscil­lant dans le cou­rant, leurs équi­pages ali­gnés sur les ponts, leurs offi­ciers en uni­forme blanc scru­tant la rive à la jumelle.

Mau­gham voyait les marins fran­çais — leurs bérets, leurs mous­taches, leurs visages rou­gis par le soleil et la poudre. Il voyait le dra­peau tri­co­lore qui cla­quait à la poupe. Il sen­tait l’o­deur de la cor­dite. Et il voyait, sur la véran­dah de l’O­rien­tal, les clients de l’hô­tel — les diplo­mates, les mar­chands, les aven­tu­riers — qui regar­daient le spec­tacle comme on regarde un opé­ra depuis une loge, un verre à la main, com­men­tant les manœuvres avec le déta­che­ment de gens qui savent que les canons ne sont pas poin­tés vers eux.

Ander­sen était par­mi eux. Le Danois regar­dait les canon­nières fran­çaises avec un sou­rire qui n’en était pas tout à fait un — un sou­rire de cal­cu­la­teur, un sou­rire d’homme d’af­faires qui éva­lue les risques. Le Siam allait-il tom­ber ? Allait-il deve­nir une colo­nie fran­çaise comme le Cam­bodge, comme le Laos, comme l’In­do­chine ? Si oui, l’hô­tel per­drait ses clients anglais. Si non, les Fran­çais feraient des conces­sions com­mer­ciales et l’hô­tel en pro­fi­te­rait. Dans les deux cas, il fal­lait vendre. Vendre main­te­nant, vendre vite, prendre l’argent et ren­trer au Dane­mark, et fon­der autre chose, quelque chose de plus grand, de plus solide qu’un hôtel. L’East Asia­tic Com­pa­ny. Le plus grand conglo­mé­rat du royaume de Danemark.

Ander­sen ven­dit l’O­rien­tal pour vingt-deux mille dol­lars. Lock, stock and bar­rel, comme disent les Anglais. Ser­rures, inven­taire et barils de bière. Il ren­tra à Copen­hague. Les canon­nières fran­çaises repar­tirent. Le Siam res­ta indé­pen­dant — le seul pays d’A­sie du Sud-Est à n’a­voir jamais été colo­ni­sé, exploit qui tenait du miracle et de la diplo­ma­tie, et qui était dû en grande par­tie à l’in­tel­li­gence de Chu­la­long­korn, ce roi que Mau­gham avait vu en vision quelques heures plus tôt — ou quelques années, il ne savait plus.

Les canon­nières dis­pa­rurent. Le fleuve rede­vint brun. Les barges de riz reprirent leur course lente vers la mer.

* * *

L’hô­tel chan­gea de mains. Mau­gham vit cela aus­si — cette suc­ces­sion de pro­prié­taires qui était la chro­nique même de l’O­rien­tal, son roman intime, sa saga fami­liale. Ander­sen avait ven­du à l’A­mé­ri­cain Frank­lin Hurst, qui avait abo­li le sys­tème du chit — cette ardoise de cré­dit que les clients signaient et ne payaient jamais, cette élé­gance du non-paie­ment qui rui­nait l’hô­tel avec une dis­tinc­tion toute colo­niale. Puis Hurst avait ven­du à son tour, et l’hô­tel avait connu d’autres mains, d’autres ambi­tions, d’autres déclins, jus­qu’à l’ar­ri­vée de cette femme.

Maria Maire. Madame Maire. La patronne.

Mau­gham la vit — non pas la femme du cou­loir, non pas la voix sèche qui disait ne tar­dez pas trop, mais une femme plus jeune, trente-cinq ans peut-être, debout dans le hall de l’O­rien­tal vers 1910, les bras croi­sés, le regard cir­cu­laire d’un géné­ral ins­pec­tant un champ de bataille. Elle avait pris les rênes de l’hô­tel sans que per­sonne com­prenne exac­te­ment com­ment — par mariage, par rachat, par la seule force de sa volon­té, les sources se contre­di­saient et l’hô­tel lui-même sem­blait avoir oublié les détails. Ce qu’il n’a­vait pas oublié, c’é­tait la femme. Gol­feuse. Joueuse. Femme d’af­faires dans un monde d’hommes, dans un pays d’hommes, dans un siècle d’hommes. Elle por­tait des robes blanches et des cha­peaux à larges bords et elle diri­geait l’O­rien­tal comme on dirige un navire — avec auto­ri­té, avec caprice, avec cette cer­ti­tude abso­lue que la barre est entre les bonnes mains.

Sous Madame Maire, l’hô­tel devint le lieu de toutes les récep­tions — les fêtes natio­nales des consu­lats, les anni­ver­saires des princes, les ban­quets d’a­dieu pour les gou­ver­neurs en par­tance. Le concert hall fut trans­for­mé en théâtre. On y jouait des pièces en anglais et en fran­çais. On y don­nait des bals. Les dames por­taient des robes com­man­dées à Paris — avec trois mois de retard sur la mode, le temps que les paque­bots fassent le tra­jet — et les mes­sieurs por­taient des smo­kings blancs qui jau­nis­saient sous les ais­selles à la pre­mière valse. Et Madame Maire veillait sur tout cela, infa­ti­gable, omni­sciente, avec cet ins­tinct d’hô­te­lière qui n’est pas une com­pé­tence mais un don, une capa­ci­té innée à devi­ner ce que le client veut avant qu’il ne le sache lui-même.

C’é­tait cette femme qui ne vou­lait pas que Mau­gham meure chez elle. Et Mau­gham, dans son délire, com­prit que ce n’é­tait pas de la cruau­té. C’é­tait de l’a­mour. L’a­mour d’une femme pour son hôtel — un amour féroce, exclu­sif, jaloux, qui ne tolé­rait aucune atteinte à la répu­ta­tion du bien-aimé. Un mort dans une chambre, c’est une tache sur le nom. Et Madame Maire ne tolé­rait pas les taches.

* * *

Le fleuve appor­ta un bateau.

Un bateau comme Mau­gham n’en avait jamais vu. Pas un voi­lier, pas un vapeur à roues à aubes, pas une jonque ni un sam­pan — mais un navire de fer, mas­sif, moderne, sans che­mi­née fumante, sans la traî­née de fumée noire qui signa­lait tous les navires à vapeur depuis un demi-siècle. Le Selan­dia. Le pre­mier navire à moteur die­sel du monde. Danois, bien sûr — construit à Copen­hague par Bur­meis­ter & Wain, com­man­dé par la East Asia­tic Com­pa­ny de H.N. Ander­sen, ce même Ander­sen qui avait bâti l’O­rien­tal et qui avait main­te­nant un empire mari­time. Le Selan­dia était venu à Bang­kok pour son voyage inau­gu­ral, en 1912, et le fleuve entier s’é­tait arrê­té pour le regar­der pas­ser — ce vais­seau silen­cieux, ce vais­seau sans fumée, ce vais­seau du futur qui glis­sait sur les eaux brunes comme un fan­tôme mécanique.

Mau­gham vit le Selan­dia remon­ter le Chao Phraya. Il vit les bate­liers ouvrir de grands yeux. Il vit les enfants sur les mai­sons flot­tantes poin­ter le doigt. Il vit les bonzes eux-mêmes, sur la rive, inter­rompre leur marche pour regar­der. Un bateau sans fumée. Un bateau qui ne cra­chait pas de char­bon. Un bateau propre. C’é­tait un miracle ou une menace, selon le point de vue — le miracle du pro­grès ou la menace de l’ob­so­les­cence, la pro­messe d’un monde nou­veau ou l’an­nonce de la fin du monde ancien. Le Selan­dia pas­sa devant l’O­rien­tal et dis­pa­rut en amont du fleuve, vers les entre­pôts de teck, vers les docks, vers cet ave­nir méca­nique et silen­cieux qui fini­rait par tout ava­ler — les voi­liers, les vapeurs, les rick­shaws, les klongs, les mai­sons flot­tantes, tout le vieux Siam, toute la vieille Asie, tout le vieux monde.

* * *

Et puis Nijinsky.

Cela vint sans pré­ve­nir, comme viennent les choses dans la fièvre — une image sou­daine, par­fai­te­ment nette, sur­gis­sant du néant avec la vio­lence d’un flash de magné­sium. Un homme dansait.

Il dan­sait dans la salle de concert de l’O­rien­tal. C’é­tait 1916. La Grande Guerre fai­sait rage en Europe — les tran­chées, le gaz, la boue de la Somme — mais ici, à Bang­kok, à l’autre bout de la Terre, un homme dan­sait. Il por­tait un maillot blanc, des chaus­sons de soie, et il se mou­vait avec une grâce qui n’a­vait rien d’hu­main. Ses sauts défiaient la pesan­teur. Ses bras décri­vaient des arcs qui sem­blaient ralen­tir le temps. Son visage — un visage slave, pom­mettes hautes, yeux en amande, bouche char­nue — était à la fois exta­tique et absent, comme le visage d’un saint en lévitation.

Vaslav Nijins­ky. Le dieu de la danse. Le faune de l’A­près-midi. L’oi­seau de feu. Le spectre de la rose. Il avait vingt-sept ans et il était déjà peut-être fou. La folie ne vien­drait offi­ciel­le­ment que plus tard — le diag­nos­tic, l’in­ter­ne­ment, les trente années d’a­sile — mais quelque chose était déjà fis­su­ré, là, dans cette salle de concert tro­pi­cale, devant un public de diplo­mates et de mar­chands qui ne com­pre­naient pas ce qu’ils voyaient. Quelque chose dans la pré­ci­sion même de ses gestes, dans cette per­fec­tion sur­hu­maine qui ne lais­sait aucune place à l’er­reur ni à la vie, quelque chose de méca­nique sous la grâce, comme une hor­loge dont le res­sort est trop ten­du et qui va bien­tôt se briser.

Nijins­ky dan­sait et Mau­gham le regar­dait dan­ser, et il pen­sa — si tant est qu’on puisse appe­ler cela pen­ser — il pen­sa à la cage. Nijins­ky était un oiseau en cage. Sa cage était son corps — ce corps pro­di­gieux, ce corps qui pou­vait tout faire sauf vieillir en paix, ce corps que Dia­ghi­lev avait mode­lé et pos­sé­dé et exhi­bé comme on exhibe un ani­mal savant. Et quand Nijins­ky avait épou­sé une femme — Romo­la, la Hon­groise — Dia­ghi­lev l’a­vait chas­sé des Bal­lets russes, et Nijins­ky s’é­tait retrou­vé sans cage, libre et per­du, errant de pays en pays avec sa famille, réfu­gié de la guerre, dan­sant dans des salles de concert de for­tune à l’autre bout du monde, et la liber­té l’a­vait détruit plus sûre­ment que la cage.

La cage. L’i­mage s’im­pri­ma dans la fièvre de Mau­gham avec une inten­si­té qui le fit gémir. La cage dorée. Il y avait une cage dorée quelque part dans cette his­toire, une cage qui atten­dait, une cage qui se for­mait dans les pro­fon­deurs de son délire comme un cris­tal se forme dans une solu­tion satu­rée. Mais pas main­te­nant. Pas encore. La cage vien­drait plus tard, quand la fièvre aurait tout mélan­gé — Nijins­ky et les per­ro­quets, Bang­kok et le Siam d’au­tre­fois, la danse et l’enfermement.

Nijins­ky s’ar­rê­ta de dan­ser. Salua. Le public applau­dit — des applau­dis­se­ments polis, décon­cer­tés, insuf­fi­sants. Nijins­ky quit­ta la scène. Il tra­ver­sa le jar­din de l’O­rien­tal dans la nuit chaude, en sueur, ses chaus­sons de soie trem­pés d’hu­mi­di­té tro­pi­cale, et il dis­pa­rut, comme Conrad avant lui, ava­lé par Bang­kok, cette ville qui ava­lait tout le monde.

* * *

La fièvre ne redes­cen­dait plus.

Elle s’é­tait ins­tal­lée sur un pla­teau — cent quatre, cent cinq — et elle y res­tait, immuable, têtue, comme un occu­pant qui a plan­té son dra­peau sur un ter­ri­toire conquis. Les accès de froid avaient ces­sé. Il n’y avait plus que la cha­leur — une cha­leur sèche, miné­rale, qui sem­blait venir de l’in­té­rieur des os. Mau­gham avait l’im­pres­sion que son sque­lette était en feu et que sa peau n’é­tait qu’une enve­loppe mince et insuf­fi­sante, un papier d’emballage sur un brasier.

Le boy chi­nois venait toutes les heures. Il chan­geait les draps. Il posait un linge frais sur le front de Mau­gham. Il appor­tait de l’eau que Mau­gham buvait et vomis­sait et rebu­vait. Il appor­tait la qui­nine que Mau­gham ava­lait et qui ne ser­vait à rien, à rien, à rien. Le gar­çon avait un visage rond et lisse et sans âge, et Mau­gham se deman­da s’il avait un nom, et s’il avait une famille, et s’il ren­trait chez lui le soir dans une de ces mai­sons flot­tantes sur le fleuve, et s’il racon­tait à ses enfants qu’un Anglais célèbre était en train de mou­rir dans la chambre sept de l’Oriental.

Mou­rir. Le mot s’im­po­sa. Mau­gham ne l’a­vait pas encore pen­sé — pas direc­te­ment, pas en face. Il avait pen­sé “fièvre”, il avait pen­sé “palu­disme”, il avait pen­sé “qui­nine”, il avait pen­sé “Madame Maire” et “hôpi­tal” et “l’autre rive”. Mais il n’a­vait pas pen­sé “mou­rir”. Et main­te­nant le mot était là, au milieu de la chambre, au milieu de la fièvre, au milieu de sa vie, posé comme un objet qu’on ne peut plus igno­rer — un revol­ver sur une table, un télé­gramme sous la porte, un ther­mo­mètre à cent cinq.

Mou­rir ici. Dans cette chambre sombre. Au bord de ce fleuve. Dans cet hôtel dont per­sonne ne connais­sait l’âge. Mou­rir à qua­rante-huit ans, en pleine car­rière, en pleine gloire — car il était glo­rieux, Mau­gham, il était riche et célèbre et joué dans le West End et tra­duit en vingt langues, et tout cela ne ser­vait à rien devant un mous­tique. Un mous­tique minus­cule, femelle, ano­nyme, qui l’a­vait piqué dans son som­meil dans une chambre sans mous­ti­quaire, et voi­là. Toute la civi­li­sa­tion occi­den­tale, toute la méde­cine, toute la lit­té­ra­ture, tout l’Em­pire bri­tan­nique ne pou­vaient rien contre un insecte de trois millimètres.

Il y avait une iro­nie là-dedans. Une iro­nie à sa mesure — lui qui avait bâti sa car­rière lit­té­raire sur l’i­ro­nie, sur cette dis­tance amu­sée entre ce que les gens disent et ce qu’ils pensent, entre ce qu’ils montrent et ce qu’ils cachent. L’i­ro­nie ultime : l’i­ro­niste iro­ni­sé par la nature. Le maître du sous-enten­du réduit au silence par un parasite.

Mau­gham sou­rit dans sa fièvre. Ou gri­ma­ça — la dif­fé­rence, à ce stade, était deve­nue imperceptible.

* * *

L’hô­tel lui mon­tra autre chose.

Une femme. Une femme petite, solide, avec des che­veux courts et un regard de com­man­dante — un regard qui ne deman­dait pas la per­mis­sion, qui ne cher­chait pas l’ap­pro­ba­tion, qui pre­nait ce qu’il vou­lait et conti­nuait. Elle se tenait dans le hall de l’O­rien­tal, les mains sur les hanches, et elle don­nait des ordres.

Mais ce n’é­tait pas Madame Maire. Ce n’é­tait pas 1923. C’é­tait — quand ? Mau­gham ne pou­vait pas le savoir avec cer­ti­tude, puisque cette femme appar­te­nait à un temps qui n’é­tait pas encore adve­nu. Et pour­tant il la voyait. La fièvre, par­fois, tra­verse le temps dans les deux sens.

La femme par­lait fran­çais avec un accent alle­mand. Elle por­tait des vête­ments pra­tiques, mas­cu­lins presque, et autour de son cou pen­dait un appa­reil pho­to­gra­phique — une boîte noire, com­pacte, qu’elle mani­pu­lait avec l’ai­sance de quel­qu’un qui consi­dère l’ob­jet comme une exten­sion de son corps. Elle pho­to­gra­phiait tout : le hall, les colonnes, le fleuve par les fenêtres, les boys chi­nois, les fleurs dans les vases, la lumière sur les murs. Elle pho­to­gra­phiait l’hô­tel comme si elle vou­lait le fixer, le rete­nir, l’empêcher de disparaître.

Ger­maine. Le nom flot­ta dans la fièvre de Mau­gham comme un pétale sur l’eau. Ger­maine Krull. Pho­to­graphe. Révo­lu­tion­naire. Cor­res­pon­dante de guerre. Future patronne de l’O­rien­tal. Mais pour l’ins­tant — pour l’ins­tant dans quelle année ? — elle n’é­tait qu’une femme avec un appa­reil pho­to et un regard de fer, et elle recons­trui­sait un hôtel en ruine.

Car l’hô­tel était en ruine. Mau­gham le voyait main­te­nant — les murs éven­trés, les fenêtres sans vitres, les meubles bri­sés, les plan­chers défon­cés. Les Japo­nais étaient pas­sés par là. L’oc­cu­pa­tion, la guerre, les offi­ciers impé­riaux qui avaient conver­ti le palace en club mili­taire, dépouillé les chambres, réqui­si­tion­né les draps et les cou­verts et les bou­teilles de vin. L’O­rien­tal avait été désha­billé, humi­lié, vidé de sa sub­stance. Et main­te­nant cette femme — cette Alle­mande-fran­çaise-hol­lan­daise-apa­tride, cette pho­to­graphe d’a­vant-garde qui avait fré­quen­té Man Ray et Coc­teau et Mal­raux, cette résis­tante qui avait tra­ver­sé l’A­frique avec les Forces fran­çaises libres — cette femme sans aucune expé­rience hôte­lière remet­tait l’hô­tel debout.

Il y avait un Amé­ri­cain avec elle. Grand, élan­cé, élé­gant — trop élé­gant pour un homme d’af­faires, pas assez pour un diplo­mate. Jim Thomp­son. Ancien de l’OSS, les ser­vices secrets amé­ri­cains, res­té en Thaï­lande après la guerre pour des rai­sons que per­sonne ne com­pre­nait tout à fait. Il avait un œil pour la soie, pour les cou­leurs, pour la beau­té — cet œil d’es­thète que les espions déve­loppent par­fois, comme si le double jeu aigui­sait les sens au lieu de les émous­ser. Thomp­son déco­rait les suites en soie thaï­lan­daise. Krull créait le Bam­boo Bar — pre­mier bar de jazz de Bang­kok, où l’on dis­tri­buait des cra­vates à l’en­trée aux hommes qui n’en por­taient pas, parce que le raf­fi­ne­ment ne se négo­cie pas, même sous les tropiques.

Mau­gham voyait tout cela comme on voit un film pro­je­té à l’en­vers — l’a­ve­nir avant le pré­sent, la renais­sance avant la des­truc­tion. Et cela n’a­vait pas de sens, et en même temps cela avait tout le sens du monde, parce que l’hô­tel n’o­béis­sait pas à la chro­no­lo­gie. L’hô­tel était un lieu où le temps s’empilait, couche après couche, comme les strates géo­lo­giques d’une falaise, et la fièvre per­met­tait de lire ces strates, de pas­ser de l’une à l’autre, de voir 1865 et 1888 et 1893 et 1916 et 1923 et 1947 dans le même souffle, dans le même bat­te­ment de ventilateur.

Souf­fle­ment. Souf­fle­ment. Soufflement.

* * *

Il per­dit le compte des jours.

C’é­tait le sixième, le sep­tième, le hui­tième — il ne savait plus. La lumière entre les volets chan­geait, ce qui signi­fiait que le soleil se levait et se cou­chait, ce qui signi­fiait que le temps pas­sait, mais le temps ne pas­sait plus vrai­ment. Le temps s’é­tait trans­for­mé en une sub­stance molle, élas­tique, qui s’é­ti­rait et se contrac­tait au gré de la fièvre, et Mau­gham flot­tait dedans comme un fœtus dans le liquide amniotique.

Le méde­cin venait. Le méde­cin par­tait. Le boy venait. Le boy par­tait. La qui­nine arri­vait. La qui­nine ne ser­vait à rien. Les draps étaient chan­gés. Les draps étaient trem­pés de nou­veau. Le fleuve cou­lait. Le ven­ti­la­teur tour­nait. Et l’hô­tel conti­nuait de parler.

Il lui mon­tra le Roi. Pas Chu­la­long­korn cette fois — un autre roi, un roi plus récent, celui qui régnait en 1923, Vaji­ra­vudh, Rama VI, le roi qui avait étu­dié à Oxford et qui écri­vait des pièces de théâtre et qui avait créé les scouts sia­mois et le parc Lum­phi­ni et l’u­ni­ver­si­té Chu­la­long­korn. Un roi let­tré, un roi anglo­phile, un roi qui aimait le théâtre autant que Mau­gham lui-même. Et Mau­gham pen­sa — dans l’un de ces éclairs de luci­di­té qui tra­ver­saient par­fois la fièvre comme un rayon de soleil tra­verse un orage — il pen­sa que le Siam était un pays étrange, un pays impos­sible, un pays qui avait des rois qui lisaient Sha­kes­peare et des bonzes qui men­diaient pieds nus dans la pous­sière, un pays qui avait inven­té la grâce et la cruau­té dans le même geste, un pays qui sou­riait tou­jours et ne disait jamais la véri­té, et que ce pays était le miroir de lui-même — lui, Mau­gham, l’homme aux masques, l’homme aux sou­rires, l’homme qui ne disait jamais la vérité.

Le Siam ne disait pas la véri­té parce que la véri­té était une notion occi­den­tale, bru­tale, inutile. Le Siam avait le kreng jai — cette notion intra­dui­sible qui signi­fiait à peu près : consi­dé­ra­tion pour les sen­ti­ments d’au­trui pous­sée jus­qu’au men­songe, poli­tesse éle­vée au rang de phi­lo­so­phie, refus de dire non, refus de confron­ter, refus de bles­ser, même au prix de l’exac­ti­tude. Et Mau­gham, qui avait pas­sé sa vie à dis­si­mu­ler ce qu’il était vrai­ment — son désir, sa soli­tude, sa peur — recon­nais­sait dans le kreng jai sia­mois quelque chose de pro­fon­dé­ment familier.

* * *

La nuit. Une nuit sans fond. Les gre­nouilles hur­laient. Le fleuve cla­po­tait. Et dans cette nuit, une musique.

Elle venait du bar. Du Bam­boo Bar — mais le Bam­boo Bar n’exis­tait pas encore en 1923, il ne serait créé qu’en 1947 par Ger­maine Krull, et pour­tant Mau­gham l’en­ten­dait, cette musique de jazz, ce pia­no et cette contre­basse et cette cla­ri­nette qui jouaient quelque chose de lent et de mélan­co­lique et d’in­fi­ni­ment amé­ri­cain, quelque chose qui par­lait de fumée et de bour­bon et de nuits de La Nou­velle-Orléans, trans­plan­tées ici, au bord du Menam, dans l’air chaud et épais de Bangkok.

La fièvre ne res­pec­tait pas la chro­no­lo­gie. La fièvre pre­nait ce dont elle avait besoin, n’im­porte où, n’im­porte quand, et elle le jetait dans le délire de Mau­gham comme un peintre jette des cou­leurs sur une toile — sans plan, sans méthode, avec la seule cer­ti­tude que le résul­tat aura un sens, même si ce sens n’est pas immé­dia­te­ment visible.

Mau­gham écou­tait le jazz. Il écou­tait depuis son lit, depuis sa fièvre, depuis son siècle. Et il com­pre­nait quelque chose qu’il n’au­rait pas pu com­prendre dans la luci­di­té : que l’hô­tel était un ins­tru­ment de musique. Un ins­tru­ment dont les cordes étaient les cou­loirs, dont la caisse de réso­nance était le hall, dont les clés étaient les chambres, et qui vibrait depuis soixante ans, depuis cent ans peut-être, au pas­sage de tous ceux qui l’a­vaient tra­ver­sé. Chaque pas lais­sait une note. Chaque voix ajou­tait une har­mo­nique. Chaque vie vécue entre ces murs enri­chis­sait la par­ti­tion d’une mesure sup­plé­men­taire. Et le jazz du Bam­boo Bar — pas­sé ou futur, peu impor­tait — n’é­tait que l’ex­pres­sion la plus récente de cette musique ancienne, de cette vibra­tion conti­nue qui était la vie même de l’hôtel.

* * *

Le hui­tième jour — ou le neu­vième, ou le dixième — quelque chose changea.

Mau­gham le sen­tit avant de le com­prendre. Un chan­ge­ment dans la qua­li­té de la lumière. Un chan­ge­ment dans le bruit du fleuve. Un chan­ge­ment dans l’o­deur de la chambre — le fran­gi­pane était tou­jours là, mais mêlé à autre chose, quelque chose de plus frais, de plus vert, comme l’o­deur de la terre après la pluie. Et le ven­ti­la­teur — le ven­ti­la­teur qui avait tour­né sans arrêt depuis le début de la fièvre, gar­dien mono­tone de son délire — le ven­ti­la­teur sem­blait tour­ner un tout petit peu moins vite, comme si lui aus­si sen­tait que quelque chose était en train de se dénouer.

La fièvre ne lâchait pas. Pas encore. Elle était tou­jours là, mas­sive, écra­sante, cent quatre, peut-être cent trois. Mais elle avait chan­gé de nature. Elle ne mon­tait plus. Elle ne cas­ca­dait plus. Elle se tenait là, immo­bile, comme un fleuve qui a fini de mon­ter et qui hésite avant de redes­cendre, et dans cette hési­ta­tion, dans ce sus­pens entre la crue et la décrue, Mau­gham trou­va un espace — un espace étroit, fra­gile, pro­vi­soire, mais un espace quand même — où la pen­sée pou­vait à nou­veau se former.

Et dans cet espace, une image se forma.

Un oiseau.

Un petit oiseau brun, insi­gni­fiant, un pas­se­reau de rien du tout, qui était entré dans la chambre par la véran­dah et qui s’é­tait posé sur le rebord de la fenêtre et qui s’é­tait mis à chanter.

Mau­gham l’en­ten­dit. Il enten­dit le chant — un chant clair, liquide, d’une pure­té insen­sée, un chant qui n’a­vait rien à faire dans une chambre de malade, dans un hôtel colo­nial, dans une ville étouf­fante au bord d’un fleuve brun. Un chant qui par­lait de jar­dins et de saules pleu­reurs et de pois­sons rouges dans un bas­sin royal. Un chant qui était le contraire exact de la fièvre — frais là où la fièvre brû­lait, libre là où la fièvre empri­son­nait, joyeux là où la fièvre désespérait.

L’oi­seau chan­tait. Et Mau­gham, pour la pre­mière fois depuis des jours, pleura.

Les larmes cou­lèrent sur ses joues creu­sées, sur sa barbe nais­sante, sur l’o­reiller trem­pé de sueur. Des larmes silen­cieuses, invo­lon­taires, qui n’ex­pri­maient ni tris­tesse ni joie mais quelque chose d’autre — un sou­la­ge­ment si pro­fond qu’il en était dou­lou­reux, comme le retour de la cir­cu­la­tion dans un membre engourdi.

L’oi­seau chan­tait. Et dans le chant de l’oi­seau, dans les larmes de Mau­gham, dans la fièvre qui hési­tait entre mon­ter et des­cendre, le conte commença.

IV — LE CONTE

Il était une fois un roi qui avait neuf filles.

Cela com­men­ça ain­si, dans la tête de Mau­gham, avec cette sim­pli­ci­té désar­mante des contes de fées — cette façon d’ou­vrir une porte sur l’im­pos­sible en la fai­sant grin­cer sur des gonds fami­liers. Il était une fois. Quatre mots qui abo­lissent le temps, qui sus­pendent les lois de la phy­sique, qui auto­risent tout. Il était une fois, et le roi du Siam avait neuf filles, nom­mées Jan­vier, Février, Mars, Avril, Mai, Juin, Juillet, Août et Septembre.

Sep­tembre. La plus jeune. La neu­vième. Celle qui arrive après toutes les autres, quand tout a déjà été dit, quand toutes les places sont prises, quand il ne reste plus qu’à inven­ter la sienne.

Mau­gham com­po­sa le conte dans un état inter­mé­diaire — ni tout à fait réveillé, ni tout à fait endor­mi, ni tout à fait fié­vreux, ni tout à fait lucide. Un état de grâce, peut-être. Ou de fatigue si extrême qu’elle res­semble à la grâce. Le corps épui­sé renon­çait à lut­ter et l’es­prit, libé­ré de cette lutte, pou­vait enfin vaga­bon­der. Il vaga­bon­dait dans le Siam. Dans le palais du roi. Dans les jar­dins royaux, où des pois­sons rouges nageaient dans des bas­sins de pierre, où des saules pleu­reurs lais­saient traî­ner leurs branches dans l’eau comme des che­ve­lures de noyées.

Le roi avait un usage curieux : il fai­sait des cadeaux le jour de son propre anni­ver­saire. Mau­gham sou­rit en inven­tant ce détail — c’é­tait tel­le­ment sia­mois, tel­le­ment à l’en­vers de tout ce qu’un Anglais pou­vait conce­voir, cette géné­ro­si­té qui pre­nait la forme d’un para­doxe. Et le cadeau, cette année-là, pour cha­cune de ses neuf filles : un per­ro­quet dans une cage dorée. Neuf per­ro­quets. Neuf cages d’or. Les per­ro­quets savaient dire God save the King et, pour les plus doués, Pret­ty Pol­ly dans sept langues orien­tales différentes.

La cage dorée. L’i­mage était là depuis le début de la fièvre — depuis Nijins­ky dan­sant dans la salle de concert, depuis l’hô­tel lui-même avec ses murs qui res­pi­raient et ses portes qui ne s’ou­vraient que sur le pas­sé. La cage dorée, c’é­tait la beau­té qui empri­sonne. C’é­tait le luxe qui étouffe. C’é­tait la forme qui tue le conte­nu. C’é­tait le mariage de Mau­gham avec Syrie — cette cage de res­pec­ta­bi­li­té qu’il avait accep­tée pour dis­si­mu­ler ce qu’il était, et dans laquelle il étouf­fait, jour après jour, nuit après nuit, sou­rire après sourire.

Neuf prin­cesses, neuf per­ro­quets, neuf cages d’or. Et les per­ro­quets répé­taient ce qu’on leur appre­nait. Ils ne chan­taient pas. Ils réci­taient. God save the King. Pret­ty Pol­ly. Des mots appris, des mots méca­niques, des mots sans vie. Exac­te­ment comme Mau­gham dans les dîners lon­do­niens, débi­tant ses bons mots, ses répliques cise­lées, ses obser­va­tions acides sur la nature humaine — un per­ro­quet brillant dans une cage dorée, et tout le monde applau­dis­sait, et per­sonne ne voyait la cage.

* * *

Puis le per­ro­quet de Sep­tembre mourut.

Il mou­rut sans rai­son appa­rente — un matin, la prin­cesse le trou­va cou­ché sur le dos dans sa cage, les pattes en l’air, les plumes ébou­rif­fées, les yeux vitreux. Mort. Comme meurent les per­ro­quets en cap­ti­vi­té — non pas de mala­die, non pas de faim, mais d’en­nui. D’en­nui méta­phy­sique. De la fatigue de répé­ter les mêmes mots dans le même ordre dans la même cage dorée, jour après jour, sans jamais rien inven­ter, sans jamais rien choi­sir, sans jamais ouvrir les ailes.

Sep­tembre pleu­ra. Mau­gham la voyait pleu­rer — une enfant, dix ans peut-être, avec des che­veux noirs qui tom­baient jus­qu’à la taille et des yeux en amande pleins de larmes, assise sur le sol de sa chambre dans le palais royal, le per­ro­quet mort dans les mains. Et les sœurs venaient, Jan­vier, Février, Mars et les autres, avec leurs per­ro­quets vivants sur l’é­paule, et elles disaient des choses conso­lantes qui n’en étaient pas — Ne pleure pas, tu en auras un autre, ce n’est qu’un per­ro­quet — et ces paroles rai­son­nables étaient pires que le silence, parce qu’elles rédui­saient la mort à un inci­dent de par­cours, une contra­rié­té mineure, un pro­blème que l’argent pou­vait résoudre.

Mau­gham connais­sait ces paroles. Il les avait enten­dues toute sa vie. Ne pleure pas. Sois rai­son­nable. Un homme ne pleure pas. Un Anglais ne pleure pas. Un écri­vain célèbre ne pleure pas. Il range ses larmes dans un tiroir et il écrit une pièce de théâtre, et le public rit, et les cri­tiques applau­dissent, et per­sonne ne sait que le tiroir est plein à craquer.

Sep­tembre pleu­ra toute la nuit. Et au matin — ce matin de conte de fées, ce matin de Siam, ce matin de fièvre — un oiseau entra par la fenêtre.

* * *

C’é­tait le même oiseau. Celui que Mau­gham avait enten­du chan­ter dans sa chambre à l’O­rien­tal — ou un autre, ou le même sous une autre forme, car dans les contes les oiseaux sont tou­jours le même oiseau, le mes­sa­ger, l’in­ter­ces­seur, celui qui relie la terre au ciel et le réel au mer­veilleux. Il se posa sur le rebord de la fenêtre de Sep­tembre et il chanta.

Il chan­ta le jar­din du roi — les bou­gain­vil­lées, les orchi­dées, les lotus dans le bas­sin. Il chan­ta les pois­sons rouges qui tour­naient sous les nénu­phars. Il chan­ta le saule pleu­reur dont les branches frô­laient la sur­face de l’eau. Il chan­ta le vent dans les feuilles de bana­nier. Il chan­ta la lune sur le fleuve. Il chan­ta tout ce que les per­ro­quets ne savaient pas chan­ter, tout ce qui ne s’ap­prend pas, tout ce qui ne se répète pas, tout ce qui ne peut être dit qu’une fois et d’une seule manière et qui, si on essaie de le figer dans une cage ou dans une for­mule ou dans un mariage de conve­nance, meurt aus­si sûre­ment que le per­ro­quet de Septembre.

Mau­gham écou­tait son propre conte. Il l’é­cou­tait se dérou­ler dans sa tête avec un mélange de sur­prise et d’é­vi­dence — comme si l’his­toire avait tou­jours exis­té et qu’il ne fai­sait que la décou­vrir, la déga­ger de la gangue de la fièvre comme un sculp­teur dégage une sta­tue du marbre. Chaque détail venait de quelque part. Les neuf prin­cesses venaient du palais royal qu’il avait entra­per­çu depuis le rick­shaw en arri­vant. Les per­ro­quets venaient des oiseaux en cage qu’il avait vus dans les mar­chés de Chiang Mai. Le jar­din venait du jar­din de l’O­rien­tal, qu’il n’a­vait fait que tra­ver­ser avant de tom­ber malade, mais dont les par­fums — fran­gi­pane, jas­min, bou­gain­vil­lée — avaient impré­gné sa fièvre comme une tein­ture imprègne un tis­su. Et la cage dorée — la cage dorée venait de lui.

* * *

Les sœurs furent jalouses, bien sûr. Jan­vier, Février, Mars et les autres — jalouses de l’oi­seau libre qui chan­tait mieux que leurs per­ro­quets enca­gés, jalouses de cette beau­té qu’on ne pou­vait ni ache­ter ni pos­sé­der ni enfer­mer. Et elles dirent à Sep­tembre : Tu devrais le mettre en cage. Car s’il est libre, il peut par­tir. Et s’il part, tu n’au­ras plus rien. Ni per­ro­quet ni oiseau. Rien.

Mau­gham recon­nais­sait la voix de la rai­son. La voix de la pru­dence. La voix de tous ceux qui lui avaient dit, au fil des années : Marie-toi. Aie des enfants. Sois nor­mal. Cache ce que tu es. Enferme-le dans une cage. Car si tu le laisses libre, il peut te détruire. Le scan­dale. L’op­probre. La pri­son — car à cette époque, en Angle­terre, on allait en pri­son pour ce que Mau­gham était. Oscar Wilde y était allé. Oscar Wilde en était sor­ti bri­sé, et il était mort à Paris, dans une chambre d’hô­tel minable, rui­né, malade, détruit. Et Mau­gham avait vu cette des­truc­tion de loin — il était trop jeune pour avoir connu Wilde, mais il avait gran­di dans l’ombre de cette catas­trophe, et l’ombre l’a­vait for­mé, l’a­vait sculp­té, lui avait appris la cage.

Sep­tembre écou­ta ses sœurs. Elle mit l’oi­seau en cage.

* * *

Et l’oi­seau ces­sa de chanter.

C’é­tait inévi­table. C’é­tait aus­si inévi­table que la mort du per­ro­quet, mais en sens inverse — le per­ro­quet était mort de cap­ti­vi­té et l’oi­seau mou­rait de cap­ti­vi­té, mais le per­ro­quet était mort en silence tan­dis que l’oi­seau mou­rait par le silence, ce qui était pire. Car un oiseau qui ne chante pas est plus mort qu’un oiseau mort. Un oiseau mort a au moins le sou­ve­nir de son chant. Un oiseau vivant qui ne chante plus n’a rien — ni le chant ni le sou­ve­nir ni l’espoir.

L’oi­seau se tenait au fond de la cage, les plumes ébou­rif­fées, la tête ren­trée dans les épaules, les yeux mi-clos. Il ne bou­geait pas. Il ne man­geait pas. Il ne chan­tait pas. Il atten­dait. Il atten­dait la mort ou la liber­té, et pour lui les deux étaient peut-être la même chose.

Mau­gham sen­tit mon­ter en lui une émo­tion qu’il ne s’au­to­ri­sait jamais dans la vie éveillée — dans la vie lucide, ration­nelle, anglaise, bien habillée. Une émo­tion brute, non fil­trée, qui lui ser­ra la gorge et lui brû­la les yeux. Il pleu­rait de nou­veau. Il pleu­rait sur un oiseau ima­gi­naire dans un conte de fées qu’il était en train d’in­ven­ter dans une chambre d’hô­tel à Bang­kok, et ces larmes étaient les plus vraies qu’il eût ver­sées depuis des années. Depuis la mort de sa mère, peut-être. Depuis ce jour de 1882 où il avait huit ans et où le monde avait ces­sé d’a­voir un centre.

Car l’oi­seau en cage, c’é­tait lui. L’oi­seau qui avait chan­té libre­ment et qu’on avait enfer­mé par peur de le perdre — par amour, disait-on, par pru­dence, par rai­son — c’é­tait lui. L’oi­seau dont le chant s’é­tait tari dans la cage dorée du mariage, de la res­pec­ta­bi­li­té, du men­songe social, c’é­tait lui. Et la prin­cesse Sep­tembre qui avait écou­té ses sœurs et qui avait mis l’oi­seau en cage — c’é­tait aus­si lui, car nous sommes tou­jours à la fois le pri­son­nier et le geô­lier, la vic­time et le bour­reau, celui qui souffre et celui qui fait souffrir.

* * *

Mais dans les contes de fées, il y a tou­jours un retournement.

Sep­tembre com­prit. Elle com­prit en voyant l’oi­seau mou­rir à petit feu dans sa cage dorée. Elle com­prit que l’a­mour qui empri­sonne n’est pas l’a­mour. Que la pos­ses­sion n’est pas la ten­dresse. Que la cage, aus­si belle soit-elle — même en or, même ser­tie de rubis et de saphirs sia­mois — n’est rien d’autre qu’une cage. Et elle ouvrit la porte.

L’oi­seau ne bou­gea pas tout de suite. Il res­ta au fond de la cage, méfiant, incré­dule, comme s’il ne pou­vait pas croire que la porte était vrai­ment ouverte. Puis, len­te­ment, il se redres­sa. Il déploya une aile. Puis l’autre. Il fit quelques pas hési­tants sur le per­choir. Et sou­dain il s’en­vo­la — un bond, un bat­te­ment d’ailes, et il était dehors, dans le jar­din, dans l’air, dans le vent, dans la lumière.

Et il chanta.

Il chan­ta comme il n’a­vait jamais chan­té. Il chan­ta le jar­din et les pois­sons rouges et le saule pleu­reur, mais il chan­ta aus­si autre chose — la joie ter­rible de la liber­té retrou­vée, cette joie qui res­semble à la dou­leur, qui est faite de dou­leur, parce que la liber­té n’est pas l’ab­sence de souf­france mais la capa­ci­té de souf­frir en plein air, à décou­vert, sans les murs de la cage pour amor­tir les coups.

Mau­gham écou­tait. Il écou­tait depuis sa chambre, depuis sa fièvre, depuis son lit trem­pé de sueur, et le chant de l’oi­seau inven­té se mêlait au chant des oiseaux réels qui peu­plaient le jar­din de l’O­rien­tal — les bul­buls, les mar­tins-pêcheurs, les mai­nates qui imi­taient toutes les voix, même celles des morts — et il ne savait plus où finis­sait le conte et où com­men­çait la réa­li­té, et cette confu­sion était la chose la plus douce qu’il eût éprou­vée depuis le début de sa maladie.

* * *

Le conte finis­sait bien. Les contes de fées finissent tou­jours bien, c’est leur fonc­tion, c’est leur contrat avec le lec­teur — un contrat que la lit­té­ra­ture sérieuse a rom­pu depuis long­temps, mais que le conte main­tient avec une obs­ti­na­tion tou­chante, comme un vieil hôtel main­tient ses tra­di­tions même quand le monde autour de lui a changé.

L’oi­seau revint. Chaque jour il reve­nait chan­ter pour Sep­tembre. Il était libre et il reve­nait. C’est cela que Sep­tembre avait appris — la leçon la plus dif­fi­cile, la seule qui vaille : que la liber­té accor­dée est le seul lien qui tienne. Que l’a­mour sans cage est le seul amour qui chante.

Les huit sœurs, avec leurs per­ro­quets en cage, devinrent des femmes aigres et sèches. Sep­tembre, elle, gran­dit, devint belle, et épou­sa le roi du Cam­bodge, empor­tée sur un élé­phant blanc — l’é­lé­phant blanc, encore, cet ani­mal sacré du Siam, cet ani­mal qui reve­nait dans toutes les his­toires comme un leit­mo­tiv, comme un fan­tôme bienveillant.

Mau­gham savait que ce dénoue­ment était trop simple, trop joli, trop conso­lant. Il savait que dans la vraie vie, les oiseaux libé­rés ne reviennent pas tou­jours. Que l’a­mour sans cage ne chante pas tou­jours. Que la liber­té, par­fois, est un autre mot pour la soli­tude. Mais il était en train d’é­crire un conte de fées, pas un roman. Et les contes de fées ont le droit d’être injustes — injustes envers la réa­li­té, injustes envers la com­plexi­té, injustes envers la dou­leur — parce qu’ils disent une véri­té plus pro­fonde que les faits, une véri­té qui n’a pas besoin d’être pro­bable pour être vraie.

L’oi­seau chan­tait. L’oi­seau était libre. La cage était vide, mais la cage était ouverte, et c’est la porte ouverte qui comp­tait, pas la cage.

* * *

Mau­gham s’endormit.

Pour la pre­mière fois depuis des jours — depuis com­bien de jours ? cinq, huit, dix ? — il s’en­dor­mit d’un vrai som­meil, un som­meil sans hal­lu­ci­na­tions, sans visions, sans visites du pas­sé. Un som­meil de plomb et de paix, comme celui des enfants après les larmes, comme celui des conva­les­cents après la crise.

L’hô­tel, autour de lui, se tut. Les murs ces­sèrent de res­pi­rer. Le plan­cher ces­sa de cra­quer. Le ven­ti­la­teur conti­nua de tour­ner, mais son souf­fle­ment était deve­nu celui d’une ber­ceuse, régu­lier et ras­su­rant, et non plus celui d’un oiseau de proie.

Le boy chi­nois entra. Il vit que l’An­glais dor­mait — d’un vrai som­meil, pas de ce demi-coma agi­té qu’il avait eu les jours pré­cé­dents — et il ne le réveilla pas. Il posa les com­pri­més de qui­nine sur la table de nuit. Il chan­gea le linge humide sur le front. Il ramas­sa les draps tom­bés au sol. Et il sor­tit, silen­cieux comme tou­jours, fan­tôme bien­veillant dans une mai­son de fantômes.

Le fleuve cou­lait. Le soleil se cou­chait. Les gre­nouilles com­men­çaient leur concert. Et Mau­gham dor­mait, et dans son som­meil il n’y avait plus de cage, plus de per­ro­quet, plus de prin­cesse — rien que le chant d’un oiseau, quelque part, très loin, très haut, qui s’é­loi­gnait dans le ciel de Bang­kok comme une note tenue qui finit par se fondre dans le silence.

V — LA RÉMISSION

Il se réveilla un matin et la fièvre avait disparu.

Pas dimi­nué, pas recu­lé, pas bat­tu en retraite — dis­pa­ru. Comme si quel­qu’un avait ouvert une porte et que la fièvre était sor­tie par cette porte, sans bruit, pen­dant la nuit, comme les boys chi­nois sor­taient des chambres. Mau­gham ouvrit les yeux et vit le pla­fond — le pla­fond blanc, avec ses mou­lures de stuc, et le ven­ti­la­teur qui tour­nait, et les pales de bois qui décou­paient la lumière en tranches régu­lières. Il vit tout cela avec une net­te­té presque dou­lou­reuse, une net­te­té de conva­les­cent, cette acui­té visuelle que la mala­die donne en par­tant, comme un cadeau d’a­dieu ou une der­nière raillerie.

Il prit sa tem­pé­ra­ture. Quatre-vingt-dix-neuf. Il la reprit. Quatre-vingt-dix-neuf. La fièvre était tom­bée de six degrés pen­dant la nuit. Le Plas­mo­dium avait capi­tu­lé. La qui­nine, après des jours d’im­puis­sance, avait fini par faire son tra­vail — à moins que ce ne fût le conte. À moins que l’oi­seau, en s’en­vo­lant de la cage, eût empor­té la fièvre avec lui.

Mau­gham sou­rit. Un vrai sou­rire, cette fois. Pas la gri­mace cra­que­lée des jours pré­cé­dents, mais un vrai sou­rire d’homme vivant, un sou­rire qui tirait sur les muscles du visage et qui fai­sait presque mal tant ces muscles avaient été long­temps immobiles.

Il était vivant.

* * *

Il res­ta au lit encore deux jours. Le méde­cin vint, consta­ta la rémis­sion, pres­cri­vit du repos et de la qui­nine à dose d’en­tre­tien, et repar­tit avec cet air sou­la­gé des méde­cins qui ont craint le pire et qui n’au­ront pas à l’annoncer.

Madame Maire ne vint pas. Elle n’a­vait aucune rai­son de venir main­te­nant que le risque d’un mort célèbre dans ses chambres était écar­té. Mau­gham ne lui en vou­lait pas. Il admi­rait même, rétros­pec­ti­ve­ment, cette fran­chise bru­tale qu’il avait enten­due — ou cru entendre — dans le cou­loir. Je ne peux pas le lais­ser mou­rir ici. C’é­tait une phrase d’hô­te­lière, une phrase de femme pra­tique, une phrase qui tran­chait dans le sen­ti­men­ta­lisme comme un cou­teau dans le beurre. Mau­gham la note­rait. Il la gar­de­rait. Il la res­sor­ti­rait un jour, dans un livre, dans un dis­cours, dans une inter­view, et elle ferait rire — cette phrase qui aurait pu être sa nécrologie.

Pen­dant ces deux jours de repos, il regar­da le pla­fond. Il écou­ta les bruits de l’hô­tel — les pas dans le cou­loir, les voix étouf­fées, le tin­te­ment de la vais­selle dans la salle à man­ger, le rire d’une femme quelque part, le frois­se­ment des jour­naux dans le salon de lec­ture. Des bruits nor­maux. Des bruits de vivants. Après le silence sur­na­tu­rel de la fièvre, après les hal­lu­ci­na­tions et les voix du pas­sé, ces bruits banals avaient une beau­té extra­or­di­naire. La beau­té du réel. La beau­té de l’or­di­naire. La beau­té de ce qui est là, sim­ple­ment, sans mys­tère et sans fièvre, solide et tiède et présent.

L’hô­tel ne par­lait plus. Il était rede­ve­nu un hôtel — un bâti­ment de brique et de teck et de stuc, avec des chambres et des cou­loirs et un bar et un fleuve. Ses murs ne res­pi­raient plus. Son plan­cher ne se sou­ve­nait plus. Ses fenêtres ne s’ou­vraient plus sur d’autres époques. La fièvre avait été la clé, et la clé avait été rendue.

Mau­gham le regret­ta-t-il ? Il ne sut pas. Il y avait du sou­la­ge­ment, évi­dem­ment — le sou­la­ge­ment immense de ne pas être mort, de res­pi­rer sans brû­ler, de voir le monde avec des yeux clairs. Mais il y avait aus­si autre chose, quelque chose qu’il n’o­se­rait pas appe­ler de la nos­tal­gie — car peut-on être nos­tal­gique d’un délire ? — mais qui y res­sem­blait. Dans la fièvre, il avait vu des choses. Il avait vu Conrad boire sa vod­ka et Nijins­ky dan­ser et Nico­las prendre le thé et les canon­nières fran­çaises remon­ter le fleuve. Il avait vu l’hô­tel naître et brû­ler et renaître. Il avait vu le feu et la recons­truc­tion et l’oc­cu­pa­tion et la renais­sance. Il avait vu tout cela avec une inten­si­té que la luci­di­té ne pour­rait jamais éga­ler — parce que la luci­di­té est un filtre, un tamis, un ins­tru­ment de sélec­tion, et que la fièvre abo­lit tous les filtres et laisse pas­ser tout, le beau et le laid, le vrai et le faux, le pas­sé et l’a­ve­nir, dans un seul flot conti­nu et éblouissant.

Il avait vu l’hô­tel vivant. Et main­te­nant l’hô­tel était rede­ve­nu un hôtel.

* * *

Le troi­sième jour après la rémis­sion, Mau­gham se leva.

Ce fut un évé­ne­ment. Ses jambes ne le por­taient plus — ou plu­tôt elles le por­taient, mais avec une hési­ta­tion, une incer­ti­tude qui res­sem­blait à de la poli­tesse, comme si elles deman­daient la per­mis­sion à chaque pas. Il s’ap­puya au mur. Fit quelques pas jus­qu’à la fenêtre. Ouvrit le volet.

La lumière le frap­pa. Non pas la lumière blanche et puni­tive de son arri­vée — celle qui l’a­vait écra­sé à la des­cente du train, celle qui fai­sait mal aux yeux et aux tempes — mais une lumière dif­fé­rente, plus douce, fil­trée par le feuillage du jar­din, avec des taches d’ombre qui dan­saient sur le sol de la véran­dah. C’é­tait le matin. Le fleuve était là, brun et calme, avec ses barges et ses sam­pans et ses mai­sons flot­tantes, et sur la rive oppo­sée les toits de tôle brillaient au soleil, et un bonze en robe safran mar­chait le long de la berge avec la len­teur majes­tueuse d’un homme qui n’a nulle part où aller et tout le temps pour y arriver.

Mau­gham res­pi­ra. L’air avait cette den­si­té tro­pi­cale qu’il avait trou­vée suf­fo­cante à son arri­vée, mais qui main­te­nant — après la fièvre, après les draps trem­pés et la chambre fer­mée et la qui­nine amère — lui sem­blait riche, géné­reuse, pleine de vie. Il sen­tait le fran­gi­pane du jar­din. Il sen­tait la vase du fleuve. Il sen­tait le char­bon des bateaux à vapeur et l’en­cens d’un temple voi­sin et la fri­ture d’un étal de nouilles sur Cha­roen Krung Road. Chaque odeur était dis­tincte, iden­ti­fiable, pré­cieuse, comme si la mala­die avait net­toyé ses sens, les avait déca­pés jus­qu’à l’os, et que tout lui arri­vait main­te­nant avec une fraî­cheur neuve, une fraî­cheur de pre­mier matin du monde.

Il regar­da le jar­din. Des fran­gi­pa­niers. Des bou­gain­vil­lées dont les grappes mauves retom­baient le long d’un mur blan­chi à la chaux. Un bas­sin de pierre — mais sans pois­sons rouges. Sans saule pleu­reur. Sans prin­cesse Sep­tem­ber. Le jar­din réel était plus modeste que le jar­din du conte, plus désor­don­né, plus vivant, avec ses lézards qui filaient sur les pierres chaudes et ses geckos col­lés aux murs et ses four­mis rouges qui tra­çaient des auto­routes le long des branches.

Un oiseau chan­ta. Un bul­bul, pro­ba­ble­ment, avec son chant en cas­cade de notes des­cen­dantes. Mau­gham l’é­cou­ta. Ce n’é­tait pas l’oi­seau du conte — pas l’oi­seau mira­cu­leux qui chan­tait le jar­din du roi et les pois­sons rouges et le saule pleu­reur. C’é­tait un oiseau réel, avec un chant réel, un chant qui ne signi­fiait rien d’autre que lui-même — ter­ri­toire, séduc­tion, sur­vie. Mais Mau­gham l’é­cou­ta comme on écoute une musique qu’on a déjà enten­due dans un rêve et qu’on recon­naît sans pou­voir la nommer.

* * *

Il des­cen­dit à la vérandah.

Len­te­ment, en s’ap­puyant à la rampe de l’es­ca­lier, avec la digni­té fra­gile des conva­les­cents qui refusent qu’on les porte. Il por­tait un cos­tume de lin blanc, frois­sé, trop large main­te­nant — il avait per­du des kilos, la fièvre l’a­vait évi­dé comme une rivière creuse son lit — et un cha­peau pana­ma qu’il enfon­ça sur ses yeux contre la lumière. Il s’as­sit à une table près de la balus­trade. Le fleuve était à ses pieds.

Un boy — pas le même, ou peut-être le même, il ne pou­vait pas être sûr — appa­rut à ses côtés avec cette ins­tan­ta­néi­té magique des domes­tiques de l’O­rien­tal, comme s’il avait sur­gi du plan­cher ou conden­sé à par­tir de l’air ambiant.

Mau­gham com­man­da un martini.

Il était dix heures du matin. C’é­tait beau­coup trop tôt pour un mar­ti­ni, et Mau­gham le savait, et le boy le savait, et pro­ba­ble­ment Madame Maire dans son bureau le savait aus­si. Mais Mau­gham venait de pas­ser dix jours entre la vie et la mort, et un homme qui revient de si loin a le droit de boire un mar­ti­ni à dix heures du matin sans que per­sonne ne le juge.

Le boy revint. Le verre était long, à pied, très froid. Le Noilly Prat. Le Tan­que­ray. Et la dou­blure — le petit secret, le soup­çon de Béné­dic­tine que le bar­man avait appli­qué en fai­sant tour­ner le verre, ce par­fum de miel et d’herbes qui modi­fiait tout. Mau­gham por­ta le verre à ses lèvres. Le gin gla­cé des­cen­dit dans sa gorge comme une pro­messe tenue, comme un ser­ment renou­ve­lé entre lui et le monde, entre lui et les plai­sirs du monde, entre lui et cette chose fra­gile et têtue qu’on appelle être vivant.

Il but len­te­ment. Il regar­da le fleuve. Une barge de riz pas­sa, si lour­de­ment char­gée que sa ligne de flot­tai­son affleu­rait la sur­face brune de l’eau. Un bate­lier à la poupe manœu­vrait une longue perche avec une non­cha­lance de funam­bule. Des enfants jouaient sur le pont d’une mai­son flot­tante — des rires aigus, des écla­bous­sures, des cris de joie qui por­taient sur l’eau comme des galets rico­chant. Un long-tail boat — ces pirogues moto­ri­sées dont le moteur est mon­té sur une longue tige arti­cu­lée — tra­ver­sa le fleuve en dia­go­nale, lais­sant der­rière lui un sillage en V qui vint mou­rir contre les pilo­tis de l’embarcadère de l’hôtel.

Mau­gham regar­dait tout cela. Il regar­dait avec l’at­ten­tion minu­tieuse, presque maniaque, du conva­les­cent qui redé­couvre le monde. Chaque détail comp­tait. Chaque cou­leur avait un poids. Chaque son avait une tex­ture. C’é­tait comme si la fièvre, en le plon­geant pen­dant dix jours dans les pro­fon­deurs de l’hal­lu­ci­na­tion, l’a­vait remon­té à la sur­face avec des yeux neufs — les yeux d’un homme qui a failli mou­rir et qui regarde le monde avec la gra­ti­tude ter­ri­fiée de celui qui sait que tout cela peut lui être reti­ré à tout moment, par un mous­tique, par un para­site, par une phrase mur­mu­rée dans un cou­loir — ne tar­dez pas trop.

* * *

Il res­ta dix jours encore à l’Oriental.

Dix jours de conva­les­cence lente, pen­dant les­quels il reprit du poids, des forces, des cou­leurs. Il se levait le matin, des­cen­dait à la véran­dah, com­man­dait son mar­ti­ni — à une heure plus rai­son­nable désor­mais, midi, puis onze heures, un com­pro­mis tacite entre le désir et la décence. Il regar­dait le fleuve. Il pre­nait le thé de l’a­près-midi dans le salon de lec­ture, feuille­tant des édi­tions vieilles de trois semaines du Times et du Figa­ro, car les jour­naux met­taient trois semaines pour arri­ver de Londres et de Paris par bateau, et les nou­velles qu’ils conte­naient avaient cette saveur étrange des évé­ne­ments déjà révo­lus qu’on découvre comme s’ils étaient frais.

Il mar­chait dans le jar­din. Il s’as­seyait à l’ombre du fran­gi­pane le plus grand — un arbre cen­te­naire dont les branches for­maient une voûte par­fu­mée, une cathé­drale végé­tale — et il écri­vait. Pas le conte — le conte était déjà écrit, ins­crit dans sa mémoire avec la pré­ci­sion des choses vues dans la fièvre, et il le cou­che­rait sur le papier plus tard, à Londres, dans son bureau, avec sa plume et son encrier et sa dis­ci­pline de pro­fes­sion­nel. Non, ce qu’il écri­vait main­te­nant, assis dans le jar­din de l’O­rien­tal, c’é­taient des notes. Des frag­ments. Des impressions.

Un après-midi, il prit le bateau de l’hô­tel pour tra­ver­ser le fleuve. Le bate­lier — un vieil homme au visage tan­né comme du cuir, avec un sou­rire qui révé­lait trois dents d’or — le dépo­sa sur la rive ouest, dans le quar­tier de Thon­bu­ri, l’an­cienne capi­tale, le vieux Bang­kok que le nou­veau Bang­kok avait oublié. Et Mau­gham marcha.

Il mar­cha le long des klongs. Les klongs de la rive ouest étaient encore intacts — pas encore com­blés, pas encore pavés, pas encore trans­for­més en bou­le­vards bruyants. C’é­tait la Venise de l’O­rient que les voya­geurs décri­vaient dans leurs récits de voyage, et pour une fois les voya­geurs n’a­vaient pas men­ti. Les mai­sons de teck se dres­saient sur pilo­tis au-des­sus de l’eau verte, reliées entre elles par des pas­se­relles de bois, et les gens vivaient là, au ras du cou­rant, avec leurs pota­gers flot­tants et leurs cages à pois­sons et leurs autels domes­tiques où brû­lait l’en­cens. Des enfants plon­geaient depuis les pas­se­relles en pous­sant des cris. Des femmes lavaient du linge. Un moine en robe safran pagayait len­te­ment dans une pirogue, son bol d’au­mônes posé devant lui comme un trésor.

Mau­gham ache­ta des mangues à une mar­chande dont la pirogue était un étal flot­tant — mangues, papayes, ram­bou­tans, lon­ganes, fruits du dra­gon, tout un jar­din tro­pi­cal empi­lé dans une coque de bois qui tan­guait dou­ce­ment. La mar­chande sou­rit. Le sou­rire thaï — ce sou­rire qui ne signi­fie pas tou­jours la joie, qui peut signi­fier la gêne, l’embarras, la poli­tesse, le refus, la bien­ve­nue, tout et son contraire, et dont l’am­bi­guï­té ravis­sait Mau­gham, qui était lui-même un homme d’am­bi­guï­tés. Il mor­dit dans la mangue. Le jus cou­la sur son men­ton, sucré et frais, et pen­dant un ins­tant il fut par­fai­te­ment heu­reux — non pas d’un bon­heur phi­lo­so­phique ou lit­té­raire, mais d’un bon­heur ani­mal, le bon­heur d’un corps qui a failli mou­rir et qui mange une mangue au bord d’un klong à Bangkok.

Il pous­sa jus­qu’au Wat Pho. Le temple du Boud­dha cou­ché. Il reti­ra ses chaus­sures à l’en­trée, comme tout le monde, et il entra dans le viharn, et le Boud­dha était là — qua­rante-six mètres de long, quinze mètres de haut, cou­ché sur le flanc droit, la tête appuyée sur la main, les yeux mi-clos, les pieds ornés de nacre avec les cent huit signes aus­pi­cieux gra­vés sur les plantes. Le Boud­dha sou­riait. Pas le sou­rire thaï, pas le sou­rire social, pas le sou­rire de poli­tesse — un sou­rire d’une autre nature, un sou­rire qui ne disait ni oui ni non, un sou­rire qui était au-delà du lan­gage, au-delà de la pen­sée, au-delà de tout ce que Mau­gham avait jamais vu sur un visage humain ou divin.

Il res­ta long­temps devant le Boud­dha cou­ché. Il res­ta si long­temps qu’un moine s’ap­pro­cha et lui offrit un bra­ce­let de coton blanc, noué autour du poi­gnet avec une prière mur­mu­rée en pali, et Mau­gham accep­ta — lui, l’ag­nos­tique, le scep­tique, l’homme qui avait bâti sa vie sur le doute et l’i­ro­nie, il accep­ta le bra­ce­let et la béné­dic­tion, et il ne sut pas pour­quoi, et il ne cher­cha pas à savoir.

Ce soir-là, sur la véran­dah, il croi­sa un autre client de l’hô­tel — un Ita­lien, jeune, trente ans peut-être, avec des mous­taches noires et un car­ton à des­sins sous le bras. L’homme venait d’ar­ri­ver à Bang­kok. Il venait de Flo­rence. Il était sculp­teur, dit-il, et le gou­ver­ne­ment sia­mois l’a­vait invi­té pour ensei­gner l’art occi­den­tal à l’u­ni­ver­si­té. Il s’ap­pe­lait Cor­ra­do Fero­ci. Mau­gham et Fero­ci burent un verre ensemble — Fero­ci buvait du vin rouge, incon­grui­té magni­fique dans la cha­leur de Bang­kok — et ils par­lèrent d’art, et de l’I­ta­lie, et de cette étrange des­ti­née qui pous­sait des Euro­péens à s’exi­ler sous les tro­piques pour des rai­sons qu’ils ne com­pre­naient pas tou­jours eux-mêmes.

Fero­ci res­te­rait. Il res­te­rait toute sa vie. Il pren­drait un nom thaï — Sil­pa Bhi­ras­ri — et il sculp­te­rait les monu­ments de la nation, le Monu­ment de la Démo­cra­tie, le Monu­ment de la Vic­toire, les sta­tues des rois. Il devien­drait plus thaï que les Thaïs, et il serait enter­ré à Bang­kok, et les étu­diants des Beaux-Arts vien­draient fleu­rir sa tombe chaque année. Mais cela, Mau­gham ne le savait pas. Et Fero­ci ne le savait pas non plus. Ils étaient deux Euro­péens sur une véran­dah tro­pi­cale, buvant un verre au bord d’un fleuve qui n’é­tait pas le leur, dans un pays qui n’é­tait pas le leur, et cette étran­ge­té par­ta­gée créait entre eux une inti­mi­té fra­gile, éphé­mère, une de ces inti­mi­tés de voyage qui ne sur­vivent pas au voyage mais qui, sur le moment, ont la den­si­té d’une ami­tié de vingt ans.

Fero­ci par­la de Dona­tel­lo. Mau­gham par­la de Mau­pas­sant. Le fleuve cou­lait. La nuit tom­bait. Les geckos com­men­çaient leur cri — tokay, tokay, tokay — ce cri méca­nique et insis­tant qui ponc­tuait les nuits de Bang­kok comme un métro­nome vivant.

Il notait la cha­leur. Il notait la lumière. Il notait l’o­deur du fleuve à dif­fé­rentes heures du jour — vase le matin, pois­son à midi, jas­min le soir. Il notait les bruits — le klaxon des auto­mo­biles sur Cha­roen Krung Road, le sif­flet des bateaux à vapeur, le chant du muez­zin d’une mos­quée voi­sine, car il y avait des mos­quées aus­si à Bang­kok, et des églises, et des syna­gogues, et des temples chi­nois, et cette pro­fu­sion de dieux et de foi lui sem­blait magni­fi­que­ment désor­don­née, humaine, vivante.

Il notait les gens. Les clients de l’hô­tel — un couple de Hol­lan­dais qui fai­saient le tour du monde, un ingé­nieur fran­çais qui construi­sait un pont quelque part dans le nord, une Amé­ri­caine d’un cer­tain âge qui por­tait trop de bijoux et pas assez de vête­ments. Les domes­tiques — les boys chi­nois, tou­jours silen­cieux, tou­jours pré­sents, avec cette capa­ci­té sur­na­tu­relle d’an­ti­ci­per les besoins avant qu’ils ne soient expri­més. Le bar­man, dont il n’ap­prit jamais le nom mais dont il n’ou­blie­rait jamais les mains — ces mains de pres­ti­di­gi­ta­teur qui tapis­saient le verre de Béné­dic­tine avec la pré­ci­sion d’un joaillier ser­tis­sant une pierre.

Il nota, un après-midi, une pro­ces­sion de bonzes qui pas­sait sur la rive oppo­sée du fleuve. Ils mar­chaient en file indienne, pieds nus, leur robe safran flot­tant dans le vent tiède, et cha­cun por­tait un bol d’au­mônes dans lequel les pas­sants dépo­saient du riz, des fruits, des fleurs. Il y avait quelque chose de poi­gnant dans cette scène — la pau­vre­té volon­taire, la digni­té du renon­ce­ment, le silence de ces hommes qui avaient choi­si de ne rien pos­sé­der dans un monde obsé­dé par la pos­ses­sion. Mau­gham pen­sa aux per­ro­quets dans leurs cages d’or. Il pen­sa à l’oi­seau libre.

* * *

Le der­nier soir, il des­cen­dit au bar.

C’é­tait le bar de l’O­rien­tal en 1923 — pas encore le Bam­boo Bar, pas encore le jazz et les cra­vates à l’en­trée, pas encore Ger­maine Krull et Jim Thomp­son et la renais­sance d’a­près-guerre. C’é­tait un bar plus ancien, plus simple, avec un comp­toir de bois sombre et des tabou­rets hauts et des éta­gères de bou­teilles éclai­rées par des lampes à pétrole, et cette odeur de gin et de tabac et de bois ciré qui est l’o­deur uni­ver­selle des bars d’hô­tels colo­niaux, de Sin­ga­pour à Cal­cut­ta, de Ran­goun à Saigon.

Mau­gham s’as­sit au comp­toir. Il com­man­da un der­nier mar­ti­ni. Le bar­man exé­cu­ta le rituel — la Béné­dic­tine, le Noilly Prat, le Tan­que­ray, le verre gla­cé — et Mau­gham but, len­te­ment, en regar­dant les bou­teilles sur les éta­gères, les reflets de la lampe dans le miroir der­rière le bar, les ombres des autres clients qui buvaient et fumaient et par­laient à voix basse.

Il pen­sa à Conrad. Conrad qui avait bu ici, à ce même comp­toir, trente-cinq ans plus tôt, sa vod­ka de marin polo­nais. Conrad qui n’a­vait pas les moyens de se payer une chambre. Conrad qui ne savait pas encore qu’il était Joseph Conrad. Mau­gham leva son verre en silence — un toast muet à l’homme absent, au capi­taine deve­nu écri­vain, au Polo­nais deve­nu Anglais, à celui qui avait trans­for­mé la mer en phrases et Bang­kok en littérature.

Puis il pen­sa à Nijins­ky. Au dieu qui dan­sait dans la salle de concert voi­sine, sept ans plus tôt, réfu­gié, magni­fique, déjà fêlé. À la cage de son corps. À la folie qui l’at­ten­dait. Et il leva son verre de nou­veau, en silence, pour Nijinsky.

Et puis il pen­sa à Nico­las. Au tsa­ré­vitch de vingt-deux ans qui avait pris le thé sur la véran­dah, trente-deux ans plus tôt, avec ses yeux bleus et sa barbe nais­sante et ses mains trop fines, et qui ne savait pas qu’il mour­rait fusillé dans une cave de l’Ou­ral. Et il leva son verre une troi­sième fois, pour Nico­las, pour tous les Nico­las du monde qui ne savaient pas ce que l’a­ve­nir leur réser­vait, qui buvaient leur thé et regar­daient le fleuve et croyaient que la vie dure­rait toujours.

Il leva son verre une der­nière fois. Pour l’hô­tel. Pour le vieil Orien­tal, le très vieil Orien­tal, le bâti­ment de brique et de teck qui avait brû­lé et renaît, qui avait vu pas­ser des rois et des marins et des écri­vains et des dan­seurs et des espions, et qui les avait tous accueillis avec la même indif­fé­rence majes­tueuse, la même patience de pierre et de bois, la même cer­ti­tude tran­quille d’être là quand ils seraient par­tis, d’être là quand tout le monde serait par­ti, d’être là au bord du fleuve, tou­jours, comme une sen­ti­nelle qui ne dort jamais.

* * *

Le len­de­main matin, Mau­gham fit ses bagages. Le boy l’ai­da — pliant les che­mises avec une pré­ci­sion géo­mé­trique, ran­geant les livres et les car­nets, enve­lop­pant le ther­mo­mètre dans un mou­choir de soie. Mau­gham regar­da une der­nière fois la chambre. La chambre sombre, l’en­fi­lade, les véran­das, les lames de lumière entre les volets. Le lit où il avait failli mou­rir. Le ven­ti­la­teur qui conti­nuait de tour­ner, imper­tur­bable, indif­fé­rent à son départ comme il avait été indif­fé­rent à sa maladie.

Il des­cen­dit. Tra­ver­sa le hall. Madame Maire était là, der­rière le comp­toir de la récep­tion, avec son chi­gnon strict et son sou­rire pro­fes­sion­nel. Elle lui ten­dit la note. Mau­gham paya sans regar­der le mon­tant. Il vou­lut dire quelque chose — quelque chose sur la chambre, sur la fièvre, sur la phrase qu’il avait enten­due dans le cou­loir — mais il ne dit rien. Cer­taines choses n’ont pas besoin d’être dites. Cer­taines choses sont mieux gar­dées dans le silence, comme la Béné­dic­tine dans le mar­ti­ni — un secret par­ta­gé qui perd tout son charme s’il est nommé.

Il sor­tit. Le rick­shaw l’at­ten­dait. Un autre coo­lie, un autre Chi­nois maigre aux mol­lets lui­sants. La valise fut char­gée. Mau­gham mon­ta. Le rick­shaw s’ébranla.

Il ne se retour­na pas.

Ou plu­tôt si — il se retour­na une fois, briè­ve­ment, juste assez pour voir la façade de l’O­rien­tal s’é­loi­gner entre les pal­miers et les bou­gain­vil­lées, avec ses volets blancs et sa véran­dah et cet air de fatigue dis­tin­guée qui était sa signa­ture. Et il vit — il crut voir — un oiseau, un petit oiseau brun, posé sur la balus­trade de la véran­dah du pre­mier étage, exac­te­ment là où se trou­vait sa chambre. L’oi­seau ne chan­tait pas. Il se tenait là, immo­bile, la tête légè­re­ment pen­chée, comme s’il regar­dait le rick­shaw s’éloigner.

Puis le rick­shaw tour­na dans Cha­roen Krung Road et l’hô­tel disparut.

* * *

Mau­gham revien­drait. Il revien­drait en 1925, pour deux semaines, et il retrou­ve­rait la véran­dah, le fleuve, le mar­ti­ni. Il revien­drait en 1960, pour son quatre-vingt-cin­quième anni­ver­saire, vieillard sec et iro­nique au regard de lézard, et il dirait cette phrase que tout le monde cite­rait ensuite : J’ai failli être expul­sé de l’O­rien­tal parce que la patronne ne vou­lait pas que je ruine son com­merce en mou­rant dans une de ses chambres.

Mais cela, Mau­gham ne le savait pas encore. En jan­vier 1923, assis dans un rick­shaw qui le condui­sait à la gare de Hua Lam­phong, il savait seule­ment qu’il était vivant. Qu’il avait un conte de fées dans la tête. Qu’il avait vu des choses dans la fièvre qu’il ne ver­rait plus jamais dans la luci­di­té. Et que l’O­rien­tal — le vieil Orien­tal, le très vieil Orien­tal — gar­de­rait quelque chose de lui, comme il gar­dait quelque chose de Conrad et de Nijins­ky et de Nico­las et de tous ceux qui avaient dor­mi et bu et rêvé et failli mou­rir entre ses murs.

L’hô­tel gar­dait tout. C’é­tait sa nature. C’é­tait sa fonc­tion. Il gar­dait les sueurs et les larmes et les rires et les secrets et les mar­ti­nis et les fièvres et les contes de fées et les pas dans les cou­loirs et les mots mur­mu­rés der­rière les portes et les silences des boys chi­nois et le bruit du fleuve contre les pilo­tis et le chant des oiseaux dans le jardin.

Il gar­dait tout, et il ne disait rien. Comme Mau­gham. Comme le Siam.

Le fleuve cou­lait. Le soleil mon­tait. La ville s’é­veillait. Et quelque part, dans une chambre sombre au pre­mier étage de l’O­rien­tal Hotel, un ven­ti­la­teur conti­nuait de tour­ner, souf­fle­ment, souf­fle­ment, souf­fle­ment, bat­tant des ailes au-des­sus d’un lit vide, comme un oiseau qui ne sait pas que la cage est ouverte.

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La dou­blure de Béné­dic­tine — Deuxième partie

La dou­blure de Béné­dic­tine — Pre­mière partie

La dou­blure de
Béné­dic­tine

La dou­blure de Bénédictine

Pre­mière partie

I — L’ARRIVÉE

Le train cra­cha Mau­gham sur le quai de Hua Lam­phong comme on recrache un noyau. Il res­ta debout un moment, hébé­té, sa valise à la main, dans la lumière blanche de jan­vier qui tom­bait des ver­rières de la gare comme une puni­tion. Autour de lui l’a­gi­ta­tion des por­teurs, le thaï qui cré­pi­tait de toutes parts, les odeurs de graisse chaude et de jas­min, et cette cha­leur — mon Dieu, cette cha­leur. Il venait de pas­ser des jours dans le nord, Chiang Mai, les mon­tagnes, les forêts de teck, les nuits presque fraîches où l’on pou­vait dor­mir sans sen­tir ses draps deve­nir une seconde peau. Ici c’é­tait autre chose. Ici l’air avait une épais­seur de tis­su mouillé. Bang­kok le pre­nait à la gorge comme un homme ivre vous sai­sit par le revers.

Il mon­ta dans un rick­shaw. Le coo­lie, un Chi­nois maigre dont les mol­lets lui­saient, se mit à trot­ter le long de Cha­roen Krung Road, la pre­mière route pavée du royaume, et Mau­gham fut empor­té dans le cou­rant de la ville.

Il y avait les tram­ways, bien sûr. Les tram­ways élec­triques qui grin­çaient sur leurs rails, et les char­rettes à bras, et les auto­mo­biles déjà — quelques-unes, noires, anglaises, incon­ce­vables dans cette four­naise — et les chiens errants, et les moines en robe safran qui mar­chaient pieds nus dans la pous­sière comme s’ils fou­laient de l’herbe tendre. Il y avait les Chi­nois sur­tout, des mil­liers de Chi­nois, dans les échoppes, der­rière les étals, pen­chés sur des balances, accrou­pis devant des mar­mites fumantes, et Mau­gham pen­sa que Bang­kok était une ville chi­noise qui se rêvait sia­moise, ou peut-être l’in­verse, il n’au­rait su dire.

Les wats défi­laient. Ces temples d’or et de mosaïque, ces toits super­po­sés comme des mains jointes, ces flèches qui mon­taient vers le ciel blanc — tout cela aurait dû l’é­mer­veiller. Il le savait. Il était venu pour cela, en par­tie. Pour voir. Pour noter. Pour trans­for­mer en phrases ce qui se don­nait aux yeux. Mais les wats lui fai­saient mal. Leur magni­fi­cence criarde, leurs dorures exces­sives, tout cet or éta­lé sous un soleil qui ne par­don­nait rien — cela lui vrillait les tempes. Il fer­ma les yeux un ins­tant. Le rick­shaw caho­ta sur une ornière et il les rouvrit.

Le Chao Phraya apparut.

Le fleuve. Le fleuve des Rois. Large et brun et lent, char­riant ses barges de riz, ses sam­pans char­gés de pas­tèques et de papayes, ses mai­sons flot­tantes qui tan­guaient dou­ce­ment comme des bêtes endor­mies. Sur la rive oppo­sée, des toits de tôle, des pal­miers, la sil­houette dorée d’un wat qui trem­blait dans la vapeur de cha­leur. Le fleuve sen­tait la vase et le pois­son et quelque chose d’autre, de plus ancien, que Mau­gham ne sut pas nom­mer — le temps peut-être, ou la mous­son pas­sée, ou les morts qui avaient navi­gué des­sus avant lui, depuis des siècles, depuis toujours.

L’O­rien­tal Hotel se dres­sait sur la berge est, entre la rivière et Cha­roen Krung Road. Mau­gham des­cen­dit du rick­shaw, paya le coo­lie, et res­ta un moment devant la façade. C’é­tait un bâti­ment colo­nial à deux étages — chose extra­or­di­naire dans un pays de bun­ga­lows sur pilo­tis — avec des volets blancs, une véran­dah, et cette allure un peu fati­guée des demeures qui ont vu pas­ser trop de monde. Il y avait quelque chose de tou­chant dans cette fatigue. L’hô­tel ne cher­chait pas à impres­sion­ner. Il se conten­tait d’être là, au bord du fleuve, depuis — depuis quand au juste ? Per­sonne ne savait exac­te­ment. Il y avait eu un incen­die en 1865, un pre­mier hôtel détruit, des capi­taines danois, un cer­tain Ander­sen qui avait tout recons­truit, des archi­tectes ita­liens. Les dates se brouillaient. L’O­rien­tal por­tait son âge comme ces femmes qui ne disent jamais le leur.

On le condui­sit à sa chambre.

Elle était sombre. C’est la pre­mière chose qu’il nota, et qu’il note­rait plus tard dans son car­net, et qu’il écri­rait encore plus tard dans un livre — cette obs­cu­ri­té. La chambre fai­sait par­tie d’une longue enfi­lade, avec une véran­dah de chaque côté, et la brise pas­sait au tra­vers, mais c’é­tait une brise étouf­fante, une brise qui ne rafraî­chis­sait rien, qui se conten­tait de dépla­cer la cha­leur d’un endroit à un autre, comme on déplace un meuble sans rai­son. Les volets étaient fer­més contre le soleil. La lumière entrait par les inter­stices en lames fines et brillantes qui décou­paient l’obs­cu­ri­té sans l’entamer.

Il y avait un lit. Un ven­ti­la­teur de pla­fond qui tour­nait avec une len­teur insul­tante, ses pales de bois fai­sant un bruit de res­pi­ra­tion régu­lière — souf­fle­ment, souf­fle­ment, souf­fle­ment — comme si la chambre elle-même res­pi­rait. Il y avait une table, une chaise, un broc d’eau. Il y avait une odeur de bois et de cire et de quelque chose de flo­ral, du fran­gi­pane peut-être, qui venait du jar­din par les persiennes.

Mau­gham posa sa valise. Ôta sa veste. S’as­sit sur le lit. Le mate­las céda sous lui avec un soupir.

Il était arrivé.

* * *

La salle à man­ger était grande et sombre, les fenêtres fer­mées par des volets pour la fraî­cheur — mais il n’y avait pas de fraî­cheur, il n’y avait qu’une pénombre moite où les plats appa­rais­saient por­tés par des boys chi­nois qui ne fai­saient aucun bruit. C’é­tait décon­cer­tant, ce silence des boys. Ils glis­saient entre les tables comme des appa­ri­tions, posaient les assiettes, rem­plis­saient les verres, dis­pa­rais­saient. On ne les enten­dait pas venir, on ne les enten­dait pas par­tir. Mau­gham pen­sa à des fan­tômes. Il pen­sa à des pois­sons. Il pen­sa que dans ce pays la domes­ti­ci­té avait atteint un degré de per­fec­tion qui confi­nait à l’invisibilité.

Il man­gea. Ou plu­tôt il essaya. La nour­ri­ture orien­tale l’é­cœu­rait — il le recon­nais­sait sans fier­té, comme on recon­naît une fai­blesse phy­sique. Ces saveurs mêlées, ces épices qu’il ne savait pas iden­ti­fier, cette dou­ceur sucrée qui se glis­sait par­tout, dans le riz, dans les sauces, dans les fruits. Il repous­sa son assiette. Com­man­da du thé. Le thé au moins avait un goût fami­lier, quoique ser­vi dans des tasses sans anse qui lui brû­laient les doigts.

Après le dîner il sor­tit sur la véran­dah. Le fleuve était deve­nu noir, mais on le devi­nait à son mou­ve­ment — le cla­po­tis contre les pilo­tis de l’embarcadère, le pas­sage lent d’une barge dont la lan­terne tra­çait un sillon d’or sur l’eau sombre. De l’autre côté, des lumières éparses. Le bruit d’une musique — un khim peut-être, cet ins­tru­ment à cordes frap­pées dont le son grêle et métal­lique tra­ver­sait la nuit comme un insecte lumi­neux. Et les gre­nouilles. Un chœur de gre­nouilles si vaste, si una­nime, si obs­ti­né qu’on finis­sait par ne plus l’en­tendre, comme on n’en­tend plus son propre cœur.

Mau­gham s’ac­cou­da à la balus­trade. Il avait qua­rante-huit ans. Il avait der­rière lui une car­rière de méde­cin qu’il avait aban­don­née, une car­rière d’es­pion qu’il ne pou­vait pas men­tion­ner, une car­rière d’é­cri­vain qui lui avait don­né la célé­bri­té et l’argent mais pas ce qu’il cher­chait — et il n’au­rait su dire ce qu’il cher­chait. Il avait un mariage qui n’en était pas un. Il avait un secret que tout le monde connais­sait et que per­sonne ne nom­mait. Il avait des amants qu’il appe­lait des secré­taires. Il avait cette façon de croi­ser les jambes, petit, impec­cable, le regard de lézard, le bon mot tou­jours prêt comme un revol­ver chargé.

Il trans­pi­ra.

Ce n’é­tait pas la trans­pi­ra­tion ordi­naire, celle des tro­piques, à laquelle on s’ha­bi­tue en quelques jours. C’é­tait autre chose. Une sueur froide qui lui gla­çait la nuque tan­dis que tout le reste de son corps brû­lait. Il fris­son­na. Ren­tra dans sa chambre. S’as­sit sur le lit.

Quelque chose n’al­lait pas.

* * *

Le len­de­main matin, Mau­gham ne des­cen­dit pas prendre le petit déjeu­ner. Un boy chi­nois frap­pa à sa porte, n’ob­tint pas de réponse, frap­pa de nou­veau, entrou­vrit. L’An­glais était au lit, les draps col­lés au corps, les yeux ouverts mais fixant un point du pla­fond avec une inten­si­té qui n’a­vait rien de natu­rel. Le ven­ti­la­teur tour­nait au-des­sus de lui comme un oiseau de proie décri­vant des cercles patients.

Le boy appor­ta du thé. Mau­gham ne le tou­cha pas.

Vers midi il se redres­sa, cher­cha son ther­mo­mètre dans sa trousse de toi­lette — il voya­geait tou­jours avec un ther­mo­mètre, ves­tige de sa for­ma­tion médi­cale, cette habi­tude du diag­nos­tic qu’on ne perd jamais, comme les prêtres défro­qués qui conti­nuent de bénir les repas en silence. Il le glis­sa sous sa langue. Atten­dit. Le retira.

Cent cinq.

Il ne le crut pas. Le secoua. Le remit. Atten­dit à nou­veau, plus long­temps cette fois, les yeux fer­més, comp­tant les rota­tions du ven­ti­la­teur par le son — souf­fle­ment, souf­fle­ment, soufflement.

Cent cinq.

Alors il sut. L’a­no­phèle avait fait son tra­vail. Quelque part entre Man­da­lay et Bang­kok, dans la tra­ver­sée des États Shan, dans cette chambre sans mous­ti­quaire que l’of­fi­cier sia­mois lui avait offerte avec tant d’in­sis­tance — son meilleur lit, sa plus belle chambre, com­ment refu­ser sans offen­ser ? — le mous­tique l’a­vait piqué. Un mous­tique minus­cule, femelle, affa­mé, por­teur dans ses glandes sali­vaires du Plas­mo­dium, ce para­site patient qui avait atten­du dans le sang de Mau­gham le temps néces­saire avant de se mul­ti­plier, d’en­va­hir les glo­bules rouges, de déclen­cher la guerre. Mau­gham le méde­cin savait tout cela. Mau­gham le patient ne pou­vait rien y faire.

Il se recou­cha. Appe­la le boy. Deman­da de la qui­nine. Le boy revint avec des com­pri­més blancs et un verre d’eau. Mau­gham ava­la. La qui­nine avait un goût d’a­mer­tume abso­lue, un goût de fin du monde, un goût qui enva­his­sait la bouche entière et ne par­tait plus — et ce goût, mêlé à la fièvre, à la cha­leur, au bruit du ven­ti­la­teur et au cla­po­tis du fleuve, com­po­sa la pre­mière couche de ce qui allait deve­nir, au cours des jours sui­vants, un ver­tige sans nom.

* * *

Le bar de l’O­rien­tal se trou­vait au rez-de-chaus­sée. Mau­gham n’y des­cen­drait pas pen­dant plu­sieurs jours, mais il y était allé la veille au soir, avant que la fièvre ne se déclare, et ce sou­ve­nir allait reve­nir le han­ter dans le délire avec une pré­ci­sion cruelle — la pré­ci­sion des choses perdues.

Il avait com­man­dé un martini.

C’é­tait un rituel. Mau­gham avait des rituels comme d’autres ont des vices — avec constance, avec méthode, avec cette pointe de plai­sir cou­pable qui en fait tout le prix. Le mar­ti­ni de Mau­gham obéis­sait à des règles strictes qu’il avait un jour dic­tées à un bar­man et que les bar­mans se trans­met­taient ensuite comme un secret de confré­rie. Le verre devait être long, à pied, très froid. Le ver­mouth devait être du Noilly Prat. Le gin devait être du Tan­que­ray. Et il y avait le secret — car il y avait tou­jours un secret chez Mau­gham, une dou­blure, un com­par­ti­ment caché. Avant de ver­ser quoi que ce soit, le bar­man devait prendre un peu de Béné­dic­tine, juste un soup­çon, et en tapis­ser l’in­té­rieur du verre en le fai­sant tour­ner. Cela ajou­tait un par­fum, une dou­ceur presque imper­cep­tible, un arrière-goût de miel et d’herbes qui modi­fiait tout sans qu’on puisse dire exac­te­ment quoi.

Le bar­man de l’O­rien­tal — un Chi­nois, encore un Chi­nois, avec des mains de pres­ti­di­gi­ta­teur — avait exé­cu­té la manœuvre sans qu’on la lui demande deux fois. Mau­gham avait bu. Le gin gla­cé avait des­cen­du dans sa gorge comme une lame de lumière froide. Dehors le fleuve char­riait ses barges dans la nuit. Quel­qu’un jouait du pia­no dans un salon voi­sin — du Debus­sy, très mal, avec des hési­ta­tions qui don­naient à la musique une mélan­co­lie sup­plé­men­taire, invo­lon­taire, comme les fautes d’or­tho­graphe dans les lettres d’amour.

Ce mar­ti­ni. Ce serait le der­nier avant la fièvre. Le der­nier verre de l’homme debout.

* * *

Le deuxième jour, le méde­cin vint. Un Anglais, ins­tal­lé à Bang­kok depuis des années, avec cette peau tan­née et ces yeux déla­vés que donnent les tro­piques aux Euro­péens qui y res­tent trop long­temps. Il prit le pouls de Mau­gham, sa tem­pé­ra­ture, exa­mi­na ses yeux, pal­pa son foie.

— Palu­disme, dit-il, comme on dit bonjour.

— Je sais, dit Maugham.

— La qui­nine devrait faire effet. Deux jours. Trois peut-être.

— Et si elle ne fait pas effet ?

Le méde­cin ne répon­dit pas tout de suite. Il ran­gea son sté­tho­scope dans sa sacoche avec des gestes lents, métho­diques, qui tra­his­saient une longue habi­tude des mau­vaises nouvelles.

— Elle fera effet, dit-il enfin.

Mau­gham fer­ma les yeux. Il enten­dit le méde­cin sor­tir. Il enten­dit le boy entrer, poser quelque chose sur la table de nuit — de l’eau, des com­pri­més, un linge humide. Il enten­dit le fleuve, dehors, qui ne s’ar­rê­tait jamais de cou­ler, qui n’a­vait jamais ces­sé de cou­ler depuis que des hommes s’é­taient ins­tal­lés sur ses rives et avaient bâti des temples et des palais et des hôtels et des comp­toirs de com­merce, et qui cou­le­rait encore quand tout cela aurait dis­pa­ru, quand l’O­rien­tal lui-même ne serait plus qu’un sou­ve­nir dans un livre que per­sonne ne lirait.

Il enten­dit le ven­ti­la­teur. Souf­fle­ment, souf­fle­ment, soufflement.

Il enten­dit — mais avait-il enten­du, ou l’a­vait-il rêvé ? — une voix de femme, dans le cou­loir, une voix fran­çaise avec un accent qu’il ne put iden­ti­fier, et cette voix disait au méde­cin, dans un mur­mure qui n’é­tait pas assez bas pour qu’on ne l’en­tende pas :

— Je ne peux pas le lais­ser mou­rir ici, vous com­pre­nez. Vous devez l’emmener à l’hôpital.

Et la voix du médecin :

— D’ac­cord. Mais atten­dons un jour ou deux encore.

Et la voix de la femme, plus sèche :

— Ne tar­dez pas trop.

C’é­tait Madame Maire. Maria Maire, la patronne de l’O­rien­tal, gol­feuse, femme d’af­faires, maî­tresse abso­lue de ces lieux. Elle ne vou­lait pas d’un mort dans ses chambres. Un mort, c’est mau­vais pour la répu­ta­tion. Un mort célèbre, c’est pire encore — on en parle, on raconte, les clients annulent. Mau­gham com­pre­nait. Il aurait fait la même chose. Il y avait quelque chose d’ad­mi­rable dans cette fran­chise, quelque chose de chi­rur­gi­cal. Ne tar­dez pas trop. On aurait dit une réplique d’une de ses propres pièces de théâtre — ce mélange de cruau­té et de bon sens qui fai­sait rire les salles à Londres.

Sauf que cette fois, c’é­tait lui qui était sur la scène. C’é­tait lui le per­son­nage dont on par­lait à la troi­sième per­sonne, dans un cou­loir, à voix pas assez basse. C’é­tait son corps qui brû­lait à cent cinq degrés dans une chambre sombre au bord d’un fleuve à l’autre bout du monde. C’é­tait sa mort que l’on crai­gnait — non par com­pas­sion, mais par calcul.

Il sou­rit. Ou crut sou­rire. Ses lèvres étaient sèches et cra­que­lées et le sou­rire fit mal.

Le ven­ti­la­teur tour­nait. Le fleuve cou­lait. La fièvre montait.

Et l’hô­tel — le vieil hôtel, le très vieil hôtel dont per­sonne ne connais­sait l’âge exact, le bâti­ment de brique et de teck et de stuc que des Ita­liens avaient des­si­né pour un Danois sur la rive d’un fleuve sia­mois — l’hô­tel com­men­çait à bou­ger. Non pas phy­si­que­ment, non pas comme un trem­ble­ment de terre ou un glis­se­ment de ter­rain, mais autre­ment, de l’in­té­rieur, comme si ses murs se met­taient à res­pi­rer un peu plus fort que d’ha­bi­tude, comme si ses plan­chers se sou­ve­naient de pas anciens, comme si ses fenêtres s’ou­vraient sur des époques révolues.

Mau­gham le sen­tit. Dans la fièvre, on sent ces choses-là.

L’hô­tel se sou­ve­nait. Et Mau­gham, qu’il le veuille ou non, allait se sou­ve­nir avec lui.

II — LA MONTÉE

La qui­nine ne fit pas effet.

Le troi­sième jour, la fièvre était tou­jours là, ins­tal­lée dans le corps de Mau­gham comme un loca­taire qui refuse de par­tir. Elle avait ses horaires, ses habi­tudes, ses caprices. Le matin, elle se fai­sait presque oublier — la tem­pé­ra­ture des­cen­dait à cent un, cent deux, et Mau­gham pou­vait ouvrir les yeux, regar­der la chambre, recon­naître les meubles, le broc, la chaise, les lames de lumière entre les volets. Il pou­vait même pen­ser. Des pen­sées claires, nettes, presque froides — il pen­sait à Gerald, res­té en Angle­terre, il pen­sait à Syrie qu’il avait épou­sée sans amour et qui le lui ren­dait bien, il pen­sait à la pièce qu’il devait écrire et qui ne venait pas, et cette clar­té mati­nale avait quelque chose de cruel, comme les inter­valles de beau temps au milieu d’une tem­pête, qui ne servent qu’à vous rap­pe­ler ce que vous êtes en train de perdre.

Puis l’a­près-midi venait, et avec l’a­près-midi la cha­leur de Bang­kok attei­gnait son point d’in­can­des­cence, et la fièvre remon­tait d’un coup, bru­ta­le­ment, comme une marée, et Mau­gham sombrait.

Ce n’é­tait pas le som­meil. Le som­meil est un pays où l’on va et d’où l’on revient. Ceci était autre chose. Un état inter­mé­diaire, un entre-deux, une zone grise où la conscience flot­tait sans ancrage, où les sen­sa­tions se mélan­geaient — le bruit du ven­ti­la­teur deve­nait le bat­te­ment d’ailes d’un oiseau gigan­tesque, le cla­po­tis du fleuve deve­nait une voix qui par­lait une langue incon­nue, la cha­leur deve­nait une main posée sur sa poi­trine, une main lourde et chaude qui appuyait, appuyait, et sous laquelle il ne pou­vait plus respirer.

Les boys chi­nois entraient et sor­taient. Ils chan­geaient les draps trem­pés. Ils posaient des linges humides sur son front. Ils appor­taient de la qui­nine, de l’eau, du bouillon qu’il ne tou­chait pas. Mau­gham les voyait s’af­fai­rer autour de lui avec la même effi­ca­ci­té silen­cieuse que dans la salle à man­ger, et il se deman­dait — dans les rares moments où il pou­vait encore se deman­der quelque chose — s’ils avaient l’ha­bi­tude. Si d’autres hommes avant lui avaient brû­lé dans ces draps. Si l’hô­tel avait une mémoire des fièvres.

* * *

Le qua­trième jour, les murs com­men­cèrent à parler.

Non pas avec des mots. Avec des images. Des images qui se for­maient dans le stuc, dans les mou­lures, dans les des­sins du papier peint — ce papier peint pari­sien que le Danois Ander­sen avait fait venir de France qua­rante ans plus tôt, et dont les motifs flo­raux, sous l’ef­fet de la fièvre et de la lumière rasante, se met­taient à bou­ger, à se tordre, à se recom­po­ser en formes nou­velles. Mau­gham voyait des visages dans les fleurs. Des visages d’hommes qu’il ne connais­sait pas, des visages bar­bus, des visages du dix-neu­vième siècle, avec des favo­ris et des cols empe­sés et des regards de gens qui ont tra­ver­sé des océans.

Il fer­ma les yeux. Les visages res­tèrent. Ils étaient main­te­nant à l’in­té­rieur de ses pau­pières, pro­je­tés là comme sur un écran de ciné­ma, et ils se suc­cé­daient avec une rapi­di­té qui l’é­tour­dis­sait — des marins, des mar­chands, des diplo­mates, des aven­tu­riers, tous ces hommes qui avaient remon­té le Chao Phraya depuis le golfe du Siam pour atteindre la Cité des Anges, tous ces hommes qui avaient dor­mi ici, dans ces chambres, dans ces lits, sous ce même ven­ti­la­teur qui tour­nait, tour­nait, tournait.

L’hô­tel se sou­ve­nait. Et la fièvre de Mau­gham était la clé qui ouvrait les portes.

* * *

Il vit le feu.

C’est-à-dire qu’il ne le vit pas — il le sen­tit. Une cha­leur sou­daine, dif­fé­rente de celle de la fièvre, plus sèche, plus vio­lente, avec une odeur de bois brû­lé et de paille et de pein­ture fon­due. Les flammes de 1865. Le onze juin 1865, très exac­te­ment — la date flot­ta dans le délire avec une pré­ci­sion absurde, comme si la fièvre tenait un calen­drier. Soixante-neuf bâti­ments le long du fleuve, empor­tés en une nuit, et par­mi eux le pre­mier Orien­tal — cette pen­sion pour marins tenue par deux Amé­ri­cains, Dyer et West, ce bâti­ment de bois et de chaume qui n’a­vait jamais été un vrai hôtel, juste un toit et un bar et quelques lits pour les équi­pages en escale, les capi­taines de pas­sage, les mar­chands de teck et d’é­pices qui remon­taient le Chao Phraya depuis le golfe en quête de for­tune ou de fuite. Tout cela avait brûlé.

Mau­gham vit les flammes lécher les pilo­tis de bois, grim­per le long des murs de bam­bou tres­sé, dévo­rer les auvents de palme séchée avec un appé­tit métho­dique, patient, comme si le feu avait tout son temps. Il vit les gens cou­rir — les bate­liers arra­chant leurs sam­pans à la rive, les mar­chands traî­nant des bal­lots de soie et de por­ce­laine, les femmes por­tant des enfants sur la hanche, les chiens hur­lant dans la fumée. Il vit le fleuve rou­gir sous le reflet des flammes — un fleuve de sang, un fleuve de lave — et les mai­sons flot­tantes amar­rées à la berge tirer sur leurs cordes comme des che­vaux affo­lés, et cer­taines cordes céder, et les mai­sons par­tir à la dérive, empor­tées par le cou­rant, brû­lant encore, torches flot­tantes que le Chao Phraya char­riait vers la mer dans une pro­ces­sion funèbre d’une beau­té insoutenable.

Le feu détrui­sait tout. Le feu ne fai­sait pas de dis­tinc­tion entre le beau et le laid, le riche et le pauvre, le sacré et le pro­fane. Le feu trai­tait l’O­rien­tal et les tau­dis voi­sins avec la même indif­fé­rence démo­cra­tique. Et quand il eut fini — quand il n’y eut plus rien à brû­ler, quand les der­nières braises eurent ces­sé de rou­geoyer dans l’aube grise — il ne res­ta rien. Rien qu’un ter­rain vague au bord du fleuve, noir­ci, fumant, jon­ché de débris cal­ci­nés. Un ter­rain nu. Une page blanche.

Mau­gham sen­tit la cha­leur du feu se mêler à celle de sa fièvre. Il enten­dit les cris — mais étaient-ce les cris de 1865 ou les cris des bate­liers sur le fleuve en 1923 ? La fron­tière n’exis­tait plus. Le temps s’é­tait plié sur lui-même comme une lettre qu’on referme, et les deux époques se tou­chaient, se super­po­saient, se confon­daient. Et Mau­gham com­prit — dans cette com­pré­hen­sion par­ti­cu­lière que donne le délire, qui n’est pas la logique ni l’in­tui­tion mais quelque chose de plus pri­mi­tif, de plus ani­mal — il com­prit que tout hôtel naît d’une des­truc­tion. Qu’il faut un incen­die pour qu’il y ait une recons­truc­tion. Qu’il faut des cendres pour qu’il y ait un phoe­nix. L’O­rien­tal n’a­vait pas sur­vé­cu au feu de 1865 — il en était né. Le feu était son acte de naissance.

Il y eut un silence. Un silence de cendres. Dix ans de silence — dix ans pen­dant les­quels le ter­rain res­ta vague, le fleuve cou­la sans hôtel sur sa rive, et les marins en escale durent se conten­ter d’autres pen­sions, d’autres bars, d’autres lits. Puis les capi­taines danois vinrent — Jarck et Salje, deux hommes du Nord éga­rés sous les tro­piques, avec leurs visages rouges et leurs barbes blondes et cette façon qu’ont les Scan­di­naves de regar­der le monde comme si c’é­tait un pro­blème à résoudre. Ils rele­vèrent l’hô­tel. Modes­te­ment. Douze chambres. Un bar amé­ri­cain. Une salle de billard. Le petit déjeu­ner à neuf heures trente, le tif­fin à une heure, le dîner à sept heures. On pou­vait louer des bateaux. La bière était fraîche. Ce n’é­tait pas un palace. C’é­tait un début.

Puis le feu s’é­tei­gnit dans la mémoire de l’hô­tel, et dans les cendres, len­te­ment, un autre bâti­ment se dres­sa. Des briques cette fois. Du stuc. Des colonnes. Un étage — deux étages ! — chose insen­sée dans un pays de cases sur pilo­tis. C’é­taient les Ita­liens, Car­du et Ros­si, qui construi­saient sur les ordres du Danois. Mau­gham les voyait tra­vailler dans la lumière de sa fièvre, ces archi­tectes trans­al­pins éga­rés sous les tro­piques, des­si­nant des arcs et des cor­niches et des balus­trades comme s’ils étaient à Flo­rence ou à Milan, et non pas au bord du Menam, dans la boue, sous les mous­tiques, à qua­rante degrés.

Il vit les lustres arri­ver par bateau. Il vit le papier peint — ce même papier peint — être dérou­lé sur les murs neufs par des mains chi­noises. Il vit les tapis, les meubles de rotin, la salle de billard, le bar capable d’ac­cueillir cin­quante hommes. Il vit le soir du 19 mai 1887 — l’i­nau­gu­ra­tion, les bou­gies, les smo­kings blancs, les uni­formes consu­laires, les femmes en robes longues qui ruis­se­laient de sueur sous la soie et le sou­rire. Jamais on n’a­vait vu tel luxe à Bang­kok en dehors du Palais. Jamais.

Et il vit le Danois.

* * *

Hans Niels Ander­sen se tenait au centre du hall comme un capi­taine sur sa pas­se­relle. Il avait vingt-neuf ans quand il avait rache­té la vieille pen­sion aux capi­taines Jarck et Salje, mais ce n’é­tait plus un jeune homme — pas vrai­ment. Les tro­piques l’a­vaient mûri. Le Siam l’a­vait chan­gé. Il était arri­vé à Bang­kok en 1873, mate­lot danois de Naks­kov, un vil­lage de pêcheurs au bord de la Bal­tique, et il avait gra­vi les éche­lons avec cette téna­ci­té scan­di­nave qui res­semble à de la patience mais qui est en réa­li­té de l’am­bi­tion gelée. Capi­taine du yacht royal, le Thoon Kra­mom, pour le compte de Sa Majes­té Chu­la­long­korn. Puis mar­chand. Puis impor­ta­teur de teck. Puis pro­prié­taire d’hô­tel. Bien­tôt fon­da­teur de l’East Asia­tic Com­pa­ny, le plus grand conglo­mé­rat danois du monde, avec des bureaux à Copen­hague, à Shan­ghai, à Londres, à San Fran­cis­co. Mais pour l’ins­tant il était là, dans le hall de son hôtel, et il souriait.

Mau­gham le regar­dait depuis son lit, depuis sa fièvre, depuis 1923, à tra­vers trente-six ans d’é­pais­seur tem­po­relle, et il voyait ce sou­rire — le sou­rire d’un homme qui a com­pris quelque chose d’es­sen­tiel sur les hôtels et sur les empires. Un hôtel, c’est un pays. Un petit pays avec ses lois, ses rituels, ses hié­rar­chies, sa poli­tique étran­gère. Ander­sen avait fait venir un chef et un maître d’hô­tel du Consu­lat de France — il les avait débau­chés, lit­té­ra­le­ment arra­chés à la diplo­ma­tie pour les mettre au ser­vice de l’hos­pi­ta­li­té. Parce qu’un hôtel qui veut être un palace doit voler ses talents à la puis­sance colo­niale la plus raffinée.

Le pre­mier grand ban­quet : le 24 mai 1888, pour le Jubi­lé d’or de la reine Vic­to­ria. Toute la com­mu­nau­té expa­triée de Bang­kok était là — les Anglais, les Fran­çais, les Danois, les Alle­mands, les Hol­lan­dais, les Por­tu­gais qui fai­saient du com­merce sur le fleuve depuis le XVIe siècle. Et la haute socié­té sia­moise aus­si, les princes et les prin­cesses en soie bro­chée d’or, les géné­raux cou­verts de déco­ra­tions, les diplo­mates, les cour­ti­sans. Ce soir-là, l’O­rien­tal était deve­nu ce qu’An­der­sen vou­lait qu’il soit : le centre du monde. Un centre éphé­mère, bien sûr, comme tous les centres — mais quel centre.

Mau­gham voyait tout cela. La fièvre lui don­nait des yeux de peintre. Il voyait les cou­leurs — l’or des chan­de­liers, le blanc des nappes, le rouge du cla­ret, le brun du cigare, et cette lumière vacillante des bou­gies qui adou­cis­sait tous les visages, qui les ren­dait beaux, même les plus laids, même les plus fati­gués. Il enten­dait le brou­ha­ha des conver­sa­tions en cinq langues, le tin­te­ment des verres, la musique d’un petit orchestre qui jouait des valses vien­noises dans une salle tro­pi­cale, et cette incon­grui­té — les valses de Strauss à treize degrés au nord de l’É­qua­teur — lui sem­blait résu­mer quelque chose d’es­sen­tiel sur l’a­ven­ture colo­niale, sur cette folie magni­fique et ridi­cule qui pous­sait des Euro­péens à recréer Vienne et Paris et Londres dans la boue et la mousson.

Puis Ander­sen s’ef­fa­ça. La vision se trou­bla. Mau­gham sen­tit la fièvre remon­ter d’un cran — le ther­mo­mètre, s’il avait eu la force de le prendre, aurait sans doute mar­qué cent six — et les images se pré­ci­pi­tèrent, se bous­cu­lèrent, comme des pas­sa­gers sur un quai de gare quand le train va partir.

* * *

Il vit le Roi.

Chu­la­long­korn. Rama V. Le roi qui avait abo­li l’es­cla­vage au Siam, le roi qui avait envoyé ses fils étu­dier en Europe, le roi qui avait résis­té aux Fran­çais et aux Anglais sans jamais perdre l’in­dé­pen­dance du royaume — le seul pays d’A­sie du Sud-Est à n’a­voir jamais été colo­ni­sé, et cela grâce à cet homme, à cette intel­li­gence poli­tique qui tenait du génie. Chu­la­long­korn était venu ins­pec­ter l’O­rien­tal en décembre 1890. Mau­gham le voyait des­cendre de son palan­quin — ou était-ce déjà une auto­mo­bile ? non, pas encore, pas en 1890 — et entrer dans le hall avec son entou­rage, ses conseillers, ses gardes. Le roi avait regar­dé les chambres, les salles de bain — ces salles de bain qui étaient si modernes, si per­fec­tion­nées que le Palais Royal enver­rait ensuite des archi­tectes les étu­dier — et il avait hoché la tête. Oui. Cet hôtel était digne de rece­voir des invi­tés royaux.

Et l’in­vi­té vint. Quatre mois plus tard, avril 1891 : le tsa­ré­vitch Nico­las Alexan­dro­vitch, héri­tier de toutes les Rus­sies, en tour­née mon­diale à bord du croi­seur Pamiat Azo­va. Vingt-deux ans, des yeux bleus, une barbe nais­sante, un air de jeune homme bien éle­vé qui ne sait pas encore ce que la vie lui réserve. Nico­las au Siam. Nico­las à l’O­rien­tal. Nico­las pre­nant le thé sur la véran­dah, regar­dant le fleuve, saluant d’un geste dis­trait les barges qui passaient.

Mau­gham le voyait avec une net­te­té hal­lu­ci­na­toire. Il voyait les bou­tons de la tunique mili­taire, les étoiles de dia­mant sur la poi­trine, l’é­pingle de cra­vate en saphir. Il voyait les mains — des mains fines, presque fémi­nines, qui tenaient la tasse de thé avec une déli­ca­tesse exces­sive, comme si tout objet était fra­gile et pré­cieux et voué à se bri­ser. Et il savait — lui, Mau­gham, depuis 1923, depuis l’a­ve­nir — il savait ce que Nico­las ne savait pas encore. Que dans trois ans il devien­drait tsar. Que dans vingt-sept ans il abdi­que­rait dans un wagon de che­min de fer. Que dans vingt-sept ans et quelques mois, dans une cave d’Ie­ka­te­rin­bourg, on le fusille­rait avec sa femme, ses quatre filles et son fils hémo­phile, et que les corps seraient brû­lés à l’a­cide et jetés dans un puits de mine.

La fièvre don­nait à Mau­gham le don ter­rible de la pro­phé­tie rétros­pec­tive. Il voyait Nico­las à vingt-deux ans et il voyait Nico­las à cin­quante ans en même temps, le jeune homme et le condam­né super­po­sés, trans­pa­rents l’un à l’autre comme deux pho­to­gra­phies pla­cées sur la même plaque de verre. Et cette vision — cette double vision — était si insou­te­nable qu’il gémit, et le boy chi­nois accou­rut, et posa un linge frais sur son front, et Mau­gham s’ac­cro­cha à cette fraî­cheur comme un noyé s’ac­croche à une planche.

* * *

La nuit tom­bait vite à Bang­kok. Il n’y avait pas de cré­pus­cule. Le soleil plon­geait der­rière les toits de tôle et les pal­miers et c’é­tait fini, la nuit était là, épaisse, chaude, pleine de bruits. Les gre­nouilles repre­naient leur chœur. Les chiens errants aboyaient dans les ruelles der­rière Cha­roen Krung Road. Sur le fleuve, les lan­ternes des barges tra­çaient des constel­la­tions mou­vantes, et par­fois le moteur d’un bateau à vapeur fai­sait trem­bler les vitres de la chambre.

Mau­gham gre­lot­tait. C’é­tait la phase froide du palu­disme — cette alter­nance absurde de brû­lure et de glace, ce yo-yo ther­mique qui épui­sait le corps plus sûre­ment que la fièvre elle-même. Il deman­da des cou­ver­tures. Le boy en appor­ta deux, trois, puis une qua­trième, et Mau­gham s’y enfouit comme dans un ter­rier, trem­blant de tous ses membres, les dents cla­quant si fort qu’il avait peur de se cas­ser une molaire, et sous les cou­ver­tures, dans cette obs­cu­ri­té de tis­su et de sueur, il sen­tit l’hô­tel s’ap­pro­cher de lui.

C’est une sen­sa­tion dif­fi­cile à décrire. Ce n’é­tait pas un bruit. Ce n’é­tait pas un mou­ve­ment. C’é­tait une pré­sence. Comme si les murs de la chambre s’é­taient rap­pro­chés — pas phy­si­que­ment, non, pas comme dans ces his­toires d’hor­reur où les parois se referment sur le héros — mais autre­ment, d’une manière plus sub­tile, plus intime. Les murs étaient plus atten­tifs. Le pla­fond écou­tait. Le plan­cher se rap­pe­lait. Et Mau­gham, dans sa fièvre, était deve­nu poreux — les fron­tières de son corps, de son esprit, de son iden­ti­té s’é­taient dis­soutes dans la sueur et la qui­nine, et il n’é­tait plus tout à fait lui-même, il n’é­tait plus tout à fait sépa­ré de ce qui l’en­tou­rait. Il était l’hô­tel. L’hô­tel était lui. Et l’hô­tel avait des his­toires à raconter.

Il sen­tit les pas. Des mil­liers de pas. Des pas d’hommes et de femmes et d’en­fants, des pas de bottes mili­taires et de san­dales de moine et de chaus­sons de soie et de pieds nus — tous les pas qui avaient fou­lé ces plan­chers depuis 1876, depuis 1887, depuis la nuit des temps peut-être, car le ter­rain sur lequel l’hô­tel se dres­sait avait été un ter­rain royal, un ter­rain qui appar­te­nait à la Cas­sette du Roi, et avant le roi il y avait eu d’autres rois, et avant les rois d’autres hommes, et avant les hommes le fleuve, rien que le fleuve, et les oiseaux, et la boue tiède des berges.

Les pas for­maient un rythme. Un rythme sourd, régu­lier, comme le pouls d’un cœur très ancien. Mau­gham posa sa main sur le plan­cher — il avait glis­sé du lit sans s’en rendre compte, il était main­te­nant à genoux sur le sol, en che­mise de nuit, un homme de qua­rante-huit ans à genoux dans une chambre d’hô­tel à Bang­kok, la main à plat sur le teck chaud. Et il sen­tit le pouls. Le pouls de l’hô­tel. Le pouls de toutes les vies qui avaient tra­ver­sé ce lieu. C’é­tait un bat­te­ment lent, pro­fond, tel­lu­rique, qui mon­tait du sol et se pro­pa­geait dans sa main, dans son bras, dans sa poi­trine, et qui se super­po­sait à son propre bat­te­ment de cœur, et les deux bat­te­ments se syn­chro­ni­saient, comme deux hor­loges qui finissent par mar­quer la même heure, et Mau­gham sut alors qu’il était per­du — per­du dans l’hô­tel, per­du dans le temps, per­du dans la fièvre — et que cette perte était une grâce.

Le boy le trou­va par terre. Il le remit au lit sans un mot, sans un geste brusque, avec la dou­ceur effi­cace de quel­qu’un qui a l’ha­bi­tude des fié­vreux. Il recou­vrit Mau­gham des cou­ver­tures. Il posa un linge frais sur son front. Et il res­ta un moment, debout au pied du lit, les bras le long du corps, immo­bile et silen­cieux comme une sen­ti­nelle, veillant sur cet Anglais qui déli­rait dans une chambre sombre au bord du Chao Phraya.

* * *

Le cin­quième jour, le méde­cin revint.

Il exa­mi­na Mau­gham avec cette même len­teur méti­cu­leuse, prit sa tem­pé­ra­ture — cent quatre —, écou­ta son cœur, regar­da sa langue. Puis il res­ta assis au bord du lit un moment, sans rien dire, et ce silence était plus élo­quent que n’im­porte quel diagnostic.

— La qui­nine, dit Mau­gham d’une voix qu’il ne recon­nut pas — une voix de papier frois­sé, de feuilles mortes.

— Il faut aug­men­ter la dose.

— Et si ça ne suf­fit pas ?

Le méde­cin se leva. Il alla à la fenêtre, entrou­vrit un volet, regar­da le fleuve. La lumière entra dans la chambre comme une gifle et Mau­gham fer­ma les yeux.

— Mon­sieur Mau­gham, dit le méde­cin sans se retour­ner, vous êtes un homme solide. Vous avez sur­vé­cu à Flandre. Vous sur­vi­vrez à un mous­tique siamois.

C’é­tait vrai. Mau­gham avait ser­vi comme ambu­lan­cier en Flandre pen­dant la guerre — l’autre guerre, la grande, celle d’a­vant — et il avait vu des corps déchi­que­tés par les obus, des pou­mons brû­lés par le gaz mou­tarde, des hommes de vingt ans qui mou­raient en appe­lant leur mère. Il avait sur­vé­cu à cela. Il pou­vait sur­vivre au Plasmodium.

Mais la Flandre ne l’a­vait pas pré­pa­ré à ceci : cette dis­so­lu­tion lente de la réa­li­té, cette poro­si­té entre le monde et le rêve, cette perte pro­gres­sive des repères qui fai­sait que le boy chi­nois qui entrait dans la chambre pou­vait être un boy de 1923 ou un domes­tique de 1887 ou un fan­tôme de 1865, et que Mau­gham ne savait plus lequel, et que cela n’a­vait peut-être plus d’importance.

Le méde­cin par­tit. Dans le cou­loir, Mau­gham enten­dit à nou­veau la voix de Madame Maire :

— Alors ?

— Demain, dit le méde­cin. Si demain il n’y a pas d’a­mé­lio­ra­tion, on le transfère.

— Il n’y a pas d’hô­pi­tal digne de ce nom dans cette ville.

— Il y a le Siri­raj. Sur l’autre rive.

— L’autre rive, répé­ta Madame Maire, et dans sa bouche ces mots son­nèrent comme une condamnation.

L’autre rive. Le fleuve à tra­ver­ser. Mau­gham, dans sa fièvre, enten­dit cela et pen­sa au Styx. Il pen­sa au pas­seur. Il pen­sa qu’il était en train de flot­ter sur un fleuve entre deux mondes et qu’il ne savait pas vers lequel il dérivait.

Puis il ces­sa de pen­ser. La fièvre le reprit, le sou­le­va, l’emporta.

Et le grand délire commença.

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