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L’in­croyable affaire du dé du Sultan

Cha­pitres 23 à 25
Epi­logue

PAR­TIE IV

LE DÉNOUE­MENT

CHA­PITRE XXIII

Ce soir-là, Per­ci­val pro­po­sa une par­tie de back­gam­mon. Pas une par­tie ordi­naire — LA par­tie. Celle qu’ils n’a­vaient jamais jouée.

« Avec les dés du Sul­tan, précisa-t-il. »

Rupert hési­ta. « Nous les avons gar­dés sépa­rés pen­dant dix ans. »

« Pré­ci­sé­ment. Il est temps de voir ce qui se passe quand on les utilise. »

Ils s’ins­tal­lèrent au salon. Ley­la, Aga­tha, et même Bian­chi vinrent obser­ver. Pacha, natu­rel­le­ment, sau­ta sur la table pour superviser.

Le pla­teau de back­gam­mon — le même que von Wald­stein avait uti­li­sé dans la chambre 47 — fut sor­ti de son empla­ce­ment habituel.

Rupert pla­ça les deux dés au centre. Ils brillaient dou­ce­ment sous la lumière des lampes.

« Pre­mier jet déter­mine qui com­mence, dit Percival.

Rupert lan­ça les dés. Ils rou­lèrent avec un cli­que­tis qui sem­bla étran­ge­ment musical.

Six et six. Double six.

« La sixième face, mur­mu­ra Ley­la. Le miroir. »

Per­ci­val lan­ça à son tour. Six et six également.

Ils se regardèrent.

« Les dés sont tru­qués ? sug­gé­ra Agatha.

— Ou magiques, pro­po­sa Ley­la. Ou les deux. »

Ils jouèrent quand même. Et la par­tie fut… étrange.

Chaque jet de dés tom­bait exac­te­ment comme il fal­lait. Pas de hasard. Juste une symé­trie par­faite. Per­ci­val avan­çait, Rupert répon­dait. Rupert atta­quait, Per­ci­val défendait.

C’é­tait comme regar­der deux maîtres d’é­checs jouer une par­tie où chaque coup appe­lait inévi­ta­ble­ment le contre-coup.

« Le hasard n’existe pas, réci­ta Rupert en lan­çant les dés. C’é­tait vrai­ment vrai. »

La par­tie dura deux heures. À la fin, le résul­tat était… par­fai­te­ment équi­li­bré. Match nul absolu.

« C’est impos­sible, dit Per­ci­val. Le back­gam­mon ne se ter­mine jamais en match nul. »

« Ces dés ne sont pas ordi­naires, rap­pe­la Aga­tha. Rien ici n’est ordinaire. »

Rupert ramas­sa les dés. Ils étaient chauds au tou­cher, comme s’ils avaient été expo­sés au soleil.

« Que vou­lait nous dire Abdül­ha­mid ? deman­da-t-il. Avec ces dés, ce jeu, ce secret ? »

« Peut-être, sug­gé­ra Ley­la dou­ce­ment, qu’il n’y a pas de gagnants. Seule­ment des joueurs. Et que le vrai jeu n’est pas de gagner, mais de com­prendre les règles. »

« Des paroles de chan­teuse, obser­va Per­ci­val. Poé­tiques mais vagues. »

« Ou sim­ple­ment vraies, contra Aga­tha. Les plus grandes véri­tés sont sou­vent les plus simples. »

Pacha, qui avait obser­vé toute la par­tie sans bou­ger, se leva, s’é­ti­ra, et sau­ta de la table. Puis il se diri­gea vers la dalle de marbre — la troi­sième depuis l’ouest, cin­quième depuis le nord — et s’as­sit dessus.

« Il garde le secret, dit Rupert. Même maintenant. »

« Les chats sont d’ex­cel­lents gar­diens, approu­va Per­ci­val. Ils ne posent jamais de ques­tions inutiles. »

Cette nuit-là, Rupert fit un rêve.

Il était dans la chambre secrète sous le hall. Mais elle n’é­tait pas vide. Abdül­ha­mid II était là, assis au bureau otto­man, jouant au back­gam­mon contre lui-même.

Le Sul­tan leva les yeux et sourit.

« Vous avez trou­vé deux dés, dit-il en anglais par­fait. Il en reste quatre. »

« Je ne les cherche pas, répon­dit Rupert.

— Peu importe. Ils vous trou­ve­ront. » Le Sul­tan lan­ça les dés. « Le hasard n’existe pas, rappelez-vous. »

« Pour­quoi ? Pour­quoi tout cela ? »

Abdül­ha­mid se leva. Dans la lumière trem­blante de la chambre, il sem­blait à la fois très vieux et très jeune.

« Parce que l’his­toire a besoin de gar­diens. Et les gar­diens ont besoin de com­prendre qu’ils ne gardent pas seule­ment le pas­sé. Ils gardent l’avenir. »

Rupert se réveilla en sur­saut. L’aube poin­tait par la fenêtre.

Sur sa table de nuit, les deux dés brillaient doucement.

CHA­PITRE XXIV

Les mois pas­sèrent. Rupert écri­vit son qua­trième livre — non pas sur le Pera Palace cette fois, mais sur l’art otto­man. Un sujet sûr. Sans secrets explosifs.

Mais en mars 1937, une nou­velle secoua l’hôtel.

Sir Per­ci­val était malade.

Rien de dra­ma­tique — son cœur, sim­ple­ment, était fati­gué. Soixante-dix-neuf ans, après tout. L’âge où le corps com­mence à négo­cier sa retraite.

Faruk Bey, le vieux méde­cin, le soi­gnait. Mais ses expres­sions étaient claires : ce n’é­tait qu’une ques­tion de temps.

Per­ci­val refu­sa de mon­ter à l’hô­pi­tal. « Si je dois mou­rir, autant que ce soit dans un endroit civi­li­sé. Avec du thé décent. »

Aga­tha — Lady Dunne — res­tait à son che­vet. Stoïque. Bri­tan­nique jus­qu’au bout.

Un après-midi d’a­vril, Per­ci­val deman­da à voir Rupert.

Rupert mon­ta à sa chambre — la 101, l’une des meilleures. Per­ci­val était assis dans son lit, maigre mais digne, vêtu d’un pyja­ma impeccable.

« Whit­combe, dit-il avec un sou­rire faible. Asseyez-vous. »

Rupert s’as­sit.

« Je vais mou­rir bien­tôt, annon­ça Per­ci­val sans détour. Faruk dit quelques jours. Peut-être une semaine. »

« Per­ci­val…

— Pas de sen­ti­men­ta­lisme, je vous prie. » Il tous­sa légè­re­ment. « Je vou­lais vous dire quelque chose. À pro­pos du manuscrit. »

« Oui ?

— Nous avons pro­mis de ne jamais le publier de notre vivant. Mon vivant se ter­mine. Mais le vôtre conti­nue. » Il regar­da Rupert inten­sé­ment. « Vous êtes le plus jeune de nous tous. Qua­rante-trois ans. Vous vivrez pro­ba­ble­ment encore trente, qua­rante ans. »

« Où vou­lez-vous en venir ?

— Je veux que vous gar­diez le secret. Même après notre mort à tous. Même après… » Il hési­ta. « Même si vous pen­sez que le monde est prêt. Parce que le monde n’est jamais prêt. Pas vraiment. »

« C’est un lourd far­deau, dit Rupert doucement.

— C’est un pri­vi­lège. » Per­ci­val sou­rit. « Peu d’hommes ont la chance de gar­der un secret qui pour­rait chan­ger le monde. Et encore moins ont la sagesse de ne jamais le révéler. »

« Je pro­mets, dit Rupert. Je le garderai. »

Per­ci­val hocha la tête, satis­fait. « Bien. Main­te­nant, par­tez. Lais­sez un vieil homme se reposer. »

Rupert se leva, mais à la porte, il se retourna.

« Per­ci­val… mer­ci. Pour tout. Pour m’a­voir appris le back­gam­mon. Pour… »

« Pas de sen­ti­men­ta­lisme, répé­ta Per­ci­val, mais ses yeux brillaient. Allez. »

Sir Per­ci­val Dunne mou­rut trois jours plus tard, un matin de prin­temps, avec Aga­tha tenant sa main et Pacha ron­ron­nant à ses pieds.

Ses der­niers mots, selon Aga­tha, furent : « L’as­cen­seur… dites-lui de jouer du Ten­ny­son. Il aime Tennyson. »

L’en­ter­re­ment fut sobre. Cime­tière bri­tan­nique de Hay­dar­paşa. Quelques diplo­mates à la retraite. Les rési­dents du Pera Palace. Et, curieu­se­ment, un repré­sen­tant de l’am­bas­sade alle­mande qui dépo­sa une cou­ronne sans explication.

Cette nuit-là, Rupert des­cen­dit au salon. Vide. Silen­cieux. Le pla­teau de back­gam­mon était encore là, exac­te­ment où Per­ci­val et lui avaient joué leur der­nière partie.

Il s’as­sit et dis­po­sa les pièces. Joua contre lui-même. Ou contre le fan­tôme de Per­ci­val. Dif­fi­cile de dire.

Pacha vint s’ins­tal­ler à côté de lui. Vieux main­te­nant — vingt-cinq ans, impos­sible mais vrai — mais tou­jours aus­si majestueux.

« Il va me man­quer, dit Rupert au chat.

Pacha ron­ron­na — ce qui, dans les cir­cons­tances, sem­blait être la seule réponse appropriée.

Les morts s’ac­cu­mu­laient. Niko­lai. Main­te­nant Per­ci­val. Bien­tôt, ce serait au tour d’Agatha. Puis de Ley­la. Et un jour, lui-même.

Mais le secret res­te­rait. Caché sous le marbre du Pera Palace. Gar­dé par les vivants et les morts. Atten­dant un moment qui ne vien­drait peut-être jamais.

Et c’é­tait bien ainsi.

CHA­PITRE XXV

  1. La guerre était finie. L’Eu­rope en ruines. Le monde transformé.

Rupert Beau­re­gard Whit­combe avait cin­quante et un ans. Che­veux com­plè­te­ment gris. Six livres publiés. Une répu­ta­tion éta­blie comme spé­cia­liste de l’his­toire ottomane.

Il n’a­vait jamais quit­té Constan­ti­nople — Istan­bul, main­te­nant, défi­ni­ti­ve­ment. Le Pera Palace était son foyer. Sa vraie maison.

Ley­la était morte en 1942. Pneu­mo­nie. Aga­tha en 1944, sim­ple­ment de vieillesse. Faruk Bey avait sui­vi en 1943.

Rupert était main­te­nant le der­nier. Le der­nier gar­dien du secret. Le der­nier qui savait vrai­ment toute l’histoire.

Et Pacha. Pacha était tou­jours là. Trente-trois ans main­te­nant. Un âge bio­lo­gi­que­ment impos­sible. Mais au Pera Palace, l’im­pos­sible était deve­nu une routine.

Un soir d’oc­tobre — exac­te­ment dix-neuf ans après son arri­vée ini­tiale — Rupert des­cen­dit au salon avec les deux dés.

Il allait jouer une par­tie. Contre lui-même. Une der­nière fois.

Mais en entrant dans le salon, il s’arrêta.

Quel­qu’un était déjà là. Un jeune homme — vingt-cinq ans peut-être — assis devant le pla­teau de backgammon.

« Par­don, dit le jeune homme en se levant. Je ne vou­lais pas déran­ger. Je m’ap­pelle David Pem­ber­ton. Jour­na­liste. Du Mor­ning Gazette. »

Rupert sou­rit. Le Mor­ning Gazette. Son vieux jour­nal. La boucle se refermait.

« Rupert Beau­re­gard Whit­combe, se pré­sen­ta-t-il. Et vous êtes ici pour…

— Un congrès. » David sou­rit d’un air gêné. « Sur la recons­truc­tion d’a­près-guerre. Mais il semble qu’il ait été… reporté. »

« Les congrès à Istan­bul ont cette fâcheuse ten­dance, dit Rupert. Asseyez-vous. »

Ils s’as­sirent. Rupert sor­tit les deux dés.

« Vous jouez au back­gam­mon ? demanda-t-il.

— Un peu. Mon grand-père me l’a appris. »

Ils com­men­cèrent à jouer. Et Rupert, en obser­vant ce jeune homme — si sem­blable à ce qu’il avait été dix-neuf ans plus tôt — com­prit quelque chose.

L’his­toire se répé­tait. Pas exac­te­ment. Jamais exac­te­ment. Mais en varia­tions infi­nies sur le même thème.

Des jour­na­listes arri­vaient pour des congrès inexis­tants. Ils décou­vraient le Pera Palace. Ils res­taient. Cer­tains trou­vaient des secrets. D’autres créaient des ami­tiés. Tous changeaient.

« Ces dés, dit David en les exa­mi­nant. Ils sont magni­fiques. Ancien ?

— Très. » Rupert sou­rit. « Ils ont une histoire. »

« Racon­tez-moi. »

Rupert hési­ta. Puis décida.

« Non. Pas encore. » Il lan­ça les dés. « Mais peut-être un jour. Quand vous aurez vécu ici assez long­temps pour comprendre. »

David rit. « Je ne compte pas res­ter long­temps. Une semaine maximum. »

« C’est ce qu’ils disent tous. » Rupert regar­da Pacha qui venait d’en­trer. « N’est-ce pas ? »

Le chat ron­ron­na — appro­ba­tion féline universelle.

Ils jouèrent tard dans la nuit. Rupert per­dit — gra­cieu­se­ment. Le jeune homme avait du talent.

En mon­tant se cou­cher, Rupert s’ar­rê­ta devant la dalle de marbre. Troi­sième depuis l’ouest, cin­quième depuis le nord.

Le secret était tou­jours là. En sécu­ri­té. Gardé.

Et il y res­te­rait. Peut-être pour tou­jours. Peut-être jus­qu’à ce que le monde soit prêt.

« Ou jus­qu’à ce qu’un chat par­lant l’exige », mur­mu­ra Rupert avec un sourire.

Pacha, comme tou­jours, eut le der­nier mot. Il miau­la une fois — clai­re­ment, dis­tinc­te­ment — puis dis­pa­rut dans l’ombre.

Rupert mon­ta dans sa chambre. Demain, il conti­nue­rait son sep­tième livre. Peut-être le hui­tième après. Peut-être res­te­rait-il au Pera Palace jus­qu’à sa mort.

Cer­taines his­toires n’ont pas de fin. Elles ont juste des pauses.

Et au Pera Palace, les pauses pou­vaient durer éternellement.

ÉPI­LOGUE

2025

Le Pera Palace existe tou­jours. Réno­vé, res­tau­ré, trans­for­mé en hôtel de luxe. Les tou­ristes prennent des pho­tos dans le hall. L’as­cen­seur fonc­tionne par­fai­te­ment — plus besoin de poèmes.

La chambre 101, où mou­rut Sir Per­ci­val, est main­te­nant une suite pré­si­den­tielle. La chambre 42, où vécut Rupert pen­dant vingt ans, est occu­pée par des couples en lune de miel.

Et la chambre 47 ? Celle où mou­rut le Graf von Waldstein ?

Elle n’existe pas. Offi­ciel­le­ment. Le registre montre une chambre 46 et une chambre 48. Mais pas de 47.

Dans le salon, les pla­teaux de back­gam­mon sont tou­jours là. Les clients jouent. Per­sonne ne remarque que l’un des pla­teaux a un dé manquant.

Et sous le hall — troi­sième dalle depuis l’ouest, cin­quième depuis le nord — se trouve une chambre que per­sonne n’a ouverte depuis 1945.

Dans cette chambre, dans un coffre-fort, repose un manus­crit. Le sixième secret d’Abdül­ha­mid II. La véri­té sur Byzance et l’Em­pire otto­man. Une révé­la­tion qui pour­rait encore, aujourd’­hui, bou­le­ver­ser notre com­pré­hen­sion de l’histoire.

Per­sonne ne sait qu’il est là. Les gar­diens sont tous morts. Rupert Beau­re­gard Whit­combe en 1963. Le manus­crit dort.

Mais par­fois, tard la nuit, les employés de l’hô­tel jurent entendre quelque chose. Un miau­le­ment. Venant de nulle part.

Ils disent qu’il y a un chat blanc au Pera Palace. Per­sonne ne sait d’où il vient. Per­sonne ne sait à qui il appartient.

Il appa­raît. Dis­pa­raît. Revient.

Comme s’il gar­dait quelque chose.

Comme s’il attendait.

Et dans une vitrine pous­sié­reuse au musée de l’hô­tel, deux dés d’i­voire reposent sur du velours rouge. Mar­qués d’ambre. Cou­verts d’ins­crip­tions en arabe que per­sonne ne lit plus.

Le car­tel dit sim­ple­ment : « Dés de back­gam­mon otto­mans. XIXe siècle. Pro­ve­nance inconnue. »

Mais si vous les regar­dez atten­ti­ve­ment, par une nuit de pleine lune, vous pour­riez presque lire les inscriptions :

Le hasard n’existe pas.

La véri­té a six visages.

La sixième face est un miroir.

Et quelque part, dans l’obs­cu­ri­té d’Is­tan­bul, un chat blanc sourit.

Parce qu’il sait ce que nous avons oublié :

Cer­tains secrets ne sont jamais perdus.

Ils attendent juste leur moment.

FIN

(ou peut-être : à suivre…)

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