Sorting by

×
Flo­ra au Grand Hôtel — Par­tie 1

Flo­ra au Grand Hôtel — Par­tie 1

Flo­ra au Grand Hôtel

Flo­ra au Grand Hôtel

Par­tie 1

 

I

Elle des­cen­dit du train avec l’ap­pli­ca­tion de ceux qui ont appris leurs gestes pour les conve­nances. La main sur la rampe, le pied cher­chant le mar­che­pied, le regard déjà vers la sor­tie. Rien de natu­rel là-dedans. Tout était su, répé­té devant une glace, dans une chambre de la rue de Lis­bonne où les rideaux res­taient tirés l’après-midi.

Trou­ville-Deau­ville. Cor­res­pon­dance pour Cabourg.

Flo­ra avait un cha­peau clair et une ombrelle qu’elle ne savait pas tenir. C’é­tait son défaut, l’om­brelle. Charles le lui avait dit. Tu la portes comme un para­pluie, comme si tu t’at­ten­dais à l’a­verse. Une ombrelle doit avoir l’air de ne ser­vir à rien.

Charles savait ces choses. Charles savait tout ce qu’elle igno­rait et ne serait jamais fati­gué de le lui apprendre, à condi­tion qu’elle retînt la leçon. Elle rete­nait. Elle avait tou­jours eu de la mémoire, c’é­tait même la seule chose qu’on lui avait recon­nue, petite, dans le vil­lage de l’Orne d’où elle était par­tie à qua­torze ans pour ne jamais revenir.

Le petit train lon­geait la côte. Elle regar­dait la mer comme une chose neuve, alors qu’elle l’a­vait vue cent fois, mais tou­jours par des fenêtres qui n’é­taient pas les siennes, en bor­dant des lits, en posant des brocs. La mer des autres.

Main­te­nant elle avait une malle, un billet de pre­mière classe, une chambre réser­vée au Grand Hôtel. Elle avait de l’argent dans un petit sac de cuir, pas beau­coup, assez. Elle avait trois semaines devant elle, le temps que Charles règle ses affaires à Paris.

Quelles affaires. Elle ne posait pas de ques­tions. On ne lui deman­dait pas d’en poser.

*

Cabourg sur­git avec sa digue, ses vil­las à colom­bages, son casi­no, tout ce décor de pâtis­se­rie dont elle se sou­ve­nait sans ten­dresse. Elle y avait tra­vaillé deux sai­sons, 1908 et 1909. Seize ans, dix-sept ans. Le tablier noir, le bon­net qui ser­rait les tempes, les mains ger­cées par la soude. Elle mon­tait les étages avec des pla­teaux plus lourds qu’elle, frap­pait aux portes, bais­sait les yeux.

On lui avait appris à ne pas regar­der les clients. À deve­nir invi­sible, trans­pa­rente, à n’être qu’une fonc­tion. Le petit déjeu­ner, madame. Je reviens pour le pla­teau, madame. Elle avait per­fec­tion­né cette absence, ce retrait. Les clients par­laient devant elle comme devant un meuble. Elle avait enten­du des dis­putes, des san­glots, des mots d’a­mour, des men­songes au télé­phone. Elle savait que Mme de Vil­lar­ceau trom­pait son mari avec le fils du notaire de Caen. Elle savait que le vieux baron du 302 buvait en cachette et cachait les bou­teilles dans l’ar­moire à linge. Elle savait que la jeune Anglaise du 405 pleu­rait toutes les nuits sans qu’on sût pourquoi.

Elle savait aus­si qu’au qua­trième, dans les chambres du fond, il y avait un mon­sieur qui n’é­tait pas comme les autres.

*

On par­lait de lui à l’of­fice. Un Pari­sien. Riche, for­cé­ment, puis­qu’il occu­pait deux chambres, par­fois trois, et qu’il lais­sait des pour­boires extra­va­gants. Mais étrange. Il dor­mait le jour, stores bais­sés, dans une odeur de fumi­ga­tions qui pre­nait à la gorge quand on ouvrait la porte. Il se levait la nuit, des­cen­dait sur la digue quand tout le monde dor­mait, mar­chait seul le long de la mer.

Il écri­vait.

C’é­tait ce qu’on disait. Jean­nette, qui fai­sait les chambres du qua­trième, racon­tait qu’il y avait des cahiers par­tout, des papiers cou­verts d’une écri­ture ser­rée, des livres empi­lés sur le lit, sur les fau­teuils, par terre. Il tra­vaillait cou­ché, paraît-il, calé dans ses oreillers, avec une planche sur les genoux.

Flo­ra n’é­tait jamais mon­tée au qua­trième. On l’af­fec­tait aux étages infé­rieurs, aux familles avec enfants, aux vieilles dames et à leurs com­pagnes. Elle n’a­vait vu le mon­sieur qui écri­vait qu’une seule fois, de loin, dans le hall, un soir où elle tra­ver­sait avec une pile de ser­viettes. Un homme pâle, les yeux très noirs, un par­des­sus mal­gré la cha­leur. Il par­lait avec le direc­teur, de cette voix sourde qu’ont les gens qui ne dorment pas.

Elle s’é­tait arrê­tée une seconde, une seconde de trop, et la gou­ver­nante l’a­vait rap­pe­lée à l’ordre.

*

Le Grand Hôtel n’a­vait pas chan­gé. La façade blanche face à la mer, les bal­cons fleu­ris, les stores rayés, le va-et-vient des voi­tures devant le per­ron. Flo­ra des­cen­dit du fiacre, refu­sa l’aide du por­tier — un geste qu’elle regret­ta aus­si­tôt : les dames se lais­saient aider — et entra dans le hall.

Le marbre, les colonnes, les pal­miers en pot. Le bureau de la récep­tion avec ses clés pen­dues au mur. L’o­deur de cire et de fleurs cou­pées, cette odeur qu’elle avait res­pi­rée si long­temps sans jamais la posséder.

Elle s’a­van­ça vers le comp­toir. Le récep­tion­niste leva les yeux. Il était nou­veau, elle ne le connais­sait pas, il ne pou­vait pas la connaître.

— Madame ?

Elle don­na son nom. Pas le vrai. Celui que Charles avait choi­si pour elle, un nom simple, un nom de veuve. Flo­ra Maris. Le M lui plai­sait, il avait quelque chose de faux et de doux.

— Chambre 214, madame. Deuxième étage, vue sur la mer.

On lui ten­dit la clé. Un chas­seur prit sa malle. Elle le sui­vit vers l’as­cen­seur, cet ascen­seur qu’elle avait si sou­vent regar­dé par­tir sans elle, avec ses grilles dorées et son velours rouge.

Elle mon­ta.

*

La chambre don­nait sur la digue et, au-delà, sur la mer grise de juillet. Flo­ra res­ta long­temps debout devant la fenêtre. Elle regar­dait les cabines de bain, les enfants avec leurs cer­ceaux, les nurses en blanc, les mes­sieurs en cos­tume clair qui mar­chaient les mains dans le dos, les dames sous leurs ombrelles.

C’é­tait le même spec­tacle qu’a­vant. Mais avant, elle le voyait depuis les cou­loirs, par des portes entre­bâillées, entre deux courses. Main­te­nant elle était du bon côté de la vitre.

Elle se deman­da si elle éprou­ve­rait de la joie. Elle n’en éprou­va pas. Quelque chose de plus sec, de plus âpre. Une vérification.

Elle avait vingt et un ans. Dans trois semaines, Charles revien­drait la cher­cher. D’i­ci là, elle était libre. Libre de mar­cher sur cette digue, de s’as­seoir dans ce hall, de dîner dans cette salle à man­ger où elle avait por­té des plats sans avoir le droit de s’asseoir.

Et de décou­vrir ce que fai­sait cet homme, au qua­trième étage, cet homme qui écrivait.

*

Pour­quoi lui ? Elle ne savait pas bien. Il y avait d’autres mys­tères à Cabourg, d’autres portes closes. Mais celui-là l’a­vait frap­pée, autre­fois, comme une énigme per­son­nelle. Un homme qui res­tait enfer­mé tout le jour pour écrire. Qui ne pro­fi­tait ni de la mer, ni du soleil, ni des dîners, ni du casi­no. Qui sem­blait vivre dans un monde paral­lèle, pré­sent et absent, là sans être là.

Que pou­vait-on écrire qui vaille cette réclusion ?

Elle n’a­vait jamais lu de livre. Pas un vrai, pas un entier. Des feuille­tons dans les jour­naux, par­fois, quand elle en trou­vait un qui traî­nait. Des his­toires d’a­mour et de crime qu’elle oubliait aus­si­tôt. Les livres, c’é­tait pour les autres, pour ceux qui avaient le temps, l’argent, l’instruction.

Mais elle avait gar­dé cette curio­si­té, comme une écharde. Et main­te­nant qu’elle était là, main­te­nant qu’elle avait trois semaines et une chambre à elle, elle pour­rait peut-être comprendre.

Elle défit sa malle, ran­gea ses affaires, s’as­sit sur le lit.

Le len­de­main, elle commencerait.

Read more