Le conseiller du Siam
Les oubliés du pays doré #14
Le conseiller du Siam
On le retrouve toujours dans les ports. Anvers d’abord, puis Marseille, Colombo, Singapour. Les grandes villes maritimes qui scandent les routes de l’Empire, ces nœuds où convergent les ambitions et les rêves d’hommes comme lui. Gustave Rolin-Jaequemyns porte un nom à rallonge, héritage d’un père illustre qui fonda la Revue de droit international, et cette pesanteur généalogique le pousse vers l’Est, là où les noms européens sonnent encore comme des promesses.
1892. Il a quarante ans quand il débarque à Bangkok. La mousson achève de noyer la ville basse. Le Chao Phraya charrie ses eaux brunes entre les maisons sur pilotis. Depuis le pont du vapeur, il distingue les toits dorés des temples qui émergent de la végétation comme des îlots de certitude dans ce monde amphibie. Il ne sait pas encore qu’il passera ici une décennie de sa vie, qu’il deviendra l’architecte invisible d’un royaume qui refuse de mourir.
Le roi Chulalongkorn l’attend. Rama, cinquième du nom, monarque éclairé qui a compris que l’indépendance du Siam ne tiendra qu’à un fil : celui du droit international. Les Français avalent l’Indochine par l’est, les Britanniques contrôlent la Birmanie à l’ouest. Entre les deux mâchoires de l’impérialisme, le Siam doit se faire État moderne ou disparaître. Et pour devenir moderne, il faut un juriste. Un Européen de préférence. Un homme qui connaît les codes, les traités, les subtilités du concert des nations. Gustave Rolin-Jaequemyns est cet homme.
On l’installe dans une maison le long du fleuve. Le soir, il entend les gongs des monastères, les cris des marchands ambulants, le clapotis incessant de l’eau contre les embarcadères. Il découvre une société d’une complexité infinie, où les hiérarchies s’enchevêtrent, où chaque geste obéit à des protocoles millénaires. Mais lui ne vient pas pour admirer. Il vient pour transformer.
Son travail commence dans les bureaux du ministère des Affaires étrangères. Des pièces étouffantes où les fonctionnaires siamois en costume occidental transpirent sur des dossiers en trois langues. Gustave rédige, corrige, argumente. Il faut abolir les traités inégaux qui livrent les Européens résidant au Siam à leurs propres juridictions consulaires. Ces enclaves de privilèges qui font du royaume un espace morcelé, où le droit du plus fort remplace le droit tout court.
Il écrit des mémorandums, des projets de loi, des notes diplomatiques d’une précision chirurgicale. Chaque virgule compte quand on négocie avec Londres ou Paris. Les Britanniques le détestent poliment. Cet avocat belge qui ose leur expliquer le droit international, qui cite Grotius et Vattel pour défendre l’intégrité territoriale d’un royaume bouddhiste. Mais ils le respectent aussi, parce qu’il connaît leur langue mieux qu’eux, parce que ses arguments sont imparables.
En 1893, la crise éclate. Les canonnières françaises remontent le Chao Phraya. Paris exige la cession de tous les territoires siamois sur la rive gauche du Mékong. L’ultimatum est brutal, l’humiliation totale. Gustave négocie jour et nuit. Il rédige les contre-propositions, cherche les failles juridiques, tente de mobiliser les puissances neutres. Mais la France est déterminée, et le Siam trop faible. Il faut céder. Le Laos devient français. Dans son bureau, face aux cartes qui se rétrécissent, Gustave comprend les limites du droit quand les canons parlent.
Pourtant, il ne renonce pas. Si le Siam perd des territoires, il peut gagner en souveraineté. Il entreprend une réforme complète du système judiciaire. Il faut des tribunaux qui inspirent confiance aux Européens, des juges formés au droit moderne, des codes clairs. Il s’entoure de juristes siamois qu’il forme, qu’il guide. Le prince Rabi lui voue une admiration sans bornes. Ensemble, ils rédigent un code civil inspiré du modèle français, mais adapté aux réalités siamoises. Le mariage, la propriété, les successions : tout doit être codifié, rationalisé, rendu prévisible.
Les années passent dans cette fièvre légaliste. Gustave vieillit sous le soleil de Bangkok. Ses costumes européens deviennent trop lourds. Il adopte certaines coutumes locales, apprend quelques mots de siamois, mais reste profondément un homme du XIXe siècle occidental. Un missionnaire du droit, persuadé que la civilisation progresse par la loi écrite, par les institutions rationnelles.
En 1902, le Royaume-Uni accepte de renoncer à ses privilèges juridictionnels dans dix provinces siamoises. Victoire minuscule aux yeux du monde, immense pour le Siam. C’est le travail de Gustave qui porte ses fruits. Les tribunaux qu’il a mis en place fonctionnent assez bien pour convaincre les Britanniques. Les autres puissances suivront, lentement, une par une. Le Siam ne sera jamais colonisé. Cette exception géographique, cet îlot d’indépendance en Asie du Sud-Est, doit quelque chose à ce juriste belge obstiné.
Il quitte Bangkok en 1902, appelé en Égypte pour d’autres missions. Dans ses malles, des notes, des brouillons, des traités qu’il a négociés. Le roi Chulalongkorn lui offre une décoration. Cérémonie solennelle dans le palais, chaleur accablante, protocole interminable. Gustave s’incline, remercie en français. Il ne reviendra jamais.
Des années plus tard, dans un appartement bruxellois, il recevra des lettres de ses anciens collaborateurs siamois. Ils lui raconteront comment les réformes continuent, comment les traités inégaux disparaissent un à un, comment le Siam devient vraiment souverain. Il sourira en lisant ces nouvelles, ce vieil homme fatigué qui a consacré dix ans de sa vie à un royaume qu’il ne comprenait qu’à moitié.
Voilà l’histoire de Gustave Rolin-Jaequemyns : l’histoire d’un malentendu productif. Lui croyait exporter la rationalité juridique européenne, la modernité occidentale. Mais le Siam a pris ce qui lui convenait, a transformé ces outils étrangers en instruments de résistance, a fait du droit international une arme contre l’impérialisme. Le colonisé potentiel est devenu le seul royaume indépendant de la région, non pas malgré la présence de conseillers européens, mais peut-être grâce à eux, à condition de les utiliser sans se soumettre.
Il meurt en 1902 à Bruxelles, discrètement, comme il a vécu. Pas de monument, pas de rue à son nom dans les capitales européennes. Mais à Bangkok, dans les archives du ministère des Affaires étrangères, ses mémorandums dorment encore, jaunis par l’humidité tropicale, témoins d’une époque où un homme a cru pouvoir changer un royaume avec des mots, des articles de loi, des traités minutieusement négociés.
Et il y est presque parvenu.