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La porte des heures

Cha­pitres 9 à 11

 

PAR­TIE II

LES CINQ GARDIENS

CHA­PITRE IX

Rupert avait, au cours des der­niers mois, déve­lop­pé une théo­rie per­son­nelle selon laquelle les moments de dan­ger extrême se déroulent tou­jours au ralen­ti — per­met­tant ain­si d’ob­ser­ver avec une clar­té dou­lou­reuse tous les détails et la pro­gres­sion de sa propre catas­trophe imminente.

Il eut donc tout le loi­sir de noter : les trois hommes de Der Halb­mond por­taient des revol­vers Mau­ser C96, leurs cos­tumes étaient bien cou­pés mais pour autant rela­ti­ve­ment pra­tiques, et celui du milieu — pro­ba­ble­ment le chef — avait une cica­trice impres­sion­nante sur la joue gauche.

« Les docu­ments, répé­ta l’homme à la cica­trice. Nous ne vou­lons pas de vio­lence. Nous vou­lons sim­ple­ment pro­té­ger l’hon­neur ottoman. »

« En poin­tant des armes sur nous ? » obser­va Per­ci­val sèchement.

« Mesure de pré­cau­tion. » L’homme sou­rit sans joie. « Je suis Kemal Bey. Com­man­dant de Der Halb­mond. Et vous, mes­sieurs et madame, êtes en train de détruire l’hé­ri­tage de nos ancêtres. »

« Nous révé­lons la véri­té, » contra Ayşe.

« La véri­té ? » Kemal Bey cra­cha le mot. « La véri­té, c’est que l’Em­pire otto­man était grand. Glo­rieux. Ces… » Il dési­gna les docu­ments. « Ces men­songes ne servent qu’à salir notre mémoire. »

« Ce ne sont pas des men­songes, dit Wolf­gang dou­ce­ment. Ce sont les mots de Mou­rad V. D’Abdül­ha­mid II. De vos propres sultans. »

« Mou­rad était fou. Abdül­ha­mid était para­noïaque. Leurs écrits ne signi­fient rien. »

C’est à ce moment que Pacha II déci­da d’intervenir.

Le chat blanc, qui était res­té silen­cieux jus­qu’a­lors, comme le sont sou­vent les chats, bon­dit sou­dai­ne­ment du rebord de fenêtre direc­te­ment sur le visage de Kemal Bey. Une scène qui com­men­çait à res­sem­bler à une redite.

L’homme hur­la, son revol­ver par­tit — la balle se logea dans le pla­fond — et il tom­ba en arrière.

« COU­REZ ! » cria Nikolai.

Ils ne se le firent pas dire deux fois. Rupert attra­pa les docu­ments, Ayşe sai­sit Pacha II (qui avait déjà ter­mi­né son attaque et sem­blait très satis­fait de son œuvre), et ils se pré­ci­pi­tèrent dans le couloir.

Les deux autres hommes de Der Halb­mond les pour­sui­virent. Des coups de feu écla­tèrent — heu­reu­se­ment impré­cis dans l’obs­cu­ri­té pous­sié­reuse de l’asile.

Ils déva­lèrent les esca­liers. Au rez-de-chaus­sée, Miss Pen­wor­thy les atten­dait avec son para­pluie levé comme une épée.

« Par ici ! » Elle leur indi­qua une porte laté­rale. « J’ai trou­vé une sortie ! »

Ils émer­gèrent dans une ruelle. Dehors, la lumière du jour les aveu­gla momentanément.

« Le port, hale­ta Rupert. Nous devons retour­ner à Constan­ti­nople. Maintenant. »

Mais alors qu’ils cou­raient vers le port, une voix les arrêta :

« Atten­dez ! Attendez ! »

Dimi­tri Papa­do­pou­los émer­gea d’un café, essouf­flé et transpirant.

« Com­ment êtes-vous sor­ti de la chambre d’hô­tel ? » deman­da Miss Pen­wor­thy sévèrement.

« J’ai… sau­té par la fenêtre. Pre­mier étage. » Il se mas­sa le dos. « Écou­tez, je peux vous aider. J’ai un bateau. Un ami. Nous pou­vons par­tir tout de suite. »

« Pour­quoi vous ferions-nous confiance ? » deman­da Ayşe.

« Parce que Der Halb­mond me cherche aus­si ! » Dimi­tri leur mon­tra une cou­pure de jour­nal. « Ils ont publié mon nom. ‘Traître grec aidant les enne­mis de l’hon­neur otto­man.’ Ma vie est finie à Salonique ! »

Per­ci­val exa­mi­na le jour­nal. « C’est authentique. »

« Et le bateau ? » deman­da Rupert.

« Mon cou­sin. Cap­tain Sta­vros. Il part pour Constan­ti­nople dans une heure. Avec des… » Dimi­tri bais­sa la voix. « Des anti­qui­tés non décla­rées. Discrètes. »

« Un contre­ban­dier, » résu­ma Nikolai.

« Un entre­pre­neur indé­pen­dant, » cor­ri­gea Dimitri.

Der­rière eux, des cris en turc. Der Halb­mond les avait retrouvés.

« Pas le temps de débattre, » déci­da Rupert. « Au bateau. »

Dimi­tri les gui­da à tra­vers un laby­rinthe de ruelles. Salo­nique était un port médi­ter­ra­néen typique — plein de coins sombres, d’é­chelles de secours et de pas­sages secrets par­faits pour fuir des tru­blions turcs armés.

Ils attei­gnirent le port. Un caïque grec les atten­dait — petit, rapide, et effec­ti­ve­ment rem­pli de caisses sus­pectes recou­vertes de bâches.

Cap­tain Sta­vros était une ver­sion plus âgée et plus bar­bue de Dimi­tri — même sou­rire hui­leux, même odeur d’huile d’o­live un peu rance.

« Mon­tez, mon­tez ! » Il les pous­sa à bord. « Vous payez double. Situa­tion dangereuse. »

« Com­bien ? » deman­da Per­ci­val en sor­tant son portefeuille.

Une négo­cia­tion rapide s’en­sui­vit pen­dant que le bateau lar­guait les amarres. Fina­le­ment, un prix fut conve­nu — exor­bi­tant, mais ils n’a­vaient pas le choix.

Sur le quai, Kemal Bey et ses hommes appa­rurent, cou­rant vers eux.

Trop tard. Le caïque pre­nait déjà de la vitesse, toutes voiles dehors.

Kemal Bey leva son revol­ver, visa —

Mais un poli­cier grec l’ar­rê­ta. Des mots furent échan­gés. Le revol­ver fut baissé.

« Nous sommes sau­vés, » sou­pi­ra Rupert en s’ef­fon­drant sur un tonneau.

Pacha II, ins­tal­lé sur les genoux d’Ayşe, ron­ron­nait triom­pha­le­ment. Il avait grif­fé un com­man­dant de Der Halb­mond et vécu pour en témoigner.

« Où est Ley­la ? » deman­da sou­dain Wolfgang.

« Encore à son concert, j’i­ma­gine, » dit Niko­lai. « Nous devons envoyer un télé­gramme de Constantinople. »

Le voyage vers Constan­ti­nople prit six heures. Le caïque navi­guait vite, lon­geant la côte thrace, évi­tant les patrouilles doua­nières avec l’ex­per­tise d’un contre­ban­dier professionnel.

Dans la petite cabine, Rupert éta­la les docu­ments de Mou­rad. Ayşe et Wolf­gang les exa­mi­nèrent avec l’at­ten­tion de cher­cheurs décou­vrant un trésor.

« C’est extra­or­di­naire, mur­mu­ra Wolf­gang. Regar­dez — des lettres de Mou­rad aux ambas­sa­deurs euro­péens. Des preuves que le mas­sacre bul­gare était orches­tré. Des noms de généraux. »

« Et ceci. » Ayşe tenait une lettre par­ti­cu­lière. « De Mou­rad à Abdül­ha­mid. Datée de 1881. Il lui demande de pro­té­ger ces docu­ments. De les cacher jus­qu’à ce que le temps soit venu. »

Elle lut à voix haute :

« Mon frère Abdülhamid,

Tu portes main­te­nant le poids que je n’ai pas pu por­ter. L’Em­pire construit sur le men­songe de 1876.

Je ne te demande pas de révé­ler cette véri­té main­te­nant. Ce serait détruire ce qui reste. Mais un jour, quand l’Em­pire sera tom­bé, quand les men­songes n’au­ront plus d’im­por­tance — alors peut-être que quel­qu’un pour­ra dire la vérité.

Cache ces docu­ments. Pro­tège-les. Et quand le temps vien­dra, laisse-les parler.

Je ne suis pas fou. Je vois sim­ple­ment plus loin que les autres.

Ton frère qui t’aime, Mourad. »

Le silence était lourd d’émotion.

« Abdül­ha­mid a fait exac­te­ment cela, dit Rupert dou­ce­ment. Il a caché les secrets. Créé les cinq gar­diens. Et il a attendu. »

« Nous avons trou­vé deux secrets, » dit Ayşe. « Il en reste trois. »

« Et les coor­don­nées du médaillon, » rap­pe­la Per­ci­val. « Un navire cou­lé dans le Bosphore. »

Rupert sor­tit le médaillon assem­blé et l’exa­mi­na à la lumière. Les coor­don­nées brillaient doucement.

« Nous devrons plon­ger, » dit-il.

« J’ai un ami, » inter­vint Dimi­tri depuis le pont. « Sca­phan­drier grec. Très dis­cret. Très cher. »

« Évi­dem­ment, » sou­pi­ra Nikolai.

CHA­PITRE X

Ils arri­vèrent à Constan­ti­nople au cou­cher du soleil — la ville s’é­ta­lant devant eux dans toute sa splen­deur dorée, mina­rets per­çant le ciel rou­geoyant, le Bos­phore scin­tillant comme du mer­cure liquide.

Rupert avait oublié à quel point il aimait cette ville.

Cap­tain Sta­vros les débar­qua dis­crè­te­ment à Karaköy, loin des douanes offi­cielles. Un géné­reux pour­boire assu­ra son silence.

« Au Pera Palace ? » deman­da Nikolai.

« Non, » déci­da Rupert. « Trop évident. Der Halb­mond sait où nous habi­tons. Trou­vons un autre hôtel. Temporairement. »

Ils se retrou­vèrent au Tokatlıyan Hotel — moins pres­ti­gieux que le Pera Palace, mais confor­table et dis­cret. Yusuf, contac­té par télé­gramme, leur fit envoyer des vête­ments propres.

Ce soir-là, dans la suite de Rupert, ils firent le point.

« Deux secrets trou­vés, réca­pi­tu­la Ayşe. La conspi­ra­tion bul­gare de 1876. L’as­sas­si­nat d’Abdü­la­ziz. La des­ti­tu­tion de Mou­rad. Tout est documenté. »

« Reste trois secrets, » conti­nua Per­ci­val. « Plus le navire cou­lé dans le Bosphore. »

« Et Der Halb­mond qui nous traque, » ajou­ta Wolf­gang sombrement.

On frap­pa à la porte. Miss Pen­wor­thy ouvrit prudemment.

C’é­tait Leyla.

Elle entra, l’air épui­sée mais sou­la­gée. « Enfin ! J’ai pris le train de nuit. Votre télé­gramme était ter­ri­ble­ment cryptique. »

« Nous ne vou­lions pas que Der Halb­mond l’in­ter­cepte, » expli­qua Rupert.

Ley­la s’as­sit lour­de­ment. « Mon concert a duré quatre heures. Quatre heures ! Les Grecs et les Turcs pré­sents ont pleu­ré ensemble. C’é­tait magni­fique et épuisant. »

« Mis­sion accom­plie, alors, » dit Niko­lai en lui ver­sant un verre de raki.

Ils lui racon­tèrent tout — Sofia, Salo­nique, Mou­rad, les docu­ments, Der Halb­mond, la fuite en bateau.

Ley­la écou­tait, son expres­sion deve­nant de plus en plus grave.

« Il y a quelque chose que je dois vous dire, » finit-elle par murmurer.

Tout le monde se tour­na vers elle.

« La vraie rai­son pour laquelle je suis reve­nue de Milan. Pour­quoi je vou­lais par­ti­ci­per à cette aven­ture. » Elle prit une pro­fonde ins­pi­ra­tion. « Mon père. »

« Vous avez dit qu’il avait dis­pa­ru en 1912, » dit Ayşe doucement.

« Oui. À Salo­nique. » Ley­la sor­tit une pho­to­gra­phie de son sac. « Ismail Kemal Pacha. Diplo­mate otto­man. Il tra­vaillait… » Elle hési­ta. « Pour Mou­rad V. »

Le silence était électrique.

« Mou­rad était pri­son­nier depuis 1876, » dit Wolf­gang len­te­ment. « Com­ment votre père pou­vait-il tra­vailler pour lui ? »

« Mou­rad était pri­son­nier, oui. Mais pas silen­cieux. » Ley­la leur mon­tra des lettres. « Mon père était son… agent secret. Il trans­por­tait des mes­sages. Col­lec­tait des infor­ma­tions. Mou­rad conti­nuait à obser­ver le monde depuis sa prison. »

« Et en 1912 ? » deman­da Rupert.

« En 1912, mon père est allé à Salo­nique. Mou­rad lui avait dit où trou­ver les docu­ments cachés dans l’a­sile. Mais… il n’est jamais reve­nu. » Les yeux de Ley­la brillaient de larmes conte­nues. « Ma mère a cher­ché. Des années. Per­sonne ne savait ce qui lui était arrivé. »

« Vous pen­sez qu’il a été tué ? » deman­da Per­ci­val doucement.

« Je ne sais pas. Mais quand j’ai enten­du par­ler de votre quête… j’ai pen­sé que peut-être… » Elle essuya ses yeux. « Peut-être que je trou­ve­rais des réponses. »

Ayşe lui prit la main. « Nous les trouverons. »

Wolf­gang se leva et com­men­ça à faire les cent pas. « Atten­dez. Si le père de Ley­la tra­vaillait pour Mou­rad… s’il est allé à Salo­nique en 1912… »

« 1912, répé­ta Niko­lai. Les guerres bal­ka­niques. Salo­nique passe aux mains des Grecs. »

« Et un diplo­mate otto­man dans une ville grec nou­vel­le­ment conquise… » Rupert com­prit. « Serait arrê­té. Inter­ro­gé. Peut-être même torturé. »

« Les archives grecques, » dit Wolf­gang exci­té. « À Salo­nique. Elles auraient des dos­siers. Des interrogatoires. »

« Dimi­tri, » dit Rupert. « Il pour­rait avoir accès. »

Ley­la leva les yeux, pleine d’es­poir. « Vraiment ? »

« Je vais lui envoyer un télé­gramme demain, » pro­mit Rupert.

Cette nuit-là, Rupert ne put dor­mir. Il res­ta à sa fenêtre, contem­plant Constan­ti­nople endormie.

Deux secrets trou­vés. Trois à décou­vrir. Un navire à explo­rer. Une chan­teuse cher­chant son père dis­pa­ru. Un pro­fes­seur alle­mand amou­reux. Un chat héroïque. Un Grec cupide mais fina­le­ment utile. Des natio­na­listes turcs les traquant.

Et quelque part dans cette ville, les trois der­niers secrets attendaient.

Herr Zep­pe­lin atter­rit sur son rebord de fenêtre.

Cette fois, le pigeon avait un message.

Rupert le déta­cha avec des mains tremblantes.

« Troi­sième secret : L’in­cen­die de Çırağan, 1910. La vraie cible n’é­tait pas Abdül­ha­mid. Cher­chez sous le Grand Bazar. Le back­gam­mon connaît le che­min. — Un ami de Meh­med II. »

Rupert relut le mes­sage trois fois.

Le back­gam­mon.

Bien sûr.

Ça avait com­men­cé avec un pla­teau de back­gam­mon au Pera Palace.

Main­te­nant, appa­rem­ment, un autre pla­teau les atten­dait sous le Grand Bazar.

« L’ab­sur­di­té se per­pé­tue, et un pigeon nous apporte des mes­sages venus d’on ne sait où…  » murmura-t-il.

Herr Zep­pe­lin rou­cou­la dou­ce­ment — un son qui res­sem­blait sus­pi­cieu­se­ment à un rire aviaire — et s’en­vo­la dans la nuit.

CHA­PITRE XI

Le len­de­main matin, Rupert convo­qua une réunion d’ur­gence au petit-déjeu­ner. Dans la salle à man­ger pri­vée du Tokatlıyan, ils se ras­sem­blèrent autour du mes­sage de Herr Zeppelin.

« Le Grand Bazar, » lut Per­ci­val. « Quatre mille bou­tiques. Soixante rues cou­vertes. Un laby­rinthe par­fait pour cacher à peu près n’im­porte quoi. »

« ‘Le back­gam­mon connaît le che­min’, » cita Ayşe. « C’est cryp­tique même selon les stan­dards d’Abdülhamid. »

« Il y a des dizaines de bou­tiques ven­dant des pla­teaux de back­gam­mon au Grand Bazar, » obser­va Nikolai.

« Peut-être qu’il faut cher­cher un pla­teau spé­ci­fique ? » sug­gé­ra Wolf­gang. « Avec des marques. Des symboles. »

Pacha II, ins­tal­lé sur une chaise comme un membre votant du groupe, miaula.

« Le chat a rai­son, » dit Ley­la. « Il faut aller voir. »

« Le chat n’a pas… » com­men­ça Per­ci­val, puis il s’ar­rê­ta. « Vous savez quoi, oubliez. À ce stade, je crois n’im­porte quoi. »

Ils se ren­dirent au Grand Bazar en groupe — avec Miss Pen­wor­thy en éclai­reur armée de son para­pluie, vigi­lante contre toute pré­sence de Der Halbmond.

Le Grand Bazar était, comme tou­jours, un assaut sen­so­riel — cou­leurs vives, odeurs d’é­pices et de cuir, ven­deurs criant en turc, grec, armé­nien, fran­çais. Un chaos orga­ni­sé vieux de quatre siècles.

Ils errèrent pen­dant une heure, exa­mi­nant chaque bou­tique de backgammon.

Rien.

C’est Pacha II qui, encore une fois, trou­va la solution.

Le chat (qui voya­geait dans le sac d’Ayşe quand il n’é­tait pas en mis­sion de recon­nais­sance) sau­ta sou­dai­ne­ment au sol et se diri­gea avec déter­mi­na­tion vers une bou­tique particulière.

Pas une bou­tique de backgammon.

Une bou­tique de tapis.

Ancienne, pous­sié­reuse, avec des tapis empi­lés jus­qu’au pla­fond. Un vieil homme y était assis, fumant une pipe, l’air d’at­tendre quelque chose depuis des décennies.

Quand Pacha II entra, le vieil homme sourit.

« Ah. Le chat blanc. Vous êtes venus. »

Rupert entra pru­dem­ment. « Vous nous attendiez ? »

« Depuis 1917. Mon grand-père m’a dit : ‘Un jour, des étran­gers vien­dront. Avec un chat blanc. Emmène-les en bas.’ » Le vieil homme se leva. « Je suis Meh­met Efen­di. Gar­dien du plateau. »

« Le pla­teau ? » répé­ta Ayşe.

« Le back­gam­mon géant. Le tav­la. En bas. Venez. »

Il les gui­da der­rière un rideau de tapis, révé­lant une trappe dans le sol.

« Bien sûr, » sou­pi­ra Per­ci­val. « Parce que les secrets sont tou­jours à l’étage du dessous. »

Ils des­cen­dirent un esca­lier raide. Miss Pen­wor­thy allu­ma sa lampe de poche (tou­jours préparée).

En bas, ils décou­vrirent quelque chose d’extraordinaire.

Une grande salle voû­tée — clai­re­ment byzan­tine, pro­ba­ble­ment vieille de mille ans. Et au centre, gra­vé dans le sol de marbre : un pla­teau de back­gam­mon géant.

Dix mètres de dia­mètre. Chaque pointe (ou ‘flèche’) du pla­teau mesu­rait un mètre de long. Les pions étaient des dalles de pierre — cer­taines blanches, cer­taines noires — gra­vées de texte ottoman.

« C’est… » Wolf­gang était sans voix. « C’est magnifique. »

Meh­met Efen­di sou­rit avec fier­té. « Mon arrière-grand-père l’a construit. Avec l’ar­chi­tecte Ivan Wald­stein. En 1880. »

« Wald­stein, » répé­ta Rupert. Le même archi­tecte qui avait tra­vaillé sur le Pera Palace. Qui était mort dans la chambre 47.

« Tout est connec­té, » mur­mu­ra Ayşe.

« Com­ment ça fonc­tionne ? » deman­da Rupert à Mehmet.

« Vous jouez. Deux per­sonnes. Sui­vez les ins­truc­tions sur les pions. Chaque coup révèle une par­tie du secret. Quand vous gagnez, le coffre s’ouvre. » Il dési­gna le centre du pla­teau où un coffre de bronze était scel­lé dans le marbre.

« Qui joue ? » deman­da Nikolai.

Pacha II sau­ta sur le pla­teau et miau­la en regar­dant Rupert et Ayşe.

« Le chat a déci­dé, » dit Leyla.

Rupert et Ayşe échan­gèrent un regard, puis s’as­sirent de part et d’autre du pla­teau géant.

La par­tie commença.

Chaque pion qu’ils dépla­çaient révé­lait un texte gra­vé. Ayşe les lisait à voix haute pen­dant que Rupert notait :

« L’in­cen­die de Çırağan, 1910. On vous a dit qu’il visait Abdül­ha­mid. Mensonge. »

« La vraie cible : un docu­ment. Lettre de Mou­rad V au Tsar Nico­las II. Pro­po­sant alliance secrète. »

« 1881. Mou­rad écrit au Tsar. Pro­pose : si Rus­sie aide à res­tau­rer Mou­rad, l’Em­pire otto­man devien­dra allié russe. »

« Le Tsar refuse. Trop ris­qué. Mais garde la lettre. Comme assurance. »

« 1910. Des agents otto­mans découvrent l’exis­tence de cette lettre. Si révé­lée, c’est un scan­dale énorme. »

« Solu­tion : incen­die. Détruire tout. Mais Abdül­ha­mid sauve une copie. La cache ici. »

La par­tie conti­nua. Rupert et Ayşe jouaient bien — elle était meilleure, mais il avait de la chance avec les dés.

Fina­le­ment, après qua­rante-cinq minutes, Rupert gagna par un coup chanceux.

Un méca­nisme grin­ça. Le coffre de bronze au centre s’ouvrit.

À l’in­té­rieur : un docu­ment rou­lé. Et une note d’Abdülhamid.

Rupert lut la note à voix haute :

« Troi­sième Secret : Mon frère Mou­rad a failli vendre l’Em­pire à la Rus­sie. Pas par tra­hi­son. Par déses­poir. Il vou­lait être res­tau­ré. Il aurait fait n’im­porte quoi.

Je ne le juge pas. J’ai por­té le far­deau qu’il ne pou­vait pas por­ter. Mais l’his­toire doit savoir : l’Em­pire otto­man a failli deve­nir vas­sal russe. Un vote dif­fé­rent au Palais du Tsar, et tout aurait changé.

Le docu­ment ori­gi­nal est dans ce coffre. Que celui qui le trouve sache : même les sul­tans désespèrent. »

Wolf­gang dérou­la le docu­ment avec des mains trem­blantes. « C’est l’é­cri­ture de Mou­rad. Adres­sée au Tsar Nico­las II. En français. »

Il lut des pas­sages clés : Mou­rad offrant alliance, pro­tec­tion ortho­doxe, pas­sage des Détroits. En échange : aide russe pour sa restauration.

« Mon Dieu, » mur­mu­ra Per­ci­val. « Si les Russes avaient accepté… »

« L’Em­pire otto­man serait deve­nu satel­lite russe, » ter­mi­na Ayşe. « Tout le ving­tième siècle aurait été différent. »

« Trois secrets trou­vés, » dit Rupert. « Deux restent. »

« Et le navire dans le Bos­phore, » rap­pe­la Nikolai.

Pacha II ron­ron­na, satisfait.

Ils remon­tèrent dans la bou­tique de tapis. Meh­met Efen­di leur offrit du thé — « tra­di­tion après avoir décou­vert un secret ottoman. »

Alors qu’ils siro­taient leur thé, Dimi­tri fit irrup­tion dans la bou­tique, essoufflé.

« J’ai trou­vé ! » Il bran­dis­sait des papiers. « Dans les archives grecques ! Votre père, madame ! »

Ley­la se leva d’un bond, ren­ver­sant presque son thé.

« Il a été arrê­té en 1912. Inter­ro­gé. Puis… » Dimi­tri hési­ta. « Libé­ré. En échange d’informations. »

« Des infor­ma­tions ? » La voix de Ley­la tremblait.

« Il a don­né l’emplacement des docu­ments de Mou­rad. Puis il a été… » Dimi­tri consul­ta ses papiers. « Dépor­té en Grèce conti­nen­tale. Athènes. Il a vécu là-bas jus­qu’à sa mort en 1923. »

Ley­la por­ta une main à sa bouche. « Il était en Grèce. Tout ce temps. Ma mère… elle ne savait pas. »

« Il y a une adresse, » dit Dimi­tri dou­ce­ment. « À Athènes. Où il a vécu. Peut-être… peut-être qu’il y a encore quelque chose. »

Ley­la pleu­rait main­te­nant. Ayşe la ser­ra dans ses bras.

« Nous irons, » pro­mit Rupert. « Après avoir trou­vé les deux der­niers secrets. Nous irons à Athènes. »

Cette nuit-là, de retour au Tokatlıyan, Rupert fit le compte.

Trois secrets révé­lés. La conspi­ra­tion bul­gare. L’offre à la Rus­sie. L’in­cen­die de Çırağan.

Deux secrets res­tants. Plus le navire coulé.

Et main­te­nant : Athènes. Le père de Leyla.

« Cette absur­di­té s’in­ten­si­fie, » mur­mu­ra-t-il en s’endormant.

Et quelque part dans Constan­ti­nople, Der Halb­mond pla­ni­fiait sa pro­chaine attaque.

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