La porte des heures
Chapitres 9 à 11
PARTIE II
LES CINQ GARDIENS
CHAPITRE IX
Rupert avait, au cours des derniers mois, développé une théorie personnelle selon laquelle les moments de danger extrême se déroulent toujours au ralenti — permettant ainsi d’observer avec une clarté douloureuse tous les détails et la progression de sa propre catastrophe imminente.
Il eut donc tout le loisir de noter : les trois hommes de Der Halbmond portaient des revolvers Mauser C96, leurs costumes étaient bien coupés mais pour autant relativement pratiques, et celui du milieu — probablement le chef — avait une cicatrice impressionnante sur la joue gauche.
« Les documents, répéta l’homme à la cicatrice. Nous ne voulons pas de violence. Nous voulons simplement protéger l’honneur ottoman. »
« En pointant des armes sur nous ? » observa Percival sèchement.
« Mesure de précaution. » L’homme sourit sans joie. « Je suis Kemal Bey. Commandant de Der Halbmond. Et vous, messieurs et madame, êtes en train de détruire l’héritage de nos ancêtres. »
« Nous révélons la vérité, » contra Ayşe.
« La vérité ? » Kemal Bey cracha le mot. « La vérité, c’est que l’Empire ottoman était grand. Glorieux. Ces… » Il désigna les documents. « Ces mensonges ne servent qu’à salir notre mémoire. »
« Ce ne sont pas des mensonges, dit Wolfgang doucement. Ce sont les mots de Mourad V. D’Abdülhamid II. De vos propres sultans. »
« Mourad était fou. Abdülhamid était paranoïaque. Leurs écrits ne signifient rien. »
C’est à ce moment que Pacha II décida d’intervenir.
Le chat blanc, qui était resté silencieux jusqu’alors, comme le sont souvent les chats, bondit soudainement du rebord de fenêtre directement sur le visage de Kemal Bey. Une scène qui commençait à ressembler à une redite.
L’homme hurla, son revolver partit — la balle se logea dans le plafond — et il tomba en arrière.
« COUREZ ! » cria Nikolai.
Ils ne se le firent pas dire deux fois. Rupert attrapa les documents, Ayşe saisit Pacha II (qui avait déjà terminé son attaque et semblait très satisfait de son œuvre), et ils se précipitèrent dans le couloir.
Les deux autres hommes de Der Halbmond les poursuivirent. Des coups de feu éclatèrent — heureusement imprécis dans l’obscurité poussiéreuse de l’asile.
Ils dévalèrent les escaliers. Au rez-de-chaussée, Miss Penworthy les attendait avec son parapluie levé comme une épée.
« Par ici ! » Elle leur indiqua une porte latérale. « J’ai trouvé une sortie ! »
Ils émergèrent dans une ruelle. Dehors, la lumière du jour les aveugla momentanément.
« Le port, haleta Rupert. Nous devons retourner à Constantinople. Maintenant. »
Mais alors qu’ils couraient vers le port, une voix les arrêta :
« Attendez ! Attendez ! »
Dimitri Papadopoulos émergea d’un café, essoufflé et transpirant.
« Comment êtes-vous sorti de la chambre d’hôtel ? » demanda Miss Penworthy sévèrement.
« J’ai… sauté par la fenêtre. Premier étage. » Il se massa le dos. « Écoutez, je peux vous aider. J’ai un bateau. Un ami. Nous pouvons partir tout de suite. »
« Pourquoi vous ferions-nous confiance ? » demanda Ayşe.
« Parce que Der Halbmond me cherche aussi ! » Dimitri leur montra une coupure de journal. « Ils ont publié mon nom. ‘Traître grec aidant les ennemis de l’honneur ottoman.’ Ma vie est finie à Salonique ! »
Percival examina le journal. « C’est authentique. »
« Et le bateau ? » demanda Rupert.
« Mon cousin. Captain Stavros. Il part pour Constantinople dans une heure. Avec des… » Dimitri baissa la voix. « Des antiquités non déclarées. Discrètes. »
« Un contrebandier, » résuma Nikolai.
« Un entrepreneur indépendant, » corrigea Dimitri.
Derrière eux, des cris en turc. Der Halbmond les avait retrouvés.
« Pas le temps de débattre, » décida Rupert. « Au bateau. »
Dimitri les guida à travers un labyrinthe de ruelles. Salonique était un port méditerranéen typique — plein de coins sombres, d’échelles de secours et de passages secrets parfaits pour fuir des trublions turcs armés.
Ils atteignirent le port. Un caïque grec les attendait — petit, rapide, et effectivement rempli de caisses suspectes recouvertes de bâches.
Captain Stavros était une version plus âgée et plus barbue de Dimitri — même sourire huileux, même odeur d’huile d’olive un peu rance.
« Montez, montez ! » Il les poussa à bord. « Vous payez double. Situation dangereuse. »
« Combien ? » demanda Percival en sortant son portefeuille.
Une négociation rapide s’ensuivit pendant que le bateau larguait les amarres. Finalement, un prix fut convenu — exorbitant, mais ils n’avaient pas le choix.
Sur le quai, Kemal Bey et ses hommes apparurent, courant vers eux.
Trop tard. Le caïque prenait déjà de la vitesse, toutes voiles dehors.
Kemal Bey leva son revolver, visa —
Mais un policier grec l’arrêta. Des mots furent échangés. Le revolver fut baissé.
« Nous sommes sauvés, » soupira Rupert en s’effondrant sur un tonneau.
Pacha II, installé sur les genoux d’Ayşe, ronronnait triomphalement. Il avait griffé un commandant de Der Halbmond et vécu pour en témoigner.
« Où est Leyla ? » demanda soudain Wolfgang.
« Encore à son concert, j’imagine, » dit Nikolai. « Nous devons envoyer un télégramme de Constantinople. »
Le voyage vers Constantinople prit six heures. Le caïque naviguait vite, longeant la côte thrace, évitant les patrouilles douanières avec l’expertise d’un contrebandier professionnel.
Dans la petite cabine, Rupert étala les documents de Mourad. Ayşe et Wolfgang les examinèrent avec l’attention de chercheurs découvrant un trésor.
« C’est extraordinaire, murmura Wolfgang. Regardez — des lettres de Mourad aux ambassadeurs européens. Des preuves que le massacre bulgare était orchestré. Des noms de généraux. »
« Et ceci. » Ayşe tenait une lettre particulière. « De Mourad à Abdülhamid. Datée de 1881. Il lui demande de protéger ces documents. De les cacher jusqu’à ce que le temps soit venu. »
Elle lut à voix haute :
« Mon frère Abdülhamid,
Tu portes maintenant le poids que je n’ai pas pu porter. L’Empire construit sur le mensonge de 1876.
Je ne te demande pas de révéler cette vérité maintenant. Ce serait détruire ce qui reste. Mais un jour, quand l’Empire sera tombé, quand les mensonges n’auront plus d’importance — alors peut-être que quelqu’un pourra dire la vérité.
Cache ces documents. Protège-les. Et quand le temps viendra, laisse-les parler.
Je ne suis pas fou. Je vois simplement plus loin que les autres.
Ton frère qui t’aime, Mourad. »
Le silence était lourd d’émotion.
« Abdülhamid a fait exactement cela, dit Rupert doucement. Il a caché les secrets. Créé les cinq gardiens. Et il a attendu. »
« Nous avons trouvé deux secrets, » dit Ayşe. « Il en reste trois. »
« Et les coordonnées du médaillon, » rappela Percival. « Un navire coulé dans le Bosphore. »
Rupert sortit le médaillon assemblé et l’examina à la lumière. Les coordonnées brillaient doucement.
« Nous devrons plonger, » dit-il.
« J’ai un ami, » intervint Dimitri depuis le pont. « Scaphandrier grec. Très discret. Très cher. »
« Évidemment, » soupira Nikolai.
CHAPITRE X
Ils arrivèrent à Constantinople au coucher du soleil — la ville s’étalant devant eux dans toute sa splendeur dorée, minarets perçant le ciel rougeoyant, le Bosphore scintillant comme du mercure liquide.
Rupert avait oublié à quel point il aimait cette ville.
Captain Stavros les débarqua discrètement à Karaköy, loin des douanes officielles. Un généreux pourboire assura son silence.
« Au Pera Palace ? » demanda Nikolai.
« Non, » décida Rupert. « Trop évident. Der Halbmond sait où nous habitons. Trouvons un autre hôtel. Temporairement. »
Ils se retrouvèrent au Tokatlıyan Hotel — moins prestigieux que le Pera Palace, mais confortable et discret. Yusuf, contacté par télégramme, leur fit envoyer des vêtements propres.
Ce soir-là, dans la suite de Rupert, ils firent le point.
« Deux secrets trouvés, récapitula Ayşe. La conspiration bulgare de 1876. L’assassinat d’Abdülaziz. La destitution de Mourad. Tout est documenté. »
« Reste trois secrets, » continua Percival. « Plus le navire coulé dans le Bosphore. »
« Et Der Halbmond qui nous traque, » ajouta Wolfgang sombrement.
On frappa à la porte. Miss Penworthy ouvrit prudemment.
C’était Leyla.
Elle entra, l’air épuisée mais soulagée. « Enfin ! J’ai pris le train de nuit. Votre télégramme était terriblement cryptique. »
« Nous ne voulions pas que Der Halbmond l’intercepte, » expliqua Rupert.
Leyla s’assit lourdement. « Mon concert a duré quatre heures. Quatre heures ! Les Grecs et les Turcs présents ont pleuré ensemble. C’était magnifique et épuisant. »
« Mission accomplie, alors, » dit Nikolai en lui versant un verre de raki.
Ils lui racontèrent tout — Sofia, Salonique, Mourad, les documents, Der Halbmond, la fuite en bateau.
Leyla écoutait, son expression devenant de plus en plus grave.
« Il y a quelque chose que je dois vous dire, » finit-elle par murmurer.
Tout le monde se tourna vers elle.
« La vraie raison pour laquelle je suis revenue de Milan. Pourquoi je voulais participer à cette aventure. » Elle prit une profonde inspiration. « Mon père. »
« Vous avez dit qu’il avait disparu en 1912, » dit Ayşe doucement.
« Oui. À Salonique. » Leyla sortit une photographie de son sac. « Ismail Kemal Pacha. Diplomate ottoman. Il travaillait… » Elle hésita. « Pour Mourad V. »
Le silence était électrique.
« Mourad était prisonnier depuis 1876, » dit Wolfgang lentement. « Comment votre père pouvait-il travailler pour lui ? »
« Mourad était prisonnier, oui. Mais pas silencieux. » Leyla leur montra des lettres. « Mon père était son… agent secret. Il transportait des messages. Collectait des informations. Mourad continuait à observer le monde depuis sa prison. »
« Et en 1912 ? » demanda Rupert.
« En 1912, mon père est allé à Salonique. Mourad lui avait dit où trouver les documents cachés dans l’asile. Mais… il n’est jamais revenu. » Les yeux de Leyla brillaient de larmes contenues. « Ma mère a cherché. Des années. Personne ne savait ce qui lui était arrivé. »
« Vous pensez qu’il a été tué ? » demanda Percival doucement.
« Je ne sais pas. Mais quand j’ai entendu parler de votre quête… j’ai pensé que peut-être… » Elle essuya ses yeux. « Peut-être que je trouverais des réponses. »
Ayşe lui prit la main. « Nous les trouverons. »
Wolfgang se leva et commença à faire les cent pas. « Attendez. Si le père de Leyla travaillait pour Mourad… s’il est allé à Salonique en 1912… »
« 1912, répéta Nikolai. Les guerres balkaniques. Salonique passe aux mains des Grecs. »
« Et un diplomate ottoman dans une ville grec nouvellement conquise… » Rupert comprit. « Serait arrêté. Interrogé. Peut-être même torturé. »
« Les archives grecques, » dit Wolfgang excité. « À Salonique. Elles auraient des dossiers. Des interrogatoires. »
« Dimitri, » dit Rupert. « Il pourrait avoir accès. »
Leyla leva les yeux, pleine d’espoir. « Vraiment ? »
« Je vais lui envoyer un télégramme demain, » promit Rupert.
Cette nuit-là, Rupert ne put dormir. Il resta à sa fenêtre, contemplant Constantinople endormie.
Deux secrets trouvés. Trois à découvrir. Un navire à explorer. Une chanteuse cherchant son père disparu. Un professeur allemand amoureux. Un chat héroïque. Un Grec cupide mais finalement utile. Des nationalistes turcs les traquant.
Et quelque part dans cette ville, les trois derniers secrets attendaient.
Herr Zeppelin atterrit sur son rebord de fenêtre.
Cette fois, le pigeon avait un message.
Rupert le détacha avec des mains tremblantes.
« Troisième secret : L’incendie de Çırağan, 1910. La vraie cible n’était pas Abdülhamid. Cherchez sous le Grand Bazar. Le backgammon connaît le chemin. — Un ami de Mehmed II. »
Rupert relut le message trois fois.
Le backgammon.
Bien sûr.
Ça avait commencé avec un plateau de backgammon au Pera Palace.
Maintenant, apparemment, un autre plateau les attendait sous le Grand Bazar.
« L’absurdité se perpétue, et un pigeon nous apporte des messages venus d’on ne sait où… » murmura-t-il.
Herr Zeppelin roucoula doucement — un son qui ressemblait suspicieusement à un rire aviaire — et s’envola dans la nuit.
CHAPITRE XI
Le lendemain matin, Rupert convoqua une réunion d’urgence au petit-déjeuner. Dans la salle à manger privée du Tokatlıyan, ils se rassemblèrent autour du message de Herr Zeppelin.
« Le Grand Bazar, » lut Percival. « Quatre mille boutiques. Soixante rues couvertes. Un labyrinthe parfait pour cacher à peu près n’importe quoi. »
« ‘Le backgammon connaît le chemin’, » cita Ayşe. « C’est cryptique même selon les standards d’Abdülhamid. »
« Il y a des dizaines de boutiques vendant des plateaux de backgammon au Grand Bazar, » observa Nikolai.
« Peut-être qu’il faut chercher un plateau spécifique ? » suggéra Wolfgang. « Avec des marques. Des symboles. »
Pacha II, installé sur une chaise comme un membre votant du groupe, miaula.
« Le chat a raison, » dit Leyla. « Il faut aller voir. »
« Le chat n’a pas… » commença Percival, puis il s’arrêta. « Vous savez quoi, oubliez. À ce stade, je crois n’importe quoi. »
Ils se rendirent au Grand Bazar en groupe — avec Miss Penworthy en éclaireur armée de son parapluie, vigilante contre toute présence de Der Halbmond.
Le Grand Bazar était, comme toujours, un assaut sensoriel — couleurs vives, odeurs d’épices et de cuir, vendeurs criant en turc, grec, arménien, français. Un chaos organisé vieux de quatre siècles.
Ils errèrent pendant une heure, examinant chaque boutique de backgammon.
Rien.
C’est Pacha II qui, encore une fois, trouva la solution.
Le chat (qui voyageait dans le sac d’Ayşe quand il n’était pas en mission de reconnaissance) sauta soudainement au sol et se dirigea avec détermination vers une boutique particulière.
Pas une boutique de backgammon.
Une boutique de tapis.
Ancienne, poussiéreuse, avec des tapis empilés jusqu’au plafond. Un vieil homme y était assis, fumant une pipe, l’air d’attendre quelque chose depuis des décennies.
Quand Pacha II entra, le vieil homme sourit.
« Ah. Le chat blanc. Vous êtes venus. »
Rupert entra prudemment. « Vous nous attendiez ? »
« Depuis 1917. Mon grand-père m’a dit : ‘Un jour, des étrangers viendront. Avec un chat blanc. Emmène-les en bas.’ » Le vieil homme se leva. « Je suis Mehmet Efendi. Gardien du plateau. »
« Le plateau ? » répéta Ayşe.
« Le backgammon géant. Le tavla. En bas. Venez. »
Il les guida derrière un rideau de tapis, révélant une trappe dans le sol.
« Bien sûr, » soupira Percival. « Parce que les secrets sont toujours à l’étage du dessous. »
Ils descendirent un escalier raide. Miss Penworthy alluma sa lampe de poche (toujours préparée).
En bas, ils découvrirent quelque chose d’extraordinaire.
Une grande salle voûtée — clairement byzantine, probablement vieille de mille ans. Et au centre, gravé dans le sol de marbre : un plateau de backgammon géant.
Dix mètres de diamètre. Chaque pointe (ou ‘flèche’) du plateau mesurait un mètre de long. Les pions étaient des dalles de pierre — certaines blanches, certaines noires — gravées de texte ottoman.
« C’est… » Wolfgang était sans voix. « C’est magnifique. »
Mehmet Efendi sourit avec fierté. « Mon arrière-grand-père l’a construit. Avec l’architecte Ivan Waldstein. En 1880. »
« Waldstein, » répéta Rupert. Le même architecte qui avait travaillé sur le Pera Palace. Qui était mort dans la chambre 47.
« Tout est connecté, » murmura Ayşe.
« Comment ça fonctionne ? » demanda Rupert à Mehmet.
« Vous jouez. Deux personnes. Suivez les instructions sur les pions. Chaque coup révèle une partie du secret. Quand vous gagnez, le coffre s’ouvre. » Il désigna le centre du plateau où un coffre de bronze était scellé dans le marbre.
« Qui joue ? » demanda Nikolai.
Pacha II sauta sur le plateau et miaula en regardant Rupert et Ayşe.
« Le chat a décidé, » dit Leyla.
Rupert et Ayşe échangèrent un regard, puis s’assirent de part et d’autre du plateau géant.
La partie commença.
Chaque pion qu’ils déplaçaient révélait un texte gravé. Ayşe les lisait à voix haute pendant que Rupert notait :
« L’incendie de Çırağan, 1910. On vous a dit qu’il visait Abdülhamid. Mensonge. »
« La vraie cible : un document. Lettre de Mourad V au Tsar Nicolas II. Proposant alliance secrète. »
« 1881. Mourad écrit au Tsar. Propose : si Russie aide à restaurer Mourad, l’Empire ottoman deviendra allié russe. »
« Le Tsar refuse. Trop risqué. Mais garde la lettre. Comme assurance. »
« 1910. Des agents ottomans découvrent l’existence de cette lettre. Si révélée, c’est un scandale énorme. »
« Solution : incendie. Détruire tout. Mais Abdülhamid sauve une copie. La cache ici. »
La partie continua. Rupert et Ayşe jouaient bien — elle était meilleure, mais il avait de la chance avec les dés.
Finalement, après quarante-cinq minutes, Rupert gagna par un coup chanceux.
Un mécanisme grinça. Le coffre de bronze au centre s’ouvrit.
À l’intérieur : un document roulé. Et une note d’Abdülhamid.
Rupert lut la note à voix haute :
« Troisième Secret : Mon frère Mourad a failli vendre l’Empire à la Russie. Pas par trahison. Par désespoir. Il voulait être restauré. Il aurait fait n’importe quoi.
Je ne le juge pas. J’ai porté le fardeau qu’il ne pouvait pas porter. Mais l’histoire doit savoir : l’Empire ottoman a failli devenir vassal russe. Un vote différent au Palais du Tsar, et tout aurait changé.
Le document original est dans ce coffre. Que celui qui le trouve sache : même les sultans désespèrent. »
Wolfgang déroula le document avec des mains tremblantes. « C’est l’écriture de Mourad. Adressée au Tsar Nicolas II. En français. »
Il lut des passages clés : Mourad offrant alliance, protection orthodoxe, passage des Détroits. En échange : aide russe pour sa restauration.
« Mon Dieu, » murmura Percival. « Si les Russes avaient accepté… »
« L’Empire ottoman serait devenu satellite russe, » termina Ayşe. « Tout le vingtième siècle aurait été différent. »
« Trois secrets trouvés, » dit Rupert. « Deux restent. »
« Et le navire dans le Bosphore, » rappela Nikolai.
Pacha II ronronna, satisfait.
Ils remontèrent dans la boutique de tapis. Mehmet Efendi leur offrit du thé — « tradition après avoir découvert un secret ottoman. »
Alors qu’ils sirotaient leur thé, Dimitri fit irruption dans la boutique, essoufflé.
« J’ai trouvé ! » Il brandissait des papiers. « Dans les archives grecques ! Votre père, madame ! »
Leyla se leva d’un bond, renversant presque son thé.
« Il a été arrêté en 1912. Interrogé. Puis… » Dimitri hésita. « Libéré. En échange d’informations. »
« Des informations ? » La voix de Leyla tremblait.
« Il a donné l’emplacement des documents de Mourad. Puis il a été… » Dimitri consulta ses papiers. « Déporté en Grèce continentale. Athènes. Il a vécu là-bas jusqu’à sa mort en 1923. »
Leyla porta une main à sa bouche. « Il était en Grèce. Tout ce temps. Ma mère… elle ne savait pas. »
« Il y a une adresse, » dit Dimitri doucement. « À Athènes. Où il a vécu. Peut-être… peut-être qu’il y a encore quelque chose. »
Leyla pleurait maintenant. Ayşe la serra dans ses bras.
« Nous irons, » promit Rupert. « Après avoir trouvé les deux derniers secrets. Nous irons à Athènes. »
Cette nuit-là, de retour au Tokatlıyan, Rupert fit le compte.
Trois secrets révélés. La conspiration bulgare. L’offre à la Russie. L’incendie de Çırağan.
Deux secrets restants. Plus le navire coulé.
Et maintenant : Athènes. Le père de Leyla.
« Cette absurdité s’intensifie, » murmura-t-il en s’endormant.
Et quelque part dans Constantinople, Der Halbmond planifiait sa prochaine attaque.