Le déluge au baron d’Alep
Le déluge au Baron d’Alep
Partie 1
PREMIÈRE PARTIE
L’ARRIVÉE
Le train de Taurus entra en gare d’Alep avec trois heures de retard, ce qui n’étonna personne. Mathilde Verdier descendit sur le quai dans la lumière déclinante de novembre, sa valise à la main, son sac de travail en bandoulière. Elle portait un tailleur gris qui avait été élégant au départ de Beyrouth et qui ne l’était plus.
Un porteur s’approcha, qu’elle congédia d’un geste. Elle parlait assez d’arabe pour se débrouiller, pas assez pour converser, et cette position intermédiaire lui convenait. Elle avait appris la langue dans les livres, à Paris, en déchiffrant des tablettes vieilles de quatre mille ans. L’arabe vivant, celui des rues et des marchés, lui restait partiellement étranger, comme une mélodie dont on reconnaîtrait les notes sans pouvoir la chanter.
La gare d’Alep sentait le charbon, la laine mouillée et cette odeur indéfinissable des lieux de transit, mélange de sueur, d’épices et d’attente. Mathilde traversa le hall en cherchant des yeux quelqu’un qui aurait pu l’attendre. Le Service des Antiquités lui avait assuré qu’on viendrait la chercher. Personne ne vint.
Elle attendit vingt minutes sur un banc de bois, sa valise entre les jambes, regardant passer les voyageurs. Des hommes en costume européen, des femmes voilées, des soldats français dont les brodequins claquaient sur le carrelage, des marchands arméniens reconnaissables à leurs chapeaux noirs. Le mandat français sur la Syrie avait quinze ans. On sentait encore, dans la façon dont les regards s’évitaient, que rien n’était tout à fait réglé.
Mathilde finit par héler un taxi, une vieille Ford dont le chauffeur parlait un français approximatif. Elle donna l’adresse qu’on lui avait indiquée dans sa lettre de mission : Baron Hotel, rue Baron. Le chauffeur hocha la tête comme si c’était une évidence.
*
L’hôtel se dressait au coin d’une rue large, bâtiment de pierre blonde à deux étages avec des balcons en fer forgé et des volets verts. Une enseigne discrète, des lettres dorées sur fond noir. La façade avait quelque chose de provincial, d’un peu suranné, qui rappelait certains hôtels de sous-préfecture française — mais les palmiers dans la cour intérieure et le minaret qu’on apercevait au bout de la rue rappelaient qu’on était ailleurs.
Mathilde poussa la porte vitrée et entra dans le hall.
C’était une pièce haute de plafond, aux murs lambrissés de bois sombre, meublée de fauteuils de cuir et de tables basses où traînaient des journaux en plusieurs langues. Une odeur de cire, de tabac froid et de café turc. Au fond, un escalier de bois montait vers les étages, sa rampe lustrée par des décennies de mains. À droite, une porte entrouverte laissait voir un bar où quelques hommes buvaient en silence.
Derrière le comptoir de la réception, un homme d’une cinquantaine d’années leva les yeux de son registre. Il avait un visage large, des yeux noirs très vifs, une moustache soigneusement taillée. Il portait un gilet sur une chemise blanche et ressemblait davantage à un notaire de province qu’à un hôtelier du Levant.
— Mademoiselle Verdier, dit-il sans que ce fût une question. Nous vous attendions. Je suis Krikor Mazloumian.
Il parlait un français impeccable, avec à peine une trace d’accent. Mathilde apprendrait plus tard que les Mazloumian avaient été éduqués chez les Jésuites de Beyrouth, qu’ils parlaient cinq langues, et que leur hôtel accueillait depuis vingt ans tout ce que le Proche-Orient comptait d’archéologues, de diplomates et d’espions.
— Le Service des Antiquités nous a prévenus de votre arrivée, poursuivit Mazloumian en faisant glisser vers elle un formulaire. M. Parrot devait venir vous chercher à la gare, mais les pluies ont coupé la piste de Mari. Il vous prie de l’excuser. Il arrivera dès que possible.
— Les pluies ?
Mazloumian eut un geste fataliste.
— Elles ont commencé hier. D’après le ciel, elles ne sont pas près de s’arrêter. Vous risquez de rester quelques jours parmi nous, mademoiselle.
Il avait prononcé ces mots avec une nuance d’amusement, comme s’il savait quelque chose qu’elle ignorait encore.
*
La chambre 107 donnait sur la cour intérieure. Mathilde posa sa valise sur le lit, ouvrit les volets. En bas, les palmiers bruissaient sous un vent qui sentait la pluie. Le ciel était d’un gris uniforme, sans épaisseur, comme un couvercle posé sur la ville.
Elle défit ses bagages avec des gestes méthodiques. Ses vêtements dans l’armoire, ses livres sur la table de nuit, ses instruments de travail — loupes, pinceaux, carnets — sur le bureau près de la fenêtre. Elle travaillait toujours ainsi, en s’appropriant l’espace, en y installant ses repères. C’était sa façon de domestiquer l’inconnu.
Dans le tiroir du bureau, elle trouva un papier à en-tête de l’hôtel, jauni par le temps. En haut, le nom en lettres gothiques : BARON HOTEL — ALEPPO. En dessous, une liste des anciens clients célèbres. Elle parcourut les noms : Theodore Roosevelt, le roi Fayçal d’Irak, Agatha Christie. Et tout en haut, souligné : Colonel T.E. Lawrence.
Lawrence d’Arabie. Mathilde sourit. Elle avait lu Les Sept Piliers de la sagesse à sa parution, comme tout le monde. Elle se souvenait d’un passage où Lawrence décrivait les hôtels du Levant comme des « salles d’attente de l’Histoire ». Il avait séjourné ici vingt ans plus tôt, jeune archéologue fouillant les ruines hittites de Carchemish. Avant la guerre, avant la révolte arabe, avant la légende. Quand il n’était encore qu’un homme parmi d’autres dans un hôtel d’Alep.
Elle replia le papier et le rangea dans le tiroir. Par la fenêtre, les premières gouttes de pluie commençaient à tomber.
*
Le dîner était servi à huit heures dans la salle à manger, une pièce longue aux murs ornés de photographies anciennes. Mathilde descendit un peu en avance, sa lettre de mission dans la poche, espérant croiser quelqu’un du Service des Antiquités qui pourrait lui donner des nouvelles de Tell Ahmar.
Elle trouva la salle presque vide. Un couple dînait près de la fenêtre, silencieux, absorbés dans leurs pensées respectives. L’homme était brun, mince, la quarantaine, avec des lunettes à monture d’écaille et des mains de pianiste. La femme était plus âgée, plus corpulente, vêtue d’une robe de soie vert foncé qui ne mettait pas sa silhouette en valeur. Elle avait un visage rond, des yeux clairs remarquablement vifs, et elle tenait un petit carnet dans lequel elle griffonnait entre deux bouchées.
Mathilde s’installa à une table voisine. Un serveur lui apporta le menu, rédigé en français avec des traces d’anglais. Elle commanda un potage et du mouton grillé, les plats les plus simples.
La femme à la robe verte leva les yeux de son carnet et lui adressa un sourire poli.
— Vous venez d’arriver, n’est-ce pas ? Le train de Taurus ?
Elle parlait français avec un fort accent anglais, en articulant soigneusement chaque syllabe.
— Oui, répondit Mathilde. Ce matin. Enfin, ce soir. Le train avait du retard.
— Ils en ont toujours. Max dit que c’est parce que les mécaniciens turcs s’arrêtent pour prier, mais je crois qu’il invente.
L’homme aux lunettes — Max, apparemment — leva les yeux et eut un sourire discret.
— Je n’invente rien. J’extrapole.
— Vous êtes archéologue, dit Mathilde. C’était davantage une constatation qu’une question.
— Coupable, répondit Max. Et vous ?
— Épigraphiste. Je suis envoyée par le Louvre pour examiner les tablettes de Tell Ahmar.
Max hocha la tête avec un intérêt soudain.
— Tell Ahmar ! Thureau-Dangin a fait un travail remarquable là-bas. Vous travaillez sur les textes araméens ?
— Akkadiens, surtout. Mais je dois inventorier l’ensemble du corpus avant le partage avec la Syrie.
Il y eut un silence. Le mot « partage » avait jeté un léger froid. Dans le monde des archéologues du Levant, le partage des antiquités entre puissances mandataires et pays sous mandat était un sujet sensible. Chacun savait que les plus belles pièces prenaient le chemin de Paris ou de Londres, et que les protestations locales restaient lettre morte.
La femme à la robe verte referma son carnet.
— Je suis Mrs Mallowan, dit-elle. Et voici mon mari, Max Mallowan. Il fouille à Ninive, près de Mossoul. Nous passons toujours par Alep, c’est plus commode pour les approvisionnements.
— Mathilde Verdier, dit Mathilde. Du département des Antiquités orientales.
Mrs Mallowan lui tendit la main avec une cordialité qui semblait sincère.
— Bienvenue au Baron, mademoiselle Verdier. Vous verrez, on finit par s’y attacher. C’est un endroit hors du temps.
*
Cette nuit-là, la pluie se mit à tomber vraiment. Mathilde l’entendit d’abord comme un murmure sur les palmiers de la cour, puis comme un crépitement continu sur les volets, puis comme un grondement sourd qui couvrait tous les autres bruits. Elle s’endormit avec ce bruit de fond et rêva de tablettes cunéiformes qui se dissolvaient dans l’eau.
Au matin, le ciel n’avait pas changé. La pluie tombait toujours, dense et régulière, transformant la rue en torrent boueux. Depuis la fenêtre de sa chambre, Mathilde voyait les passants patauger, leurs silhouettes floues derrière le rideau d’eau.
Elle descendit prendre son petit-déjeuner dans la salle à manger. Les Mallowan étaient déjà là, ainsi que plusieurs autres personnes qu’elle n’avait pas vues la veille. Un homme corpulent en costume froissé, qui parlait fort en anglais avec un accent américain. Un officier français en uniforme, seul à une table du fond, le nez dans un journal. Et un homme élégant d’une soixantaine d’années, aux cheveux gris soigneusement peignés, qui buvait son café en contemplant la pluie.
Mrs Mallowan lui fit signe de les rejoindre.
— Venez donc, mademoiselle Verdier. Autant faire connaissance, puisque nous sommes tous coincés ici.
Mathilde s’assit à leur table. Le café était fort, le pain frais, le beurre salé à la façon arménienne. Mrs Mallowan fit les présentations avec l’aisance d’une maîtresse de maison.
— L’Américain, c’est Brewster. Archéologue, financé par le Field Museum de Chicago. Il fouille quelque part du côté de Carchemish, je crois. L’officier, c’est le capitaine Thirion, du Service des renseignements. Personne ne sait très bien ce qu’il fait, lui non plus j’imagine. Et le monsieur élégant près de la fenêtre, c’est M. Hovanessian. Antiquaire. Il vient régulièrement à Alep pour ses affaires.
Elle avait énuméré ces noms avec une précision de cataloguiste, et Mathilde comprit que cette femme avait l’habitude d’observer les gens, de les classer, de les retenir. C’était une compétence de romancière, se dit-elle sans y penser davantage.
— Et vous, demanda Mathilde, vous faites quoi pendant que votre mari fouille ?
Mrs Mallowan sourit.
— J’écris.
— Des articles ? Des rapports ?
— Des romans, surtout. Des histoires policières. Cela m’occupe pendant que Max classe ses tessons.
Elle avait dit cela avec une fausse modestie qui n’en était pas vraiment, et Max Mallowan avait eu un sourire en coin que Mathilde ne sut pas interpréter. Elle apprendrait bien plus tard — des mois plus tard, de retour à Paris — que Mrs Mallowan écrivait sous un autre nom, un nom que tout le monde connaissait, et que ses « histoires policières » se vendaient à des centaines de milliers d’exemplaires.
Mais ce matin-là, dans la salle à manger du Baron Hotel, elle n’était qu’une Anglaise corpulente en robe de soie, qui griffonnait dans un carnet entre deux gorgées de thé.
*
La journée passa dans une lenteur ouatée. La pluie ne cessait pas. Mathilde essaya de téléphoner au Service des Antiquités pour avoir des nouvelles de M. Parrot, mais la ligne était coupée. Elle relut ses notes sur Tell Ahmar, révisa son akkadien, écrivit une lettre à sa mère qu’elle ne posterait pas avant plusieurs jours.
Vers quatre heures, elle descendit au bar.
C’était une pièce plus petite que la salle à manger, aux murs tapissés de photographies jaunies. Des explorateurs en casque colonial, des officiers de l’armée ottomane, des visages de femmes aux coiffures d’un autre âge. Au-dessus du comptoir, une facture encadrée portait une signature illisible et une date : 1914. La facture de Lawrence, celle qu’il n’avait jamais payée.
Mathilde commanda un thé et s’installa dans un fauteuil près de la fenêtre. La pluie dessinait des rigoles sur la vitre, brouillant la vue de la rue.
L’Américain, Brewster, entra peu après. C’était un homme massif, la quarantaine, avec des épaules de boxeur et un sourire qui découvrait trop de dents. Il commanda un whisky — « Comme chez moi, straight up, no ice » — et vint s’asseoir en face de Mathilde sans y être invité.
— Vous êtes la Française, dit-il. Celle qui vient pour les tablettes.
— Mathilde Verdier.
— William Brewster. Field Museum, Chicago. J’ai entendu parler de Tell Ahmar. Belles pièces, à ce qu’on dit.
Il avait une façon de parler qui ressemblait à une négociation, chaque phrase pesée comme une mise.
— Je ne sais pas encore, répondit Mathilde. Je n’ai rien vu.
— Vous saurez. Et quand vous saurez, vous verrez que tout le monde voudra sa part du gâteau. Les Français, les Anglais, nous autres Américains. Sans parler des Syriens, qui commencent à réclamer leur dû.
— C’est leur pays.
Brewster eut un rire bref.
— Pour l’instant. Rien n’est à personne pour toujours, Miss Verdier. L’archéologie nous l’apprend mieux que tout.
Il vida son whisky d’un trait et fit signe au barman de lui en servir un autre. Mathilde ne répondit pas. Elle n’aimait pas cet homme, sa façon de s’imposer, son assurance de conquistador. Mais elle savait qu’il avait raison. Les empires passaient, les frontières changeaient, et les tablettes cunéiformes finissaient dans les musées du vainqueur.
*
Le troisième jour, la pluie redoubla. Mathilde commençait à connaître les rituels de l’hôtel : le petit-déjeuner servi à sept heures, le déjeuner à midi, le thé à quatre heures, le dîner à huit. Entre ces repères fixes, le temps s’étirait comme une matière molle, sans forme ni direction.
Elle avait pris l’habitude de s’installer dans le hall, près de la fenêtre, pour lire et observer. Les résidents de l’hôtel passaient et repassaient devant elle, chacun avec sa routine. Max Mallowan descendait à neuf heures pour consulter ses cartes dans le fumoir. Sa femme apparaissait vers dix heures, son carnet à la main, et s’installait dans le fauteuil près de la cheminée. Le capitaine Thirion faisait sa ronde de l’hôtel comme s’il inspectait une garnison. Brewster buvait à partir de midi et ne s’arrêtait qu’au dîner. M. Hovanessian, l’antiquaire, allait et venait avec une discrétion de chat, apparaissant et disparaissant sans qu’on l’entende jamais.
C’était lui qui intriguait le plus Mathilde. Il avait quelque chose d’insaisissable, une façon de se tenir à la lisière des conversations, d’écouter sans participer. Ses vêtements étaient impeccables, coupés sur mesure, mais d’une élégance discrète qui ne cherchait pas à attirer l’attention. Il parlait plusieurs langues — elle l’avait entendu passer du français à l’anglais à l’arabe sans effort apparent — et traitait tout le monde avec la même politesse distante.
Le troisième soir, il vint s’asseoir à côté d’elle au bar.
— Mademoiselle Verdier, dit-il. Vous êtes épigraphiste, je crois ?
— C’est exact.
— Un beau métier. Faire parler les pierres.
Il avait dit cela sans ironie, avec une sorte de respect sincère qui surprit Mathilde.
— Et vous, monsieur Hovanessian ? Vous faites commerce d’antiquités ?
— Entre autres choses. J’achète, je vends, je mets en relation les gens qui cherchent avec les gens qui trouvent. C’est un métier de l’entre-deux.
Il commanda un arak et en proposa un à Mathilde, qu’elle accepta. L’alcool anisé lui brûla la gorge, puis se transforma en une chaleur douce qui se répandit dans sa poitrine.
— Vous êtes arménien, dit-elle. Comme les Mazloumian.
— Comme beaucoup de gens dans ce métier. Nous sommes des intermédiaires nés. Entre l’Orient et l’Occident, entre le passé et le présent. C’est notre malédiction et notre talent.
Il avait dit « malédiction » d’une voix neutre, sans amertume apparente. Mais Mathilde avait lu les journaux. Elle savait ce qui s’était passé en 1915, les massacres, les déportations, les colonnes de réfugiés mourant de faim sur les routes d’Anatolie. Elle savait que les Arméniens de Syrie étaient pour la plupart des survivants ou des enfants de survivants.
Elle ne dit rien. Il y avait des choses qu’on ne demandait pas.
Hovanessian but une gorgée d’arak et contempla la pluie à travers la fenêtre.
— J’ai quelque chose qui pourrait vous intéresser, dit-il. Une tablette. Pas très grande, mais remarquable. De l’akkadien ancien, si je ne me trompe pas. Je l’ai acquise il y a quelques mois, d’une source fiable.
— Une source fiable ?
— Un bédouin qui l’avait trouvée près de Tell Ahmar. Avant les fouilles officielles, naturellement.
Il avait ajouté « naturellement » avec un sourire imperceptible. Mathilde comprit qu’il lui proposait de voir une pièce volée, ou du moins sortie illégalement d’un site archéologique. Elle aurait dû refuser, par principe, par loyauté envers le Service des Antiquités qui l’employait.
— Je serais curieuse de la voir, dit-elle.
Hovanessian hocha la tête comme si c’était la réponse qu’il attendait.
— Demain, si vous voulez. Je l’ai dans ma chambre.
*
Cette nuit-là, Mathilde eut du mal à s’endormir. Elle pensait à la tablette d’Hovanessian, à ce qu’elle pourrait contenir, aux raisons pour lesquelles un antiquaire la montrerait à une épigraphiste du Louvre. Il y avait quelque chose qui ne collait pas, une pièce manquante dans le puzzle.
Elle se leva vers deux heures du matin et ouvrit les volets. La pluie avait cessé, pour la première fois depuis son arrivée. Le ciel était encore couvert, mais une lueur pâle filtrait entre les nuages. Dans la cour, les palmiers gouttaient doucement.
En bas, une lumière était allumée au rez-de-chaussée. Quelqu’un ne dormait pas.
Mathilde enfila une robe de chambre et descendit. Le hall était désert, baigné par la lumière jaune d’une lampe restée allumée. La porte du bar était entrouverte. Elle s’approcha sans bruit.
Dans le bar, Mrs Mallowan était assise à une table, son carnet ouvert devant elle. Elle écrivait avec une concentration intense, le front plissé, mordillant le bout de son crayon entre deux phrases. Elle ne portait pas sa robe de soie verte mais un peignoir informe, et ses cheveux étaient défaits.
Mathilde hésita sur le seuil. Mrs Mallowan leva les yeux.
— Ah, mademoiselle Verdier. Vous non plus, vous ne dormez pas.
— La pluie s’est arrêtée. Ça m’a réveillée.
— Oui, le silence est parfois plus bruyant que le bruit. Asseyez-vous, si vous voulez. Je suis en train de tuer quelqu’un, mais ça peut attendre.
Elle avait dit cela avec un naturel qui fit sourire Mathilde. Elle s’assit en face de la romancière.
— Vous travaillez la nuit ?
— Souvent. C’est le meilleur moment. Pas de distractions, pas de visiteurs, pas de Max qui me demande mon avis sur une poterie. Juste moi et mes personnages.
— Et celui que vous tuez, c’est qui ?
Mrs Mallowan eut un sourire énigmatique.
— Un archéologue, figurez-vous. Sur un chantier de fouilles en Mésopotamie. Il est odieux, tout le monde le déteste, et quelqu’un finit par lui fracasser le crâne avec un instrument de pierre.
— Ça ressemble à du vécu.
— Pas le meurtre, non. Mais les archéologues odieux, j’en ai connu quelques-uns. Le métier attire des personnalités… intenses.
Elle referma son carnet et le glissa dans la poche de son peignoir.
— Et vous, mademoiselle Verdier ? Qu’est-ce qui vous empêche de dormir ?
Mathilde hésita. Elle ne connaissait cette femme que depuis trois jours. Mais il y avait quelque chose, dans la pénombre du bar, dans l’intimité de cette heure tardive, qui invitait à la confidence.
— M. Hovanessian m’a proposé de voir une tablette. Une pièce qu’il a achetée… en dehors des circuits officiels.
Mrs Mallowan hocha lentement la tête.
— Hovanessian est un homme intéressant. Il connaît tout le monde, il va partout, il sait des choses. Les antiquaires de ce genre sont souvent plus savants que les professeurs.
— Vous le connaissez ?
— De réputation. Max a eu affaire à lui une ou deux fois. Il est honnête, paraît-il. Autant qu’on peut l’être dans ce métier.
Elle se leva, rajustant son peignoir.
— Je vais me recoucher. Demain, il fera beau, vous verrez. La pluie ne dure jamais éternellement, même à Alep.
Elle s’éloigna vers l’escalier, puis se retourna.
— Mademoiselle Verdier ? Si vous voyez cette tablette, regardez-la bien. Les objets nous racontent toujours plus que ce qu’on leur demande.
Elle disparut dans l’escalier, laissant Mathilde seule dans le bar silencieux.
*
Le lendemain matin, le soleil perçait entre les nuages. Ce n’était pas encore le beau temps, mais une trêve, une promesse. Les rues d’Alep fumaient sous les premiers rayons, l’eau des flaques s’évaporant en volutes légères.
Mathilde retrouva Hovanessian après le petit-déjeuner, comme convenu. Il l’attendait dans le hall, impeccable dans son costume gris, une serviette de cuir à la main.
— Suivez-moi, dit-il simplement.
Sa chambre était au deuxième étage, une pièce plus grande que celle de Mathilde, avec vue sur la rue. Les murs étaient nus, le mobilier impersonnel. Seule une malle ouverte dans un coin suggérait que quelqu’un vivait là.
Hovanessian ouvrit sa serviette et en sortit un objet enveloppé de tissu. Il le posa sur le bureau et défit l’emballage avec des gestes précautionneux.
La tablette était petite, à peine plus grande qu’une main ouverte. De l’argile cuite, couleur de miel sombre, couverte de signes cunéiformes serrés. Mathilde se pencha pour l’examiner sans la toucher.
— Vous permettez ?
Hovanessian hocha la tête. Mathilde prit la tablette entre ses mains. Elle était plus lourde qu’elle ne l’avait imaginé, dense, compacte. L’argile avait gardé la mémoire des doigts qui l’avaient façonnée il y a quatre mille ans.
Elle approcha l’objet de la fenêtre pour profiter de la lumière. Les signes étaient nets, bien formés, l’œuvre d’un scribe expérimenté. Elle reconnut des logogrammes akkadiens, des chiffres, des noms propres. Un texte administratif, probablement. Un inventaire, ou un contrat.
Puis elle vit autre chose. Sur le revers de la tablette, une ligne qui n’avait rien à voir avec le reste. Pas du cunéiforme, mais de l’araméen. Une écriture ajoutée plus tard, peut-être des siècles après la rédaction originale.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Hovanessian.
— Je ne sais pas encore. Il me faudrait plus de temps pour déchiffrer.
Elle reposa la tablette sur le bureau. Ses mains tremblaient légèrement. Elle ne savait pas pourquoi.
— Combien en voulez-vous ? demanda-t-elle.
Hovanessian eut un sourire ambigu.
— Je ne vends pas, mademoiselle Verdier. Pas encore. Je voulais simplement que vous la voyiez. Que vous me disiez ce qu’elle contient.
— Pourquoi moi ?
— Parce que vous êtes la seule épigraphiste de l’hôtel. Et parce que je crois que cette tablette a quelque chose à dire que je ne comprends pas.
Il remballa la tablette dans son tissu et la rangea dans sa serviette.
— Réfléchissez, mademoiselle. Nous avons le temps. La pluie va reprendre.
*
Il avait raison. Vers midi, les nuages revinrent, et la pluie recommença à tomber. Plus doucement que les jours précédents, mais avec la même obstination. Le ciel se referma comme un couvercle.
Au déjeuner, Mathilde croisa le regard de Mrs Mallowan. La romancière haussa imperceptiblement un sourcil, une question muette. Mathilde fit un signe de tête tout aussi discret. Oui, elle avait vu la tablette. Oui, elle avait des choses à raconter. Mais pas ici, pas devant tout le monde.
Le capitaine Thirion était plus bavard que d’habitude. Il parlait de la situation politique en Syrie, des mouvements nationalistes, de la difficulté de maintenir l’ordre dans un pays qui ne voulait pas de vous. Brewster l’écoutait avec un sourire narquois, posant des questions qui ressemblaient à des pièges. Max Mallowan feignait de lire son journal.
Hovanessian n’était pas descendu déjeuner.
Mathilde le remarqua sans y accorder d’importance. Les gens avaient le droit de manger dans leur chambre, de sauter des repas, de faire ce qu’ils voulaient. Mais quelque chose, au fond d’elle-même, prit note de cette absence.
L’après-midi, elle remonta dans sa chambre et s’assit à son bureau. Elle prit une feuille de papier et, de mémoire, redessina les signes qu’elle avait vus sur la tablette. Le cunéiforme d’abord, puis la ligne araméenne du revers.
L’araméen était une langue qu’elle lisait moins bien que l’akkadien, mais elle connaissait l’alphabet, les structures de base. Elle déchiffra lentement, mot après mot.
Ce qu’elle lut la fit s’arrêter.
Elle relut, pour être sûre. Puis une troisième fois.
Dehors, la pluie continuait de tomber sur les palmiers de la cour.