Le déluge au baron d’Alep
Le déluge au Baron d’Alep
Partie 2
DEUXIÈME PARTIE
LE VOL
L’inscription araméenne disait : « Ceci appartient à la maison de Nabû-kudurri-usur, que nul ne le prenne. »
Nabû-kudurri-usur. Nabuchodonosor, en grec. Le roi de Babylone, celui qui avait détruit Jérusalem et déporté les Juifs, celui dont le nom résonnait encore dans les malédictions bibliques. Mathilde avait relu ses notes trois fois pour être certaine. La tablette administrative akkadienne, banale en apparence, portait au revers une marque de propriété ajoutée des siècles plus tard, à l’époque néo-babylonienne. Quelqu’un avait voulu signaler que cet objet appartenait au trésor royal.
Ce qui soulevait une question évidente : comment une tablette du trésor de Nabuchodonosor avait-elle atterri dans les mains d’un bédouin près de Tell Ahmar, à huit cents kilomètres de Babylone ?
Mathilde resta longtemps assise à son bureau, regardant la pluie tomber. Elle pensait aux routes de l’Antiquité, aux caravanes, aux pillages. Nabuchodonosor avait mené des campagnes jusqu’en Syrie et en Palestine. Ses armées avaient emporté des butins considérables. Peut-être cette tablette faisait-elle partie d’un lot ramené d’une conquête, puis égaré, enterré, oublié pendant deux millénaires.
Ou peut-être y avait-il une autre explication. Une explication qu’Hovanessian connaissait et qu’il voulait lui faire découvrir.
*
Le cinquième jour, la pluie cessa enfin. Pas complètement — le ciel restait gris, menaçant — mais assez pour que les rues redeviennent praticables. Krikor Mazloumian annonça au petit-déjeuner que les pistes vers l’est étaient encore coupées, mais que celles du nord commençaient à sécher.
— Encore deux ou trois jours, dit-il. Si la pluie ne reprend pas.
Personne ne le crut. La pluie reprendrait, c’était évident. Elle reprenait toujours.
Mathilde profita de l’accalmie pour sortir. Elle avait besoin de marcher, de voir autre chose que les murs du Baron Hotel. Elle prit la direction de la citadelle, la grande forteresse médiévale qui dominait la ville depuis son promontoire.
Les rues d’Alep sentaient la boue et le pain frais. Les marchands rouvraient leurs échoppes, étendaient leurs tapis mouillés au soleil timide. Des enfants couraient dans les flaques en riant. La vie reprenait, comme après chaque déluge.
Mathilde monta jusqu’à l’esplanade de la citadelle. De là-haut, on voyait toute la ville : les minarets, les coupoles des hammams, les toits plats des maisons, et au loin, la ligne grise de l’horizon où le désert commençait. Elle pensa à tous ceux qui avaient contemplé ce paysage avant elle — les Hittites, les Assyriens, les Grecs, les Romains, les Arabes, les Croisés, les Ottomans. Alep avait vu passer tous les empires. Elle les avait tous enterrés.
En redescendant, elle croisa le capitaine Thirion qui montait en sens inverse, essoufflé, son képi de travers.
— Mademoiselle Verdier ! Vous aussi, vous aviez besoin d’air ?
— Oui. L’hôtel commençait à me peser.
— Je comprends. On finit par tourner en rond, à se regarder en chiens de faïence. C’est mauvais pour les nerfs.
Il s’épongea le front avec un mouchoir. C’était un homme d’une quarantaine d’années, le teint rougeaud, les yeux un peu trop brillants. Mathilde l’avait vu boire au bar chaque soir, jamais ivre mais jamais sobre non plus, dans cet état intermédiaire qui semblait être son régime de croisière.
— Vous connaissez bien Hovanessian ? demanda-t-il soudain.
La question surprit Mathilde.
— Pas vraiment. Nous avons échangé quelques mots au bar.
— Il vous a montré des choses ?
— Quel genre de choses ?
Thirion eut un geste vague.
— Des antiquités. C’est son métier, non ? Il achète, il vend. Parfois des pièces dont la provenance est… discutable.
— Je ne suis pas au courant de ses affaires, capitaine.
— Non, bien sûr.
Il la regarda avec une insistance qui la mit mal à l’aise. Puis il sourit, d’un sourire qui ne montait pas jusqu’aux yeux.
— Bonne promenade, mademoiselle Verdier. Ne rentrez pas trop tard. On annonce de la pluie pour ce soir.
Il continua sa montée vers la citadelle, et Mathilde resta un moment immobile, à se demander ce que signifiait cet échange.
*
Le vol eut lieu cette nuit-là.
Mathilde fut réveillée par des cris dans le couloir. Elle regarda sa montre : trois heures du matin. Elle enfila sa robe de chambre et entrouvrit la porte.
Hovanessian était dans le couloir, en pyjama de soie, le visage décomposé. Krikor Mazloumian se tenait à côté de lui, une lampe à pétrole à la main. D’autres portes s’ouvraient, des visages ensommeillés apparaissaient.
— On m’a volé, répétait Hovanessian. On m’a tout pris.
— Calmez-vous, monsieur Hovanessian, disait Mazloumian. Dites-moi ce qui s’est passé.
— Ma serviette. Elle était sous mon lit. Ce matin elle y était encore. Et maintenant elle a disparu.
— Qu’est-ce qu’elle contenait ?
Hovanessian hésita. Son regard croisa celui de Mathilde, qui se tenait sur le seuil de sa chambre. Il y eut un silence.
— Des objets de valeur, dit-il finalement. Des antiquités. Une tablette, entre autres.
Le capitaine Thirion apparut au bout du couloir, boutonnant sa veste d’uniforme. Il avait le visage bouffi de quelqu’un qu’on a tiré du sommeil, mais ses yeux étaient alertes.
— Qu’est-ce qui se passe ici ?
— Un vol, dit Mazloumian. Dans la chambre de M. Hovanessian.
Thirion se redressa, comme si on venait de lui confier une mission.
— Un vol. Je vois. Personne ne bouge, s’il vous plaît. Je vais examiner les lieux.
Il entra dans la chambre d’Hovanessian, suivi de Mazloumian. Les autres résidents restèrent dans le couloir, échangeant des regards. Mrs Mallowan était sortie de sa chambre, son carnet à la main comme toujours. Max Mallowan se tenait derrière elle, les lunettes de travers. Brewster, au fond du couloir, observait la scène avec un sourire ambigu.
Mathilde croisa le regard de Mrs Mallowan. La romancière haussa un sourcil, imperceptiblement.
*
Le lendemain matin, l’atmosphère de l’hôtel avait changé. Ce n’était pas visible immédiatement, mais Mathilde le sentit dès qu’elle descendit dans la salle à manger. Les conversations étaient plus basses, les sourires plus rares. Les gens s’observaient du coin de l’œil, mesurant leurs gestes, pesant leurs mots.
Le capitaine Thirion avait passé la nuit à interroger le personnel de l’hôtel. Il n’avait rien trouvé. Aucune trace d’effraction, aucun témoin, aucun indice. La serviette d’Hovanessian avait disparu comme par magie.
— Ce qui signifie, dit Thirion au petit-déjeuner, que le voleur est quelqu’un de l’intérieur. Quelqu’un qui connaît l’hôtel, qui sait se déplacer sans être vu.
Il avait dit cela en regardant l’assemblée, comme s’il cherchait une réaction. Personne ne broncha.
— Vous accusez un membre du personnel ? demanda Brewster.
— Je n’accuse personne. Je constate.
— Les Mazloumian tiennent cet hôtel depuis vingt ans, intervint Max Mallowan. Leur réputation est irréprochable.
— Je ne doute pas de leur réputation, monsieur Mallowan. Mais quelqu’un a volé cette serviette. Et ce quelqu’un se trouve probablement dans cette pièce.
Un silence pesant s’installa. Mathilde regarda les visages autour d’elle. Hovanessian, pâle, les yeux cernés, qui remuait son café sans le boire. Les Mallowan, côte à côte, formant un bloc uni. Brewster, qui souriait toujours de son sourire carnassier. Et elle-même, l’étrangère, celle qui était arrivée quelques jours plus tôt et qui avait vu la tablette.
Elle sentit le regard de Thirion se poser sur elle.
— Mademoiselle Verdier, dit-il. Vous êtes épigraphiste, n’est-ce pas ? Vous vous intéressez aux tablettes cunéiformes ?
— C’est mon métier.
— Et vous avez eu l’occasion de voir la tablette de M. Hovanessian ?
Mathilde hésita une fraction de seconde. Elle sentit tous les regards converger vers elle.
— Oui, dit-elle. M. Hovanessian me l’a montrée hier matin. Il voulait mon avis sur l’inscription.
— Et quel était votre avis ?
— C’était une pièce intéressante. De l’akkadien ancien, avec une inscription araméenne ajoutée plus tard.
— Une pièce de valeur ?
— Je ne suis pas experte en estimation. Mais oui, probablement.
Thirion hocha la tête, prenant des notes dans un petit carnet.
— Et après avoir vu cette tablette, qu’avez-vous fait ?
— Je suis remontée dans ma chambre. J’ai travaillé. J’ai dîné. Je me suis couchée.
— Quelqu’un peut-il confirmer ?
— Je n’ai pas l’habitude de me faire accompagner dans ma chambre, capitaine.
Il y eut un murmure autour de la table. Brewster ricana. Thirion rougit légèrement.
— Je ne voulais pas insinuer…
— Vous insinuez pourtant beaucoup de choses, capitaine.
Mrs Mallowan intervint, de sa voix calme d’Anglaise bien élevée.
— Capitaine Thirion, si je puis me permettre, interroger les gens au petit-déjeuner n’est peut-être pas la méthode la plus efficace. Ni la plus élégante.
— Madame Mallowan, un vol a été commis. Je suis officier de renseignement, c’est mon devoir d’enquêter.
— Officier de renseignement, pas officier de police. Nuance.
Thirion la regarda avec une irritation mal dissimulée. Max Mallowan posa une main sur le bras de sa femme, un geste discret qui signifiait « n’en rajoute pas ». Elle sourit et se replongea dans son thé.
*
Les jours suivants furent étranges. La pluie avait repris, plus légère qu’avant mais continue, comme un rideau gris qui isolait l’hôtel du reste du monde. Les résidents continuaient leurs rituels — les repas, le thé, le bar du soir — mais quelque chose avait changé. Les regards s’attardaient trop longtemps. Les silences duraient trop. Chacun observait chacun, guettant un geste suspect, une parole de travers.
Mathilde se sentait observée en permanence. Quand elle entrait dans une pièce, les conversations s’interrompaient. Quand elle s’asseyait au bar, on s’écartait imperceptiblement. Elle était la dernière arrivée, l’étrangère, celle qui avait vu la tablette juste avant le vol. Dans l’arithmétique des soupçons, elle était en première ligne.
Hovanessian, curieusement, ne semblait pas la suspecter. Il restait poli, distant, mais sans hostilité. Quand ils se croisaient dans le hall, il la saluait d’un signe de tête, comme avant. Peut-être savait-il quelque chose qu’il ne disait pas.
Le capitaine Thirion, lui, ne cachait pas ses soupçons. Il rôdait autour de Mathilde, posant des questions anodines qui ne l’étaient pas. D’où venait-elle exactement ? Depuis combien de temps travaillait-elle au Louvre ? Connaissait-elle des marchands d’antiquités à Paris ? Avait-elle des dettes ?
— Je n’ai pas volé cette tablette, finit-elle par lui dire un soir, excédée.
— Je n’ai pas dit que vous l’aviez volée, mademoiselle.
— Vous le pensez.
— Je ne pense rien. J’enquête.
Il avait ce sourire faux qui la mettait hors d’elle, cette façon de sous-entendre sans affirmer, d’accuser sans prononcer le mot.
— Vous enquêtez mal, dit-elle. Vous cherchez le coupable le plus évident au lieu de chercher la vérité.
— Et quelle est la vérité, selon vous ?
— Je n’en sais rien. Mais je sais que ce n’est pas moi.
Elle tourna les talons et monta dans sa chambre, tremblante de colère. Elle entendit Thirion ricaner derrière elle.
*
Le septième soir, Mrs Mallowan vint frapper à sa porte.
Mathilde ouvrit, surprise. La romancière se tenait dans le couloir, son éternel carnet sous le bras, vêtue d’une robe de chambre en velours bordeaux.
— Je vous dérange ?
— Non, entrez.
Mrs Mallowan entra et referma la porte derrière elle. Elle balaya la chambre du regard — les livres sur la table de nuit, les instruments de travail sur le bureau, la valise ouverte dans un coin — avec l’œil d’un détective inspectant une scène de crime.
— Vous n’avez pas volé cette tablette, dit-elle.
— Je sais.
— Thirion est un imbécile. Il cherche la solution facile parce qu’il n’a pas l’intelligence de chercher la bonne.
Elle s’assit sur la chaise du bureau sans y être invitée, avec le naturel de quelqu’un qui a l’habitude de prendre possession des espaces.
— Parlez-moi de cette tablette, dit-elle. Qu’est-ce qu’elle avait de spécial ?
Mathilde hésita. Puis elle s’assit sur le lit et raconta. L’invitation d’Hovanessian, la tablette akkadienne, l’inscription araméenne au revers. Le nom de Nabuchodonosor.
Mrs Mallowan l’écouta sans l’interrompre, les yeux brillants.
— Nabuchodonosor, répéta-t-elle quand Mathilde eut fini. Voilà qui est intéressant.
— Pourquoi ?
— Parce que ça change tout. Une tablette administrative ordinaire, ça n’intéresse que les spécialistes. Mais une tablette du trésor de Nabuchodonosor, ça intéresse tout le monde. Les musées, les collectionneurs, les gouvernements.
— Vous pensez que c’est pour ça qu’on l’a volée ?
— Je pense que c’est pour ça qu’Hovanessian vous l’a montrée. Il voulait une authentification. Une épigraphiste du Louvre qui confirme l’inscription, ça fait monter le prix.
Mathilde n’avait pas pensé à cela. Elle s’était crue observatrice ; elle avait été instrument.
— Mais qui savait ? demanda-t-elle. Qui savait ce que contenait la tablette ?
Mrs Mallowan sourit.
— Voilà la bonne question.
*
Elles passèrent la soirée à dresser la liste des possibilités. Mrs Mallowan avait une méthode, acquise au fil de ses romans : partir des faits, éliminer l’impossible, examiner ce qui reste.
Fait numéro un : la tablette avait été volée entre le dîner et trois heures du matin. Hovanessian avait vérifié sa serviette avant de se coucher, vers onze heures. Elle était encore là.
Fait numéro deux : aucune trace d’effraction. La porte de la chambre n’avait pas été forcée. Soit le voleur avait une clé, soit Hovanessian avait oublié de fermer à clé, soit le voleur était entré pendant qu’Hovanessian dormait.
Fait numéro trois : le personnel de l’hôtel avait des passe-partout, mais les Mazloumian juraient que personne n’y avait touché.
— Ce qui nous laisse les résidents, dit Mrs Mallowan. Vous, moi, Max, Brewster, Thirion lui-même.
— Thirion ?
— Pourquoi pas ? Il enquête, mais ça ne prouve pas qu’il n’est pas coupable. C’est même le meilleur alibi possible.
Mathilde réfléchit. C’était vrai. Thirion était le premier à accuser les autres, mais il avait autant accès à l’hôtel que n’importe qui. Et il avait posé des questions sur Hovanessian dès le premier jour.
— Quel serait son mobile ?
— L’argent, peut-être. Les officiers du renseignement ne sont pas bien payés. Ou les ordres. Peut-être que quelqu’un lui a demandé de récupérer cette tablette.
— Qui ?
— Le gouvernement français, par exemple. Une tablette du trésor de Nabuchodonosor, c’est un argument de poids dans les négociations sur le partage des antiquités.
Mathilde secoua la tête.
— C’est tiré par les cheveux.
— Peut-être. Mais dans mon expérience, les explications tirées par les cheveux sont souvent les bonnes. Les gens ne commettent pas de crimes simples. Ils commettent des crimes compliqués, pour des raisons compliquées.
Elle se leva et marcha jusqu’à la fenêtre. La pluie tombait toujours, invisible dans la nuit, mais on l’entendait crépiter sur les palmiers.
— Et Brewster ? demanda Mathilde.
— L’Américain ? Possible. Il a de l’argent, des connexions, et il ne cache pas son intérêt pour les antiquités de la région. Mais voler dans un hôtel où tout le monde le connaît, c’est risqué.
— Et votre mari ?
Mrs Mallowan se retourna, un sourire amusé aux lèvres.
— Max ? Il n’a aucune raison de voler quoi que ce soit. Il a accès à tous les chantiers de fouilles qu’il veut. Et franchement, il n’a pas le tempérament. Max est un homme méthodique. Il ne ferait jamais rien d’aussi impulsif qu’un vol.
— Et vous ?
Le sourire de Mrs Mallowan s’élargit.
— Moi, je suis romancière. Je préfère inventer des crimes que les commettre. C’est moins salissant.
*
Le huitième jour, quelque chose changea.
Mathilde le remarqua au petit-déjeuner. Hovanessian était différent. Plus calme, presque serein. Il mangeait ses œufs avec appétit, buvait son café sans trembler. La panique des premiers jours avait disparu.
Elle l’observa discrètement. Il croisa son regard et lui adressa un sourire courtois, le même qu’avant le vol. Comme si rien ne s’était passé.
Après le petit-déjeuner, elle le suivit dans le hall.
— Monsieur Hovanessian, dit-elle à voix basse. Puis-je vous parler ?
— Bien sûr, mademoiselle Verdier.
Ils s’installèrent dans un coin du hall, loin des oreilles indiscrètes. Mathilde hésita, cherchant ses mots.
— Vous semblez… différent ce matin.
— Différent ?
— Moins inquiet. Comme si le vol ne vous préoccupait plus.
Hovanessian la regarda longuement. Ses yeux noirs étaient impénétrables.
— Disons que j’ai fait mon deuil, mademoiselle. Les objets vont et viennent. C’est le métier qui veut ça.
— Cette tablette valait une fortune.
— Peut-être. Mais l’argent aussi va et vient.
Il y avait quelque chose dans sa voix, une nuance que Mathilde ne parvenait pas à identifier. De l’ironie ? De la résignation ? Ou autre chose ?
— Vous savez qui l’a volée, dit-elle. Ce n’était pas une question.
Hovanessian ne répondit pas tout de suite. Il sortit un étui à cigarettes de sa poche, en alluma une avec des gestes lents, soignés.
— Je sais beaucoup de choses, mademoiselle Verdier. C’est mon métier de savoir. Mais savoir et prouver sont deux choses différentes.
— Vous n’allez rien faire ?
— Faire quoi ? Accuser quelqu’un sans preuve ? Déclencher un scandale qui ruinerait ma réputation et celle de plusieurs autres personnes ? Non, mademoiselle. Je préfère attendre.
— Attendre quoi ?
Il tira une bouffée de sa cigarette, contemplant la fumée qui montait vers le plafond.
— Que la tablette réapparaisse. Tôt ou tard, elle réapparaîtra. Les objets volés finissent toujours par refaire surface. Et à ce moment-là, je saurai.
Il se leva, écrasa sa cigarette dans un cendrier.
— Une dernière chose, mademoiselle Verdier. Je sais que ce n’est pas vous. Je l’ai su dès le début. Vous n’avez pas le profil d’une voleuse.
— Comment pouvez-vous en être sûr ?
— Parce que vous avez regardé cette tablette avec les yeux d’une savante, pas avec les yeux d’une marchande. Vous vouliez comprendre ce qu’elle disait, pas combien elle valait. Ce sont deux regards très différents.
Il s’éloigna vers l’escalier, laissant Mathilde seule dans le hall avec ses questions.
*
Ce soir-là, au bar, l’atmosphère était électrique. Tout le monde sentait que quelque chose se préparait, sans savoir quoi. Les conversations étaient forcées, les rires trop aigus.
Le capitaine Thirion buvait plus que d’habitude, ce qui n’était pas peu dire. Il lançait des regards noirs à Hovanessian, qui l’ignorait superbement. Brewster racontait des anecdotes de fouilles à qui voulait l’entendre, sa voix trop forte couvrant les murmures des autres. Les Mallowan jouaient au bridge avec une concentration excessive, comme s’ils voulaient se couper du monde.
Mathilde était assise près de la fenêtre, un livre ouvert sur les genoux qu’elle ne lisait pas. Elle observait. Depuis sa conversation avec Mrs Mallowan, elle voyait les choses différemment. Chaque geste, chaque regard lui semblait chargé de sens.
Vers dix heures, Thirion se leva brusquement.
— J’ai quelque chose à dire, annonça-t-il d’une voix pâteuse.
Le silence se fit. Tout le monde le regardait.
— J’ai mené mon enquête. J’ai interrogé tout le monde. Et je suis arrivé à une conclusion.
— Quelle conclusion ? demanda Brewster avec un sourire ironique.
— Le voleur est quelqu’un de cet hôtel. Quelqu’un qui avait accès à la chambre d’Hovanessian. Quelqu’un qui savait ce que contenait la serviette.
— Brillante déduction, murmura Mrs Mallowan.
Thirion l’ignora.
— Et je sais qui c’est.
Un frisson parcourut l’assemblée. Mathilde sentit son cœur s’accélérer.
— Qui ? demanda Max Mallowan.
Thirion ouvrit la bouche pour répondre. À cet instant, la lumière s’éteignit.
Un cri. Un bruit de verre brisé. Des exclamations confuses dans le noir.
Quand Krikor Mazloumian arriva avec une lampe à pétrole, quelques minutes plus tard, le capitaine Thirion était étendu sur le sol, inconscient, une bosse sanglante sur le front.
Et personne n’avait vu qui l’avait frappé.