La chute d’Ananda Mahidol (Les oubliés du pays doré #13)
La chute d’Ananda Mahidol
Les oubliés du pays doré #13
La chute d’Ananda Mahidol
I
Bangkok, juin 1946. La mousson hésite encore, suspendue au-dessus de la ville comme une menace muette. Dans les rues, les cyclo-pousses glissent entre les flaques d’eau boueuse, évitant les nids-de-poule que la guerre a laissés partout, cicatrices d’un conflit qui vient à peine de s’achever. Le Siam a changé de nom pendant l’occupation japonaise, puis est redevenu le Siam, puis est devenu la Thaïlande. Personne ne sait vraiment quel nom donner à ce pays qui ne sait plus très bien qui il est et qui semble se chercher.
Au Palais Barommphiman, les ventilateurs tournent au ralenti. Le courant électrique est capricieux depuis la fin de la guerre. Les domestiques s’agitent en silence, pieds nus sur le marbre, comme des fantômes en costume blanc.
Il a vingt ans. Vingt ans et trois mois exactement. Né en Allemagne à Heidelberg d’un prince malade et d’une roturière chinoise devenue infirmière, élevé en Suisse dans une pension bourgeoise de Lausanne, il ne parle pas vraiment la langue de ce royaume dont il est censé être le souverain. Il joue du saxophone, photographie les monuments, collectionne les timbres. Il préférerait être médecin. Il rêve de retourner à Lausanne, de reprendre ses études de médecine, de vivre une vie normale. Il est toujours dans la pièce d’à‑côté.
Mais l’histoire en a décidé autrement. L’histoire décide toujours autrement.
Son père est mort quand il avait quatre ans. D’insuffisance rénale, à trente-quatre ans, après des années de maladie. La famille vivait alors en Europe, loin de Bangkok, loin du palais, loin de tout. Une famille royale en exil volontaire, presque bourgeoise, installée dans une villa au bord du lac Léman. Les enfants allaient à l’école publique. La mère faisait les courses au marché. Ils vivaient avec une seule domestique.
Puis son oncle a abdiqué en 1935, et tout a basculé. On est venu le chercher dans sa salle de classe. Il avait neuf ans. On lui a dit : tu es roi maintenant.
Il n’est pas rentré tout de suite. Il a continué ses études en Suisse. Lausanne, pas Bangkok. Les mathématiques, pas la politique. Le saxophone, pas les cérémonies. Pendant dix ans, il a été un roi absent, un roi théorique, un roi sur le papier. Des régents gouvernaient à sa place. Des hommes qu’il ne connaissait pas décidaient de l’avenir d’un pays qu’il n’avait jamais vu, et qui finalement, le concernait assez peu.
La guerre l’a protégé, paradoxalement. Pendant que l’Asie brûlait, pendant que les Japonais occupaient Bangkok, pendant que les bombes tombaient sur les villes, lui était en sécurité dans la neutralité helvétique. Il skiait, jouait de la musique, étudiait. Il était le seul roi au monde à pouvoir aller au cinéma sans garde du corps.
Mais en décembre 1945, la guerre terminée, on lui a dit qu’il devait rentrer. Que son pays l’attendait. Qu’il devait enfin devenir ce qu’il était censé être : un vrai roi.
Il est arrivé par avion, accompagné de sa mère et de son jeune frère. La foule était là, immense, bruyante, étrangère. Des milliers de personnes qui criaient son nom, qui se prosternaient, qui pleuraient. Il ne comprenait pas leurs mots. Il ne comprenait pas leurs gestes. C’était comme débarquer sur une autre planète.
Le palais était gigantesque, labyrinthique, étouffant. Des centaines de pièces, des couloirs sans fin, des domestiques partout qui s’inclinaient en silence. Des protocoles incompréhensibles, des hiérarchies invisibles, des règles qu’on ne lui avait jamais enseignées.
Six mois. Il a tenu six mois.
II
Pridi le connaît depuis toujours, ou presque. C’est-à-dire depuis ce jour de 1935 où le Conseil de régence l’a désigné roi, lui, l’enfant de neuf ans qui jouait aux billes dans la cour du Gymnase classique cantonal à Lausanne. Pridi était déjà là, dans l’ombre, architecte de cette nouvelle monarchie constitutionnelle qu’il avait contribué à instaurer trois ans plus tôt, en 1932, quand les jeunes intellectuels revenus de Paris avaient mis fin à six siècles de pouvoir absolu.
Pridi Banomyong. Né en 1900 dans une famille modeste de la province d’Ayutthaya. Fils d’un petit fonctionnaire chinois et d’une mère thaïe. Brillant élève, boursier du gouvernement pour étudier le droit en France. Paris, années vingt. La Sorbonne. Le Quartier Latin. Les cafés enfumés où l’on refait le monde. Les discussions qui s’éternisent jusqu’à l’aube sur la démocratie, le socialisme, la justice sociale.
Il est rentré au Siam en 1927 avec un doctorat en droit et des idées plein la tête. Des idées dangereuses. Des idées sur l’égalité, sur la fin des privilèges, sur la souveraineté populaire. Il a rejoint un petit groupe de jeunes fonctionnaires et d’officiers qui pensaient comme lui. Ils se réunissaient en secret, ils complotaient, ils préparaient l’avenir.
Le 24 juin 1932, ils ont agi. Un coup d’État presque sans violence. Quelques chars dans les rues de Bangkok à l’aube. Le roi Rama VII forcé d’accepter une constitution. Six siècles de monarchie absolue balayés en une nuit. La révolution siamoise.
Pridi avait trente-deux ans. Il était devenu, du jour au lendemain, l’un des hommes les plus puissants du pays. Ministre, puis régent. L’intellectuel qui rêvait de transformer un royaume féodal en nation moderne.
Mais l’histoire, encore une fois, en a décidé autrement. Les conservateurs ont contre-attaqué. Les militaires ont pris le pouvoir. Pridi a dû naviguer entre les factions, survivre aux purges, maintenir un équilibre impossible entre tradition et modernité.
Régent. Le mot a une sonorité étrange, presque médiévale. Pridi n’a jamais voulu être roi, mais il a été celui qui régnait sans régner, qui gouvernait sans gouverner. Pendant l’occupation japonaise, pendant que le jeune monarque grandissait en Suisse à l’abri des bombes, Pridi organisait la résistance clandestine. Le mouvement Seri Thai. La Thaïlande libre. Des armes parachutées dans la jungle, des codes radio, des sabotages discrets. Un réseau que les Japonais n’ont jamais vraiment démantelé, mais dont ils soupçonnaient l’existence.
C’est là qu’il a rencontré l’Américain. Jim Thompson. Un homme grand, blond, à l’allure athlétique. Officiellement architecte pour une firme new-yorkaise, envoyé en Asie pour superviser la construction de bâtiments pour l’armée américaine. Officieusement, agent de l’OSS, l’Office of Strategic Services, l’ancêtre de la CIA.
Thompson était arrivé à Bangkok en août 1945, juste après la capitulation japonaise. Sa mission était de prendre contact avec le mouvement de résistance Seri Thai, d’évaluer la situation politique, de s’assurer que la Thaïlande ne tomberait pas dans le camp communiste après la guerre.
Il avait quarante ans. Divorcé, sans enfants, parlant un français impeccable appris à Princeton. Un homme cultivé, amateur d’art, de littérature, d’opéra. Rien à voir avec les militaires rustres que Washington envoyait habituellement en Asie.
Pridi et lui s’étaient entendus immédiatement. Ils parlaient français ensemble, discutaient pendant des heures de politique internationale, de l’avenir de l’Asie, du nouvel ordre mondial qui émergeait des cendres de la guerre. Thompson était fasciné par ce pays, par sa culture, par ses contradictions. Il avait décidé de rester après la démobilisation. Il s’était installé dans une maison en bois de teck au bord d’un klong, avait commencé à apprendre le thaï, à collectionner les antiquités.
Il était là, lui aussi, en ce mois de juin 1946. Il observait, écoutait, rapportait. Pour qui exactement, c’était difficile à dire. L’OSS n’existait plus officiellement. La CIA n’existait pas encore. Mais les services américains continuaient à opérer, dans les zones grises, dans les interstices bureaucratiques.
Thompson voyait tout. Les tensions au palais. Les complots qui se tramaient. Les conservateurs royalistes qui détestaient Pridi. Les militaires qui attendaient leur heure. Il notait tout dans ses rapports codés qu’il envoyait à Washington via l’ambassade américaine.
III
Le jeune roi ne comprend rien à la politique. Il ne veut rien comprendre. Il assiste aux cérémonies officielles en costume d’apparat, il signe les documents qu’on lui présente, il sourit pour les photographies. Mais son esprit est ailleurs. À Lausanne. Dans les salles de cours de l’université. Dans les salles de concert où il allait écouter du jazz.
Sa mère s’inquiète. Elle le voit dépérir, s’éteindre lentement. Il mange peu, dort mal, perd du poids. Les médecins parlent de troubles digestifs, de fatigue nerveuse. Mais ce n’est pas vraiment une maladie du corps. C’est une maladie de l’âme.
Son jeune frère, lui, s’adapte mieux. Il a neuf ans, il est vif, curieux, intrépide. Il court dans les couloirs du palais, joue avec les gardes, pose des questions sur tout. Lui aime ce pays. Lui veut être roi.
Les deux frères sont proches malgré leurs onze ans de différence. Ils partagent la même chambre au palais, dorment dans des lits jumeaux. Le soir, avant de s’endormir, ils parlent en français ou en anglais, les langues de leur enfance suisse. Ils évoquent Lausanne, l’école, les amis qu’ils ont laissés là-bas. Le plus jeune demande quand ils pourront rentrer. L’aîné répond qu’il ne sait pas. Peut-être jamais.
Le roi collectionne les armes à feu. C’est une de ses passions. Des pistolets, des revolvers, des carabines. Il aime la mécanique, la précision de l’ingénierie. Il passe des heures à les démonter, les nettoyer, les remonter. Les domestiques sont habitués à entendre des coups de feu venant de ses appartements. Il tire sur des cibles qu’il installe dans le jardin.
Pridi trouve cette passion inquiétante. Il a demandé aux gardes de surveiller, de s’assurer que les armes sont toujours déchargées quand elles ne sont pas utilisées. Mais on ne peut pas tout contrôler. On ne peut pas surveiller un roi vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Thompson, lui, observe la situation avec le détachement professionnel d’un agent de renseignement. Il note dans ses rapports : “Le jeune roi semble inadapté à son rôle. Instable émotionnellement. Possible problème psychologique. La monarchie pourrait être fragilisée.”
Washington lit ces rapports avec intérêt. La Thaïlande est stratégique. Porte de l’Asie du Sud-Est. Tampon entre les colonies britanniques et françaises. Si elle bascule dans l’instabilité, toute la région pourrait suivre. Et avec les communistes chinois qui gagnent du terrain, avec Hô Chi Minh qui organise la résistance en Indochine, il faut absolument que la Thaïlande reste stable, pro-occidentale.
Mais comment garantir cette stabilité avec un roi instable ?
IV
Le 9 juin 1946 est un dimanche. Bangkok se réveille lentement sous un ciel gris. La mousson menace depuis des jours mais ne se décide pas à éclater. L’air est lourd, humide, irrespirable. Comme souvent à Bangkok.
Au palais, c’est un jour comme les autres. Pas de cérémonie officielle prévue. Le roi peut se reposer, faire ce qu’il veut. C’est-à-dire jouer du saxophone, photographier le jardin, nettoyer ses armes.
Sa mère prend le petit-déjeuner avec le plus jeune des princes dans l’aile Est. Ils prévoient d’aller visiter un temple dans l’après-midi. Le roi, lui, dort encore. Il aime faire la grasse matinée. Depuis qu’il est à Bangkok, il a du mal à trouver le sommeil la nuit, alors il dort tard le matin.
Vers huit heures, la pluie commence enfin à tomber. D’abord quelques gouttes hésitantes, puis un déluge. L’eau martèle les toits de tuiles, transforme les jardins en bourbiers, fait déborder les canaux. C’est le début de la vraie mousson.
Les domestiques s’activent pour fermer les fenêtres, éponger l’eau qui s’infiltre. Le palais, malgré sa grandeur, n’est pas vraiment étanche. Il y a toujours des fuites quelque part.
Vers neuf heures, le roi est réveillé par l’orage. Il se lève, enfile une robe de chambre. Son frère entre dans la chambre, encore en pyjama. Ils plaisantent, parlent de la pluie. Le plus jeune demande s’ils pourront quand même aller au temple. L’aîné hausse les épaules. Ça dépendra de leur mère.
Le petit frère repart vers l’aile Est. C’est la dernière fois qu’il voit son aîné vivant.
À neuf heures quinze, un coup de feu. Sec, unique, définitif. Le bruit se perd presque dans le fracas de l’orage.
Les gardes ne réagissent pas immédiatement. Ils sont habitués aux détonations venant des appartements royaux. Ce n’est que quelques minutes plus tard, quand un page frappe à la porte et n’obtient pas de réponse, que l’alarme est donnée.
La porte n’est pas verrouillée. Le page l’ouvre, entre.
Le corps est sur le lit, sur le dos, la tête légèrement tournée vers la gauche. Une tache de sang s’élargit sur les draps blancs. Le trou au front est presque parfaitement circulaire, légèrement au-dessus de l’arcade sourcilière gauche. Les yeux sont ouverts, fixes.
Le pistolet est là, sur le matelas, à quelques centimètres de la main droite.
Le page hurle. D’autres domestiques accourent. Quelqu’un court chercher la mère. Quelqu’un d’autre appelle les gardes. Le chaos s’installe.
La mère arrive en courant, pieds nus sur le marbre mouillé. Elle voit le corps. Elle s’effondre. Les domestiques la soutiennent, l’éloignent. Le petit frère essaie de rentrer dans la chambre. On l’en empêche. On l’emmène ailleurs, loin, dans une autre aile du palais.
Les médecins arrivent. Mais il n’y a rien à faire. C’est évident. Il est mort depuis au moins quinze minutes. Peut-être vingt. Le sang commence à coaguler.
À dix heures, Pridi est informé. Il est chez lui, en train de lire le journal du dimanche. Le téléphone sonne. Une voix panique au bout du fil. Il ne comprend pas immédiatement. Puis les mots s’organisent, prennent sens. Le roi. Mort. Un coup de feu.
Pridi raccroche. Il reste immobile quelques secondes, le combiné encore à la main. Il sait déjà que sa vie vient de basculer. Que tout va basculer.
Il appelle son chauffeur, monte dans sa voiture officielle, fonce vers le palais sous la pluie battante. Dans sa tête, les questions se bousculent. Accident ? Suicide ? Meurtre ? Et surtout : qui va-t-on accuser ?
Lui, probablement. C’est évident. Il était régent. Il était responsable de la sécurité du roi. Même si ce n’est pas sa faute, même s’il n’y est pour rien, on le tiendra pour responsable. Les conservateurs royalistes qu’il a combattus pendant des années vont enfin avoir leur revanche.
V
Thompson apprend la nouvelle vers onze heures. Il est dans sa maison au bord du klong, en train de classer des échantillons de soie qu’il a achetés au marché. La radio annonce brièvement qu’un incident grave s’est produit au palais. Aucun détail. Juste une demande de prier pour la famille royale.
Il sait immédiatement que c’est sérieux. Très sérieux. Il enfile une chemise propre, prend son imperméable, sort sous la pluie. Un cyclo-pousse l’emmène jusqu’au palais. Les grilles sont fermées, gardées par des soldats en armes. Personne n’entre, personne ne sort.
Il montre sa carte de l’ambassade américaine. Les gardes hésitent, puis le laissent passer. Il traverse les jardins trempés, monte les escaliers de marbre, arrive dans le vestibule principal où s’agglutinent des dizaines de personnes : ministres, conseillers, généraux, médecins. Tous parlent à voix basse, échangent des rumeurs, des hypothèses.
Il aperçoit Pridi dans un coin, seul, le visage gris. Leurs regards se croisent. Thompson s’approche.
« C’est vrai ? » demande-t-il en français.
Pridi hoche la tête. « Il est mort. »
« Comment ? »
« Un coup de feu. Dans sa chambre. On ne sait pas encore. »
Thompson veut poser d’autres questions, mais ce n’est ni le lieu ni le moment. Trop de gens écoutent, observent. Il serre brièvement l’épaule de Pridi et s’éloigne.
Il passe le reste de la journée à recueillir des informations, à parler discrètement aux gardes, aux domestiques, aux médecins. Le soir, il rentre chez lui et rédige un long rapport qu’il envoie à Washington par valise diplomatique.
« Le roi est mort dans des circonstances mystérieuses. Suicide, accident ou meurtre, impossible de le dire pour le moment. La situation politique est extrêmement instable. Pridi Banomyong est en danger. Les conservateurs royalistes vont probablement l’accuser. Risque de coup d’État dans les mois qui viennent. Recommande surveillance étroite de la situation. »
Washington reçoit le rapport trois jours plus tard. Les analystes l’étudient, l’annotent, le classent. La Thaïlande n’est pas une priorité en ce mois de juin 1946. L’Europe est en ruines. Le Japon est occupé. La Chine est au bord de la guerre civile. Un roi mort à Bangkok, c’est regrettable, mais ce n’est pas stratégiquement crucial.
Pas encore.
VI
L’enquête commence immédiatement, mais elle est chaotique, confuse, entravée par les protocoles et les tabous. On ne peut pas interroger la famille royale comme de vulgaires suspects. On ne peut pas fouiller les appartements privés du palais comme on fouille une scène de crime ordinaire. Il y a des règles, des convenances, des hiérarchies à respecter.
Une commission d’enquête est formée. Trois membres : un médecin légiste britannique, un magistrat thaïlandais, un représentant de la famille royale. Ils ont pour mission de déterminer les causes de la mort.
Ils examinent le corps. La blessure est nette, circulaire, avec des traces de poudre autour qui indiquent un tir à bout portant. La balle a traversé le crâne de part en part, ressortant à l’arrière, et s’est logée dans l’oreiller. L’angle est étrange, presque vertical, ce qui ne correspond pas vraiment à la position typique d’un suicide.
Ils interrogent les témoins. Le page qui a découvert le corps. Les gardes qui étaient de service cette nuit-là. La mère. Le petit frère. Les domestiques qui ont entendu le coup de feu.
Tout le monde dit la même chose : personne n’est entré dans la chambre cette nuit-là. Personne n’est sorti non plus. Les gardes étaient à leurs postes. Ils n’ont rien vu d’anormal.
Le pistolet est examiné. C’est un semi-automatique, une arme puissante, militaire. Elle appartenait au roi, faisait partie de sa collection. Une seule balle a été tirée. Il en restait six dans le chargeur.
Mais il y a un détail étrange. Le cran de sûreté était encore enclenché quand on a retrouvé l’arme. Comment peut-on tirer avec le cran de sûreté enclenché ? C’est impossible. À moins que quelqu’un l’ait remis après le coup de feu. Mais pourquoi ?
Les experts en balistique étudient la trajectoire. D’après l’angle d’entrée et de sortie de la balle, le pistolet devait être tenu presque verticalement au-dessus du front. Ce n’est pas une position naturelle pour un suicide. Habituellement, les gens se tirent une balle dans la tempe, ou mettent le canon dans la bouche. Pas au-dessus du front.
Mais ce n’est pas non plus typique d’un meurtre. Si quelqu’un avait voulu tuer le roi pendant son sommeil, il aurait tiré de côté, ou de face. Pas d’en haut.
Reste l’hypothèse de l’accident. Le roi manipulait le pistolet, il a glissé, le coup est parti. Mais dans ce cas, comment expliquer l’angle ? Et pourquoi manipulait-il un pistolet chargé au lit, un dimanche matin ?
Aucune hypothèse n’est vraiment satisfaisante. Mais ce n’est pas vraiment le problème en réalité.
VII
Les semaines passent. L’enquête piétine. Les rumeurs, elles, prolifèrent. Bangkok n’est qu’une grande ville de province, malgré son statut de capitale. Tout le monde connaît tout le monde. Les secrets ne restent jamais secrets très longtemps.
On dit que le roi était dépressif, qu’il voulait mourir. On dit qu’il était malade, qu’il avait un cancer. On dit qu’il était amoureux d’une fille de Lausanne, que sa mère avait refusé qu’il l’épouse, qu’il s’était tué de désespoir.
On dit aussi qu’il a été assassiné. Mais par qui ? Les théories sont infinies. Les communistes. Les Japonais. Les Britanniques. Les Américains. Les conservateurs. Les progressistes. Pridi lui-même.
Thompson entend toutes ces rumeurs. Il les note, les analyse, les transmet à Washington. Mais il reste prudent dans ses conclusions. Il écrit : « Impossible de déterminer la vérité pour le moment. Trop de zones d’ombre. Trop d’intérêts contradictoires. Attendons les résultats de l’enquête officielle. »
Pridi, lui, essaie de gouverner, de maintenir la stabilité du pays. Il est devenu Premier ministre en mars, juste avant le retour du roi. Maintenant, il doit gérer une crise politique majeure en plus de tous les problèmes de l’après-guerre : l’économie en ruines, les réfugiés par milliers, les tensions ethniques, les mouvements séparatistes dans le Sud.
Mais il sent le sol se dérober sous ses pieds. Les conservateurs royalistes mènent une campagne de déstabilisation. Des tracts circulent qui l’accusent directement d’avoir organisé le meurtre. Des manifestations sont organisées devant son bureau. Les journaux d’opposition réclament sa démission, son arrestation, son jugement.
L’armée observe, attend. Les généraux n’aiment pas Pridi. Ils ne l’ont jamais aimé. Trop intellectuel, trop progressiste, trop proche des civils. Ils préféreraient gouverner eux-mêmes, sans l’embarras d’un Premier ministre élu.
En août, Pridi démissionne. Officiellement pour éviter tout conflit d’intérêts avec l’enquête. Officieusement parce que la pression est devenue insupportable. Son successeur est un homme de paille, un technocrate sans envergure.
Pridi se retire dans sa maison, attend. Il sait que le pire est à venir.
VIII
En septembre 1946, la commission d’enquête rend son rapport. Trois mois de travail pour aboutir à une conclusion aussi vague qu’insatisfaisante : « La mort n’est pas naturelle. Mais il est impossible de déterminer avec certitude s’il s’agit d’un accident, d’un suicide ou d’un meurtre. »
En d’autres termes : nous ne savons pas.
Ce rapport ne satisfait personne. Surtout pas les conservateurs royalistes, qui veulent du sang, qui veulent un coupable, qui veulent voir Pridi pendu sur la place publique.
Le nouveau roi est couronné en mai 1950. Il a treize ans. C’est le petit frère, celui qui dormait dans la chambre d’à côté quand le coup de feu a retenti. Rama IX. Il régnera pendant soixante-dix ans, jusqu’en 2016, devenant le monarque ayant régné le plus longtemps dans l’histoire de son pays.
Mais en 1950, il est encore un enfant. Un conseil de régence gouverne à sa place. Et ce conseil est contrôlé par les militaires.
En novembre 1947, quinze mois après la mort du roi, un coup d’État renverse le gouvernement civil. C’est un putsch classique : des tanks dans les rues à l’aube, des généraux en uniforme à la radio, un nouveau gouvernement annoncé avant le petit-déjeuner.
Les putschistes accusent ouvertement Pridi d’avoir organisé le meurtre du roi. Ils n’ont toujours aucune preuve, mais peu importe. La logique du coup d’État ne nécessite pas de preuves. La suspicion suffit.
Pridi doit fuir. Thompson l’aide. Il organise l’évasion : une voiture avec des plaques diplomatiques, un déguisement, un faux passeport. Pridi quitte Bangkok au milieu de la nuit, caché à l’arrière d’une voiture de l’ambassade américaine. Direction le port. Un cargo chinois l’attend. Destination Singapore, puis Hong Kong.
Thompson le raccompagne jusqu’au quai. Ils se serrent la main sous la pluie. Ils ne se reverront jamais.
« Bonne chance », dit Thompson en français.
« Merci pour tout », répond Pridi.
Le cargo largue les amarres à l’aube. Pridi reste sur le pont, regarde Bangkok s’éloigner dans la brume. Il a quarante-sept ans. Il ne reviendra jamais dans son pays.
IX
Thompson, lui, reste à Bangkok. Il a trouvé sa vocation. Pas l’espionnage, finalement. Mais la soie.
Pendant l’enquête sur la mort du roi, pendant les troubles politiques, pendant le coup d’État, il a continué à collectionner les tissus thaïlandais. C’était devenu une obsession. Les soies sauvages, les motifs traditionnels, les techniques de tissage ancestrales. Il passait ses week-ends à visiter les villages, à rencontrer les tisserands, à acheter des échantillons.
En 1948, il fonde la Thai Silk Company. Une petite entreprise au début, quelques tisserands, un atelier improvisé. Mais Thompson a du génie commercial. Il comprend que la soie thaïlandaise, avec ses couleurs vibrantes et ses textures uniques, peut séduire les marchés occidentaux. Il commence à exporter vers l’Amérique, l’Europe.
Le succès est fulgurant. En quelques années, la Thai Silk Company devient une des entreprières les plus prospères de Thaïlande. Thompson devient riche, célèbre. Il construit une maison extraordinaire au bord du klong, un assemblage de six maisons traditionnelles en teck démontées et remontées selon un plan labyrinthique. Il remplit cette maison d’antiquités, de statues de Bouddha, de porcelaines chinoises, de peintures. Elle devient un musée privé, une merveille architecturale.
Les célébrités viennent lui rendre visite. Des écrivains, des acteurs, des diplomates. Somerset Maugham. Truman Capote. Barbara Hutton. Thompson est devenu une figure incontournable de la haute société bangkokoise.
Mais il n’oublie pas Pridi. Ils correspondent régulièrement. Des lettres prudentes, sans détails compromettants, mais affectueuses. Pridi est en Chine, où il vit sous la protection du gouvernement communiste. Il enseigne le droit, écrit ses mémoires, rêve d’un retour qui ne viendra jamais.
Thompson envoie de l’argent discrètement, via des intermédiaires. Il fait pression sur l’ambassade américaine pour que Washington intervienne en faveur de Pridi. En vain. Les États-Unis ont d’autres priorités. La guerre froide a commencé. La Thaïlande est un allié stratégique contre le communisme. Soutenir Pridi, qui vit en Chine communiste, serait diplomatiquement impossible.
X
En 1955, neuf ans après la mort du roi, trois hommes sont jugés et condamnés pour meurtre. Deux pages et le secrétaire privé du roi. Ils sont accusés d’avoir comploté l’assassinat.
