La porte des heures
Chapitres 21 à 22 — Epilogue
PARTIE IV
LE GRAND FINALE
CHAPITRE XXI
Ils prirent le bateau pour Athènes trois jours plus tard. Un petit vapeur grec qui traversait la mer Égée — escales à Mykonos, Syros, puis Le Pirée.
Leyla passa la plupart du voyage sur le pont, regardant la mer. Silencieuse. Tendue.
« Vous pensez qu’il a laissé quelque chose ? » demanda Ayşe en la rejoignant.
« Je ne sais pas. » Leyla essuya ses yeux. « Ma mère l’a cherché pendant des années. Elle est morte en 1920 sans savoir. »
« Peut-être qu’il y aura des réponses à Athènes. »
« Ou peut-être juste plus de questions. » Leyla soupira. « Mais je dois savoir. »
Pacha II se frotta contre ses jambes, ronronnant doucement. Un ronronnement de réconfort.
Ils arrivèrent au Pirée au lever du soleil. Athènes s’étalait devant eux — l’Acropole dominant la ville, blanche et éternelle.
L’adresse que Dimitri leur avait fournie était dans le quartier de Plaka — vieille maison néoclassique, un peu délabrée, avec un jardin envahi de bougainvilliers.
Une vieille femme grecque ouvrit la porte. « Oui ? »
« Nous cherchons… » Leyla hésita. « Ismail Kemal Pacha. Il a vécu ici. »
La femme sourit tristement. « Le Turc. Oui. Chambre du haut. Il est mort en 1923. Mais ses affaires sont toujours là. »
« Toujours là ? » répéta Rupert.
« Personne n’est venu les réclamer. J’ai gardé la chambre fermée. Loyer payé d’avance jusqu’en 1950. » Elle les regarda. « Vous êtes famille ? »
« Sa fille, » dit Leyla, la voix tremblante.
La vieille femme les fit entrer et les conduisit à l’étage. Une petite chambre sous les toits, avec vue sur l’Acropole.
Simple. Propre. Figée dans le temps.
Un lit. Une table. Une armoire. Des livres en turc et en français. Une photo encadrée sur la table — une femme et une petite fille.
Leyla s’approcha de la photo, la prit avec des mains tremblantes.
« Ma mère. Et moi. » Elle avait cinq ans sur la photo. « Il nous a gardées. »
Sur la table, un journal intime. Leyla l’ouvrit. L’écriture de son père — qu’elle reconnaissait des quelques lettres qu’elle possédait.
Elle lut à voix haute, sa voix brisée :
« 15 novembre 1912 : Je suis prisonnier à Salonique. Les Grecs m’interrogent. Ils savent que je travaillais pour Mourad. Ils veulent les documents.
Je leur ai tout dit. L’emplacement. Les cinq secrets. J’ai trahi. Mais ils existaient déjà. Les documents que j’avais étaient des copies. Les originaux étaient déjà cachés par Abdülhamid.
J’ai trahi pour ma vie. J’ai honte. »
Leyla tourna les pages. Des années de journal. 1912 à 1923.
« 3 janvier 1913 : Libéré. Déporté en Grèce. Je ne peux pas rentrer en Turquie. Ma femme. Ma fille. Je ne les reverrai jamais. »
« 14 février 1914 : J’ai écrit à ma femme. Aucune réponse. Peut-être que la lettre n’est jamais arrivée. Peut-être qu’elle ne veut plus me parler. »
« 28 juillet 1914 : La guerre a commencé. Toute l’Europe en flammes. Mourad avait raison. Il avait tout prédit. »
« 30 octobre 1918 : L’Empire ottoman est tombé. Mourad avait raison sur ça aussi. J’espère que ses secrets survivront. »
« 15 juin 1920 : J’ai appris la mort de ma femme. Typhus. Je n’étais pas là. Ma fille est seule maintenant. Je suis un lâche. »
Leyla s’arrêta, sanglotant. Ayşe la prit dans ses bras.
Rupert continua la lecture :
« 8 avril 1923 : Je suis vieux maintenant. Malade. Ma vie est presque finie. J’ai écrit des centaines de lettres à ma fille. Jamais envoyées. Trop de honte.
Mais je veux qu’elle sache : je l’ai toujours aimée. Chaque jour. J’ai pensé à elle. Chanté les chansons que je lui chantais. Regardé sa photo.
Je n’étais pas un bon père. Mais j’étais son père. Et je l’aimais.
Si un jour elle trouve ce journal — ma chère Leyla — sache que tout ce que j’ai fait, même mes trahisons, était pour survivre et espérer te revoir un jour.
Je suis désolé. Tellement désolé.
— Ton père qui t’aime. Ismail. »
C’était la dernière entrée. Datée du 15 avril 1923.
La vieille femme grecque dit doucement : « Il est mort le lendemain. Dans son sommeil. Paisiblement. »
Leyla tenait le journal contre sa poitrine, pleurant.
Dans l’armoire, ils trouvèrent les lettres non envoyées. Des centaines. Toutes adressées à « Ma chère Leyla. »
Des histoires de son enfance. Des chansons écrites. Des dessins maladroits. Un père essayant désespérément de rester connecté à une fille qu’il ne reverrait jamais.
« Il ne m’avait pas oubliée, » murmura Leyla. « Il pensait à moi. Tous les jours. »
« Il vous aimait, » dit Miss Penworthy doucement. « Il a juste eu peur. »
Pacha II sauta sur la table et se frotta contre le journal, ronronnant.
Ils restèrent à Athènes deux jours. Leyla voulait voir où son père était enterré — un petit cimetière près de Plaka, tombe simple avec son nom en grec et en turc.
Elle posa des fleurs. Parla à la tombe. Lui dit qu’elle avait réussi sa carrière de chanteuse. Qu’elle l’avait toujours aimé malgré son absence.
Qu’elle pardonnait.
Le dernier soir, sur le bateau de retour vers Constantinople, Leyla chanta.
Une chanson ottomane que son père lui avait chantée enfant. Qu’elle avait retrouvée dans une de ses lettres.
Tous les passagers s’arrêtèrent pour écouter. Sa voix portait sur la mer Égée, claire et belle, pleine de tristesse et d’amour.
Quand elle termina, il n’y avait pas un œil sec sur le pont.
Rupert posa sa main sur l’épaule de Leyla. « Il vous a entendue. J’en suis sûr. »
« Je sais, » sourit-elle à travers ses larmes. « Je le sens. »
CHAPITRE XXII
De retour à Constantinople, ils se mirent au travail.
Rupert rédigea une série d’articles pour le Times de Londres. Wolfgang prépara une publication académique complète. Ayşe organisa les archives ottomanes pour documentation.
Ils travaillèrent pendant un mois. Dans la chambre 47 du Pera Palace, devenue leur quartier général, les documents étalés partout.
Pacha II supervisait depuis le rebord de fenêtre, miaulant occasionnellement des commentaires éditoriaux.
Kraus leur fournit des contacts dans tous les grands journaux européens. Ahmed Efendi relisait chaque article pour vérifier l’exactitude historique. Miss Penworthy corrigeait la grammaire.
Finalement, tout fut prêt.
Le 15 juin 1927, les articles parurent simultanément dans :
— The Times (Londres)
— Le Figaro (Paris)
— The New York Times
— Frankfurter Zeitung (Francfort)
— Cumhuriyet (Constantinople)
Le titre, identique partout : « LES CINQ SECRETS D’Abdülhamid : LA VRAIE HISTOIRE DE LA CHUTE DE L’EMPIRE OTTOMAN. »
La réaction fut immédiate et explosive.
En Turquie, débat national. Certains furieux (« Salir notre histoire ! »), d’autres reconnaissants (« Enfin la vérité ! »).
En Grèce, fascination. L’histoire d’Ismail Kemal Pacha devint célèbre.
En France et en Angleterre, réévaluation historique. Des dizaines d’historiens publièrent des analyses.
En Allemagne, Wolfgang devint instantanément célèbre. Sa thèse sur Mourad V était maintenant prouvée.
Dans le monde arabe, le cinquième secret provoqua des discussions passionnées. Enfin une explication pour la révolte de 1916.
Trois semaines après la publication, Rupert reçut un télégramme du roi Boris III de Bulgarie : « Secret bulgare confirmé archives royales. Merci vérité. Boris. »
Un autre télégramme arriva du Vatican : « Archives apostoliques confirment alliance russo-ottomane 1881. Félicitations recherche. Cardinal Gasparri. »
Les universités du monde entier invitèrent Rupert, Ayşe et Wolfgang pour conférences.
Le livre de Wolfgang — « Mourad V : Le Sultan Visionnaire » — devint bestseller international.
Un soir d’août, deux mois après la publication, ils se retrouvèrent tous au Pera Palace pour célébrer.
Yusuf avait organisé un banquet dans le grand salon. Tout Constantinople semblait présent — journalistes, diplomates, historiens, artistes.
Ahmed Efendi se leva pour porter un toast.
« À Rupert Beauregard Whitcombe et ses compagnons. Vous avez fait ce qu’Abdülhamid voulait. Vous avez révélé la vérité. Toute la vérité. » Il leva son verre. « L’histoire vous remerciera. »
Applaudissements.
Hassan Al-Rashid était venu d’Alep spécialement. « Le monde sait maintenant. Pour Fatima. Merci. »
Abraham Kohen leva son verre : « L’histoire est sacrée. Vous l’avez respectée. »
Même Kemal Bey était là, sobre et repenti. « J’avais tort. Cacher la vérité n’est pas de l’honneur. C’est de la lâcheté. Vous nous avez appris ça. »
Plus tard, Rupert se retrouva sur la terrasse avec Ayşe. Constantinople s’étalait devant eux, illuminée.
« Nous avons réussi, » dit-elle doucement.
« Grâce à vous tous. » Rupert sourit. « Un journaliste anglais n’aurait jamais pu faire ça seul. »
« Et le chat, » ajouta Ayşe en riant. « N’oubliez pas Pacha II. »
Comme invoqué, Pacha II apparut, sautant sur la balustrade.
Il miaula une fois — un miaulement qui semblait dire : « Évidemment. J’ai été essentiel. »
Wolfgang les rejoignit. « L’Université Humboldt m’offre une chaire. Professeur d’histoire ottomane. » Il regarda Ayşe. « Ils m’ont dit que je pouvais nommer un co-professeur. »
Ayşe sourit. « Je vais y penser. »
Pacha II siffla avec jalousie.
« Le triangle amoureux continue, » murmura Leyla qui passait par là.
Cette nuit-là, Rupert resta éveillé dans la chambre 47. Seul. Contemplant tout ce qui s’était passé.
Un an plus tôt, il était un journaliste ennuyé cherchant une histoire.
Maintenant, il avait révélé les six secrets d’Abdülhamid. Changé la compréhension historique de l’Empire ottoman. Aidé à guérir de vieilles blessures.
Et gagné une famille improbable : une archiviste brillante, un professeur allemand obsédé, une chanteuse à la recherche de son père, un aristocrate sarcastique, un Russe stoïque, une espionne gouvernante, un Grec cupide devenu ami, un Allemand repenti, et un chat blanc héroïque.
Herr Zeppelin atterrit sur son rebord de fenêtre.
Le pigeon avait un message. Le dernier.
Rupert le détacha :
« Les six secrets révélés. L’histoire complète. Mourad et Abdülhamid peuvent reposer. Merci. — Un ami de Mehmed II. »
Rupert sourit. « Qui êtes-vous vraiment ? »
Herr Zeppelin roucoula mystérieusement, puis s’envola dans la nuit de Constantinople.
Rupert ne le reverrait jamais.
Mais ça n’avait plus d’importance.
L’histoire était complète.
La vérité était révélée.
Et Constantinople continuait, éternelle, gardant ses secrets et révélant ses mystères à ceux qui osaient chercher.
ÉPILOGUE
Dix ans plus tard
Constantinople, 1937.
Rupert Beauregard Whitcombe, maintenant quarante-huit ans, cheveux grisonnants, retourna au Pera Palace pour la première fois depuis dix ans.
L’hôtel n’avait pas changé. Toujours aussi grand, élégant, plein de mystères.
Yusuf — plus vieux mais toujours souriant — l’accueillit comme un frère.
« Monsieur Whitcombe ! Dix ans ! Vous nous avez manqué ! »
« Londres me garde occupé, » sourit Rupert. « Mais j’ai voulu revenir. Pour l’anniversaire. »
Dix ans depuis la publication des cinq secrets.
Dans la chambre 47, ils s’étaient tous donné rendez-vous.
Ayşe arriva la première — maintenant Professeur Ayşe Şekerci à l’Université d’Istanbul, auteur de trois livres sur l’histoire ottomane.
Wolfgang avec elle — Professeur Wolfgang Stein à Berlin, marié à Ayşe depuis 1930.
« Le chat avait tort, finalement, » rit Wolfgang.
Percival arriva de Londres — Lord Blackwood maintenant, ayant hérité du titre en 1932.
Nikolai de Moscou — miraculeusement échappé aux purges, maintenant professeur de littérature russe.
Leyla de Milan — chanteuse célèbre, venait de terminer une tournée européenne.
Miss Penworthy — retraitée définitivement maintenant, vivant paisiblement à Büyükada.
Kraus — réconcilié avec son passé, consultant historique pour plusieurs universités.
Même Dimitri était là — antiquaire prospère à Salonique, marié avec quatre enfants.
« Où est… ? » commença Rupert.
La porte s’ouvrit. Un chat blanc entra. Plus vieux, un peu plus lent, mais toujours majestueux.
Pacha II. Quinze ans maintenant. Ancien pour un chat.
Il miaula faiblement mais avec dignité, puis sauta (avec difficulté) sur son fauteuil favori.
« Le héros, » dit Percival avec affection.
Ils parlèrent toute la soirée. Des dix années passées. Des vies changées.
Les six secrets d’Abdülhamid étaient maintenant dans tous les manuels d’histoire. L’Empire ottoman était compris différemment. Mourad V avait été réhabilité.
« Nous avons fait quelque chose d’important, » dit Ayşe.
« Nous avons révélé la vérité, » ajouta Wolfgang. « C’est tout ce qui compte. »
À minuit, ils montèrent sur la terrasse. Constantinople — maintenant Istanbul officiellement depuis 1930 — s’étalait devant eux.
Pacha II, porté par Ayşe, contemplait la ville une dernière fois.
« À Abdülhamid, » proposa Rupert en levant son verre. « Qui a eu le courage de vouloir que ses erreurs soient connues. »
« À Mourad, » ajouta Wolfgang. « Qui a vu ce que personne ne voulait voir. »
« À Fatima Al-Rashid, » dit Leyla. « Et à tous ceux oubliés par l’histoire. »
« À Ismail Kemal Pacha, » continua Leyla, des larmes dans les yeux. « Mon père. »
« À Pacha II, » dit Percival. « Le chat qui a tout rendu possible. »
Pacha II ronronna une dernière fois.
Puis ferma les yeux paisiblement, toujours dans les bras d’Ayşe.
Il ne les rouvrit pas.
Pacha II était mort comme il avait vécu — avec dignité, entouré de ceux qu’il aimait, contemplant Constantinople.
Ils pleurèrent tous.
Le lendemain, ils l’enterrèrent dans le jardin du Pera Palace, sous un cyprès.
Yusuf fit installer une plaque : « PACHA II. Chat héroïque. Gardien des secrets. 1922–1937. »
Rupert resta à Constantinople une semaine de plus. Le dernier soir, seul dans la chambre 47, il écrivit un dernier article.
Pas sur l’histoire ottomane. Sur quelque chose de plus simple.
Un article intitulé : « Réflexions sur un chat blanc. »
Il écrivit :
« J’ai passé dix ans à révéler des secrets d’empire. J’ai découvert des conspirations, des mensonges, des crimes. J’ai changé la compréhension historique de toute une civilisation.
Mais ce que je me rappellerai le plus, c’est un chat blanc.
Pacha II ne savait pas lire. Ne comprenait pas la politique. N’avait aucune formation historique.
Mais il savait quand quelqu’un avait besoin de réconfort. Quand attaquer un ennemi. Quand trouver un secret.
Peut-être que l’histoire n’est pas juste affaire de documents et de dates. Peut-être qu’elle est aussi affaire d’instinct. De loyauté. D’amour.
Pacha II m’a appris ça.
Et Constantinople continue, éternelle, gardant ses mystères. Attendant le prochain chat blanc. Le prochain journaliste curieux. La prochaine histoire à révéler.
Parce que les secrets ne finissent jamais. Ils attendent simplement d’être découverts. »
Rupert posa sa plume.
Sur le rebord de fenêtre, un pigeon — peut-être un descendant de Herr Zeppelin — observait la ville.
Pas de message cette fois. Juste un roucoulement doux dans la nuit d’Istanbul.
Rupert sourit, ferma ses bagages, et quitta la chambre 47 pour la dernière fois.
Mais l’histoire, elle, continuait.
Toujours.
FIN
DES CHRONIQUES DU PERA PALACE
TOME II