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Le déluge au baron d’Alep

Le déluge au Baron d’Alep

Par­tie 2

 

DEUXIÈME PAR­TIE

LE VOL

L’ins­crip­tion ara­méenne disait : « Ceci appar­tient à la mai­son de Nabû-kudur­ri-usur, que nul ne le prenne. »

Nabû-kudur­ri-usur. Nabu­cho­do­no­sor, en grec. Le roi de Baby­lone, celui qui avait détruit Jéru­sa­lem et dépor­té les Juifs, celui dont le nom réson­nait encore dans les malé­dic­tions bibliques. Mathilde avait relu ses notes trois fois pour être cer­taine. La tablette admi­nis­tra­tive akka­dienne, banale en appa­rence, por­tait au revers une marque de pro­prié­té ajou­tée des siècles plus tard, à l’é­poque néo-baby­lo­nienne. Quel­qu’un avait vou­lu signa­ler que cet objet appar­te­nait au tré­sor royal.

Ce qui sou­le­vait une ques­tion évi­dente : com­ment une tablette du tré­sor de Nabu­cho­do­no­sor avait-elle atter­ri dans les mains d’un bédouin près de Tell Ahmar, à huit cents kilo­mètres de Babylone ?

Mathilde res­ta long­temps assise à son bureau, regar­dant la pluie tom­ber. Elle pen­sait aux routes de l’An­ti­qui­té, aux cara­vanes, aux pillages. Nabu­cho­do­no­sor avait mené des cam­pagnes jus­qu’en Syrie et en Pales­tine. Ses armées avaient empor­té des butins consi­dé­rables. Peut-être cette tablette fai­sait-elle par­tie d’un lot rame­né d’une conquête, puis éga­ré, enter­ré, oublié pen­dant deux millénaires.

Ou peut-être y avait-il une autre expli­ca­tion. Une expli­ca­tion qu’­Ho­va­nes­sian connais­sait et qu’il vou­lait lui faire découvrir.

*

Le cin­quième jour, la pluie ces­sa enfin. Pas com­plè­te­ment — le ciel res­tait gris, mena­çant — mais assez pour que les rues rede­viennent pra­ti­cables. Kri­kor Maz­lou­mian annon­ça au petit-déjeu­ner que les pistes vers l’est étaient encore cou­pées, mais que celles du nord com­men­çaient à sécher.

— Encore deux ou trois jours, dit-il. Si la pluie ne reprend pas.

Per­sonne ne le crut. La pluie repren­drait, c’é­tait évident. Elle repre­nait toujours.

Mathilde pro­fi­ta de l’ac­cal­mie pour sor­tir. Elle avait besoin de mar­cher, de voir autre chose que les murs du Baron Hotel. Elle prit la direc­tion de la cita­delle, la grande for­te­resse médié­vale qui domi­nait la ville depuis son promontoire.

Les rues d’A­lep sen­taient la boue et le pain frais. Les mar­chands rou­vraient leurs échoppes, éten­daient leurs tapis mouillés au soleil timide. Des enfants cou­raient dans les flaques en riant. La vie repre­nait, comme après chaque déluge.

Mathilde mon­ta jus­qu’à l’es­pla­nade de la cita­delle. De là-haut, on voyait toute la ville : les mina­rets, les cou­poles des ham­mams, les toits plats des mai­sons, et au loin, la ligne grise de l’ho­ri­zon où le désert com­men­çait. Elle pen­sa à tous ceux qui avaient contem­plé ce pay­sage avant elle — les Hit­tites, les Assy­riens, les Grecs, les Romains, les Arabes, les Croi­sés, les Otto­mans. Alep avait vu pas­ser tous les empires. Elle les avait tous enterrés.

En redes­cen­dant, elle croi­sa le capi­taine Thi­rion qui mon­tait en sens inverse, essouf­flé, son képi de travers.

— Made­moi­selle Ver­dier ! Vous aus­si, vous aviez besoin d’air ?

— Oui. L’hô­tel com­men­çait à me peser.

— Je com­prends. On finit par tour­ner en rond, à se regar­der en chiens de faïence. C’est mau­vais pour les nerfs.

Il s’é­pon­gea le front avec un mou­choir. C’é­tait un homme d’une qua­ran­taine d’an­nées, le teint rou­geaud, les yeux un peu trop brillants. Mathilde l’a­vait vu boire au bar chaque soir, jamais ivre mais jamais sobre non plus, dans cet état inter­mé­diaire qui sem­blait être son régime de croisière.

— Vous connais­sez bien Hova­nes­sian ? deman­da-t-il soudain.

La ques­tion sur­prit Mathilde.

— Pas vrai­ment. Nous avons échan­gé quelques mots au bar.

— Il vous a mon­tré des choses ?

— Quel genre de choses ?

Thi­rion eut un geste vague.

— Des anti­qui­tés. C’est son métier, non ? Il achète, il vend. Par­fois des pièces dont la pro­ve­nance est… discutable.

— Je ne suis pas au cou­rant de ses affaires, capitaine.

— Non, bien sûr.

Il la regar­da avec une insis­tance qui la mit mal à l’aise. Puis il sou­rit, d’un sou­rire qui ne mon­tait pas jus­qu’aux yeux.

— Bonne pro­me­nade, made­moi­selle Ver­dier. Ne ren­trez pas trop tard. On annonce de la pluie pour ce soir.

Il conti­nua sa mon­tée vers la cita­delle, et Mathilde res­ta un moment immo­bile, à se deman­der ce que signi­fiait cet échange.

*

Le vol eut lieu cette nuit-là.

Mathilde fut réveillée par des cris dans le cou­loir. Elle regar­da sa montre : trois heures du matin. Elle enfi­la sa robe de chambre et entrou­vrit la porte.

Hova­nes­sian était dans le cou­loir, en pyja­ma de soie, le visage décom­po­sé. Kri­kor Maz­lou­mian se tenait à côté de lui, une lampe à pétrole à la main. D’autres portes s’ou­vraient, des visages ensom­meillés apparaissaient.

— On m’a volé, répé­tait Hova­nes­sian. On m’a tout pris.

— Cal­mez-vous, mon­sieur Hova­nes­sian, disait Maz­lou­mian. Dites-moi ce qui s’est passé.

— Ma ser­viette. Elle était sous mon lit. Ce matin elle y était encore. Et main­te­nant elle a disparu.

— Qu’est-ce qu’elle contenait ?

Hova­nes­sian hési­ta. Son regard croi­sa celui de Mathilde, qui se tenait sur le seuil de sa chambre. Il y eut un silence.

— Des objets de valeur, dit-il fina­le­ment. Des anti­qui­tés. Une tablette, entre autres.

Le capi­taine Thi­rion appa­rut au bout du cou­loir, bou­ton­nant sa veste d’u­ni­forme. Il avait le visage bouf­fi de quel­qu’un qu’on a tiré du som­meil, mais ses yeux étaient alertes.

— Qu’est-ce qui se passe ici ?

— Un vol, dit Maz­lou­mian. Dans la chambre de M. Hovanessian.

Thi­rion se redres­sa, comme si on venait de lui confier une mission.

— Un vol. Je vois. Per­sonne ne bouge, s’il vous plaît. Je vais exa­mi­ner les lieux.

Il entra dans la chambre d’Ho­va­nes­sian, sui­vi de Maz­lou­mian. Les autres rési­dents res­tèrent dans le cou­loir, échan­geant des regards. Mrs Mal­lo­wan était sor­tie de sa chambre, son car­net à la main comme tou­jours. Max Mal­lo­wan se tenait der­rière elle, les lunettes de tra­vers. Brews­ter, au fond du cou­loir, obser­vait la scène avec un sou­rire ambigu.

Mathilde croi­sa le regard de Mrs Mal­lo­wan. La roman­cière haus­sa un sour­cil, imperceptiblement.

*

Le len­de­main matin, l’at­mo­sphère de l’hô­tel avait chan­gé. Ce n’é­tait pas visible immé­dia­te­ment, mais Mathilde le sen­tit dès qu’elle des­cen­dit dans la salle à man­ger. Les conver­sa­tions étaient plus basses, les sou­rires plus rares. Les gens s’ob­ser­vaient du coin de l’œil, mesu­rant leurs gestes, pesant leurs mots.

Le capi­taine Thi­rion avait pas­sé la nuit à inter­ro­ger le per­son­nel de l’hô­tel. Il n’a­vait rien trou­vé. Aucune trace d’ef­frac­tion, aucun témoin, aucun indice. La ser­viette d’Ho­va­nes­sian avait dis­pa­ru comme par magie.

— Ce qui signi­fie, dit Thi­rion au petit-déjeu­ner, que le voleur est quel­qu’un de l’in­té­rieur. Quel­qu’un qui connaît l’hô­tel, qui sait se dépla­cer sans être vu.

Il avait dit cela en regar­dant l’as­sem­blée, comme s’il cher­chait une réac­tion. Per­sonne ne broncha.

— Vous accu­sez un membre du per­son­nel ? deman­da Brewster.

— Je n’ac­cuse per­sonne. Je constate.

— Les Maz­lou­mian tiennent cet hôtel depuis vingt ans, inter­vint Max Mal­lo­wan. Leur répu­ta­tion est irréprochable.

— Je ne doute pas de leur répu­ta­tion, mon­sieur Mal­lo­wan. Mais quel­qu’un a volé cette ser­viette. Et ce quel­qu’un se trouve pro­ba­ble­ment dans cette pièce.

Un silence pesant s’ins­tal­la. Mathilde regar­da les visages autour d’elle. Hova­nes­sian, pâle, les yeux cer­nés, qui remuait son café sans le boire. Les Mal­lo­wan, côte à côte, for­mant un bloc uni. Brews­ter, qui sou­riait tou­jours de son sou­rire car­nas­sier. Et elle-même, l’é­tran­gère, celle qui était arri­vée quelques jours plus tôt et qui avait vu la tablette.

Elle sen­tit le regard de Thi­rion se poser sur elle.

— Made­moi­selle Ver­dier, dit-il. Vous êtes épi­gra­phiste, n’est-ce pas ? Vous vous inté­res­sez aux tablettes cunéiformes ?

— C’est mon métier.

— Et vous avez eu l’oc­ca­sion de voir la tablette de M. Hovanessian ?

Mathilde hési­ta une frac­tion de seconde. Elle sen­tit tous les regards conver­ger vers elle.

— Oui, dit-elle. M. Hova­nes­sian me l’a mon­trée hier matin. Il vou­lait mon avis sur l’inscription.

— Et quel était votre avis ?

— C’é­tait une pièce inté­res­sante. De l’ak­ka­dien ancien, avec une ins­crip­tion ara­méenne ajou­tée plus tard.

— Une pièce de valeur ?

— Je ne suis pas experte en esti­ma­tion. Mais oui, probablement.

Thi­rion hocha la tête, pre­nant des notes dans un petit carnet.

— Et après avoir vu cette tablette, qu’a­vez-vous fait ?

— Je suis remon­tée dans ma chambre. J’ai tra­vaillé. J’ai dîné. Je me suis couchée.

— Quel­qu’un peut-il confirmer ?

— Je n’ai pas l’ha­bi­tude de me faire accom­pa­gner dans ma chambre, capitaine.

Il y eut un mur­mure autour de la table. Brews­ter rica­na. Thi­rion rou­git légèrement.

— Je ne vou­lais pas insinuer…

— Vous insi­nuez pour­tant beau­coup de choses, capitaine.

Mrs Mal­lo­wan inter­vint, de sa voix calme d’An­glaise bien élevée.

— Capi­taine Thi­rion, si je puis me per­mettre, inter­ro­ger les gens au petit-déjeu­ner n’est peut-être pas la méthode la plus effi­cace. Ni la plus élégante.

— Madame Mal­lo­wan, un vol a été com­mis. Je suis offi­cier de ren­sei­gne­ment, c’est mon devoir d’enquêter.

— Offi­cier de ren­sei­gne­ment, pas offi­cier de police. Nuance.

Thi­rion la regar­da avec une irri­ta­tion mal dis­si­mu­lée. Max Mal­lo­wan posa une main sur le bras de sa femme, un geste dis­cret qui signi­fiait « n’en rajoute pas ». Elle sou­rit et se replon­gea dans son thé.

*

Les jours sui­vants furent étranges. La pluie avait repris, plus légère qu’a­vant mais conti­nue, comme un rideau gris qui iso­lait l’hô­tel du reste du monde. Les rési­dents conti­nuaient leurs rituels — les repas, le thé, le bar du soir — mais quelque chose avait chan­gé. Les regards s’at­tar­daient trop long­temps. Les silences duraient trop. Cha­cun obser­vait cha­cun, guet­tant un geste sus­pect, une parole de travers.

Mathilde se sen­tait obser­vée en per­ma­nence. Quand elle entrait dans une pièce, les conver­sa­tions s’in­ter­rom­paient. Quand elle s’as­seyait au bar, on s’é­car­tait imper­cep­ti­ble­ment. Elle était la der­nière arri­vée, l’é­tran­gère, celle qui avait vu la tablette juste avant le vol. Dans l’a­rith­mé­tique des soup­çons, elle était en pre­mière ligne.

Hova­nes­sian, curieu­se­ment, ne sem­blait pas la sus­pec­ter. Il res­tait poli, dis­tant, mais sans hos­ti­li­té. Quand ils se croi­saient dans le hall, il la saluait d’un signe de tête, comme avant. Peut-être savait-il quelque chose qu’il ne disait pas.

Le capi­taine Thi­rion, lui, ne cachait pas ses soup­çons. Il rôdait autour de Mathilde, posant des ques­tions ano­dines qui ne l’é­taient pas. D’où venait-elle exac­te­ment ? Depuis com­bien de temps tra­vaillait-elle au Louvre ? Connais­sait-elle des mar­chands d’an­ti­qui­tés à Paris ? Avait-elle des dettes ?

— Je n’ai pas volé cette tablette, finit-elle par lui dire un soir, excédée.

— Je n’ai pas dit que vous l’a­viez volée, mademoiselle.

— Vous le pensez.

— Je ne pense rien. J’enquête.

Il avait ce sou­rire faux qui la met­tait hors d’elle, cette façon de sous-entendre sans affir­mer, d’ac­cu­ser sans pro­non­cer le mot.

— Vous enquê­tez mal, dit-elle. Vous cher­chez le cou­pable le plus évident au lieu de cher­cher la vérité.

— Et quelle est la véri­té, selon vous ?

— Je n’en sais rien. Mais je sais que ce n’est pas moi.

Elle tour­na les talons et mon­ta dans sa chambre, trem­blante de colère. Elle enten­dit Thi­rion rica­ner der­rière elle.

*

Le sep­tième soir, Mrs Mal­lo­wan vint frap­per à sa porte.

Mathilde ouvrit, sur­prise. La roman­cière se tenait dans le cou­loir, son éter­nel car­net sous le bras, vêtue d’une robe de chambre en velours bordeaux.

— Je vous dérange ?

— Non, entrez.

Mrs Mal­lo­wan entra et refer­ma la porte der­rière elle. Elle balaya la chambre du regard — les livres sur la table de nuit, les ins­tru­ments de tra­vail sur le bureau, la valise ouverte dans un coin — avec l’œil d’un détec­tive ins­pec­tant une scène de crime.

— Vous n’a­vez pas volé cette tablette, dit-elle.

— Je sais.

— Thi­rion est un imbé­cile. Il cherche la solu­tion facile parce qu’il n’a pas l’in­tel­li­gence de cher­cher la bonne.

Elle s’as­sit sur la chaise du bureau sans y être invi­tée, avec le natu­rel de quel­qu’un qui a l’ha­bi­tude de prendre pos­ses­sion des espaces.

— Par­lez-moi de cette tablette, dit-elle. Qu’est-ce qu’elle avait de spécial ?

Mathilde hési­ta. Puis elle s’as­sit sur le lit et racon­ta. L’in­vi­ta­tion d’Ho­va­nes­sian, la tablette akka­dienne, l’ins­crip­tion ara­méenne au revers. Le nom de Nabuchodonosor.

Mrs Mal­lo­wan l’é­cou­ta sans l’in­ter­rompre, les yeux brillants.

— Nabu­cho­do­no­sor, répé­ta-t-elle quand Mathilde eut fini. Voi­là qui est intéressant.

— Pour­quoi ?

— Parce que ça change tout. Une tablette admi­nis­tra­tive ordi­naire, ça n’in­té­resse que les spé­cia­listes. Mais une tablette du tré­sor de Nabu­cho­do­no­sor, ça inté­resse tout le monde. Les musées, les col­lec­tion­neurs, les gouvernements.

— Vous pen­sez que c’est pour ça qu’on l’a volée ?

— Je pense que c’est pour ça qu’­Ho­va­nes­sian vous l’a mon­trée. Il vou­lait une authen­ti­fi­ca­tion. Une épi­gra­phiste du Louvre qui confirme l’ins­crip­tion, ça fait mon­ter le prix.

Mathilde n’a­vait pas pen­sé à cela. Elle s’é­tait crue obser­va­trice ; elle avait été instrument.

— Mais qui savait ? deman­da-t-elle. Qui savait ce que conte­nait la tablette ?

Mrs Mal­lo­wan sourit.

— Voi­là la bonne question.

*

Elles pas­sèrent la soi­rée à dres­ser la liste des pos­si­bi­li­tés. Mrs Mal­lo­wan avait une méthode, acquise au fil de ses romans : par­tir des faits, éli­mi­ner l’im­pos­sible, exa­mi­ner ce qui reste.

Fait numé­ro un : la tablette avait été volée entre le dîner et trois heures du matin. Hova­nes­sian avait véri­fié sa ser­viette avant de se cou­cher, vers onze heures. Elle était encore là.

Fait numé­ro deux : aucune trace d’ef­frac­tion. La porte de la chambre n’a­vait pas été for­cée. Soit le voleur avait une clé, soit Hova­nes­sian avait oublié de fer­mer à clé, soit le voleur était entré pen­dant qu’­Ho­va­nes­sian dormait.

Fait numé­ro trois : le per­son­nel de l’hô­tel avait des passe-par­tout, mais les Maz­lou­mian juraient que per­sonne n’y avait touché.

— Ce qui nous laisse les rési­dents, dit Mrs Mal­lo­wan. Vous, moi, Max, Brews­ter, Thi­rion lui-même.

— Thi­rion ?

— Pour­quoi pas ? Il enquête, mais ça ne prouve pas qu’il n’est pas cou­pable. C’est même le meilleur ali­bi possible.

Mathilde réflé­chit. C’é­tait vrai. Thi­rion était le pre­mier à accu­ser les autres, mais il avait autant accès à l’hô­tel que n’im­porte qui. Et il avait posé des ques­tions sur Hova­nes­sian dès le pre­mier jour.

— Quel serait son mobile ?

— L’argent, peut-être. Les offi­ciers du ren­sei­gne­ment ne sont pas bien payés. Ou les ordres. Peut-être que quel­qu’un lui a deman­dé de récu­pé­rer cette tablette.

— Qui ?

— Le gou­ver­ne­ment fran­çais, par exemple. Une tablette du tré­sor de Nabu­cho­do­no­sor, c’est un argu­ment de poids dans les négo­cia­tions sur le par­tage des antiquités.

Mathilde secoua la tête.

— C’est tiré par les cheveux.

— Peut-être. Mais dans mon expé­rience, les expli­ca­tions tirées par les che­veux sont sou­vent les bonnes. Les gens ne com­mettent pas de crimes simples. Ils com­mettent des crimes com­pli­qués, pour des rai­sons compliquées.

Elle se leva et mar­cha jus­qu’à la fenêtre. La pluie tom­bait tou­jours, invi­sible dans la nuit, mais on l’en­ten­dait cré­pi­ter sur les palmiers.

— Et Brews­ter ? deman­da Mathilde.

— L’A­mé­ri­cain ? Pos­sible. Il a de l’argent, des connexions, et il ne cache pas son inté­rêt pour les anti­qui­tés de la région. Mais voler dans un hôtel où tout le monde le connaît, c’est risqué.

— Et votre mari ?

Mrs Mal­lo­wan se retour­na, un sou­rire amu­sé aux lèvres.

— Max ? Il n’a aucune rai­son de voler quoi que ce soit. Il a accès à tous les chan­tiers de fouilles qu’il veut. Et fran­che­ment, il n’a pas le tem­pé­ra­ment. Max est un homme métho­dique. Il ne ferait jamais rien d’aus­si impul­sif qu’un vol.

— Et vous ?

Le sou­rire de Mrs Mal­lo­wan s’élargit.

— Moi, je suis roman­cière. Je pré­fère inven­ter des crimes que les com­mettre. C’est moins salissant.

*

Le hui­tième jour, quelque chose changea.

Mathilde le remar­qua au petit-déjeu­ner. Hova­nes­sian était dif­fé­rent. Plus calme, presque serein. Il man­geait ses œufs avec appé­tit, buvait son café sans trem­bler. La panique des pre­miers jours avait disparu.

Elle l’ob­ser­va dis­crè­te­ment. Il croi­sa son regard et lui adres­sa un sou­rire cour­tois, le même qu’a­vant le vol. Comme si rien ne s’é­tait passé.

Après le petit-déjeu­ner, elle le sui­vit dans le hall.

— Mon­sieur Hova­nes­sian, dit-elle à voix basse. Puis-je vous parler ?

— Bien sûr, made­moi­selle Verdier.

Ils s’ins­tal­lèrent dans un coin du hall, loin des oreilles indis­crètes. Mathilde hési­ta, cher­chant ses mots.

— Vous sem­blez… dif­fé­rent ce matin.

— Dif­fé­rent ?

— Moins inquiet. Comme si le vol ne vous pré­oc­cu­pait plus.

Hova­nes­sian la regar­da lon­gue­ment. Ses yeux noirs étaient impénétrables.

— Disons que j’ai fait mon deuil, made­moi­selle. Les objets vont et viennent. C’est le métier qui veut ça.

— Cette tablette valait une fortune.

— Peut-être. Mais l’argent aus­si va et vient.

Il y avait quelque chose dans sa voix, une nuance que Mathilde ne par­ve­nait pas à iden­ti­fier. De l’i­ro­nie ? De la rési­gna­tion ? Ou autre chose ?

— Vous savez qui l’a volée, dit-elle. Ce n’é­tait pas une question.

Hova­nes­sian ne répon­dit pas tout de suite. Il sor­tit un étui à ciga­rettes de sa poche, en allu­ma une avec des gestes lents, soignés.

— Je sais beau­coup de choses, made­moi­selle Ver­dier. C’est mon métier de savoir. Mais savoir et prou­ver sont deux choses différentes.

— Vous n’al­lez rien faire ?

— Faire quoi ? Accu­ser quel­qu’un sans preuve ? Déclen­cher un scan­dale qui rui­ne­rait ma répu­ta­tion et celle de plu­sieurs autres per­sonnes ? Non, made­moi­selle. Je pré­fère attendre.

— Attendre quoi ?

Il tira une bouf­fée de sa ciga­rette, contem­plant la fumée qui mon­tait vers le plafond.

— Que la tablette réap­pa­raisse. Tôt ou tard, elle réap­pa­raî­tra. Les objets volés finissent tou­jours par refaire sur­face. Et à ce moment-là, je saurai.

Il se leva, écra­sa sa ciga­rette dans un cendrier.

— Une der­nière chose, made­moi­selle Ver­dier. Je sais que ce n’est pas vous. Je l’ai su dès le début. Vous n’a­vez pas le pro­fil d’une voleuse.

— Com­ment pou­vez-vous en être sûr ?

— Parce que vous avez regar­dé cette tablette avec les yeux d’une savante, pas avec les yeux d’une mar­chande. Vous vou­liez com­prendre ce qu’elle disait, pas com­bien elle valait. Ce sont deux regards très différents.

Il s’é­loi­gna vers l’es­ca­lier, lais­sant Mathilde seule dans le hall avec ses questions.

*

Ce soir-là, au bar, l’at­mo­sphère était élec­trique. Tout le monde sen­tait que quelque chose se pré­pa­rait, sans savoir quoi. Les conver­sa­tions étaient for­cées, les rires trop aigus.

Le capi­taine Thi­rion buvait plus que d’ha­bi­tude, ce qui n’é­tait pas peu dire. Il lan­çait des regards noirs à Hova­nes­sian, qui l’i­gno­rait super­be­ment. Brews­ter racon­tait des anec­dotes de fouilles à qui vou­lait l’en­tendre, sa voix trop forte cou­vrant les mur­mures des autres. Les Mal­lo­wan jouaient au bridge avec une concen­tra­tion exces­sive, comme s’ils vou­laient se cou­per du monde.

Mathilde était assise près de la fenêtre, un livre ouvert sur les genoux qu’elle ne lisait pas. Elle obser­vait. Depuis sa conver­sa­tion avec Mrs Mal­lo­wan, elle voyait les choses dif­fé­rem­ment. Chaque geste, chaque regard lui sem­blait char­gé de sens.

Vers dix heures, Thi­rion se leva brusquement.

— J’ai quelque chose à dire, annon­ça-t-il d’une voix pâteuse.

Le silence se fit. Tout le monde le regardait.

— J’ai mené mon enquête. J’ai inter­ro­gé tout le monde. Et je suis arri­vé à une conclusion.

— Quelle conclu­sion ? deman­da Brews­ter avec un sou­rire ironique.

— Le voleur est quel­qu’un de cet hôtel. Quel­qu’un qui avait accès à la chambre d’Ho­va­nes­sian. Quel­qu’un qui savait ce que conte­nait la serviette.

— Brillante déduc­tion, mur­mu­ra Mrs Mallowan.

Thi­rion l’ignora.

— Et je sais qui c’est.

Un fris­son par­cou­rut l’as­sem­blée. Mathilde sen­tit son cœur s’accélérer.

— Qui ? deman­da Max Mallowan.

Thi­rion ouvrit la bouche pour répondre. À cet ins­tant, la lumière s’éteignit.

Un cri. Un bruit de verre bri­sé. Des excla­ma­tions confuses dans le noir.

Quand Kri­kor Maz­lou­mian arri­va avec une lampe à pétrole, quelques minutes plus tard, le capi­taine Thi­rion était éten­du sur le sol, incons­cient, une bosse san­glante sur le front.

Et per­sonne n’a­vait vu qui l’a­vait frappé.

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